‹ Le magnétiseurChapitre 6 sur 7 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

— Oh! lui dit Charles, j'ai eu peur; il m'a semblé que tu ne viendrais pas. *"

Et en parlant, sa voix tremblante et entrecoupée annonçait tout le trouble qu'il avait éprouvé Henriette voulut le consoler :

— Je te l'avais promis , dit-elle en baissant la -QP^ voix.

— Il y a si long-temps que tu me l'as promis... si long-temps; mais te voilà... oui, te voilà, te voilà !

Pendant ce temps, ils étaient entrés dans le salon. Henriette s'était assise dans un de ses larges fauteuils que je vous ai dépeints. Oui, c'estlà qu'elle était, svelte et souple, dessinée par sa robe blanche sur ce fonds sombre de velours; et lui, Charles, s'était mis à genoux devantelle, et l'adorant du regard , il répétait en baisant ses blanches mains et ses genoux :

— Oui , c*est toi.... c'est tbi , te voilà. Comme si une absence longue ou fatale les

eût séparés.

Henriette le regardait en souriant. Gomment.»

LE MAGNÉTISEURc l'jS

se défendre du bonheur qu'on donné! n'estce pas le plus séduisant de tous les triomphes ?

— Allons, lui dit-elle, Charles, calmez-vous, asseyez-vous ici.

— Oh! non, lui dit-il, non , laisse-moi te regarder, laisse-moi te voir. Sais-tu que voilà longtemps que je ne t'ai vue ni entendue?... Oh! que tu es belle !

— Je t'en prie, Charles, pas ainsi, ne me parle pas ainsi... voyons, tais-toi.

Et à ce mot elle lui mit la main sur les yeux. Que lui disaient ces yeux?

— Henriette î reprit Charles , Henriette ! Henriette î

Lui jetant son nom comme une invocation , et à chaque fois donnant à ce nom une expression indicible de délire , d'amour , de prière. ♦

— Eh bien 1 lui dit Henriette... Charles... oui,

je t'aime... je t'aime... Allons, écoute-moi, causons.

Causons! Oh! que l'abbé d'Olivet aurait bien voulu savoir cet entretien , pour faire son Dictionnaire des synonimes, où il s'évertue à marquer la nuance de chaque mot! car, voilà deux personnes qui se parlent et se répondent , et qui ne causent pas.

— Non, dit Charles, non, pas encore. Je t'écouterais mal; je ne te comprendrais pas. Laisse-moi te regarder... laisse-moi te voir longtemps, toujours!

Il avait alors croisé ses bras sur les genoux d'Henriette, sa poitrine s'y appuyait aussi, et, ainsi placé devant elle, il la regardait de bas en haut, tandis qu'Henriette, penchée en arrière sur son fauteuil, la tête penchée sur sa main , se livrait doucement à cette brûlante contemplation qui la pénétrait. Un long silence s'établit entr'eux, silence pendant lequel, les yeux attachés l'un sur l'autre, ils sentaient leur âme se

LE MAGN]ÉTISEUR. 1^'^

fondre sous le rayon de leurs regards; c'était un charme inoui qui se versait de l'un à l'autre un torrent de joie ineffable où se perdrait la vie s'il ne débordait enfin ; mais l'âme trop pleine s'y refuse, il se répand au dehors et la soulage par des paroles et des soupirs.

— Henriette ! dit Charles avec un frémissement de tout son corps.

— Charles ! répondit-elle en laissant ses paupières s'abaisser sur ses yeux et en arrachant un long soupir de sa poitrine.

— Henriette ! reprit-il avec cet accent qui fait d'un mot plus qu'un discours , plus que des sermens et des transports.

Henriette pa^sa la main sur ses yeux et se leva soudainement.

— • Non! dit-elle en appuyant ses deux mains sur le front de Charles qui était resté à genoux et qui l'entourait de ses bras ; non ! je suis une folle... tu es fou... va-t-en, va-t-en... demain,., demain... je te reverrai.

Et en parlant ainsi, sçs dents claquaient , ses genoux faiblissaient.

— Écoute, dit Charles, tu m'aimes!

Elle ne répondit pas ; tout son être répondait pour elle.

— Tu m'aimes !... tu m'appiartiens !

— Oh! s'écria Henriette en se dégageant... tais-toi... Elle porta autour d'elle un long regard troublé, et, ne voyant que la solitude de ce vaste salon , que la faible luriiière d'une bougie, elle reprit : Va-t-en ! va-t-en ! nous nous perdons !

— Oh! tu m'aimes donc? lui dit-il en se levant et en la pressant dans ses bras.

— Oh ! mon Dieu ! dit-elle ei^ détournant sa tête, laisse-moi! je t'en supplie, laisse-moi!

Et comme il l'étreignait sur son cœur :

— Oh ! tu me fais mal !

Il pressa de ses lèvres cette bouche qui frémissait en parlant.

LE MAGNÉTISEUR. a 79

Elle s'échappa comme si un fer rouge l'eût brûlée et s'écria avec désespoir ;

— Oh ! vous êtes sans pitié !

Charles voulut se rapprocher.

— Jamais!... jamais... dit-elle en opposant ses bras délicats aux bras de fer de son amant. Oh! écoute-moi!... écoute-moi!... tu m'aimes... n'est-ce pas? eh bien! ne me déshonore pas, ne me fais pas mourir!...

Et , comme Charles la laissa échapper , elle murmura sourdement :

— Oui....va-t-en, laisse-moi.... oui, tu m'aimes.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains. Elle se mit à pleurer.

— Oui , je t'aime! moi, lui dit Charles la voix altérée... oui, je t'aime!... mais toi?

— Oh ! moi ! dit-elle en levant au ciel ses yeux baignés de larmes; oh! moi! je ne t'aime pas , n'est-ce pas?

a8o LE MAGNÉTISEUR.

— Que sais -je ? dit Charles avec colère e,%Â désespoir.

— Il ne le sait pas, mon Dieu ! répondit-elle avec des sanglots amers.

— Non , dit Charles avec un transport impitoyable, non, je ne le sais pas... vous me le dites... je l'ai cru... je ne le crois plus... non, vous ne m'aimez pas! non! non ! non ! répétait-il presque avec fureur. >

— Et que veux-tu pour le croire? lui dit Henriette en le regardant d'un air égaré, que je me donne à toi? le veux-tu?... eh bien , soit!... j'en aeviendrai folle ! j'en deviendrai folle! j'en mourrai!... oui, vois-tu, demain je serai folle ou je

mourrai; mais si tu le veux si tu le veux.

Et des sanglots convulsifs arrêtèrent sa voix.

Charles retomba à genoux devant elle.

— Henriette! lui dit-il, tu pleures! tu pleures ! grâce! oh ! grâce! Que veux-tu de moi ? ma vie... mon honneur... un crime? parle, je te donnerai tout... si j'avais un monde à te sacrifier, je le

LIÎ MAGNÉTISÏÏUR. 28 1

briserais à tes pieds. Henriette! oh! ne te détourne pas, car je t'aime... je t'aime... Ah! dismoi que tu m'aimes ! que tu me pardonnes!

Henriette, plus calme , lui tendit la main.

— Oui, je t'aime! lui dit-elle.

Puis à son touï* prenant les mains de Charles dans les siennes, elle ajouta avec une tristesse enivrante :

— Et crois-moi, mon Charles... crois-moi... si je te refuse, ce n'est pas que je craigne que tu me trompes, que tu m'oublies ! oh non î tu m'aimes mieux que cela, n'est-ce pas?... mais,

vois-tu nous serions malheureux... je te le

jure, nous serions malheureux.

— Toi! n'est-ce pas? dit Charles en continuant son reproche, mais d'un ton si doux qu'il faisait pitié. Toi, tu serais malheureuse!... Tu m'aimes; mais ce n'est pas de l'amour que j'ai.

— Ah! ne parle pas ainsi, répondit Henriette en lui caressant le front de sa main brûlante:

crois-tu qu'il ne me faille pas du courage pour te résister... crois-tu que je n'aie que loi à combattre?

— Oh! dit Charles d'une voix oùl'amour suppliant semblait moins dangereux, tu as donc compris ce que je souffre?

-;- Tiens , lui dit-elle en prenant sa main , sens mon cœur.

Et elle plaça cette main sur ce cœur qui bondissait. Imprudente! qui se fiait à cette première lassitude du combat, croyant qu'aucun transport ne se réveillerait. Ce cœur battait à coups pressés. Charles, attirant doucement Henriette dans ses bras , appuya sa poitrine sur la sienne et lui dit tout bas :

— Oh! laisse-le-moi sentir ainsi.

Puis il chercha ses lèvres. Henriette s'abandonna un moment.... Alors, troublée jusqu'à l'âme, elle raidit ses bras contre la poitrine de Charles pour sortir du lien qui l'enchaînait à lui; mais elle ne put se détacher de ce

baiser... ses forces s'y perdirent, ses bras tombèrent comme morts. Charles l'enleva hors de la clarté du salon. Henriette pencha sa tête sur son épaule , comme une fleur brisée et défaillante, et sa voix mourante murmura ces mots sourds et entrecoupés lorsqu'ils passèrent la porte du boudoir :

— Oh! c'est la mort! Charles, c'est la mort!

Mais il ne l'entendit pas ! ou , s'il l'eût entendue, eût-il cru à cette parole, et, lors même qu'il eût pu la croire, qu'importait? n'y a-t-il pas un moment dans l'amour où rien n'est un obstacle. Est-ce que la mort est un effroi qui ait jamais arrêté une passion?

