SCENE VIII
Le même, Willie Shelton
WiLLiE. — Me revoici ! Ah, c'a été une rude émotion !
Jean. — Mais déjà tu as l'air désattristé...
Willie. — Il faut bien réagir, refouler ses chagrins... Et puis, tu oublies que bientôt je la reverrai... Dans une quinzaine de jours...
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Jean. — C'est vrai, tu seras l'heureux fiancé...
VViLLiE — Du moins le saurai-je alors. Car les jeunes filles anglo-saxonnes sont plus émancipées que celles d'ici. Les nôtres ont le droit de choisir ; aussi peuvent-elles, sans se compromettre, avoir successivement plusieurs prétendants. J'ai passé plus d'un mois auprès de miss Ethel Bride, à Londres et dans sa villa^ près Canterbury ; puis je suis arrivé sur le continent avec Harry Bride et, deux mois après, sa fille est venue nous rejoindre ; dansî'entretemps, nous avons échangé des lettres amicales; enfin, nous avons passé ensemble, ici, près de quatre mois. C'est encourageant. Elle est partie à regret.
Jean. — Oui... elle était profondément émue...
WiLLiE. — Son père l'a voulu... Un brave homme, ce Bride : un vieil ami de mon père ; c'est pourquoi il m'a confié à sa garde... Avant ce soir, il sera rentré... Ici, il représente mon père et je lui suis tout dévoué.
Jean. — Tu ne sais pas pourquoi il a renvoyé sa fille en Angleterre ?
WiLLiE. — Je t'ai dit déjà que je n'ose trop m'en plaindre... Il me dirait simplement que le voyage a assez duré...
Jean. — Evidemment, il y fallait un terme...
WiLLiE. — N'empêche que lorsqu'il arrive...
Jean. — Ah, je te comprends, Willie I {Un Umps) Je crois que Ethel aurait préféré rester ..
Willie. — Assurément ! Tu as vu avec quelle peine elle s'est arrachée aux gens et aux lieux qu'elle a fréquentés ici... Jusque dans le train, elle a pleuré. . Dam I Son existence, là-bas, entre sa vieille tante et son père, n'est pas divertissante... Ici, elle était mieux. On s'amusait, c'était la gaîté, la jeunesse, l'enthousiasme... Ah, souvent encore nous reparlerons d'elle...
Jean. — Vos jeunes filles sont étonnantes. Elles ont de la culture sans prétention, de la liberté sans outrance et le développement de la tête ne se fait pas au détriment du cœur... On est à l'aise avec elles. Miss Ethel est bien la plus belle figure de femme que j'ai rencontrée...
Willie. — Garde-toi de généraliser ! Les goûts d'artistes sont rares, en Amérique, chez les deux sexes ; Ethel est plus Anglaise qu'Américaine ..
Jean. — Quelle différence avec les jeunesses d'ici 1 Jolis animaux, comme Anne-Marie, ou vierges sottes, comme Lucie...
L'une vit pour vivre et prend toutes les licences, l'autre est artificielle et se bourre de préjugés...
WiLLiE. — Néanmoins, les charmes delà belle Anne, naguère..
Jean. — Toute beauté nous frappe et peut nous séduire ..N'est-ce point sa mission ?. . . Mais le sens de l'Amour, en moi, s'est accru, s'est grandi. . Anne-Marie, je viens de la renvoyer ; quant à Lucie, je lui ai fait comprendre qu'on s'est joué d'elle et de moi. ,
WiLLIE. — Et ?
Jean. — J'ai la paix des deux côtés.
WiLLiE. — Tu vas vite en besogne !
Jean. — Il le fallait... C'est venu tout d'une fois, comme une fatalité. Peut-être même ai-je été trop brusque avec toutes les deux... Il y a des heures où je ne me reconnais plus... Il le fallait. Je suis las des petits élans, de toutes les parodies ! Sais-tu à quoi cela aboutirait ? A nous desapprendre l'Amour. Or, j'aime !... Je veux aimer... J'ai un Idéal .. Je veux donc souffrir, car jamais, ce rêve, je ne le ferai mien .. Et vivre sans étoile, est-ce vivre ? Ah. VMllie, j'ai brisé deux chaînes, deux petites chaînes, mais tant de fers encore m'entravent, imbrisables. . Et je vais rester seul ..
Willie. — Nous nous reverrons, Jean ! Moi aussi, cela me fait de la peine... Si tu changeais d'air ? Ce cousin d'Amérique, dont vous attendez la visite, accompagne-le quand il rentrera : ce sera un échange de politesses, et tu viendras me voir là-bas, nous revoir peutêtre...
Jean. — Ah ! Ce cousin, s'il savait ce qu'on dit de lui, il ne se donnerait pas la peine de venir d'un autre bout du monde pour connaître sa famille ! La connaître — et l'enrichir, ajoutent mes parents. Il se sont mis cet espoir dans le cœur. Voilà pourquoi un accueil charmant se prépare... Moi, ça me répugne, je ne tremperai pas là-dedans 1 Ah, Willie, je voudrais être loin, loin d'ici !
Willie. — Eh bien, alors...
Jean. — Non, cela n'est pas possible... (Un temps) La vérité, Willie, c'est que je n'ai pas de courage. D'ailleurs, tout s'accorde pour me démonter Ah, ces regards hostiles ! De les rencontrer, à chaque fois que je sors de mon atelier, c'est une sensation intolérable! Ils ont trouvé le secret de me désespérer .. En moi des ressorts sont brisés. Je me suis à moi-même un problème effarant : ma vie et mon art en sont les données et la solution, qui devrait être le bonheur, m'échappe de plus en plus... J'en suis obsédé, aftolé... Ne vaut-il pas mieux m'avouer vaincu ?
Evidemment, je suis malade. Je me portais bien encore, il y a peu de temps, et j'avais de l'enthousiasme... Aujourd'hui, je ne sais
quel énervement ou quelle langueur... une maladie imminente, sinon déclarée ; les signes en sont inexprimables, on dirait une écrasante fatigue... Il va m'arriver des malheurs, je le sens, j'en ai l'angoisse... Le refuge de la famille m'est refusé, celui de l'amitié va m'être fermé... Et les seules voluptés hautes que j'aie eues, celles de l'art, n'entrent plus dans mon âme... Quel abandon ! Quel désespoir I
WiLLiE. — La vie où nous vivons a la haine de ce qui est beau, elle le bafoue... Nous le savons ; à nous d'être forts I
Jean. — Il n'est plus en ma puissance de lutter... Quand tu seras rentré là-bas, toi, mon ami, comme je serai seul l Est-ce que tu penseras à moi ?... Dans ton atelier, si quelque chose te rappelle...
WiLLiE. — Holà ! Nous ne sommes pas à l'heure des adieux 1
Jean. — Pense à moi.. Ou plutôt, non, oublie-moi, ne cherche pas à savoir ce qu'est devenu Jean Vaingret, ou s'il est encore en vie...
WiLLiE. — Quel assombrissement ! Depuis quelque temps, cela m'effraie en toi. Voyons, résiste 1 Cet abattement moral te désarme Ressaisis-toi, lutte encore, triomphe ! Tu as du talent — oui, oui, un grand talent — et tu as de belles choses à accomplir ! Veux-tu qu'un Américain te donne une leçon d'énergie ? Je vais te parler d'un artiste dont toute l'existence... {En passant devant la fenêtre de gauche) Ah 1 Diable ! Tes parents s'amènent, je les évite ! {Jean a un mouvement de colère ; Willie s'éclipse par Vatelier du fond) A tout à l'heure 1... {Entrée de M. et A/*y Vaingret, par le côté gauche)