‹ Le magnétiseur praticienChapitre 9 sur 42 · RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER · texte numérisé non relu

RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER

Ce soir-là, 10 mai 1841, il y avait une longue file de voitures aux abords d’un riche hôtel de la place Beauveau, et si vous aviez pu franchir le seuil de cette demeure opulente, dans un magnifique salon, coquettement tendu de damas rouges à ramages, illuminé d’an grand nombre de girandoles, vous auriez vu, au milieu d’un cercle de comtesses et de marquises plus où moins jeunes, parées avec plus ou moins de luxe et d'élégance, au milieu de nobles cavaliers décorés des insighes d’ordres de toute espèce et voire mème de crachats

ES a -

fi |

ER

princiers, vous auriez vu, dis-je, non sans une grande stupéfaction sans doute, dans un superbe fauteuil aux clous dorés, un pauvre petit enfant du peuple, les yeux recouverts d’un épais bandeau de velours, et en face de lui un grand monsieur en habit noir, faisant de grands gestes de ci de là, et le fascinant de toute la puissance de son regard de reptile; et ce qui ne vous eût pas moins étonné, c’est que cette scène étrange, inusitée, n’excitait l’hilarité de personne d’entre ces hauts et aristocratiques personnages, c’est qu'au contraire tous les veux de la noble Compagnie étaient absorbés par un seul individu, le pauvre petit garçon dont je vous parlais plus haut.

Lui, était un somnambule, et le grand monsieur un magnéliseur d'énergie peu ordinaire.

Il dormait done, mais de ce sémmeil inexplicable que la nature produit quelquefois d’elle-mème chez des êtres dont le système nerveux est affecté de certaines lésions que la médecine n’a point encore déterminées, de ce sommeil que l’art peut imiter, dépasser même dans ses résultats qui pour être passionnément déniés par les uns, n’en sont pas moins réels, positifs et acceptés par les autres; car, disons-le en passant, le grand malheur du magnétisme c’est de se présenter sous une forme tellement merveilleuse qu’on le prend pour de la prestidigitation. Mais qu’y faire? c’est son essence, il n’est donné à personne d’y rien changer.

Revenons à notre jeune enfant. Sans rien lui dire, sans le moindre bruit d'avertissement, sur un tapis moelleux où les deux pieds ramenés l’un après l’autre en arrière ne produisent aucune espèce de craquement, le magnétiseur étendit largement les doigts, et par un mouvement qui semblait attirer le somnambule à lui, finit par le faire lever de son siége et le conduire où bon lui semblait, absolument comme une, pierre aimantée la tige de fer son esclave. Nous ne parlerons point de quelques cartes à jouer lues tantôt sur l’épigastre, tantôt au-devant du bandeau de velours noir qui iui Couvrait les yeux, nous avons hâte d'arriver au plus intéressant de cette soirée, qui, malgré les preuves les plus convaincantes et les arguments les plus logiques, faillit tourner à la confusion du magnétisme et des magnétiseurs,

Après l’enfant, un jeune homme, doué d’une lucidité prodigieuse, vint occuper le fauteuil M. Ricard, cet habile magnéliseur, dont l'esprit philosophique a jeté quelques lueurs

… Cities ES sec ” Er OS

sur les ténèbres de faits dont beaucoup restent et resteront encore longtemps inexplicables et inexpliqués, M: Ricard, voulions-nous dire, se mit à lui pratiquer quelques passes et ne tarda pas à le plonger dans le sommeil somnambulique. Deux ériormes tampons de ouate sont appliqués par une personne de la compagnie sur les yeux du sujet, et par-dessus on noue en le serrant assez fort un mouchoir plié en plusieurs doubles. Tout le monde examine attentivement ce colinmaillard d’un nouveau genre, et d’une voix unanime on atteste qu’il ne peut pénétrer le moindre rayon lumineux jusqu’à l’organe de la vision.

