LA FORGE
Lorsque le ballet ayant pour hom : les Filets de Vidcainiut représenté àl'Opéi'?., il y eut une salve d'admirations parlées, hurlées, écrites et imprimées pour la décoration qui représente la forge du fils boiteux de Jupiter, si, divinement représenté par Mérante. Eh bien ! parleurs, hurleurs, écriveurs et imprimeurs, méritaient d'être tous envoyés à Charenton. Non pas pour y être mis à la maison des fous, mais pour y vo'r la forge établie par MM. Wilson , Mamby et compagnie.
Mon Dieu! que ces colonnes d'airain qui reflétaient mal une teinte r.>uge, que ces caves toutes* de métal où l'on allumait un pot à feu, pour figurer un fourneau et où Ton brûlait une lance
à flamme violette, pour représenter une barre de ter qu'on allait forger, étaient d'un pauvre et mesquin effet! C'était pourtant le cas de faire grand, de faire prodigieux, hors nature. L'atelier d'un dieu! il fallait qu'il valût au moins l'atelier d'un serrurier de campagne. Hélas ! c'était, et c'est encore au dessous de la forge d'un maréchal ferrant. Imaginer que c'était là que se fabriquait la foudre, et trouver des gens pour le croire, c'est bien digne du public que vous savez. O belle et magnifique forge de Charenton! vaste et sublime création de l'industrie ! trop lourde pour le sol français et qui t'es abîmée dans la banqueroute, rien ne garde le souvenir de ton infernal aspect ; la peinture même n'a pas été tentée de te reproduire. Imaginez-vous une nuit bien noire, si des gens qui passent leurs nuits à la clarté des réverbères municipaux savent ce que c'est qu'une nuit noire dans la campagne ; lorsque tout n'a plus qu'une couleur, arbres et maisons, verdure etfleurséclatantes;lorsquelavue n'aplus de mesure et que l'arbrisseau qui esta deux pas
VOUS semble unàmménse chêne lointain, tandis que la tour qui domine le coteau paraît un tronc dépouillé qui borde la roule : pendant une nuit pareille, si vous étiez allés visiter cette forge de Charenton , il vous eût semblé à quelque distance voir brûler cent flambeaux énormes et rugissans. Vous auriez vu ses quatorze pompes à feu avec leurs cheminées de cent coudées, dont la flamme sortait avec un souffle furieux, et lançait au ciel des colonnes d'une fumée sombre que le vent étendait comme un rideau noir sur la campagne; puis ses soixantes" fourneaux avec leurs gueules de feu par le bas, et leur plumet de feu au sommet de leurs cheminées de brique, tout ce feu rugissant autour de vous et s'éclairant d'étoiles d'un blanc qui dévorait le regard, à l'endroit où le soufflet jetait à la flamme son air humide à dévorer. Puis partout le fer, fondu ici, martelé là, mais partout rouge et flamboyant, versé comme luie lave dans les moules immenses où il devenait le toit d'une maison, ou la carcasse d'un bateau . ou livré aux rainiurs inégales du
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kuninoirqui, prenant un bloc de fer enflammé^ en faisait d'abord un rouleau drsix pieds, gros comme un homme, puis un tronc d'arbre comme un peuplier écarri, puis une branche légère comme une colonne gothique, puis une énorme corde souple et qui sortait en serpentant de la terrible pression des cylindres, puis une barre déjà amincie à l'épaisseijr du bras, puis une baguette, puis un ruban, toujours rouge, toujours enflammé du blanc jusqu'au cerise. Et parmi toutes ces machines en travail , des hommes colosses remuant ces blocs de feu avec des tenailles de six pieds et jetant ces masses brûlantes , soit au laminoir , soit au marteau mécanique qui battait en mesure et sans discontinuer , et sous lequel ilb les retournaient pour en faire des enclumes, des socs de charrue, des masses de fer; tandis que d'autres, attachés ou suspendus aux leviers immenses des macliines, accompagnaient de vastes chaudières où bouillait le fer en fusion, pour le verser hardiment dans la gueule béante d'un moule: et tout
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cela sur un sol noir de scories, noir du charbon de terre que d'autres hommes lançaient incessament dans la bouche affamée des fourneaux. Oui vraiment, cela était beau, jamais aspect ne m'a tant surpris et épouvanté; car dans cet ensemble terrible, il n'y avait pas une seule de ces machines qui n'eût consumé ou broyé en moins d'une seconde celui qui |i'en fût trop approché. Mon Dieu ! que ces anciens qui inventaient la colonne corinthienne d'un palmier, la fable des géans à propos du mont Etna, et le masque de Jupiter sur la figure humaine , eussent fait une admirable chose de la forge de Charenton ! Mais il y a forge et forge, celle dont je vous dois la description ne ressemblait point du tout à celle-là.
— Pourquoi donc décrire la forge de Charenton ?
— Pour m'amuser.
— Mais cela ne nous amuse pas.
— Qu'est ce que ça me fait ?
Au bord d'une route longée par un bois, on
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prenait, à droite en venant du village de l'Etang, • ini chemin assez large pour le passage de deux charrettes , assez étroit pour que les arbres croisassent leurs branches au dessus. A l'entrée de ce chemin était une misérable auberge, avec son paquet de houx pour enseigne. On suivait ce chemin ime lieue environ, sans rencontrer d'autre habitation que quelques pauvres cabanes de charbonniers , assises à côté de leurs fosses fumantes, avec une vue bornée par l'épaisseur de la foret à une circonférence de quelques toises. Tout-à-coup, au détour du chemin, on apercevait un plus vaste horizon ; c'était une vallée en entonnoir, dont le fond élip tique était occupé par un lac magnifique. De tous les bords du lac la foret s'élevait en amphitéâtre excepté au pied du chemin où le lac , maintenu par une étroite chaussée , s'enfuyait ensuite dans un ravin , en s'élançant par douze gorges ou chutes d'eau de douze roues immenses qui faisaient mouvoir les machines des ateliers élevés sur pilotis en avant de la chaussée. Au bout de la chaussée,
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une maison au toit presque perpendiculaire, avec la tourelle angulaire où tourne l'escalier qui semble avoir été oublié dans le plan régulier du bâtiment. A quelques distances, dans trois ou quatre clairières ménagées sur le flanc des coteaux, des sortes de petits forts en briques : ce sont les hauts fourneaux de la forge.
Parmi tout cela des charettes chargées de bois, de minerai, de fonte; des femmes, des enfans, quelques .chiens de garde, tout un monde enfin, mais un monde à part, renfermé dans cet étroit espace, qui compte les jours où il franchit les bois qui l'isolent, et plus encore ceux où un étranger pénètre jusqu'à lui.
Il faut descendre d'abord le chemin chargé de scories qui semble tomber à pic dans le lac et qui ne se détourne qu'à, quelques pieds de la chaussée , sans qu'un garde-fou ou une haie protègent l'imprudente voiture qui ne suivrait pas habilement ce tournant. Ensuite on prend la chaussée que l'on sent frémir sous la loue, et sous l'effort des eaux qui se précipitent
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par leurs douze percées, et l'on arrive sur l'autre rive du lac. A droite et du côté des ateliers , un amas de chaumières ; c'est la demeure des forgerons ; à gauche, sans grille, sans cour, sans parterre , sans gazai qui la précède, la maison à la tourelle , c'est le logis du propriétaire, c'est la maison du général d'Aspert.
