SUGGESTIONS IMPULSIVES
lacté qui lui est ordonné, quand même cet acte serait dan£?ereux, immoral, ou simplement ridicule. M. Richet raconte qu'un jour, faisant des expériences sur un de ses amis qu'il avait endormi, il l'obligea à ramasser vingt fois de suite un morceau de craie qu'il jetait sous la table. En somme, la suggestion d'acte est peutêtre, de tous les phénomènes suggérés, celui qui se rapproche le plus de l'état normal ; elle consiste simplement dans un ordre exécuté servilement.
Mais il faut présenter une observation, au sujet de ce que nous venons de dire. Nous nous sommes efforcés de rattacher ces quelques faits de suggestion, les impulsions et les hallucinations, aux faits de la science positive, qui peuvent leur servir de preuve et de contrôle, ftlais nous sommes loin de croire que cette méthode suffise à donner de ces phénomènes une explication complète. C'est une grande vanité de croire qu'on a tout expliqué. Il suffira d'un mot pour montrer combien il reste encore d'obscurités dans ce sujet. Admettons que la suggestion d'un mouvement s'explique par l'association du mouvement à son image, à sa représentation. Peut-on en dire autant de la suggestion d'un acte ? Quand on charge le cerveau de la malade endormie de celte idée étrangère : « A votre réveil, vous déroberez à monsieur un tel son mouchoir, » et qu'au réveil la malade accomplit le vol ordonné, croit-on que, dans tout cela, il n'y a rien de plus qu'une image associée à un acte ? En réalité, la malade s'est approprié, assimilé l'idée de l'expérimentateur ; elle n'exécute pas passivement un ordre étranger, l'ordre a passé chez elle à l'état actif ; nous voulons dire par là que la malade a la volonté de voler; état fort complexe, fort obscur, dont personne jusqu'ici n'a donné l'explication. Nous reviendrons sur ce point plus tard, afin de l'examiner de près.
Si l'on rencontre autant d'énigmes dans le domaine des suggestions impulsives, qui sont les plus claires et les plus intelligibles, que sera-ce quand on aborde le domaine des suggestions inhibitoires ? Ici, le psychologue le plus superficiel s'aperçoit qu'il met le pied sur un terrain absolument nouveau. Les faits de paralysie par suggestion bouleversent complètement la psychologie classique. L'expérimentateur qui les produit si facilement ne sait en réalité ni ce qu'il fait ni comment il le fait.
Prenons l'exemple d'une anesthésie systématisée. On dit au
152 LE MAGNÉTISME AMMAL
sujet: « A votre réveil, vous ne verrez plus, vous n'entendrez plus, vous ne percevrez plus en aucune façon M. X... qui est là devant nous ; il aura complètement disparu. » Ainsi dit, ainsi fait. Au réveil , la malade voit toutes les personnes qui l'entourent, excepté IM. X... ; quand il parle elle ne répond pas à ses questions ; s'il lui met la main sur l'épaule elle ne sent pas son contact ; s'il se place sur son i)assaiïc, elle continue à marcher droit devant elle, et s'ellVaye de rencontrer un obstacle invisible. Comment l'expérimentateur a-t-il produit ce curieux phénomène ? On n'en sait rien. Nous saisissons seulement le fait extérieur, à savoir que lorsqu'on affirme à un sujet sensible qu'un objet présent n'existe pas, cette suggestion a pour effet, direct ou indirect, de creuser dans le cerveau de l'hypnotique une anesthésie correspondant à l'objet choisi. Mais que se passe-t-il entre FaffuMuation verbale, qui est le moyen, et l'anesthésie systématisée, qui est le but? On ne peut pas faire intervenir ici, comme pour Ihallucination, un rapport d'association entre le mot prononcé à l'oreille du sujet et le i)hénomène produit. S'il est vrai que l'image d'un serpent est associée aux mots « voici un serpent » , on ne peut ])as dire de même que l'impossibilité de voir M. X... qui est devant les yeux soit associée aux mots : « M. X... n'existe pas. » Ici, les lois d'association, qui] sont d'un si grand secours pour la résolution des problèmes psychologiques, nous abandonnent complètement. Cela tient probablement à ce que ces lois ne donnent pas l'explication de tous les faits de conscience : elles sont moins générales que ne le pensent les psychologues anglais. On pouri'ait présenter des réflexions semblables au sujet d'un second exemple de paralysie par suggestion, la paralysie motrice. On peut suggérer par la parole à une personne endormie qu'elle a le bras paralysé. Il suffit de répéter plusieurs fois avec une autorité suffisante : « Votre bras est paralysé » pour voir bientôt l'impotence fonctionnelle se manifester. La somnambule commence par faire un signe de dénégation ; elle essaye de soulever le bras, et y réussit; on continue à lui dire : « Vous ne pouvez pas le soulever, il retombe » et peu après-, par degrés, la paralysie arrive, s'étend et envahit le bras tout entier. La malade ne peut plus le nMuuer : la flaccidité est complète. Tel est ce curieux phénomène de la paralysie^ motrice par suggestion. 11 est aussi incompréhensible que l'anesthi'sie, dont il est le peu-
dant. Nous ne croyons pas qu'on puisse l'expliquer par les faits psychiques qui nous sont actuellement connus.
