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CHAPITRE XIII

Des applications de l'hypnotisme à la thérapeutique et à la pédagogie.

Ce que nous avons dit do Ihypnolisme, et de la suggestion en parliculler, a dû faire prévoir ce que peut être la médecine dimagination, dont l'importance a été déjà entrevue par d'anciens auteurs. « Si la médecine d'imagination était la meilleure, pourquoi ne fei-ions-nous pas de la médecine d'imagination ? » disait Deslon.

On nous permettra d'insister un peu sur cette médecine d'imagination, sur cette thérapeutique suggestive, car c'est bien le nom qu'elle mérite. Comment procède-t-on en elFet ? Sous l'influence d'une idée persistante suggérée par les circonstances extérieures, il se développe une paralysie ; le médecin, usant de son autorité, suggère l'idée de guérison nécessaire, incontestable, et la paralysie guérit ; la cure aussi bien que le développement du trouble fonctionnel a été déterminée par une idée. L'idée peut donc être, suivant les circonstances, un agent pathogène et un agent thérapeutique. C'est une notion qui n'est pas nouvelle ; mais, ayant été mal interpiétée, elle est restée inféconde (1).

On a appelé mrt/«(/?'es imaginaires, les maladies par imagination ; et cette confusion de ternies a confirmé une confusion d'idées. Or, nous venons de le montrer notamment par les faits relatifs aux paralysies par suggestion, les maladies par imagination, c'est-à-dire provoquées par une idée fixe, sont des maladies

(1) Ch. Féré, la Médecine d'imagination (Progrès médical 1884, jd. 309 ; 1886, pp. 717,741,760).

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réelles et offrant pour quelques-unes au moins des caractères objectifs indiscutables.

L'existence de maladies par imagination étant démontrée, il est prouvé du même coup qu'il n'existe pas et qu'il ne peut pas exister de maladies imaginaires, c'est-à-dire de maladies purement fictives , puisque, dès que le sujet s'est laissé imposer cette idée fixe qu'il est allecté d'un trouble fonctionnel quelconque, ce trouble fonctionnel se développe à un certain degré. Et il faut ajouter que ces malades par imagination ne sont pas seulement affectés d'un trouble local : pour se laisser dominer par cette idée de maladie, il faut être particulièrement excitable et suggestible, il faut être doué d'un état de faiblesse psychique congénitale qui coïncide du reste fréquemment avec des manifestations névropathiques plus oumoins caractérisées, ou des malformations physiques. N'est pas hypocondriaque qui veut, comme disait Lasègue.

Cette distinction nous permet d'éclairer la thérapeutique des maladies par Imagination, des maladies suggérées.

Lorsqu'un de ces hypocondriaques, vésaniques atténués, auxquels on applique le plus communément le nom de malades imaginaires, vient implorer le secours de la médecine, sous prétexte qu'il s'agit de douleurs, de troubles subjectifs, que lui répond-on souvent ? « Ce n'est rien, un peu d'imagination, ne vous préoccupez pas » , et on lui donne négligemment un remède anodin. Ce malade , qui s'est suggéré une douleur et qui en souffre réellement, acquiert la conviction que sa maladie n'est pas connue et qu'on ne peut rien pour lui. L'idée d'incurabilité devient d'autant plus intense qu'il a une plus haute opinion du savoir du médecin qu'il a consulté ; et ce malade par imagination, qui était venu avec une affection chronique, s'en va souvent incurable.

Les entrepreneurs de guérisons miraculeuses procèdent tout autrement. Ils ne nient pas la maladie, mais ils affirment qu'elle va guérir par l'action d'un(; puissance surhumaine. Ils agissent par suggestion, ils inculquent graduellement cette idée que la maladie peut guérir, le sujet s'en pénètre, se l'approprie ; quelquefois la guérison s'efi'ectue en conséquence delà suggestion, et quand on dit que c'est la foi qui sauve, ou ne fait qu'employer une expression rigoureusement scientifique. Il ne s'agit plus de nier ces miracles , mais d'en comprendre la genèse et d'apprendre à les imiter.

