DÉLIVRANCE DE L'ASTRA NARAYAMIN
Aprè3 que Drona fut immolé, sire, les Kourouides, sous l'oppression des flèches, battus et leurs fameux héros tués, se plongèrent dans un profond chagrin. 8,893.
Voyant les ennemis enflés d'orgueil, ils étaient, souverain des hommes, effrayés, consternés, les yeux baignés de larmes, en proie à une continuelle agitation. 8,894.
Hors d'eux-mêmes , les efforts enrayés, la vigueur frappée d'impuissance, ils environnèrent ton fils avec de grands cris de détresse, 8,895.
Gomme des femmes dans leur mois, tremblants, jetant les yeux sur les dix points de l'espace, baignant leurs cous de larmes, et tels qu'étaient jadis les Daîtyas, après la mort d'Hiranyâksha. 8,896.
Entouré de ces guerriers tremblants, sire, comme de faibles gazelles, ton fils ne put s'empêcher de lâcher pied. 8,897.
Tes combattants, Bharatide, épuisés de faim et de soif,
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consumés en quelque sorte par le soleil, étaient abandonnés entièrement de leur âme. 8,898.
Aussitôt qu'ils virent la chute du Bharadwâdjide, aussi intolérable que si le soleil tombait lui-même des cieux, ou pareille au dessèchement de la mer, ou semblable au Mérou, qui tournerait sa face opposée, ou telle qu'une défaite, que subirait Indra, les Kourouides s'enfuirent de terreur, sire, avec des formes plus effrayées qu'ils n'avaient auparavant. 8,899—8,900.
Le roi du Gândhâra, Çakouni épouvanté de tourner le dos, accompagné de héros encore plus tremblants, dès qu'il vit le brahme au char d'or étendu sans vie, 8,901.
Entraînant avec lui une grande armée, division complète, impétueuse, dispersée avec ses étendards, le fils du cocher se retira, frappé d'efïroi. 8,902.
A son aspect, le roi de Madra, qui mettait avant toute chose une armée que ses chars, ses éléphants et ses chevaux rendaient infranchissable, Çalya s'enfuit, plein d'épouvante. 8,903.
Environné de nombreux fantassins, d'éléphants et de ses éminents héros, dont la plus grande partie était blessée, le Çaradvatide battit en retraite, s' écriant : «Malheur ! quel malheur ! » 8,90A.
Kritavarman, entouré, sire, de Vâlhikas, d'Arratas, de Kalingas et d'une armée bien disciplinée de Bhodjas, confia son salut à ses chevaux d'une grande vitesse.
Tremblant, talonné parla crainte, Ouloûka, enveloppé par des bataillons d'hommes de pied, s'enfuit, dès qu'il eut vu Drona tombé. 8,905 — 8,906.
Douççâsuna, jeune, admirable à voir et de qui le courage avait accompli ses preuves, tourna le dos dans un
trouble extrême, couvert par des éléphants. 8,907.
Lorsqu'il eut pris avec lui une myriade de chars et trois mille proboscidiens, Vrishaséna partit d'un pied hâté à la vue de Drona, étendu sans vie. 8,908.
Accompagné de chevaux, d'éléphants, de chars et entouré de fantassins, ton héroïque Douryodhana prit luimême la fuite, majesté. 8,909.
Souçarman, emmenant avec lui ce qui restait des conjurés, abattus sous les coups de Kirîti, courut en arrière, site, quand il vit Drona sans mouvement. 8,910.
Montant sur leurs chars et sur leurs éléphants, ou même abandonnant leurs chevaux, les guerriers couraient de tous les côtés dans le combat, à l'aspect du brahme au char d'or expiré. 8,911.
Les Kourouides s'enfuyaient, excitant leurs pères, des oncles, des frères ; d'autres stimulant des frères ou des amis ; 8,912.
Les uns des neveux ; ceux-ci poussaient devant eux les armées ; ceux-là se sauvaient avec leurs parents aux dix points de l'espace. 8,913.
Battus, les cheveux épars, deux ne couraient pas dans un même chemin ! c, Ce n'est point là ce que nous attendions , s'écriaient -ils, les efforts abattus, la vigueur brisée. 8,91 à.
Les autres de ton parti, seigneur, fuyaient, ayant rejeté leurs cuirasses : les combattants l'un à l'autre, taureau des Bharatides, s'adressaient des reproches. 8,91 5.
« Arrête ! arrête ! » disaient-ils ; mais personne ne s'arrêtait en ce moment. Ils avaient abandonné, malgré qu'ils fussent décorés d'ornements, leurs chars, attelés de vigoureux chevaux. 8,916.
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Montés sur leurs coursiers, tes guerriers hâtaient leur fuite à grands coups de pied. Tandis que l'armée se dispersait ainsi , les formes tremblantes , la force évanouie, 8,917.
Tel qu'un alligator, qui remonte contre le courant, le fils de Drona marchait dans le sens opposé aux fuyards. Alors s'éleva une bien grande bataille entre lui et les Prabhadrakas ^1) , les Pântchâlains, les Tchédiens et les Raîkayains, troupes, qui avaient Çikhandî à leur tète. Quand ce héros, ivre de la furie des combats (2), eut immolé diverses armées des Pândouides, 8,918 — 8,919.
Tel qu'un éléphant en rut, délivré à l'instant même d'un défilé; dès qu'il vit l'armée courir, esclave de la fuite, ce fils de Drona s'approcha de Douryodhana, et lui dit ces mots : « Pourquoi cette armée fuit-elle, Bharatide, avec un air effrayé, ' 8,920 — 8,921.
o Et ne l'arrêtes-tu pas dans sa fuite (3), Indra des rois, au milieu du combat? Toi-même, souverain des hommes, tu n'es pas dans ton état naturel, comme tu étais avant. 8,922.
» En quel éminent héros (4) ton armée a-t-elle été frappée (5) ? Dis-moi, royal Kourouide, le guerrier, qui est tombé dans cette malheureuse condition? 8,923.
» Aucun de ces héros, à commencer par Karna, ne
(1) Prabhadruka. Nous avons déjà trouvé ce mot plusieurs fois: il manque dans Wilson ; Bothlingk et Roth ne lui donnent pour signification que très-beau. Nous pensons que c'est un nom de peuple, à cause de la conjonction tcha, qui vient immédiatement après ce mot, et qui accompagne chacun des noms de régnicoles suivants.
(2) Youddhadurmadas, texte de Bombay.
(3) Dravamânam, même texte.
(4-5) Hâtai.... rathasinhai, texte de Bombay.
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tient plus de pied ferme : ton année ne fuyait pas ainsi dans les autres combats. 8,924.
» Est-ce que le bonheur, puissant roi, ne visiterait pas en ce moment ton armée? » Douryodhana, à ce langage du fils de Drona, n'eut pas la force de lui apprendre, ô le plus excellent des princes, cette nouvelle affligeante et désagréable. Ton fils plongé, tel qu'un navire brisé , dans un océan de chagrins ,
Ayant vu le fils de Drona placé dans son char, sire, dit ces mots, baigné de larmes, au Çaradvatide avec confusion > 8,927.