En entrant vous trouvez une vaste salle, il n'y a pas d'antichambre , c'est la salle à manger, elle est pavée de dalles grises ; une large table de chêne luisant en occupe incessament le milieu ; tout autour des chaises de jonc à claire-voie, avec des coussins au siège et au dos attachés par des rubans de fil; aux murs deux baromètres, une pendule dans sa gaîne , quelques cartes de géographie, l'Europe presque entière publiée sous l'empire avec la dénomination naïve et sublime de théâtre de la guerre, les gravures des tableaux de Greuze, l'enfant de Prudhon , la première lithographie de Charlet deux grenadiers défendant leur drapeau; dans langle, un tour qui communique à la cuisine, aux deux côtés
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d'une porte qui ouvre sur le jardin, en face de la porte d'entrée, deux buffets larges et saillans jusqu'à hauteur d'appui , puis plus étroits et montant jusqu'au plafond. Ça et là des servantes avec leurs vases profonds en fer-blanc pour recevoir les bouteilles , et enfin une immense cheminée, où l'on entre debout, au manteau de chêne sculpté, avec ses deux bancs latéraux, et au dessus la double crémaillère de chéne> où reposent quatre ou cinq fusils de chasse, une carabine et une espingole. Si vous traversez la pièce dans sa largeur, vous arrivez, par une porte semblable à celle par laquelle vous êtes entré, dans ce qui s'appelle le jardin; si vous prenez à droite, c'est le salon que vous trouvez. La cheminée immense s'y voit encore , mais plus coquette et plus riche en sculpture, tout au tour des lambris peints en gris avec leur plinthes épaisses , leurs cimaises saillantes, distribués en^ajâpaux ou cadres aux angles arrondis et tournés en fleurs sculptées. Une tapisserie splendide tend tout l'appartement, ce sont les tableaux de l'histoire d'Alexandre.
Oii en parle comme d'un présent de ïjouis XV à l'ancien propriétaire de cette forge, pour l'admirable exécution de la ferrure des écluses du canal du Languedoc ; le meuble voilé d'ordinaire de chemises d'un bazin à côtes vient de la même source , on le cite dans le pays ; il y a fait connaître le nom des Gobelins. Au milieu du salon , une table carrée avec un tapis à dents et à franges, deux*consoles incrustées de cuivres superbes, avec des marbres jaunes sur leurs pieds de satyres ; deux vastes fauteuils, ditf érens du meuble, en velours vert avec des crépines d'or , leur petit traversin qui soutient les reins et leurs oreillettes avancées pour la tète; un guéridon d'ébène, des tables à jeu noires et cuivrées; un trictrac d'écaillé incrusté tout au tour et au dedans, de bois de rose, d'ivoire et de nacre; sur la cheminée une pendule aux colonnes torses avec des magots dqrés, des chandeliers dont la tige contournée s'étale en douze ou quinze tulipes, qui reçoivent les feougies; des glaces dont les joints sont dissimulés sous des guirlandes de
fleurs. Du plafond peint à l'huile, où l'amour se promène avec des colombes, pend un lustre avec ses ornemens dorés et ses aiguilles de cristal de roche. Puis enfin , au milieu de tout cet ameublement somptueux , quelques raquettes , des volans, des cerceaux, un métier à tapisserie, et dans un coin un petit bonheur du jour qui, à son départ de Paris , devait être le seul meuble sortable de la maison , et qui, parmi ces riches et grands restes du luxe de nos pères se montre honteux et mesquin , comme serait un couplet de vaudeville dans une tragédie de Pierre Corneille.
Encore une pièce et tout est fini ; derrière ce salon, en entrant par une porte basse couverte d'une portière , un boudoir, mais un boudoir de l'époque. Le divan aux larges coussins, une tenture de mousseline brodée sur un fond bleu Marie-Louise, une psyché, une console romaine une toilette à colonnes , un piano d'Erard, des chaises en gondole, un tapis d'Aubusson, et des glaces partout où on avait pu en mettre avec
leurs cadres dorés. Voilà tout ce qui est nécessaire aux détails de notre histoire. Le reste delà maison avait aussi son luxe différent de celui d'aujourd'hui, mais nous n'y conduirons pas nos lecteurs. Une demi-douzaine de chambres à couchera chaque étage. Lejardin, à proprement dire, n'était qu'un parterre d'un demi-arpent. On n'y avait pas fait un bois pour l'ombrage , la forêt était là : il n'y avait pas non plus de bassin avec des poissons rouges, on se contentait du lac. A dix pas, sur le côté, était un autre corps de logis ; là se trouvaient les bureaux de la forge et quelques logemens convenables. Ensuite commençaient les magasins, puis la foret recommençait. Là se passa un drame.
Iktôonna^es,
La demeuraient bien des personnes dont on s'est occupé dans ce livre : d'Aspert, Lussay, Henriette; et plus tard, cet être douteux qui n'a encore paru que par son nom dans nos récits, le prisonnier russe, le commandant Dumont. Cependant quoiqu'il n'y eu» qu'une anné; de passée depuis qu'ils demeuraient au Tremblay, ce n'étaient déjà plus, du moins pour les premiers, les caractères que nous avons connus , ou plutôt le manque de caractère qui les confon-
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(lait autrefois dans tout ce monde de Paris, dà*)s tout ce peuple de l'empire, sur lequel le grand homme avait déteint un peu de sa grandeur, de son éclat, de ses larges pensées.
Quand une direction vigoureuse est imprimée à un siècle, quand une volonté forte le dirige, il se revêt d'une couleur uniforme, d'une habitude générale sous laquelle disparaissaient les individualités qui n'ont pas assez de puissance poury résister. Voyez le siècle de Louis XIV, tous ses généraux, tous ses courtisans, ses hommes de lettres même, ont une tournure, une physionomie de famille qui les fait ressembler tous au maître; il faut descendre aux nuances pour les distinguer. Remontez au siècle du sardanapale Henri III, et voyez, sous ses libidineuses faiblesses, que de caractères originaux se dessinent , que d'individualités pour l'histoire et le drame! Suivez et remarquez comme plus tard la partie forte du règne d'Henri IV efface les saillantes figures de la ligue; puis observez comme elles renaissent sous Louis XIII, prince
fajble que les courtisans et un ministre se disputent; comme elles fourmillent sous la fronde^ comme elles disparaissent enfin sous le grand roi. Le grand empereur fit de même que le grand roi; il absorba, dans le cours impétueux de son règne, les restes déjà dégradés de la révolution ; et à part lui, il n'y eut plus de grandes figures que celles qui lui ressemblaient le plus, soit par le courage, soit par la hardiesse de leurs fortunes. Ainsi, la plupart des généraux de l'empire marchant au son du tambour, qui réglait le pas à la France , eurent presque tous un caractère uniforme de courage, de dévouement militaire qui suivit le drapeau tant que le drapeau fut debout. Mais dès qu'il fut tombé, il y eut une déroute complète; ce ne furent plus les hommes d'autrefois, Ce grand sentiment d'être les vainqueurs de l'Europe, qui les revêtait d'une force étrangère, s'en alla avec le chef, et chacun redevint soi, et soi tout seul. Aussi souve,nez-vous, comme ceux dont la fortune valait mieux qu'ils ne valaient, s'estimèrent peu et se vendirent pour
