SCÈNE VI
Les mêmes ; Jean Vaingrret
Jean. — Oui, il fait beau .. As-tu vu le courrier ?
WiLLiE. — Quelques mots de Ethel... ses amitiés pour toi. Et des cartes illustrées d'Amérique...
Jean. — Je les ai vues...
WiLLiE. — Quel pays, hein ! Quel fleuve ! As-tu vu ceci ! (// lui montre une des cartes)
Jean. — Oui, c'est admirable... Et tu es impatient d'y retourner ; tu te lasses de notre vieux monde... Moi, rien ne m'attire, tout m'est à charge... et j'ai bien envie de m'en aller aussi... {Bride a déplié le « Times » , derrière lequel il écoute)
WiLUE. — T'en aller ? Où cela ?
Jean. — Oh, pas au bout du monde I Je devrais aller quelque part où l'on est tranquille., dans un sanatoire {montrant Vimprimé) là, peut-être... J'ai fui la maison. J'ai fui sans but que de fuir, d'être à l'écart du bruit, à l'abri des contacts qui me font mal. Il y a longtemps que je suis obsédé de me reposer de moi-même et de me sauver par l'isolement .. Vous m'avez offert votre hospitalité .. Mais cela me pèse aussi... Je dois me soigner sérieusement...
WiLLiE. — Tu n'es pas malade...
Jean. — Si, si, Willie. Ne te fie pas aux apparences. Je n'ai plus la vigueur de mon âge ni l'enthousiasme de mon art ; ne sont-ce point des indices graves ? Est-ce normal ? On me tuait, là-bas.. .Ce dont j'ai besoin, c'est du répit, du repos, de l'oubli... Je n'ai plus d'idées, ou,
plutôt, je n'en ai plus qu'un petit nombre, toujours les mêmes, qui reviennent, comme les heures au cadran... (Bas) Ecoute, Willie ; j'ai peur de moi ! Je me sens une impulsion vague, mais forte. . Un autre homme est en moi, vit en moi, et domine l'ancien, celui que tu as connu... J'entends une voix me répéter que je suis un raté, un sans-étoile, un sane-amour... Au repos, mon organisme peut accroître sa résistance... Sinon, cette voix conseillère parle plus haut, et les agitations, en m'affaiblissant, m'exposent à des suggestions...
Willie. — Toi que nous avons vu si heureux de vivre !
Jean. — Vous étiez à mes côtés... Noos étions en sympathie... Avec vous je m'accordais, auprès de vous je profitais.. Mais vous me quittez, un à un...
Willie. — Il le faut, mon vieux père me rappelle .. Sans lui, je pourrais agir à ma guise...
Jean. — Tu as un père, toi, un bon père... Moi, je suis tout seul... Quelle issue? Je suis contraint de reconnaître qu'il n'en est plus... Si la retraite, le repos, n'y changent rien, que faire ? Dans les tribulations, ce serait pis encore... Ne vaut-il pas mieux que je tente quelque chose ?
Willie. — Dans quatorze jours, je quitte l'Europe...
Jean. — Vous avez donc retardé votre départ ?
Willie. — Dernier délai. Miss Ethel a exprimé le désir de venir nous prendre...
Jean. — Ah ?..
Willie. — Ainsi, nous aurions fait la traversée ensemble. Mais M. Bride n'a pas souscrit à cette idée : c'eût été une complication, dit-il... [Un temps ; Jean va s'asseoit sur le banc, Bride, sans en avoir l'air, se rapproche) Et tu ne demandes pas ce qu'on dit de ta disparition ?
Jean. — Qui ?
Willie. — Mais tes parents, que diable ! Ils s'inquiètent ; j'ai vu ta mère, hier : elle est aux cent coups... Ils semblent radoucis... Ils reconnaissent qu'ils t'ont fait la vie dure... Et tout cela s'aggrave de ce qu'on attend la venue de ton cousin...
Jean (debout). — Ah, oui : le Peau-Rouge, comme ils disent ! Voilà ce qui les occupe : le cousin, l'homme aux dollars ! L'héritier 1 Tu connais l'aventure I
Willie. — Et toi, elle ne t'intéresse pas ? Un oncle défunt, réapparaissant sous les traits d'un fils qui vous apporte la richesse...