« Raconte ici d'abord, s'il te plaît, comment cette armée s'est mise en déroute. » Et le Çaradvatide, s'abandonnant mainte et mainte fois à la douleur, 8,928.
De narrer au fils du brahme, comment Drona était tombé de son char : 8,929.
« Ayant mis à notre tête l'Atchârya, le plus grand des héros sur la terre, nous livrâmes combat à tous les Pântchâlains. 8,930.
» Ensuite la bataille s' étant allumée, les Kourouides mêlés aux Somakas, rugissant les uns contre les autres, abattirent avec leurs flèches les corps des guerriers.
» Tandis que ce combat se livrait et que les Dhritarâshtrides périssaient dans la guerre, ton père dans sa colère envoya un astra. 8,931 — 8,932.
» Drona, le plus éminent des hommes, décocha l'astra de Brahma, et tua de sesbhallas les ennemis par centaines et par milliers. 8,933.
» Arrivés devant le char de Drona, où les poussait la mort, les Pântchâlains, les Matsyas, les Kaîkayains et les
DRONA-PAUVA. 371
Pândouides tombèrent morts, ô le plus vertueux des brahmes. 8,934.
» Grâce à cet astra de Brahma, l' Atchârya d'expédier à la mort un millier de vaillants guerriers et deux mille éléphants. 8,935.
» Les cheveux blancs et noirs jusqu'aux oreilles, de cinq ans plus qu'octogénaire, vieux, il se promenait dans le combat comme s'il n'eût compté que seize années.
» Au milieu de ces armées frappées par la douleur et de ces rois taillés en pièces, les Pântchâlains, tombés sous le pouvoir de la colère, avaient tourné le dos.
» Au moment où ce vainqueur des ennemis lança Fastra de Brahma sur ces guerriers à demi rompus et mis en déroute, il parut comme le soleil, élevé sur l'horizon.
» Arrivé au milieu des Pândouides, il leur était difficile de fixer les yeux sur ton auguste père, qui avait des flèches pour ses rayons, autant qu'il l'est de regarder le soleil, parvenu au milieu de sa carrière.
» Consumés par Drona, comme par l'auteur éblouissant de la lumière, ils étaient sans effort, l'âme en quelque sorte exhalée et le courage comme en cendres. 8,940.
» Quand le meurtrier de Madhou les vit accablés des flèches, qu'envoyait Drona, il dit alors ces mots, que lui inspirait le désir de la victoire pour les fils de Pandou :
« Il est impossible aux ennemis, fût-ce au meurtrier de Vritra lui-même, de vaincre jamais dans un combat ce chef des chefs de héros, le plus excellent de tous ceux, qui portent les armes. S, 941— 8,942.
» Vous, Pândouides, renoncez donc au devoir un ins-
tant pour conserver la victoire, dans la crainte que ce brahme au char d'or ne vous immole tous dans le combat. 8,943.
» Açwatthâman une fois tué, son père, c'est mon sentiment, n'aura plus la force de combattre. Qu'un homme, il n'importe lequel, lui impose donc ce mensonge que son fils est mort dans le combat, h S, 9 h II.
» Dhanandjaya, le fils de Rountî, n'approuva point cet avis ; mais tous les autres l'acceptèrent; Youdhishthira enfin s'y rendit avec peine. 8,9A5.
» Bhîmaséna dit à ton père avec une sorte de confusion : « Açwatthâman est tué ! » et ton père s'est refusé à le croire. 8,946.
» Soupçonnant que c'était un mensonge, ce père, le cœur plein de tendresse pour son fils, demanda à Dharmarâdja si tu étais mort ou non sur le champ de bataille. 8,947.
» Youdhishthira, attaché à la victoire, mais plongé dans la crainte de faire un mensonge, venait de voir Açwatthâman à la cuirasse comme une montagne, énorme éléphant, que Bhîmaséna avait tué au roi du Mâlava, Indravarma ; il s'avança donc vers Drona et lui cria ces mots : 8,948—8,949.
« Celui, pour lequel tu as pris la flèche et sur lequel tu fixais tes yeux dans la vie, cet être (1), qui te fut toujours cher..., Açwatthâman est tombé mort. 8,950.
» 11 gît, immolé sur la terre, comme le faon d'un lion ! » Il savait cependant quels péchés sont attachés au men-
(1) Putra, dit le texte; je remplace par un autre ce mot, qui empêche de supposer vrai ce mensonge.
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songe; aussi, dit-il en mots couverts au plus vertueux des brahmes : « L'éléphant est tué ! » quon pouvait bien entendre par le plus grand des hommes. A peine crut-il apprendre que tu étais frappé mort , il jeta un cri, consumé par sa douleur. 8,951 — 8,952.
» Il réprima ses astras célestes, et ne combattit plus comme avant. Dès qu'il le vit clans un trouble extrême, l'âme frappée de chagrin, 8,953.
» Le fils du roi de Pàntchâla aux œuvres inhumaines fondit sur lui. A l'aspect du guerrier résolu à sa mort, le brahme, instruit dans la vérité du monde, ayant déposé ses astras divins, s'assit dans le combat pour la mort. Alors, le saisissant aux cheveux de la main gauche,
» Le Prishatide lui trancha la tête, malgré les cris des héros : « Il ne faut pas le tuer ! Il ne faut pas le tuer ! ») Ainsi criaient-ils de toutes parts. 8,95/i — 8,955—8,956.
» Arjouna descendit de son char, il courut vers lui, et, levant ses deux bras à la hâte à plusieurs fois : 8,957.
« Amène ici l'Atchârya vivant! Ne le tue pas, homme juste! » Mais bien qu Arjouna et les Kourouides le détournassent de cette action, le guerrier barbare, ô le plus grand des hommes, immola ton père lui-même. Tous les combattants s'enfuirent, talonnés par la crainte.
» Et ce meurtrier de ton père nous a ravi toute énergie, mortel sans péché. » 8,958—8,959—8,960.
Quand le fils de Drona eut appris la mort de son père sur le champ de bataille, il ressentit une violente colère, comme un serpent touché par le pied. 8,961.
Le Dronide irrité dans le combat, vénérable monarque, jeta de vives clartés; tel qu'un feu arrive à la flamme, quand il a reçu dans son foyer une grande abondance de bois. 8,962.
37/i LE MAHA-BHARATA.
Broyant l'une dans l'autre ses deux paumes, serrant ses dents contre ses dents, soufflant comme un boa, il avait ses yeux rouges-de fureur. 8,963.
« Qu'est-ce que dit Àçwatthâman, s'enquil Dhritarâshtra, lorsqu'il apprit que le brahme, son vieux père, était tombé sous les coups de l'injuste Dhrishtadyoumna?
