PUBLIC LIBR ARY
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TILDEN FOUNDATIONS
Il a été tiré
25 exemplaires numérotés sur
papier vergé de Hollande.
LE
Par une claire journée du mois d'octobre 1880, un jeune homme, vêtu d'un élégant costume de chasse, était assis à la lisière d'un de ces beaux bois de chênes qui couvrent de leur ombre fraîche les premières pentes du Jura. Un grand chien épagpaeûl marron, couché dans la bruyère à quelques pas de son ma!tre, fixait sur lui ses yeux attentifs, •emblant demander si on n'allait pas bientôt repartir.
Le chasseur ne paraissait pas disposé à repren* dre de sitôt sa course. Il avait appuyé son fusil à un tronc d'arbre, jeté sur le revers du fossé son caraier vide, et, tendant le doa au soleil, le menton
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appuyé dans sa main, il laissai^ errer ses yeux sur Tadmifable piuiorama qui sd déroulait devant lui.
De Tautre côté de la route, au bord de laquelle il était arrêté, le long d'une futaie, s'étendait une taille de deux ans, dont les cépées clair-semées poussaient comme des îlots de verdure au milieu des fougères et des grandes herbes jaunes. Le terrain boisé, s' abaissant en pente douce vers la vallée, laissait apercevoir dans les prairies le bourg ,de Pont-Avesnes, dressant au-dessus des toits rouges des maisons le clocher d'ardoises, en , forme d'éteignoir, de sa vieille église. A droite, le château, entouré de larges douves desséchées et plantées d'arbres fruitiers. L'Avesnes, un mince Qlet d'eau, que les habitants appellent ambitieuse* ment » la rivière », étincelait comme un ruban d'argent entre les saules rabougris aux feuillages tremblants, qui se penchaient sur ses rives.
Plus loin l'usine, par les cheminées de ses hauts fourneaux crachant une fumée rouge balayée par le ^ent, étendait ses noires murailles au bas de la ^ colline, dont les assises de rochers étaient percées de larges trous servant à Textraction du minerai. Au-dessus de ces excavations, verdoyaient les vi« gnes qui produisent un petit vin blanc ayant un goût de pierre à fUsil et qu'on vend couramment
SOUS le nom de vin de Moselle. Le ciel d'un bleu pâle était inondé de lumière, une brume transparente comme un voile léger flottait sur les hauteurs. Une paix profonde s'étendait sur cette riante nature. Et l'air était si pur qu'à travers l'espace le bruit assourdi des marteaux de la forge montait do la vallée jusqu'à la forêt.
Engourdi par ce calme qui Tenveloppait, le jeune chasseur restait immobile. Peu à peu, le paysage avait cessé d'attirer ses yeux. Un sentiment de bien-être profond l'avait envahi, ses idées se perdaient dans un vague délicieux. Et il suivait en souriant sa pensée qui vagabondait dans les lointains du passé. Le soleil tournant dans sa course dorait les cimes rougissantes de la futaie, unecha* leur lourde montait des bruyères et le silence des bois devenait plus recueilli.
Il fut brusquement tiré de sa méditation. Un museau frais venait de se poser sur ses genoux, pendant que deux yeux aux regards humains lui adressaient une muette prière.
— Âhl ahl dit le jeune homme, tu t'ennuies, toi,.mon bon vieux? Allons, ne t'impatiente pas, nous repartons.
Et se levant avec un soupir, il remit son carnier en bandoulière, passa son fusil sous son bras, puis,
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traversant la route, il sauta un petit fdssé et entra dans la taille.
Le chien marron battait déjÀ les grandes herbes. Tout à coup, il s'arrêta auprès d'un roncier, la patte haute, le cou replié, immobile comme s*il était changé en pierre. Sa queue s'agitait faible* ment et, de ses yeux, il semblait appeler son maître. Celui-ci fit rapidement quelques pas. Au même moment, bondissant hors de son gîte, un grand lièvre déboula, montrant sa croupe jaune et filant comme une balle. Le jeune homme épaula son arme et fit feu avec précipitation. Quand la fumée du coup fut dissipée, il aperçut sans étonnement| mais avec ennui, son lièvre qui disparaissait dans le grand bois.
— Encore un de manqué I murmura-t-il.
Eît, se tournant vers Tépagneul qui l'attendait avec un air résigné : Quel malheur, hein? Tu l'arrêtais si bien !
Au même moment, un coup de fusil éclata sous la futaie, à cent mètres du jeune chasseur. Puis, après une minute de silence, un bruit de pas se ât entendre dans le gaulis, les branches s'écartèrent et un vigoureux gaillard,yêtu d'une blouse de chasse en toile bleue, chaussé de grandes bottes et coiffé d^Un vieux chapeau^ apparut sur le bord du bois.
