STELL SE DONNE AU DIABLE
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Stell ne s'était pas noyé.
Au moment où il commençait à dériver et à boire avec essoufflement, une main l'avait saisi aux cheveux ; il s'était ensuite senti étendre mollement sur l'herbe, et lorsque, après avoir vomi l'onde qui lui sortait à flots des narines et
de la bouche, Stell ouv rit les yeux, il se retrouva seul. Il est rare que celui qui vient d'échapper à une mort volontaire essaie une seconde fois de se détruire. Il y avait, d'ailleurs, au dessus de sa tète, tant d'étoiles qui le regardaient, et la nature était, autour de lui, si calme, si solennelle , si abîmée dans sa grande rêverie, que Stell eut honte. Il lui sembla aussi avoir é(é sauvé de l'eau d'une façon surnaturelle , et comme , à mesure que la foi chrétienne s'éteignait en lui , les rêveries de la cabale jetaient dans son ame une lumière plus vive , Stell ne douta plus que ce ne fût l'Ondine de ces bords de la Marne, qui ne voulait pas qu'on se noyât dans ses eaux, et il s'éloigna à pas silencieux.
Le statuaire se dit aussi qu'il était lâche de mourir quand il y avait encore au monde des feuillages, des ondes, des étoiles, des reflets de lune, des nappes d'herbe plissées au vent, et que, puisque sa beauté lui avait menti , il lui restait celte autre beauté idéale et éternelle qui se rend à tout mouvement visible dans la nature et j>our qui seule il est si doux de vivre!
Lorsque Stell se fut ainsi résigné, un de ses premiers besoins fut de voir la mer. Il lui sembla que cette grande désolée , qui mugit une plainte éternelle , lui était sœur, et qu'il ferait bien de lui rendre visite. Stell l'alla trouver à Cherbourg. Il était six heures du soir; de si loin que l'artiste entendit se lamenter cette grande voix, il fut pris d'une exaltation frénétique.
(( Oh ! » dit-il , (( elle me sent venir ! » — Le soleil couchant plongeait, comme le doge de Venise, dans les flots amers , son anneau d'or ; le statuaire regarda à son doigt, et n'y trouvant plus l'anneau de Marie, il ne douta dés lors que la mer ne se plaignît , comme lui , d'un amour infidèle. Elle était, ce soir-là, majestueuse et calme dans sa douleur. Stell fréta une barque sur le port ; il avait hâte de perdre de vue la côte et de se sentir seul avec sa belle affligée. Vers minuit, la mer se fit mauvaise. — «Oui ! j) pensa Stell, «elle me ressemble, elle choisit les ténèbres pour éclater en sanglots ! )) — Toutes les vagues s'élevaient, en effet, gonflées de soupirs. Stell passa la main , avec une pitié très
tendre , sur la chevelure de cette sombre désespérée qui se déchirait le sein aux durs cailloux de son lit.
L'orage éclata ; Stell respira d'abord son souffle avec emportement, et ce soulïle ramena en lui une tempête fougueuse ; car son cœur était , aussi bien que celui de la mer, un abîme où étaient entrées , à pleins bords , les grandes eaux : intraverwit aquœ usque ad animam meam y disait David dans sa tristesse. Stell sentit alors cette masse d'ondes se remuer en lui avec des hurlements de douleur et des bouleversements insensés. La mer, de son côté, gémissait, et, à chaque fois que la barque passait sur une lame d'eau bouillonnée et blanche d'écume , Stell croyait fouler un sein tout gros de sanglots. Cependant il avait l'air de Tesprit de la tempête; sa poitrine soufflait avec un bruit d'aquilon ; ses yeux ardents faisaient baisser le regard aux étoiles ; son front nu défiait le front de la mer sombre et ridé : — « Va ! >; lui criait-il avec délire, a va , ma sœur ! soulève tes flots; bats de douleur tes flancs; soupire l'orage; et, quand
après d'horribles convulsions , tu retomberas toute haletante et tout essoufflée sur ton lit , si tu veux voir un abîme qui soulève une tempête plus écumante, plus profonde, plus éternelle, ô mer ! regarde au fond de moi ! »
Stell s'en retourna un peu consolé,- il avait trouvé quelque chose au monde qui souffrait presque autant que lui : — la mer.
Il s'en revint à Paris.
Le statuaire avait la tête pleine d'idées malsaines. Un soir, il regardait , avec étonnement, tous ces monstres de pierre qui habitaient alors les murs de Saint-Jacques-la- Boucherie , et qui semblaient , chaque matin , se multiplier à l'œil ; l'idée lui vint que ces monstres devaient s'accoupler durant la nuit. Il se dit même que ça devait être, aux clartés de la lune, un spectacle étrange que celui de ces dragons, ces hydres, ces sphinx , ces tarasques, ces hippogriffes frottant, l'un contre l'autre, avec un choc luxurieux , leurs ventres semés d'écaillés ; et , comme tout amour trompé laisse au fond du cœur une lie de mauvais désirs , Stell résolut de les surprendre dans ces épou-
vantables débauches. Vers minuit, il se leva et courut à l'église Saint- Jacques. L'édifice était silencieux et solennel ; mais , aux pâles clartés de la lune, le statuaire crut saisir, autour de lui, les dernières oscillations d'un mouvement. Il ne douta plus que sa présence n'eût troublé de hideux mystères, et que tous ces monstres en chaleur, qui essayaient entre eux de durs et criminels accouplements, n'eussent, au bruit d'un homme, interrompu leurs amours. Stell crut même les voir fixer sur lui un regard menaçant, et il eut peur. — a Fuyons, » se ditil, (d'enfer est ici!« Et, comme il passait devant le porche de la rue de Marivaux, il avisa quelques saints de pierre qui avaient , dans l'ombre, un air calme et immobile. L'artiste en fut jaloux. Le regret le prit de ne pas être une de ces statues encadrées dans des niches toutes vertes de mousses ; et , s'arrêtant devant l'une d'elles : — « Salut , frère î Si cette robe de granit te semble lourde; si tu t'ennuies d'avoir éternellement la face battue par le vent, la pluie et la grêle ; si , sous cette froide mine de statue, tu conserves encore un cœur et quelque amour
de la vie , des femmes , du soleil , descends , moi je prendrai la place ; ami , changeons , si tu veux : tu redeviendras homme et moi statue. »
Et la statue fit signe que non.
