CHAPITRE IV
Des procédés pour produire l'hypnose.
Au point de vue de sa production, le sommeil hypnotique ne diffère pas foncièrement du sommeil naturel, dont il nest en somme qu'une altération, et toutes les excitations qui déterminent la fatigue sont susceptibles de provoquer Ihypnose chez les sujets appropriés ; c'est dans ce sens que Ion peut dire avec M. Uicher que tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils s'adressent à un organisme prédisposé.
Les excitations sensorielles produisent Ihypnose de deux manières : lorsqu'elles sont fortes et brusques, lorsqu'elles sont faibles et prolongées.
Les excitations violentes ont été étudiées pour la première fois par M. Charcot et ses élèves ; nous citerons les impressions visuelles vives, telles que l'apparition brusque de la lumière solaire dans une chambre obscure, l'action de regarder le soleil vn face, l'incandescence subite d'une lampe au magnésium, d'une lampe électrique, etc. Chez les grandes hystériques, l'excitation intense produit immédiatement la catalepsie. Qu'elle soit assise à ti'availler, debout, ou en marche, la malade est aussitôt figée dans l'attitude où elle a été surprise, avec une expression do frayeur sur la face et dans le geste. On produit le même elFet avec un bruit intense, comme celui du tamtam ou du gong chinois, avec un coup de sifflet, ou enfin avec la vibration d'un diapason. Quand le sujet est entrahié, des bruits relativement légers, mais inattendus, par exemple le froissement d'un morceau de papier ou un choc sur un verre, suffisent à produire la catalepsie.
Si, au lieu d'être violente, l'excitation est modérée, il faut qu'elle soit prolongée pour déterminer le sommeil hypnotique, mais presque toujours elle le produit. On endort le sujet selon le pro-
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cédé de Braid, en fixant son regard pendant quelques instants sur un objet peu lumineux ou même tout à fait obscur comme un bâton noir, et tenu de préférence près des yeux et un peu en haut, afin de déterminer un strabisme convergent et supérieur. Au bout de quelque temps, les yeux deviennent humides et brillants, le regard devient fixe, la pupille se dilate ; si on éloigne l'objet, le sujet reste en catalepsie ; si on ne l'éloigné pas, le sujet ne tarde pas à tomber en arrière en poussant un soupir, pendant qu'un peu d'écume vient à ses lèvres ; c'est la léthargie. La convergence des yeux suffit à elle seule à amener le sommeil, par exemple pendant la nuit (Carpenter) ; un certain nombre de sujets s'endorment spontanément en fixant leur ouvrage d'aiguille, ou en lisant, ou en se regardant dans un miroir, pour S(; coitïer. Les sons monotones amènent aussi le sommeil ; Weinhold et Hcidenhain ont déterminé Ihypnose en faisant entendre le tic-lac d'une montre ; un son musical faible mais continu peut produire le même ell'et. On sait bien, d'ailleurs, que les excitations monotones de l'ouïe, les mélopées des nourrices, le bruit du vent, la récitation des oraisons, ont une action marquée sur le sommeil naturel d'un grand nombre de personnes.
L'un de nous est arrivé à provoquer le sommeil léthargique en fatiguant l'odorat par l'impression prolongée du musc.
Les impressions gustatives n'ont guère été essayées ; nous avons vu les titillations du pharynx réussir chez plusieurs sujets; mais dans ce cas la causalité est peut-être complexe, car, presque toujours, le sujet fixe son regard et immobilise son thorax.
Un certain nombre de faits semblent indiquer que les excitations des organes des sens qui ne mettent point en jeu leur fonction spéciale, mais n'ont sur eux qu'une action mécanique, sont susceptibles de produire les mêmes effets. Ainsi, lorsqu'on comprime le globe oculaire à travers la paupière supérieure abaissée, comme le faisait volontiers Lasègue, on peut déterminer l'hypnose chez un certain nombre de sujets ; de même, en exerçant une pression sur le conduit auditif externe. Ces procédés d'hypnotisation nous paraissent rentrer dans le groupe des procédés })ar épuisement des sens spéciaux ; en ellét, lorsqu'on comprime le globe oculaire, si légèrement que ce soit, on produit une irritation du fond de lu'il, d'où résulte une sensa-
lion lumineuse ; lorsqu'on comprime l'orifice externe du conduit auditif, on détermine par l'intermédiaire de l'air contenu dans ce conduit une pression sur la membrane du tympan, et il en résulte, comme il est facile de s'en convaincre, un bruissement continu, capable d'amener la fatigue du centre auditif, et, dans ce cas encore, le sommeil résulte d'un épuisement.
Toutefois, les procédés d'hypnotisation dans lesquels on a recours à des manœuvres qui nécessitent un contact de la peau sont susceptibles d'interprétations complexes. On sait que les anciens magnétiseurs se servaient de ce qu'on appelle les passes; ces passes consistent en attouchements légers, soit directs, soit indirects, à travers les vêlements, qui, par leur répétition prolongée, amènent le sommeil. 31. Ch. Hichet a pu vérifier que les excitations cutanées faibles sont capables de produire le sommeil somnambulique tout aussi bien que les excitations des sens spéciaux ; mais il est à supposer que l'élément psychique entre pour une grande part dans le succès des passes.
