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Le magnétiseur

Voici le titre de ce chapitre le plus honnête du monde ; il avertit le lecteur du danger qu'il va courir et lui permet de le franchir à pieds joints, ou de s'y engager à volonté. C'est une rareté par le temps qui court, où le titre est une escroquerie très habituelle de la littérature moderne. Certes, il m'appartient moins qu'à un autre de moraliser à ce sujet f il me semble bien que j'ai, quelque part, couvert d'un titre collectif et qui avait l'air d'annoncer un ouvrage presque

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lïiaritiiuej le Port de Créteil, une douzaine de petites histoires où je ne me rappelle pas qu'il y ait le moindre port, la moindre barque; je ne sais même s'il y a une goutte d'eau dans toutes ces histoires : à moins que quelqu'un de mes lecteurs ne se soit laissé aller à verser des larmes sur la dépravation des gens de lettres et des libraires. Et à propos de cette dépravation, je pourrais vous dire, en forme de réflexion :... mais ici permettez-moi d'ouvrir une parenthèse.

(Je prends date pour la réflexion que je destine à remplacer la préface. La préface n'est plus lue, je le sais; le public se déplaît à ce commentaire en avant du livre, où on lui dit la pensée philosophique qu'on a eue, le but qu'on s'est proposé en écrivant. Précaution admirablement utile dans une littérature comme la nôtre qui n'a ni but ni pensée. Le public bien averti que tel livre, 9Ù l'espèce humaine est dégradée dans ses exceptions les plus déplorables, n'est qu'une manière de faire aimer la vertu; le public, avide de ce qu'on lui annonce, cher-

che la morale promise, l'attend, la poursuit et achève l'ouvrage sans l'avoir trouvée : ce qu'il ^

n'eut certes pas fait sans cet avertissement. La préface a eu encore pour but de dire au lecteur: Remarquez que ceci est un livre d'études sérieuses et fortes, et que sous peine de passer pour un esprit léger et ignorant vous ne pouvez pas avouer qu'il vous a ennuyé. La préface a été la vengeance de toutes les pièces tombées; la préface a remplacé l'analyse critique ; la préface a été la vie de l'auteur ; la préface a été un plaidoyer en faveur d'opinions devenues rouges de blanches qu'elles étaient ; la préface a été une chose sublime et universelle: mais enfin la préface a eu son temps. Le public la redoute, la fuit, l'abhorre presque à légal de la dédicace. J'y veux substituer la réflexion. La réflexion <:omme je l'entends, n'est, à vrai dire, que lg&. préface dispersée, le poison fondu dans un liquide plus étendu et que le lecteur prendra sans défiance, sans le dégoût qu'il éprouve pour la préface condensée. Si ceci n'est pas une idée nouvelle^

faiil pis pour le public; car c'est un monstre dévorant et vite rassasié que le public de nos jours. Il lui faut tous les matins deux volumes neufs à absorber, et cependant à la cinquième ou sixième édition d'une idée, il n'en veut plus, il la trouve froide, usée, laç'asse eti\ la rejette. Le pâté d'anguilles n'irait pas aujourd'hui jusqu'au troisième jour. Je ferme ma parenthèse, car cette dernière idée me ramène tout droit à la réflexion que je voulais faire sur la dépravation des gens de lettres et des libraires.)

Je pourrais donc vous dire que leur déprava lion , celle du moins par laquelle ils mentent impudemment au public par le titre insolent de leurs ouvrages, que cette dépravation n'est point de leur fait. Observez en effet les engouemens et les dédains de notre monde. Qu'il paraisse un livre anglais ayant pour dénomination roman historique. Tout ce qui a patience pour lire de vieilles histoires etpuissance pour les dramatiser se rue à fabriquer des romans historiques; car lo ronian hislorique est très- demandé, très-

goûté, très-recherché Pouah! dit le public, au

troisième essai , chassez ces pâles imitateurs, ce servum peciis d'Horace, qu'ils n'ont jamais lu, je n'en veux pas: tirez, tirez, ils ont écrit partout. Se fait-il des contes fantastiques en Allei|fc|ne, passionnément accueillis en France? Vite nous courons au conte fantastique. — Qu'est que c'est que ça? ( prononcez quiqueqça) s'écrie encore ce sublime public. Quoi ! ce monsieur, qui se promène et qui vient de dîner, fait des contes fantastiques: cet autre qui a des gants et qui lorgne cette danseuse en fait aussi. C'est indécent ! le conte fantastique veut une âme rêveuse et des habitudes poétiques: supprimez, supprimez le conte fantastique. Et la marine; cette brave marine qui à lofé, cargué, filé, bej'lingué. Voyez de quel air on l'accueille aujourd'hui , ou en a jusqu'aux écoutilles,ou n'eu veut plus. 11 y a tel lecteur qui aimerait mieux voir tomber dans l'eau toute la marine française que d'avalei" une page maritime. Il en a été de même du conte, de la nouvelle, de la chronique; on en voiiiait d'à-