» Que dit Açwatthâman, lorsqu'il eut appris que, sous l'inique Dhrishtadyoumna, avait succombé dans la guerre ce juste et courageux Atchârya, en qui se trouvait toujours les astras de Nârâyana, d'Indra, de Brahma, d'Agni, de Varouna et de Manou? 8,964 -8,965—8,966.
» Ce magnanime, qui, ayant reçu le Dhanour-Véda icibas de Râma, le Djamadagnide, et désirant les vertus dans son fils, mit en jeu des astras célestes ! 8,967.
» En effet dans ce monde, les hommes désirent toujours un fils plus vertueux qu'ils ne sont eux-mêmes, et nullement aucun autre. 8,968.
» Si les magnanimes Atchâryas ont des secrets, ils les confieront à leur fils, ou à celui de leurs disciples, qui vient après eux. 8,969.
» Le fils de la Çaradvatî est un disciple, qui les a tous obtenus, Sandjaya, et d'une manière supérieure : c'est un héros, qui, dans les combats, suit immédiatement son père. 8,970.
» 11 est estimé de Râma dans les combats, égal à Pourandara dans la guerre, semblable à Kârttavîrya en courage, pareil à Vrihaspati en intelligence. 8,971.
» Il est équipollent à la terre pour la faculté de porter ; c'est un jeune homme, de qui la splendeur est telle que la clarté du feu ; il est aussi profond que la mer, et sa colère est comme le venin des serpents. 8,972.
» Il est le premier des maîtres de chars dans le monde ;
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il est armé d'un arc solide (1) ; il a vaincu la fatigue : il crie ainsi que le vent rapide ; il marche irrité de même que la mort. 8,973.
» Lance-t-il ses flèches dans un combat, la terre en est tourmentée; est-il un guerrier, qu'il ne trouble pas dans la bataille? C'est un héros, de qui le courage est une vérité. 8,97/i.
» 11 a accompli ses études, il a juré ses vœux, qu'il a fait suivre du bain; toute la science del'arc, ill'alue; il est inébranlable comme la mer ou comme Râma, le fils de Daçaratha.
» Que dit Açwatthâman, quand il apprit que ce vertueux instituteur avait succombé dans un combat, sous l'injuste Dhrishtadyoumna ! 8,975 — 8,976.
» Ce guerrier, qu'il avait engendré (2) pour être la mort de Dhrishtadyoumna, n'était-il pas le fils de Drona, comme le Pântchâlain était né d'Yajnaséni? 8,977.
» Qu'est-ce que dit Açwatthâman, lorsqu'il sut que cet homme méchant, vil, criminel, à très-courte vue, avait tuél'Atchârya? » 8,978.
A la nouvelle que son père, lui répondit Sandjaya, était victime d'un mensonge et d'un homme scélérat, majesté, le Dronide fut rempli à la fois de larmes et de colère.
On vit s'enflammer le corps de cet homme irrité, Indra des rois, comme celui de la Mort, quand à la révolution des temps, elle veut enlever toutes les créatures.
Il essuya trois et quatre fois ses yeux remplis de larmes
(1) Drithadhanvâ, texte de Bombay.
(2) Srishtai, même texte.
et, soupirant de colère, il tint ce langage àDouryodhana :
« Je sais que mon père fut tué par des hommes cruels, lorsqu'il avait quitté les armes, et que ce crime fut accompli en apparence sous le drapeau du devoir.
» Je connais la parole basse et d'une insigne méchanceté, qu'a dite le fils d'Yama. Quiconque s'engage dans les guerres a pour son lot assuré la victoire ou la défaite.
Lorsque ces deux chances existent, sire, la mort est estimée : si la mort arrive dans la bataille en combattant, la mort est donnée avec juste convenance.
» Comme elle est toujours placée devant les yeux des brahmes, elle ne peut leur causer de la douleur. Mon père, il n'y a aucun doute pour moi, est passé dans le monde des héros. 8,985.
» 11 ne faut pas pleurer mon père, ce tigre des hommes, parce qu'il est descendu au tombeau. Mais, comme il s'est arraché les cheveux, sous les yeux de toutes les armées , lui, qui était engagé dans la vertu, voilà ce qui me déchire le cœur ! Mon père, moi vivant, il s'est arraché les cheveux! 8,986—8,987.
» Comment après la mort de leurs fils, les autres pères témoigneront-ils le regret d'un fils? Ils font, par colère, amour, ignorance, haine, et même par enfantillage, des choses injustes, quoiqu'ils méprisent ces actions. Le fils de Prishat a commis cette grande offense à la vertu.
» Sans doute, il ne me connaissait pas, ce barbare, cet insensé ! Mais Dhrishtadyoumna bientôt verra la conséquence très-épouvantable de son action ! 8,990.
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» Le Pândouide a fait une chose ignoble au premier chef; il a dit une fausseté. Certes! la terre aujourd'hui même boira le sang du fils d'Yama, qui a fait abandonner ses armes à l'Atchârya par un mensonge ! Je le jure sur la vérité, Kourouide, sur mes sacrifices et mes actes méritoires! 8,991—8,992.
» Puissé-je ne pouvoir jamais vivre que je n'aie immolé tous les Pàntchâlains ! Je m'efforcerai, par tous les moyens, dans ce grand combat contre les gens du Pântchâla;
» Je tuerai dans la bataille Dhrishtadyoumna, aux œuvres criminelles; et, quand j'aurai fait le massacre des Pàntchâlains dans le combat, par tel ou tel moyen, doux ou rigoureux, je goûterai enfin la tranquilité. C'est pour cela, tigre des hommes, que les mortels désirent un fils !
» Cet enfant nous sauvera, disent-Us, d'un grand péril dans ce monde et dans l'autre. Mon père, comme il était sans parent, obtint cette condition. 8,996.
» Et je vis ici, moi, son disciple et son fils, pareil à une montagne! Honni soit de mes astras divins! Honte soit à mes bras ! Honni soit de mon courage !
» Car, après qu'il m'eut obtenu pour fils, mon père fut réduit à s'arracher les cheveux. Mais je ferai en sorte, ô le plus grand des Bharatides, que je sois affranchi de mes dettes à l'égard de mon père, qui est passé dans l'autre monde. Se donner des éloges «à soi-même est une chose, que doit toujours éviter un homme bien né.
» Mais, dans l'impatience, où je suis, de lainortdemon père, je veux maintenant proclamer ici mon courage : que
les Pândouides voient donc maintenant avec Djanârddana quelle est ma valeur, 9,000.
» Quand j'écrase toutes les armées et que j'accomplis comme la fin d'un youga! Ni les Rakshasas, les Ouragas et les Asouras, ni les Gandharvas, ni même les Dieux,
» Combien moins les plus éminents des hommes ne seraient-ils point capables de me vaincre dans un combat, aujourd'hui que je me tiens sur mon char ! Et dans ce monde, guerrier, versé dans les astras, il n'existe nulle part un autre que moi, si ce n'est Arjouna.
