‹ Le maitre d'école de MontignyChapitre 3 sur 4 · IM · texte numérisé non relu

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l'auditoire, grands et petits, éleva la voix pour demander, avant tout, la fin de son histoire.

« Vous en étiez au moment où, en revenant à Monligny , vous apprîtes que M""^ Geneviève était bien malade, » dit au narrateur un de ses petits élèves qui était près de lui , et le bonhomme Louis , satisfait de cette m.arque d'attention de la part d'un de ses auditeurs , reprit son récit.

fit

On connaît les amis an besoin.

Frappé de terreur par celte nouvelle qui m'avait été donnée d'une voix émue , tremblante , je hâtai le plus que je le pus mes pas chancelants. lime tardait d'arriver , et cependant je craignais de rentrer chez moi, et, chemin faisant, je

priais à mains jointes mon Dieu de ne pas me réserver une épreuve fatale.

Enfin, parvenu au pavé de la grande rue, je jette les yeux en avant, et de loin j'aperçois devant la porte un groupe nombreux. Je erus que j'allais tomber, tant mes genoux fléchirent. Enfin , me roidissant contre l'émotion qui me serrait le cœur, je double le pas; j'approche.,, on se tait... les figures soucieuses s'assombrissent encore... on s'écarte silencieusement pour me laisser passer... J'entre.

M. Éloi était là, debout, l'air triste, morne, désolé.

« Mon Irère , j'ai prié Dieu pour elle. »

Voilà tout ce qu'il me dit d'une voix brisée.

0 douleur! à côté du chevet, Etienne, à genoux, priait, tandis que Jean criait dans son lit; il appelait sa mère. C'est vers elle que je courus d'abord ; ses joues étaient froides con)me le marbre, elle était morte I

Je restai longtemps à genoux, le front penché sur cette pâle figure.

Mon anéantissement était complet ; pourtant, j'en fus tiré par des vagiss^ements. Ce n'est qu'alors que je pensai à reniant qui venait de naître, au moment où allait mourir sa mère, et je me retournai d'un air désolé.

Que vis-je ? Marianne, oui , Marianne qui tenait mon enfant dans ses bras. Je croyais rêver, je ne savais plus où j'étais, et ce n'est que le lendemain que je sus comment xMarianne , celle que j'avais tant offensée et que ma pauvre femme ne pouvait souffrir, se trouvait là, rendant à moi et à ses tristes dépouilles le plus pieux des services. Au moment où Geneviève expirait, elle entrait dans le village où elle venait avec son mari , qu'elle a perdu depuis, hélas I Elle devait désormais exploiter la petite ferme de Monligny, et ayant entendu raconter ce qui se passait, elle était accourue à la maison :

(( Malheureuse Geneviève! me disait-elle, elle est morte en balbutiant ces mots : pardonne-moi î pardonne-moi !

— Pauvre femme , lui répondis-je , elle a expié ses fautes par bien des angoisses , bien des souffrances. Dieu , je l'espère , lui aura pardonné comme je lui pardonne; mais ses enfants, que vont- ils devenir?»

Ce coup inattendu m'avait brisé le cœur, je n'étais plus à rien des choses d'ici-bas. Etienne , Jean étaient toujours chez mon excellente Marianne , qui partageait entre Eugénie et Alphonse , né un mois avant ma fille , le lait qui n'appartenait qu'à son enfant.

Anéanti durant de longs jours, et tout à mon impuissant désespoir, je laissai passer, sans y songer , le nouveau délai que mon créancier m'avait accordé pour le payement de ma dernière dette! Certes, il fallait que la douleur m'eût fait perdre momentanément toute faculté.

Un jour, donc, que j'étais entre mes en-

fants, je vois un huissier se présenter avec la lettre de change. Quelle futnia consternaiion I je ne savais que dire,, je balbutiais. J'étais accablé de honte, manquer à ma parole I être exposé au déshonneur I

En ce moment , on frappe à la porte , c'était Pierre ! sa sœur Marianne le suivait , et tous deux me serrèrent dans leurs bras.

{(Comment, Louis, me dit Pierre, tu as été malheureux, tu l'es encore, et il faut que je le sache par d'autres, et tu m'as oublié, tu n'es pas venu me demander des consolations ! Il faut donc que je vienne te trouver^ » et en me parlant ainsi, il me mettait entre les mains un billet de 1.000 francs.

