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LE MIROIR ENCHANTE

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Auréole Ab-Hakek était une de ces natures fortes qui rentrent tout de suite dans leur milieu. Ayant reconnu, au bruit du marteau, la main de Stell, il ralluma son mortier, répara sa chevelure en désordre , et descendit lui-même pour ouvrir au statuaire.

« Il est minuit, » dit celui-ci, « je viens.

— Suis-moi, jeune homme. »

Ab-Hakek conduisit Stell dans une grande

salle tendue de noir, où veillait , nuit et jour, une de ces lampes de fer qui devaient brûler mille ans, sans huile ni mèche, sur le tombeau des vrais enfants de la science, et qu'aucun souffle humain ne pouvait éteindre.

(( Mon fils , )) dit le magicien , « veux-tu que je t'apprenne à lire le livre des cieux, ce grand parchemin bleu étoile de lettres d'or, ou si tu aimes mieux que nous commencions par l'échelle des nombres , cette roide montée de Jacob , à l'aide de laquelle on escalade tous les mystères ?

— Comme vous voudrez, maître, » observa l'artiste désenchanté ; « mais , auparavant , n'avez-vous rien à me dire de Marie?

— Toujours cette pensée, enfant?

— Toujours.

— Et si je te la faisais voir maintenant ici , dans cette chambre , telle qu'elle est à cette heure , joyeuse ou triste , pensant à toi ou à un autre, comment trouverais-tu mon art?

— Divin.

— Regarde donc. »

A ces mots, Ab-Hakek tira un rideau de brocart rouge , relevé de dessins merveilleux , et tombant à grands plis ; derrière ce rideau , il y avait une glace devant laquelle l'artiste se plaça.

(r Je ne te recommande qu'une chose , » ajouta le maître, « c'est de ne point regardei derrière toi : autrement, tu mourrais! »

Alors il se lit un grand bruit.

La surface du miroir était sombre; mais une légère blancheur ne tarda pas à l'éclairer. Steil regardait. Une vision qui lui était propre se forma intérieurement dans la glace ; les formes, oscillantes d'abord et confuses à l'œil, comme dans les scènes de brouillard , s'étant fixées , Stell reconnut Marie qui , les cils noyés de larmes , les joues pâles , les seins soulevés par un léger frisson comme une gazelle effarouchée , laissait tomber sa tête sur la poitrine de son père : — le vieillard était morne; on voyait, à l'immobilité de ses lèvres, qu'il n'osait rompre le silence, et qu'il marchait sur le bord d'une

de ces situations extrêmes où toute question ouvre un abîme. La jeune fille relevait vers son père un regard plein d'une lumière douce et ineffable , qui semblait dire : Père , je suis restée pure ! Mais l'aveugle n'entendait pas ce langage des yeux , le seul qui soit possible à certains moments de la vie , et il restait sombre. Cette scène était pour Stell un mystère ': il ne tarda pas à y trouver un sens et à se l'appliquer. — Oh! se dit-il, nous sommes surpris dans nos amours; voilà pourquoi le vieillard est sévère et inconsolable ; voilà pourquoi Marie est triste ; avec cela qu'elle ne m'écrit pas depuis tantôt trois grands jours ! — La vision commença alors à s'obscurcir, et les formes s'étant confondues, elle s'efiaça comme un rêve : le miroir ne réfléchit plus que la lampe de fer, allumée sur un piédestal. Stell resta plongé quelques minutes dans un redoutable silence ; son œil terne regardait en dedans , comme si la vision , en s'effacant du miroir, était passée dans sa tête. Ab-Hakek n'osa d'abord se heurter à ce silence ; mais , quand l'artiste revint à lui :

« Mon fils veut -il maintenant que je lui apprenne toutes les vertus du sacré triangle Abracadabra ? »

Le maître était certain que cette proposition ferait enfuir Stell.

« Merci , » dit-il. — « Et vous me répondez que votre miroir est fidèle?

— Comme la lame de ton épée, jeune homme. Tu aimes donc bien cette fille?

— Quelle question !

— Tu as tort.

— Que voulez- vous dire, monsieur?