» Moi, qui suis venu dans les armées lancer des astras créés par les Dieux, je reste au milieu des flamboyants, comme le soleil au milieu de ses rayons. 9,003.
» Lancées en foule de mon arc dans un grand combat, mes flèches, proclamant ma valeur, immoleront les Pândouides ! 9,004.
» Aujourd'hui, couvertes de mes dards, comme des gouttes de la pluie, toutes les plages contempleront mes traits acérés. 9,005.
» Aujourd'hui, semant de tous côtés les réseaux de mes flèches, avec un bruit épouvantable, j'abattrai les ennemis comme un grand vent couche les arbres à terre.
» Cet astra n'est connu, ni de Bîbhatsou, ni de Djanârddana, ni de Bhîmaséna, ni des jumeaux, ni du roi Youdhishthira. 9,006—9,007.
» Ni le Prishatide, ni ce cruel Çikhandî, ni Sâtyaki ne connaissent l' astra, qui me fut donné tout armé avec le moyen de le rappeler à moi. 9,008.
» Une offrande, qui avait la forme de Brahma, fut
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consacrée jadis à Nârâyana par mon père, incliné, suivant la règle. 9,009.
» Bhagavat reçut lui-même son présent et lui donna une grâce : mon père alors choisit un astra supérieur , celui de Nârâyana. 9,010.
» Le plus grand des Dieux, sire, lui dit ces paroles : « Nulle part et quel qu'il soit, nul autre homme ne lui sera égal dans la guerre. 9,011.
» Il ne faut jamais te hâter, brahme, de mettre en jeu cette arme ; car c'est un astra, qui ne peut revenir sans avoir tué l'ennemi. 9,01*2.
» Il est impossible de connaître toute sa puissance : qui ne tuerait-elle pas, seigneur ? Elle arracherait la vie à un immortel lui-même. Que le brahme ne s'en serve donc point 9,013.
» A écarter dans le combat, soit un char, soit des flèches, soit des ennemis, qui sollicitent un refuge sous sa protection. 9,01 Zj.
» On doit laisser dormir, fléau des ennemis, l'usage de ce grand astra; car, pressé de quelque manière, il oppresserait dans le combat des hommes, qui ne doivent pas mourir! » 9,015.
» Mon père reçut l' astra, et le seigneur lui dit encore ces mots : « Tu briseras en grand nombre des cuirasses et des traits célestes. 9,016.
» Grâce à cet arme, tu flamboieras de splendeur au milieu du combat. » A ces mots, l'auguste Bhagavat remonta au ciel. 9,017.
» La succession paternelle a mis entre mes mains cet astra de Nârâyana : avec lui, je disperserai en fuite dans le combat les Kaîkayains, les Matsyas, les Pântchâlains et
les Pàndouides, comme l'époux de Çatchî jeta la déroute parmi les Asouras. Mes flèches, ayant pris la forme de mes désirs, 9,018—9,019.
» Tomberont, Bharatide, au milieu d'ennemis pleins de courage (1). Ferme dans la bataille, je verserai une pluie d'astras, suivant ma volonté. 9,020.
» Avec mes flèches à la pointe de fer, je mettrai en déroute les plus grands héros, et j'abattrai sur la terre, sans aucun doute, les diverses haches. 9,021.
» Avec ce grand astra de Nârâyana, moi, le fléau des ennemis, j'accablerai d'infortunes les Pàndouides et je taillerai en pièces les ennemis. 9,022.
» 11 n'échappera pas vivant de mes mains cet homme dur, objet des plus grands reproches, ennemi des gourous, des brahmes, de leurs amis, et le dernier des Pântchâlains. » 9,023.
L'armée entendit ces paroles du fils de Drona. et tous les plus illustres des hommes remplirent de vent leurs grandes conques. 9,024.
Ils battirent joyeux les tambours et les tambourins par milliers; la terre résonna, tourmentée par les roues des chars et les sabots des coursiers. 9,025.
Et un bruit confus remplit les échos de la terre, de l'atmosphère et du ciel. Aussitôt que les Pàndouides eurent ouï ce fracas, semblable au son des nuages,
Les plus excellents des maîtres de chars se rassemblèrent de compagnie et se mirent à délibérer. Quand le fils de Drona eut parlé ainsi, il toucha l'eau, Bharatide ;
(i) Vikramatsou, texte de Bombay.
DRONA-PARVA. 381
Et manifesta alors cet a9tra divin, le Nârâyana. 9,028.
Dès qu'il parut, un vent souffla, accompagné des gouttes de la pluie et de tonnerres, au milieu d'un ciel sans nuages.
La terre trembla, les mers furent agitées, et les fleuves commencèrent à retourner vers leurs sources.
On vit alors se rompre les cîmes des montagnes, et les gazelles mirent à leur droite les fils de Pândou. 9,031.
Partout se répandirent les ténèbres, et la lumière du soleil parut embrouillée. Les bêtes carnassières marchaient ensemble, pleines de joie. 9,032.
Les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux tremblèrent ; à la vue de cette arme troublée, ils se dirent: « Comment fut donc cet entretien violent? » 9,033.
La crainte agita, souverain des hommes, tous les rois, aussitôt qu'ils virent cet astra épouvantable, aux terribles formes, du fils de Drona. 9,03Zi.
« Quand les armées, s'enquit Dhritarâshtra, furent taillées pièces dans la guerre par le Dronide, consumé de chagrin et impatient de la mort de son père ; 9,035.
» Quand ils virent les Kourouides accourir, quel dessein arrêtèrent les Pândouides pour la défense de Dhrishtadyoumna ? Raconte-moi cela, Sanjaya ! » 9,036.
D'abord qu'il vit les Dhritaràshtrides en fuite, répondit le cocher, et qu'il entendit s'élever de nouveau un combat tumultueux, Youdhishthira dit à Arjouna : 9,037.
« Dhrishtodyoumna ayant tué dans la bataille Drona, l'Atchârya, comme le Dieu, qui tient la foudre, tua le grand Asoura Vritra, 9,038.
» Les Kourouides, l'âme consternée, Dhanandjaya, n'ont plus espéré la victoire dans Je combat; et, mettant
la pensée de leur esprit dans le salut d'eux-mêmes, ils se sont enfuis du combat. 9,039.
» Entre les princes, les uns courent avec les chars éperdus, les cochers et lès guides immolés, les drapeaux, les banderolles et les ombrelles éparses, les timons brisés, les bancs cassés, les chevaux troublés. Ceux-ci, hors d'eux-mêmes, sont montés sur les chars des autres. Ceuxlà, effrayés, hâtent des pieds les coursiers; plusieurs spontanément pressent la fuite de leurs chars.
» Les autres se sauvent, malades de peur, avec des moyeux, des roues, des jougs brisés. On en voit, qui, montés sur l'échiné des chevaux, sont emportés avec des selles à demi tombées. 9,042.