Peut-être toute cette classe de faits paralytiques est-elle soumise à une loi psychique générale dont les psychologues les plus avancés n'ont pas réussi à dégager la formule, et qui ne serait pas sans analogie avec une action inhihitoire. En suivant cette hypothèse, on pourrait admettre, à titre provisoire et sous bénéfice d'inventaire, que pour paralyser un sujet l'expérimentateur provoque en lui une impression mentale qui exerce une inhibition sur l'une de ses fonctions sensorielles ou motrices, désignée par la suggestion ; d'aiUeurs il est bien entendu que ce n'est pas à proprement parler l'impression mentale qui produit l'inhibition, mais le processus physiologique concomittant. Il faut, de plus, se souvenir que l'inhibition est un mot qui n'explique rien, et ne doit pas nous dispenser de chercher une explication véritable.
On peut classer encore les suggestions hypnotiques au point de vue suivant : les unes se réalisent seulement pendant le sommeil et disparaissent avec le retour à l'état normal ; les autres continuent pendant l'état de veille ; d'autres enfin sont provoquées pendant l'état de veille.
Ainsi, on peut donner à la somnambule l'hallucination d'un oiseau, et cette hallucination, qui se manifestera pendant le somnambulisme, se dissipera quand on soufflera sur les yeux du sujet pour le réveiller. Une fois revenue à l'état normal , la malade est complètement délivrée de toute vision imaginaire. C'est ainsi que les choses se passent chez les sujets médiocres ou chez les sujets neufs. La suggestion ne survit pas au sommeil hypnotique. On arrive cependant à faire durer la suggestion après le réveil, en la fortifiant par une suggestion dilFérente. On a soin de dire au sujet endormi, en lui donnant son hallucination : « Quand vous serez réveillé, vous verrez encore cet objet » et souvent cette injonction suffit pour assurer l'existence posthypnotique de la suggestion.
En général, chez les grandes hypnotiques, chez les sujets bien entraînés, il n'est pas besoin d'une suggestion spéciale pour produire ce résultat. Tout effet suggéré auquel on ne fixe pas un lei-nie, et qui aune forme continue, se prolonge plus ou moins pendant r<''tat de veille. Il en est ainsi notamment pour les hallucinations, pour les paralysies, etc.
On se trouve alors en présenee d'une exjicrienee bien curieuse et bien faite pour intéresser le psychologue.. On a sous les yeux une personne qui est réveillée, qui est revenue à ce qu'on peut appeler son étal normal, qui est redevenue capable de réfléchir, de raisonner et de diriger sa conduite, et qui, dans ces conditions, reste sous le coup de la suggestion hypnotique.
