‹ Le magnétiseurChapitre 7 sur 7 · II. î · texte numérisé non relu

II. î

billet de vous que je vous ai amenée à m'écrire k>rsqi3,e vous me preniez pour l'agent subalterne (}ç vos intrigues. Il me paraît assez •claiv. En voici uni autre où tout le mystère de ce fils sup^

posé est mis à jour. Ceci , madame, vaut bien la kttre close de pair que vous devez à vos mensonges. Eh bien, madame, donnant, donnant.

— Mais, dit la duchesse accablée de l'audaice et de la scélératesse de Prémitz, une rupture amènera un scandale que je n'oserai braver.

— Scandale pour scandale, madame, je vous en ferai subir un auprès duquel celui d'une rupture sera de bien peu d'importance.

— Mais , monsieur, J ulie aime M

— Ah ! 3'éçria Prémitz avec une insolente dérision et en haussant les épaules, parlons raison et ne me djjtes pas de ces choses-là. Vous me traitez comme un niais.

La duchesse, tout étourdie de l'arrivée dje Prémitz qui ne lui avait d'abord laissé aucune présence desprit pour discuter sa position, la

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thicliesse sentit le besoin de se remettre, et, ajyrès un moment de silence, elle lui dit :

— Eh bien , monsieur, supposons que je consente à ce que vous me demandez, croyez-vous que cette faveur qui m'est accordée soit remise entièrement à ma volonté? Pensez- vous qu'il n'y ait pas eu des vues arrêtées sur quelqu'un, le jour où je l'ai obtenue? Imaginez-vous que je puisse à mon gré en disposer en faveur du premier venu?

— Le premier venu ! dit Prémitz avec bau-

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teur, ce mot m'est-il adressé ?

— Eh! monsieur, reprit la duch-esse, qui étes-vous et qu'étes-vous pour que je fasse de vous un duc et pair ?

— Je suis de ceux , madame , qui le deviennent par leurs propres forces , par les services qu'ils rendent et les mérites qu'ils montrent ; mais je suis aussi de ceux, qui sont bien aises d'abréger la route quand ils le peuvent. D'ailleurs, comme il est inutile (jue nous per-

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dions du temps en vaines discussions, apprenez que, lorsque j'ai appris vos projets, je suis accouru à Paris, que, ne vous y ayant pas trouvée, j'ai demandé un congé pour venir à l'Étang. Sachez que cette demande à fait jeter les yeux sur moi pour une mission qui demande vm homme actif, résolu, et qui ne s'arrête à aucune considération, ni de danger, ni de pitié. Le succès de cette mission me donne droit à une récompense que je n'ai pas voulu spécifier. Peut-être serait-ce autant que vous pouvez m'accorder,mais cela n'est pas sûr et il est nécessaire que je marche vite. Et, s'il faut tout vous dire, sachez que cette place que vous me donnerez ne sera pas l'apogée de ma fortune ; sachez que ce ne sera qu'un échelon pour monter aussi haut que puisse arriver un homme sous cette monarchie. Le temps est venu où je dois jouer toute ma fortune; je sais de vous un secret qui peut vous perdre , sachez de moi un secret qui peut me ruiner; mais, comme il nous faudrait tomber ensemble, vous réfléchirez avant de me trahir.

On a chassé publiquement de France une compagnie qui s'y est maitenue secrètement et qui veut reparaître publiquement. Elley vit déjàen su reté à la ftiveur des hommes qu'elle a gagnés dans tous les postes de l'Etat; mais ce n'est pas assez pour elle ; maîtresse de la basse police et de la petite administration , elle trouve encore de la résistance parmi les hautes existences nobiliaires à qui leur dévouement à la royauté permet de la combattre sans qu'on puisse leur jeter l'épithète banale de libéraux ou de révolutionnaires. Un homme placé dans la chambre haute, un homme en passe d'être tout ce qu'on voudrait en faire, serait si précieux pour elle, qu'on tournerait vers sa fortune tout l'appui de la congrégation ; on en cherche un , on l'achèterait des millions; mais il y a des difficultés , et ces difficultés disparaîtraient d'elles - mêmes, si cet homme était un des membres les plus influens et les plus dévoués de la compagnie, si cet homme c'était moi.