— Rien. Je me souviens seulement que Raymond-LuU aimait une courtisane très -belle. Elle avait surtout une poitrine blanche et bombée que le savant n'avait encore vue que jusqu'à la naissance des seins ; le reste était inexorablement voilé ; mais les onduleuses lignes de ce contour de gorge, qui, à en juger par les renflements de la dentelle ou de la soie , tenait vers le bas tout ce qu'il promettait à l'origine, tentaient fort le savant. Au bout d'un an, la courtisane lui céda, et découvrit elle-même cette soie moite et jalouse, qui servait de nid aux plus

délicieuses amours. Lull y colla un long b.niser. Ces seins saillants , fermes à la main et comme tenus en arrêt par les désirs , l'enivraient. — Mais quand il eut donné libre cours à sa joie et à ses baisers, le savant remarqua à l'un des seins im léger point noir ; ceci qui eût semblé , à tout autre, sur la blancheur neigeuse de cette gorge, une mouche naturelle et charmante l'inquiéta. Bientôt le point devint une tache, et son imagination la grossit tellement, que la tache ne tarda pas à couvrir tout le sein. Lull regardait en silence; ses sens qui, naguère, tintaient impatients et révoltés , étaient retombés dans un calme plat; la courtisane remarqua ce changement; et, comme Lull n'osa point lui en avouer la cause, elle crut qu'il s'était joué d'elle et le chassa. — Ceci, mon fils, est l'histoire de toutes nos illusions , jeunes d'abord et belles prospérités à pleines mamelles , que nous couvons d'un regard humide d'amour, et à qui nos bouches se prennent avec frénésie ; mais , si blanche qu'elle soit , cette mamelle a un point noir ; en voilà assez pour inquiéter l'œil le plus ardent ; on leui- a fait la cour durant de longues

années avant de tenir ces prospérités dociles et nues sous la main , et quand le moment de la jouissance est venu , l'on s'en dégoûte. — Or, de toutes ces illusions, jeune homme, celle qui a la gorge la plus décevante et le dégoût le plus prompt à venir, c'est l'amour. — Il n'y a au monde qu'une beauté éternelle , immuable et infaillible qui ne nous mente et ne nous lasse jamais, c'est la science.

— Vous vous trompez, » dit Stell, « c'est l'art. »

Il y eut un silence.

« N'importe, » reprit-il, « je l'aime! »

Auréole Ab-Hakek jugea que l'artiste était incurable. Alors :

u Ne craignez rien , ami ; les obstacles sont , dans un cœur de jeune fille , comme les cailloux dans un ruisseau ; ils en font bouillonner l'amour. Ayez confiance en moi , je me charge du reste.

— Oh ! j) reprit Stell , « c'est à vous que je la dois; vous êtes mon ami, je m'abandonne à votre conduite. — Ma vie, mon sang, mon

ame , tout ce que j'ai au inonde vous appartient, tout , — excepté elle ! »

Et il sortit en serrant dans ses mains les mains d'Ab-Hakek.

I^ RENCONT&E>

lLi\ [FiliM©®KlTiaia

Stell avait jusque-là immobilisé sa vie dans le travail; mais, depuis quelques jours, l'inquiétude qu'il avait au cœur le faisait vague et flottant. Il était, ce dimanche-là, sorti de Paris , au chant du coq, et marchait le long des seigles, n'ayant aucun but et se laissant aller. 11 erra

ainsi par les champs, jusqu'à ce qu'ayant entendu un bruit de cloches , il se dirigea lent et pensif vers ce bruit : c'était une petite église qui sonnait; il y entra. On voyait, au milieu d'un groupe de villageois , un garçon de vingt ans qui donnait la main à une jolie fille en robe blanche, avec une couronne de fleurs dans les cheveux ; les deux mariés avaient l'air plus joyeux qu'un roi et qu'une reine , — ils s'aimaient sans doute davantage. — Cette scène lui serra le cœur. u Oh! » dit Stell, (( pourquoi ne sommes-nous pas nés tous les deux au village : elle, une vigne, une chaumière, quelques chèvres et un petit bateau, c'en était assez pour être heureux!... «

Il sortit de l'église, le cœur navré, et erra jusqu'au soir , traînant cette pensée comme une flèche au flanc.