Puis un moment après ils étaient dans la même position qu'en entrant dans le salon : lui à genoux devant elle, elle assise dans le fauteuil, le corps droit, l'œil fixe , les mains dans les mains de Charles qu'elle ne sentait pas. A quoi pensaitelle?... ou même pensait-elle? avait-elle idée de ce qui s'était passé?... était-ce peur, reinords?.. Charles la regardait sans oser lui parler.

a8/j LE MAGNÉTISEUR.

Un bruit soudain résonna à cet instant au dessus de leurs têtes : c'étaient des coups répétés frappés avec une canne sur le plancher... A ce bruit, Henriette se leva, son visage sembla s'éclairer d'un horrible souvenir; elle poussa un cri sourd et déchiré, et, baissant ses yeux hagards sur le front de Charles, elle lui dit :

— Entends-tu?.. C'est ton père!

Elle venait de voir son crime , et de le voir aussi épouvantable qu'il pouvait l'être. Le re • mords lui avait fait une certitude d'un doute; et elle subit ce besoin inconcevable et inévitable de la douleur de l'aggraver jusqu'à l'extrême. Qui sait s'il n'y eut pas aussi dans ce cri cet instinct de l'orgueil humain qui égare les âmes fortes- et qui les fait répugner aux choses ordinaires. Avec ce mot, Henriette arrachait sa faute à sa vulgarité, elle en faisait un inceste.

Cependant Henriette demeurait immobile. Le bruit recommença.

— C'est le général! dit Charles.

— C'est ton père! te dis-je , reprit Henriette... ton père qui va me demander... qui tu es...

— Qui je suis? s'écria Charles qui croyait que la raison d'Henriette s'égarait.

— Oui, dit Henriette dont véritablement la tête était perdue, oui, qui tu es; il va me demander si tu es son fils; que veux-tu que je lui réponde?...

— Henriette ! Henriette! cria Charles en cherchant à la retenir.

— Veux-tu que je lui réponde que tu es mon amant ?

— Oh! plus bas, Henriette, plus bas... tu te perds.

Henriette le regarda avec un sublime mépris.

— Je me perds! lui dit -elle; vous êtes un lâche !...

Charles pâlit , non pas de l'injure , mais de l'exaltation d'Henriette.

— Je me perds ! disait-elle en se frappant la tète avec désespoir, je me perds!., mais je suis perdue ! monsieur.

— Ah! reprit Charles en joignant les mains ; plus bas... plus bas.

— Et si je veux qu'il m'entende? si je veux qu'il me tue? mais... je n'ai pas peur de mourir,

moi. . '1ssÊÊ'**'iÊÊÊk'

Le bruit reprit plus impatient, plus impératif.

— Oh ! malheur sur nous , s'écria Charles , malheur sur nous !

• — Eh bien ! lui dit Henriette éperdue , tuemoi... toi plutôt que lui... je l'aime mieux... tu vois bien que je t'aime encore...

Le bruit redoubla.

— Oh ! s'écria-t-elle , tu vois bien qu'il va venir et qu'il me tuera !

— Oh ! s'écria Charles hors de lui , qu'il ne vienne pas... mon Dieu! qu'il ne vienne pas...

• — Tu Je tuerais? s'écria Henriette en se relevant et dominée à son tour par l'effroyable expression du visage de Charles.

— Je ne sais pas , répondit-il; mais je ne veux pas que tu meures.

— Eh bien ! dit Henriette qui trembla d'épouvante et devant qui se déroula une si fatale série de crimes quWle en frémit encore plus que du crime accompli... reste, j'y vais.

— En cet état ? dit Charles en l'arrêtant , en cet état ? Et que lui diras-tu ?

— Je lui dirai... que sais-je ?...

Ce bruit terrible , ce bruit fatal se fit encore entendre.

— Mais que veux-tu que je lui dise? s'écria Henriette.

Charles s'arrêta ; une résolution soudaine s'empara de lui- Il dit à Henriette :

— Reste... reste... je vais monter, moi. Et il s'élança hors du salon.

Bientôt il redescendit.

— Henriette, lui dit-il, rentre chez toi; je lui ai dit que tu m'avais parlé de ma naissance, que je m'étais emporté, que je t'avais répondu avec colère et presque offensé, que de là était venu un entretien si animé, que nous n'avions pas pris garde d'abord au bruit qu'il avait fait.

— Je vous remercie, répondit Henriette, de lui avoir menti pour nous deux; je ne l'aurais pas pu.

— Henriette, lui dit Charles, quand te reverrai-je ?

— Jamais, dit-elle en s'enfuyant.

Ce serment devait-il s'accomplir mieux qu'un autre? peut-être oui; on ne le croira pas, sans doute. Combien n'y a-t-il pas de gens qui, après avoir lu ce chapitre, que de femmes surtout qui rejetteront ce livre avec dédain eir disant que cette Henriette est une dévergondée dont une femme honnête ne doit pas savoir l'infâme conduite; combien qui ne peuvent arguer de leur

5le mvgnêtiseur. -iSg

sagesse, s'indigneront de la cause de sa laihlesse, et la trouveront dégradante?

Eh ! là, là, ne condamnez pas si vite cette femme d'être femme. Vous qui prétendez que votre défaite ne vient que d'un dévouement absolu à l'amour de votre amant , et qui , sur cette donnée, prenez ensuite en toute sûreté de conscience les plaisirs de l'amour, tant qu'il dure , je vous estime moins que mon Henriette. Celle-là ne s'est pas dit: — Maintenant quec'est fini, maintenant que je suis coupable par une raison sublime et délicate, à moi les bénéfices grossiers de ma faute; il n'en sera ni plus ni moins. Oh! non! elle a eu des sens, mais elle a un cœur , une raison , une conscience , plus haut placés que les vôtres. Dès que sa volonté lui revient, elle lui revient honnête, pure; elle ne comjfi-end pas qu'il faille continuer une faute parce (fuelle a été faite; elle a un véritable remords.

Après cette apostrophe au plus grand noni- II . 19

bre des femmes, il faut que je me mette à genoux et que je demande pardon. Pardon à celles qui aiment assez pour tout sacrifier à leur amour, fortune, position, respect du monde, famille ; celles-là ont compris l'amour comme le seul bien de la terre. Qui peut dire que le salut d'im faquin ou l'invitation d'une bégueule valent ce qu'elles ont préféré? Pardon à celles pour qui ce sentiment a été une vengeance. Se voir insultée, méprisée, torturée, parl'abaudon d'un mari et lui rendre tout ce qu'on peut d'insulte, de mépris, de tortures, c'est une justice que les maris infâmes trouvent seuls coupable. Pardon à celles qui, avec moins d'énergie, ont demandé à l'amour une consolation pour les mêmes peines. Si c'dst un crime, il faut tuer une femme le lendemain du jour où son mari la trahit; ce sera moins barbare que de la condamner à pleurer éternellement sans une main pour essuyer ses larmes. Que les législateurs, qui ont détruit les vœux éternels des religieuses, disent si ce n'est, parce que la nature humaine n'esl

pas capable de vivre ainsi sevrée de tous sentimens qui lui répondent. Pourquoi imposent-ils plus à la femme qui perd ces sentimens qu'à celle qui ne les a jamais possédés? Du côté des femmes mariées il y a du moins un contrat brisé par celui qui l'a souscrit , tandis que de l'autre il n'y a que dégoût de ce qu'on a d'abord voulu. Jésus-Christ n'est pas infidèle à ses épouses. Ce qui me paraît odieux, ce sont les femmes qui profitent de leur mari comme si elles étaient sages et qui jouissent de leur amant en tout honneur. Impudentes bégueules sans pardon ni pitié pour celles qui n'ont ni leur astuce ni leur hypocrisie! et qui s'arment contre elles d'un mari trop timide pour risquer un scandale, trop honnête homme pour jeter le reflet de leur infamie sur une famille, ou trop pitoyable pour les réduire à cette situation de solitude et de déshonneur dont elles accablent les autres. Mé- • pris à celles-là! Quant à Henriette, voici ce qu'elle fit : le matin de cette même nuit, un domestique remit à Charles la lettre suivante :

CrUtt.

« Charles,

« Vous êtes mon amant. Voilà le premier mot « qu'il me fallait écrire daps la ^ seule lettre que « vous recevrez de moi. Ce mot doit être mon « châtiment : il est juste qu'un homme ait en ' sçyj. pouvoir la preuve de mon crime, qu'il « puisse s'en armer contre moi, me perdre et « me livrer àj'infamie, sans qu'il me reste un

294 lE MA-GNÉTISECK.