peu de chose; comme tous grandis à l'improviste sur le sol de la France, se laissèrent disperser au cri de rompez vos rangs! prononcé par la restauration; vrais soldats obéissans, sans qu'il leur vint à l'idée qu'avec leur armée de la Loire, leur vieille armée de cent vingt mille hommes, ils pussent résister et capituler; tandis que trois nobles Vendéens avaient commencé la révolte avec cent cinquante paysans. Quelques uns survécurent à cette universelle disparition , à toutes ces existences rentrées dans l'ombre depuis que le flambeau qui les éclairait s'était éteint: ce furent ceux à qui la tribune ou la proscription fournirent encore un champ pour la lutte et l'activité. Presque tous les autres, réduits à eux-mêmes , s'en allèrent vivre ou mourir dans l'obscurité : mourir ou vivre sans différence. Cet excitant surnaturel qui les avait soutenus vingt ans, épuisé sans retour, ils s'affaissèrent dans les regrets hargneux, dans les occupations mercantiles, dans la paresse, dans l'ennui, dans le constitutionnel; ils sentirent leurs blés-
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sures et leurs rhumatismes : ils étaient finis. D'Aspert fut un de ces hommes. A le voir général de la république , chargé de vouloir et de commander sous la responsabilité de sa tète, il semblait un de ces esprits puissans qui agitaient sur l'Europe. Sous l'empire, réduit à comprendre et à obéir, mais à comprendre le génie et à obéir à des ordres sublimes, il fut une de ces intelligences au corps de fer que le hasard paraissait avoir créées pour Napoléon : mais sous la restauration il redevint Jean d'Aspert ; il serra ses épaulettes, pendit son épée au chevet de son lit et se fit maître de forges. Il avait acheté la forge du Tremblay , et y avait amené Henriette qu'il avait épousée à Paris. Il avait gardé cette susceptibilité d'enfance qui lui faisait détester la supériorité nobiliaire, et ce courage de soldat qui n'eût peut-être pas bravé l'aspect d'un échafaud, mais qui, une épée ou un fusil à la main, ne comptait plus la mort que comme un ennemi vulgaire, cent fois rencontré et cent fois vaincu. La goutte était venue avec la non acti-
vite, et il passait souvent des mois entiers dans son fauteuil. Il n'était ni revéche ni grondeur, mais il était triste et ennuyé. Une chose le désespérait aussi, c'était la malveillante et haineuse calomnie qui l'avait accueilli à son retour. Pour ceux de son temps, qui étant nés pauvres, n'étaient pas devenus riches, c'était un fripon; pour ceux qui n'étaient arrivés qu'à être greffiers ou notaires, c'était un sot ou un ignorant parvenu par l'intrigue. Il y en a qui disaient qu'il ne savait pas lire, particulièrement deux propriétaires de mérinos, qui étaient abonnés au Mercure. Ce^euple, loin de tirer vanité de ce frère devenu comte de l'empire , ne l'appelait de ce titre qu'avec dérision. Les paysans, les ouvriers seuls, dont beaucoup avaient été soldats , l'adoraient et lui savaient gré de sa bienfaisance , que les avares propriétaires du canton traitaient d'impudente ostentation. La familiarité avec laquelle il les avait accueillis avait été traduite en air dimpertinente protection, et ils préféraient aller se faire toiser d'un regard hautain par la duchesse d'A-
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varenne, quand elle venait à son château de l'Étang, plutôt que de se voir tendre la main au Tremblay. Aussi d'Aspert ne voyait-il personne, si ce n'est M. Bizot et sa femme qui, à moitié ruinés en i8i4eti8i5 par la baisse de la rente, avaient été obligés de se retirer en province, et qui avaient choisi celle où ils devaient rencontrer des connaissances; ils habitaient à une lieue à peu près dans un bourg oii il y avait un notaire. L'enfant magnétique était mort; on disait que Bizot s'en était réjoui.
Lussay demeurait avec son gendre, mais il notait guère pour lui une société; préoccupé d'une pensée dont il ne faisait part à personne, il vivait solitaire dans ce qui lui restait de famille. Silencieux, déjà vieillard , mais sec, pâle, nerveux , actif, sa manie de magnétisme ne l'avait pas quitté, et comme d'Aspert haïssait jusqu'au nom de cette prétendue science, il ne lui en parlait jamais; le docteur baron allait donc dans les chaumières, magnétisant, étudiant, expérimentant , sans que d'Aspert voulût con-
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naître la cause de ses absences perpétuelles. Aussi faut-il le dire , le général en était réduit à souhaiter Bizot, Bizot qui écoutait, qui croyait, qui était libéral, qui jouait le piquet et le trictrac avec assez de talent et de passion pour que la partie fût dramatique.
La solitude a cet effet que, lorsque les sentimens fervens de la jeunesse ou les énergiques luttes du monde sont passées, elle attache avec fureur aux puérilités qui restent à la vie. Si la profusion d'intérêts qui vit dans Paris n'affranchit pas les gens usés de ces goûts passionnés pour les petites choses; combien cette tendance doit être bien plus entraînante en province, combien plus dans la retraite d'une maison de campagne. Hélas! j'ai connu dans un coin de village un homme qui avait été chef de la police sous Fouché , sous Rovigo , et qui n'avait le soir à nous conter que les quinola forcés la veille chez le curé ou le percepteur. Nous avions un colonel qui avait été en Egypte et en Russie , et qui n'avait souvenir que d'une partie de trictrac à
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écrire , gagnée bredouille, et où il avait pris quarante-huit trous sur un jan de retour. Pour d'autres c'est la chasse, pour d'autres c'est la pêche; j'en ai \u qui élevaient des serins. O misères !
Mais si la solitude a cet effet sur les âmes vieillies et les sens amortis-, elle exalte aussi à un point extraordinaire ceux à qui il reste quelque chose à dépenser dans le cœur et l'esprit; ceux surtout qui sont riches d'une jeunesse non encore éprouvée. Ainsi étaient Henriette et Charles Dumont.
Henriette, prise dans le monde, innocente de cœur avec une honte au front, sans avoir aimé, sans avoir brxdé ni de son âme ni de ses sens avait vingt-trois ans. On était en 1818. Elle était arrivée dans la solitude du Tremblay avec une vie entière à passer, à commencer même. Le soin de son enfant, la reconnaissance qu'elle avait pour d'Aspert l'avaient d'abord occupée et lui avaient suffi. La nouveauté des travaux du général, qu'elle accompagnait souvent dans les ateliers, l'avait intéressée quelque temps; mais lors-
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que le général devint goutteux et sédentaire, toutes ces journées passées à côté de lui, l'œil sur une tapisserie, avec la pensée inoccupée, lui parurent longues à subir. Les mille choses qu'elle tentait pour les remplir dénotaient combien le temps lui pesait. Jusqu'au commencement de cette année 1818, Dumont, jaloux de continuer une carrière si brillamment commencée, était demeuré à Paris à solliciter de l'emploi. Il n'était arrivé dans la capitale qu'après le départ de d'Aspert et de sa femme , de façon qu'il leur était à peu près inconnu. Cependant le général, se sentant incapable de continuner la surveillance de son exploitation , dit un jour à Henriette :
— J'ai depuis quelques jours un projet que je désire mettre à exécution et sur lequel je veux te consulter. J'ai besoin de quelqu'un qui me remplace : Charles use à Paris sa jeunesse à se présenter dans des anti-chambres : je veux le faire venir. Qu'il soit ou qu'il ne soit pas mon fils, je l'aime comme s'il l'était; il partagera mon affection avec le tien , je lui donnerai la moitié de
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ma fortune et garderai l'autre à ton enfant: et lorsqu'il sera ici je chercherai à eclaircir un mystère qui me tourmente.
