‹ Le magicienChapitre 5 sur 22 · ICI L'ON RAJEUNIT · texte numérisé non relu

ICI L'ON RAJEUNIT

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C'était, aux yeux de la fouIe, un bien heureux mortel que cet abbé Pierre de Scala, aumônier du Roi , notre sire ; tout lui succédait à gré • riche, beau, aimé des femmes, bien venu en cour, il passait sa vie dans un rayon de fête et un sourire. Au reste, toutes ces prospérités n'étaient

(ju'apparcntes et vaines ; sous tout cela , il avait' depuis quelque temps, un endroit du cœur qui saignait.

Quant au sujet de sa douleur , le voici : l'abhé aimait une maîtresse qui lui était infidèle. De jour en jour elle se détachait de lui par quelque côté ; il avait beau faire tous ses efforts pour la retenir, chaque jour elle lui laissait aux mains un lambeau de sa robe... Cette amante à qui l'abbé avait donné tout son cœur, qu'il suppliait à genoux et à mains jointes, qu'il entretenait si libéralement de fleurs, de parfums, de nacres, de dorures ; de joyaux, de batiste, de satin et de fine dentelle, la seule enfin qu'il aimait au monde et qui le fuyait, vous savez que c'était sa beauté.

11 faut toujours à l'homme une affection; il y a des vides dans le cœur qu'on ne peut remplir qu'avec de l'amour : or, le prêtre s'aimait. Il était à lui-même son idéal, son Eldorado, son pot de fleurs. Jugez, maintenant, quelle douleur ce fut que de voir les roses de ses joues s'effeuiller, l'automne neiger sur ses cheveux blonds, son cou si frais et si poli s'écailler, sa paupière s*amollir, ses yeux perdre de leur lumière et se

terminer à leur angle par une patte de plis , ses mains raidir et sécher, ses lèvres, autrefois d'un carmin si vif, pâlir, ses tempes se creuser, son front se couper de rides ; il en prit un chagrin amer et fit sur sa chute des feuilles de longues et touchantes élégies qui eussent attendri tout autre cœur moins dur que celui de l'inexorable vieillesse.

Son miroir était un confident trop sincère qui, chaque matin, lui reprochait une ride ou un cheveu blanc; l'abbé le maudissait, et cependant il revenait toujours à lui , comme au seul confident et au seul ami qu'il eût jamais eu dans ce monde. En vain, M. de Scala appelait-il à son secours toutes les ruses de la toilette; en vain, le rouge d'Arménie et le blanc de céruse cherchaient-ils à réparer sur sa figure blonde et réjouie l'irréparable outrage des ans, on sentait que l'automne était venue, et que les lis et les roses qui fleurissaient dans son jardin n'étaient désormais que fleurs artificielles : il avait quarante-deux ans.

Une tentation vint, un jour, au prêtre; d'abord elle rampa autour de lui, sous l'herbe,

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comme une vipère, el, se dressant soudain sur le bout de sa queue, lui glissa le plus douce>reusement du monde dans l'oreille de petits mots emmiellés et perfides. « Vois, )) lui dit-elle, « Ab-Hakek , comme il se maintient dans une longue jeunesse ; l'on dit même qu'il ne mourra jamais. 11 ne tiendrait qu'à toi d'être ainsi. Va demander au magicien un peu de son eau merveilleuse; tu es assez riche pour en payer chaque goutte avec de l'or, et tu redeviendras jeune comme la jeune Kébé. »

Son orgueil de prêtre et de rival se révolta d'abord : il fallait, il est vrai , s'humilier devant le magicien; mais l'abbé ne put tenir longtemps contre l'idée de redevenir jeune et beau. Cela le prit au fond du cœur par son endroit sensible. — « Après tout, » continua la petite vipère, en remuant la queue et fort encouragée par le succès de ses premières insinuations, (( qui sait si la magie n'a pas des secrets merveilleux, et si elle ne paie pas ses enfants , bien mieux que ne le fait l'Eglise, des peines qu'ils se sont données pour l'amour d'elle.^ Depuis vingt ans que tu la sers , t'a-t-elle scu-

lement empêché de vieillir, ô prêtre? a-t-elle, dis-moi, comme au temps des miracles, fait refleurir tes roses et tes chairs fanées? non, rien de tout cela. — Va donc à l'autre. — Si l'Église se fâche , ne pourras-tu lui dire : « Vous n'aviez , depuis le temps que je suspendais ma lèvre à votre sainte mamelle, ô grande épouse du crucifié, qu'à y laisser tomber une goutte de ce lait dont vous dites que se nourrissent là-haut les anges et les immortels. » — Il éprouvait néanmoins encore cette vague pudeur qui fit rougir Junon quand elle alla trouver Éole, et l'abbé réfléchit à ceci , qu'une seule passion oubliée dans un coin du cœur dégrade quelque jour l'homme le plus haut et fait descendre les Dieux de l'Olympe chez leurs ministres. Jusque-là il avait bien tenu son cœur propre et net de tout attachement, il en avait soigneusement retranché tout ce qui pouvait le retenir et l'entraver par des liens, femmes, jeu, amis, famille, et il croyait ainsi arriver plus sûrement aux honneurs; mais le mal fut que tout ce qu'il ôtait des autres amours il le donnait à l'amour-propre , et qu'il en

devint aussi bien l'esclave. En vain chercha-t-il , en effet, à lutter contre la petite vipère qu'il avait laissée dans ses herbes ; un matin qu'un nouveau cheveu blanc s'était risqué sous ses touffes blondes , il n'y put tenir , et s'en alla chez maître Auréole Ab-Hakek.