D'une main il tenait son ftisil, de l'autre il portait par les pattes de derrière le lièvre qui venait do sortir si vivement de «on gîte.
— Il paraît que vous aveî: été plus heureux que mai? dit en souriant le jeune chasseur en se diri géant vers le nouveau venu.
— Ah ! c'est vous qui avez tiré, monsieur? dît l'homme à la blouse.
— Oui» et fort maladroitement, car cet animal m'est parti dans les jambes et je lui ai envoyé mon coup de fusil à vingt pas.
— En effet, ce n'est pas brillant I reprit l'homme à la blouse avec ironie. Mais comment se fait-il, monsieur, que vous chassiez dans cette partie de la forêt ?
— Mais j'y chasse, dit le jeune homme avec un léger étonnement, parce que j'en ai le droit...
— Je ne le crois pas : ces bois appartiennent à M. Oerblay, qui ne permet à qui que ce soit d'y mettre le pied.
— Ah I ah I le maître de forges de Pont-Avesnesî , reprit avec un peu de hauteur le jeune homme. Si je suis chez lui, c'est sans le savoir, et j'en sui? tout à fait désolé. Je me serai égaré. Vous êtes sans doute le garde de M. Derblay?
— Et vous-même, qui êtes vous? dit l'homme à
la blouse sans répondre à la question qui. lui était posée.
, — Je suis le marquis de Ceaulieu, et je vous prie de croire que je n'ai pas l'habitude de braconner.
A ces mots, l'homme h la blouse rougit beau* coup, et s'inclinant avec déférence :
— Veuillez m' excuser, monsieur le marquis ; si
J'avais su à qui j'avais affaire, je ne me serais pas
permis de vous aborder et de vous demander des explications. Continuez votre chasse, je vous prie, c'est moi qui me retire.
Pendant que son interlocuteur parlait, le jeune marquis l'observait plus attentivement. Sous son costume, rustique, il avait bonne façon. Sa figure, encadrée d'une barbe noire, était belle et intelligente. Ses mains étaient fines et soignées. De plus il venait de suspendre à son épaule un fusil d'une riche simplicité, comme seuls les armuriers anglais savent les faire.
— Je vous remercie, reprit froidement le marquis, mais je n'ai pas l'honneur do connaître M. Derblay. Je sais seulement que c'est un voisin incommode avec lequel nous avons de mauvais rapports. Je tiens absolument à ne pas tirer un seul coup de ftisil de plus sur ses terres. Je suis depuis
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hier seulement à Beaunen. ^ connais mal le tei> rain, et mon amour de la chasse m*a entraîné hors de nos limites. Mais je n'y serai pas repris.
— Comme il vous plaira, monsieur le marquis» répondit doucement Thommé à la blouse. M. Der* blay aurait été cependant très heureux, je m'en porte garant, de vous prouver en cette circonstance que s'il est voisin incommode, c'est bien malgré lui... n a empiété sur le domaine de Beaulieu pour faire passer un cheiîiin de fer minier... Soyez assuré qu'il le regrette et qu'il est prêt à vous dédommager comme il vous conviendra. Les limites entre deux voisins sont quelquefois incertaines, «goutat-il en souriant... Vous en faites l'expérience vousmême... Ne jugez donc pas M. Derblaysans le con» naître... Vous regretteriez [certainement plus tard votre sévérité...
' — Vous êtes sans doute un ami du maître de forges?... fit le marquis en regardant l'homme à la blouse, un de ses employés, "peut-être, car vous mettez à le défendre une chaleur...
— Toute naturelle, croyez-le, monsieur le marquis.
Et changeant brusquement la conversation :
— Mais, vous ne paraissez pas avoir été trèa heureux, soit sur Beaulieu, soit surPontrAvesnes t
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M. Derblay a la coquetterie de sa chasse. Et il serait fâché qu'on pût dire que vous êtes sorti dé chez lui sans rien emporter. Veuillez prendre ce lièvre, que vous m'avez si obligeamment rabattu, et y joindre ces quatre perdreaux.
— Je ne puis accepter, répondit vivement le marquis. Gardez, je vous prie, vous me désobligeriez en insistant...
— Au risque de vous déplaire, j'insiste cependant, répondit l'homme à la blouse. Je mets ce gi- ; bier sur le revers du fossé. Libre à vous de l'y lais- \ ser. Ce sera autant de gagné pour le renard... J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur le marquis.. \ \
Et d'une seule enjambée entrant dans le grand î bois, il s'éloigna en allongeant le pas. -^ Monsieur I monsieur 1 cria le marquis... ' " '\ Mais déjà le chasseur était hors de vue. î
— Voilà une étrange aventure, murmura le jeune i homme ; que vais-je faire ? i
Une intervention inattendue mit fin à ses hési- • ations. L'épagneul marron s'était dirigé vers le \ fossé, et prenant avec précaution un perdreau dans \ sa gueule, il le rapportait à son maître. Le marquis se mit à rire et, caressant le chien :
— Ta ne veux pas que nous rentrions bredouille, ta ce qu'il parait?