Le général parla ainsi; mais il y avait bien plus d'habitude de phrases toutes faites que de vrai besoin d'apprendre dans ce discours. Un homme lui était nécessaire, il préférait son fils adoptif , voilà tout; il y avait sur la naissance de ce jeune homme un doute qui l'avait torturé ; il n'y pouvait paraître indifférent et il en parlait , voilà tout encore. Mais ce n'était plus cette anxiété douloureuse d'autrefois, cette épouvante d'avoir compromis le sort de son fils ou d'un étranger. La goutte avait pris beaucoup de place dans la sensibilité du général , le piquet et le trictrac avaient nui à l'intérêt de son enfant. Cependant Henriette accepta avec joie. Elle parla avec chaleur du besoin de découvrir la véritable existence de Charles. Elle laissa voir qu'elle désirait qu'il fut le fils de d'Aspert. C'est que peut-être, sans s'en rendre compte, elle s'apercevait du désintérêt de son mari aux choses de cœur;
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c'est qu'elle avait deviné qu'ils n'étaient plus au même point que le jour ou elle s'était donnée à lui; qu'arrivé à considérer sans émotion la situation extraordinaire où il était vis-à-vis de Charles , il pourrait bien regarder avec déplaisir celle où il était vis-à-vis d'elle. En effet quelquefois le général, quand il pensait, et cela ne lui arrivait pas souvent, se dépitait de sa singulière position, entre un jeune homme qui peut-être était son fils et un enfant dont le père était inconnu. Il se rappelait la promesse de Lussay, et voyant que Lussay laissait dormir aussi son ressentiment de père, il se disait qu'il avait tort de s'occuper de choses qui ne pouvaient être que du chagrin; alors il désirait Bizot , l'envoyait chercher et retrouvait dans un piquet de six rois le calme qui l'avait un moment abandonné.
Cependant Charles fut mandé; il annonça soh arrivée pour un temps éloigné et on l'attendit patiemment sans trop d'inquiétude et sans nul empressement. Madame Bizot seule s'informa s'il était aimable, s'il était beau, s'il pinçait de
la guitare. A toutes ces questions personne ne pouvait répondre.D'Aspert disait qu'il étaitbrave, et Henriette, qui avait lu les lettres qu'il écrivait à son mari, assurait qu'il semblait fort instruit. Lussay, qui l'avait vu quelquefois lorsqu'il quitta l'école et partit pour l'armée, se rappela que c'était une sorte d'Hercule, sur lequel le magnétisme serait probablement impuissant. Tandis qu'on l'attendait, le malaise du général augmenta, il en fut réduit à ne plus quitter son fauteuil, et ses affaire souffrirent de cette maladie. Il se fâcha presque contre Charles; il le trouva ingrat, et lui écrivit une lettre qui lui eût paru dure, quelques années au paravant, et dans laquelle il lui disait de faire un choix, d'accepter ou de refuser nettement ses propositions, presqu'avec le ton dont on se sert vis-à-vis d'un commis. La lettre partit; et le lendemain , l'humeur de d'àspert s'aigrissant avec la goutte , il accepta presque les propositions d'un régisseur, assurant que Charles était un Parisien qui refuserait. Ce ne fut que
sur les représentations d'Henriette qu'il attendit
le temps nécessaire pour laisser arriver une réponse. Mais il n'en fit pas moins préparer le logement du régisseur, en grondant contre les jeunes gens , en se souciant à peine de l'intérêt qu'il avait pris à celui-ci.
Un soir, c'était déjà dans le mois de septembre, le vent des équinoxes soufflait avec violence, et s'engouffrait dans la vallée du tremblay; il était dix heures ; Bizot et sa femme étaient à la forge; la soirée avait fini de bonne heure, car on avait causé au lieu de jouer; chacun s'éîait retiré dans sa chambre; le général trèssouffrant , et privé de sommeil depuis quelques jours , avait pris , d'après le conseil de Lussay, un grain d'opium pour se faire dormir. L'opium a une telle réputation de faire dormir que d'Aspert l'avait accepté quoiqu'il lui eût été conseillé par Lussay. Celui-ci avait regagné aussi son appartement où il reposait de fatigue, car toute la journée il avait couru les cabanes et les villages environnans. M. et madame Bizot dormaient côte à côte d'ennui l'un de l'autre.
Une seule lumière veillait dans la maison, c'était dans la chambre d'Henriette. La conversation lui avait laissé de l'émotion. Cependant ce n'était rien qui, en apparence , dût exciter le souvenir d'une femme jeune et belle. Le délai pour la réponse de Charles était expiré le jour même, et le général avait annoncé avec humeur qu'il en finirait le lendemain avec le régisseur. On avait aussi beaucoup parlé d'une sourde agitation qui se. manifestait parmi les ouvriers et les charbonniers de la foret. Il parait qu'on avait lu le constitutionnel tout haut dans les cabarets; les orateurs, c'est-à-dire les liseurs montés debout sur les tables. Lussay avait crié à la révolution, d'Aspert, dont les affaires allaient plus mal tous les jours, dont les produits diminuaient sensiblement et qui n'arrivait jamais à confectionner à temps les fournitures qui lui étaient demandées, d'Aspert avait dit qu'il n'y avait rien d'étonnant à cé^u'on pensât à se révolter contre un gouvernement qui ruinait l'industrie; on s'était échauffé , on s'était dit des mois piquans.
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Lussay avait été jusqu'à faire entendre qu'il n'était pas étonnant que ceux qui ne devaient leur élévation qu'au mouvement désordonné de la révolution en accueillissent favorablement les moindres symptômes. Le général avait répliqué que chacun s'était élevé selon ses talens; Lussay avait haussé les épaules, et d'Aspert avait répliqué sèchement qu'il n'y avait eu de désappointés que ceux qui prenaient pour talens des rêveries absurdes: Lussay avait répondu : Absurdes pour ceux qui ne les comprenaient pas; d'Aspert avait dit amèrement: Les résultats font foi de leur sublimité. Un regard d'Henriette les avait arrêtés tous deux. Pendant ce temps Bizot s'était impertubablement nettoyé les dents avec son cure-dent, madame Bizot avait baillé, car elle n'avait pas parlé, et elle aimait à s'occuper. On s'était quitté sinon fâchés du moins désireux de se séparer.
Henriette, retirée chez elle , pensait à ce qui venait d'avoir lieu ; elle ne pouvait donner à ses réflexions un texte bien formel ; elle n'analysait
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pas dans toute sa portée ce changement fâcheux de son mari , elle ne voyait pas dans ces petites contrariétés d'opinion un germe de désunion; mais elle était inquiète , elle eût désiré un événement étranger à tous ces intérêts et qui eût absorbé l'attention des autres et la sienne propre, une de ces histoires qui s'ajoutent à la pluie et au beau temps pour des conversations qui ne peuvent être que surabondamment ennuyeuses ou dangereusementintéressantes. Tout cela et peut-être aussi ce vent d'automne qui brasse le sang dans le cœur, l'avait tellement agitée qu'elle avait ouvert sa fenêtre pour demander du calme au froid de la nuit. Le vent éparpillait ses cheveux et chassait sur la surface du lac des feuilles qui traversaient l'air comme des êtres animés. Peu à peu la pensée d'Henriette s'était absorbée dans la contemplation ; elle regardait et écoutait: les nuages et les plaintes du vent. Sa tête s'était appesantie, elle sentait le sommeil la gagner, et n'avait ni la force ni la volonté d'aller l'attendre dans son lit : il lui eût
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fallu quitter cette place, cette harmonie sauvage, ce spectacle. Tout à coup elle tressaille, il lui a semblé que le pas d'un cheval a résonné à quelques pas delà maison; elle écoute et n'entend plus rien. Le vent tourbillonnait dans la vallée, et déjà la pluie, qu'elle n'avait pas sentie, tombait froide et tamisée sur sa tête. Elle veut se retirer lorsqu'une haleine de vent fotte et continue passe dans la direction du chemin de la forêt à la maison , et apporte une seconde fois ce bruit de pas, mais distinct, pressé, sonore sur la terre durcie par les scories dont on la couvre. C'est un voyageur: un voyageur à cette heure ne peuî être qu'un charbonnier qui regagne son chaume. Mais c'est le pas actif d'un cheval vigoureux; et non point celui des misérables animaux qui sortent le charbon de la forêt. Peut-être est-ce un de ces hommes qui parcourent secrètement le pays pour l'insurger. Le vent passe ou roule dans une autre direction , le bruit se tait et la violence des mugissemens de la forêt remplit l'air. Henriette se décide à rentrer, elle ferme sa
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fenêtre et les doubles volets qui la protègent. Elle va se coucher; elle détache sa robe. Mais l'air qui s'engouffre dans le large tuyau de la cheminée lui apporte encore le bruit de ces pas , mais plus rapprochés , on les dirait au sommet delà montée, et véritablement ils y sont, car ils se ralentissent comme ceux d'un cheval qu'on retient prudemment. Il n'y a plus de doute que ce ne soit quelqu'un qui vienne à la forge. Elle est prête à rouvrir sa croisée pour voir qui ce peut-être; mais l'orage redouble et éclate; les arbres crient on n'entend plus rien qu'un mugissement uniforme. C'est peut-être une illusion : que de fois le vent a apporté durant la nuit de pareils bruits partis de plus d'une lieue et qui semblaient résonner à quelques pas! Elle achève de se déshabiller et s'apprête à monter dans son lit , lorsqu'un cri terrible, suivi d'un bruit sourd, domine tous les retentissemens de la tempête,
— Dieu! mon Dieu... C'est le voyageur qui a manqué le tournant.