« seul refuge pour y échapper, sans que je « puisse lui dire impudemment à la face : Vous « avez menti. Ceci est écrit de ma main, signé « de ma main : vous êtes mon amant. Maince tenant , à cet homme ainsi possesseur de mon « déshonneur, je dois dire encore : Je ne veux « plus que vous me parliez , je ne veux pas que « vous m'écriviez; si vous l'essayez, je dirai à « d'autres qu'à vous : Charles est mon amant. « Pour vous prouver que je ne suis pas folle,. <f voici mes raisons. Si jaanais une femme a eu « des devoirs, c'est moij si jamais femme les a « indignement méconnus , c^st moi. Je vous ai

ce aime, je vous aime encore , vous voyez que je . ne joue pas sur les mots, mais ce n'est pas d/"-» ce cela que je. m'accuse. Je vous ai appartenu, 1 ce c'est ma faute ,tc'est,ïnon cririni'^'feoi , à moi ce toute seule. La première fois que vous m'avez '< dit : Je t'aime , j'ai senti tout moi s!élancer vers ' ce VOUS, j'ai été p^ise d'un. bonheur qei m'a sejpré ce le cœur et obscurci la vue. J'aurais donné ma « vie pour ètreiljbre) pure, efc vous dire: Me

M' MAGNÉTISEUn. ^QD

« voilà. C'est parce que j'eus ce désir, que, dégagée « de votre présence , j,'ai senti que j'étais perdue « si je vous revoyais; je vous ai fui; un hasard « m'a rejetée sous le charme de notre amour, ce « hasard, je ne m'en fais pas une excuse, car je « l'ai accepté avec joie, je le sens maintenant « que je sais mieux ce que j'ai fait ; ce hasard , « il m'a semblé accompagné de circonstances « qui devaient me mettre à l'abri de toute iai- « blesse, et sous ce bouclier j'ai espéré sentir « encore sans danger, le charme de vous voir, « de vous entendre, de sentir vos yeux sur les « miens; j'ai voulu goûter. les félicités innocentes « d'un amour coupable. Ceci est vrai, je l'ai esiT péré, je l'ai désiré, j'ai choisi, dans le tumulte « de mes désirs , ce qui, dans les préjugés vulgai- « res, ne souille pas. Voilà ce qui est mon crime, « voilà ce qui est cause que c'est justice que vous « ayez fait de moi votre maîtresse. Maintenant, « >ous pourrez me dire : Le crime est accompli, « ce qui est* ne peut être effacé, il y a écrit sur <f votre front le mot adultère; goûtons au moins

« les joies de nqtm ^éshoniieiir. Tous les « hommes disent cela en termes assez adroits (f pour persuader les femmes ; et Dieu sait, si « vous veniez me le dire, si vous mettiez votre « vie et votre bonheur à cette condition , qu'il « faut que je sois sans cesse ce que j'ai été une « fois, Dieu sait si je ne vous céderais pas. Je vous « ai dit que je vous aimais encore. Vous voilà bien « fort, n'est-cepas?vous voilà vousdigant en vous « même : C'est le premier transport d'un remords « insensé : je ne le heurterai pas de front, j'at- « tendrai ; mon désespoir sera ma première élo- « quence, elle ne pourra me voir souffrir sans « pitie ; et c.ela est vraf^ monsieur, vous avez « raison , vos sollicitations me seraient un mal- ( heur, et je ne dirais pas à mon mari pour m'en " défendre : Charles est mon amant ; non mon- « sieur, je ne le ferais pas. J'ai menti quand j'ai dit « que je le ferais. Sous le prétexte de défendre « ce reste d'honneur que je me suis créé en « ïï,ie décidant à ne plus vous voir, je n'irai «pas dire à cet homme, dont la confiance eu

LE affGNÉTÎSElIR. 297

moi a été si sincère, et qui me remerciait hier encore de son bonheur, je n'irai pas lui dire: Vous êtes un époux déshonoré... je n'irai pas faire pleurer, autour du lit où il gagne lentement sa mort, mon désespoir parricide ; et en vérité chaque minute qui lui reste à vivre, ne vaut-elle pas que je descende à l'infamie de le tromper? n'est-ce pas le juste supplice qui m'attend , d'être obligée de lui sourire , de lui parler reconnaissance et dévouement, quand il n'y aura en moi qu'ingratitude et trahison? La vanité de ne pas être une coupable endurcie sera-t-elle assez forte pour me donner le courage de réveiller ce noble vieillard de sa confiance et pour lui crier adultère et infamie dans votre maison? Me reste-t-il quelque chose qui vaille une larme de cet honnête homme? Non, non, mille fois non. Voyez-vous, Charles, il faut le. tromper; mais il ne faut plus me parler ni.mevoir. Vous n^y souscrirez pas; mon Dieu ! me comprendrez vous enfin? il faut que nous soyons morts l'un à l'autre. Oh! ne voyez-vous

« pas que je mens depuis que j'ai commencé cette « lefitre, quf'il y a un être infernal assis de Fautre « côté de ma table, et qui me montre du doigt le « véritable mot qu'il faut écrire? ne voyez-vous M pas qiaejiC tourne tout autour, que je cherche « des raisoîisqui ne vous persuadentpasPlSe vous ff rappelez- vous rien, ou m'avez-vous crue folle <( (^andj'ai poussé ce cri qui vous a épouvanté, « ou vous étes-vous mépris au véritable sens de <ç ce. mot?.. Mon Dieu ! je vous dis que je n'ose « pas.w il me semble que ce mot écrit , va écla- « ter comme la foudre en cette maison... J'ai «ipeur ! j'ai peur! On me l'a pourtant jeté au « visage et vous me l'avez répété... mais il n'était « pas vrai.... maintenant il l'est; ô)h ! si je ne me « défais de cette pensée, je deviendrai folle; il «fait nuit, je suis seule dans ma chambre, je « regarde autour de moi... il me semble qu'il y a co des- êtres invisibles qui me tordentles cheveux « =etme serrent la gorge, quelqu'un d'eux vame f( parler, il va me crier... la vérité... Non, nfton « Dieu! non, ce n'est pas vrai... faites que cela

LE MAGKKTISJSUB. '99

« ne soit pas... Charles, on fa appelé bâtard... si tu « l'étais , devine ton père... oh tu me comprends « enfin. Miséricorde du Ciel ! protégez-moi ; et « tu veux, Charles, que je te revoie, que je me « redonne à toi, que j e te parle ! Oh ! c'est affreux. « Jamais, vois-tu! jamais...! tu es heureux, tu « peux mourir... moi, il faut que je vive , j'ai un <i père et un enfant. Sais-tu que ma vie est une « abominable destinée... qu'elle est suspendue « entre deux incestes...? sais-tu bien que je ne « sais pas s'ils ne sont pas vrais tous deux? Tiens, « je te mens à chaque ligne; sais-tu pourquoi je « veux vivre.. .ce n'est ni pour mon père ni pour ce mon enfant... c'est pour me repentir... si Dieu (■< existe, il fautque j'aie beaucoup souffert pour <( qu'il me pardonne... et si l'enfer... venait avec « ses tortures infinies, ses rires extravagans, « ses flammes

« Monsieur,

« Il fait grand jour, j'ai trouvé cette lettre « écrite sur ma table. Au dernier mot tracé , je

3oO LE MAGNÉTISEUR.

« me rappelle que j'ai cru voir des spectres au- « tour de moi et entendre leurs gémissemens , « je suis tombée sur le parquet d'où je viens de « me relever... Je vous envoie cette lettre, si elle (' ne vous fait horreur, qu'elle vous fasse pitié! Adieu.

Henriette

IDisfepoir.

Charles avait reçu cette lettre après une nuit passée dans d'horribles angoisses. Les derniers mots prononcés par Henriette, son délire, lui étaient restés comme un avertissement de malheur. Quand il reçut le billet qu'elle lui envoyait , une épouvante nouvelle s'empara de lui ; en lisant toute la partie de cette lettre écrite dans la nuit , il avait frémi de voir la raison d'Henriette égarée, perdue. Il avait fait plus attention au désordre des idées^qu'à ce qu'elles disaient. Mais lorsqu'il

3oa LE MAGIVÉTISEIJR.

eut achevé, et que dans les dernières lignes écrites, il vit que cette lettre avait été relue de sang-froid après un évanouissement ou un délire de plusieurs heures, et que rien n'en démentait les expressions, il regarda le vrai sens de cette lettre , et frémit à son tour. Les propos de madame d'Avarenne , les prédictions de la somnambule, le mot d'Aubert, se représentèrent à son esprit , et l'idée qu'il pouvait être le fils de d'Aspert s'empara de lui. Certes, à y regarder de près, le crime de Charles Dumont était le plus infâme. C'était, si je puis parler ainsi, le crime moral, celui pour lequel il lui avait fallu tout oublier des principes de l'honneur , que ce vieillard lavait adopté, l'avait nourri et fait entrerdans un état que son malheur d'orphelin lui eût peut-être à jamais fermé , qu'enfin il avait fait pour lui ce qu'il ne devait pas : et que lui avait profité de ce qu'il était devenu par ses bienfaits, pour porter le déshonneur dans sa maison. ]S 'était-ce pas là l'ingratitude dans ses plus honteuses conditions, le crime sans excuse?

lii bien ! l'homme, et je dis l'honnête homme de nos lois sociales, est ainsi fait, qu'il s'épouvante davantage des crimes créés par des mœurs, que des crimes naturels. L'ingratitude est un vice sovis quelque ciel qu'on vive et à quelque époque qu'on vive. L'inceste est le crime de quelques sociétés et des époques modernes. C'est un intérêt de bonnes mœurs qui l'a inspiré au législateur, et c'est parce qu'il est le fils de la loi que la loi s'est chargée de le punir, tandis que l'ingratitude est chose libre et dont on peut faire profit à son aise. Aussi Charles , si ce n'eut été que sa trahison vis-à-vis de son bienfaiteur , Charles eût bien éprouvé quelques remords; mais peut-être il eut fini par s'y habituer et par s'excuser, et sur l'exemple de tant d'autres, et aussi sur l'excès de sa passion.