Les lointains fuyaient estompés de brume , la lune se levait entre les déchirures des nuages, et le ciel était gris pommelé comme une croupe de cheval normand. Stell marchait devant lui, quand , au détour d'un buisson , il fut brusquement surpris par trois hommes masqués qui fondirent sur lui, l'épée haule. L'artiste dégaina

promptement , se jeta en arriére et se tint en garde. La mêlée des épées s'engagea avec un cliquetis frénétique. Stell se contenta d'abord de parer les coups qu'on lui portait, et il le fit avec tant de vigueur que , si opiniâtre et si bien liée que fût l'attaque, il y résista seul; enfin , l'arme ayant quitté le poing de l'un des assaillants, il poussa aux deux autres si à fond et si jusie, qu'il blessa l'un mortellement et mit l'autre en fuite. Ainsi dégagé, il se pencha sur Thomme qui venait de mordre la terre et le remua , mais sans pouvoir en obtenir un mot de réponse ; le pauvre diable était mort.

Stell repoussa son épée dans le fourreau et n'y songea plus; il avait, au fond du cœur, un duel trop violent et un trop furieux cliquetis de choses meurtrières et sonores pour entendre longtemps le bruit qui se faisait en dehors de ses amours.

Il passa outre. Sur son chemin le statuaire rencontra un château entouré d'une ceinture d'eau courante et armé de tourelles qui profilaient leur silhouette aiguë sur des masses d'arbres; ce lieu lui plut. Sur le courant d'eau, il y avait un

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pont (le bois éloupé, à chacune de ses fentes, de mousse et de touffes de lichen : c'était sous son arche unique un frisson éternel de joncs, de brises et d'eaux vives qui, engagées dans les cailloux, bouillonnaient avec un peu d'écume. Les ruisseaux et les rivières attirent les tristesses d'amour : ne sont-ils pas faits eux-mêmes des pleurs de la terre? Stell descendit une petite côte très-âpre et très-empêchée de lierres, de cailloux et de broussailles, afin de se trouver plus prés de l'onde. Sous l'arche du pont, il vit un banc et alla s'y asseoir : là il s'écouta; son ame était une futaie sombre et inquiète qu'un vent d'orage agitait jusque dans ses derniers rameaux, et ces bruits intérieurs, mêlés au tremblement des feuilles et aux susurrements des flots, le firent rêver : il songeait à ceci , que l'amour est une chose grave et profonde dans laquelle il avait imprudemment engagé son cœur, et la résolution d'une jeune fille une fantaisie plus frêle et plus mouvante que les roseaux qui plient au bord des étangs. Ab-IIakek, d'ailleurs, quoique l'artiste n'eût encore que des soupçons vagues et des rumeurs confuses, l'inquiétait :

^< Oh! » dit-il, « ce nécroman a les mains impures je n'aurais pas dû le laisser toucher à mel amours. »

Stell se prit aussi à g(fmir sur Tabandon où '1 laissait l'art; depuis six mois, Marie lui tenait l,eu de toutes les statues du monde ■ les autres lui semblaient tout à fait inutiles et comme certains bourgeois qui n'apprécient guère que celle de la femme de Loth, pour ce qu'étant de sel l'on pouvait au moins s'en servir, ,1 eût, dans ce moment-là, vu briser sans s'émouvoir les plus beaux marbres. En cela, nous sommes très loin de donner Stell comme un véritable artiste ; il se laissait beaucoup trop surprendre par les événements de la vie et les faiblesses du cœur; or, le génie nous le disons à regret, est un grand égoïsme,' I art suppose, en outre, un amour inexclusif de cette beauté idéale et éternelle, ombre de Dieu projetée sur toutes les choses de la terre.

Marie se montrait à lui sous mille formes charmantes et singulières, tantôt triste, tantôt folâtre, tantôt sérieuse, quelquefois indulgente et résignée; elle lui faisait ainsi, à elle

„g LE MAGICIEN

seule un ciel de houris diverses et variées, où il ne savait à laquelle arrêter son choix. Stell voyait ses yeux, son cou, ses mains, sa bouche, et 11 ■

posait sur tout cela un baiser violent. Ce so.r-la son cœur se soulevait avec une telle révolte et le sang qui lui montait à la tète faisait bat r

avec un tintement si aigu ses artères , que Stel é,ait dans un vertige d'idées. Ses yeux fixaient vaguement des feuilles, des mousses et des ecorees d'arbre échouées au fil de l'eau sur des bancs de sable entre des gl-euls et des nénuphars; baissa pensée regardait ailleurs, et ces ecorces

cesmouLs, ces feuilles Sèches lui nguraien eout au plus ces amours risquées sur le couran de la vi!, qui se prennent malenconti— en dans des obstacles , sables mous et roseaux mouvants d'où ils ne peuvent plus ensuite se

' 'cependant Stell entendit sur sa tête un bruit de pas, ou plutôt il le sentit: si léger que fut ce

bruit qui effleurait les planches sonores du pont il remua l'artiste jusqu'aux entrailles; ce pied

,„i marchait sur le cœur. L'idée vague lui vint que c'était sa destinée qui passait.