» Les uns, aux palanquins tremblants, sont cloués par les nârâtchas sur les épaules des éléphants ; ceux-ci sont emportés (1) aux dix points de l'espace par les proboscidiens, que les traits ont mis en fuite (2) ; 9,043.
» Ceux-là sont tombés de leurs chevaux avec les flèches et les cuirasses éparses ; beaucoup, les roues coupées, les éléphants et les coursiers mis en pièces, 9,044.
» Fuient, agités par la peur, appelant à grands cris : « Mon père!... mon fils! » et, frappés de défaillance dans leur force, ils ne se reconnaissaient pas mutuellement. 9,045.
» Les autres, qui ont placé sur leurs chevaux des pères, des fils, des amis, des frères, grièvement blessés, ont déposé leurs cuirasses et sont arrosés d'eau. 9,046.
» Si tu sais qui peut ramener au combat cette armée en
(1-2) Çarârttals vidrutaîs hritds, édition de Bombay.
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déroute, que la mort de Drona vient de plonger dans une telle condition, dis-le moi. 9,0/i7.
» On entend un bruit immense de hennissements des chevaux et du barrit des éléphants, mêlés aux grincements de la roue des chars. 9,048.
» Ce fracas d'une extrême violence éclate dans la mer des Rourouides ; il se renouvelle à chaque instant et jette l'ébranlement parmi les miens. 9,0Zi9.
» Le son, que l'on perçoit, est tumultueux, épouvantable : il semblerait que l'on dévore les trois mondes euxmêmes avec Indra : c'est mon sentiment. 9,050.
» Ce bruit au son effrayant vient, à mon avis, du Dieu, qui porte la foudre : c'est Indra, qui se déclare pour les Kourouides après la mort de Drona. 9,051.
» Quand il eurent ouï ce fracas épouvantable et profond, Dhanandjaya, les plus grands des héros tombèrent dans le trouble et leur poil se hérissa sur les pores,
» Quel est ce vaillant héros, qui sait affermir le pied des Kourouides (1) enfoncés et ramène leurs pas au combat, comme le roi des Immortels raffermit les Dieux dans la bataille ? » 9,052—9053.
« Voici les Kourouides, qui ont repris courage, dis-tu, répondit Àrjouna, qu'une œuvre terrible rend à la fermeté, et qui saluent de leurs conques un guerrier, sous la valeur duquel ils se réfugient. 9,05/i.
» Qui jette ces cris, sire, ayant raffermi les Dhritarâshtrides après la mort donnée à Drona, et quand il eut déposé ses armes? Le guerrier, sur le nom duquel tu doutes,
» C'est le brave, plein de pudeur, aux longs bras, à la
(1) Kanuravûn, texte de Bombay.
démarche d'éléphant en rut, à la gueule de tigre, aux terribles œuvres et qui inspire la sécurité aux fils de Kourou;
» C'est Açwatthâman ! 11 menace, ce héros, à la naissance de qui Drona aux brahmes les plus distingués accorda une opulence, qui s'élevait à dix centaines de vaches.
» Ce brave, qui, apeine né, hennissantcomme Outchaîççravas, ébranla toute la terre et les trois mondes entièrement avec elle! 9,055-— 9,056— 9,057— 9,058.
» A ce bruit entendu , un être invisible, seigneur, lui donna le nom d' Açwatthâman. C'est ce vaillant guerrier, qui, fils de Pândou, rugit en ce moment. 9,059.
» Il s'est fait le vengeur du brahme, qui, s' étant avancé comme un être sans défenseur, tomba victime du Prishatide par une action bien inhumaine. 9,060.
» Quand il possède le sentiment de sa vaillance, le Dronide ne supportera jamais que le Pânchâlain ait saisi mon vénérable instituteur par sa longue chevelure. 9,061.
» L'âme du révérend fut mise dans la perplexité par une fausse parole, que l'intérêt d'un royaume inspirait à ta majesté : tu es juste, assurément ! mais tu as commis alors une énorme injustice. 9,062.
» L'Atchârya devenu une telle victime, la honte en restera long-temps dans ce monde des choses immobiles et mobiles, comme celle de Râma pour la mort, qu'il avait donnée à Bâli. 9,063.
» LePândouide est mon disciple, s' est-il dit; il est doué de toutes les vertus, il n'avancerait pas une chose fausse I» C'est ainsi qu'il fut conduit à te prêter sa confiance !
« Un éléphant fut tué ! » dis-tu à l'Achârya, et ta majesté est entrée ainsi dans le mensonge sous une trompeuse apparence de la vérité. 9,06/i — 9,065.
DRONA-PARVA. 385
» Alors, déposant ses armes, sans aucun amour de soimême, et la pensée éteinte, tu as jeté le trouble en lui, comme si un Dieu avait apparu devant ses yeux. 9,066.
» Plein de tendresse pour son fils, consumé par le chagrin et détournant la tête, ce révérend fut tué par son disciple, qui avait renoncé à l'éternel devoir. 9,067.
» Que, secondé par ses ministres, ta majesté défende, si elle peut, l'inique Piïshatide, maintenant qu elle lui a fait tuer ce vieillard saint, qui avait déposé ses armes !
» Nous tous, nous ne pouvons pus défendre en ce moment le Prishatide, ni l'arracher à la gueule dévorante du fils de l'Atchârya, irrité de la mort de son père !
» A la nouvelle que son père fut saisi par les cheveux, cet anachorète, qui pratique l'amitié envers tous les êtres et qui est plus qu'un homme, nous consumera dans le combat. 9,070.
» Un disciple, qui avait répudié les devoirs, a donc immolé ce révérend, malgré tous les cris violents, que m'arrachait le désir de sauver l' Atchârya ! 9,071.
» Quand bien même une autre vie viendrait s'ajouter au très-peu d'années, qui nous restent à vivre, on nepeu empêcher qu'on n'ait commis une grande offense à la vertu, maintenant qu'on l'a contraint à changer dénature
» Ce révérend, qui était comme un père et de qui les vertus ressemblaient à celles d'un père, on l'a tué pour un royaume de quelques jours !
» Dhritarâshtra avait donné toute la terre avec ses fils dévoués à sa volonté, souverain des hommes, à Bhîshma et à Drona. 9,07 h.
ix 25
» Quand il eut obtenu une telle condition, honoré continuellement de respects par les plus grands, le révérend me choisit toujours de préférence à son fils. 9,075.
» Cette parole de toi lui coûta la vie dans le combat à cet homme, qui périt, quand il avait déposé ses armes, et que n'aurait pu tuer Çàtakratou lui-même, quand il les tenait à sa main. 9,076.
» Et c'est nous, hommes vils à la conduite légère, qui avons nui pour un royaume à ce noble vieillard, de qui la vie était un service continuel. 9,077.
