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Le magicien

C'était le soir; le ciel venait d'ouvrir son éerin d'étoiles qui se perdaient çà et là dans la ouate des nuages. Il faisait nuit à toutes les fenêtres qui regardaient la Seine. Marie, à son balcon, respirait le souffle tiède du soir, relevait quelques têtes de lotus incli-

nées par le vent, et chantait d'une voix perlée :

Hô , non vedrete mai Camhiar ^V nfleti miei , Bei lumi onde iinparai A sospirar d'araor.

Or, il y avait sous le balcon deux hommes de mine suspecte qui semblaient, dans l'ombre, guetter la jeune fille. Au moment où , bercée de chants et de rêveries, elle appuyait son coude h la rampe de fer , l'un des deux hommes fit signe à l'autre. Marie regardait les étoiles en pensant à Stell. Une échelle de cordes , fixée à l'aidede crocs contre le mur, traînait jusqu'à terre; l'homme y monta : on le vit bientôt reparaître avec quelque chose de blanc sur le bras et de plié, c'était Marie. La jeune fille, saisie à l'improviste, n'avait eu la force ni de se défendre, ni de crier : l'homme avait d'ailleurs étouffé sa voix dans un bâillon . Son compagnon tendit en bas l'échelle et l'aida à descendre. Alors un troisième individu, couvert jusqu'aux yeux d'im manteau et d'un large feutre , qui s'était tenu caché dans l'angle sombre d'une rue voisine, survint. Après avoir échangé

avec les deux hommes quelques paroles brusques, il leur fit signe de le suivre.

Maniée par ces hommes , Marie sentit courir sur elle des tremblements convulsifs et finit par perdre entièrement connaissance. Quand elle revint à elle, elle se trouva dans un lieu sombre et inconnu où il y avait un peu de lune; ce lieu l'efFraya; les murs, les plafonds étaient semés de formes singulières et rampantes : elle se crut descendue dans un de ces souterrains affamés où le moyen-âge jetait ses victimes, et qu'on nommait alors oubliettes. Autour d'elle, en effet, fourmillait une horrible variété de lézards , de couleuvres , de crocodiles , de scorpions, de chauves-souris et de toutes sortes de monstres , elle les sentit monter sur elle et cria ; mais , voyant qu'il n'y avait ni secours , ni fuite à espérer, elle tomba le ventre et la face sur la dalle : on l'eût dite morte.

Cependant une porte s'étant ouverte à petit bruit, un homme à longue barbe et à chevelure fauve apparut sur le seuil, tenant dans ses mains une lampe allumée : c'était maître Auréole Ab- Hakek. Il releva la pauvre tille inanimée et lui

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fit respirer dans un flacon un sel qui la fit revenir.

« Où suis-je? » dit Marie, en promenant autour d'elle un œil hagard.

« Chez moi, » répondit le magicien.

C'était, en efYet , le cabinet savant et curieux où Auréole Ab-Hakek empaillait la nature.

(( Oh ! » dit Marie en passant ses mains sur ses yeux comme si elle sortait d'un rêve, « quelle trahison! Ils m'ont enlevée de vive force... je me suis évanouie... je n'ai rien vu...; et c'est sans doute vous, Ab-Hakek, qui m'avez sauvée?

— Je veillais sur mon belvédère à regarder les astres quand j'entends dans la rue un bruit de pas, et je vois d'en haut deux hommes qui enlevaient une femme. Je descends, donne à mes gens l'ordre d'attaquer et vous sauve. »

Marie baisa avec larmes les mains d'Ab-IIakek. « Merci, » dit-elle; « que serais-je devenue sans vous! Maintenant ramenez-moi chez mon père , — et elle appuya sur le bras du mage sa jolie tète blonde, — il vous remerciera mieux que je ne puis faire. »

Le lecteur, plus clairvoyant et surtout moins ému que Marie, n'a sans doute vu , dans cet en-

lévement, que la main d'Ab-Hakek. Le mage voulait livrer la jeune fille à l'artiste afin de la ravir au Roi; car il savait que l'influence de l'abbé de Scala rentrerait avec elle à la cour. Un coup hardi et soudain lui avait semblé nécessaire; la résolution d'une femme veut toujours être enlevée par surprise. Le mage avait, au reste, jeté plusieurs fois la sonde dans le cœur de Marie ; il savait quelles sombres pro-« fondeurs il y avait sous la surface bleue et calme de ce lac d'amour. « Oh ! « lui disait-elle sou-^ vent, « pourquoi ne suis-je pas née bergère et lui berger, comme Chloé et Daphnis? nous au^ rions, le soir, quand la lune lève sa corne au sommet des monts et que les troupeaux dorment dans l'herbe verte , de doux entretiens sous les osiers en fleur. N'y a-t-il donc pas un coin de la terre où l'esclavage du rang soit aboli, et où les comtesses puissent garder les moutons au son du chalumeau ! » — Ces goûts bucoliques et amoureux flattaient les desseins d'Ab-Hakek , et le mage ne doutait plus que la comtesse de QuélUz n'épousât le Stefl , si l'afl^aire était bien conduite. C'est pour l'artiste qu'il l'avait fait