Et introduisant dans son camier le lièvre et les quatre perdreaux, d'un pas un peu alourdi par cette charge inusitée, le jeune homme reprit le chemin du logis.
Le chftteau de Beaulieu est une construction de style Louis XIII, qui se compose d'un corps princîpd et de deux ailes. H a été construit en pierres blanches, piquées de briques. Les toits pointus des ailes sont surmontés de hautes cheminées sculptées, d*un très grand caractère. Une large terrasse, de cinq cents mètres de longueur, bordée d*unc balustrade en grès rose, règne devant le château, et est disposée en parterre. On y descend par un perron, élevé de huit marches, dont le dessous forme grotte. Des guirlandes de fleurs grimpent, le long de la rampe en fer ouvragé, ofTrant h la main de celui qui descend un appui parfumé.
Cette terrasse, exposée au midi, est; àTarrièresaison, un lieu de promenade délicieux. La v»Jt* y est charmante. Le château, situé sur la colline qui fait face aux vignobles et aux carrières do Pont- Avcsnes, est entouré d'un parc de trente hectares, qui descend en pente douce vers la vallée. L'usine de M. Derblay a bien un peu gâté la beauté du paysage et troublé le recueillement de la campa-
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gné. Mais, telle qu'elle est, rhabitation est encore des plus enviables.
Elle est cependant restée déserte pendant de longues années. Le marquis de Beaulieu, le père du jeune chasseur, s' étant trouvé à vingt ans, vers i845, à la tête d'une superbe fortune, avait commencé à mener à Paris la vie à grandes guides. Pourtant, il venait, chaque année, passer trois mois à Beaulieu, au moment de la chasse. C'était fête alors pour Taristocratie de laco.ii.^-î. Et la fastueuse prodigalité du châtelain enrichie sait le pays pour toute la saison d'hiver.
Lorsque la révolution de 1848 éclata, les vignerons de Pont-Avesnes, électrisés par les tirades socialistes de quelques meneurs, se mirent en tête
de récompenser la généreuse assistance que leur donnait le marquis, en saccageant son château.
Armés de fusils, de faux et de fourches, sous les plis du drapeau rouge, ils montèrent à Beaulieu en braillant la Marseillaise, Ils enfoncèrent les grilles que le concierge refusait obstinément d'ouvrir. Et, se répandant dans le château, ils se mirent à piller, brisant ce qu'ils ne pouvaient emporter. Le plus avisé de la bande, ayant trouvé l'entrée des caves, dû vol on passa à la ripaille. Les vins du 'marquis étaient de choix* Les vignerons les apprécièrent
ea connaisseurs. L'ivresse leur donna un retour de violences. Se répandant dans les serres qui étaient tenues ayeb un soin merveilleux, ces brutes se mirent à piétiner les fleurs^ h briser les vasQS de marbre,^
Une admirable Flore de Pradier se dressait dRTlR un massif de verdure, sur un socle, au pied duquel murmurait une cascade ruisselant dans une vasque de pierre. Un enragé allait balafrer h Qoups de faux la charmante figure, quand le plus ivre, prin d'un soudain accès de sensibilité, se plaça devant le chef-d'œuvre, déclarant qu'il était uu ami des arts et qu'il planterait sa fourche dans le ventre du premier qui toucherait à la statue. La Flora fut sauvée.
Alors, pour se dédommager, les Pont-Avesuois songèrent à planter un arbre de la liberté. Ils déracinèrent dans le parc un jeune peuplier et, après l'avoir orné de loques rouges, iU vinrent, aveq des hurlements de joie, le dresser au beau milieu de 1^ terrasse.
Puis, ils descendirent vers le bourg et continué* rent leur orgie révolutionnaire en braillant jusqu'à la nuit. Le lendemain matin, une brigade de gendarmerie arrivait h Pont-Avesnes, et l'ordre ét^t réUbli «aos difQcultéf.
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En apprenant cette échauffourée, le marquis commença par en rire. Ayant comblé les Poni- Âvesnois de ses bienfaits, il lui paraissait tout simple quMls essayassent de lui faire du mal. Mais ce qui le fit sortir de son caractère, ce fut le récit de la plantation de Tarbre de la liberté sur la terrasse.