» Hélas ! hélas ! un grand crime fut commis : on a fait une action bien épouvantable, puisque l'or, le plaisir et l'ambition d'un royaume ont causé la mort du vertueux Drona. 9,078.
» Que mon âme abandonne mes fils, mes frères, les auteurs de mes jours, mes épouses et ma vie elle-même, tout enfin ce que je possède avec amour. Mon gourou sait en effet 9,079.
» Que c'est mon désir du royaume, qui le fit voir étendu mort. Je suis donc, auguste sire, descendu, la tête baissée, au Naraka. 9,080.
» Après que tu as fait tuer aujourd'hui pour un royaume ce vieux brahme, qui avait mis bas ses armes, cet instituteur, environné d'une grande lumière, ce qui vaut le mieux pour moi, c'est la mort, non la vie ! » 9,081.
A ce langage d'Arjouna, les grands héros, puissant roi, ne répondirent pas à Dhanandjaya un seul mot, soit de censure, soit d'éloge. 9,082.
Alors Bhîmaséna aux longs bras dit avec colère, comme s'il déversait le blâme sur le fils de Kountî : 9,083.
« Tu parles, enfant de Prithâ, ainsi qu'un anachorète,
DRONA-PÀRVA. 387
retiré dans ses forêts, d'une chose accompagné de vertus; tu en parles ainsi qu'un brahme aux vœux parfaits, qui a déposé son bâton. 9,084.
» Le kshatrya, qui sauve des blessures, qui vit après les blessures, qui est patient envers les femmes et les anachorètes, obtient promptement le succès, la renommée, les fruits du devoir et la terre elle-même. 9,0S5.
» Ton altesse est douée de toutes les qualités d'un kshatrya , propagateur de ta famille ; mais cette parole, ignorante, qu'elle a prononcée, ne lui donne pas un grand éclat. 9,086.
» Ta vaillance ressemble à celle de Çakra, l'époux de Çatchî ; et tu ne franchis jamais les bornes du devoir, fds de Kountî, comme la mer ne dépasse en aucun temps son rivage. 9,087.
» Qui ne t'applaudirait maintenant, lorsqu'il te voit désirer encore le devoir, et rejeter derrière toi une colère, qui a couvé dix ans. 9,088.
» Heureusement ton cœur, mon ami, suit le devoir propre; heureusement, Impérissable, l'humanité et l'intelligence sont toujours tes assidues compagnes! 9,089.
» Si, pendant que tu étais engagé dans le devoir, le royaume te fut ravi injustement ; si, traînée par les cheveux, Draâupadî fut conduite à l'assemblée par des ennemis; 9,090.
» Si nous fûmes bannis dans les bois, revêtus de valkalas et de la dépouille d'une antilope noire; si ce traitement, que nous ne méritions pas, nous fut infligé treize ans par des ennemis ; 9,091.
» Toutes ces choses faites pour inspirer de l'impatience, tu les as supportées, mortel sans péché : tout cela fût ac-
compli par toi, attaché au devoir du kshatrya. 9,092.
h Accompagné de toi, disais-tu, et me rappelant sans cesse d'exstirper cette injustice, je détruirai ces vils ravisseurs d'un royaume, avec tous les adhérents. » 9,093.
» Voilà ce qui fut dit par toi avant la guerre, et nous sommes accourus au combat : nous y sommes venus avec toutes nos forces, mais tu nous méprises maintenant.
» Tu cherches à reconnaître le devoir dans une parole fausse pour toi : tu déchires avec ta voix nos membres, quand la terreur nous afflige. 9,09/i — 9,095.
Tu sèmes du verre, pour ainsi dire, dans les plaies des hommes blessés, ô toi, qui traînes les cadavres des ennemis ; et mon cœur est déchiré, accablé sous les flèches de ta voix. 9,096.
» Vertueux, que tu es, tu ne t'aperçois pas d'une grande faute ; c'est que tu nous refuses des éloges, à nousmêmes, qui méritons d'être loués. 9,097.
» En présence du Vasoudévide, tu vantes le fils de Drona, qui n'égale pas, Dhanandjaya, la seizième partie du diamètre complet de ta lune, 9,098.
» Comment ne rougis-tu pas, quand tu parles toimême de tes propres défauts ? Je déchirerais la terre dans ma colère ; je fendrais les montagnes ! 9,099.
» Lançant sur eux cette massue pesante, épouvantable, aux bouquets d'or, je briserais les arbres semblables à des montagnes, comme le souffle du vent ! 9,100.
» Je mettrais en fuite devant mes flèches, Prithide, les enfants de Manou, les Ouragas, les Asouras, les troupes des Rakshasas et les Dieux mêmes, rassemblés sous Indra !
» Toi donc, éminent homme, tel que tu es et sachant que tu m'as pour frère, ne veuille pas, héros au courage
DRONA-PARVA. 389
sans mesure, nous inspirer de la crainte pour le fils de Drona. 9,101—9,102.
» Reste cependant, si tu veux, Bîbhatsou, avec tous ces princes de la guerre, et moi seul, une massue au poing, je triompherai d' Açwatthâman dans une grande bataille, 9,103.
d Comme Vishnou irrité, menaçant, vainquit Hiranyakaçipou (1). » Ensuite, le fils du roi des Pàntchâlains tint ce langage au fils de Prithâ : 9, ICA.
« Bîbhatsou, les sages ont attribué aux brahmes ces fonctions : la conduite des sacrifices, l'enseignement des livres sacrés, l'aumône, l'acceptation d'une donation, la célébration des sacrifices et la lecture, qui est la sixième. Dans quelle de ces choses est donc resté ce Drona, qui fut tué par moi, fils de Prithâ? Pourquoi m'en fais-tu un reproche? 9,105—9,106.
)> Soit qu'il s'écarte de son devoir propre, soit qu'il demeure appuyé sur le devoir du kshatrya, le brafime auteur d'actions cruelles, tue avec un astra, qui n'a rien d'humain. 9,107.
» Si un guerrier immole par artifice un insupportable brahrne, qui sort de son état et qui emploie contre les autres l'artifice : qu'y a-t-il là, fils de Prithâ, qui ne soit pas convenable? 9,108.
» Si, après la mort, que j'ai donnée ainsi à son père, le fils de Drona fait résonner sa colère avec des éclats épouvantables, que me force-t-ilà déserter ici? 9,109.
» Il n'est pas étonnant, je pense, que le fils de Drona,
(i) Hiranyakar.ipoun Haris, lisons-nous, au lieu de Miranyakaçipoim Harin, que portent les deux textes.
avec la connaissance, qu'il a de la guerre, sème la mort et qu'il ait pu sauver les Kourouides. 9,110.
» Quant au reproche, que tu m'adresses, homme vertueux, d'être le meurtrier d'un gourou: n'est-ce pas à cause de cela que je suis sorti du feu, le fils du Pântchâlain ? 9,111.
» Le guerrier, de qui les actions, à faire ou non, sont également indifférentes dans le combat, Dhanandjaya, l'appelera-t-on un brahme ou un kshatrya ? 9,112.