4a I-E MAGNÉTISEUR.
Elle ouvre sa croisée , la nuit est profonde, le bruit horrible, on n'entend plus rien; elle écoute, elle attend un nouveau cri, une plainte, mais rien ne perce l'ouragan. Elle cherche à se bien rappeler : c'était peut-être le craquement d'un arbre brisé et jeté dans le lac ; de temps en temps le vent se tait et nulle voix ne profite de ces momens de calme pour appeler. Elle referme sa croisée , elle se couche et s'endort.
pvevxme €nivevut.
Elle dormait depuis une demi-heure, lorsque les aboiemens terribles des chiens de garde l'éveillent en sursaut. Pour cette fois elle ne se trompe pas : le cheval piétine à la porte de la maison. Henriette se lève , rouvre sa fenêtre et demande timidement qui est là; on ne répond pas. Elle tâche de découvrir la cause de ce silence et finit par reconnaître que le cheval est
seul. Sans doute le cavalier est noyé. L'idée de lui porter secours ne lui est pas plus tôt venue qu'elle pense à le mettre à exécution. Elle passe une robe, chausse ses pantoufles, jette un manteau sur ses épaules et descend pour éveiller quelqu'un. Elle était dans la salle à manger dont nous avons parlé, lorsqu'elle entend une voix qui semble s'adresser au cheval qui est à la porte; elle ne doute pas que ce ne soit le voyageur; elle défait de ses blanches mains les barres de fer qui défendent la porte à l'intérieur et l'ouvre aussitôt. Le vent, qui s'engouffre tout à coup dans la salle ouverte , éteint la lumière qu'elle portait, et Henriette se trouve dans l'obscurité en face d'un homme qui est appuyé sur son cheval. Henriette se sent presque peur. Cependant elle dit aussitôt :
— Qui est là?... que cherchez-vous?
L'étranger, au lieu de répondre à la question qu'on lui faisait, dit tout haut, mais avec une expression d'étonnement:
— C'est une femme!
— Oui! dit rapidement Henriette que cette réflexion effraie ; mais il y a du monde de levé ; je vais appeler.
— Non, dit cet homme en l'arrêtant par l«^ bras, n'appelez pas ; il vaut mieux que je parte, que je n'entre pas. Et comme il disait cela tristement, à côté du froid de la main qui la tenait, Henriette sentit couler de larges gouttes tièdes. Elle tressaillit.
— Vous veniez ici? dit-elle. Qui étes-vous? que vouliez-vous ?
L'inconnu ne répondit pas encore cette fois ; il réfléchit et reprit :
— Mais peut-être me trompai-je. Est-ce bien ici la demeure du général d'Aspert ?
— C'est ici , dit Henriette.
— C'est ici! dit l'inconnu, qu'une fenêtre a été ouverte et fermée deux fois ?
— C'était la mienne.
46 LE MAGNiTISEUR.
— Alors, adieu, je pars. Non, je n'entrerai pas ici... c'est une maison de malheur.
— Ah ! s'écria Henriette, que toute cette nuit avait troublée, que ce singulier entretien épouvantait, pourquoi maudissez -vous cette maison ?
— Cette maison est maudite depuis longtemps, dit l'étranger, maudite, non pour ceux qui dorment sous son toit, mais pour celui qui voudrait y entrer malgré tant d'avertissemens.
En disant ces mots il s'élança sur son cheval. Henriette , glacée d'une terreur indicible , fit un pas pour le suivre en lui disant :
— Qui étes-vous ? Monsieur ! qui êtes - voiis ? au nom du Ciel !
— Prenez garde, dit l'inconnu , ne me suivez pas, vous glisseriez dans mon sang et vous tomberiez.
Il partit au grand trot de son cheval. Henriette, demeurée immobile à sa place, l'entendit
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séloigner; elle referma la porte, remonta chez elle à tâtons, et, après avoir rallumé sa bougie à la lampe qui veillait chez elle, elle regarda ses mains; elles étaient couvertes de sang.
Un U0UîJfau vmn.
Quand le jour commença à se montrer, Henriette , que l'émotion avait brisée , se laissa aller au sommeil; elle dormit assez tard. Enfin un bruit extraordinaire dans la maison l'éveilla, et, parmi les voix qui parlaient bruyamment, elle reconnut celle de son mari qui l'appelait avec une espèce d'impatience joyeuse. Elle se leva sur son séant, et, rappelant ses idées encore en-
5o LE MAGNÉTISEUR.
gourdies, elle se demanda si ce qui lui semblait s'être passé durant cette nuit était un rêve ou une réalite; elle regarda ses mains , elles étaient blanches et pures; elle courut à la cuvette où il lui semblait qu'elle les avait lavées; il n'y avait rien. Elle crut se rappeler que, dans son effroi <le ce sang, elle avait jeté par la fenêtre l'eau dont elle s'était servie; elle y regarda, elle regarda aussi à la place où elle croyait avoir eu cet entretien ; mais elle remarqua que , par une habitude assez commune dans les forges, mais inusitée au Tremblay, on avait affermi le terrain détrempé par la pluie en y répandant de la cendre de charbon. Elle allait peut-être se livrer à une plus minutieuse recherche de ses souvenirs , lorsqu'on l'appela de nouveau. Elle descendit, bien persuadée qu'un rêve affreux l'avait poursuivie. En entrant dans la salle à manger, son mari lui cria :
— Henriette! Henriette! c'est Charles Dumont., enfin c'est lui!
Charles Dumont avail trente ans, toute sa
personne avait quelque chose de posé qui n'était ni calme ni froid; cet air n'était pas une nature , c'était un parti pris de ne rien laisser arriver au visage des mouvemens du cœur; rien n'attestait dans la souplesse de sa taille la force athlétique dont Lussay avait parlé; son visage n'avait de remarquable que la beauté de ses yeux et l'éclat de ses dents. 11 s'inclina devant Henriette; elle lui rendit cérémonieusement son salut.
