SCÈNE IV
Les mêmes, moins le oensionnaire et la visiteuse; le H^ Blanfe.
Le Dr Blange. — A l'arrêt du tramway, on ne peut rien nous dire...
Bride. — Cela ne vous inquiète pas, Docteur ?
Blange. — Mais...
Bride — Est-il régulier qu'on laisse sortir ainsi des gens qui précisément ont le besoin de fuir le dehors ?
Blange. — Hé, ceci n'est pas une prison, messieurs 1 Nous n'avons pas à vouloir l'isolement de M. Vaingret : le calme, le repos lui suffisent...
Bride. — Quels sont vos pensionnaires, en général ? Blange. — Des intellectuels...
Bride. — Des malades ?...
Blange. — Des gens qu'il faut mettre à l'abri des &tiga«t, des agitations. Ce sont surtout des tristes, des proctrés ; ils grossissent tout, à commencer par leure maux... Nous avons, par exemple, un industriel qui, après des revers d'argent, se croyait perdu, déshonoré ; pendant qu'au dehors on conjure la faillite, ici on lui apprend à réagir et, un de ces jours, cet homme retournera à ses affaires... {A un pensionnaire qui Pmsu) Bonjour, M. Clarière... (Ils S4 prennent la main au ptusage)
Wilue. — Qui est'Ce, celui*U ?
Blange. — Un poète, victime d'un surmenage et d'une déception. Il est l'auteur d'un grand ouvrage: dix années de labeur... La première partie en a été publiée et l'on n'y a pas fait attention, hormis pour en rire...
WiLLiE. — Un incompris ?
Blange. — Ses amis affirment qu'il a du génie. Nous lui avons interdit le travail, à cause de l'état de ses nerfs. Avec la meilleure santé, si la vocation subsiste, il se remettra à l'œuvre... C'est quand je lui ai parlé de cet homme-là que votre ami a résolu de se reposer quelque temps ici.
Bride. — Vous a-t-il dit que lui aussi, il... ?
Blange. — Il n'a rien dit à personne, il n'a rien voulu dire.
Bride. — Il y a quelque rapport entre ces deux hommes. Notre ami est sculpteur. Lui aussi, il est las, excédé...
WiLLiE. — Ainsi va le monde ! Ayez un beau dessein et toutes sortes de puissances ennemies rampent vers vous pour détruire...
Bride {l'interrompant et montrant au médecin un pensionnaire qui sort en traversant la scène). — Qu'a-t-il, celui-là, la tête bandée ?
Blange — Il se bouche les oreilles : c'est un sourd volontaire. Ayant horreur du bruit...
WiLLiE. — Comme Carlyle, Ruskin...
Le Dr Blange. — Ou Schopenhauer. Voici l'histoire de cet homme. C'est un inventeur, on lui doit des merveilles électriques Vivant en solitaireau bord de la chute de Vrassi, il était habitué, depuis quinze ans, au bruit formidable de la cascade actionnant ses machines. Or, un jour, brusquement, rupture d'une digue, en amont : l'eau s'écoule dans une vallée ; plus de bruit... Voilà ce qui a mis le malheureux dans cet état. Au commencement, il était hagard ; le silence le torturait . au lieu de parler, il vociférait et sa propre voix le frappait comme une dissonance ; tout son être sensible s'était mis en harmonie avec la clameur de la chute et, quand ce tintamarre, tout d'un coup, a fini, le réseau nerveux en a été détraqué... Par là-dessus, il était épuisé de travail...
Willie. — Mais pourquoi se bouche-t-il les oreilles ?
Blange. — Ça, c'est son mystère, ou sa maladie. Je crois que c'est pour entendre résonner, au fond de sa mémoire, le grondement
des eaux... Quand il ne l'entendra plutf, il sera gaéri... {Vmslêckttiê
dindreline au dehors) Voici la fin de la visite...
{Pensionnaires et visiteurs se dirigent lentement vers U Jomd $oHtmi pmr groupes en causant).
WiLLiE. — Et Jean n'est pas rentré ?
Blangb. — Pas encore ; on m'aurait prévenu... [Brids, WiUiêti Blange restent seuls).