ACTE III
DELLEM ARE.
Eh mais, Élise, vous ne couriez aucun danger que je sache.
ÉLISE
Vous m’aviez fait dire de me préparer, mon père, et que le mariage aurait lieu aujourd’hui.
DELLEMARE.
Sans doute; eh bien?
ÉLISE
Eh bien! c’était réellement là pour moi un danger, un danger mortel. Je vous l’ai dit, je vous l’ai écrit, ayant si peu d’occasions de vous voir seul : M. Varade m’inspire un insurmontable effroi et depuis longtemps, je suis fiancée dans mon cœur à M. Fabien, — mon ami d’enfance.
DELLEM ARE.
Phrases de roman, mademoiselle ! et si vous n’avez pas autre chose à me dire !
ÉLISE, se tournant vers Éveraril.
Oh ! mon ami ! qu’est-ce qu’il faut donc que je fasse pour convaincre et pour toucher mon père?
ÉVER ARD.
Je ne sais pas, moi... parlez! laissez parler votre innocence et votre grâce! Ce devrait être plus fort que tout, je trouve!
DELLEM ARE.
Ah ! vous trouvez ?... •
ÉLISE
Voyons donc que j’essaye. — Père, écoutez-moi. Pendant bien longtemps il vous a manqué votre fille, et pendant bien longtemps, à moi, il m’a manqué mon père. Mais l’ami que voilà, et aussi mon cœur, m’ont appris ce que vous ôtes pour moi et ce que je dois être pour vous. Et quand je vous prie, quand je vous supplie à mains jointes de renoncer à ce mariage qui me tuerait, je sens, je suis sûre que je vous compenserai bien votre sacrifice... Savez-vous de quelle façon ? en vous aimant ! — Oh ! je connais mon pouvoir ! sourire , caresses, douceur , piété , je sais tout ce qu’avec rien la tendresse liliale peut donner de joie à la bonté paternelle.
68 LE MAITRE D’ÉCOLE
DEL I, EM A RE, avec impatience.
Élise 1
■ ÉLISE
Et je réponds aussi que vous allez me céder l Mon cher maître me l’a répété si souvent qu’il n’y avait qu’à parler, et que la voix de l’enfant trouvait forcément le chemin de l’àme de son père.
DELLEMARE, avec colère.
Ah 1 taisez-vous ! c’est un supplice !
ÉVERARD, à lai-mime.
Dieu ! je serais si heureux, moi, à sa place I
ÉLISE, étonnée.
Comment! je vous ai irrité, mon père?
ÉVERARD, i demi-voix.
Oui, pauvre enfant ! ce n’est pas cela l ce n’est pas cela qu’il faut dire !
ÉLISE
Et cependant vous pleurez, vous, — c’est étrange ! — Allons! il paraît que j’ai tort de vous parler de moi, mon père. Mon malheur veut que je sois restée comme une étrangère pour vous. Mais alors au moins permettez-inoi d’invoquer le triste et doux souvenir qui nous lie...
DELLEMARE, se levant.
Assez l
ÉLISE, vivement.
Mais, mon père, comprenez-moi : je pense à ma mère!
DELLEMARE^ hors de lui.
Malheureuse !
ÉVERARD, se jetant entre Dellemare et Élise.
Vous vous oubliez, monsieur !
DELLEMARE, face à face avec lui.
Ah! vous aussi, monsieur, il me semble!
ÉLISE, avec désespoir.
Mon Dieu! qu’y a-t-il? Qu’est-ce donc que j’ai dit, mon Dieu?