Ainsi, il n'existe pas de maladies imaginaires, mais il y a des maladies par imagination avec de véritables troubles fonctionnels. Ces troubles se développent sous l'influence d'une suggestion spontanée, accidentelle ou provoquée ; ils sont susceptibles de guérir sous rinlliience dune autre suggestion opérant en sens inverse et d'égale intensité. Le traitement moral doit donc consister, non pas à nier la maladie, mais à affirmer qu'elle est susceptible de guérir, quelle commence à guérir, qu'elle va guérir tout à fait.

Lorsqu'un croyant associe la divinité à son idée de guérison, il s'habitue à rallcndre subite et complète, à l'occasion d'une manifestation religieuse déterminée : les choses se passent, en elfet, souvent ainsi. C'est ce que nous avons vu, par exemple, à la Salpètrière chez la célèbre Etcheverry qui vit guérir tout à coup une hémiplégie avec contracture datant de 7 ans, à propos d'une cérémonie du mois de Marie : il ne lui resta qu'une ceitaine faiblesse du côté, qui disparut en peu de jours et que l'on peut expliquer par l'influence du défaut d'exercice si longtemps prolongé.

Ce miracle, qu'on peut appeler expérimental puisqu'il fut préparé de longue main par les médecins — depuis longtemps on suggérait à la malade qu'elle guérirait au moment de telle cérémonie religieuse — ce miracle, disons-nous, nous explique les guérisons par l'imposition des mains, dont l'histoire sacrée abonde. Pour ne pas remonter plus loin que le siècle dernier, c'est la suggestion qui explique les cures de Greatrakes, les exorcismes de Gassner, les succès de Mesmer et les miracles accomplis autour de la tombe du diacre Paris, dans le cimetière de Saint-Médard, et de nos jours, dans les fameuses grottes qui se trouvent situées du côté des Pyrénées.

Le médecin, qui n'est pas un thaumaturge, a des ressources bien moindres. Lorsqu'un malade, atteint d'une affection d'origine psychique, s'adresse au médecin, celui-ci ne peut guère, sauf dans quelques circonstances exceptionnelles, lui inspirer confiance qu'en des moyens plus ou moins lents; mais quels qu'ils soient, il faut les employer avec confiance et autorité. C'est un fait bien avéré, que, par l'hydrothérapie , certains médecins obtiennent, dans les affections hystériformes, des résultats plus rapides que d'autres, par ce seul fait qu'ils agissent en même temps par sug-

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gestion. On pont en dii'c autant du massage dans des eirconslances analogues, etc.

Dans beaucoup de circonstances, la suggestion peut constituer un agent Ihérapeuticiue précieux. A côté des paralysies et des spasmes d'origine psychique, il faut citer l'anorexie dite nerveuse ou hystérique qui peut être grandement influencée, de même que les troubles vésaniques développés en général sur un terrain hystérique (Auguste Voisin, Séglas, Lombroso, Dufour, etc.). 11 faut bien reconnaître une certaine vah^ur à plusieurs des faits de cet ordre, rapportés par Braid, Charpignon (1), Liébault (2), Bernheim (3), Beaunis, etc. Il est donc utile, dans ces cas, de rechercher les meilleures conditions de suggestibilité, et de s'assurer si le sujet est hypnotisable ou particulièrement sensible à tel mode de suggestion que l'on mettra en usage avec confiance et autorité.

Il est à remarquer qu'un état névropathique ne s'improvise pas; celui (pii en soulïre ne la pas créé, il iH'Sulte le pins communément d'une dégénérescence héréditaire progressive et accumulée- Le sujet qu'il s'agit de traiter n'est point dans sa famille un accident, ceux qui l'entourent pâtissent souvent de son mal à un certain degré : le névropathe vit dans une atmosphère de nervosité. Si la suggestion a joué un rôle dans le développement de rullection actuelle, le traitement moral n'aura aucune action, parce que l'idée pathogène se trouve sans cesse cultivée dans ce milieu morbide. Ce traitement ne reprendra chance de succès que loisqu'on aura eu recours à une mesure préalable d'hygiène morale, à Visolement qui s'impose encore davantage dans les manifestations dites épidémiques de la suggestion.

