‹ Le maître amour; comédie dramatique en 4 actesChapitre 14 sur 36 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Jean Vaingret ; un instant, la servante

Jean {seul). — J'ai cru pouvoir, en quelques gestes violents, jeter bas tout le fardeau... Hélas, je porte en moi-même ce qui m'écrase... L'hostilité de la vie serait peu de chose si j'avais l'âme forte et joyeuse... Mais tout s'étrécit autour de moi, et devient sombre... Un mal indéfini me vint le jour où je connus que mes rêves étaient trop

beaux... Telle ect la forme qu'a pris le destin qui me persécute... Comment lui échapper ? Où fuir encore ?.. (// s'assùd sur U banc^ i droite. La servante vient de l'autre côté) Qu'est-ce ?

La servante. — Le courrier, Monsieur...

Jean. — Ah, donnez... [Elle lui remet quelques plis et s* retire ; Jean isole tout de suite une enveloppe, la regarde longuement ; puis il examine des cartes postales) Et des cartes illustrées... Quel monde ! Je voyais l'Amérique comme l'enfer de l'industrie, de l'âpre lutte commerciale, du business ; j'ignorais qu'elle offrît des retraites merveilleuses... £xistent-elles vraiment, ces régions? Sont-elles comme on les dépeint ? Notre globe a donc encore des refuges ? Ethel... Willie... C'est lÀ-bas qu'ils sont nés... Chers amis ! Braves cœurs ! Oui, je dois me ressaisir ! Je devrais être ferme... N'ai-je pas un but, une mission ? Si j'étais assuré de connaître ailleurs le bonheur que j'envie... Mais non ! L'Idéal est hors de mon atteinte... Et la statue reste inachevée... {Après un temps, il fixe son attention sur une brochurette contenue dans lé courrier) Tiens ? Encore des paysages... Voilà de la réclame bien faite... Chez nous aussi il y a de jolis coins de nature... (// ouvre Vimprimé et lit avec une attention croissante) ■ Le Sanatoire Terra Mater est un lieu de repos où l'on traite par des procédés pratiques les psychonévroses. Faire renaître l'esi^érance là où il n'y avait que découragement, tel est le principe ; ce qu'il faut assurer aux malades, toujours près de croire à leur incurabilité, c'est la perspective d'un mieux prochain ; leur rendre la confiance, c'est leur permettre de recouvrer la paix de l'esprit, la maîtrise de soi...i \Tournant des pages) « Sous la direction du Docteur Destina »... « aux portes de la ville •... tiens, ce n'est pas loin d'ici... « Cure du surmenage, des névroses et des intoxications. Ni aliénés ni contagieux. On parle allemand, anglais ».. (// dépose l'imprimé sur le guéridon et se lève) Il n'y a pas remède à tout 1 Sinon, les plus nobles douleurs ne sont rien l Cela n'est pas I II n'y a point de remède... Cela finit par l'abrutissement... Si j'ai la faiblesse d'attendre ma déchéance, c'est que le mal a déjà fait ses ravages... S'il me reste quelque énergie, elle m'épargnera une fin misérable...

Ah 1 Ne plus penser, ne plus sentir...

'scène IV

Le même ; deux jeunes filles, un g^arçon.

{Deux campagnardes, rieuses, s'en viennent de droite, de l'autre côte de la haie. Elles vont bras dessus bras dessous. L'une tTelles se retourne à la dérobée, en retenant l'autre, et regard* «m loin)

La jeune fille. — Où est-il ?...

(Sa compagne, à son tour, se retourne ; puis elle se sépare de la première, fait deux pas et, le corps ployé sur la haie, épie au loin ; presque aussitôt, elle revient précipitamment reprendre sa place)

L'autre jeune fille, — Il arrive !

(^Toutes deux se hâtent vers la gauche. Et alors on voit passer, dans le mime sens qu'elles, un jeune garçon, souriant. Ils n'ont pas vu l'observateur de leur manège ; Jean se lève pour suivre des yeux ces personnages)

Jean. — Un amour qui naît... La lèvre rit, le cœur bat.. Voilà des gens qui ont une raison de vivre, et d'aimer la vie...

Chose admirable ! On ne s'était jamais vu, on vivait séparés par des lieues, des frontières, des océans, et, un beau jour, on se rencontre, l'un devient indispensable à l'autre... Quelle puissance !.. {Ses regards s'attachent au sol) Un amour qui meurt... Plus d'essor d'âme, plus de joie... A quoi bon vivre ?.. {Il revient)

Je ne serai jamais aimé, jamais, jamais... Et moi qui rêvais un amour supérieur, où l'homme et l'artiste aspiraient au même idéal, le maître amour... l'impossible...

...Ne plus être... Pourquoi cette idée me revient-elle toujours ?..

(Rires lointains et récris, à gauche. Jean tourne la tête de ce côté. On voit repasser les jeunes filles rieuses, accompagnées maintenant du jeune garçon. Ils s'éloignent vers la droite et Jean, en les suivant des yeux, sort lentement du même côté. Puis Bride et Willie, rentrent par la terrasse ; le premier regarde du côté où, Jean s'est éloigné ; le second va droit au guéridon où, est déposée la correspondance).

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