Pour le coup, la plaisanterie lui parut passer les bornes. H envoya à son jardinier l'ordre de déraciner le jeune peuplier, de le scier en morceaux de mesure réglementaire et de le lui expédier à Paris pour son chauffage particulier. D envoya cinq cents francs à Tivrogne ami des chers-d'œuvre, et fit déclarer aux Pont-Avesnois que, pour se venger de leur petite farce révolutionnaire, il ne remettrait de sa vie les pieds à Beaulieu.
Le bourg, pour qui cette mise en quarantaine équivalait à une perte d'au moins vingt mille francs par an, fit faire des tentatives de rapprochement par son maire, essaya d'une pétition signée par le conseil municipal. Rien ne fit. Le marquis ne pardonna pas Tarbre de la liberté, et le château de Beaulieu resta clos.
A la vérité, les séductions de Texistence parisienne étaient bien aussi pour quelque chose dans la résolution prise par le marquis. Le club, les
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théàtresy le sport et la galanterie le retinrent plus sûrement loin de Beaulieu que sa rancune contre s^s paysans. Cependant, au bout de quelques années de cette vie d'agitations et de plaisirs, le marquis se trouva fort las de toutes ses folies, et, profitant d'une heure de sagesse^ il se maria.
Sa jeune femme, fille du duc de Bligny, avait Due ânae tendre et un esprit calme. Elle adora le marquis et sut fermer les yeux sur ses faiblesses. Il était de ces charmants prodigues pour qui le plaisir est l'essence même de la vie, et qui ont la main et le cœur toujours ouverts : ne sachant pas résister à un désir de sa femme, mais capable de la faire mourir de chagrin, quitte à la pleurer amèrement après. Quand la marquise le grondait maternellement au lendemain d'une trop grosse folie, il lui baisait les mains avec des larmes dans les yeux, et lui disait : « Tu es une sainte I » Et le jour suivant, il recommençait.
La lune de miel des jeunes époux avait duré trois ans. C'était bien honnête pour un homme tel que le marquis. De leur mariage étaient nés deux enfants. Un fils et une fille. Octave et Claire gran- . dirent, élevés par leur mère. L'héritier gravement, et de façon à devenir un homme utile. La fille délicatement, pour qu'elle fût le charme de l'existence
dô eelui qu'elle viendrait à aimer. Bizarrerie de la création : le 'fils était la vivante image de sa mère, (Joux, tendre et gai ; la fille avait le caractère impétueux et ardent ds son père. L'éducation peut assouplir la nature, elle na la change point. En avançant en âge, Octave devint Taimable garçon qu'il promettait d'être. Claire fut la superbe et hautaine jeune fille que son enfance annonçait.
Cependant un compagnon leur arriva bientôt, imené par le malheur et le deuil. Le duc de Bligny, resté veuf fort jeune, avec un petit enfant, mourut misérablement sur la pelouse d'un champ de courses, les reins brisés par son cheval. Ce fils des preux, tué comme un jockey, ne laissait que peu de fortune. Son fils Gaston, au sortir de la cérémonie funèbre, fut conduit vêtu de noir chez sa tante la marquise, et n'en sortit plus.
Traité comme un troisième enfant, il grandit auprès d'Octave et de Claire. Plus âgé qu'eux, il portait déjà en lui le charme et l'élégance d'une race raffinée. Il avait été laissé à l'abandon par son père, dont la vie de dissipation se prêtait peu aux ïoins d'une surveillance suivie. Tantôt livré aux domestiques qui le mêlaient à leurs intrigues de bas étage, tantôt emmené par le. duc dans des parties fines, et indispos'^ narla nourriture irritante
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des restayrants, Tinnocence de cet enfant, entre les débauches dos laquais et les galanteries de son père, avait été mise à une rude épreuve.
Quand il fut amené à l'hôtel de Beaulieu, il était Jialingre au physique, triste et légèrement mauvais au moral. Dans l'atmosphère épurée de la vie de famille, il retrouva toutes les grâces, toutes le» fraîcheurs de la jeunesse. A dix-neuf ans, ses études finies, il promettait d'être un charmant cavalier et un gentleman accompli. C'est à cette époque qu'il s'aperçut que sa cousine Claire, plus jeune que lui de quatre ans, n'était plus une petite fille.
Une transformation soudaine s'était opérée en elle. Comme un beau papillon sortant de sa chrysalide, Claire venait de s'épanouir dans toute la splendeur de sa radieuse nature de blonde. Se» yeux noirs brillaient d'un doux éclat, et sa taille, admirablement développée, avait une élégance sans pareille. Gaston l'adora follement. Ce fut ur coup de foudre. Il garda pendant deux ans soi secret profondément enfermé au fond de lui-môme.
Un grand malheur fut cause qu'il parla. Dans la douleur, les aveux sortent plus facilement du cœur. Le marquis de Beaulieu mourut subitement.