Heureux homme, qui avait vécu avec assez d'ordre et de sagesse pour pouvoir obéir à un mouvement de générosité et venir au secours d'un ami qui l'avait abandonné; j'acceptai ses offres , car il me dit

Le Mailre d'école. 5

que c'était là le seul moyen de me réconcilier avec lui ; la lettre de change fut soldée, et je me rattachai à mes amis d'enfance par le lien le plus doux, le plus tendre , la reconnaissance, qui est la seule dette que je veuille toujours conserver pour avoir le bonheur d'y pensertoujours.

Des fautes faites à plaisir, on se repent à loisir.

Uiie de mes plus vives appréhensions, lorsque je fus menacé d'être mis en prison, avait été de perdre la place de sousmaître d'école près du vieillard qui était instituteur communal 5 mais , grâce à M. Éloi , notre digne curé , et aussi au

service que venaient de me rendre Pierre et Marianne , je conservai mes fonctions.

Marianne, qui avait commencé à partager son lait avec mon Eugénie et son fils Alphonse, voulut continuer d'être la nourrice de ma fille et établir ainsi entre elle et son fils une douce parenté. Ces soins si doux d'une amitié pure , d'une amitié d'enfance, me furent bien précieux pour ramener dans mon cœur, sinon le bonheur, du moins le calme et la paix. Le travail me mit enfin à même de remplir toutes mes obligations ; Eugénie grandissait, de plus en plus aimable, de plus en plus instruite. Jean était studieux , et en même temps qu'il se livrait à l'étude , il se plaisait déjà à cultiver le champ de mon père , précieux héritage que j'avais pu racheter. Quant à Etienne , il montrait de plus en plus de dispositions pour les arts mécaniques, et je trouvai, dans mon industrie , le moyen de payer

son apprentissage chez un mécanicien de la ville.

Je ne me séparais, toutefois, pas de lui sans inquiétude, car je connaissais son caractère ardent, prompt à s'attacher à tout ce qui lui semblait beau et nouveau , caractère inconstant dont j'avais fait par moi-même une triste expérience. Dans le traité que je fis avec son maître , il fut donc convenu qu'Etienne viendrait tous les mois à Montigny. Par ce moyen, je voulais suivre les impressions diverses dont serait frappée cette tête si mobile , et combattre tout mauvais penchant que je verrais s'y manifester. Je redoutais surtout pour lui, prompt à s'attacher tout autant que je le fus à son âge, les mauvaises compagnies , dont j'avais éprouvé la funeste influence d'une si terrible façon, que tous mes malheurs en découlèrent comme d'une source fatale.

C'est en 1825 qu'Etienne me quitta, il avait douze ans alors, et ses voyages

successifs à Montigny me donnèrent une certitude bien douce. Mes recommandations avaient été écoutées par mon enfant, et il devint le plus actif et le plus habile apprenti de son maître; mais il ne gagnait rien encore, ses besoins croissaient, ainsi que ceux d'Eugénie et de Jean, à mesure que venaient les années.

Je regardai donc comme un bienfait de la Providence, la démission que le maître d'école donna. Sa place ne pouvait manquer de m'être dévolue; je n'en doutais pas et j'attendais , plein de confiance , la décision qui bien certainement ne pouvait que m'être favorable.

(e Vous avez tort, me disaient mes amis; — vous avez tort de vous tenir ainsi tranquille, entendais-je répéter de toutes parts. Cet emploi peut fort bien vous échapper. — Nous savons, chuchottaient quelques autres à mon oreille , nous savons qu'un jeune homme fait des dé-

marches actives, et qu'elles sont secondées par de hautes protections. — La meilleure protection, répliquais-je, ne l'ai-je pas? La renommée, les utiles services de mon père, ce que j'ai fait pour reconquérir l'estime de tous. Non,.., non, je ne crois pas que personne puisse me disputer la place. ))

Et pourtant, tandis que je me berçais dans ce repos et cette confiance indolente, des gens mieux avisés agissaient, ainsi qu'on me l'avait dit. Enfin un jour j'appris que le maître d'école était nommé, et ce n'était pas moi. Oh! je tombai alors dans le plus violent désespoir, et je courus chez M. Éloi, chez M. le maire. Il n'était que trop vrai. Tout était irréparable. Un nouveau maître d'école était désigné : on ne savait point son nom, mais à coup sûr ce n'était pas moi.