— Nous! s'écria la duchesse, vous êtes?

— Madame, lui dit-il, j'ai été élevé parle cardinal D...., quoique je sois Français ; cela vous explique peut-être mon existence à Paris sans moyens apparens de la soutenir, .le vqjjs ai prornis mon histoire ; elle est assez curieuse pour être entendue; mais nous n'avons pas le temps à ce moment ; il faut agir, il faut prévenir la signature de ce con trat.

La rapidité avec laquelle se succédaient les révélations de Prémitz étourdit la duchesse. Sans approfondir la. vérité des assertions du hstron , sans calculer si l'avenir qu'il semblait se promettre était possible, elle se laissa aller à la crainte qu'il lui inspira.

— Eh bien! dit-elle, nous verrons, nous causerons de cela plus tard.

—Soit, dit Prémitz; nous ne devons pas agir comme des insensés : je ne veux pas que vous regardiez ce que vous allez faire comme un sacrifice énorme ; mais il faut que ce contrat ne soit pas signé; ce serait un engagement difficile

à rompre; il faut plus, il faut que votre gendre se retire de votre alliance, et je me charge de l'y déterminer.

. — C'est un affront que vous me proposez , dit la duchesse.

— Non , madame : M se retirera comme

indigne; vous n'aurez à jouer que le rôle d'une femme qui a été trompée sur le choix qu'elle a fait. Permettez-moi de lui écrire un mot.

Prémitz écrivit et donna bientôt à lire à madame d'Avarenne le billet suivant;

a Monsieur,

« Dans votre dernière mission à Rome, vous » avez pris vis-à-vis de cette cour des engage- » mens secrets pour appuyer de tout votre pouf> voir le rétablissement en France de la compa- » gnie des Jésuites. Le ministre ne veut voir dans » cette conduite qu'un zèle imprudent. Mais il » me charge de vous prévenir que s'il ne veuj » pas en faire une cause de destitution, cela se-

36o LE MAGNÉTISEUR.

» 1 ait' cependant un obstacle insurinoii table à » votre arrivée dans la chambre des Pairs. Voire » mariage avec mademoiselle d'Avarenne ne » lèverait pas cet obstacle et madame d'A.varenne » en sera instruite. C'est à vous , monsieur, de )) faire en sorte que l'éclat de cette rupture ne » retombe que sur vous. On vous saura gré de ., » tout ce que vous ferez pour en prendre toute » la responsabilité et en épargner les fausses in- » terprétations à madame la duchesse. L'oubli w de votre conduite passée est à ce prix. »

— Et c'est vous , dit la duchesse , qui lui faites un crime de ces engagemens qui sont les vôtres !

— Il tombera par où je dois monter, c'est ce qui constitue la différence des sots aux gens d'esprit. ^^.

Le billet ^f ut envoyé, et la duchesse fit dire qu'une indisposition grave la forçait de remettre à un jour prochain la signatuie du contrat. Le gendre crut devoir se retiier dans son ap-

LE MAGNÉTISEUJÎ. 36 1

paitement , et Julie se présenta dans la chambre de sa mère où celle-ci s'était retirée avec Prémitz. Mais la duchesse refusa de la voir.

A peine étaient-ils seuls depuis quelques momens , qu'on fit avertir la duchesse que trois personnes venaient d'arriver au château, et que, parmi ces trois personnes , le comte d'Asperl demandait à avoir sur le champ avec elle un entretien particulier. La duchesse en fut étonnée : aucune relation n'existait plus entre eux; l'ancienne amitié de Julie et d'Henriette ne s'était pas même renouvelée à la campagne, mais Prémitz se hâta de lui dire :

— Je soupçonne le motif de la venue du général, faites qu'il enjtre, nou^prendrons un parti selon ce qu'il vous dira :

La duchesse donna ordre de l'introduire.

Pendant qu'un domestique allait prévenir le général, Prémitz apprit à la duchesse la véritable mission dont il était chargé, et l'arrestation de Dumont. D'Âspert parut. Il entra dans

cette chambre où, trente ans avant ce jour, avait commencé notre histoire. Il ne put s'empêcher de s'arrêter sur le seuil et de la considérer un moment. I^ duchesse devina sa pensée et fut elle-même étonnée de la singularité de ce rapprochement. D'Asperl s'avança, et, après avoir aperçu Prémitz^ il dit à madame d'Avarenne :

— C'est à vous seule, madame, que j'aurais désiré parler.

