SCENE Vil Harry Bride et Willie Shelton
Willie. — Vraiment, Jean m'inquiète. Une pareille mélancolie...
Bride. — Ce n'est qu'une crise. Si nous en connaissions la cause, nous en saurions le remède.
Willie. — La cause ? Mais... l'hostilité de ses parents...
Bride. — Oui, c'est là ce que nous savons. Mais il n'y a pas cela seulement...
Willie. — Notre départ...
Bride. — Et autre chose...
Willie. — Quoi encore ?
Bride. — Ses parents ? Il y a dix ans qu'il lutte contre eux, et il a tenu bon jusqu'il y a quelques semaines. Rappelez-vous : il en riait, de cette hostilité Tout artiste porte en lui un dieu : c'est ce qui donnait à Jean sa chaleur, son ivresse d'enthousiasme .. Rien ne l'effrayait...
Willie. — C'est vrai. Il avait une foi admirable...
Bride. — Or, tout à coup, il se glace dans cette sorte de désespoir I Cela a coïncidé à peu près avec le départ de Ethel : c'et donc tout récent.. Que lui est-il arrivé, voilà la question.
WiLLiE. — Mais, je ne vois pas ..
Bride. — Pour moi, il y a une femme là'dessous.
WiLUB. — Une femme ? Mais non. Bride 1 C'est le garçon le plus rangé... Sa vie est toute d'isolement, detravail.sansdistractions... Il est très délicat dans ses plaisirs ; c'est presque un chaste..
Bride. — Pourtant, cette Anne- Marie...
WiLLiE. — Oh 1 ça 1 Un modèle, voiU tout Et les choses languissaient; la preuve, c'est qu'il l'a congédiée.
Bride. — Ah ? {Un temps) Et cette autre dont vous me parlie'<, cette jeune voisine .. ?
WiLLiE. — La petite Lucie ? Encore moins I Les familles ont songé peut-être à un mariage, mais Jean n'a jamais mordu a cet hameçon, et il a envoyé promener la petite. Vous voyez biei\, ce n'est pas dans ce sens qu'il faut chercher... D'ailleurs, s'il avait un amour au cœur, pas de doute, il me l'aurait confié.
Bride. — En êtes-vous sûr ?
WiLUB. — L'amitié qui nous unit est la plus belle qui puisse exister entre deux hommes dont les cœurs et les goûts sont frères ; elle se traduit par la plus grande confiance réciproque II m'a dit tout, je connaisses affaires aussi bien que lui-même. Et, de mon côté ..
Bride. — Vous ne lui avez rien caché ?
WiLLiB. — C'eût été contre mon devoir d'ami..
Bride. — Vous lui avez donc dit qui vous êtes ?
WiLLiB. — Non, pas cela. Je l'ai caché à tout le monde, parce que, au nom de mon père, pour je ne sais quelles raisons, vous l'avez exigé. Je vous ai promis d'obéir. Je vous ai promis cela à Londres. Quelle importance cela a-t-il pour Jean, que nous ne connaissions même pas alors ? Aucune ..
Bride. — Evidemment...
Wilue. — Il n'y a donc rien à me reprocher.
Bride. — Aussi, je ne vous reproche rien, Willie, Je veux simplement vous montrer qu'on peut avoir à taire quelque chose, même à son meilleur ami... Chacun cherche son bonheur : pour y atteindre, il renverse les obstacles... Voilà la vie...
Willie. — C'est cela, n'est-ce pas, la théorie du « vivre sa vie » ? Le plus fort ou le plus adroit l'emporte... Eh bien, elle est affreuse, cette doctrine, et digne des sauvages, des brutes primitives ! Une âme des temps présents repousse un bonheur fondé sur le malheur d'autrui. A quoi bon une morale, une religion, un idéal, si nous sommes incapables de réfréner notre égoïsme, et de refuser que notre bien personnel entraîne l'infortune d'un ou de plusieurs de nos semblables ?
Bride. — Cette théorie là, certes, est plus belle que l'autre. Mais qui donc y pourrait conformer sa vie dans toute alternative ?
Willie. — Si j'avais à choisir entre deux partis extrêmes, j'écouterais la voix de l'altruisme.
Bride. — Mais si celle de l'égoïsme parlait plus haut ?
Willie. — Je la ferais taire !
Bride. — Vous y tâcheriez. Ce serait déjà beau à vous... Allons, voilà de nobles sentiments théoriques. Ce n'est pas votre faute si la vie oblige à des concessions comme celle que je vous indiquais tout à l'heure...
Willie. — Il importe peu, pour Jean, que je porte le nom de mon père ou celui de ma mère. Mais sachez ceci : si ce secret pouvait faire un tort quelconque à mon ami, je n'hésiterais pas...
Bride. — Il faudrait voir. Vous adorez votre père. Et puis, il ne s'agit pas de cela. Nous nous égarons. J'en reviens à ceci : vous pouvez avoir un secret pour votre cher Jean ; donc, il n'est pas impossible que celui-ci doive cacher quelque chose à son cher Willie.
Willie. — Mais ce n'est pas la même chose ! Qu'est-ce qui pourrait l'obliger à cela, lui ?
Bride. — Cela justement pourrait être son secret...
Willie. — Je ne vois rien qui puisse...
Bride. — Son amitié même, par exemple.
Willie. — Comment cela ?
Bride. — Mais oui... Supposez qu'il craigne, en vous révélant le pourquoi de sa peine, de vous causer du chagrin ?