C'était Marie.

Stell eut la curiosité d'aller voir ; mais ses pieds avaient pris racine dans le sable , son cœur battait précipitamment, ses mains tremblaient, il se sentit retomber pâle et énervé sur le banc. Quand l'artiste eut repris assez de force , il gravit la côte et alla s'enquérir sur le pont de ce qui l'agitait d'une façon si insolite ; mais la grille , les buissons et les allées d'arbres du château étaient rentrés dans leur solitude et leur silence : elle avait passé.

Il nous est impossible de ne pas arrêter ici notre récit sur une idée triste et fatale. Si Stell avait, ce soir-là, rencontré Marie, ces deux cœurs énamourés l'un de l'autre se seraient aisément ouverts : il eût suffi d'un mot pour que tout ce * qui arrivera dans la suite de cette histoire ne fût jamais advenu ; mais il y eut entre eux une volonté plus forte que la leur qui empêcha ce mot : ainsi en est-il de toutes les choses humaines.

Stell avait aussi adressé à Marie, par les mains d'Ab-Hakek, une longue lettre qui finissait ainsi :

« Répondez-moi que vous ne m'aimez plus , je mourrai, du moins, en baisant votre écriture! — La vie sans vous m'est impossible ! Suis-je obligé , moi , de souffrir plus que Christ, l'homme de toutes les douleurs; suis-je obligé d'être seul? Ce calice, tout débordant de vinaigre et de fiel, que je repousse avec désespoir, si une main d'ange, une belle et blanche main , comme à lui , me l'eût offert , — je l'aurais bu ! — Mais depuis que vous ne me donnez plus signe d'amour, ô Marie, mon cœur est sombre, ma main tremble, et mes lèvres cherchent à vide les bords d'une coupe où vous ne trempez pas les vôtres. — Si je n'en reçois une de vous, cette lettre sera la dernière, le silence régnera entre nous deux, sinon l'oubli. — Marie, on se souvient sous terre ! »

Cette lettre ne fut pas remise.

CUNCTA SUPEHCILIO NOTA.

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Le bruit qu'Auréole Ab-Hakek avait voulu séduire Marie ne tarda pas à se répandre; ce bruit servait trop bien les intérêts d'un rival, pour que l'abbé de Scala ne le fit pas monter jus- (ju'au Roi : Charles IX en fut consterné. Il y avait encore une autre bouche qui accusait

hautement Ab-Hakek : c'était celle du père de Marie. Le vieil aveugle venait , chaque jour, baiser les genoux du Roi et montrer ses cheveux blancs : c'était sa manière de demander justice. Charles ne put se refuser à une supplique si humble , si générale , si solennelle ; mais, comme les faits n'étaient pas encore suffisamment éclaircis par cette rumeur vague et par cette douleur muette, le Roi ordonna une enquête à la Chambre basse du palais : intéressé dans ces amours, il avait mis son cœur à cette affaire.

Le magicien vit son étoile pâlir; mais il était de ces hommes qui tiennent tête à l'adversité , et qui ne laissent rien au hasard de ce qu'ils peuvent lui enlever par surprise ou par audace. L'ennemi qu'il avait le plus à redouter, c'était Stell; aucuns ont cru, depuis, qu'il avait tenté de s'en défaire, et que, parmi les trois hommes masqués qui attaquèrent l'artiste au détour d'une broussaille, il se trouvait Maurcvel , exécuteur des œuvres secrètes de la Reine-Mère et de son astrologue. Dès que StcU eut vent de ce qui s'était passé entre Auréole et Marie, il entra,

en effet, dans une furie tempétueuse, et courut chez cet homme. Ab-Hakek , triste et ténébreux, s'était rejeté dans l'étude avec emportement ; plus il avait trouvé d'amertume à l'amour , et plus il se retournait du côté du mystère : — les ténèbres de la science veulent des têtes sombres.