Ce viveur disparut discrètement de la vie, à Tan-
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glaise, n ne fut pas malade, il cessa de vivre.' On le trouva étendu dans son cabinet de travail. H avait voulu feuilleter le dossier d'un procès qu'il engageait contre des collatéraux d'Angleterre. Ce travail inusité ne lui avait pas réussi.
Les médecins qui veulent tout déterminer avec précision et n'admettent pas qu'on se passe de leur opinion, même pour mourir, déclarèrent que te marquis avait succombé à la rupture d'un ané< vrisme. Les amis du club hochèrent la tête et di-~ rent entre eux que cet excellent Beaulieu avait fini comme Momy, usé, brûlé par la grande vie. D est certain qu'on ne mène pas impunément l'existence que le marquis menait depuis vingt-cinq ans.
De plus avisés pensèrent que la révélation faite par l'homme d'affaires à ce superbe gaspilleur d'argent, que son capital était dévoré jusqu'au dernier sou, l'avait aussi sûrement tué que si on lui avait logé une balle en plein cœur.
La famille du marquis ne s'occupa pas à rechercher les causes de cette mort foudroyante ; elle ne songea qu'à pleurer. M. de Beaulieu était aimé et respecté comme s'il eût été un époux et un père modèle. La marquise, silencieusement, mit toute sa maison en deuil et fit, à celui qu'elle avait adoré malgré ses fautes et qu'elle regrettait amèrement,
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des obsèques princières* Octave, désormais marquis de Beaulieu, et le duc de Bligny, son frère d'adoption,, conduisirent le deuil, entourés parla plus vieille noblesse de France. Et le soir, quand ils rentrèrent dans l'hôtel sombre et muet, ils trouvèrent la marquise et Claire, vêtues de noir,, qui les attendaient pour les consoler et les remercier delà lourde et douloureuse tâche qu'ils venaient de remplir. Puis la marquise s'enferma dans sa chambre avec son fils pour lui parler de l'avenir. Et Gaston alla avec Glaire au jardin.
L'^ombre descendait sous les grands arbres. C'était une belle soirée d'été, l'air était chargé du parfum des fleurs. Les deux jeunes gens marchaient lentement et sans parler autour de la pelouse. Ils suivaient l'un et l'autre leur pensée. D'un commun accord, ils s'arrêtèrent et s'assirent sur un banc de pierre. Un jet d'eau chantait dans le bassin de marbre à leurs pieds, et son DQurmure monotone berçait leur rêverie. Gaston, soudain, rompit le silence, et, parlant vite comme quelqu'un qui s'est trop longtemps contenu, il exprima à Claire, avec une profonde sensibilité, son chagrin d'avoir perdu l'homme excellent qui lui avait servi de père. Il y avait en lui une émotion qu'il était impuissant à contenir. Ses
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nerfs avaient été trop cruellement tendus toute la la journée. Une faiblesse de tout son être le livrait à rémotion poignante de Theurë présente. Et, malgré lui, ne pouvant retenir ses larmes, il se mit à sangloter.
Puis, laissant tomber sa tête alourdie dans les mains brûlantes de Claire, il s'écria :
— Va, je n'oublierai jamais ce que les tiens ont été pour moi. Quoiqu'il m'arrive dans la vie, tu me trouveras. toujours près de toi. Je t'aime tant I
Et il répétait au travers de ses sanglots: Je t'aimel je t'aime I...
Claire releva doucement la tête de Gaston, rougissant et presque honteux de son abandon, et le regardant profondément, avec un doux sourire :
— Moi aussi, je t'aime 1 dit-elle.
Gaston, éperdu, poussa un cri : Claire I
La jeune fille lui mit ses mains sur les lèvres, et avec la solennité d'un engagement, elle effleura d'un baiser le front du jeune duc. Puis, lentement, ils se levèrent, et appuyés l'un sur l'autre, ils reprirent en silence leur marche autour de la pelouse. Ils ne songeaient plus à parler. Ils écoutaient leur cœur.
Le lendemain, Octave de Beaulieu commença son droit et Gaston entra au ministère des aflaires
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étrangères. Le gouvernement républicain cherehait alors h s'attacher les grands noms de Taristocratie pour rassurer TEurope, qui voyait avec des yeux inquiets la démocratie triomphante. Le |eune duc avait été attaché au cabinet de M. Decazes, et semblait promis au plus brillant avenir diplomatique.