Il est un point intéressant à relever dans l'histoire des procédés d'hypnose par les irritations cutanées. On est frappé, lorsqu'on parcourt les livres des magnétiseurs qui ont éciût dans la première moitié de ce siècle, de la fréquence d'un certain nombre de manœuvres, qui ont contribué à discréditer le magnétisme animal. On voit, en etlet, que souvent l'opérateur plaçait le sujet assis en face de lui, serrait ses genoux entre les siens, lui saisissait les pouces à pleines mains et, quelquefois, appliquait son front contre celui de la personne en expérience. Ces manœuvres, qui paraissaient contraires à la décence et sans valeur au point de vue du résultat à obtenir, avaient en réalité pour base des observations fort justes, qui se sont trouvées vérifiées depuis.
On a constaté que certaines irritations légères portées sur le vertex des sujets hypnotisés avaient la propriété de changer la forme de la somniation. C'est ainsi que chez les individus plongés dans les états désignés dans la nomenclature de M. Charcot sous le nom de léthargie et de catalepsie, une légère friction dans la région du vertex provoque le passage à l'état de somnambulisme. MM. Heidenhain, Criitzner et Berger, en faisant des frictions faibles et très prolongées sur un côté de la tête de sujets éveillés, sont parvenus à produire chez ces personnes une hyjjnose unilatérale, s'accusant par de l'hyperexcitabilité musculaire.
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Mais l'influence des irritations localisées à certaines régions a surtout été bien décrite récemment par M. FMtres (1) qui a montré que, chez un certain nombre de sujets, il existe des zones diies hypnogènes, tantôt superficielles, tantôt profondes, dont l'irritation, même légère, est susceptible de provoquer l'hypnose et (juchiucluis de la faire cesser. Or, ces zones, qui peuvent se rencontrer à peu près sur tous les points du corps, se voient beaucoup plus fréquemment au voisinage des articulations, sur l'extrémité céphaliqiie et en particulier sur le front et très souvent surtout à la racine des pouces. Les anciennes manœuvres se trouvent donc justifiées par l'observation régulière des faits. Il ne faut pas trop se hâter de blâmer et de nier ce qu'on ne comprend pas.
Les irritations cutanées sont tout aussi efficaces lorsqu'elles sont faites avec les barbes d'une plume, avec un corps inerte quelconque, qu'avec la main. Xous nous sommes assurés sur plusieurs sujets qu'en approchant un aimant d'une plaque liypnogène on déterminait le sommeil. Nous avons vu aussi que le sujet lui-même peut s'endormir en pressant sur une de ses plaques. Ajoutons que chaque sujet peut présenter des zones hypnotiques différentes, non seulement au point de vue de leur siège, mais encore au point de vue de leur action ; la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme dans leurs différentes formes peuvent résulter de l'excitation de l'une ou de l'autre de ces plaques.
La chaleur peut produire le même effet qu'une excitation méca nique delà peau. Berger a montré qu'en tenant ses mains chaudes à proximité de la tête d'une personne dormant de son sommeil naturel, il produisait l'hypnose ; c'était bien la chaleur dégagée par les mains qui amenait ce résultat, car, lorsqu'il entourait ses mains de gants de laine, ou qu'il couvrait la tête du dormeur, l'hypnotisation n'avait plus lieu. D'ailleurs, Berger obtint les mêmes effets en approchant de la tête des sujets en expérience des plaques métalliques modérément chauffées.
Une excitation peut être capable d'endormir, sans être sentie, car le phénomène conscience est un élément surajouté, qui n'est pas nécessaire. C'est ainsi que l'aimant, qui agit comme une excitation périphérique, peut endormir un sujet, bien que ce dernier
A. Pitres, Des zones hi/stt^rofii'nes et lu/puoyèiies, Bordeaux, 1885. BiNF.T Cl Fkrk. 5
ne perçoive pas l'action que ce corps exerce sur son organisme. Cette influence de laimant sur Ihypnose a été signalée pour la première fois par M. Landouzy, en 1879, et vérifiée depuis par 31. Chambard et par nous-mêmes.
On peut résumer les procédés d'hypnose par excitation sensorielle, ou procédés physiologiques, ainsi qu'il suit :
1° — Procédés par excitation du sens de la vue.
a — Excitations brusques et fortes : rayon lumineux (lumière solaire, rayon électrique, incandescence subite dune lampe au magnésium).
b — Excitations faibles et prolongées. Fixation du regard sur un objet brillant ou non, placé près des yeux et un peu en haut.
2° — Procédés par excitation du sens de l'ouie.
a — Excitations brusques et fortes : lamtam, instruments de cuivre, etc.
b — Excitations faibles et prolongées : tic-tac dune montre, vibrations d'un diapason, un bruit monotone quelconque.
3° — Procédés par excitation du sens du goût et de Vodorat.
4° — Procédés par excitation du sens du toucher.
a — Excitations brusques et fortes : Pression sur les zones hypnogènes.
b — Excitations faibles et prolongées : Passes, contacts, action de la chaleur, aimantation.
Ces divers procédés physiologiques ont une influence très diverse sur les différents sujets. Leur combinaison peut rendre l'eifet plus efficace ou plus rapide. Bien que, comme l'a montré Braid, la personnalité de l'opérateur n'ait pas l'importance qu'on lui attachait autrefois, il ne faut pas dire qu'elle soit toujours nulle. Il est facile de prouver que certains expérimentateurs réussissent plus que d'autres, au moins sur certains sujets. C'est là un phénomène d'électivité qui n'est pas sans importance et dans lequel la chaleur spécifique, l'odeur, etc., jouent peut-être un rôle.
Si cette électivité existe dans les procédés physiologiques, elle est surtout manifeste avec les procédés psychiques . En clfet, ce n'est pas seulement par les excitations sensorielles et périphériques que l'on détermine l'hypnose. On y arrive encore par des excitations centrales, c'est-à-dire en agissant sur l'imagina-