11 faisait demi jour.

L'entrevue fut solennelle; c'étaient les deux idées du xvi* siècle qui s'affrontaient, le prêtre et le magicien. Ces deux hommes avaient alors la prétention de gouverner non seulement les rois, mais encore la nature; tous les deux leur interdisaient par le feu et l'eau , quand ceux-ci leur étaient rebelles : interdico tihiigne et aqiia, et d'un souffle ou d'un signe de main y faisaient entrer et en sortir à leur gré l'esprit immonde.

a D'où me vient cet honneur, » dit Auréole Ab-Hakek, «que M. l'aumônier du Roi, noire sire, vienne aujourd'hui chez moi?

— Je viens , >•> répondit l'abbé , « prouver, à maître Ab-Hakek et à tous ceux qui osent en douter, que je tiens en singulière estime un savant tel que lui. «

Le magicien supposa un piège sous cette flat-

LE MAGICIEi\.

terie insidieuse, et se tint en garde. Il y eut entre eux un silence durant lequel Ab-Hakek et M. de Scala échangèrent quelques regards pénétrants et furtifs. Au reste, Ab-Hakek avait sur Tabbé l'avantage; il était chez lui. Aussi repritil aussitôt l'air calme, hautain et sévère qui allait à sa sombre figure.

Le prêtre continua :

« La magie est, du reste, une science qui a ses raisons, et à laquelle j'ai souvent été tenté de croire.

— Vous! » dit Ab-Hakek, en secouant sur l'abbé son regard d'aigle plein d'un feu sombre; « pourquoi donc alors faire brûler les magiciens?

— Vous me rendrez cette justice, sire Auréole, que je n'ai jamais fait brûler que des sorciers obscurs et de pauvres bohémiens.

— Et vous avez mal fait, » dit le mage d'une voix rude; « les plus petits sont, aussi bien que nous, les fils de la science.

— Là, ne vous fâchez pas, maître Ab-Hakek; — la magie est une chose profonde et révolutionnaire qu'on doit laisser aux grands es-

prits; — il ne faut pas, croyez-moi, qu'elle pénétre dans le peuple ; — ■ nous autres prélats , nous y avons souvent mis la main, mais en secret; vous savez que le mystère nous tente. »

Le maître prit un air d'ironie puissante et amère : « Vraiment, monsieur l'aumônier, je croyais que la foi vous suffisait , et que le bréviaire contenait le dernier mot du monde î depuis quand le cherchez-vous ailleurs ? Est-ce que Christ se fait vieux, et qu'à force de le manier devant le peuple, tout sanglant et tout mort qu'il est, la certitude s'en va par les trous de son linceul. »

L'abbé rougit.

« Je ne dis pas cela, mais il y a des questions sur la science que je voudrais vous faire. — Parlez, monsieur! »

Le magicien siégeait dans une chaise pliante à bras, faite de bois de chêne très curieusement ouvré et rehaussé de bossettes, avec une tète et des cornes de bouc aux angles ; il écoutait d'un air solennel.

« Que faut-il, » demanda labbé, tournant

autour de la vraie question qui rauienait chez Ab-Hakek, « pour faire des miracles?

— Il faut vouloir. La volonté est une main intérieure qui remue tout : fuit lux!

— Et fada est luoc , » reprit le prêtre ; « mais ne dit-on pas que vous avez le seciet d'une eau singulière qui a pour vertu de refaire jeunes et vermeilles les faces ridées?

— Sans doute !

— Pourquoi ne donnez-vous pas alors à connaître ce mirifique secret ?

— Parce que la plupart des hommes vivent déjà trop longtemps, >) répondit le maitre, « pour sots et inutiles qu'ils sont. »

L'abbé se mordit les lèvres.

« Est-ce que, » hasarda-t-il encore, u si je buvais de cette eau, je redeviendrais jeune ?

— Qui le nie?

— Personne; mais alors je ne vois pas poiu'quoi je ne le ferais pas, maitre.

— Seulement il faudrait croire.

— Je crois, )) dit le prêtre, « credo. » Auréole Ab-IIakek hocha la tête.

« Vous croyez en Bophomet, le grand idole des Templiers, qui a une longue barbe, un regard terrible et quatre pieds de bouc ?

L'abbé hésita à répondre ; mais l'amour de sa beauté le tenait. Il répondit »

(( Oui.

— A la vertu du cordon talismanique?

— Oui.

— A la puissance fatale des nombres?

— Oui.

— Prenez donc alors. »

Et ayant avancé la main vers une fiole pleine d'une liqueur qui semblait de l'eau teinte, aqua tincta, il la remit à l'abbé.

Dés que celui-ci fut dehors, le remords et la honte lui vinrent. — » Oh ! » dit-il, « cette fiole me coûte cher ! Ésaû, tu as vendu ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles; prêtre, tu as renié ton Dieu pour un peu d'eau! — Autant eut donc valu aimer une femme î »

Or, ici le coq chanta, et Pierre pleura de s'aimer, et flevit amure.

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