Quand Stell entra chez lui , le mage était abîmé dans de profonds calculs à l'endroit de la quadrature du cercle :

(( Oh ! vous êtes un lâche ! » hurla l'artiste ; « tout ce que j'avais au monde de pur, de glorieux , de divin , c'était elle , et vous me l'avez prise I et tu l'as salie de ton amour immonde , nécroman ! Oh! du sang ! vous allez me rendre raison ; ici , sur l'heure , à l'épée ou au poignard , l'un des deux mort , vous ou moi , voilà ! »

La colère de Stell vint se briser en éclat contre le sang-froid imperturbable d' Ab-Hakek.

« Que veux-tu dire, jeune homme?

— Je dis que j'avais une femme que j'aimais et que vous me l'avez prise , et que c'est infâme , et que vous allez mourir! »

Il agita la lame d'un poignard.

« Oui, j'ai une amante.

— Ah ! vous avouez !

— Une amante que j'aime, jeune homme.

Elle est chez moi !

— Marie de Quéluz ici ! Oh ! ma tête se perd ! Ce serait horrible ! Tu mens !

— Vois plutôt. »

Et il remit à l'artiste une clef, en lui désignant un des panneaux de la boiserie qui recouvrait le mur. Stell ayant introduit, d'une main tremblante , la clef dans un trou de serrure , ouvrit ; — il recula. Dans cette armoire était suspendu , au plafond , et tremblant de tous ses os , au mouvement que fit la porte en s'ouvrant , un petit squelette de femme. Stell poussa un cri.

« Voici mon amante , » dit Ab-Hakek en montrant du doigt la morte.

L'artiste se taisait d'effroi.

Auréole reprit : « C'est la science ! »

Stell respira.

(( Elle est sèche, n'est-ce pas? elle aies bras

LE MAGICIEIS.

raides, les dents déchaussées, les yeux v.des, elle est vieille , elle est laide , - mais je Va^e. Depuis trente ans que nous eouchons ensemble, i'ai , d'ailleurs , eu le temps de me faire a ses os pointus et à ses mornes embrassements : que viens-tu me parler iei d'une antre maîtresse,

insensé? » v

Auréole était, en disant ainsi , d'une majesté si austère et si terrible, que Stell sentit son courroux dans sa poitrine s'affaisser.

«Tu es jeune, » reprit le maître ,« et les ieunes gens sont violents et hardis jusqu'à l'imprudence : je te pardonne ! Seulement , comme je ne puis descendre à me justiEer devant toi d'une action aussi folle , et que je veux que tu aies honte de tes outrages , je t'emmène avec moi à l'enquête qui aura lieu dans une heure. - Soit. Il sera temps de nous battre ensuite.» Au fond , Stell ne désirait rien tant que de retrouver Marie pure et inoffensée.

«Sortons, » dit le magicien.

Le Roi n'avait pas voulu d'une enquête publique, c'était déjà trop de bruit et de scandale

4& LE BIAGICIEN.

comme cela autour de la jeune plaignante. La justice, au xvi^ siècle, était loin d'avoir les formes fixes et régulières qu'elle a acquises depuis; alors la volonté du Roi les déplaçait avec un mot. Une lettre de cachet devait, si le crime était patent, conduire maître Auréole Ab-Hakek à la Bastille , où il y avait , dans ce moment-là, une cage de fer vide. On comprend que, si la magie met réellement aux mains de ses adeptes des forces occultes et surhumaines, le moment fût venu pour maître Auréole Ab- Hakek de s'en servir ; le Dieu se devait un miracle.

C'était , au xvi* siècle, un édifice superbe et redouté que le Palais. Sans parler ici de la grande salle pavée de marbre blanc et noir, ornée de lambris peints d'or et d'azur, mais dont la poussière avait alors si bien rongé la couleur, (( qu'à peine, » ditDubreuil, « si l'on reconnaissait quelques remarques, » entourée des statues de tous les rois de France, depuis Pharaon jusqu'à Charles IX, <( desquelles les unes sont représentées avec des mains hautes , et les autres comme les ayant basses et pendantes, pour faire con-

naistre ( selon plusieurs) celles qui effigient les fortunez et faynéans, d'avec les autres valeureux et vertueux, qui ont eu toujours les mains tendues au ciel , n où l'on montait par deux escaliers de pierre laissant un perron au milieu et où festinaient , le jour de leur entrée dans Paris, les rois et les reines de France; il y avait d'autres salles célèbres parmi lesquelles la Tournelle, ainsi nommée, « afin, » dit encore le même Dubreuil, « que l'accoutumance de condamner et faire mourir les hommes n'altère la douceur naturelle des juges, » et la Chambre basse, « sorte d'estomach » profond et ténébreux, où ce grand sphinx de pierre digérait les causes secrètes. C'est là que devait se faire l'enquête.