Mais dès que le soupçon qu'il pouvait être le fils de d'Aspert, soupçon qui détruisait la reconnaissance qu'il lui devait, puisque celui-ci n'avait fait qu'accomplir à son égard les devoirs vulgaires d'un père, dès que ce soupçon prit

3o4 l'E MAGNÉTISEUR.

quelque consistance dans son esprit, il n'eut plus assez d'épouvante pour son crime, assez de détesta tion contre lui-même. Ce grand mot inceste, si solennellement prononcé dans l'éducation de nos idées, si effroyablement flétri dans nos histoires, dans nos poèmes, au théâtre et au sermon, ce mot vint le terrasser et le dépouiller de toute défense. Il comprit, sans rien s'expliquer, sans rien discuter même, qu'il ne devait plus revoir Henriette ni lui parler. Il n'essaya pas d'argumenter contre le mot inceste. Le fils adoptif eût trouvé de bonnes raisons contre son bienfaiteur; le bâtard n'imagina pas qu'il y en eût une seule contre son père. C'est à nous à expliquer cette disposition du cœur humain. L'essaierons-nous? et ne nous en ferat^on pas un crime ? Voyons.

Ne pourrait-on pas dire qu'il y a dans tout homme un sens social par lequel il perçoit le bien et le mal qu'on fait à la société , dans toute l'étendue de ce mal ou de ce bien ? n'est-ce pas lui qui fait si saintement respecter les lois

LE MAGNÏTISEUIÎ . 3o5

basées sur de justes idées d'ordre et d'intérêt général, qui fait de l'adultère et de l'inceste de si grands crimes, quoique la nature humaine puisse les répudier? En effet, qu'importent l'inceste et l'adultère à la nature. Dira-t-on qu'ils sont crimes pour d'autres raisons que pour des raisons sociales? Mais l'alliance des parens offenset-elle autre chose que des moeurs écrites? et cela est si vrai que l'inceste a été plus large qu'il ne l'est aujourd'hui, qu'il y a eu l'inceste des alliés, qu'il existe encore i||fi^qu'on parle de le restreindre. Qu'est-ce que l'adultère? n'est-ce pas parce qu'il est un vol qu'on en fait un déshonneur? Tuez l'hérédité des noms et des j^iens; faites qu'on ne reçoive de son père, ni un nom à part, ni une fortune, et l'adultère, qui ne porte plus préjudice à personne, n'est plus un crime, il n'est plus une honte. .,Que pourrait-on conclure de ceci? c'est que c^ont les lois, ou plutôt les nécessités sociales, qui font la morale, ou du moins une bonne partie de la morale ; et que , par conseil. 20

3o6 LE MAGNÉTISEUR.

quent, c'est une œuvre difficile que de constater ces nécessités et de leur faire des lois pour les protéger. Je voudrais bien savoir si jamais ces messieurs de la chambre des députés ont pensé à tout cela. Ils peuvent répondre qu'ilsne * sont pas assez bétes pour cela; à quoi on pourrait répliquer quele plus ou le moins n'y fait rien, et qu'il faut autre chose que vivre de mauvaises-lois sociales pour se résoudre à les corriger. Charles était donc dans un étal de stupéfaction horrible. Tant q^ le crime lui parut certain, irrécusable, il n'éprouva qu'un besoin irraisonné de fuir, de se cacher à tous les yeux. Enfin le calme lui ramena le doute, et le doute fut une consolation; mais comment le faire cesser? comment s'éclairer sur son véritable état? qui fallait-il interroger ? D'Aspert? c'était la dernière des lâchetés. Henriette? il n'eût pas osé. Et puis l'issue pouvait être affreuse. Toute la joi^rnée se passa à prendre les résolutions les plœ, contraiijes; mais parmi tous les projets qui s'agitaient dans l'âme de Charles, celui de revoir

LE MAGNÉTISEUR. Soy

Henriette ne lui vint pas.' L'idée de son crime était trop flagrante; elle lui pesait trop encore pour qu'il pût avoir un pareil désir.

Il n'avait d'incertitude que sur la manière d^exécuter le devoir qu'il s'était imposé, celui d'éviter toutes relations avec Henriette.

Mais les plus misérables circonstances de la vie sont bien plus puissantes que les plus nobles sentimens. Comment quitter la forge? quel prétexte à un départ subit? L'explication qu'il avait donnée à d'Aspert de son entrevue avec Henriette lui offrait-elle une excuse raisonnable, et s'ill'alléguait, ne serait-ce pas d'Aspert lui-même qui chercherait un éclaircissement, et lui , Charles, pourrait-il s'irriter contre un père qui lui demanderait : Ètes-vous mon fils? Il en était là lorsqu'un domestique a int avec ces mots bien vulgaires et qui font descendre l'homme du faîte de ses idées pour le soumettre aux petites exigences du vivre:

— Monsieur, on a" servi, on vous attend pour se mettre à table.

3o8 LE MAGNÉTISEUR.

N'y pas aller sous prétexte d'indisposition c'était amener tout le monde chez lui, une heure après, c'était dire à d'Aspert: La scène d'hier a été plus grave qu'on ne vous a dit. Alors il vint à la pensée de Charles qu'Henriette avait sans doute pris pour elle cette excuse d'indisposition pour ne pas descendre; il ne s'imagina pas qu'elle pût être venue à ce diner, il s'y rendit.

En entrant , il vit Henriette j elle était debout devant le piano; elle se retourna quand il entra. Contre son ordinaire, elle était parée, et son visage, du moins comme Charles le vit à ce moment, était rayonnant de fraîcheur.

D'Aspert ne lui laissa pas le temps d'être confondu.

— • Ah ça , lui dit-il , tu n'as pas paru de la journée, ne vas-tu pas faire comme madame ma femme et bouder parce que vous vous êtes dit quelques mots piquans ? Allons , donnez-vous la main et embrassez-vous.

LE MAGNÉTISEUR. 3ri

discussion où il leur avait été facile de se blesser mutuellement. La matière était si délicate pour tous deux, qu'il n'avait pas voulu les interroger. L'obligation où il les eût mis de répéter les griefs qu'ils pouvaient avoir l'un contre l'autre eût été presque aussi cruelle que la discussion elle-même. Le dîner se finit ainsi; la soirée se passa à peu près de même , et Charles et Henriette se direrjj que, puisqu'ils avaient vécu ainsi ce jour-là^ ils pourraient encore vivre ainsi le lendemain , jusqu'à un parti décisif pour sortir de cette position. Le lendemain passé devint la raison du surlendemain , et, de jour en jour, ils passèrent ainsi une semaine, pendant laquelle ils s'accoutumèrent à jouer leur rôle. Mais ce fut tout ce qu'ils gagnèrent sur euxmêmes; ils parvinrent à rassurer leur extérieur sans se défaire de leur désespoir secret. Leur situation leur paraissait insupportable; ils ne pouvaient en sortir en rentrant dans le crime qu'ils détestaient tous deux , et ils leur semblait impossible d'y rester. Ce fut Henriette qui

3l2 LE MAGINÉTISEUR.

chercha la première à fuir l'obsession de ses idées. Il y a bien long-temps que j'ai Ui ou que j'ai entendu ce mot: L'homme n'oublie pas, il remplace. Cette distinction, qui ne parait que subtile, est exactement vraie. On tue une passion par une autre, une pensée par une autre, c'est quelquefois une occupation qui suffît pour cette victoire; mais le cœur ni l'esprit ne peuvent rester vides quand on a de^l'esprit et du cœur. Tant qu'Henriette demeura avec le souvenir 'seul de sa faute, elle eut tous les remords du •premier jour; quelquefois même ils s'exaltèrent jusqu'à lui rendre ce délire qui lui^vait dicté sa lettre à Charles. Elle n'éprouvait de soulagement que lorsqu'un devoir de sa maison ou un entretien à suivre mettaient d'autres pensées à la place de celles qui la poursuivaient. Elle s'épouvantait d'être seule et avait honte de chercher de la distraction : car cette distraction, elle ne pouvait la demander qu'à des personnes qui lui faisaient mal à tout propos. Comment passer les journées avec madame Bizot, avec cette

LE MAGNETISEUR. 3l3

femme à laquelle elle ne pouvait s'empêcher de se comparer , au-dessous de laquelle elle était descendue et à qui elle eût rougi de ressembler. Fallait-il choisir son père? mais il pouvait questionner; et, d'ailleurs, il fuyait la maison comme à l'ordinaire. Devait-elle s'adresser à son mari ? mais chaque parole , chaque regard devaient être un coup de poignard. Restait Bizot; elle ne put se réduire à Bizot , d'ailleurs elle le jugea insuffisant. Et puis, avec des émotions aussi fortes que les siennes, ce n'était que par un intérêt puissant qu'elle pouvait s'y soustraire, et certes cela est difficile à trouver pour une femme. Peut-être que dans une autre position elle eiit tourné son esprit vers l'ambition des arts, peut-être vers le jeti. Et puisque j'ai laissé aller ce mot, je me permettrai de dire ma pensée sur un ouvrage fort remarquable de notre époque, passablement déchiré par la critique étroite de nos journaux. Il s'agit de la Passion secrète de M. Scribe. Presque personne n'a voulu y voir tout l'immense

3l4 LE MAGNÉTISEUR.