Très lancé dans le monde, il y avait produit une vive sensation par l'élégance de sa tournure, la grâce de son visage et le charme de sa conversation. Recterché par les mères de famille, il était resté indifférent aux avances qui lui avaient été faites. Ses yeux étaient fermés à tout ce qui n'était point Claire. Et ses meilleures soirées étaient celles qu'il passait dans le petit salon de sa tante,* à regarder sa cousine, ^travaillant la tête penchée sur sa broderie. La lumière faisait étinceler les boucles folles qui frisaient sur sa nuque ronde. Et Gaston restait ^silencieux et recueilli, dévorant des yeux ces cheveux d'or, qu'il eût voulu baiser dévotement. A dix heures, il prenait congé de la marquise, serrait fraternellement la main de Claire et s'en allait dans le monde, danser jusqu'au matin.
L'été, toute la maison s'envolait en Normandie, dans une propriété delà marquise ; car^ âdèle à la
rancune de son mari, celle-ci n'était point encore retournée à Beaulieu. Là, Gaston était complète* ment heureux : il courait les bois à cheval avec Octave et Claire, ivre d'air pur, tandis que la marquise fouillait les archives de la famille pour trouver de nouveaux documents relatifs au procès d'Angleterre.
Il s'agissait d^une somme considérable léguée à M. de Beaulieu par testament. Les Anglais avaient contesté le legs, et les sollicitors des deux parties, entrés dans la cause, comme des rats dans un fromage, s'enrichissaient en faisant durer les hostilités. Le procès que le marquis avait commencé par amour-propre, sa veuve l'avait continué par intérêt, car la fortune de M. de Beaulieu avait été gravement compromise par ses folies, et l'héritage d'Angleterre représentait le plus clair du patrimoine des deux enfants. La fortune personnelle dû la marquise était belle et solide, mais sufQsail seulement aux charges très lourdes de la vie commune. Madame de Beaulieu s était donc faite plaideuse, quoiqu'elle eût horreur de la chicane, pour défendre la fortune de Claire et d'Octave. Et, plongée dans les paperasses, en correspondance continuelle avec les hommes de loi, elle était devenue d'une belle force sur le code de procédure.
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Slle avait une conlîaiice absolue dans Tissuc au débat. Les siens prolongeaient sa sécurité, et Claire était considérée comme devant apporter deux millions à celui qui serait assez heureux poui lui plaire. Elle avait déjà été demandée en ma riage, et par des prétendants de haute naissance et de grande fortune. Elle avait refusé. La marquise, inquiète, avait questionné sa fille, et Claire, sans hésiter^ avait appris à sa mère qu'elle était fiancée au duc de Bligny,
Madame de Beaulieu avait été médiocrement satisfaite de ces accordailles. Outre qu|eUe avait sur les mariages entre cousins des idées fort arrêtées, elle jugeait Gaston avec une pénétration singulière. Elle le voyait léger, passionné et inconstant, très capable d'aimer ardemment, incapable d* aimer fidèlement. Elle ne voulut cependant pas chercher à influencer sa fille. Elle connaissait le caractèrs* étrangement ferme de Glaire et savait que rien ifê pourrait la décider à rompre un engagement librement contracté. De plus, au fond d'elle-même, la marquise était flattée d'une alliance qui faisait ren* trer dans sa famille ce beau nom de Bligny qi/ :1(ï avait abandonné, elle, en se mariant. Elle fit dono bon accueil à son neveu, et, ne pouvant le traiter mieux qu'elle n'avait fait jusque-là, elle continua à voii* en lui un véritable fils.
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Sur ces entrefaites, le duc fut nommé secrétaire à Tambassade de Saint-Pétersbourg. Et, d'un commun accord, on résolut défaire le mariage aupremier congé que le jeune diplomate obtiendrait. Le premier congé fut donné au bout de six" mois. Gas- , ton arriva à Paris, mais pour huit jours seulement. Il était chargé d'une mission confidentielle que l'ambassadeur n'avait pas voulu livrer au hasard deâ dépêches chiffrées.
Huit jours I Pouvait-on en conscience se marier en huit jours? Ce n'était même pas un délai assez long pour que les bans fussent régulièrement publiés. Le jeune duc fut tendre pour Glaire, mais avec une nuance de légèreté qui contrastait avec sa pieuse tendresse d'autrefois.
Depuis son départ, Gaston avait fréquenté la so« cîété russe, la plus corrompue qu'il y ait au monde. Et il revenait avec des idées toutes particulières sur l'amour. L'expression de son visage môme s'é-' tait modifiée comme les sentiments de son cœur. Ses traits s'étaient marqués et durcis. Il y avait comme une trace de débauche sur son front autrefois si pur. Claire ne vit pas, ou ne voulut pas voir ce^ changements. Elle avait voué au duc une iR&ndresse inaltérable. Et puis elle avait confiance dans le gentilhomme et attendait. Les lettres, d'abord ïré^
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1 qaentes, de Gaston, devinrent plus rares. C'étaient f toujours des protestations passionnées. Il souffrait [ cruellement, à Tentendre, des retards apportés à \ son bonheur. Mais il ne parlait plus de revenir. Et deux ans s'étaient écoulés depuis son départ.
