ACTE II
' DELLEMARE.
Vous croyez, Varade?
VARADE
Je crois que deux et deux font quatre, et que la rose pousse en mai et l’amour à dix-sept ans. Mais peu importe ce Fabien 1 nous ne sommes ici que pour sonder le mystérieux Éverard.
dellemare.
Une démarche délicate ! et qui repose sur des conjectures si vagues !
■ V A R A D E lui pose la main sur l’épaule, et, railleur :
... Il y a une vingtaine d’années, un cadet de famille bourgeoise, très-savant en médecine mais assez pauvre en espèces, adorait d’un amour lointain et respectueux une jeune tille très-charmante et très-riche. Le père de l’adorée la maria, comme de raison, à un banquier alors fort brillant. Le médecin aimait la jeune fille, le banquier épousa la dot, qu’il emporta presque aussitôt dans l’Inde et dont il eut... un comptoir à Pondichéry. Quand il revint, au bout d’un an d’absence, il trouva sa femme morte depuis huit jours et une petite-fille née depuis un mois, — un héritage et une héritière. Le banquier recueillit paternellement l’héritage...
DELLEMARE, avec humeur.
Varade !
. VARADE, riant.
Eh ! que diable 1 ce ne sont pas. là des conjectures, ce sont des faits avérés, mon cher I
DELLEMARE.
Mais que de points douteux il reste encore !
VARADE
Aussi venons-nous pour les éclaircir.
DELLEMARE.
Les papiers rapportés par Bux laissent bien soupçonner qu’Éverard a pu être autrefois l’amoureux , mais ils ne prouvent nullement qu’il est le père. Pourquoi n’a-t-il pas môme essavé de réclamer sa fille ?
LE MAITRE D’ÉCOLE
VARADE
Allons doncl il aurait déshonoré la mère l Et puis, l’enfant né dans le mariage appartient légalement au mari. Et enfin il voulait garder le droit de rester auprès de la petite, de veiller sur elle. Nous savons que’notre Éverard a eu autrefois comme médecin une certaine réputation. Et tout à coup il s’est fait maître d’école à Mijoux! il est évident que c’était pour avoir le prétexte d’élever la fille délaissée du château ! Et ce dévouement a duré dix-sept ans, et dure encore ! Convenez que beaucoup de pères ne l’auraient pas pour leur propre enfant.
DELLEM ARE.
Vous avez de l’imagination, Varade. Mais au fond il n’y a là rien de positif.
VARADE
Ah ! c’est du positif qu’il vous faut? Attendez. Nous avons, d’ici à la fin du mois, un petit déficit de six cent mille francs à combler. Le domaine de Mijoux , propriété inaliénable d’Élise du chef de son grand’père maternel, vaut, il est vrai, quatre cent mille livres, et je peux, en épopsant votre... fille, vous permettre de réaliser cette valeur. Mais il ne nous resterait pas moins deux cent mille livres à trouver, et, petite ou grande, la banqueroute est la banqueroute. Le voilà, le positif 1
DELLEMARE.
Je ne le sais que trop !
VARADE
Eh bien, qu’est-ce qui nous a montré une issue, si ce n’est un éclair de ce que vous appelez mon imagination? On parlait il y a un mois, sur la place de Paris, d’un héritage qui venait de tomber tout à coup à un maître d’école du Jura; son frère aîné, après avoir perdu ses deux fils, était mort lui laissant un demi-million de fortune. Vous aviez eu le bon sens de me confier l’histoire de votre ménage. J’ai rapproché les faits, les noms, les dates; j’ai entrevu un splendide appoint à la dot insuffisante d’Élise... Et si nous arrivons à nous démontrer tout à l’heure qu’Éverard est réellement le père...
DELLEMARE.
Eh bien ?