talent de vérité et d'observation qu'il y a danscette pièce. La donnée en a été traitée de fausse parce qu'elle était pénible. On a contesté, malgré les galeries de la Bourse qui regorgent de joueuses, que le jeu fût une passion féminine. Et pourquoi cela? parce que c'était une vérité peu aimable pour les femmes, peu aimable pour les hommes qui peuvent être oubliés pour un report; parce qu'enfin le public veut avant tout qu'on le flatte, qu'on lui trouve des vertus héroïques ou des vices si aimables que c'est mieux que la vertu. Mais, si vous lui prouvez qu'il est égoïste, dur, occupé de misérables intérêts, il se fâche, et il vous dit: Ceci n'est pas vrai. Puisque je discute, je réponds à l'objection qu'on pourrait tirer de Bertrand et Raton. Bertrand n'a-t-il pas charmé le public, et Bertrand n'est-il pas un ambitieux sans foi ni loi , qui sacrifie tous les honorables sentimens au succès de ses ruses? sans doute; mais, comme il est spirituellement faux, agréa-> blement traître, comme il a le droit de se moquer de tous les sots qui l'entourent! Dans nôtre

LE MAGNÉTISEUR. 3l5

temps de corruption politique; avec nos fortunes politiques actuelles , la probité de nos hommes d'Etat, qui ne voudrait être Bertrand, et qui ne rougit de ne pas l'avoir été lorsque tant de faquins le sont à si peu de frais ? et puis Bertrand réussit, voilà la grande condition. Notre siècle a-t-il quelque chose à reprocher à qui réussit? Le succès, n'est-ce pas la vertu et le génie? demandez plutôt à nos ministres; car enfin, il faut bien qu'ils aient quelque chose : ils ont le succès.

Henriette, ainsi tourmentée du désir de se défaire delà présence perpétuelle de son crime, chercha une occupation. Celle à laquelle elle s'arrêta ne fut pas de son choix, et fut par conséquenttouîe puissante; on s'impose difficilement une idée ; mais lorsqu'on est enquête d'une pensée qui nous entraîne, on rencontre souvent et on suit celle qu'on n'eût certes jDas préférée, et qui nous eût paru impossible.

Une discussion politique amena ce résultat.

3l6 LE MAGlVÉTISEUR.

Alors s'agitaient dans toute la France quelquesi^ tronçons vivans de l'esprit de l'empire, quelques hommes à qui l'humiliation de la France, et peut-être aussi leur propre humiliation -, rendait insupportable le joug des Bourbons "* aînés. Il y eut des choses qui émurent les plus indilférens. Grenoble, Lyon, les ordres télégraphiques de M. Decases, furent des motifs de malédiction; sous plus d'un tort isolé, cette justice volante alluma plus d'une colère, fit exhaler plus d'un serment de mort. Elle fit éclater** dans l'âme d'Henriette, un cri d'abord tout personnel. ,

Ah! que les hommes sont heureux de pouvoir se mêler à ces efforts généreux de la France ! Et lors même qu'ils ne réussissent pas, c'est une issue au désespoir, une mort qui n'a pas l'inutilité du suicide. Fussent-ils abandonnés de tous leurs amis, brisés dans leurs affections intimes, dépourvus de toute espérance personnelle, ils peuvent se rattacher à la grande espérance de la patrie. On ne leur demande pas

LE MAGNÉTISEUR. 'ilT

quel intérêt les y jette, on ne prend leur vie qu'au moment où , employée au service de tous, elle devient le patrimoine de tous. C'est à peine si on s'informe s'il y avait avant cette époque déshonneur dans cette existence ; et le malheur y est compté comme un titre.

Ces phrases jetées au hasard ne furent d'abord qu'un symptôme de cette impatience de la femme qui se contente de la vie étroite que nos lois et nos mœurs lui ont faite, tant que cet espace, où il faut qu'elle tourne , n'est pas rempli jusqu'aux bords d'amertume et de douleur; mais qui se révolte contre l'esclavage de ses actions, quand le cercle où elles sont enfermées est hérissé d'angoisses et de douleurs. Alors et seulement alors, elle maudit sa condition et voudrait entrer en partage des dangers de l'homme, de ses chances de combat et de mort. La douleur leur a créé l'ambition.

Henriette avait beau dire , il fallait demeurer où elle était ; elle eut! voulu se mêler active-

3l8 LE MAGNÉTISEUR.

ment à tons ces mouvemens qui remuaient» sourdement la France ; elle y eût offert sa vie et sa fortune que la défiance ou le mépris des hommes l'eût rejettée. Elle en prit du moins ce qu'elle put , et faute d'y participer d'action , elle y voua sa pensée. Chaque jour elle attendait impatiemment les nouvelles de Paris : elle se mêlait de cœur aux débats des représentans du pays, prenait parti pour les mécontens , se faisait un enthousiasme pour les grands orateurs, une haine pour leurs ennemis. Bientôt la conversation fut une arène politique où elle appelait tous ceux qui l'entouraient , les étonnant de la chaleur de ses opinions, les étourdissant de leur hardiesse. D'A.spert luimême, qui d'abord avait souri de l'exaltation de sa femme , puis qui en avait été enchanté , s'en alarma en homme qui ne se soucie pas de compromettre le repos de sa maison pour un mot entendu par un domestique et rapporté à un procureur du roi. A ce moment , il n'en fallait pas plus pour que l'autorité supprimât un

LE MAGNÉTISEUR. 3l9

tiiomme de sa famille et le jetât dans une prison. La fin de la prison n'épouvantait pas d'Aspert, à vrai dire ; en résultat définitif, les propos de sa femme l'eussent fait accuser de conspiration, que la mort était tout ce qu'il y avait de pis au bout des craintes gouvernementales, et d'Aspert n'avait point crainte de la mort; mais pour arriver à celle-là, il fallait passer par des chemins qui l'épouvantaient. Il avait la goutte et ne voulait pas coucher dans une prison humide ; il s'était fait à la bonne chère de sa maison , et ne pouvait penser, sans frémir, au pain et à l'eau des cachots. Nier que ces petites craintes n'entrent pour beaucoup dans la terreur qu'éprouvent les hojnmes les plus braves à se mêler à une conspiration , c'est parler contre l'expérience. Tout homme qui marche à une bataille a plus de chance de mourir que celui qui s'associe à un complot, et pourtant on compte comme rares ceux qui reculent au combat, on compte comme plus rares ceux qui conspirent. Si l'on veut faire valoir comme obstacles les idées d'hon-

320 f.E liïAGNÉTISEUR.

neur ou d'attachement , on répondra que lài haine et le mépris des citoyens pour le pouvoir sont quelquefois universels, sans qu'il se trouve vingt individus pour comploter la perte de ce pouvoir. Que de gens se sont mis à portée des balles dans la révolution de i83o, qui eussent frémi à l'idée d'encourir un mandat d'arrêt. Certes, il y a eu plus de victimes de la résistance des Bourbons dans ces trois jours, qu'ils n'en eussent osé jeter à Téchafaud s'ils eussent triomphé. Eh bien ! si au lieu de prendre un fusil pour se battre, il avait fallu saisir une plume pour protester, on n'eût pas trouvé la centième partie de ceux qui se sont fait tuer : et . véritablement on en a trouvé bien peu. C'est qu'on a beau dire, la mort n'est pas le suprême danger de l'homme en société. La séparation de sa famille, la privation du bien-être accoutumé, l'interruption violente des habitudes prises, tout ce cortège de la vie qui est essentiellement la vie , voilà ce qu'on craint de perdre ou de risquer.

• Mais si cette crainte dictait à d'Asperl les sermons modérés par lesquels il voulait calmer sa femme, cette crainte devait être impuissante contre elle, puisque tout ce qu'il redoutait de perdre, elle était malheureuse de le subir. Aussi ne faisait-il qu'accroître l'exaltation d'Henriette par la résistance et la discussion ; et presque toutes se terminaient par ce mot : — Ah! si j'étais homme!

Un autre aussi souffrait comme elle, un autre était dans cette même position de désespoir, et il était homme. Les paroles d'Henriette ne pouvaient impunément lô frapper. Lui aussi avait cherché une issue à la situation intolérable de son cœur. Assurément elle n'était pas la même que le premier jour. L'idée de son crime l'épouvantait encore ; mais l'interdiction souveraine, que ce crime lui faisait d'aucune espérance d'amour et de bonheur , entrait aussi pour beaucoup dans son malheur. Avoir séduit la femme de son père était un horrible remords; mais ne pouvoir plus prétendre à l'a- 11. 21

moiir d'Henriette était un plus horrible désespoir. Enfin, soit qu'il saisît cette occasion de se détourner de lui-même comme offerte par le hasard; soit que, ce qui est plus probable, il considérât les discours d'Henriette comme un avertissement indirect, et qu'il trouvât une sorte de consolation à agir encore selon ses idéesjà s'associer encore à elle par cette obéissa n ce et par cet accomplissement de ses '[désirs, Charles tourna ses pensées du côté des intérêts politiques qui intéressaient Henriette. Et c'est parce qu'elle l'eût fait, si elle l'avait pu , qu'il le fit, lui qtii le pouvait.