— Quoi que vous ayez à me dire , vous pouvez vous expliquer devant monsieur, il sait tous mes secrets , répondit la di^cjiesse.

— Et sait-il aussi tous iws secrets ?

— Tous , monsieur, répliqua sèchement ma-

dame d'Avarenne. •

— ^ Oui, monsieur, dit Prémitz, madame la duchesse a cru devoir tout confier à l'homme qu'elle nommera bientôt son gendre.

— j- Son gendre! répliqua d'Aspert avec surprise.

— Le titre n'y fait rien, dit madame d'Avarenne blessée par l'insultante tactique de Prémitz qui mettait ses espérances au rang des choses conclues, monsieur sait tout.

— Et ce gendre, dit le général en regardant Prémitz, vous apporte-t-il pour premier présent de noces la tête de votre fils ?

— La tète de mon fds! s'écria la duchesse épouvantée. Puis elle reprit avec anxiété : Ainsi ce Charles Dumont...

— Est l'enfant que je vous enlevai à Rome.

— Ah! s'écria madame d'Avarenne, vous l'avez voulu; il vous a. f»llu cet enfant, et voilà où vous l'avez mené , à l'échafaud.

— Vous pouvez l'en arracher !

— Moi ! et comnaent ?

— Monsieur, dit le général en montrant Prémitz, est le maître de fermer les yeux sur sa fuite, et, si vous le voulez, il le voudra.

— Et je le voudrai véritablement, dit Préniitz , si ce jeune homme est le lils de madame

la duchesse. IN'oubliez pas, madame, aj ou ta-t-il^ <|ue M, Dumoiit, interrogé par vous, n'a répondu rien qui pût vous porter à croire qu'il était ce que vous croyez.

— Sans doute , dit madame d'Avarenne ; mais les questions que je lui fis étaient vagues et n'avaient pas cette précision qui pouvait réveiller des souvenirs mal établis. J3ans la nécessité où j'étais de ne point laisser voir l'intérêt que je prenais à ses réponses, je n'osai le mettre franchement sur la voie.

— Eh bien! dit Prémitz, c'est ce qu'il faut faire maintenant, c'est ce que nous pourrons faire demain.

— Demain , dit d'Aspert, Charles^era constitué dans une prison de la ville, et son sort ne sera plus en votre pouvoir, d'autres juges deviendront responsables de lui et ne permettront pas son évasion. Si Charles est arrêté ce soir, il sera conduit ici. Ici vous pourrez ordonner qu'il soit enfermé dans un appartement choisi

de manière qu'il puisse s'en échapper. Je connais les détours et les souterrains de ce château, et je pourrai , sans que cela vous compromette, le guider hors du parc.

A ces mots : Je connais les détours de ce château , Prémitz n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant. la duchesse, et il dit d'un ton ironique à d'Aspert :

— Vous avez bonne mémoire.

— Monsieur, dit la duchesse avec colère, faites demander si ce jeune homme est arrivé.

Prémitz sonna. Charles venait d'être amené par la gendarmerie. Dans le salon où on l'avait fait entrer, il avait trouvé Henriette que son père avait quittée pour aller s'informer, et qui attendait son mari. Lorsqu'ils sévirent ainsi, elle dans un coin , accablée, pâle, mourante, et lui les mains attachées comme un criminel, il se regardèrent comme deux complices arrivés à l'heure du châtiment.

Charles s'approcha d'Henriette , elle lui dit tout bas :

— Vous n'avez donc pas pu vous échapper?

— Je ne l'ai pas voulu , reprit Charles. Enfin tout sera bientôt fini.

— Ah ! reprit Henriette en se cachant la tête dans ses mains , c'est moi, c'est moi qui vous ai tué.

— Est-ce remords ou pitié qui vous fait parler ainsi? dit Charles; me plaignez-vous de mourir?

— Je ne sais, dit Henriette... la mort expie tant de choses !.. Je voudrais être à votre place.