Nous ne nous amuserons pas à étudier une à une les mailles de ce réseau inextricable qu'on nommait alors la justice du roi : il nous suffira de dire que ces sortes de causes étaient confiées à un président aux enquêtes et à deux conseillers. Nous tenons seulement à ce que le lecteur se fasse, de ce sombre arsenal des lois , l'idée qu'en avaient les hommes du xvi* siècle : le palais était alors une sorte de fosse aux lions d'où

Daniel lui-même aurait eu de la peine à sortir vivant. Pour ceux qu'aucun péril de vie ne menaçait , les allées ténébreuses et perdues de ce grand labyrinthe, les figures particulières qu'on y rencontrait, et, plus que tout cela, les ombres sinistres, qui n'avaient passé qu'une fois sur ces murs, faisaient qu'on y descendait toujours avec terreur : Marie surtout, toute blanche et toute frêle fille, éprouva, avant de se risquer dans les profondeurs sombres de ce souterrain, un grand trouble qui lui obscurcit toutes ses idées; sa blonde tète hésitait à entrer dans cette gueule de loup.

La Chambre basse prenait jour par des fenêtres ogives assombries d'un double treillis de barres de fer croisées ; joignez à cela des bancs, des boiseries, un grand crucifix plaqué au mur, et surtout cette immobilité d'ombres qui distingue toutes les salles de justice. Stell y fut admis comme témoin. Au moment où il entra , le vieux comte de Quéluz déposait ; c'était, à la sombre lumière de cette salle, un spectacle solennel que celui de ce vieillard aveugle accusant , devant Dieu et devant les juges , l'homme qui avait

voulu lui éteindre sa fille. Quoique les charges fussent très accablantes , Ab-Hakek les soutint tête haute; quand le vieillard eut fini et qu'il se fut assis sur son banc avec cette majesté de père que rehaussent encore des cheveux blanchis et des rides, le président demanda si l'accusé avait à répondre ; Auréole Ab-Hakek fit signe que non : on le crut perdu.

(( Faites entrer l'autre témoin , « dit le président.

Un huissier ouvrit une petite porte basse , et l'on en vit sortir une jeune fille voilée et habillée de noir, qui s'avança vers le tribunal à pas chancelants. Il se fit, dans la salle et jusque sur le banc des enquêteurs, un mouvement de curiosité et de respect; les grandes infortunes sont des majestés; quand elles entrent, quelque chose se lève dans les cœurs. La justice ne tarda pas à reprendre le dessus avec ses formes froides et banales. Après quelques brèves réponses à des questions oiseuses , et d'où il résultait que la plaignante avait dix-huit ans , qu'elle était née à Avize , et portait nom Marie de Quéluz , le président l'invita à relever son voile et à re-

garder en face l'accusé contre lequel elle allait porter plainte : Marie obéit. Ce fut autour d'elle un mouvement de surprise et d'intérêt, quand on vit reluire toute cette jeune et fraîche beauté à la lumière grave d'une cour de justice ; sa blonde chevelure , où le soleil mettait d'ordinaire des paillettes d'or , n'était plus entourée à l'œil que d'une poussière fine et cendrée , et toute sa blancheur des mains , du cou et du visage faisait, encadrée dans ces voûtes massives sombres et humides , un effet fantastique. Au moment où ses yeux jusque-là baissés ou errants rencontrèrent le regard d'Auréole Ab- Hakek , ils restèrent fixes.

u Reconnaissez-vous cet homme , » dit le président.

H Oh ! oui , » répondit-elle d'une voix très basse et avec un mouvement de lèvres singulier.

Elle était pâle. Quoique MM. les juges soient gens à imagination un peu lourde, ils avouèrent, depuis, qu'elle leur sembla, dans ce moment-là , une belle morte à demi excitée de

son sommeil et toute suspendue aux regards du magicien.

Alors celui-ci étendant vers elle la main :

(( Fille, » dit-il, (( je vous adjure au nom du Dieu vivant ( ici l'on remarqua qu'il ne faisait pas un signe de croix ) de dire la vérité, et de ne pas descendre au rôle odieux que veulent vous faire jouer mes ennemis ! "

Le geste de cet homme était si souverain et sa voix si puissante, que nul n'osa l'interrompre ; tous admirèrent en silence avec quel art il déplaçait les rôles , et d'accusé qu'il était s'improvisait sur-le-champ accusateur.