Cependant j'avais été proposé. Quel avait pu être le motif de la disgrâce dont j'étais atteint? Sans doute, pour me faire

écarter, on avait tiré parti contre moi du désordre qui avait longtemps régné dans mes affaires et de mes dettes , provenant de l'absence de tout ordre et de toute économie. « Quels longs retentissements, me dis-je et dis-je à mes cnfanls , un désordre, une faute ont dans toute la vie! Ainsi, tous mes malheurs sont partis, comme autant d'éclios funestes, de la résistance que je mis à suivre les avis de mon père et à exécuter ses volontés. Si je n'eusse pas épousé une autre femme que celle dont la prudence de mes parents avait fait choix pour moi , je n'aurais pas été ruiné par une malheureuse qui , du reste , a été la première victime. Si j'étais resté près de mon père, sa place me serait échue tout naturellement, sans obstacle, et à présent voyez que de peines il m'a fallu pour me maintenir jusqu'à ce jour dans un poste secondaire , voyez comme tout m'échappe aujourd'hui ! »

Le premier pas , mon fils , que l'on fait dans le monde , Est celui d'où dépend le reste de nos jours.

Je tombai dans un abattement affreux sous ce coup qui, en effet, était fatal à ma famille et à moi, car non-seulement la direction de Técole m'était enlevée , mais même l'emploi que j'y exerçais en sous-ordre. Le nouveau titulaire, jeune et actif, Youdrait-il partager une portion de sesbénétices?

Triste, pensif, et recevant avec distraction les caresses par lesquelles Jean et Eugénie me consolaient autrefois , je regardais avec douleur mes enfants !

« Quel sera ton sort, ma pauvre Eugénie I » Ces mots de désespoir m'avaient échappé au milieu des soupirs, et, se jetant à mon coup, elle me répondait que son sort serait toujours heureux près de moi, lorsque madame de Montigny entre et me la demande pour être la compagne de sa petite fille, car Eugénie, à douze ans à

peine, avait déjà beaucoup de savoir et de raison. Laisser échapper celte occasion qui pouvait assurer le bien-être de ma fille , c'eût élé de ma part un égoïsme coupable. Comme père tendre, je ne pouvais que voir avec douleur ce cruel moment de la séparation; mais, comme père prudent et sage , je ne devais pas permettre que ma fille se condamnât à partager ma détresse. Marianne , qui avait jusqu'alors élevé Eugénie , sentit comme moi la nécessité de ce sacrifice. Quant à ma fille , elle pleura beaucoup pour obtenir de moi que je ne consentisse pas à la proposition de madame de Montigny; mais cette profession était dans son intérêt , et j'acceptai , non sans que de grosses larmes roulassent dans mes yeux, surtout lorsque j'appris qu'Eugénie devait entrer dès le lendemain même au château et partir sur-le-champ avec la famille pour de longs voyages en Europe.

Quelle nuit je passai après cette déci-

sion prise! Ce fut une nuit d'agitation, de fièvre, une nuit sans sommeil; je ne cessai, pendant ces longues heures, de récapituler tous mes chagrins accumulés à la suite de quelques jours livrés à ce que Ton appelle dans le monde la joie, le plaisir, et je me rappelai alors plus vivement que jamais ce que ma bonne grand'mère me disait, lorsque je pleurais durant la retenue qui était la punition d'une faute : des fautes faites à plaisir, on se repent à loisir.

Elle avait bien raison , c'est mon avenir qu'elle prédisait en me ré-télant ces paroles. Combien y avait-il de temps que je me repentais '. Combien de temps aurais-je encore à me repentir? Combien d'années de remords et de chagrins pour quelques mois de dissipation I

Je me levai sans avoir clos l'œil un seul instant , et je ne cessai de tenir Eugénie dans mes bras , sur mon cœur, jusqu'à ce que vînt l'heure à laquelle

— IfiO —

j'avais promis de la conduire cl,oz madame de Moniigny. Il „K. fallut employer . ™°° «"""■'";• PO"'- contraindre Eugénie à se séparer de moi. Quel courage'

^Combien nos adieux furent déehiranls- Que de sanglots confondus ! Que de larmes

versées dansées derniers embrassements !

Enfin nous nous séparâmes, et je rentrai chez Marianne où nous pleurâmes ensemble; puis, dès Iclendemain matin nous courûmes au château, où j'avais ''" '"o>ns espéré voir encore ma fille pendant quelques jours. Toute la famille allait partir, nos bonjours furent des adieux , et je ne revins chez moi que lorsqu'il ne me fut plus possible d'apercevoir dans le lointain la chaise de poste qui emportait Eugénie , ou d'entendre le lointain murmure des roues.

