‹ Le maître amour; comédie dramatique en 4 actesChapitre 3 sur 36 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Jean Vaingret et Anne-Marie

[Jean tombe assis sur un escabeau. Quand la voix féminine s'est tue, il se parle à lui-même) .

Jean. — Non, non, cela doit avoir une fin ! Est-ce que je veux vivre ? Alors, il faut, il faut que je me libère ! Rompre les les entraves... Ce monde-ci m'est odieux ! L'autre, le mien, celui que je me suis créé... Quoi ? Plier? Non ! M'affranchir, briser les obstacles... me sentir libre, fort, heureux, dans l'épanouissement de mon être... (Ses idées changent ; à voix haute, vers le fond) Es-tu prête, à la fin ?

Anne-Marie. — Me voici ! T'es bien pressé de me voir filer 1 Est-ce que tu attends encore du monde ? (Jean hausse les épaules et retombe dans ses pensers)

Jean. — Toutes ces chaînes me blessent. Elles me tueront 1 Hésiter encore ? Assez réfléchi.. Pour me sauver il est temps I (// se lève, agité) J'irai n'importe où, ailleurs 1

Quelle est ma voie ?... (Au modèle) Tu n'as jamais été aussi longue à te rhabiller ..

Anne-Marie {de plus près). — Pardon I Ça allait bien plus lentement lorsque tu m'y aidais ! . T'impatiente pas, me voici. . (Elis entre par le fond en agra/ant son corsage) Est-ce pour me donner congé?

Jean {soudain résolu). — Oui, Anne-Marie, c'est pour cela...

Anne- Marie. — Quoi cela ?

Jean. — Je n'ai plus besoin de tes services.

AhhE'Makie {avec un geste vers la statue). — Et « l'Idéal », qu'en

fais-tu ?

Jean. — Ça ? Pauvre terre mal pétrie ! L'Idéal ! L'avoir au cœur, oui, vouloir le réaliser, non... Je n'achèverai pas ce morceau ; qu'il aille en poussière I... (// retombe assis) L'.Art m'a donné des joies... Hélas, maintenant, je me sens une impuissance complète au travail...

Anne-Marie. — Alors, tu me plaques tout de bon I Pourquoi, Jean ? J'étais si belle, à tes yeux 1 Tu m'aimais comme un chefd'œuvre de beauté — ce sont tes propres mots. Depuis tro s mois, le charme est rompu .. Tu as reçu des amis, tu m'as négligée... Et maintenant, tu t'ennuies de moi, tu as tout oublié... nos jours de bonheur .. Tu es sombre, froid. . tu ne veux plus même me voir, toi qui ne te lassais pas de m'admirer . Pourquoi cela, Jean ? Que t'ai-je fait ? Ne suis-je plus celle de naguère ? Ai-je déchu ? quoi ?... Pas de prétexte ; dis-moi ce qui te détache de moi . . Tu ne trouves rien à répondre ? Bien. Je suis moins godiche que tu ne penses. Je sais ! Oui, oui... Monsieur Jean Vaingret a peur que l'on sache...

Jean. — Qui ? Et quoi ?

Anne- Marie. — Tu m'as compris : ta vivacité le prouve.

Jean. — Je n'ai pas la tête aux énigmes...

Anne-Marie. — C'est assez clair, pourtant. Il faut de la tenue... Un flls de famille n'ignore pas qu'il doit finir par « semer • sa maitresse...

Jean {agacé). — Tu es folle ! Tu parles de notre liaison comme si... Enfin, quoi ? Aventure d'atelier, séduction de ton corps, hommage à ta plastique... Oui, tu es belle. L'artiste t'admire, mais si l'autre homme s'est laissé aller à...

Anne-Marie. — N'achève pas 1

Jean. — Ecoute, Anne-Marie. Tu m'as donné ce que tu as de meilleur, ta beauté, ta passion, ta chair, enfin, et ma jeunesse s'en est réjouie. Mais en mêlant à cela le mot d'amour, nous nous sommes trompés .. Entends-tu comme ce beau mot sonne creux, aujourd'hui.. ? Mais en me trompant, j'étais sincère: je ne savais pas ..

Anne- Marie. — Que ne savais-tu pas ? Que tu allais avoir à t'occuper d'une autre !

JEA^^. — Hein ? Quelle autre ?

Anne- Marie. — Tu m'entends bien !

Jean. — Parle clair, je te répondrai net. — Et puis, à quoi bon toutes' ces paroles...