bord, au point qu'il n'y en avait jamais assez cher le libraire. Faites, faites des contes. Messieurs de la plume. L'éditeur ravi les commandait par aarteron, comme des œufs frais ; les gens de lett|É| en étaient si charmés qu'ils passaient volontiers les quatre au cent. Mais , bah ! ouf! hif ! haf! patatrah! Pendant que les in-octavo s'imprimaient, le conte, la chronique, la nouvelle, s'abîmaient dans le gouffre de l'ennui public. C'était un livre perdu d'avance , repoussé de la famille du lecteur, comme un enfant posthume, né après le dixième mois. Alors éditeur et auteur s'ingéniaient; on inventait un titre qui ne laissât nullement percer le conte, la nouvelle, la chronique et avec un peu d'imagination, l'un sappelait le l'autre la celui-ci un celuilà une, etc., etc., etc.. vous savez tous les titres qui vous ont dupé? Eh bien! en bonne conscience est-ce la faute du métier ou celle du public ? c'est celle du public assurément qui n'a pas compris que l'exploitation d'un genre n'est pas l'imitation dos ouvrages de ce genre, et

qui proscrivant sur le titre se fait attraper sur le titre , et le mérite bien.

Il y a des obstinés qui plutôt que reconnaître leurs torts sont gens à nous dire: Eh! Messieurs, que n'iiîvenlez-vous quelque chose d'original, quelque forme nouvelle, hardie, inattendue , qui ne vienne pas de l'étranger, ou ne soit pas renouvelée d'un vieux bouquin ? Mais, entre nous soit dit, et sans aborder la grande question de savoir s'il y a du neuf en littérature ; puisque nous en sommes à parler franchement , les mille ou douze cents lecteurs ou cabinets de lecture, qui achètent un roman, valent-ils bien la peine qu'on se mette en frais d'original et d'invention. Non ma foi! Oh! l'impertinent, s'écriera le lecteur, l'insolent auteur; bien plus impertinent et insolent que vous ne croyez. D'abord et avant tout, vous n'êtes plus assez nombreux, vous qui aimez la littérature rien 'que pour elle, pour qu'on vous fasse un bon livre purement littéraire. La masse emploie son temps aux idées applii|uées aux choses, et il n'y a plus profit et honiieiir si

ce n'est à parler politique, machines ou affaires; et ensuite il n'y a pas de peuple moins fait pour, les idées^ originales que le nôtre. Nous n'avons pas d'homme quelque peu marquant, qui n'ait été bafoué jusqu'à en mourir, da moment qu'il est sorti de la ligne battue. Vous souvient-il pas que, Chénier faisant un rapport littéraire à l'Institut n'eut pas assez de moqueries pour l'auteur d'Atala et du Génie du christianisme, et pas un mot pour madame de Staël , oubliée dans ce rapport comme si elle eut été morte, qu plutôt comme si elle n'eût jamais vécu. Lamartine n'at-il pas été nié jusqu'à ce que ses amis l'eussent fait adopter comme un reflet de Byron. Je ne parle pas d'Hugo-, il lutte encore; ni de Dumas qu'on déchire, preuve qu'il existe, quoi qu'en dise le Journal des Débats. Que demandez-vous donc alors? des gens pour les siffler quand ils se seront donné beaucoup de peine. "Vaut autant l'être avec la peine de moins, Voilà pourquoi vous avez tant de mauvais ouvrages... Voilà pourquoi vous avez ce livre. J'ai ajouté ce dernier mot

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pour épargner ce soin à ces lecteurs tout chatoyans d'esprit, qui écrivent leurs réflexions en marge d'un volume loué quatre sous, ce qui gâte le volume, ce qui par conséquent n'est point d'une scrupuleuse probité.

Il me semble voir la colère ou le mépris du lecteur en lisant toutes ces réflexions; il me semble surtout- le voir véritablement indigné, contre un auteur qui , à la première ligne de ce chapitre, se vante de 1 honnêteté de son titre pour y manquer à la ligné suivante. Et bien! ceci est encore une dernière et excusable rnse , non pas pour vous faire lire ces doléances , mais pour vous empêcher de les lire. A ce mot description, la plupart auront sauté le chapitre et continueront de lire l'ouvrage avec l'indulgence dont il a besoin , et l'auteur aura le petit orgueil de se vanter d'avoir dit la vérité au public sans qu'il lui en soit arrivé malheur. Or, je continue, et croyez bien que, si je décris, ce n'est pas pour tenir la promesse du titre , mais parce que cela entre dans le plan que je me suis

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tracé , car cet ouvrage a un plan quoique vous fassiez semblant de ne pas vous en douter.

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