Plongé dans la ,,lus profonde douleur je ne sentais même pas les caresses do Jean, j'entendais encore moins ses paroles de consolation, lorsqu'un second

coup vint frapper mon cœur : le maître d'Élienne, appelé par des industriels de la Belgique pour coopérer à des travaux dans lesquels il excellait , vint me demander d'emmener avec lui Etienne qui était à présent un ouvrier parfait : a La volonté de Dieu soit faite ! » dis-je avec résignation, et, après avoir béni Etienne comme j'avais béni Eugénie , je rentrai dans ma triste chambre. Je n'avais plus que Jean près de moi.

Ix soir même de cette journée si pleine de bien douloureuses émotions, j'élais sur le seuil de ma porte , et les voisins , les passants , me voyant les yeux rouges et les traits altérés , me regardaient en silence; ils respectaient ma peine profonde. En ce moment , j'aurais été incapable de penser à toute autre chose qu'à mon affliction; cependant, au milieu des conversations que l'on échangeait autour de moi , ces mots vinrent me frapper :

(( Tiens I voici le nouveau maître d'école , il vient par ici I » Ces paroles me bouleversèrent, et, saisi d'un tremblement convulsif, je ne me sentis pas la force de me trouver face à face avec celui qui m'enlevait mon pain. Cependant ma conscience me disait tout bas que j'étais ir.juste et que je ne pouvais reprocher mon malheur à un étranger qui nécessairement ne m'était lié par aucune sorte d'intérêt , et dont les démarches , fatales pour moi par leur résultat, n'étaient cependant à mon égard ni une méchanceté, ni une trahison, ni une perfidie.

Je m'empressai néanmoins de rentrer, non toutefois sans jeter derrière moi un regard furtif. Qui reconnus-je dans ce rival heureux?... Théophile, Théophile que j'avais sauvé de la faim , que j'avais élevé , nourri d'une part de mon pain, Théophile qui me devait l'instruction dont il avait tiré parti pour me trahir

dans cette circonstance. Oh I ce trak d'ingratitude me révolta. Ainsi, pourréussir , il avait outragé, dénigré , calomnié son bienfaiteur. Si l'ambition, me dis-je, pousse l'homme à de si odieuses actions , mille fois mieux vaut mourir obscur , ignoré , pauvre 1

Je ne savais pas que Théophile s'était corrigé et qu'il était devenu un homme de bien, de savoir , et tout à fait honorable; mais, le cœur ulcéré , plein de colère et de haine pour le genre humain , je fermais derrière moi la porte de cette maison , que j'allais sans doute être contraint de vendre , lorsque je sentis le battant me résister et je me retournai pour écarter l'obstacle.

C'était Théophile qui poussait la porte pour entrer après moi! Mes yeux , je le sentis bien , prirent l'expression du mépris et de l'indignation qu'il m'inspirait , et j'allais le rejeter dans la rue.

(( Eh bieni M. Louis , me dit-il en cet

instant , d'une voix douce , vous m'avez trouvé bien ingrat, n'est-il pas vrai? mais je viens tout reparer : vous avez la place de maître d'école. » En môme lemps, Jean , me sautant au cou , me présentait un papier que lui avait remis Théophile.

J'y jetai les yeux... 0 surprise I ô bonheur I c'était le diplôme de la place de mon père , et ce diplôme était à mon nom ; Théophile avait suivi toutes les démarches pour l'obtenir , et le bien que je lui avais fait autrefois était récompensé. J'avais accompli dans ma vie une belle action, et c'était elle qui avait fléchi le Ciel en ma faveur. Ohl combien je demandai pardon à Théophile de l'injustice que j'avais commise à son égard I Avec quelle ferveur je le remerciai de ce qu'il me rendait le bonheur en me réconciliant avec les hommes î

Théophile , après s'être ainsi complé tement réhabilité , quitta Monligny pour aller, dans une autre partie de la contrée,

— ^ 165 — exercer les mêmes fonctions que- les miennes. A présent que le bien-être et l'aisance m'étaient rendus , je déplorai bien amèrement le départ d'Etienne, celui d'Eugénie surtout. Deux jours plus tard et je la gardais , car j'étais sûr qu'elle n'aurait pas souffert près de moi. (( Ma félicité ne d?vait donc pas être complète encore , me dis-je , et Dieu voulait sans doute que j'éprouvasse , par suite de l'éloignement de mes enfants , ce que j'avais fait éprouver de chagrin à mon père, à ma mère , en me séparant d'eux î »