La chose une fois bien constatée, lire l’un après l’autre huit ou dix mots écrits par différentes personnes intéressées à mettre en défaut la clairvoyance du somnambule ne fut qu’un jeu pour ce dernier. Quelques erreurs commises à Cause de certaines lettres mal formées ne servirent qu’à consolider la conviction de tout le monde. Puis vint ce que les incrédules appellent le grand tour, la partie d’écarté.—Munito en fait autant, disent-ils. — Oui, mais Munito n’a pas les yeux bandés, et au résumé il ne faut voir là qu'un moyen com mode et amusant de prouver la vision à travers les corps opaques. Pour cette fois, la partie se fit à distance, le somnambule à un bout du salon et son partenaire à l’autre. Eh bien! vous allez vous récrier sans doute. Cependant, chose phénoménale ! à peine son adversaire avait-il rangé ses CInq cartes dans ses doigts, qu'avant de lui donner le temps de les reconnaître lui-même, à six pas de-distance, à travers ses tampons et son mouchoir. il jugeait d’un coup d'œil s’il avait perdu ou gagné, et cela en nommant son jeu d’abord et celui de son adversaire ensuite.

Vous croyez que tout le monde fut convaincu peut-être ? Ah! bien oui !!!... Un homme fort connu et fort spirituel, M. de G...din, se mit à dire : — Eh! parbleu ! j'en ferais bien autant; et sur-le-champ il se fit poser les tampons sur les yeux, le mouchoir par-dessus, serré par un compère….. pas trop fort; et le voilà parodiant, à la grande hilarité de tous, le somnambule, se renversant en arrière pour faire voir qu'aucun rayon lumineux ne pourrait parvenir à sa pupille, puis prenant des cartes, nommant le valet de carreau pour la dame, puis, plus heureux, désignant en effet le huit de cœur, parce qu'au milieu du rire qui convulsait chez lui tous les maseles de la face le bandeau avait fini par se soulever el se

nn 2 RD Em. M ee.

Re

Àè

desserrer de plus belle ; enfin, je le répète, tout le monde de rire, de rire à gorge déployée.

Le trait avait bien porté juste au but, rien ne résiste à l'arme du ridicule, Je vous le confesse donc, mystification complète !!... Voilà bien le caractère français ; on à ri, tout est gagné. Ainsi vous, pauvre niais convaincu, qui pour le triomphe d’une vérité à laquelle vous sacrifiez le sommeil de vos nuits, les années de votre existence, que dis-je ? l’intégrité de votre réputation, vous consentez à vous entendre injurier, vous consentez à descendre jusqu’au rôle d’histrion, de divertisseur d’oisifs ; les résultats pour lesquels vous avez sué sang et eau, vous les avez obtenus, c’est palpable, vous croyez que ce Vous estune chose acquise, eh bien ! pas du tout, une plaisanterie Spirituelle et comique suffit pour rétourner tous les esprits. À l'instant vous triomphiez, maintenant on vous bafoue!.,, hélas! hélas !

Beaucoup d’assistants se lèvent et vont prendre le thé dans la pièce voisine, et là de rerire !!... Je pourrais même vous ‘aconter une foule de lazzis taillés sur le patron des suivants :

— Ah! ah! le tour a manqué...

— Quand on lui aura mis la tête dans un boisseau, peutètre croirions-nous quelque chose, et encore il faudra bien s'assurer s’il n’est pas fendillé.…. ,

— Farceurs , val... à d’autres! ..

Je voyais surtout un beau grand monsieur à cheveux blancs, au front chauve et découvert, qui viait, oh! qui riait d'un cœur !!! Je n’ai pas entendu ses parolés mais ses yeux en disaient assez long, je vous jure.

Le thé, savouré avec assaisonnement de saillies plus mordantes les unes que les autres, on revient dans la première Salle. De tous les yeux jaillissaient autant de flèches décochées sur ces pauvres magnétiseurs. Ceux-ci, pour ne pas laisser leur monde sous une impression aussi défavorable, proposent de magnétiser une personne prise parmi le cercle des nobles railleurs. M. le prince de ***, jeune homme plein de loyauté et de franchise se présente; il s’assied sur le fan teuil magique, et de la meilleure grâce se livre à l'influence du magnétiseur. L’attention se réveille, maïs le doute se peint dans tous les traits. On a surtout bien ‘de la peine à obtenir silence et recueillement de la part des charmantes et mali- 1euses spectatrices. Ce nonobstant, on voit les yeux du prince de “** clignoter petit à petit, s’injecter dé sang, les paupières

se ES VS

s’appesantir, la tête s’affaiser sur les épaules, tous les mem bres tomber dans une prostratiôn générale ; bref, son altesse : s’endort pour tout de bon. Grande controverse : il en est qui soutiennent qué non; mais le caractère sérieux et loyal du somnambule improvisé ne permet pas à ces suppositions bouffones de persister plus longtemps.