— Henriette, dit Charles , votre vie est nécessaire au bonheur de quelqu'un , gardez-la : le bonheur qu'on peut donner est un devoir de vivre; la mienne n'a plus d'espérance, puisque je devrais vivre sans vous. Ne me plains donc pas de mourir... car je t'aime encore.

— Ah! reprit Henriette, vous allez quitter votre remords, mais moi je garderai le mien.

Oa vint dire à Charles qu'il devait se rendre devant le baron Prémitz. 11 suivit le domestique qui vint l'avertir^ et p^irut devant la duchesse , le général et Prémitz.

— Charles, lui dit le général avec émotion, il faut répondre franchement aux questions que va t'adresser madame la duchesse; elle a le droit de te les faire; il y va de ton salut; rassemble les souvenirs de ton enfance... rappelletoi les circonstances qui ton frappé le plus, et ne crains pas de nous révéler les souvenirs les plus vagues; ils nous seront peut-être un indice.

— Où se sont passées les premières années de votre enfance?

— Autant que je puis m'en souvenir, dit Charles , ce n'était pas en France.

— Vous rappelez-vous le nom de lia ville que vous habitiez? dit la duchesse.

— Le nom, dit Charles... je ne puis me le rappeler... toutefois ce n'était pas unvnom français.

— Était-ce en Angleterre que vous étiez ?

— Je me rappelle avoir été en Angleterre... je traversai la mer pour y arriver... le vaisseau , la mer, me sont restés gravés dans le souvenir.

— Vous vous rappelez ce voyage , dit la duchesse... Vous n'avez donc pas passé tout enfant de France en Angleterre ?...

— Je ne crois pas. Il me semble que je suis demeuré bien long-temps en mer.

— C'est singulier, dit là duchesse.

— Je puis vous expliquer ceci, dit Prémitz, et le général vous attestera que les renseignemens que j'ai pris sont exacts. Le capitaine Dumont a servi en Amérique; il y a été fait prisonnier et a été conduit en Angleterre ; il n'est rentré en France que plus tard, lors du traité de Léoben. C'est de son passage d'Amérique en Angleterre que monsieur se souvient.

— C'est vrai , dit le général.

— Étiez -vous avec votre père? dit la duchesse.

— Non , dit Charles; je n'ai revu mon père qu'en Italie...

— Qui vous y a conduit?

— Un domestique qui m'a ramené d'Angleterre.

~ Ce domestique n'était-il pas un vieillard légèrement boiteux?

— - Je ne sais.

— Un vieillard boiteux? ditPrémitz en réfléchissant.

— N'avait-il pas l'habitude de vous appeler monsieur le comte?

— • Non, dit Charles.

™- IVÏonsieur le comte! répéta Prémitz comme s'il cherchait en lui-même des souvenirs dans toutes ces indications.

— Ce domestique ne s'appelait-il pas Louis?

— Louis Férët, s'écria Prémitz.

— Non, dit Charles... ce n'était pas Louis... — ^ D'où savez -vous ce nom? reprit la duchesse en regardant Prémitz.

— Oh! dit celui-ci troublé d'une manière inouie , continuez... je vous le dirai.

— Vous rappelez-vous, dit la duchesse, avoir été présenté à un monsieur qui vous fit beaucoup de caresses et qu'on appelait monseigneur?

— Non , madame , non , répondit Charles.

— Monseigneur! répéta Prémitz à voix basse ; oh ! c'est cela. Monseigneur.

— Permettez , s'écria le général , il y a un souvenir plus récent et qui peut tout éclairer : Te souviens -tu d'être arrivé à Rome avec un domestique dont on te sépara , d'avoir été mené devant un militaire qui te dit que tu étais Charles Dumont?...

Non , dit Charles , j'ai toujours porté ce

nom...

— Charles Dumont , répéta Prémitz... Charles Dumont... c'était donc là le nom... que vous dites à cet enfant. Et vous le laissâtes dans votre palais qui fut pillé le lendemain.

— D'où le savez- VOUS ? dit d'Aspert...

— Oh ! je vous le dirai , ajouta Prémitz qui était pâle, je vous le dirai, continuez...

— Enfin, dit d'Aspert, te souviens-tu qu'un sergent nommé Bazile, vint te chercher...