— Eh bien! dit d'Aspert, est-ce ainsi que vous faites connaissance : tu reçois Charles comme s'il était un étranger , toi qui m'as tant pressé de le faire venir !
— Ah! dit Charles, madame a daigné souhaiter ma venue?
— Elle devait être un plaisir et un avantage pour mon mari; à ce titre je devais le désirer.
— C'est bon ! c'est bon ! dit d'Aspert , vous vous ferez tous ces complimens une autre foi».
Quand tu es arrivée, il nous racontait comment il était parvenu jusqu'ici : il a voyagé toute la nuit à travers la forêt; il s'est égaré, et, lorsqu'il a enfin trouvé la forge, il était mouillé comme s'il était tombé dans le lac.
Henriette tressaillit et regarda Charles Dumont; elle ne trouva rien de particulier sur son visage, quoiqu'il l'observât à ce moment.
— Et comment a-t-on logé monsieur? dit Henriette.
— Lorsque je suis arrivé, madame, répondit Charles , tout le monde dormait ici ; j^ai trouvé un ouvrier éveillé ; il m'a demandé si je n'étais pas le régisseur qu'on attendait; je lui ai dit que c'était moi ; il a appelé un domestique qui m'a conduit dans un corps de logis où j'ai trouvé un appartement préparé.
— Ce n'était pas pour vous! dit Henriette, il n'est pas convenable; il y en a dans la maison.
— Dans la maison! dit Charles avec une légère altération dans la voix; non, c'est inutile^
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je me trouve très-bien où je suis, mieux que je n'ai jamais été; d'ailleurs, pour la surveillance des ouvriers, cela me sera plus commode pour entrer et sortir à toute heure , surtout lorsqu'ils travailleront la nuit.
— Comme tu voudras, dit le général, car l'établissement a besoin de surveillance ; tout va de travers; on perd la moilié des journées.
— J'ai cru le voir, dit Charles, aussi j'ai donné déjà quelques ordres.
— Ah! s'il n'avait pas fait un temps si affreux, dit d'Aspert, j'aurais essayé de sortir pour te montrer moi-même mes ateliers ; mais dans ce maudit pays, dès qu'il a plu un quart d'heure on enfonce dans la terre jusqu'à la cheville.
— Pas, du moins, devant la maison, dit Charles; J'ai tâché de la rendre abordable; j'y ai fait répandre quelques tombereaux de cendre^ et de scories.
— C'est vous, dit vivement Henriette, qui avez fait couvrir la terre de ces cendres?
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— C'est bien noir, n'est-ce pas, madame? répondit Charles, comme s'il disait quelque vérité solennelle; mais cela vaut mieux que... il s'arrêta, regarda Henriette elle le dévorait des yeux. — Cela vaut mieux que de la boue.
Henriette crut un moment que cette phrase allait fmir par ces mots : Vaut mieux que du sang.
— Beaucoup mieux, dit madame Bizot qui, n'ayant pas pris part à la conversation depuis deux minutes, croyait avoir suffisamment fait preuve de discrétion et laissé assez de place aux épanchemens de famille. Puis elle ajouta : Profitons-en pour faire un tour de promenade avant le déjeuner.
— Oh! dit d'Aspert, madame Bizot , madame Bizot, ne nous enlevez pas Charles si tôt... plus tard, plus tard, vous en ferez ce que vous w)udrez et il se laissa aller à rire. Bizot, le mari
. de madame Bizot , rit en écho. Voyons , reprit le
général, Henriette donne-moi ton bras, toi Charles , aussi , je vais tâcher de me traîner jusqu'à la porte.
On l'aida à se lever , il remit à sa femme la canne qui lui servait à la fois d'appui et de signal; car c'était avec cette canne qu'il frappait violemment le parquet lorsqu'il voulait appeler; |k et, appuyé sur les deux bras qu'il avait de-
mandés, il sortit de la salle à manger. Arrivé devant la porte, il quitta le bras de Charles, et, soutenu seulement par sa femme , il montra de la main les divers ateliers qu'on voyait de toutes parts fumer autour de la maison. Charles l'écoutait et suivait attentivement ces désignations. D'Aspert, animé par sa description, avait quitté aussi le bras d'Henriette et s'était avancé de quelques pas, sans appui ni aide; et Henriette, profondément préoccupée, creusait avec le bout de la canne de son mari la place sur laquelle ils étaient. Charles, en écoutant d'Aspert, avait passé à côté d'elle, il lui arrêta la maia €t lui dit à voix basse :
— Pourquoi creuser ces cendres pour demander un secret à la terre ?
— C'était donc vous ? dit Henriette en le regardant d'un air de surprise et presque d'épouvante.
— Pourquoi, dit Charles, demander son secret à un homme? Homme et terre ne vous apprendraient peut-être qu'un secret de sang.
Henriette demeura stupéfaite; Charles s'éloigna pour se replacer à côté de d'A^spert; et madame Bizot, qui guettait l'instant favorable de faire les confidences , s'empara du bras d'Henriette en lui disant tout bas ;
— Il est vraiment fort bien. Quelque chose de distingué et de résolu, de jolis pieds, des mains charmantes. Il paraît qu'il s'est blessé à la main droite ; car elle est enveloppée dans une soie noire.
Par une idée soudaine, Henriette regarda son bras à l'endroit où Charles venait de le saisir, il y
avait du sang. Elle poussa un cri et laissa tomber la canne de son mari, il se retourna à ce cri, Henriette était pâle et tremblante.
— Eh bien! qu'as-tu? dit le général, madame Bizot, Charles, secourez-la... elle est pâle à mourir... Voyez, voyez, elle me quitte, elle emporte ma canne; je ne puis faire un pas pour aller à elle. Bizot, donnez-moi votre bras... Allons, il n'y a que vous qui preniez soin de moi.
Que de paroles indifférentes qui n'arrivèrent que comme des sons à l'oreille de Lussay et des Bizot, et qui tombèrent brûlantes et acérées dans le cœur d'Henriette. Elles lui parurent avoir une signification fatale. Ce mari abandonné et laissé sans appui, fut comme un emblème vivant de l'avenir. Elle en eut peur; elle voulut y résister et lui donner un démenti; elle ramassa la canne, elle se rapprocha de d'Aspert et lui présenta le bras.
— Vous avez du sang à la main , lui dit-il.
— Ce n'est rien, je me serai blessée, piquée.
répondit-elle en cachant furtivement sa main dans la poche de son tablier.
Elle mentait. Pauvre femme ! qui croyait , en marchant à côté de son mari , se rapprocher de lui, se mettre sous sa protection contre une émotion inouie , contreun sentiment de curiosité et d'effroi qui la dominait , et qui lui faisait un mensonge. La séparation était commencée. Elle créait un secret entre elle et un étranger à l'inçu de son mari. Quel secret? dira-t-on , des mots indifférens commentés par l'imagination et qui semblaient se rapporter à un rêve; une folie qu'elle aurait eu honte de raconter un instant avant. Ce n'était rien. Mais c'était quelque chose puisqu'elle le cachait. C'était quelque chose ; car ce n^étaitplus honte qui l'empêchait de parler, c'était peur, c'était peut-être pitié. Mon Dieu! que cette femme aurait voulu être seule, quel bienfait pour elle que la solitude ! Henriette en était encore à ce point , où la solitude porte bon conseil.
On annonça que le déjeuner était servi.