— Comment vous trouvez-vous ? dit le magnétiseur ?

Bégaiement obscur, mots sans suite.

On dégage la tête, le dormeur se trouve mieux, êt sa langue se délie ; il répond assez clairement.

On lui met la main d'une dame dans la sienne.

— Quelle est la personne avec laquelle on vous a mis en rapport ?

— Madame la comtesse de X.

C'était elle. Grand étonnement, on ne rit plus que du bout des lèvres. M. le prince de “** ne peut descendre au rôle de compère. L'expérience se continue. On lui met la main d'un tout jeune homme dans la sienne.

— Quelle est la dame qui vous donne la main ?

Profond mouvement de dégoût de la part du dormeur;, il rejette cette main masculine, en se plaignant qu'on le dupe, et étayant son apostrophe d’un mot si peu poli que je me garderai bien de le transcrire.

Alors les moqueries furent remplacées par des exclamations d’une tout autre nature.

— C’est étonnant ! c’est merveilleux ! stupéfiant !

= Nous avons beau regarder les paupières, elles demeurent collées l’une avec l’autre.

— Vous voyez, la bougie qu’on en a approchée ne les fait cligner d'aucune sorte, etc., etc.

— Il dort, il dort, il dort !!!

Cependant le magnétiseur s'était mis en devoir de réveiller M. le prince de “””", et aussitôt que ses yeux, encore tout rouges et tout troublés, s’entr’ouvrirent, dames et messieurs de l’entourer, de le questionner à l'envi. Voici le résumé de ses réponses :

— J'ai voulu essayer de lutter contre l'influence magné- (ique, mais à un certain moment ] ai senti comme un immense fardeau me peser sur les épaules; .vous m'avez donc mis les mains sur les épaules, Monsieur ?

Tout le monde : — Non, car on vous a magnétisé à trois pas de distance.

De en g

re E —

th! que voulez-vous que je vous dise ? je n’a pu résister au sommeil; hormis cela, je ne me rappelle plus rien, absolument rien; tout ce qui m'en reste, c’est une lassitude indi- Cible, il me semble que j'aie fait vingt lieues à franc étrier.

À ces mots, toutes les figures prirent une singulière expression de stupéfaction profonde ; la compagnie se mit à s’entreregarder, et le monsieur à cheveux blancs qui riait si fort eut la bonne foi de ne point déguiser sa surprise, — C’est probablement qu’il n’est pas académicien.

0 fortune! voilà de tes coups! Grâce à ce revirement sondain, je puis rappeler ici mon titre: Rira bien qui rira le dernier. |

LA

MADEMOISELLE VIRGINIE pr

Mademoiselle Virginie P..., malade depuis plusieurs années, me fut présentée par sa mère dans le mois de novembre 1840. Dès la première séance j’obtins le sommeil complet, puis le somnambulisme sans lucidité. Je la magnétisai pendant un mois et demi sans m'occuper d’autre chose que du rétablissement de sa santé. Lorsqu'elle fut guérie, je m’attachai à développer sa clarvoyance, et au bout de quelques semaines j’en aVais fait un sujet d’une supériorité remarquable. Toutefois, les expériences qui ne tendent qu'à satisfaire la curiosité, Sans aucun but utile, la contrarient singulièrement, et bien qu’elle ait donné plusieurs fois des preuves de vision à travers les corps opaques, on s'aperçoit aisément de la répugnance qu’elle éprouve à se prêter aux explorations dé peu d'intérêt. Kn revanche, elle semble jouir d’un bonheur indicible lorsqu'on lui soumet un malade, et sa lucidité est telle, ses prévisions sont si justes, que je ne crains pas d'affirmer que, sur mille sujets dits lucides, on n’en trouverait peut-être pas deux qui lui fussent comparables. Ce qui plaît surtout en mademoiselle Virginie, c’est son extrème bonne foi et son peu de vanité. Il est vrai que, sincèrement religieuse, du moins dans l’état de somnambulisme, elle reporte tout à Drev, et ne se considère elle-même que comme un instrument dont il plaît au Très-Haut de se servir en faveur de ceux qui souffrent.

» ÿ nr RER

Voici quelques-unes des guérisons qui sont dues à ses con-

" seils.