Nous avons dit qu'à l'époque de l'arrivée de Charles, il y avait parmi le peuple du pays qu'il venait habiter des signes de mécontentement, des bruits sourds d'organisation secrète. Souvent autour de lui on avait fait résonner de ces mots qui ne demandent qu'une réponse qui les accueille pour être suivis d'une confidence; mais Charles ,'^occupé d'aimer, n'y avait pas pris garde le plus souvent ; et , lorsque ces mots fu-

LE MA.GNÉTISEUR. SîS

rent assez clairs pour qu'il ne pût s'y tromper, il imposa silence. Dès les premiers temps de son arrivée , il avait été l'objet de beaucoup d'espérances; son état d'officier en demi-solde, son courage, sa résolution, l'aventure même d'Aubert, avaient appelé sur lui l'attention des hommes qui dirigeaient la grande association politi(|6ie qui tenait toute l^France. Le peu d'accueil qu'il fit aux murmures qui couraient autour de lui détoufna d'abord les premières intentions qu'on avait eues à son égard ; mais bientôt l'influence qu'il acquit sur les ouvriers, le nombre qu'il en possédait sous son obéissance, rendirent sa conquête précieuse. Ce n'était pas un seul homme qu'on gagnait avec Charles , c'était un chef qui pouvait dire à cinq cents hommes résolus : Voilà ce qu'il faut faire ; et qui eût été écouté sans discussion des motifs de cet ordre , sans s'informer du but où il devait conduire. C'était aussi un homme capable de faire exécuter ce qu'il eût ordonné. Il avait le courage et les talens qu'il fallait pour cela, et ceux qui

32/4 l'E MAGNliTISEUR.

avaient les yeux fixés sur lui croyaient l'avoir assez étudié, pourêtre assurés qu'une fois engagé, il marcherait jusqu'au bout dans la route qu'il aurait entamée. Rien n'était donc plus facile à Charles que de se mêler vite , et que d'entrer avant dans les machinations qui s'organisaient autour de lui; aussi lui fallut-il peu d'efforts pour se faire comprendre, ou plutôt dès qu'il voulut comprendre ceux qui tournaient autour de lui, il trouva ce qu'il désirait, u^ occupation et un danger.

^Vll.

Vieioux au Ma^néikmt,

La belle saison était revenue. Elle ramena la duchesse d'Avarenne à sa terre de l'Étang. Avec elle arrivèrent des bruits de mille sortes qui la concernaient. Elle avait obtenu, disait-on, une nomination à la chambre des Pairs pour le gendre qu'elle choisirait avec le droit de lui faire passer son nom et son titre. Julie accompagnait sa mère, et l'on parlait beaucoup de la brillante réunion de prétendans qui devait avoir lieu au

château. Cependant on n'en désignait aucun comme préféré, et l'on s'étonnait même de ce qu'elle eût quitté Paris en de telles circonstances. Une fois la première émotion de cette arrivée épuisée dans la conversation, il n'en fut plus question. Seulement on crut qu'un fils de banquier immensément riche, et qui était allié à un des ministres, pouvait être considéré comme celui qui devait payer de ses millions la position et les titres promis à la duchesse.

Pendant ce femps, la vie de la torge était devenue bien différente de ce qu'elle avait été un moment. La présence des Bizot avait maintenu les soirées, quoiqu'elles n'eussent plus rien d'intime ou d'amusant; le général tout-à-fait perclus s'y faisait descendre, préférant le danger de ce dérangement à l'ennui de sa chambre. Mais dès que les Bizot furent partis, tout se désorganisa. Henriette se fit un devoir de ne plus quitter la chambre de son mari. Charles y venait passer quelques momens et se retirait de bonne heure.Quant à Lussay, le retour de la belle

saison lui permettait de reprendre ses excursions, même après l'heure du dîner, et on ne le voyait presque plus. Charles faisaitde fréquentes absences. Les affaires du général lui fournissaient assez de prétextes. Tout paraissait calme à l'extérieur, et cependant, il y avait dans tout cela une «rainte vague qui semblait annoncer une catastrophe. Personne ne savait où elle était ni d'où elle viendrait : mais il y avait un événement dans l'air. Tout le monde était soucieux , chacun avait de suffisantes raisons pour l'être, et cependant aucun n'attribuait sa tristesse à ces raisons. Y aurait-il un instinct qui annonce à l'homme les malheurs qui doivent l'atteindre? en vérité , je serais tenté de le croire. Ou bien ce que je nomme instinct ne serait-il pas plutôt une observation intuitive de mille circonstances qui n'ont point de liaisons entreelles, qui n'ont point de valeur particulière capable de déterminer une crainte, et qui cependant produisent toutes ensemble une terreur sans objet; un effroi de fa situation où on se

3ii8 LE MAGNÉTISEUR.

trouve. Quoi qu'il en soit, quelques temps après la scène que nous venons de rapporter, Henriette était seule près de son mari malade. D'Aspert était accablé, Henriette était triste.

Mon Dieu, se disait-elle, comment tout ceci finira-t'il; mon courage s'en va à vivre ainsi que je le fais. Pajs un cçeur à qui me coafier; à peine quelques heures où je puisse pleurer en liberté. Puis, que fait Charles, que* devient-il? il s'absente. Quelle étrange situation que la nôtre. Pas un mot d'explication entre nous. Cela se conçoit-il? Hélas! cela pouvait-il être autrement? Comment nous parler, que nous dire? J'en serais morte de honte et de terreur. Mais lui qui ne l'a pas tenté ; car enfin mon remords m'a égarée ; rien n'est sur et même il y a lieu de croire que Charles n'est pas le fils de d'Aspert. Oh ! que je me fais pitié ! Mais si nous avions trouvé que cela fût vrai, il fallait donc nous tuer tous deux. Il a bien fait de ne rien vouloir apprendre. D'ailleurs, je le lui avais ordonné. Il m'a obéi, dUr il m'aime encore... oui

LE MAGWiTISEUR. 3^9

il m'aime: et moi!... Mais je suis infâme de penser tout cela. Mon Dieu! si cet homme, qui est là sur ce. lit, pouvait ouvrir mon cœur comme un li-* vre, et y lire tout ce qui s'y passe, quelle épouvante le saisirait! Le malheureux! il n'a jamais rêvé qu'il y eût tant d'infamie sur la terre; quel €ri |de désespoir pousserait-il en découvrant qu'il vit entouré de cette infamie ! Certes ce serait un pouvoir hien cruel que celui-là. Qui sait ce que nous découvririons dans le cœur de ceux sur qui nous comptons le plus ? qui sait si Charles m'aime encore?.. Cette idée, toujours cette idée! J'aimerai donc cet homme jusqu'à la mort! Si quelqu'un s'en doutait. Bizot le savait: sa femme, elle a été jalouse, je l'ai blessée, elle doit s'en douter : à sa place , j'en serais certaine. Et mon père; je n'ose y penser. Lui qui a arraché tant de secrets au sommeil magnétique, si jamais il surprenait mon secret, depuis quelque temps je l'observe , il se parle seul, il semble avoir atteint un but long-temps poursuivi; mais il y a dans sa satisfaction quelque chose qui me dit

33o LE MAGNIÉTISEUR.

que c'est un malheur qu'il prépare. On ne se réjouit pas ainsi d'un bien qui nous arrive; on ne * sourit ainsi qu'au mal qu'on va faire... Simon père, car depuis long-temps je ne comprends plus rien à son âme, rien à ses desseins; si mon père m'avait devinée et voulait me faire payer les soupçons que ma douleur m'a inspirés contre luii^ N'ai-jepaslevéle motincestesur sa tête?.. Ne veut-il pas le faire tomber sur la mienne?... Mon père... Hier il m'a regardée long-temps de ses yeux ardens... Il a laissé échapper des mots où il parlait de vengeance... Si mon père |^

Ijussay entra. N

Henriette douta que ce fût lui, il lui parut trop extraordinaire qu'il arrivât à l'instant précis où la crainte de sa présence l'occupait. Puis , quand elle fut assurée que c'était lui , elle crut y trouver une prédestination fatale, et elle considéra ce moment comme celui où allait éclater le dénouement de sa situation : Lussay lui fit un léger signe et lui dit à voix basse:

— Il faut absolument que je vous parle.

— C'est vous Lussay ? dit d'Aspert qui avait entendu, qu'avez-vous donc à dire à Henriette de si secret? Ne le puis-je savoir ?

Lussay parut hésiter à répondre, ^uis il ajouta :

— Au fait, il faudra que vous le sachiez tôt ou tard, d'ailleurs vous seul pouvez décider ce qu'il faut faire.

D'Aspert se souleva sur son lit pour mieux écouter, car Lussay s'était assis comme un •homme qui a une longue confidence à faire.

— De quoi s'agit-il ?

— De Charles Dumont, répondit Lussny.

— De Charles ? répéta Henrielte que sa conscience tourmentait à ce point, que ce nom prononcé lui paraissait une accusation.

— Eh bien ! dit d'Aspert, qu'a-t-il fait?

— Il s'est perdu ou peu s'en faut : il s'est njis dans un complot qui ne tend pas moins qu'au

renversement du gouvernement, et dans ce complot il s'est trouvé des traîtres.

D'Aspert regarda Henriette d'un air d'effroi "et de surprise.

— Comprends-tu cela, Henriette, Charles faire une pareille folie?

Henriette l'avait déjà trop bien compris. Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour se figurer le désespoir de Charles, obéissant à cette exaltation politique qu'elle avait manifestée devant lui. C'était le seul dévouement qui lui fût permis, et il ne l'avait pas laissé échapper: elle eut un remords et ne put s'empêcher de dire :

— Pauvre Charles !