A la demande de sa fille, madame de Beaulieu avait fermé ses salons pendant les deux hivers qui venaient de s'écouler. La fiancée voulait vivre dans la retraite pour couper court aux sollicitations des prétendants qui ne se décourageaient pas. Octave continuait son droit, et la marquise se plongeait de plus en plus dans les paperasses de son interminable procès.
Quand le printemps revint, par un de ces caprices qui lui étaient familiers. Glaire désira aller visiter cette terre de Beaulieu, que son père, pendant sa vie, avait mise en interdit. La marquise, incapable de résister à sa fille, et jugeant utile de la distraire, consentit à ce déplacement.
Et c'est ainsi que, par une belle journée d^octobre, le jeune marquis, tout fraîchement reçu licencié, avait été rencontré le fusil sur l'épaule, accompagné de son épagneul marron, dans les bois de M. Derblay.
A l'heure où le jeune marquis revenait lourdement chargé vers le château, madame de Beaulieu et Glaire, assises dans le grand salon, jouissaient de la fin de cette belle journée. Par les larges portes-fenêtres ouvertes sur le perron, le soleil entrait à flots, faisant étinceler Tor bruni des cadres, entre les larges bordures desquels les ancêtres se dressaient souriants ou graves dans leurs costumes de cérémonie. Le mobilier Louis XVI, en bois sculpté peint en blanc et rehaussé de filets vert d'eau, était recouvert d'une tapisserie au petit point représentant les métamorphoses d'Ovide. Un large paravent bas, tendu en velours de Gênes, entourait la bergère profonde dans laquelle la marquise était installée, tricotant avec une grande attenti^A
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d6s eapelines de laine pour les petits enfants du village.
Madame de Beaulieu avait alors dépassé la quarantaine. Son visage grave et doux était couronné par une chevelure déjà presque blanche, qui lui donnait un grand air de noblesse. Ses yeux noirs pleins de mélancolie semblaient encore humides des larmes secrètes qu'ils avaient versées. Mince et fluette, la marquise était de santé délicate, et prenait toutes sortes de précautions. Par cette chaude journée, un grand châle était étendu sur ses genoux, protégeant contre Fair vif ses petits pieds que, par une coquetterie persistante, elle chaussait de mules légères en satin noir.
Enfoncée dans un large fauteuil, la tête aban* donnée sur le dossier de tapisserie, les mains pendantes et inertes, Claire, les yeux perdus dans le ciel, regardait, sans lô voir, Tadmirable horizon qui s'ouvrait devant elle. Depuis une heure elle était là, immobile, silencieuse, se laissant baigner par le soleil, qui faisait resplendir ses cheveux blonds comme une auréole de vierge.
Depuis quelques instants, la marquise regardait sa fille avec inquiétude. Un triste sourire avait erré sur ses lèvres, et, pour attirer l'attention de Claire, cUc avait remué avec affectalion la corbeille qui
••ïj
contenait ses pelotons dé laine, accompagnant oe mouvement de : hem! hem I sîgniQcatifs. Mais la jeune ûlle, insensible à ces appels indirects, était restée ' immobile, poursuivant sa pensée aved~ une ténacité implacable. La marquise, dépitée, posa alors son ouvrage sur la table et, se relevant dans sa bergère, elle dit avec un léger accent de gronderie :
— Glaire . . . Claire . . •
Mademoiselle de Beaulieu ferma un instant les yeux, comme pour dire adieu à son rêve, et, sani bouger la tôte, levant seulement jusqu'aux bras du fauteuil ses belles mains blanches :
— Ma mère? répondit-elle.
*— A quoi penses-tu?
Claire resta un instant silencieuse. Un pli creusa êon front. Puis, faisant un effort sur elle-même, â*un air calme :
— Je ne pensais à rien, mère repritrclle, cet air tiède m'avait engourdie... Pourquoi m'avez-vous appelée?
— Pour que tu me parles, dit la marquise avec une nuance d*a£Feclueux reproche, pour que tu ne restes pas ainsi muette et absorbée.
Il y eut un instant de silence. Claire avait repris 0a pose abandonnée. La marquise, penchée en
avant, avait rejeté son châle sans souci de Tair frais. Mademoiselle de Beaulieu, se tournant lentement vers sa mère, lui montra son beau visage triste. Et, comme reprenant tout haut la suite des pensées qu'elle agitait auparavant tout bas :
— Combien y a-t-il de temps, fit-elle, que nous n'avons reçu de lettres de Saint-Pétersbourg?
La marquise hocha la tête, semblant dire: Je savais bien de quoi il s'agissait. Et, d'uner voix qu'elle tâchait de rendre calme :
— Il y a deux mois environ.