— Oui, dit Charles... Un sergent me trouva sur la porte de votre palais... Je m'y vois encore assis, pleurant et vous appelant, car mon père... ou celui qui se disait tel , m'avait dit que vous m'accueilleriez comme un fils.

— Pourquoi doutes-tu dit d'Aspert que ce fut ton père...

— Parce que l'on a voulu m'en faire douter. Tandis que j'étais en Angleterre, on me disait : Ton père est prisonnier et tu ne peux le voir. Puis il partit sans m'emmener ; puis il écrivit qu'on me conduisît près de lui , je n'y arrivai que quelques jours avant sa mort... A peine l'ai-je connu, et s'il faut tout vous dire, une fois que j'ai été amené à douter qu'il fût mon père... son abandon et vos soins m'ont fait

croire que je vous devais plus que ma fortune.

— Et qui t'a amené à ce doute, dit d'Aspert. Charles devint pâle et froid. La nuit terrible

où Henriette lui jeta ce doute sembla se dresser devant lui.

— Nous nous écartons de la question, dit Prémitz. Monsieur, ici présent, est bien celui qu'il paraît être. Il est véritablement Charles Dumont. Vous ne pouvez en douter, madame...

— Et pourquoi ? dit la duchesse.

— Parce que, dit Prémitz en l'entraînant dans un coin et en lui parlant d'une voix basse et altérée , parce qu'il ne se rappelle pas que c'était sa mère qu'il allait retrouver à Rome, et non point son père; parce qu'il n'a pas gardé le portrait que cette mère lui donna, parce qu'il ne sait pas le nom de Louis Féret qui l'accompagnait, parce qu'il ne se souvient pas qu'une femme, qui était belle alors de la beauté des anges , lui dit, en lui attachant ce portrait au cou et avec une expression singulière : Charles vous direz au

gentilhomme, chez qui l'on ^a vous mener : Aimez-moi pour l'amour de celte dame...

— Grand Dieu! dit la duchesse...

— Madame, reprit-il tout haut, ce jeune homme n'est pas votre fils. Qu'on l'emmène...

— Où donc? s'écria le général.

■ — Mais, reprit Prémitz amèrement , dans un appartementd'où vous ne puissez le faire évader.

— Monsieur, s'écria le général , tout n'est pas fini ;. madame , reprit-il en s'adressant à la duchesse, si Charles Dumont n'est pas celui que nous voulions retrouver, il ne m'en est pas moins cher... Sauvez-le à quelque titre que ce soit. J'ai le droit de vous le demander.

7— Le droit! dit Prémitz, est-ce parce que vous avez livré l'autre aux chances de la misère et de la mort?.,

— Ge droit, monsieur, dit d'Aspert, vient de ma fidélité à garder un secret qui fait aujourd'hui votre fortune à vous, monsieur, quiallezétre le gendre de madame.

— Oh! reprit Prémitz , qu'une joie indicible et sombre agitait... soh gendre ! Non... non... mieux que cela.

— Et quoi donc ?.. s'écria d'Aspert.

— Rien... rien... dit Prémitz... Qu'on emmène ce jeune homme.

— Vous le pouvez, dit d'Aspert, mais ce ne sera pas impunément... Je parlerai, je vous le jure, et tout cet échafaudage de grandeur s'écroulera devant un mot.

— Le feriez-vous! dit Prémitz avec une expression féroce de haine...

— Oui, monsieur, pour le sauver, je dirai, tout et je le dirai à celui qui peut tous vous rejeter dans la boue d'où vous voulez sortir.

Prémitz changea soudainement de physionomie et reprit doucement...

— Si c'est ainsi... je préviendrai votre indiscrétion. . je ferai ce que je ne voulais pas.

Il sonna , écrivit un mot et le remit à un

domestique. Un moment après, le lieutenant de gendarmerie entra suivi* de tous ses soldats.

— Arrêtez ces deux hommes , dit Prémitz , et qu'ils soient gardés à vue et séparément ; qu'ils ne puissent communiquer avec personne , qu'ils ne puissent ni écrire, ni parler à qui que ce soit.

Cet ordre surprit tellement le général, qu'il ne sut que dire : Charles voulut résister.

— Si vous voulez vous sauver tous deux, soyez calmes, dit Prémitz...

On les emmena...

