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C'est lui! c'est elle!
Tel fut le double cri qui s'éleva alors de toutes parts, dans un parfait accord.
u C'est lui I )) répétait alors de l'accent de l'extase , Marianne , en s'élançant vers un jeune homme revêtu de l'uniforme d'officier de marine , et , en l'embrassant
avec la plus inépuisable etfusion d'amour, elle ne pouvait que l'aire entendre, en suffoquant de joie, ces paroles : a C'est lui! C'est mon enfanti C'est Alphonse!
C'est lui !
— C'est elle î s'écriait en mêm.e temps le bonhomme Louis , Dieu soit loué ! c'est elle ! » et , comme Marianne , il s'était élancé vers la porte de la salle et il pressait sur son cœur une grande et belle fille.... son Eugénie!
Oui, c'était Eugénie. La famille de INIontigny, revenue des Antilles , rentrait au village avec elle, lorsque, par un hasard que nous ferons mieux de nommer providence, Ali)honse, débar([ué quelques jours auparavant à Cherbourg , après un long voyage autour du monde , avait rencontré dans le chemin d'aubépines sa fiancée Eugénie. Ils avaient donc franchi ensemble le seuil de la salle de la distribution des prix, et nous renoncerons à peindre la joie du bonhomme
Louis, qui ne cessait de rendre grâces à Dieu de ce qu'il lui avait plu de donner à son récit un si beau dénouement.
« Il n'y a plus que Jean et Etienne qui me manquent, mais, je suis en veine de bonheur, et qui sait?.... » C'est ce que. le bonhomme Louis disait en souriant et en regardant tendrement sa chère fille, qui le contemplait aussi avec amour.
La joie de Marianne était aussi bien touchante à voir; mais les écoliers, qui avaient plus d'une fois soupiré après la fin du récit pour aller à la fête sur laquelle à présent le plus beau soleil resplendissait, ne dissimulaient plus leur impatience. Il fallut bien que le maitre d'école s'en aperçut :
« Allons, mes enfants, dit-il en regardant Eugénie , Alphonse et toute sa petite fami] le studieuse, allons , voilà le beau temps revenu pour nous tous; mais, avant de nous rendre à la fête , allons à l'église nous prosterner devant l'autel et
remercier Dieu des bienfaits dont il nous comble aujourd'hui. »
Marianne, Pierre, le maître d'école, Eugénie et Alphonse traversaient donc la place pour aller tomber à genoux devant le sanctuaire, quand, ô surprise! ô transport! au moment où, guidés par M. Éloi, ils allaient franchir le seuil du lieu saint, Etienne et Jean leur apparurent. Etienne était presque richement vêtu , il avait prospéré dans sa carrière , et d'ouvrier était devenu maître; mais quant à Jean, nul autre que son père ne Feût jamais reconnu. 11 était la misère, la détresse personnifiée, et sa déplorable n)ine atfamée eût été faite pour dégoûter bien des prétendus grands hommes de leurs prétentions littéraires.
Des rêves les plus orgueilleux que puisse engendrer Tamour-propre, il était tombé dans la plus triste des réaUtés, la faim, et il errait sur les routes, n'osant rentrer à Monligny, tant il était délabré, tant,
surtout, il rougissait de la folle conduite qui l'avait précipité dans cet abîme; il errait autour de soîi pays natal, sans avoir le courage d'y reparaître , quand Etienne , qui revenait heureux et fier de sa bonne conduite , le ramena après l'avoir bien des fois embrassé et bien des fois assuré que son père le recevrait comme l'enfant prodigue.
En effet, le bonhomme Louis était trop content de retrouver toute sa famille pour penser à autre chose qu'à serrer dans ses bras Jean , comme il y avait étreint son frère et sa sœur.
Nous avons dit combien Charles avait été vivement ému par les différentes phases de peine et de détresse par lesquelles le bonhomme Louis eut à passer, en expiation d'une faute, l'abandon irréfléchi de sa famille et de sa carrière. Les dernières angoisses du maître d'école l'avaient profondément ébranlé dans sa résolution : la vue de Jean , maigre , pâle ,
délabré, vêtu de haillons, cette vue le frappa comme un saisissant pronostic de celui qui lui était réservé.
« 0 ma mèrel ma mère! s'écria~t-il , en se jetant au cou de Marianne, ma mère ! pardonne-moi ! Pardonnez-moi , M. Louis, je ne veux plus vous quitter.... je resterai ici jusqu'à la fin de mes jours. Ohl merci, M. Louis, merci des avertissements que votre récit m'a donnés. »
Dès lors, il n'y avait plus que de la joie à Montigny. La fête du bonhomme Louis , la fêle du village furent belles et complètes. Marianne, Charles, Pierre, Eugénie, Alphonse, Jean, Etienne revinrent tous à la maison où le dîner fut gai comme le bonheur. Etienne était pour toujours établi dans la ville voisine ; Jean, renonçant pour jamais à écrire des choses inutiles, revenait aux soins de l'agriculture , et Charles , profitant de l'exemple de Jean , promit de ne pas quitter sa mère, ni la ferme; aussi, le dimanche suivant,
en présence des habitants assemblés , le maire lui décerna-t-il le prix réservé à Faction la plus sage et la plus rare, celle de reconnaître ses torts et de s'instruire par l'expérience d'autrui.