» Comment ne mettrait-on pas à mort, par tous les moyens, ô le plus grand des hommes, celui, qui, rempli de colère, fait servir les astras de Brahma à tuer des gens, qui ne connaissent point les astras? 9,113.
» Tu sais que déjà les hommes vertueux ont dit ; « L'absence des vertus est égale au poison ! » Pourquoi me blâmes-tu, toi, qui connais la vraie nature du juste et de l'utile. 9,llZj.
» Je m'avançai hardiment et je renversai ce héros cruel : pourquoi ne m'en félicites-tu pas, Bîbhatsou, moi, qui n'ai point mérité de reproches? 9,115.
» Tu ne loues pas, fils de Prithâ, ce qui est digne d'éloge, cette épouvantable tête coupée de Drona,' semblable au poison, au soleil, à la flamme, et pareille au feu de la mort ! 9,116.
» Je ne suis pas encore affranchi d'inquiétude, après que j'ai tranché la tête de ce brahme, qui a tué dans le combat tant de parents, non d'un autre, mais les miens !
» Voilà ce qui poignarde mon cœur, c'est que je n'aie pas jeté au plus vite dans la terre des barbares cette tête du brahme, comme le fut la tête de Djayadratha.
DRGNA-PAIWA. 391
» Et j'entends parler de la mort des ennemis, Arjouna, comme d'un crime; mais voici le devoir du kshatrya : « Qu'il tue ou qu'il soit tué. » 9,119.
» J'ai immolé dans le combat, fils de Pândou, cet ennemi avec justice, de même qu'expira sous ta main le héros Bhagadatta, l'ami de ton père ! 9,120.
» Quand tu as tué dans le combat cet aïeul, tu penses que tu as rempli ton devoir ; pourquoi ne m'imputes-tu pas à devoir également la mort de cet ennemi scélérat ?
» Ne veuille pas dire, fils de Prithâ, que je suis comme un éléphant, qui possède un point d'appui, un escalier fait de membres, incliné vers le succès. 9,121 — 9,122.
» Si je supporte, Arjouna, que tes paroles me soient à ce point contraires, c'est à cause de Draâupadî et de ses fils, et non pour une autre cause. 9,123.
» L'Atchârya t'a raconté l'inimitié, qui m'est venue avec lui par la succession de ma famille ; ce monde la connaît, et ce n'est pas seulement vous, fils de Pândou. 9,12Z|.
» Le Pândouide, ton frère aîné, n'a pas dit une chose fausse, Arjouna, et je ne suis pas un homme vicieux. Le criminel, qui faisait du mal à ses disciples, fut couché mort ; combats ! Ta victoire est certaine. » 9,125.
« La colère n'éclata-t-elie point alors, s'enquit Dhritaràshtra, contre cet homme aux œuvres iniques, le scélérat vil, à l'âme basse, homicide d'un gourou, qui vous donnait à pleurer Drona, le fils d'un grand saint, le magnanime, par qui les Védas et les Angas furent lus, suivant la convenance, dans lequel, observateur de la pudeur, la science de l'arc résidait en personne, et par la grâce de qui les plus grands des héros accomplissaient dans la guerre (1)
(i) Sangrâmai, texte de Bombay.
392 LE MAHA-BHAIIATA.
des actions au-dessus de l'homme, ardues aux Dieux mêmes. Ne s'ècria-t-on pas : Honte au kshatrya ! Honnie soit la colère ! » 9,126— 9,127— 9,128— 9,129.
» Raconte-moi, Sandjaya, ce qu'ont dit après ce langage du Pàntchâlain ceux, qui portent l'arc, les monarques de la terre et tous les Prithides ! » 9,130.
Dès qu'ils eurent ouï, répondit Sandjaya, les paroles du fils de Droupada aux œuvres inhumaines, tous alors, auguste monarque, de rester dans le silence. 9,131.
Mais Arjouna, jetant avec colère ses regards obliques sur le Prishatide, soupirant profondément et les yeuxnoyés de larmes : « Honte ! honte ! » s'écria-t-il. 9,132.
Youdhishthira, Bhîmaséna, les jumeaux, Krishna et les autres étaient remplis de confusion ; Sâtyaki tint alors ce langage: 9,133.
« Est-ce qu'il n'y a point (1) ici un homme quelconque pour ôter promptement la vie à ce mortel scélérat, injuste, le dernier de son espèce, qui vient de parler?
» Tous ces Pândouides te méprisent, comme les brahmes un çwapâka, et t'adressent des reproches pour cette action coupable. 9,13/1—9,135.
» Après que tu t'es souillé de ce crime, comment, blâmé par tous les gens de bien, ne rougis-tu pas devenir dans cette brillante assemblée et d'y prendre la parole?
» Dans ces invectives, que tu vomis sur le révérend, comment ta langue ne se fend -elle pas en cent morceaux et ta tête ne se rompt-elle point en cent éclats? Homme vil, et tu ne t'abaisses pas encore dans cette offense à la vertu? 9,136—9,137.
» Tu mérites les reproches de tous les Prithides, des
(1) lha, texte de Bombay.
DRONA-PARVA. 393
Andhakas et des Vrishmdes, toi, qui, après avoir commis une action de souillure, viens t'en glorifier dans ce;te assemblée des hommes ! 9,138.
» Quand tu as fait dans ta haine à l'égard d'un révérend une action telle et sans noblesse, tu es digne de mort ! Quel besoin y a-t-il de ton existence un seul instant même? 9,139.
» Quel autre homme bien né, si ce n'est toi, ô le plus vil des hommes (1) , eût résolu la mort de ce révérend à l'âme sainte et l'eût saisi aux cheveux? 9,140.
» Tu as entraîné dans ta chute sept de tes ancêtres et sept générations de tes petits-fils ! Rejetés delà renommée, ils sont punis de t' avoir en leur famille, toi, opprobre de ta race (2).
» N'est-ce pas ton frère germain, qui donna lui-même la mort à Bhîshma, le plus vertueux des hommes, ainsi que ce magnanime l'avait annoncé au fils de Prithâ ? Auteur de la plus cruelle action, il fut son meurtrier! Il n'existe pas sur la terre un criminel, qui soit autre que les fils du roi des Pântchâlains ! 9,141— 9,142— 9,143. » Ton père a formé Çikhandî pour être la mort de Bhîshma; c'était pour apporter le trépas à ce magnanime, qu'il le tenait en réserve ! 9,144.
» Vils auteurs de mauvais traitements à l'égard des révérends et de leurs amis, les Pântchâlains se sont écartés de la vertu ; tu es tombé avec ton frère dans le mépris de tous les hommes de bien ! 9,145.
» Si tu répètes encore une telle parole en ma présence,
(1) Purushddhama, au vocatif, texte de Bombay.
(2) Kùla pdnnanam, même texte.
je ferai tomber ta tête avec ma massue, qui est semblable à la foudre! 9,146.