Nous avons eu en vue surtout d'appeler l'attention sur le mode d'action du traitement moral, etsur le rôle que joue la suggestion. Il ne s'agit nullement d'innovation : quand on fait avaler certaines boulettes dites fulminantes, c'est bien de la suggestion qu'on administre sous foime pilulaire ; quand on injecte de l'eau claire sous la peau, on fait encore de la suggestion par la voie hypodermique. Et il convient de remarquer que cette médecine d'imagi-

(1) Charpi,L;iion, Ktiuh' sur la nu'deciiw uniniiqiie et vitaliste, 1864.

(2) Liébault, Du sommeil et des états aiialoi/iies, 1861.

(3) lîernlicim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique,

nation doit être préconisée surtout contre une catégorie de troubles bien déterminés, contre les troubles d'origine psychique.

Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les indications particulières de la suggestion en thérapeutique. L'étude que nous venons d'en faire a sutïisamnient montré dans quelle mesure elle est capable d'agir sur les phénomènes moteurs, sensitifs ou psychiques, et que, par conséquent, elle peut être utilisée dans le traitement des troubles dynamiques capables de se développer sous rinfluence d'une action psychique, d'un choc moi'al ou même d'une excitalions périphériques. 11 est impossible aujourd'hui de nier cette action. Toutefois, il est encore difficile de présenter un exposé rigoureusement scientifique des résultats obtenus, parce que les obsei'vations publiées sont encore peu nombreuses et que, dans un certain nombre d'entre elles, il est impossible de trouver un caractère objectif de l'hypnose; en outi'e, un certain nombre de ces observations sont incomplètes ou publiées par des personnes incompétentes qui font des descriptions insuffisantes pour entraîner la conviction sur la réalité d'un état morbide caractérisé. Enfin, précisément en raison de la nature de son action qui ne s'exerce que sur des troubles sans lésion matérielle, c'est-àdire purement dynamiques, la suggestion ne guérit que des affections capables de se modifier spontanément, ou sous l'influence d'agents extérieurs variés. Il est donc difficile actuellement, moins difficile pourtant que pour d'autres médications très usitées, d'établir la valeur réelle de cette méthode de traitement. Ce qu'on peut dire, c'est qu'elle est fondée sur des notions précises de psycho-physiologie et par conséquent rationnelle.

La médecine d'imagination se distingue de la thérapeutique hypnotique, dans laquelle le sommeil artificiel est lui-même l'agent curatif , de quelque façon d'ailleurs qu'il ait été produit. On a quelquefois confondu, et bien à tort, ces deux procédés thérapeutiques, le sommeil provoqué et la suggestion (I). Ils sont loin d'avoir la même valeur.

Le sommeil hypnotique n'a souvent qu'une action suspensive et momentanée sur les troubles fonctionnels, névralgies, contractures, etc., etc.; mais à lui seul, il amène rarement la disparition

(1) Grasset, Du sommeil provoqué comme agent thérapeutique (tliérapeutique suggestive) [Semaine médicale, 1886, p. 205).

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complète dos phénomônos, s'ils ne sont pas essentiellement fugitifs d(! leur nature, et il ne faut pas ignorer que, dans bon nombre de circonstances, ce sommeil, tout comme les autres sommeils artificiels provoqués par le chloroforme, la moi'phine, etc., est capable de déterminer des accidents névropathifjues jusqu'alors inconnus du sujet. Beaucoup d'hystériques étaient ])iises d'accidents convulsifs autour du baquet de Mesmer, et beau(!oup de magnétiseurs ont provoqué des attaques de contracture que quelques-uns ont prises pour de la catalepsie. Cette notion n'est pas à dédaigner; elle doit faii'e garder une <;ertaine réserv(3 dans l'usage du sommeil nerveux en thérapeutique.