L'excès de sa douleur se tourna, comme celle de toutes les grandes âmes, en des excès d'art : un soir qu'il se promenait , l'idée lui vint que ces astres suspendus dans le ciel, et, selon les savants d'alors, six cents fois plus grands que la terre, étaient d'énormes blocs de diamant , que Dieu , ce grand statuaire qui a fait l'homme, s'amuserait un jour à tailler; Stell en fut jaloux. — f' Oh! » s'écria-t-il, n ce ne sont, ô Jchovah, ni vos mondes, ni vos anges, ni vos soleils, ni votre bleu manteau du ciel, ni surtout votre éternité que je vous demande , c'est de me laisser tailler au ciseau un de ces diamants , et d'y laisser le profd exorbitant , superflu et cyclopéen de Marie! »
Stell se sentait encore pris d'un violent amour du mal. C'était une de ces natures fortes qui enveloppent le monde et le ciel dans leurs affections : il avait aimé, avec Marie, les belles fleurs, la nature, le bien, le paradis, les anges; son
cœur était même monté jusqu'à vous, à vierp'e des vierges; mais, depuis, Steli, se croyant trahi par la belle et pieuse fille, se mit à haïr toutes ces choses avec emportement; ce qui lui resta d'amour eut, comme toutes les amours tristes, besoin de ténèbres : il quitta le christianisme pour la magie, le jour pour la nuit, le bien pour le mal. — (( Oh! » se disait souvent l'artiste, « si la cabale disait vrai , s'il y avait dans l'air du soir quelque succube errant, avec quelle joie dépravée et furieuse je le coucherais à deux mains sur la paille de ma couche! comme je me plongerais désespérément avec lui dans d'infernales amours, pour savoir ce qu'il y a au fond ! »
Fût, au reste, illusion d'une tête malade ou réalité, Stell croyait, depuis quelques jours, sa chambre hantée par un esprit; il en sentait rôder, autour de lui , la mystérieuse influence. S'il sortait, il trouvait, à son retour, tout son atelier en désordre. Quelques papiers incohérents où il jetait, çà et là, sa douleur en vers avaient disparu. Un jour qu'il crut entendre du bruit dans son atelier, il entra ; l'auteur de
ce bruit était chimérique ; seulement l'artiste surprit, à l'une des vitres, une haleine moite : il y courut. La limpidité du verre était, en effet, troublée par une brume mate et éphémère qui s'effaçait à l'œil. Oh ! que Stell eût voulu retenir sur la vitre ce souffle, et avec quel amour il y mêla le sien ! Un autre jour, il trouva , sur le mur, un profil de femme hardiment dessiné au charbon; ce profil était d'une beauté sombre. Stell ne douta plus que ce ne fût celui de son démon familier ; et , à force de le regarder, il en devint sérieusement amoureux.
C'était, comme on le pense bien, un amour fatal, désespéré, profond, plein de ténèbres, un amour de nuit. Depuis que l'artiste avait perdu Marie, il avait pris en haine le grand jour, le soleil, le ciel bleu; il cherchait l'ombre , et il eût pu dire avec David cette grande douleur : Factus sum sicut nycticorax m domicilio. La nuit trouvait en lui , ainsi que la mer, une forte sympathie : c'étaient ses deux sœurs. Aussi était-il désormais incapable d'aimer d'autre femme qu'une brune aux yeux glauques : c'est ainsi qu'il se figurait son démon. Un
jour qu'il avait la tête pleine de ces mauvaises pensées, il ouvrit un livre que lui avait donné maître Auréole Ab-Hakek, et il tomba sur ceci:
« Manière de se donner au diable. »
Il lut tout le chapitre avec une attention grave. C'était un Traité de Proclus sur les différents pactes qu'on peut conclure avec un démon familier; Stell s'arrêta au pacte d'amour. Il hésita quelques instants, le cœur lui battait; mais, d'une main tremblante, il finit par écrire sur un papier blanc :
« Si tu veux de moi , ô mon beau démon , si tu as de longs cheveux noirs et de grands yeux couleur de Tonde, viens, je me donne à toi.
» Signé Stell. »
Il posa ce papier sur sa table, se coucha et s'endormit. La nuit fut longue et agitée. Stell crut se sentir effleuré, dans son sommeil, par un souflle de femme , qui fit courir sur lui de chauds et enivrants frissons : aussi bien il eut un songe; il lui sembla voir toutes les lettres du fatal billet se remuer. Ces lettres vivantes
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avaient des pattes noires et s'agitaient comme des fourmis j elles grimpèrent sur le lit de l'artiste, allèrent droit à lui, et se groupant à l'endroit du cœur, se mirent à en sucer le sang. Stell souffrait d'un mal intolérable ; il faisait de violents efforts pour détacher de lui ces lettres rongeuses et envenimées , mais inutilement. Si ce songe eût duré encore une heure, Stell fut mon. Heureusement qu'un rayon de soleil levant ayant glissé sur ses yeux, il s'éveilla.
Le premier mouvement de Stell fut , à son réveil , de se lever et de regarder sur sa table : — le fatal billet n'y était plus.