WiLUE. — Qu'il craigne de me révéler..?
Bride. — Si ce qui manque à son bonheur était, par hasard, ce qui fait le vôtre ?
WiLUB. — Ce qui manque à son bonheur, et ce qui fait le mien ? Je ne vois p>as... Mais ce bonheur, je le partagerais avec lui, tout comme il ferait pour moi, j'en suis sûr, dans l'occasion...
Bride. — Mais encore.. Si cela n'était pas partageable ?
WiLLiE. — Je ne comprends pas... Vous n'avez pas l'habitude
de parler d'une façon aussi peu claire. .
Bride. — C'est que je suis moi-même dans l'obscur... Enfin, j« vous répète ceci ; d'abord, chez Jean, c'est le cœur qui souffre, et les deux femmes que je vous ai nommées n'y sont pour rien ; ensuite, la crise coïncide avec le départ de Ethel...
Willie (J>dle, comprenant soudain). — Mon dieu. Bride ! Ethel ! Que pensez-vous là ! Lui... moi... des amis... Mais ce serait affreux, cela 1 {Il éclate en larmes en se cachant dans la charmille)
Bride {se rapprochant). — J'ai cru bien faire, pour vous, pour lui, et pour elle, de montrer tout de suite cette situation... possible... Ethel m'a écrit cinq lettres personnelles. Je vous les ferai lire. Vous verrez avec quel abandon elle me dit ses regrets, dans quels termes elle m'exprime, à moi, sa profonde amitié pour Jean. De l'autre part, voyez comme il est abattu depuis son départ, et comme, malgré lui, il en parle toujours... {Willie s'essuie Us yeux, Jait effort sur mimime, se lève)
Willie. — Est-ce mon tour de souffrir, maintenant ? Mais je suis fort, moi, et si votre clairvoyance ne vous abuse pas...
Bride (l'interrompant). — Il ne s'agit pas de moi Toute la question est celle-ci : ma fille vous aime-t-elle ?
WiLUB. — Elle m'a fait un accueil encourageant... Et vous même...
Bride - C'est exact, bien qu'il n'y ait pas d'engagements ni même de promesses... Autrefois, quand vous étiez enfants, vous étiez de petits compagnons... Puis, après dix ans d'éloignement, Ethel vous a reçu aimablement, et moi, je me suis fait à l'idée de l'unir au fils de mon vieil ami... Voilà tout Chez Ethel, je retrouve la nature fine et rêveuse de sa mère. Ma fille, vous le savez, déteste l'activité effrénée du Nouveau-Monde; c'est pourquoi nous avonsémigré en .\ngleterre. Mais elle ne s'y plait guère mieux, entre sa vieille tante et son vieux papa... Le sens pratique, l'absence d'idéal désintéressé, elle atout
cela en horreur ; elle fuit Londres. A Canterbury, ou elle s'isole auprès de ma sœur, elle ne peut sympathiser avec aucun des jeunes gens qu'elle rencontre. Ethel a ainsi atteint l'âge où la plupart des jeunes femmes se marient. Alors, votre père vous a envoyé chez moi. Vous êtes un garçon fort aimable, votre nature artiste vous met à part des autres hommes ; Ethel ne repousse pas vos attentions et je n'entrave pas vos démarches. Mais tout cela veut-il dire que ma fille vous aime ? Avez-vous senti, de son côté, un véritable élan ? N'est-ce point de l'estime que vous avez pris pour de l'amour ?
WiLLiE. — Ce serait à Ethel de répondre...
Bride. — Et tout cela nous reporte au temps où vous étiez l'un et l'autre en Angleterre. Mais depuis...
WiLLiE. — Quoi, depuis ?
Bride. — Je songe à la différence qu'il y a, aux yeux d'une idéaliste, entre vous, à qui il est permis de faire de l'art sans lutte, et lui, qui souffre pour suivre sa vocation... Avant de venir ici, Ethel ignorait... Maintenant, elle a vu, elle compare... Comparer, préférer, aimer...
WiLLiE — Elle aime Jean !
Bride. — J'interprète ainsi ses lettres, ses aveux inconscients. Oui, ils s'aiment.
WiLLiE (prostré). — Quelles choses malheureuses ! Qui aurait pu croire ?..
Bride. — Moi.
WiLLiE. — Vous ?
Bride. — C'est pourquoi je l'ai éloignée. Mais il était trop tard 'déjà. Elle souffre...
WiLLiE. — Elle souffre, elle aussi...
Bride. — Il est permis à un père d'être égoïste quand le bonheur de son enfant est en jeu...
WiLLiE. — Ah, pourquoi ai-je quitté mon pays !
Bride. — Votre père l'a voulu. Il sait ce qu'il fait. A votre rentrée, il vous éclairera. Je n'aurais pas dû faire venir Ethel ici... C'est vous qui m'en avez donné l'idée. . ,
WiLLiE. — Il m'était si pénible d'être loin d'elle...
Bride (grave). — Vous l'aimez donc, WilUe ?
WiLUE. — Oui, oh, oui — hélas ! Nous voici trois malheureux...
Bride. — Si ma fille était sacrifiée...
WiLUE. — Non, non !..
Bride — Et Jean Vaingret aussi. .
WiLLiE {se ressaisissant). — Mais tout cela n'est pas 1 Vous croyez... vous vous figurez...
Bride. — Chut ! Le voici... Nous reparlerons de cela. {WiOû prend une contenance. Jean rentre par la gauche, en costnwu de ville, sans chapeau)