Jean devait, aussi lui , me faire connaître ce chagrin. Depuis assez longtemps déjà . il négligeait tout à fait les travaux de mon champ , et ne me secondait qu'avec dégoût dans mes fonctions qu'il trouvait à présent trop humbles. Je ne sais quels livres il avait lus , et les mauvais livres sont encore plus dangereux que les mauvaises sociétés , mais r

s'était avisé de vouloir suivre leurs leçons ot ne songeait plus qu a mettre en vers

ouenprosetout ce qui lui passait par la tête. Avait-il trouvé à la vii:c des sots ou des flatteurs pour admirer ses œuvres

ou bien le sot n'était-il pas plutôt son propre et unique flatteur? Le fait est qu'il se croyait un grand homme prédestiné un génie méconnu. Toutes les fois qu'il revenait de la ville, il soupirait davantage , se révoltait toujours plus amèrement contre cette obscurité du village où il était déplorable de languir et de s'éteindre , car il se regardait comme un flambeau , et plus d'une fois je l'entendis prétendre sérieusement que Paris le réclamait.

/c Paris te réclame...! Y penses-tu bien , mon pauvre enfant ? Qui donc a pu te mettre dans la tGte une aussi folle pensée? Ne sais-tu pas que Paris a laissé et laisse tous les jours mourir de faim des hommes qui ont quitté leur village ou leur petite ville pour venir s'engloutir dans

son chaos , et cela sur la foi d'un talent plus ou moins réel ? Ils sont venus comme des papillons se brûler à cet éclat devant lequel s'effacent toutes les illusions de la présomption qui se prenait pour du génie dans son village. Ne fais pas comme eux \ ne cause pas une nouvelle affliction à ton père en quittant le village, où tu le remplaceras peut-être un jour. ))

C'est précisément ce que mon père me disait pour me retenir , ce que je n'écoutai point , ce que mon tils Jean n'écouta pas plus que je ne le fis autrefois. Les pères sont souvent punis de leurs fautes par leurs enfants. C'est la Providence e^ la justice divine qui le veulent ainsi. Jean fut donc sourd à tous les avis , nonseulement aux miens , mais au38i à ceux de tous mes amis, à ceux de Marianne et de Pierre ; il prétendit que l'on était jaloux de lui , que l'on voulait étouffer sa gloire naissante. La vanité d'un auteur

est si aveugle ! Enfin un matin il sortit de .la maison pnur n'y plus revenir.

Oh! c'était sur lui que mes joies de famille et mes consolations , en s'écroulant une à une , s'étaient toutes réunies. Quelle fut donc mon affliction I C'est à partir de ce moment que chacun, me voyant toutes les apparences de la vieillesse, me donna le titre de bonhomme. Ce titre' je raccueillis avec bonheur, car j'y voyais l'expression de l'amitié, et j'ai de plus en plus acquis la conscience que je le mérite , et que le malheur , en me frappant coup sur coup , m'a toujours rendu meilleur.

Vous connaissez à présent , mes amis, l'histoire de mes cheveux blancs : contemplez-les avec respect , car ce sont des avenî^sements solennels. Profitez des leçons qu'ils vous donnent, et vous serez heureux , car vous serez obéissants aux conseils que vos pères, vos mères, ou vos maîtresvousdonnentpar l'ordre de Dieu.

Une rumeur profonde suivit le récit du bonhomme Louis, chacun s'entretenait des douleurs que peut engendrer pour longtemps une seule faute; chacun félicitait Pierre et Marianne de la belle conduite qu'ils avaient tenue vis-à-vis de Louis, et une chose que remarquait avec bonheur Marianne , c'est que Charles avait pâH plus d'une fois et semblait pensif.

« Peut-être, se disait-elle , la narration de Louis le fait-elle réfléchir. Ohl s'il en était ainsi, que je bénirais ce louchant récit. »

Elle s'approchait de son fils, et allait sans doute faire, en ce moment d'émotion, un dernier appel à son cœur, à sa raison aussi, lorsque du dehors vint un long brouhaha de voix et de rires joyeusement échangés. On pensa d'abord que c'était le bruit de la fête qui recommençait avec le soleil revenu pur sur l'horizon, mais le murmure s'approchait de

plus en plus, et eniin la porte de la salle s'étant tout à coup ouverte à deux battants, il V entra sans obstacle.

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