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On rentra , on se mit à table , on causa beaucoup. Charles perdit dans la conversation cette teinte singulière qui avait frappé Henriette, il débita toutes les nouvelles de Paris avec une bonne grâce parfaite ; dit les véritables modes à madame Bizot; le nombre exact des abonnés du constitutionnel à M. Bizot; rendit compte à M. de Lussay de quelques ouvrages nouveaux; au général de la position de ses anciens camarades. Il s'acquitta de ces mille devoirs de civilité réciproque qu'on se doit entre gens assis à la même table, avec une aisance pleine de savoir-vivre. Il parut charmant et distingué à tout le monde ; Henriette ne le trouva plus que commun. Le général enchanté finit par lui dire :
— Tu nous conteras l'histoire de ta captivité.
— C'est une triste histoire, répondit Charles, une suite de misères, où le froid et la faira jouent le premier rôle.
— Eh bien ! celle de ta jeunesse, car c'est à peine si nous la savons , reprit d'Aspert en cli-
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gnant des yeux et regardant sa femme d'un air d'intelligence,
— C'est une pauvre histoire, répondit encore Charles , celle d'un écolier.
— ^Eh bien, ajouta d'Aspert, en annonçant de l'œil à sa femme toute la finesse de l'apropos , tu nous parleras de ton enfance.
— - Mon enfance, dit Charles en devenant pensif, mon enfance, c'est une histoire presque oubliée. J'ai toujours été surpris de cette absence de mes premiers souvenirs. Quelques faits çà et là, quelques noms de l'identité desquels je ne répondrais pas. C'est que je crois vraiment que ces souvenirs d'enfance, qu'on dit si forts , n'ont une si longue durée et ne se gravent si profondément dans le souvenir, que parce qu'on les renouvelle sans cesse. La conversation d'une mère ou d'un père avec son fils; celle d'un camarade d'enfance, en retournant souvent en arrière, y recreusent l'impression qui s'efface et la rendent durable. Mais moi, orphelin et erianlje n'ai
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ni père'iii mère, je n'ai pas eu d'amis d'enfance. J'ai oublié... oublié...
En parlant ainsi , Charles s'était presque attendri ; tout le monde l'écoutait dans un doux silence, il y avait deux cœurs qui palpitaient en suivant ses regards penchés vers le passé, comme vers mi abîme où il ne voyait plus. Charles s'aperçut qu'on l'observait il reprit avec effusion :
— Beaucoup oublié! excepté que vous m'avez recueilli et protégé , général , et Dieu me maudisse, ajouta-t-il avec force et d'une voix qui fît Frissonner Henriette, car c'était la voix qu'elle avait entendue dans la nuit, Dieu me maudisse , si j'oublie jamais que je dois vous respecter comme un père!
D'Aspert lui tendit la main et la dernière larme de cœur qui eût échappé à la goutte et à la province coula de ses yeux.. Les Bizot trouvèrent ce mouvement sublime. Henriette pensa qu'il était exagéré s'il ne cachait pas une intention secrète. Pourquoi pensait-elle cela ?
— C'est bien, c'est bien dit d'Aspert, nous t'aiderons un peu et nous repasserons ensemble nos souvenirs; qui sait si nous n'y trouverons pas quelque événement bizarre, singulier, inattendu ?
— A-h ! dit Charles , ma vie est toute unie. Je n'y sais pas d'évènemens qui ne soient dans la vie de tout 'le monde , et surtout dans celle d'un soldat.
— Comment! dit Henriette, pas un...?
— Pas un , du moins que je puisse conter; car, si dans ma vie il y a des heures fatales... elles ne m'appartiennent pas; je ne puis les dire à personne.
— Il yen a peut-être une bien éloignée, dit d'Aspert, revenant toujours à son but.
— Ou peut-être bien rapprochée , dit Henriette en regardant Charles.
— Qui sait , reprit-il, peut-être je suis un fou et j'ai cru à des fantômes. Ne riez pas, madame Bizot, je crois aux revenans , j'en ai vu... vous en avez vu , vous en voyez peut-êhe un. Est-ce
que je ne suis pas passé pour mort? et me voilà. Qui sait d'où je reviens, peut-être de la tombe où l'on m'a cru , où l'on me croit sans doute encore. Et si vous soupçonniez tout ce que savent les morts !....
-Mon Dieu...! Mon Dieu!.. qu'avez-vous, madame d'Aspert! s'écria madame Bizot... comme vous voilà pâle !
— Rien... rien, dit-elle en souriant cruellement... Je suis malade, j'ai passé une si mauvaise nuit..! Une nuit si affreuse..!
— Et puis, dit d'Aspert qui lui-même avait été troublé de ces paroles de Charles qui semblaient faire allusion à cet enfant nécessairement disparu, de quoi diable viens-tu nous parler de morts et des revenans, dans un pays qui semble leur terre natale, et dans une maison où les planchers ont dix-huit pieds de haut? Voyons , voyons, dis-nous plutôt ce qui t'a d'abord empêché de venir tout de suite.
— Mais des affaires , dit Charles.
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— Quelles affaires si graves pour te retenir ? Je connais les tiennes et je n'en vois pas de nature à te faire retarder le plaisir de nous voir.
— Dites donc, général, reprit Charles en riant et en lorgnant madame Bizot... que vous n'en voyez plus de cette nature-là.
— Très-drôle, très -drôle! s'écria Bizot qui n'avait pas encore parlé et qui éclata de rire. — Ah! farceur, farceur... c'est bon... c'est bon... il faut que jeunesse se passe.
C'était le premier mot qu'il eût compris; M. Bizot ayant ri , d'Aspert en rit aussi : madame Bizot parvint à rougir. Henriette fut blessée. Pourquoi? Cette plaisanterie ne la touchait nullement; le regard qu'il avait adressé à madame Bizot, impertinent pour celle-ci, était une marque que Charles ne les traitait pas du même ton. Cependant, elle trouva la plaisanterie grossière; elle la trouva surtout déplacée ; elle dérangeait assurément quelque chose dans les idées d'Henriette; peut-être un portrait qu'il fallait défaire.
On eût dit une déception. La conversation continua long-temps après le déjeuner et au tour de la table. On but du Champagne par extraordinaire, Charles fut d'une gaité charmante et * déplut de plus en plus à Henriette. Quatre heures après son arrivée , elle le tenait pour un de ces hommes vulgairement distingués qui font les délices des salons. — Il ne nous sera bon à rien, se dit-elle. Il s'ennuiera bientôt dans notre solitude. Il lui faut des bals, des concerts, des soirées , cet éternel échange d'idées qui les renouvelle dans les têtes les plus vides , tant on en jette chaque jour sur- la place de Paris. Ici, où chacun n'a de ressource que soi-même, il sera bientôt au bout de sa provision , et il deviendra... qui sait. Henriette regarda autour d'elle et répugna cependant à le descendre, du premier coup, à la goutte de d'Aspert ou à l'obtusité de Bizot. Cependant qu'elle pensait ainsi , le Igénéral avait fait apporter les registres de la forge; il les montrait à Charles qui les examinait sérieusement. Henriette fut toute surprise'
de lui entendre nommer avec une facilité toute marchande les livres dont il s'occupait. La main courante n'était pas à jour; le journal, le grand livre, le livre de caisse étaient en désordre, les articles étaient mal passés , on avait jeté à profusion, à l'article profits et pertes, les dépenses qu'on n'avait pas pu justifier. D'Aspert écoutait et admirait sans trop comprendre; quant à Bizot, il trépignait de satisfaction...
C'est cela C'est cela, criait-il. Madame
Bizot s'avisa de dire tout bas à Henriette.
— Mais c'est un homme précieux.
— Oui, répondit celle-ci, avec un accent et une façon de voix qui jouait admirablement îe ton. goguenard du populaire Parisien. Oui, militaire aimable et bon calculateur.
Madame Bizot, étouffée d'admiration, ne comprit pas et reprit :
— Et peut-être il joue de la guitare.
