LA SUGGESTION
meil nalurel. Les effets développés par suggestion chez les hypnotisés ne sont pas autre chose quun rêve évoqué et dirigé par les assistants, ('.e qui rend ce rapprochement légitime, c'est la possibilité de modifier les rêves dune personne doi'mant de son sommeil naturel. Les expériences que M. Maury a faites sur lui-même sont frappantes (1). Il priait une personne placée à ses côtés le soir, quand il commençait à s'endormir, de provoquer en lui des sensations sans le prévenir, puis de le réveiller quand il avait eu déjà le temps de faire un songe. Ces songes provoqués au moyen d'excitations sensorielles ne diffèrent nullement des effets que l'on obtient chez les hystériques endormies par suggestion. Un jour, on lui fait respirer de l'eau de Cologne ; il rêve qu'il est dans la boutique dun parfumeur, et lidée du parfum éveille celle de l'Orient ; il est au Caire , dans la boutique de Jean Farina. On lui pince légèrement la nuque ; il rêve qu'on lui pose un vésicatoire, ce qui réveille le souvenir d'un médecin qui le soigna dans son enfance. On approche de sa figure un fer chaud : il rêve des chauffeurs. Une autre fois, pendant qu'il est assoupi, on prononce ces mots d'une voix forte : '< Prenez une allumette. » 11 fait un rêve dans lequel il s'imagine aller de son pi'opre mouvement chercher une allumette.
On peut établir un second rapprochement d'une autre nature entre les phénomènes psychiques du sommeil naturel et ceux du sommeil nerveux. Ainsi que l'un de nous l'a montré (2), chez beaucoup de malades, l'idée pathogène, la première manifestation du délire, peut prendre naissance pendant la veille, mais elle est en général renforcée par le rêve du sommeil naturel, qui joue à son égard le rôle d'une caisse de résonance. L'observation clinifjue nous fait donc voir, se réalisant spontanément dans le sommeil normal, les expériences que l'on fait avec une si grande facilité dans le sommeil artificiel.
Le domaine de la suggestion est immense. 11 n'y a pas un seul fait de notre vie mentale qui ne puisse être reproduit et exagéré artificiellement par ce moyen. On comprend le parti merveilleux que le psychologue peut tirer de cette méthode, qui introduit l'expérimentation en psychologie.
(1) Maury, Sommeil et Hères, p. 127.
(2) Ch. Féré, la Médecine d' imagination [Progrès médical, 1881, p, 309; ISSO, p}). 717, 711, etc.)
Mais avant daller plus loin, il faut préciser lélendue et les limites de la suggestion, en précisant la délinition un peu trop vague et trop sommaire que nous venons den donner. A parler rigoureusement, la suggestion est une opération qui produit un effet quelconque sur un sujet en pxissant par son intelligence. Toute suggestion consiste essentiellement à agir sur une personne par une idée ; tout ell'et suggéré est le résultat dun phénomène didéation ; mais il faut ajouter tout de suite que l'idée est un épipliénomène ; prise en elle-même, elle est seulement le signe indicateur d'un certain processus physiologique qui seul est capable de produire un ell'et matériel.
Avec ce caractère, on peut reconnaître en général ce qui est de la suggestion et ce qui n'en est pas, bien que la question soit souvent fort délicate. Ainsi, quand on contracture le bras dune hystérique léthargique, en percutant les tendons ou en malaxant les masses musculaires, on ne fait pas de suggestion, parce que la contracture résulte d'une action physique à laquelle l'esprit du sujet semble rester étranger. Au contraire, quand on aborde l'hypnotique et qu'on lui dit, sans la toucher: « Votre brasse fléchit, il devient dur, vous ne pouvez plus l'étendre, » la contracture qui s'établit à la suite de ces paroles résulte d'une action psychique ; l'injonction de l'expérimentateur ne produit son efl'et qu'en passant à travers l'intelligence de l'opéré ; c'est Vidée de contracture qui, insinuée dans l'esprit de l'hypnotique, produit la contracture ; voilà bien de la suggestion. A ce point de vue, on peut dire que la théorie de la suggestion rajeunit la vieille question philosophique de « l'action du moral sur le physique », et qu'elle éclaire en même temps le grand groupe, encore si confus, des maladies par imagination.
Autre exemple. De même que la contracture, la paralysie motrice peut être provoquée i)ar deux voies tout à fait ditférentes. Si on applique sur certains points de la voùle du crâne, chez un sujet hystérique, l'extrémité fixe d'un diapason en vibration, on amène dans le bras du sujet une excitation passagère de la force motrice qui ne tarde pas à faire place à la paralysie complète et flaccide (l); dans ce cas, la paralysie résulte directement du
(Il Ch. Féré, Inhibition ci cpuiscment [Ihill. Soc. de liioloqw, 1SS6, pp. 178,195, 220;.