Mademoiselle Virginie fut consultée le 6 janvier 1841 par madame la comtesse de C***, dont la croyance au magnétisme était encoré bien faible. Dès que la magnétisée eut été mise en contact avec la malade, elle indiqua une hépatalgie compliquée d'inflammation du ventre et de l’estomac, ainsi que tous les Symptômes qui l’accompagnent. Elle conseilla à madame de LU” l'usage de l’eau magnétisée pour boisson ordinaire ; des isanes légèrement purgatives à prendre à la dose d’un verre, chaque Matin, pendant dix jours consécutifs ; des lavements d’eau de poulet tous les soirs, et une magnétisation chaque jour. — Le {7 janvier, la malade voulut revoir mademoiselle Virginie. Celle-ci lui dit qu’elle était guérie ; qu’il ne lui restait plus qu’à prendre pendant deux jours, le matin, une cuillerée de jus de cresson de fontaine et de pissenlit, parties égales, — Le 20, madame de C*** vint m’annoncer qu’elle ne souffrait plus. Depuis lors, sa santé est parfaite.

M. de L°*”, capitaine d’artillerie, malade depuis longtemps, fatigué d’employer inutilement les médicaments qui lui avaient élé prescrits par divers médecins, vint consulter mademoiselle Virginie le 12 février 1841. Cette somnambule lui dit qu'il souffrait de l’estomac et du ventre, mais que sa maladie principale était un catarrhe vésical, accompagné de petites ulcéralions au col de la vessie et dans l’urètre. Elle prescrivit trois bains émollients à deux jours d'intervalle: bouillon de mou de veau, avec sirop de laitue,. à prendre deux fois par jour ; injections d’eau d’huîtres fraîches, jus de citron et extrait de Saturne ; cataplasmes de cerfeuil, farine de blé d'Espagne, lait de chèvre et eau de fleurs de sureau ; une magnétisation tous les trois jours. Douze jours ont suffi pour opérer la guérison.

Le 14 février 1841, madame M*** consulta mademoiselle Virginie. Cette dame éprouvait un malaise général et habituel, des douleurs vagues le long du rachis, mélancolie irrésistible ; enfin, de temps en temps, des convulsions spontanées durant trois à quatre heures, après lesquelles il y avait perte de mé-

Ne <{ x NEC EE * ù s ns cn ete EN) ES EP RR SE Les ŒÆ rer + i 7 th me ju à À EE - F ; men EE 4 eg AT pm pm A I ONE PE eme taste

moire, hébétement, courbature générale, etc. La somnambule reconnut parfaitement sa maladie ; elle conseilla six bains de vapeur à trois jours d'intervalle ; applications réitérées de sangsues à l'anus; frictions avec une peau de chat saupoudrée de fariné de moutarde tout lé long de la colonné vertébrale, depuis la tête jusqu’au bas des reins ; régimé doux ; insufflations froides sur la tête, deux fois par jour, pendant six minutes chaque fois. Après deux mois, Ja guérison était complète.

Tire pouLoureux. (Magnétisme direct). M. L'*, que plusieurs personnes ont été à même de voir dans notre établissement, vint Consulter mademoiselle Virginie dans les premiers jours du mois dernier. Cette somnambule, après avoir diagnostiqué la maladie, conseilla des magnétisations directes, des insuf- Hations chaudes sur le front, les tempes, les yeux et les joues ; des fumigations émollientes; enfin, des frictions avec une peau de,chat fraîchement écorché. Au bout de neuf jours de traitement M. L'* fut guéri.

Pr aq mme APT ES

MALADIE SECRÈTE INVÉTÉRÉE. (Magnétisme médiat.)—Le fils de M. le docteur *** était traité depuis un an par les moyens tant allopatiques qu'homæopathiques, et de plus par les conseils d’une somnambule pourtant fort remarquable, si nous en croyons la renommée; mais rien n’avait pu faire cesser l’urétrite dont il était affecté, Mademoiselle Virginie consultée à Son {our prescrivit une tisane fort innocente, en apparence du moins, et l'application sur tout l’organe malade de morceaux de flanelle magnétisée par elle-même durant son état somnambulique ; elle annonça qu’au bout de cinq jours la guérison serait Complète. En effet, au grand étonnement du père du malade, et à la grande satisfaction de celui-ci, la prédiclion se réalisa : le cinquième jour tout était fini.

Page 1