— Je vous jure, s'écria Henriette avec une
solennité sardoniqiie , je vous jure qu'il en joue ; il doit en jouer.
Si elle avait osé , elle le lui aurait demandé. C'est une chose remarquable combien les femmes aiment peu les hommes généralement instruits et détestent particulièrement les hommes utiles. Soit que leur tact plus délicat leur apprenne tout de suite qu'un esprit , qui embrasse trop de choses, n'a de supériorité dans aucune; soit que leur intelligence fine, mais étroite, se fatigue à suivre ces hommes dans tout ce qu'ils savent; elles préfèrent d'ordinaire ceux que distingue une spécialité très-tranchée, un talent transcendant, une qualité portée au plus haut degré, mais isolée : comme si leur amour, manquant d'étendue, ne s'élevait à la hauteur de l'objet aimé , qu'à la condition de ne s'adresser qu'à une seule chose. Quant à leur haine pour les hommes utiles, elle s'explique de soi : l'utilité emporte avec elle une foule d'occupations, de pensées, d'efforts où elles n'entrent pour rien.
Elles ne viennent alors qu'en partage dans la
vie , et venir en partage ce n'est pas être aimée, d'après les femmes. L'égoïsme de l'amour, je n'ose pas dire l'égoïsme de la femme, ne compte que comme ennemi tout ce qui ne l'intéresse pas, et je crois qu'elles préféreraient un homme qui donnerait une heure par jour à une rivale à un homme qui donnerait cette heure à des affaires d'intérêt. On entre en lutte avec une rivale; on lui fait du mal, on la perd, on la tue; enfin on s'occupe : mais une halle d'indigo ou un report, c'est mortel : on n'y peut rien. Remarquez aussi comme elles font choix dans les vices. Rien ne leur répugne comme un avare; et elles pardonnent au joueur qui leur impose la misère quand l'autre ne les condamnait qu'à la privation. Ce n'est pas, quoi qu'elles disent, parce qu'il y a un drame violent, une sorte de grandeur dans les luttes du jeu , c'est parce que ce vice a la chance de leur ramener leur amant par la ruine; de le leur ramener bien esclave, bien repentant, tout à elles. Ceci soit dit pour la plupart des femmes , pour celles qui obéissent
à la nature égoïste du sexe. Puis il y a celles qui suivent les modes en fait d'amans, les femmes qui ont aimé les abbés, les mousquetaires; les femmes qui ont aimé les encyclopédistes , celles qui ont aimé les jacobins, les farauds, les sous-lieutenans, les capitaines de hussards , et les colonels en demi-solde. Les sous-lieutenans datent de Michu, les capitaines de hussards, d'Elleviou ; c'est M. Scribe qui a fait le succès des colonels. Combien ont possédé de jolies têtes blondes et roses qui se retournaient au mépris de quelque beau jeune homme , vers leur moustache requinquée, sous l'inspiration d'ujj couplet du Gymnase ; combien ont épousé de fortes fournisseuses et qui devraient une bonne commission à Scribe et à Gonthier. Il y a les femmes à imaginations à qui il faut un homme comme elles le révent, qui n'en admettent pas d'autre dans la possibilité de leur amour , et qui, ne trouvant jamais ce qu'elles inventent, finissent par se livrer à quelque goujat qu'elles habillent dans leur tête de toutes les qualités
'JO LE MAGrrÉTiSEUR. ,,
qu'elles exigent; maraud qui, à la première épreuve, leur reste nu dans les mains.
Je ne saurais vous dire à laquelle de ces classes appartenait Henriette ; mais je crois qu'il y avait dans elle un peu de ces trois espèces de femmes : et d'abord, prête à se donner tout entière de ses sentimens et à chaque instant de sa vie , elle ré« pugnait à l'idée de n'occuper la pensée d'un amant qu'aux heures de loisir : vierge de cœur, elle ne trouvait pas la partie égale avec un homme qui parlait légèrement d'affaires d'amour. En second lieu, la mode du militafre n'eût pas été passée, qu'il n'était pas rationnel, qu'avec un mari général, elle écoutât un galant commandant. Ceci était de l'empire, dans les jours de règne de l'aide-de-camp. A l'époque dont nous écrivons, lord Byron jetait au monde le Corsaire, Lara, Hago et Parisina , les vampires , toute sa fatale poésie : ks hommes pâles, avec de grands yeux qui vibraient, commençaient à être de prix. Charles était d'abord entré dans la connaissance d'Henriette avec quelque chose de cette tour-
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mue surnaturelle ; mais l'illusion n'avait pas duré au-delà d'une heure, et Henriette en était arrivée à ce point de faire deux choses devant lesquelles elle avait reculé jusque-là : la première, de dire à son mari sa rencontre de la nuit : la seconde, de faire venir son fils sur le champ.
Mais, avant d'aller plus loin , quelle femme , dira-t-on , est cette Henriette qui pense tout cela, qui s'engoue et se dégoûte d'un homme à la première vue et le pèse si exactement pour ce qu'il peut lui être. C'est qu'Henriette ne pensait pas un mot de tout cela, c'est que rien de tout cela n'était dans son cœur, si ce n'est comme la fleur large et éblouissante est dans sa graine imperceptible; c'est que ce germe, que nous avons développé avant le temps , n'était peut-être pas tombé dans son àme , ou que nous l'y avons faitéclore très-imprudemment lorsqiiè peut-être il y devait mourir. Non, Henriette n'avait lien calculé, rien raisonné; elle avait senti du bien-être et du malaise tour-à-tour ; mais
sans y donner de motif, sans le voir, sans le soupçonner, et cependant toujours avec peur de ce bien-être , avec sécurité dans son humeur. A travers tous ces instincts, l'instinct du repos, l'instinct du devoir lui demandaient que Charles lui déplût; il lui déplaisait: aussi, à l'instant même, ses actions reprirent leur marche naturelle, leur cours habituel. Elle décida, nous l'avons dit, qu'elle allait faire venir son fils et que le jour même elle dirait au général ce qui s'était passé durant la nuit.
Elle sortit un. instant et rentra bientôt en tenant un enfant charmant par la main. L'entrée d'un enfant appartenant à une jeune femme est presque toujours un moment agréable pour elle. Il n'est pas de rustre, si mal Jivilisé, qui ne le trouve gentil, qui ne veuille le caresser, le baiser, l'effaroucher de ses favoris roux ou lui demander une risette. Mais quand Henriette parut, un embarras terrible s'empara de tout le monde. Lussay, qui ft'était guère de ce qui se passait autour de lui, devint sombre et sem-
bla réprimer un moment de rage. D'Âspert rougit avec humeur. Quant à madame Bizot, elle était trop femme pour venir au secours d'une amie en présence d'un homme qui pouvait choisir entre elles : Bizot seul fut. convenable, sa bêtise avait quelquefois du cœur.
— Eh! eh! cria-t-il, mon gros Henri , que te voilà superbe avec tes souliers rouges! Comment! tu ne dis pas bonjour à papa ?
Henriette avait été suffoquée de l'effet qu'avait produit son entrée. Tout son malheur s'y était retracé dans l'embarras de son père et de son marij dans le perfide silence de madame Bizot. Elle espéra que les exclamations de Bizot donneraient un cours naturel à la conversation , qu'on embrasserait l'enfant et qu'il n'en serait plus question; mais Henri, les yeux fixés sur Charles, n'avait pas répondu à l'appel qu'on lui avait fait; il n'avait pas été embrasser le général ; il s'était enveloppé dans la robe de sa mère; et, en montrant Charles du doigt, il s'était écrié en tremblant ;