enlever : celui-ci en était ignorant ; mais une lettre d'Auréole Ab-Hakek le tenait averti de se trouver à minuit , rue de Marivaux. 11 était onze heures du soir. Une chaise de poste devait enlever les deux amants à Florence sous le nom du comte et de la comtesse de Santa-Fé.

Or, dans tout ceci, il n'y avait qu'un obstacle qu'Ab-Hakek n'avait pas prévu, et cet obstacle c'était lui-même. Marie n'avait jamais été si séduisante que ce soir-là; les larmes emperlent les blondes, et la douleur donne généralement aux femmes des grâces imprévues. La Fontaine a dit :

... Une belle , alors qu'elle est eu larmes, En est plus belle de moitié.

A la lumière de cette beauté , le savant se vit , pour la première fois , en dedans , et il eut honte de n'être qu'un fouillis sale et désordonné de grec, desyllogismes, de dilemmes, de scolies, de digestes, d hermétisme, où l'on ne découvrait même plus la place de l'amour. Le baiser que Marie effrayée et reconnaissante avait donné aux mains vierges de cet homme courait en un frisson ardent sur tous ses membres , et cette rose blancheur de

femme faisait tressaillir en s'y frottant la chair brune et idolâtre de l'Égyptien. Les natures comme celle d'Ab-Hakek sont après tout des terres volcaniques où s'ouvrent, quand on s'y attend le moins, des abîmes de passion terrible et soudaine ; le savant en fut lui-même effrayé : il avait voulu toucher, en jouant, à l'amour, et il se sentait pris à son piège !

« Oh! » dit-il, en promenant sur Marie un regard étincelant de luxure , « que vous êtes belle! »

Marie en rougit comme d'un compliment, et, si Hélène dut être flattée de ce que les vieillards de Troie l'admiraient , l'amante de Stell ne le fut guère moins de s'entendre dire belle par un savant.

Auréole Ab-Hakek ajouta d'une voix sombre :

« Oh! je vous aime !

— D'amitié, oui, je le sais bien.

— D'amour, jeune fille ! »

Marie ouvrit de grands yeux , comme si le mage voulait rire; mais elle lui trouva l'air si entreprenant et si sérieux, qu'elle recula.

« A qui en avez- vous, monsieur?

— A VOUS, Marie! Oh! cela te semble étraiiP'e, enfant, que ce savant ait un cœurj mais ce n'est pas sa faute enfin si la science lui a menti ! Je me suis jeté dans son sein avec démence; pour elle , j'ai veillé, j'ai jeûné, j'ai brûlé mes yeux aux yeux du soleil, j'ai déchiffré, la nuit, le manuscrit des cieux , j'ai châtié mon corps avec furie , j'ai bu l'eau et mangé la cendre , j'ai surpris dans les tombes le travail du ver et collé mes deux lèvres à la bouche froide des morts , et tout cela pour une ingrate qui me délaisse ; vois maintenant , jeune fille , ce que j'eusse fait pour une maîtresse fidèle, et à quelles profondeurs je suis capable d'aimer ! — Tu ne sais pas, ma belle ignorante, je puis être roi ; je suis Dieu. Eh bien ! je mets à tes pieds mes couronnes et mes mondes : je suis votre esclave, femme; le Dieu se fait homme pour vous adorer ! 0 belle entre toutes les belle? , je renonce à ma divinité, aux mystères de la science, à mes souffles de vie , à mon empire sur la nature , à mes anges , ces muets serviteurs qui tournent dans le ciel mes sphères d'or, à mes démons, que je connais tous par leurs noms , moi le maître ,