Ce mot ne répondait guère aux sentimens que d'Aspert avait dans son cœur, mais il ne le remarqua pas, et, s'adressant vivement à Lussay, il lui dit :

— Mais voyons, qui a pu vous donner de tols renseignemens? car, à présent que j'y réfléchis ,

une conspiration dénoncée c'est une affaire assez compliquée, car il faut d'abord le déla- , leur du complot et puis le délateur de la délation.

— Eh bien ! ces deux délateurs ne sont qu'un seul homme, dit Lussay, et cet homme c'est Pierre Aubert.

— Pierre Aubert ! répétèrent ensemble d'Aspert et Henriette.

— Écoutez-moi, dit Lussay, et vous, général, n'interrompez pas mon récit de vos observations incrédules, n'oubliez pas qu'il y va de la tête de Charles , de la tète de votre fils.

— De mon fils? s'écria d'Aspert.

— De son fils ? répéta Henriette avec un trouble inoui, de son fils? en êtes- vous sûr?

— Sur? Non. Je ne puis avoir que l'assurance qui m'est donnée par un autre.

— Expliquez-vous donc, s'écria d'Aspert.

— Eh bien! dit Lussay, vous vous rappelez

334 r-E MAGNETISEUR.

ce jour où Charles chassa ce Pierre Aubert ? Je rencontrai cet homme dans la foret, jurant et maudissant Charles , le général , toi-même, Henriette. Il lui fallait une victime , il me rencontra et m'aborda avec des injures et des menaces; il s'exaltait et je prévoyais qu'il allait se porter à des voies de fait. J'étais seul, sans arme, je ne pouvais lui échapper. Cependant j'étais sans crainte : des expériences répétées , un exercice continuel, m'avaient assuré de la puissance que je portais en moi ; j'attendis le moment où cet homme s'avança , je lui portai la main au front en lui jetant tout le poids de mon fluide magnétique, et en lui disant: Arrête-toi et dors. A l'instant même, il s'arrêta et tomba comme frappé d'un coup de massue. Ce n'est pas là ce qu'il y a de plus étonnant dans cette aventure; cette puissance, je l'ai exercée sur beaucoup d'hommes , et cet ouvrier avait été souvent témoin de mes expériences. L'imagination peut avoir aidé à ma puissance sur lui , ma tranquillité devant ses injures avait déjà pu le surpren>

LE HI4GNÉTISEUR. 335

dre ; enfin , j'ai obtenu un résultat plus immense, un résultat dont bientôt vous verrez la terrible expérience , un résultat qui sera l'accomplissement de la vengeance promise... Mais je m'écarte, je reviens à Pierre Aubert. Vous comprenez qu'à partir de ce jour, cet homme devint mon esclave. Je lui fis faire le récit de sa querelle avec Charles, plutôt pour expérimenter que 'par curiosité; j'appris alors cette épithète de bâtard qu'il lui avait donnée. Je voulus en savoir la raison. J'eus beaucoup de peine à l'obtenir, et ce ne fut qu'après plus d'un mois de magnétisme que je le déterminaià une soumission complète. Il m'apprit qu'étant à Paris où il exerçait l'état de serrurier, il se trouva chez un avocat où il réparait les sonnettes dérangées, lorsqu'il entendit prononcer plusieurs fois le nom de Dumont, sous lequel il avait servi. Il m'avoua qu'il avait écouté, et que, parmi le peu de mots qu'il avait pu saisir ,.^n avait répét® souvent que Charles n'était pas le fils de Dumont.

— Quel est le nom de l'avocat où cela se passait ? dit d'Aspert.

— Aubert n'a pu me le dire ni celui de la pei*sonneavec laquelle causait cet avocat.

— D'où vient donc, dit le général, que vous avez dit que Charles pouvait être mon fils?

— C'est que j'ai rapproché alors beaucoup de circonstances , c'est que tous les soins que vous avez pris de Charles, vos anxiétés quand vous l'avez cru mort, votre joie à le revoir, et puis mille choses, qui n'ont acquis de portée qu'une fois que la révélation m'a mis en voie de me les rappeler, m'ont donné ce soupçon.

— ^Ce n'est donc qu'un soupçon, dit Henriette ;*ah ! béni soit le Ciel !

— Pourquoi, dit d'Aspert.... autrefois vous sembliez souhaiter qu'il fût mon fils , et maintenant....

— Maintenant- dit Henriette en hésitant...

— Ah! dit d'Aspert, il y a quelque chose entre vous depuis le jour où vous avez eu une

explication à ce sujet. C'est depuis ce temps qu'il a déserté pour ainsi dire la maison.

— C'est aussi depuis ce temps , dit Lussay , qu'il paraît s'être associé aux projets des machinateurs.

Cette interruption, en ramenant la conversation à son véritable objet, sauva Henriette de l'embarras d'une réponse : d'Aspert continua :

— Est-ce de Pierre Aubert que vous avez appris le danger de Charles ?

— De lui-même, dit Lussay. C'est en jetant mes questions au hasard sur l'emploi de ses journées, qu'il m'a dit qu'il faisait partie d'un complot : puis que Charles s'y était mêlé, et enfin que, n'ayant pas d'autres moyens de se venger de lui , il l'avait dénoncé , ainsi que tous ses complices.

— Et depuis quand cette dénonciation estelle faite ?

— Mais , depuis trois semaines au moins, n. 22

— Alors c'est une fable, reprit d'Aspert. Aurait-on tardé si long-temps à arrêter Charles et ses amis?

— Et si l'on veut les laisser se compromettre plus qu'ils ne le sont, si l'on attend quelque commencement d'exécution?

— Mais ce Pierre Aubert doit craindre que vous ne révéliez le secret qu'il vous a confié ?

— Oubliez-vous, reprit Lussay avec impatience , que cet homme n'a dans la veille aucun souvenir de ce qu'il me dit pendant le sommeil?

D'Aspert avait un préjugé si décidé contre le magnétisme, qu'il se refusait à croire les révélations de Lussay ; cependant , il y allait d'un si grand intérêt , qu'il ne savait quel parti prendre; enfin il se décida à quereller Lussay.

— Pourquoi, lui dit-il, ne pas nous informer plus tôt ?

— Parce que, dit Lussay, je m étais impose de ne jamais rien trahir des secrets que je pour-

rais découvrir par ma puissance ; notre mission ici-bas est un sacerdoce qui ne demande pas moins de secret et d'intégrité que celle du prêtre qui entend la confession d'un pénitent.

— C'est absurde , dit d'Aspert , puisque vous nous avertissez aujourd'hui.

— C'est qu'aujourd'hui, et aujourd'hui seulement, j'ai appris la délation d'Aubert, quoiqu'elle soit ancienne; et ne croyez pas cependant que j'eusse abusé de ce que je savais si cet homme n'eût donné droit de le trahir en trahissant lui-même ses complices. Vous savez mes opinions; elles sont contraires à celles des conspirateurs, mais je n'ai pas mandat d'employer notre sublime science à des espionnages; celui que je me suis donné est plus noble et plus élevé.

— • Encore vos folles rêveries ! s'écria d'Aspert, tâchons plutôt d'aviser aux moyens de sauver Charles.

— Vous me croyez donc enfin? dit Lussay eti qui la joie d'avoir confondu l'incrédulité de

34o LE MAGNÉTISEUR.

d'Aspert était plus forte que l'intérêt qu'il pre^ nait au salut de Charles.

— Je vous crois! je vous crois ! dit d'Aspert avec colère; le sais-je?... mais enfin, sérieusement, croyez-vous vous-même à ce que vous dites?

— J'ai fait ce que je devais, répondit Lussay ; c'est à vous à décider.

— Maudit enragé ! s'écria d'Aspert, il est fou.

Peut-être qu'en ce moment la querelle sur le magnétiàme allait recommencer, et faire perdre de vue aux deux discutans le véritable objet dont ils devaient s'occuper, lorsqu'un grand bruit se fit à l'intérieur de la maison. On frappa à la porte à coups redoublés , et ce cri : Ouvrez au nom de la loi, répondit aux questions des domestiques qui interrogeaint les arrivans à travers la porte. Il fallut ouvrir , des gendarmes se présentèrent, la maison était entourée. On demanda le nommé Charles Dumont, et l'on fit les perquisitions les plus exactes, mais sans le

découvrir. Enfin les gendarmes étant arrivés dans la chambre de d'Aspert pour la visiter exactement, celui-ci demanda en vertu de quels ordres on violait son domicile. Le lieutenant, qui commandait l'expédition, lui exhiba un mandat d'arrêt qui ordonnait l'arrestation immédiate de Charles , comme accusé de complot tendant au renversement du gouvernement du roi.

Après les révélations de Lussay, cet ordre n'avait rien d'extraordinaire que la rapidité de son arrivée; mais ce qui surprit étrangement le général, c'est l'autorité d't)ù il émanait. Il était signé par un commissaire extraordinaire chargé de l'information, et ce commissaire extraordinaire était le baron de Prémitz. A ce nom , Lussay laissa éclater une joie si extravagante, qu'on eût pu raisonnablement supposer qu'il devenait fou.

— ^ Enfin ! s'écria-t-il... Oh i c'est un pouvoir surnaturel qui me l'envoie. Où est-il? il faut que je lui parle.