— Et quels sont vos projets , s'écria la duchesse? en regardant Prémitz avec un effroi cruel.

— Je ne sais... Demain je vous les dirai... Demain... Oh!... voilà un avenir maintenant, s'écria-t-il en sortant.

En allant à l'appartement où on le conduisait , Charles traversa la chambre où était Henriette.

— OÙ est mon mari ? dit-elle.

— Arrêté, répondit un gendarme.

Charles ne répondit pas, on l'avait bâillonné.

Hlénoiuttifut.

Prémitz était rentré dans son appartement. Il s'était assis devant une table et méditait; un seul projet lui revenait sarjs cesse, celui d'accomplir le premier dessein de madame d'Avarenne; c'était celui qui l'avait d'abord frappé d'une joie si subite. Mais Prémitz était trop prudent pour ne pas se garder de le discuter longuement avec lui-même. Il était si magnifique ce projet ! Quel avenir ! L'imagination de Prémitz se perdait dans l'élévation de sa fortune; mais pour réussir,, il fallait le silence de d'Aspert , et ce silence ,»comment l'acheter? Par la grâce de Du-.

mont, c'était facile. Mais était-ce*un sûr moyen? d'Aspert se tairait-il toujours? Oh! si d'Aspert était mort! s'il mourait! Prémitz y pensa; il y pensa long-temps. Cependant quelque chose se dressait devant lui qui l'arrêtait. Il y avait à côté du nom de d'Aspert un titre si sacré même pour un ambitieux. Si quelqu'un eût pu voir Prémitz, à cette heure, tantôt le visage rayon- *nant de joie, tantôt l'air sombre et résolu, . se levant pour accomplir sa résolution , puis restant immobile comme si une main invisible l'eût arrêté, puis retombant sur son siège comme accablé par une force supérieure, il eût reconnu la discussion infernale qui précède un crime. Alors l'avenir ne lui souriait plus, car il fallait

passer par un parricide pour y arriver ; alors le

* passé lui revenait en mémoire,- et Prémitz en

paraissait si épouvanté, qu'ildevait y avoir aussi

un crime affreux dans ce passé. Il s'y était sans

doute ^arrêté , car il était devenu tremblant et

pâle lorsque la porte de son appartements' ouvrit.

— C'est moi, dit Lussay, ^

— Vous! S'écria Prémitz surpris inopinément

dans ses pensées, vous, le père d'Henriette.... vous , que me voulez-vous ?

D'où vient que Prémitz pensait à Henriette ?

— Je veux vous parler de ma fille.

— D'elle.... à moi, et pourquoi?

— Oh ! parce qu'il faut que vous sachiez une découverte que j'ai faite.

— Je ne veux pas.... je ne veux pas la savoir.... g

— Asseyez-vous et écoutez-moi , dit Lussay en levant la main et d'une voix de commandement irrésistible.

— Monsieur, dit Prémitz, je n'ai pas le loisir de vous entendre.

: — Asseyez-vous, répéta Lussay en le regardant comme une béte fauve qui va s'élancer sur sa proie.

Prémitz détourna les yeux et s'assit.

— Regardez-moi , dit Lussay.

Prémitz s'agita comme un homme qui veut échapper à un lien qui l'enchaîne.

— Regardez-moi , reprit Lussay.

Prémitz le regarda.

38o LE MAGNÉTISEUR.

— Vous ne savez pas , dit le vieillard , que j'ai découvert un grand secret magnétique.

— Enfantillage! dit Prémitz en balbutiant.

— Vous mentez.... et vous avez peur, dit Lussay.

— Monsieur.... finissons cette comédie.... je ne crois pas.

— Vous mentez encore... vous devez croire... vous qui avez eu la puissance de donner un ^j^ sommeil aussi lourd que la mort. *'

— Monsieur... monsieur, dit Prémitz qui se . débattait sous le remords ou sous le pouvoir de Lussay , je ne suis pas ici pour vous servir d'expérience.

— Au contraire, dit Lussay, je vais vous montrer une chose inouie. C'est que l'homme expérimenté dont le pouvoir semble irrésistible sur tous, n'est qu'un jouet entre les mains de celui qui l'a deviné. Vous avez dit à une femme folle : Souvenez-vous... et elle s'est souvenue; vous avez dit à une jeune fille : Dormez, et elle a dormi.