Jean. — D'abord, est-ce vrai, cela ? Il n'en a rien dit. Ce sont mes parents qui se mettent dans la tète qu'il va nous flaire des largesses... Moi, cela m'est égal. Mais ce qui me soucie, c'est que cet nomme vient nous juger 1 Est-ce qu'on sait quel esprit il a, ce revenant ? Il va s'allier aux autres, contre moi... Je n'aspire pas à U richesse, moi. Ah, Willie, avec quelle joie je renoncerais a tout l'or du monde en faveur d'une autre fortune, d'un autre bien, le seul que j'ambitionne...
Wii.LiE. — Cela n'empêche que l'intention de cet Américain ne soit excellente ; pour connaître, apprécier, ses parents d'Europe, ce jeune homme fait la traversée...
Jean. — Et je manquerai au « cercle de famille i, voilà ce qui les contrarie I II faut jeter de la poudre aux yeux du ploutocratel Au fond, ils n'ont pas la moindre estime pour le « Peau-Rouge • ; son père, l'homme parti pour l'Amérique, c'était l'aventurier, la « brebis galeuse »... On le croyait, on l'espérait mort depuis longtemps... Moi, j'ignorai même son existence jusqu'au jour où nous apprîmes qu'il était décédé, là-bas, très riche... Evidemment, en présence du fils, on dissimulera... Et c'est i>our deux ou trois mois, paraît-il, qu'il s'installe en Europe : entre eux, mes parents trouvent qu'il abuse... Malgré qu'ils en aient, ils trouveront, devant lui. des effusions charmantes 1 Et l'on comptait sur moi, j'avais un rôle à jouer dans cette comédie, et mon départ crée une situation difficile... Bah, on lui fabriquera un conte ou l'autre, au cousin. Veux-tu ? Ne parlons plus de cela... {Il si rassied)
WiLUB. — Soit. Cela m'a frappé parce qu'il s'agit d'un compa» triote, et que, s'il est au moment d'arriver, je songe, moi, à mon prochain départ...
Jean. — Qui sait ? Tu le verras peut-être, cet homme...
Willie. — Eh bien, ma parole, si je le vois, il saura la vérité I
Jean. — Rien ne changera rien à ma destinée... N'est-il pas absurde qu'une âme à l'agonie habite un corps robuste ? Sans cela, il y a longtemps qu'on m'aurait mis en terre... Il est de ces maux pourtant qui vous expédient leur homme en quelques heures...
WiLUE. — Voyons, Jean ! Veux-tu penser à autre chose !
Jean. — Bah. bah, je me contredis ! N'est-ce pas l'instinct de la conservation qui me pousse à m'inquiéter ? Oui, je suis fort ; les coups les plus terribles ne m'abattent point, et, malgré tout, c'est mon salut que je cherche. . Mais le trouverai-je ?
Willie. — Il faut te relever, dans toute la vigueur de ta jeunesse 1 Tu as une période de mélancolie, mais cela ne peut durer...
Jean. — Tu as raison... Cela ne peut durer...
WiLLiE. — Moi aussi^ j'ai perdu ma gaîté. Je souffre de devoir te quitter, toi pour qui j'ai une si grande amitié... Et puis, il y a l'éloignement de miss Ethel... Bah ! Ne parlons plus de nos soucis, cela ne fait que les empirer.
Jean. — Oui, oui... tu as raison... (// se lève) A tout à l'heure : je vais achever ma toilette...
WiLLiE. — Ne sortiras-tu pas un peu, aujourd'hui ?
Jean. — Sortir ? Moi ? Non, je t'en prie, n'insiste plus.
Willie — Tu n'a pas encore mis le nez dehors...
Jean. — J'ai tout ce jardin... Du repos, du calme, Willie, voilà ce dont j'ai besoin.. , (Il s'éloigne par la terrasse et s'adresse à M. Bride qui s'est levé à son tour) Je dois faire une cure, n'est-ce pas, M. Bride ?
Bride. — Peut-être, oui... (jfean sort. Bride se promène, pensif)