Anne-Marie. — A vous montrer que je ne suis pas votre dupe 1 Dédaignez-moi, aujourd'hui ! Vous savez pourtant que si j'avais écouté, au lieu de la voix du cœur, les avances qui m'étaient faites, je serais riche, fêtée, enviée... Mais c'est, Jean, toi qui m'as retenue...

Jean. — Je ne m'appartiens plus...

Anne-Marie. — Une autre t'aime !

Jean. — Hélas, non... c'est moi qui aime, de toute mon âme folle...

Anne- Marie. — Que me dis-tu ?

Jean. — Je parle d'un amour impossible, d'un rêve lointain...

Anne- Marie. — Rêve si tu veux ; moi, je vois la réalité ! Est-il faux que tu vas épouser Mademoiselle Lucie Dupré ? Est-il faux que cette jeune voisine n'a que son jardin à traverser pour être dans le vôtre et qu'elle est plus souvent chez vous que chez elle ?

Jean — Lucie ! Voilà les idées qu'on se fait... — Non, non ! Pourtant... Oui tu l'as deviné, mes parents désirent ce mariage. .

Anne- Marie. — Ne te laisses-tu pas faire la cour par cette gosse ?

Jean. — Tu m'ouvres les yeux. J'ai des torts, peut-être, en cette affaire .. Oui, oui, j'ai eu tort de ne point marquer tout de suite ma résistance... Du moins aurùs-je dû réfléchir plus avant,.. Mais il n'est pas trop tard ! Oui, tu as raison, c'est une manœuvre enveloppante... {Un temps) Anne- Marie, t'ai-je menti une seule fois?

Anne-Marie. — Non, non..

Jean. — Eh bien, je n'aime pas la petite Lucie et ne l'ai jamais aimée. Voilà. Mais un piège est tendu, tu me l'as fait voir, je t'en remercie.

Anne- Marie — Et... et moi ? Je ne compte donc plus ?.. (S* rapprochant) Songe un peu à moi, Jean... Tu es tendre, tu es doux, tu es bon. . Je n'ai jamais eu d'ami tel que toi. . Oui, oui, tu n'as pas été le premier ; ce n'est pas de ma faute, tu le sais bien .. Et puis, quoi ? Tu étais le dernier, le seul, celui qui n'est pas comparé à un autre, celui qui efface tout, l'aimé, qui est le bonheur.. Jean, rappelle-toi nos jeux, nos folies...

Jean. — Peux-tu croire que tout l'amour soit là..?

Anne-Marie. — Ne demandons pas l'impossible... Vois-moi : je n'aspire pas à plus que je n'avais... être ton modèle, ton amie... Je suis belle, je suis jeune, mon Jean — et nous étions l'un à l'autre...

Jean. — Seul et sans joies, aurais-je pu être insensible à tes bontés ?..

Anne-Marie. — Peux-tu oublier cela ?

Jean — Cela restera toujours en nous, comme un so\ivenir très doux... Je ne t'ai fait aucune promesfe, et tu ne m'en as pas demandées... C'est déjà dupasse ! Mais c'est le présent que nous vivons, hélas, et ce n'est pas Anne- Marie que j'aime...

Anne-Marie. — Qui alors ?

Jean (regarde un instant son modèle, puis tourne les yeux vers la staitu et incline la tête). — Ce qui est hors d'atteinte. . Une forme qui, sous l'espèce plastique, est un sentiment, un idéal..

Anne- Marie. — Des mots, tout cela 1 Voilà une façon nouvelle de « plaquer » I Mais je ne me laisserai pas faire, tu entends I

Jean. — Ne t'irrite pas, et ne m'ôte pas cette consolation... L'un par l'autre, nous avons eu de bonnes heures : c'est un joli souvenir. . Ne le salissons pas. Va-t-en sans colère, et oublionsnous .. {Ayant une autre pensée, il met la main au gousset) II reste un petit compte...

Anne-Marie. — Il manquait cela 1 Adieu !

Jean. — Anne-Marie ! Tu as toujours été gentille... Il ne faut pas m'en vouloir : il n'y a là, pour toi, rien de méchant... Pour moi, tout va de mal en pis... Mes parents, tu le sais, ne voient qu'un art subalterne et famélique... Je lutte contre eux depuis toujours... Cela m'a aigri. . Et puis, je me sens malade... Sois raisonnable... Pas de colère. . Viens m'embrasser... {Leurs livres s'efiturent ; mais Jean se ressaisit, écarte doucement la jeune femme)

Adieu... {Elle se sauve, tout en larmes, par UJond)

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