Jésischa, Palayani, Tards, Abasdarh, Anaël, Sahatan, Serqiiamith, Zaazenach, et qui tous, si vous le vouliez , dans cette chambre , maintenant , à un signe de ma main , viendraient. Eh bien ! je repousse tout cela du pied, et, puisque tu aimes les moutons et les bois , je me ferai berger, comme mes frères les dieux Pan et Apollo à la rousse chevelure. — Ne me méprise pas, enfant, plains-moi! — Oh! vous m'avez blessé, gazelle; moi qui suis le lion, vous m'avez blessé d'un regard, et voilà que je saigne! — Ayez pitié , ô belle ! Atlas n'en peut mais ; depuis trente ans qu'il prête son épaule à la boule du monde, jeune fille, essuie son front qui sue , donne-lui dans le creux de ta main, donne-lui à boire un peu d'amour! — Oui! vous m'avez vaincu, moi le fort! Je ne suis plus bon, enfant, qu'à tourner le fuseau et qu'à lisser mes cheveux au rebord des fontaines : viens donc , ma belle bien-aimée, je couperai ma longue barbe grise, je me filerai une tunique de femme, et nous déviderons , le soir , notre quenouille à l'ombre des ormes. — Viens seulement ! Chimère, après tout, que la science^ vanité que la

gloire î Je suis vieux, mais je puis rajeunir si tu m'aimes; c'est la science qui m'a ainsi ride et flétri; avec toi, je deviendrai beau! N'aie pas peur, enfant, de ma nature emportée et violente, je te serai soumis, comme le vieil Océan l'est à la blonde Luna. — Tu regarderas et je suivrai ! — Oubliez , ma déesse , oubliez l'autre , je vou^ aimerai plus que lui , moi ; — j'ai plus souffert! »

Ab-Hakek était, en parlant ainsi, d'une beauté véhémente et insolite. Aux derniers mots qu'il venait de dire, une larme se forma dans le coin de son œil, comme une de ces gouttes d'eau qui filtrent du sein des rochers. Ce vieux savant, malgré la rudesse de son écorce , se sentait repris en dedans par toutes les jeunesses et toutes les sensibilités de l'amour. Marie , tout épouvantée de cet amour et de cette beauté , se fordait sous la main d' Ab-Hakek comme sous une serre de vautour.

(( Oh! un baiser! ^) criait-il, « un baiser sur U\ bouche , jeune fille, dussé-jey laisser ma divinité! Et puis ce secret, que depuis trente ans je demande écumant et forcené aux cieux.

aux océans et aux abîmes, c'est peut-être Tamour qui le sait : un baiser de toi me le dira ! »

Marie appelait au secours. Ab-Hakek, avec une douceur singulière :

« Ne crie pas , enfant ; je l'aime, voilà tout. Oh! tu ne sais pas ce que c'est que cet amour, pauvre cœur de seize ans! Ce n'est pas comme le lien un léger courant que le vent ride ou qu'un caillou arrête ; c'est quelque chose de fatal, d'orageux, de profond, d'irrésistible : Marie, je suis un abîme, un océan qui t'aime! »

Le mortier venait de s'éteindre ; mais le front d'Ab-Hakek rayonnait d'une façon si surprenante et son regard était si étincelant, qu'ils suffisaient à éclairer toute la salle. Marie, vue à cette lumière , semblait une pauvre victime dans les mains de son juge. — Je t'aime , murmurait encore le savant, d'un amour de Dieu! Ne me résiste pas, enfant ! embrasse-moi ! Et il l'enlaçait de ses bras de fer, et Marie , les yeux ternes , la tête renversée , la bouche convulsive , se défendait en vain et toute pantelante : elle était tenue. La jeune tille ne disait plus qu'un mot : — « Oh! mon père! » — Auréole Ab-

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Ilakek était violent; il la baisait, il la mordait, il l'étouffait, il louchait évidemment à quelque extrémité irréparable et insensée , quand il se sentit saisi brusquement et secoué au bras par une rude main. Il leva la tête et se trouva face à face avec un spectre d'airain, au regard métallique , au souffle renversant , à la voix morne, inexorable et creuse, qui disait : Castl estote , soyez chastes !

C'était Agraman. Il venait de jeter au hasard, dans l'oreille de son maître, une des trois sentences qu'on lui avait apprises ; mais, cette fois, la sentence tomba si à propos et si d'à-plomb sur Auréole Ab-Hakek, que celui-ci en recula épouvanté. Cette voix de bronze, en le heurtant, le refit austère. Toute l'effervescence du savant se figea au souffle de l'androïde, comme le métal en fusion à un vent froid, et si lancé que fut, Ab-Hakek, à perte de souffle, cette main fatale le retint étourdi et pendant sur le bord extrême de son amour.