» Après qu'on t'a vu meurtrier d'un brahme, on te verra devenir le soleil ; cette expiation est ce que tu mérites, scélérat, pour avoir tué un brahme ! 9,147.
» Barbare Pântchâlain, en présence de mon frère aîné, ne viens-tu pas, sans rougir, déblatérer ici de nouveau sur la mort affligeante du révérend? 9,148.
» Reste, reste ici de pied ferme ; supporte un coup seul de cette massue, ou je supporterai, moi! la chute redoublée de la tienne ! » 9,149.
Ainsi, invectivé par le Sâttwatide en ces paroles amères, le fils irrité de Prishat répondit en riant à Sâtyaki en colère : 9,150.
« J'entends! j'entends, Mâdhava, et je le supporte même ! Homme obscur et sans noblesse, tu te plais toujours à déprimer en moi un; illustre personne? 9,151.
» La patience est louée dans le monde ; mais un méchant ne mérite pas de patience. Une âme criminelle pense d'un être patient : « 11 est vaincu ! » 9,152.
» Homme à l'âme basse, aux résolutions coupables, à la conduite égale à tout ce qu'il y a de vil, tu aimes à dire sur une matière jusqu'à la pointe des cheveux, jusqu'au bout des ongles. 9,153.
» Mais Bhoûriçravas, arrêté et tué par toi, lorsqu'il avait le bras coupé et qu'il s'était assis pour le jeûne, est-il rien de plus criminel que cette chose? 9,154.
» Je fondis sur Drona aux astras divins, et je le frappai dans la guerre, quand il avait déposé ses armes, où voistu là, méchant, une mauvaise action? 9,155.
» Que dira-t-on, Sâtyaki, de l'homme, qui tue sur le
DRONA-PARVA 395
champ de bataille un anachorète, qui n'y combat point, qui est assis pour le jeûne et qui a le bras coupé? 9,156.
» Un guerrier vigoureux t'a frappé du pied sur la terre, où il marche hardiment, pourquoi ne le tuerais-tu pas au temps où tu seras devenu le plus grand des hommes.
». Le fils de Prithâ avait triomphé d'abord du Somadattide, alors que cet auguste héros fut tué ensuite par toi, guerrier sans noblesse. 9,157 — 9,158.
» En quelque lieu que Drona mît en déroute l'armée des Pândouides , je m'avançai toujours là, semant des milliers de flèches. 9,159.
» Après que tu as fait de telles actions, comment désires-tu, réprochable que tu es, vomir toi-même des paroles blessantes sur les autres, de même qu'un tchândâla?
» Tu es coutumier du fait, opprobre de la race des Vrishnides, et, certes ! je ne le suis pas. Toi, qui fais ta demeure en des actions iniques, ne parle plus à l'avenir.
» Garde le silence, et ne veuille plus sur moi désormais dire aucune parole. Que la chose soit très-haute ou trèsbasse : cesse de parler sur moi ! 9,162.
» S'il t' arrive encore de proférer dans ta démence un discours tel et si amer sur moi, je te plongerai avec mes flèches, conséquence du combat, dans les demeures du Vivasvatide! 9,163.
» Il est impossible, insensé, de faire tout avec de la justice seulement : écoute quelles actions ces hommes ont accomplies même avec injustice. 9,164.
» Jadis, on a triché le Pândouide Youdhishthira avec injustice; et c'e.-!>t aussi à l'injustice, Sâtyaki, que Draâupadî a dû ses vexations. 9,165.
» Vous fûtes, tous les fils de Pândou, envoyés en exil avec Krishna, et votre patrimoine, insensé, vous fut ravi entièrement avec injustice. 9,166.
» Parérita, le roi de Madra fut dépouillé avec injustice; et le jeune Soûbhadride tomba lui-même, victime de l'injustice. 9,167.
» La même injustice coûta la vie à Bhîshma, le grand aïeul des Kourouides ; et toi, à qui le devoir est connu, tu as tué Bhoûriçravas en manquant au deyoir. 9,168.
» Voilà quelle conduite ont tenue clans la guerre les ennemis et les Pândouides, des héros, qui savaient le devoir et qui tenaient leurs yeux fixés sur le devoir. 9,169.
» La justice, très-haut placée, est difficile à connaître; il n'est pas facile également de discerner l'injustice. Combats avec les Kourouides et ne descends pas dans l'habitation des Mânes !» 9,170.
Lorsqu'on lui eut fait entendre ces paroles injurieuses et cruelles, le fortuné Sâtyaki en fut, pour ainsi dire, ébranlé. 9,171.
A l'audition de ce langage, les yeux rouges de colère, il saisit une massue, et, soupirant comme un serpent boa, ayant déposé son arc sur son char, 9,172.
Il s'élança sur le Pântchâlain et lui dit ces mots avec colère : « Je ne t'adresserai pas de parole offensante ; mais je te tuerai, puisque tu es digne de mort. 9,173. »
Excité par le Vasoudévide, Bhîmaséna à la grande force sauta à bas de son char et, précipitamment, il arrêta dans ses bras ce robuste guerrier, qui accourait lestement, plein de colère, bouillant de fureur et semblable à la mort, sur le Pântchâlain pour lui arracher la vie.
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Le vigoureux (1) Bhîma, ayant saisi le vigoureux (2) Sâtyaki courant , fut entraîné malgré lui clans ses mouvements rapides. 9,176.
Le plus fort des forts, le héros des Çinides, retenu par le puissant Bhîma, s'arrêta et réprima le jeu de ses pieds au sixième pas. 9,177.
Sahadéva de sauter hors de son char, souverain des hommes, et, d'une voix douce, il dit au héros, qu'arrêtait un plus fort. 9,178.
ft Nous n'avons, Mâdhava, nul autre ami plus grand, tigre des hommes, que les Andhakas, les Vrishnides et les Pântchâlains ; 9,479.
» Et il n'existe aucun autre ami des Andhakas, des Vrishnides et surtout de Krishna plus grand que nousmêmes. 9,180.
a Que les Pântchâlains fouillent jusqu'aux lieux où tout finit par la mer, Vrishnide, et ils ne trouveront nul autre ami supérieur aux fils de Pândou et de Vrishni ! 9,181.
» Que ton altesse pense qu'elle a dans eux un ami égal à ce que ton altesse est pour eux (3) ; ce que vos seigneuries sont pour nous, nous le sommes pour vos seigneuries (à). 9,182.
» Te rappelant ainsi, ô toi, qui connais tous les devoirs, ce qu'est le devoir à l'égard des amis, comprime ta colère et calme-toi, héros des Çinides, envers le Pânchâlain.
» Pardonne au Prishatide, et que le Prishatide te pardonne ! Et, placés sur le terrain de l'excuse, qu'y aura-til ici, qui ne soit l'égalité. » 9,183— 9, 18Zi.
(1-2) Bali balinam.