Toutefois, quand il s'agit d'hystériques caractérisées, à manifeslations convulsives intenses, chez lesquelles par conséquent le sommeil provoqué ne peut guère déterminer que des accidents qui existent déjà, il est avéré que le nombre et l'intensité des attaques peuvent être grandement att(''nu(''s par h'S manœuvres hypnotiques ; plusieurs hystériques de la Salpêtrière, entrées pour des attaques, n'en ont jamais tant qu'elles sont soumises au sommeil hypnotique, en dehors de toute suggestion.

11 faut remarcpier encore que quelquefois le sommeil nerveux a quelque chose de plus qu'une simple action hypnotique : chez les magnétiseurs, le sujet sait, lorsqu'on l'endort, que les manœuvres auxquelles on se livre ont un but thérapeutique; et, dans quelques cas, le sommeil pi'ovoqué peut être considéré comme appartenant à la médecine d'imagination : que la suggestion soit l'œuvre du malade ou celle du médecin, elle n'en existe l)as moins.

L'usage de la suggestion dans l'éducation est probablement aussi ancien que la pédagogie, et on trouve des remarques fort intéressantes à ce point de vue dans beaucoup d'ouvrages sur l'éducation. Fechlcrsleben, dans son Ih/(jiène de rame, insiste sur l'utilité de convaincre les enfants qu'ils ont déjà acquis du talent dans une branche (juelconciue, pour développer leui's aptitudes. Ci-atiolet

fait remarquer que, chez les enfants, certains gestes, certaines attitudes sont capables de développer des tendances corn'lalivcs (1). Mais ce serait une mesure très grave de soumettre à des pratiques régulièr(;s de suggestion des enfants normalement constitués ; on risquerait fort d'en faire des automates, ce ((ni n'est pas précisément le but de léducalion. Quant à l'application de la suggestion hypnoli(|ue aux enfants vicieux, elle est plus défendal)le. Le succès paraît vraisemblable, mais il (>st diflîcih; de le prouver par des faits qui échappent à toute contestation : car il est très certain que, parmi les enfants vicieux, un certain nombre qui échapi)ent à la démence précoce, et aux progrès du vice, évoluent spontanément vers un état ])sychique qui se rapproche de l'état normal. D'autre part, (.'crtains enfants, enfermés dans des maisons de santé sous le coup d'ordonnances de non-lieu, se trouvent dans les mêmes conditions que ceux qui ont subi une peine de nature à renforcer les motifs d'éviter le mal. Dans ces cas, la suggestion hypnotique ne joue que le rôle de la suggestion pénitentiaire et son utilité peut être mise en doute.

L'efficacité de la suggestion pédagogique peut, il nous semble, être démontrée par la possibilité de modifier certains instincts par suggestion chez les animaux. L'un de nous a été fréquemment tc'moin d'une pratique curieuse des fermières du pays de Caux : lorsqu'une poule a pondu un certain nombre d'œufs dans un nid de son choix et qu'elle a commencé à couver, si, pour des raisons particulières, on veut lui faire couver d'autres œufs dans un autre nid, on lui place la tête sous une aile et on la balance un certain nombre de fois, jusqu'à ce qu'elle dorme, ce qui arrive rapidement, puis on la place dans le nid qu'on lui destine ; à son réveil, elle ne songe nullement à son propre nid, elle a adopté les œufs étrangers. Quelquefois, on peut, par le même procédé, faire couver des poules qui n'ont pas encore manifesté l'intention de le faire. C'est là une modification de l'instinct par suggestion qui peut faire penser que l'application pédagogique de la suggestion n'est pas aussi absui'de que quelques auteurs veulent bien le dire.

(1) I.euret et Gratiolct, Aiialonih' coniparc'e du système nerveux, t. II, p. 630.

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