« Ah î » dit-il, effrayé, « comment es-tu tombé de ton ciel , Auréole ? Que les hommes et les dieux sont peu de chose, et que la science elle-

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même nous fait peu forts contre la ehair! Humilie ton front, chauve vieillard, toi qui as voulu jouer avec Tamour et qui t'y es brûlé comme un enfant î — Fuyez de mon cœur, tentations , convoitises, concupiscence des yeux; loin de moi , femme , loin ! Recède, Satana ! » Marie, encore rouge des baisers de cet homme, interdite et étonnée , accommodait sa gorgerette que la passion d'Ab-Hakek avait si fort dérangée, et voilait ses bras, ses seins, ses épaules , son cou brutalement mis à nu : on eût dit une belle frileuse qui sortait du bain , ou une statue de la pudeur, comme celle qu'on voit au Musée antique , devant qui toutes les madones de nos églises semblent de grandes dévergondées que les marguilliers et les bedauds devraient mettre à la porte faute de mœurs.

Ab-Hakek continuait: — Origène, Averrhoés, Tertullien et vous tous , mes maîtres , vous qui aviez châtré l'homme et qui en aviez fait l'eunuque de la science, cette sombre et jalouse sultane aux studieuses amours , que devez- vous dire là -haut? Et toi-même, Scientia, ma belle, que tu me dois trouver lâche et inconstant î si

I)ien que je n'ose plus relever' vers toi des yeux ([ui se sont souillés à d'impudiques regards de femme ! — Oh ! je veux pourtant redevenir digne de vous, mes maîtres ! Puisque tu as gardé ton aiguillon , ô chair, je te dompterai par l'acier, entends -tu! Je me ferai castrat. Mais redeviendrai-je jamais ce que j'étais avant de te loucher, fdle, sirène, molle Astarté aux beautés de démon, tentatrice qui t'es introduite chez moi, comme jadis dans la grotte d'Antoine j — redeviendrai-je Dieu ! »

Ici la porte de la chambre où étaient Ab- Hakek et Marie s'ouvrit avec fracas : sur le seuil , parut grave , solennel et menaçant, un vieillard, le comte Armand de Quéluz.

Marie courut se réfugier dans ses bras.

w Horreur, » dit le père en se tournant vers Auréole Ab-Hakek, avec des yeux éteints auxquels le courroux et l'amour semblaient redonner un regard, <( tu m'as enlevé et déshonoré ma fdle , nécroman ; tu as soufflé sur la dernière lumière de l'aveugle, c'est infâme! Je voudrais croire ; je voudrais être Turc, huguenot ou chréti(în pour te maudire au nom d'un Uieuî —

11 y a donc des moments dans la vie où le bras de l'homme faiblit et où l'on voudrait qu'il y eût dans le ciel une main plus forte que la nôtre, qui revanche les cheveux blancs du vieillard ! J'avais fait de ma fille une religion , et voilà que ma fille est tombée de son ciel et que je ne puis faire descendre sur elle ni l'amour qui purifie , ni le pardon qui relève ; car tout cela, je le sens, vient de plus haut ! — Oh! quand on veut être athée, il ne faudrait pas être père! — C'est toi , Égyptien , qui as retiré une à une de mon cœur toutes les croyances ; tu ne m'avais laissé que ma fille , et voilà qu'aujourd'hui tu me la prends et que tu la flétris à ton souffle d'enfer; arriére, démon ! — Quand je vous niais, mon Dieu, c'est que je ne savais pas le fond possible de la douleur ; je n'avais pas prévu cela, que le jour viendrait où ma fille me manquerait brusquement et où j'aurais besoin de vous pour me la rendre ! — A genoux, vieillard , à genoux ! Mes mains , qui vous ont repoussé, Seigneur! vous demandent aujourd'hui de faire descendre du ciel cette bénédiction du vieillard et du croyant , douce rosée qui relève

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les filles, second haptême qui les refait vierges! — Si j'avais celte douce confiance , que Dieu lui a pardonné dans mon pardon et lui a donné, par mes lèvres de père , un doux baiser d'oubli , je mourrais tranquille et j'irais voir sous terre , pauvre aveugle que je suis , avec moins de désespoir, de malédiction et de solitude, si, dans l'autre vie du moins , l'amour est une lumière qui ne s'éteint pas! »

Auréole Ab-Hakek courbait la tête sous cette double majesté des cheveux lilancs et du malheur; le Uieu était bien petit devant ce père aveugle.

Ici , minuit sonna. Le vieux Cœlus ouvrait pour regarder à travers les vilres toutes ses étoiles. Quelqu'un frappa dans la rue à la porte du magicien : — c'était Stell qui venait à son rendez-vous.

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