‹ Le maître amour; comédie dramatique en 4 actesChapitre 23 sur 36 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Bride, Willie et le Docteur Blanfe

Bride. — Je ne suis pas tranquille... Pouvons -nous attendre encore un peu ?..

Le Dr Blange. — C'est difficile... Il faut une règle uniforme...

Bride: — Pourtant...

Willie {à Bride). — Et s'il était chez nous, À la maison ?..

Bride. — Il nous aurait attendus pour rentrer avec nous. {A Blange) Non, c'est insolite, c'est inquiétant...

Le D"" Blange. — Savait-il que vous viendriez ?

Bride. — Assurément. (Montrant WiUiê) Monsieur retourne aux Etats-Unis, il avait à lui faire ses adieux...

Blange. — N'est-ce pas cela qu'il a voulu s'épargner ?...

VViLUE - Mais pourquoi ? Nous sommes d'excellents amis...

Blakge. — Justement...

Bride. — C'est incroyable. Qu'y a-t*il là>desaoas ?

Blange. — Tantôt, à la soirée, donnez-moi un coup de téléphone...

Bride. — A la soirée ?

Blange. — Dans une heure ou deux...

Bride. — Bon. {Il va pour sortir et s'arrête) Est-il malade ?

Blange. — Mais non. . Vous voyez ici des gens à qui l'apaisement est nécessaire ; un ou deux cas seulement, sur une vingtaine, paraissent susceptibles d'aggravation. Les incurables vont ailleurs. M. Vaingret est déprimé. Son état général atteste un trouble... Il a de lui-même une opinion assez avantageuse... A l'en croire, on le traque, tout le monde lui en veut; quant à ses sentiments de famille, ils sont abolis... Veuillez voir là les indices d'un état psychopathique...

Bride. — Vaingret est un artiste d'une grande sensibilité et ses parents lui font la guerre...

WiLLiE. — Je suis son confident. Ce qui l'exaspère, c'est qu'on veut lui faire renier sa vocation, détruire son idéal... Cela tient dans son existence une place énorme...

Bride. — Il endure une crise, évidemment ; mais cela n'exclut point la bonne santé...

WiLLiE. — Jean Vaingret a une énergie admirable : si vous connaissiez ses luttes... Même ce qu'il fait maintenant, s'immobiliser, se renoncer, lui demande des efforts surhumains...

Blange. — Il a refusé de nous dire quoi que ce fût de son passé, des faits qui ont eu une répercussion sur son intégrité nerveuse... Si c'est un persécuté...

Bride. — Il n'est pas heureux. Il souffre moralement, comme tant d'hommes. L'isolement, est-ce le remède ?

Blange. — Connaissez-vous certaine histoire d'un riche parent d'Amérique ?

Bride. — Elle est vraie aussi 1

Willie. — Madame Vaingret, sa mère, me l'a dit : ce parent est sur le point d'arriver en Europe...

Blange. — Tiens, tiens... Mais êtes-vous bien certain de tout cela ?

Willie. — Je suis son meilleur ami, je vous le répète ; il n'a pas de secrets pour moi... Je connais ses rêves d'artiste et ses aspirations d'homme... D'ailleurs, il prête trop d'importance à la venue de ce cousin, ou plutôt ce sont ses parents qui se montent la tête... Et cela contrarie Jean, il a peur de trouver dans cet homme un nouvel ennemi...

Bridr. — Des sentiments exaltés ne peuvent*ils pes expliquer

un tel abactement ?

Blancb. — Cela se voit... Pensez-vous que... ?

Bride. — Il doit aussi y avoir un amour, un violent amour qu'il n'a révélé à personne... En un mot, Vaingret se trouve k un tournant de la vie ; de là ses agitations.

WiLLiB — Depuis dix ans, il lutte contre sa famille, son entourage ; finalement, il a passé à travers tout, violemment .. Les nerfs soufrent de ces commotions, mais rien n'est amoindri dans sa

belle intelligence.

Bride. — Quand un enfant a peur, ou ou'il a mal, c'est auprès de sa mère qu'il se réfugie ; un instinct semblable pousse Jean à fuir ses tourments, à se rapprocher de laNature apaisante... Mais n'y a-t*il pas mieux à faire pour lui que se cloîtrer. . Quand l'intelligence travaille dans le vide, elle accueille des fantômes pour en peupler sa solitude...

Blangb. — Sans doute, l'imagination a un rôle... Si votre ami n'est que mélancolique par le fait des circonstances, il faudrait chasser le souci, donner du contentement...

Bride — Il me disait, l'autre jour : t Si j'aime l'art, c'est aussi par reconnaissance de m'avoir sauvé la vie ; sans lui, j'surais attenté à mes jours ; mes chimères ont été mon salut ■... Eh bien, ne peuton redouter qu'à présent, dans cette dépression..

Blange. — Oh, rassurez- vous, monsieur ! Nous ol nos pensionnaires. Chez votre ami, c'est le moral qui souffre: donc un remède moral s'indique. Quoi ? Un changement, quelque chose qui le redresse, qui soit une diversion et s'achève en apaisement...

WiLLiE [à Bridi). — Comment faire ?...

Bride {au D" Blange). — Est-il en état de supporter des émotions ?

Blange. — Il arrive que cela est salutaire...

WiLLiE. — Comment s'y prendre alors ?

Blange. — C'est à vous, à ceux qui s'intéressrat à lai, de trouver ce qu'il faut... Pour un de ceux que nous avons en traitement, cet écrivain dont je vous parlais tout-à-l'heure...

Bride. — Oui ! Eh bien ?

Blakgb. — Ses parents et amis ont publié une partie de ses œuvres et le succès prend aujourd'htii de grandes proportiont.

Le jour où, bien reposé, M . Clarière apprendra cela, il sera guéri ... du moins l'espérons-nous... Faites quelque chose dans ce genre, machinez, s'il le faut, un coup de théâtre dans la vie de ce jeune homme... une chose inattendue, inespérée, et heureuse. Réfléchissez... Entretemps, qu'il demeure ici ; notre conversation aura ceci de bon qu'instruit par vous je l'observerai mieux...

Bride. — Il est extrêmement sympathique, et je lui voue une grande affection. . .

WiLLiE. — Moi aussi. Je suis prêt à faire tout ce qu'il faut. Mais quoi ?...

{Par gestes, le D^ Blange donne à entendre que cela demande réflexion, et il entraîne les visiteurs vers la sortie du fond. Quand ils sont dehors, le ly Destina, venant de droite, se dirige vers son bureau {à gauche) et feuillette des papiers. Un pensionnaire qu'on a aperçu précédemment, lisant dans un coin, entre également par la droite, chapeau bas).

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