La suggestion qui survit pendant l'état de veille présente un caractère intéressant ; elle paraît spontanée au sujet qui la sui)it. Règle générale: l'opération d'oii est sortie la suggestion ne paraît pas laisser de trace sur le sym})tôine qu'elle provoque. C'est un fait très remarquable que riiyjmotiqne qui reste au réveil en proie à une hallucination suggérée ne garde aucun souvenir de la façon dont on l'a halluciné. Parmi nos sujets, nous n'en avons jamais rencontré un seul qui nous ait dit spontanément : « Si je vois en ce moment un oiseau, c'est parce que vous m'avez affirmé pendant le sommeil que j'en voyais un. » Le souvenir du mot prononcé a complètement disparu, mais l'ellet du mot, l'image hallucinatoire, subsiste. 11 en rc'sulte que rhallucination hypnotique a toujours l'apparence d'un symptôme spontané. De là quelques conséquences curieuses : On dit à une malade qu'une personne jM'ésente a sa redingote orné(^ de boutons d'or ; le mot « lioutons d'or » éveille chez elle l'image sensible de boutons de couleur jaune. Si quelque temps après on lui dtunande comment les boutons de M. X... sont faits, il lui arrive de répondre : « Ils sont en cuivre. » En fait, le sujet interi)rète la couleur jaune des boutons qu'il a devant les yeux, et il suppose que ces boutons sont en cuivre ; quant au mot « or » qui a figuré dans la suggestion verbale, il est complètement oublié.
Nous pouvons faire les mêmes remarques au sujet de la suggestion d'acte. Au réveil, le sujet accomplit docilement l'acte qu'on lui a ordonné d'accomplir i)endant le sommeil hypnotique, mais il ne se rappelle pas qui lui a donné cet ordre, ni même qu'un ordre lui a été donné. Le plus souvent, si on lui demande pourquoi il a exécuté cet acte, il répond qu'il ne le sait pas ou que c'est une idée qui lui est v(niue. Généralement, il croit agir spontanément et librement, (;t parfois même il trouve des raisons pour (expliquer sa conduite. Tout cela suppose que le souvenir de la suggestion en tant que mot s'est complètement elTacé. Les paralysies par suggestion n'échappent pas à cette règle.
PARALYSIES PAPx SUGGESTION 155
Le sujet qui se réveille avec une monoplégie ne comprend pas comment cet accident lui est arrivé ; il ne se rappelle aucun mot de la suggestion verbale ; il ne se doute pas non plus que sil est incapable de remuer son bras, c'est parce qu'on l'a convaincu de son impuissance motrice. Bref, la suggestion s'efFace de l'esprit du sujet, aussitôt que l'effet est obtenu, et le symptôme qu'elle a provoqué semble évoluer indépendamment de la cause qui l'a produite. L'existence de cette amnésie partielle nous autorisera peut-être à comparer les produits artificiels de la suggestion aux phénomènes qui se manifestent spontanément, sans provocation, chez les individus normaux et chez les aliénés, tels que les actes, les phénomènes impulsifs, les hallucinations, etc.
Nous aborderons maintenant l'étude détaillée des faits de suggestion. Il est impossible de les examiner tous ; nous nous bornerons à choisir un certain nombre de têtes de file, que nous étudierons avec soin. Nous passerons successivement en revue les hallucinations, les actes impulsifs, les paralysies du mouvement et les paralysies de la sensibilité. Les phénomènes que nous venons d'indiquer sont les éléments les plus simples qu'on puisse obtenir à l'aide de l'expérimentation hypnotique. Les étudier, c'est étudier en quelque sorte les propriétés les plus élémentaires des phénomènes suggérés. Si nous en avions la place, nous aurions soin de faire suivre l'étude de ces faits élémentaires de suggestion par l'énumération des composés qui en dérivent. C'est ainsi qu'à l'image hallucinatoire, on peut rattacher tous les faits compris sous la rubrique « intelligence», la sensation, l'association des images, la mémoire, le raisonnement, l'imagination ; à l'acte suggéré se rattachent les sentiments, les émotions, les passions, l'activité volontaire et tous ces phénomènes encore peu connus qui forment la psychologie des mouvements. Enfin aux paralysies par suggestion se rattachent les phénomènes d'inhibition psychique dont l'étude n'est pas même commencée.