Il continua, les yeux et la main toujours fixés sur Marie :

« Reconnaissez-vous avoir agi en tout ceci par artifice et sous l'influence de l'abhé de Scala, votre confesseur? «

La pauvre enfant immobile, étourdie, subjuguée, pantelante sous cette main d'où il lui semblait voir sortir des eflluves qui la pénétraient, et fascinée par cet œil, répondit :

« Oui.

— Reconnaissez-vous que l'accusation in-

tentée contre moi est fausse, que je n'ai exercé sur vous aucune violence et que mes gens ne vous ont point enlevée de vive force, comme on vient de le dire, sur votre balcon?

— Oui.

— Que vous êtes venue vous-même chez moi , cette nuit-là , pour tenter le secret des astres ?

— Oui.

— Que vous me dites alors être éprise de moi, comme d'un homme qui avait des secrets pour attirer l'amour?

— Oui.

— Qu'il ne s'est rien passé entre nous qui ne fût de votre gré et où vous n'ayez mis votre cœur?

— Oui. »

Ici, l'on entendit le bruit d'un homme qui tombait rudement et évanoui à terre : c'était Stell.

« Qu'enfin le désir de vous disculper aux yeux de votre père , et aussi bien les instances de mes ennemis , vous avaient fait jusqu'ici mentir à la vérité ?

— Oui. »

Il y avait stupeur : le vieux comte de Quéluz se cachait la tète dans un pan de son manteau et se taisait suffoqué de honte. Il n'y avait plus rien à juger. Après quelques instants de délibération, le présidentrenvoya les i[)2irlies dosa c/os et déclara la séance levée. Les abords du Palais étaient encombrés de monde ; si secrète que le Roi eût voulu tenir la chose, il n'avait pu la défendre de la curiosité et surtout de l'envie, cette hyène qui va à la porte des tribunaux flairant toutes les réputations mortes. Les amis de l'abbé, surtout, inondaient à grande foule les marches du Palais : quand ils virent Auréole Ab-Hakek sortir l'air radieux, la tête haute et triomphante, les mains libres, ils furent atterrés j un nuage sombre s'écrasa , en silence , sur cette multitude naguère si joyeuse et si arrogante : le magicien seul brillait sur toute cette mer de têtes comme un soleil.

Marie fut reconduite chez elle dans un état singulier d'émotion et d'abattement ; elle ne revint à elle qu'au bout de quelques heures et entre les mains de ses femmes.

54 liE MAGICIEN.

« Oh ! » dit-elle , eu se passant les mains sur les yeux, (( j'ai dormi. »

On garda autour d'elle un silence morne.

u Où suis-je donc ? »

Le comte Armand de Quëluz siégeait dans son grand fauteuil sculpté aux armes de sa maison. Marie se traîna vers lui.

« Ah î c'est vous , mon père ! »

Elle essaya de sourire et de lui baiser les mains; le vieillard les retira. « Mon Dieu! » dit-elle , « que s'est-il donc passé? »

Le comte de Quéluz se leva dans toute sa dignité de père et de vieillard :

« C'est justice, » dit-il. « Je vous niais, mon Dieu! et vous m'en punissez en éteignant la seule clarté que j'eusse au monde. — Depuis que ma fille ne reluit plus, je n'y vois mais; tout est ombre en dedans et en dehors : je ne puis vivre ainsi. — Elle est jeune, elle: à son âge on s'en console avec des larmes et des sanglots; au mien, l'on se tait, mais on en meurt.

— Quel langage! » dit Marie stupéfaite et effarée; u qu'est-ce que cela veut dire? Je ne me souviens plus de rien de ce qui s'est passé

tout-à-l'heure. Oh! cet homme est le démon! Quand j'ai rencontré les yeux de cet homme, je me suis évanouie, j'ai dormi; — ■ on ne parle pas quand on dort...; — je n'ai rien dit, n'est-ce pas? Si l'on m'a jugée sans m'entendre, c'est injuste ! Je vous jure que je suis innocente. . . Oh! être obligée de le dire, de le jurer, j'en deviendrai folle! — De grâce, regardez-moi, mon père!

— Enfant, je ne vous vois plus! »

Elle lui prit les mains dans les siennes avec larmes :

(( Oh ! que vous êtes froid ! »

Il était mort.

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