Le lieutenant s'imaginant qu'il espérait quelque chose de lui en faveur de Charles, répondit :

— Je l'ai laissé hier à N.... mais ce soir il a dû se rendre au château de l'Étang , chez madame la duchesse d'Avarenne; en vous y rendant demain de grand matin vous l'y trouverez encore.

— Demain, dit d'Aspert, il serait trop tard, qu'on mette les chevaux , qu'on m'habille , Henriette nous?allons partir.

— Oui, oui, dit Lussay , à l'instant même, il faut que je voie^cet homme.

— Il faut que je^voie la duchesse, dit d'Aspert.

— Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au lieutenant, puis-je vous demander un service? voulez-vous suspendre l'exécution de vos ordres jusqu'à mon arrivée auprès de madame d'Avarenne ?

— Cela m'est impossible de toute façon , dit le lieutenant; en premier lieu, je n'en ai pas le

droit, et en outre, mes hommes battent tous les environs, avec ordre d'arrêter Dumont dont ils ont le signalement ; on doit l'amener ici dèsqu'on l'aura rencontré, et nous devons le conduire immédiatement à N

— Eh bien! dit d'Aspert, puisque vos ordres sont si précis, et je sais mieux que personne l'obéissance que vous leur devez , accordez-moi la faveur de conduire Charles au château de l'Etang. Je me charge de faire excuser cette complaisance par M. de Prémitz.

— Mais, dit le lieutenant, je désirerais pouvoir faire ce que vous me demandez; mais, monsieur, j'ai l'ordre de ne laisser sortir personne de cette maison jusqu'à l'arrestation de Dumont; il ne faut pas qu'on puisse le prévenir du mandat qui le concerne, et lui fournir ainsi le moyen d'y échapper.

— Monsieur, dit d'Aspert, je pars dans ma voiture avec ma femme et son père, un seul domestique nous accompagnera; donnez-

344 ^^ MAGHÉTISEUR.

nous deux hommes pour nous escorter et vous assurer que nous ne nous écarterons pas de la route du château de l'Etang. Il y a trois lieues à peine; nous serons arrivés à dix heures, cela n'est pas une fatigue bien grande.

— Général , répliqua le lieutenant, je fais plus que je ne puis et que je ne dois; mais je n'ai pas toujours été gendarme, j'étais de l'armée de Russie, j'y ai connu Charles Dumont; j'ai été sous vos ordres en 1809, je ne vous refuserai pas ; il en arrivera ce qui pourra , on me destituera si l'on veut.

— Et si l'on vous destitue, dit le général, vous trouverez ici une place qui vous vaudra mieux que celle que vous aurez perdue.

Pendant cet entretien le général s'était levé. Il avait retrouvé , dans le danger de Charles et dans la résolution qu'il avait prise à son égard, une force et une activité dont lui-même ne se serait pas cru capable. Lussay avait fait ses préparatifs, Henriette de même. Il lui eût été bien

facile de rester à la forge , mais elle comprenait que la catastrophe de toute cette histoire approchait; elle ne pouvait la supposer favorable, mais elle n'avait aucune idée d'y échapper. Toute sa vie lui semblait empreinte d'une fatalité qui ne lui avait jamais laissé la direction de ses actions, et en cette circonstance elle se laissait aller, ne s'inquiétant d'autre chose que de sortir de sa position actuelle, n'importe par quelle voie. Enfin on partit.

Ôfaucoup ^'événemms.

Pendant ce temps une scène toute différente se passait au château de l'Étang. Une brillante compagnie y était réunie ; c'était le jour marqué pour la signature du contrat de Julie avec le fils du banquier, jeune diplomate fort élégant qui promettait à sa femme les plus beaux chevaux et l'hôtel le plus magnifique de Paris. Il y avait un grand dîner au château , les autorités du département, les nobles des environs, quelques

3/j8 LE MAGNETISEUR.

amis de Paris faisaient une réunion assez nombreuse, pour lui donner un air de fête aristocratique. La duchesse y retrouvait quelque chose des anciennes splendeurs de sa maison : elle ne doutait pas que tous les vieux privilèges de la noblesse ne lui fussent bientôt rendus, et à ce moment, elle s'enivrait si bien de ces idées que le mot de vassaux lui échappa quelquefois en parlant de ses fermiers, et presque toujours celui de bourgeois quand elle voulait déprécier quelqu'un. Le futur gendre, tout bourgeois qu'il était, et de la plus exacte bourgeoisie, ne pouvant remonter à son grand père sans rencontrer qu'il avait été garçon de caisse chez un fermier général, trouvait cela parfait, car il était déjà tout investi en idée de la duché-pairie qui lui allait revenir. Tout le salon était illuminé de bougies, éclatant de parures; le notaire du pays à qui l'on avait apporté un contrat libellé par un fort praticien de Paris et qui s'était fait faire un habit noir tout neuf à compte sur les magnifiques émolumens qu'il espérait, le notaire sui-

vait la duchesse de l'œil, comme un artificier qui attend un signe pour allumer son premier pétard. La duchesse fit le signe imperceptible, des laquais apportèrent une table avec des flambeaux, cela avait un aspect tout à fait dramatique. C'était de la vieille comédie. Cependant, à côté des laquais qui disposaient la décoration, il en entra un qui remit une carte à la duchesse, elle y jeta les yeux et parut manifestement troublée. Elle se remit et ordonna au notaire de commencer. Pendant qu'on écoutait la lecture des premiers articles, un domestique, la terreur sur le front, soit de l'ordre qu'il avait reçu, soit de l'audace qu'il montrait en l'exécutant , se glissa derrière la duchesse et lui remit un second billet. Madame d'Avarenne devint pâle , et se pencha vers le domestique qui répondit affirmativement à la question qu'elle lui adressa. Alors, avec un mouvement de rage impuissante , elle se leva et fit signe au notaire de continuer. Le futur gendre, la voyant sortir, s'approcha d'elle et lui dit avec l'intelligence financière qu'il tenait de son père:

35o LE MAGNÉTISEUR.

— Est-ce quelque chose où je puisse vous servir?.. Voici mon portefeuille, il y a deux cent mille francs.

La duchesse le considéra avec un air si étonné et si méprisant , qu'il vit une fois en sa vie qu'il avait fait une bêtise. Ce pauvre garçon était si ébloui de ce qui se passait autour de lui , qu'il croyait être à quelque drame-vaudeville où il arrive toujours qu'on vient saisir le château du noble, pendant qu'il marie sa fille, et dans lequel le gendre tire immédiatement de sa poche un portefeuille où il y a toujours précisément la somme juste qui sauve l'honneur et le château de la famille. La duchesse, outrée de la sottise de monsieur son gendre, quoiqu'elle estimât prodigieusement ses douze millions de fortune, lui répliqua avec son air de grande dame et le ton insolemment trivial qu'elle avait gardé vis-àvis des gens de peu :

— Est-ce que vous nous prenez pour des gueux ? et elle sortit.

A peine fut-elle hors du salon qu'elle dit au domestique qui lui avait apporté les deux billets :

— Où est-il ?

— Dans le salon bleu.

La duchesse s'y rendit. Un homme en habit

de voyage y était assis. En voyant entrer la duchesse il se leva et lui dit :

— Enfin vous voilà.

Cet homme était le baron Prémitz.

— Eh bien , reprit la duchesse , que me voulez-vous?

Le baron alla fermer la porte et lui fit signe de s'asseoir.

— "Vous avez voulu m'échapper, lui dit-^il, vous avez trahi nos conventions; je viens vous les rappeler.

— 'Nos conventions? dit la duchesse , je ne vous comprends pas; que vous ai-je promis que je n'aie tenu? N'étes^vous pas plus que

VOUS ne deviez espérei'? préfet, conseiller d'État.

— J'ai espéré davantage, dit Prémitz, et vous le savez bien.

— Monsieur^ il arrive une position sociale où la protection ne peut plus rien. J'ai pu demander à un ministre de vous faire ce que vous êtes, je ne puis lui demander de s'en aller et de vous faire ministre.

— Mais, dit Prémitz, n'avez-vous rien obtenu de plus que ce que vous m'avez donné? et cette nomination à la chambre des pairs, cette faculté de passer votre titre...

La duchesse n« le laissa pas achever.

— Y pensez-vous ? lui dit-elle avec un mépris si hautain , qu'elle crut qu'il étonnerait, comme invincible, l'ambition de Prémitz.

— Oh! dit celui-ci, ne jouez ni l'indignation ni la surprise. Vous saviez bien que j'y prétendais quoique je n'aie pas eu le temps de vous le dire, et la seule preuve que j'en veuille, c*erst

que VOUS ne m'avez pas averti des faveurs que vous veniez d'obtenir; c'est que vous vous êtes enfuie d^Paris pour accomplir ici vos desseins, espérant que, confiné dans ma préfecture, je ne pourrais venir les traverser; mais me voilà, madame, et il faut nous expliquer franchement. Le

mariage de votre fille avec M ne peut avoir

lieu.

— Pourquoi ? dit la duchesse.

— Parce que je ne l^eux pas.

— Monsieur, dit la duchesse avec emportement, vous oubliez que je puis vous faire chasser.

— Madame , reprit Prémitz , ne jouons pas la comédie , je vous en prie ; vous savez bien que vous ne le ferez pas; vous savez bien que demain ma réponse à cette incartade serait une lettre adressée à celui de qui vous tenez tout ce que vous possédez de crédit et de faveur; vous savez bien que cette lettre vous les ferait retirer à l'instant même. Voyez, madame, voici un

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