— Qu'importe dit Prémitz en se soulevant

par un mouvement violent , qu'importe ce que j'ai fait!

— Eh bien ! moi , s'écria Lussay en lui portant la main au front, je vous dis : Dormez , et souvenez-vous.

Préinitz retomba sur son fauteuil, immobile, les yeux fixes et ouverts. Le magnétiseur était vaincu. Lussay s'assit devant lui et le regarda long-temps. Il riait à voix basse. Cétait le rire d'un cannibale qui tient sa victime. Il se rassasiait du plaisir de le dévorer des yeux. Enfin , après une demi-heurede cette contemplation, il lui dit:

— Faites appeler le général d'Aspert et Charles.

— Ils sont arrêtés, dit Prémitz qu'on eût pu croire éveillé si ce n'eût été la fixité effrayante de ses regards.

— Ecrivez qu'on les mette en liberté , et qu'ils viennent ici.

Prémitz écrivit , mais sans porter les yeux sur le papier. Lussay appela un domestique, lui remit l'ordre pour le lieutenant et lui commanda de faire avertir Henriette et la duchesse. Puis il se replaça devant Prémitz, le tenantpour kinsi

38>i LE MAGNÉTISEUR.

dire enchaîné au bout de son regard. Bientôt tout le monde arriva. Ce fut une singulière surprise pour tous que l'état de Prémitz. et l'expression farouche de Lussay. Le premier ne s'aperçut pas qu'on était entré. Lussay montra du doigt des sièges. On se regardait avec épouvante. La duchesse appela Prémitz.

— Il n'entend plus que son juge , reprit Lussay.

Puis il fit signe à Henriette de s'approcher; il prit sa main , et la mettant dans celle de Prémitz, il étendit ses bras dé l'un à l'autre comme pour faire passer de Prémitz à Henriette le charme fatal dont celui-ci était accablé. A ce contact, tous deux tremblèrent, et Henriette, frappée à son tour de terreur, tomba à genoux.

— Connais-tu cette femme ? dit Lussay.

— Je la connais...

— N'a-t-elle pas subi l'infamie d'un grand crime ?

— Oui , dit Prémitz.

— Dis-nous ce crime.

Prémitz se roula dans son faute\iil en laissât *

échapper de sourds gémissemens. Il ne répondit pas.

— Dis-nous ce crime, répéta Lussay d'une voix tonnante.

— Ce crime, dit Prémitz dont tout le corps vibrait, c'est un inceste.

A ce mot, chacun demeura anéanti. Charles et Henriette sentirent que l'heure de la vérité était venue. On avait laissé à Charles ses chaînes et son haillon, sans cela il eût crié grâce ou . brisé la tète de Prémitz. D'Aspert écouta sans pouvoir s'expliquer sa terreur; la duchesse regarda tout le monde pour chercher à deviner à qui s'appliquait ce mot, ce mot qui l'avait déjà frappée , elle qui avait été amenée à promettre sa fille à Prémitz. Quant à Lussay, il demeura immobile : un inceste, pensa-t-il, ce n'est pas cela...

— Réponds , cria-t-il avec rage , quel est ce crime?

— Un inceste, répéta Prémitz.

— Et comment s'est-il accompli?

— Par le crime du fils.

— Grâce! grâce! cria Henriette en tombant tout à fait par terre, mon père... assez, assez.

Charles brisa son bâillon dans ses dents et ses chaînes dans ses mains; il voulut s'élancer sur Prémitz ; mais Lussay le prévint.

— Ce n'est donc pas toi, s'écria-t-il, qui as abusé de ton infernale puissance contre elle.

— C'est moi , dit Prémitz.

— Toi... reprit Lussay, qui es-tu donc pour t'accuser d'inceste ?

— Le fils de Jean d'Aspert et de la duchesse d'Avarenne.

— N'importe, dit Lussay.

Et d'un coup de poignard il étendit Prémitz à côté d'Henriette.

Trois ans après, dans une petite ville de l'Amérique, on célébra le mariage de Charles^Dumont et de la veuve du lieutenant-général comte d'Aspert. Lussay était mort dans cette ville un

an avant ce mariage.

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