ÉVERARD, FABIEN
ÉVERARD
Fabien, causons cœur à cœur. C’est très-sérieux ce que j’ai à te dire. — Et d’abord, mon ami, je voudrais savoir si tu es content de moi.
FABIEN
Comment! cher maître?...
ÉVERARD
Oui, crois-tu que j’aie fait assez pour toi, vraiment? Je t’ai pris tout jeune, orphelin de père et de mère, et je t’ai donné de moi, de mon âme, de ma pauvre science humaine, de ma meilleure pensée de Dieu, tout ce que j’avais, tout ce que je pouvais. Je voulais faire de toi l’homme supérieur par le cœur et par l’intelligence que le père le plus tendre pût réver pour mari à sa fille unique.
FABIEN
Oh ! vous êtes loin de compte avec moi, mon bon maître ! Mais c’est égal ! tout le peu que je vaux, je vous le dois, et je sais que jamais de la vie je ne pourrai m’acquitter envers vous.
'ÉVERARD
Tu le pourras ! tu le pourras ! (a vec gravité. ) Fabien, tu m’as dis que tu aimais Élise.
FABIEN
Et vous n’avez pas désapprouvé cet amour, mon ami.
ÉVERARD
Non ! — non! — mais le sort d’Élise ne dépend pas de moi, Fabien. Ce voyage à Paris m’a fait toucher du doigt tous les obstacles que tu as dû prévoir.
Des obstacles!
FABIEN
46 LE MAITRE D’ÉCOLE
ÉVER ARD.
Fabien, tu es sans fortune, et M. Dellemare veut un gendre riche.
Ah ! c’est le désespoir !
É V E R A R D , l'objervant.
Mais enfin tu n’as peut-être pas enfermé dans cette affection ta vie tout entière?
FABIEN
Toute ma vie et toute mon Ame !
. ■ ÉVER A RD.
Voyons, voyons, j’ai vu à Paris un ami de mon frère atné, * chef d’une manufacture de premier ordre. Il voudrait donner sa fille unique à un jeune homme actif et capable, qu’il ferait en cinq ou six ans millionnaire.
F A B I E N , souriant.
Maître, vous ne m’avez pas beaucoup appris à aimer l’argent !
C’est vrai! — mais, tiens, il est une autre tentation qu’un noble esprit pourrait, il me semble, accepter: celle de servir utilement et grandement son pays. Un de mes anciens camarades de collège, qui aujourd’hui tient dans le pouvoir une position éminente, a pour toute famille une nièce que...
FABIEN
Cessez, de grâce, cher maître ! Vous vouliez donc m’éprouver?... Mais est-ce que je ne vois pas votre sourire? Oh! cependant vous ne pouvez pas douter de moi, de la sincérité de mon amour ! Vous ai-je rien caché jamais? Qu’est-ce donc que vous souhaitiez démêler dans mon Ame?
ÉVER ARD.
Ah! c’était peut-être dans la mienne!
FABIEN, s'inclinant devant lui.
Tenez, mettez votre main là, sur mon front, il me semble ainsi que je vous soutiens et que vous me bénissez. Et puis regardez-moi, et lisez dans mes yeux, et lisez dans mon cœur.