— Deux moisi ouil répéta Claire avec un douloureux soupir.
Pour cette fois la marquise perdit tout & fait pa« tience,' se levant brusquement, elle vint s'asseoir près de la fenêtre, en face de sa fille, et, lui prenant la main :
— Mais voyons, pourquoi penser sans cesse à cela, et te torturer l'esprit?
— A quoi voulez-vous que je pense, dit Claire avv :c amertume, sinon à mon fiancé? Et comment ne ne torturerais-je pas l'esprit, comme vous dites, pour trouver les motifs de son silence?
— J'avoue, reprit la marquise, qu'il est difficile de 1 Expliquer. Le duc de Bligny, mon neveu, après avoi r passé huit^ours auprès de nous, l'an dernier.
est reparti en promettant de revenir à Paris pendant rhiver. Il a d*abord écrit que des complications politiques le retenaient à son poste. Puis, il a prétexté que,rhiver étant fini,[il attendait Tété pour rentrer en France. L'été est venu, mais le duc ne vient pas. Voici l'automne, et Gaston ne donne même plus de prétextes. Il ne prend pas seulement la peine de nous écrire. Admettons qu'il n'y ait de sa part que de la négligence. C'est déjà trop ! Ma fille, tout dégénère : les hommes de notre monde eux-mêmes ne savent plus être polis.
Et la marquise redressa sa tête blanche, qui lui donnait un air de ressemblance avec lés grandes daines poudrées qui souriaient tout autour du salon, dans leurs beaux cadres de portraits de famille.
— Cependant, s'il était malade? hasarda Claire, déjà entraînée à défendre celui qu'elle aimait. S'il était dans l'impossibilité de donner de ses nouvelles?
-^ C'est inadmissible, reprit sans pitié la marquise, on nous aurait prévenues de l'ambassade. Sois sûre qu'il est en parfait état, qu'il est vermeil et joyeux et qu'il a conduit tout l'hiver le cotillon, dans la haute société de Saint-Pétersbourg.
Une crispation nerveuse altéra le visage de Claire»
py---.
Elle pâlit, comme si tout le sang de ses veinea avait reflué vers son cœur. Puis, s'efTorçant de sourire ;
-— H m'avait tant promis de venir passer Thiver à Paris; et je me faisais une si grande fête de me retrouver dans notre monde avec lui IJ' aurais triomphé de ses succès. Il se serait peut-être aperçu des miens. Il faut avouer, ma mère, qu'il n'est pas jaloux. Et cependant il aurait sujet de l'être. Partout où nous sommes allées, j'ai été fort entourée. Ici môme, dans ce désert de Beaulieu, les adorations n'ont pas cessé, et jusqu'à notre voisin, I9 maître de forges, qui s'en mêle...
— M. Derblay ?
— M. Derblay, oui, ma mère. Dimanche, à la messe, — vous n'avez pas remarqué cela, vous êtes trop pieuse, — je lisais mes prières à côté de vous, mais, sans savoir pourquoi, je me sentais gênée. Une force plus puissante que ma volonté attirait mon attention. Malgré moi, je me détournai, je levai les yeux, et, dans l'ombre d'une chapelle, je vis M. Derblay incliné.
— Il priait.
-— Non, ma mère, il me regardait. Nos yeux se rencontrèrent et je lus dans les siens comme une muette invocation. Je baissai }a tête et m'efforçai
de ne plus me tourner de son côté. Â la sortie, je te trouvai sous le porche qui attendait. Il n'osa pas m'offrir Teaû bénite. D s'inclina profondément, nous passâmes, et je sentis son regard qui me suivait Il paraît que c'est la première fois de Tannée qu'on le voit à la messe.
La marquise se leva, et retournant à sa bergère dans laquelle elle s'enfonça mollement :
— Eh bien 1 cela lui comptera pour le salut de son âme, à ce garçon. Au lieu de te fçiire des yeux blancs, il devrait bien nous dédommager des em-
^ piétements auxquels il s'est livré sur nos limites. Je le trouve assez plaisant avec ses invocations muettes. Et il faut que tu sois bien désœuvrée pour t'occuper des soupirs de ce batteur de fer, qui nous rendra sourds un de ces matins avec ses marteaux.
— Ma mère, les hommages de M. Derblay sont respectueux, et je n'ai pas lieu de m'en plaindre. Je ne vous parle du maître de forges que parce qu'il (ait nombre avec les autres. Enfin, le cœur de la femme est changeant, dit-on... Le duc n'est pas là pour défendre son bien... Et moi, le rôle de Pénélope, attendant perpétuellement le retour de celui qui n'arrive pas, pourrait finir par me lasser. Gaston devrait se dire tout cela... Mais il ne se le dit pas. Et je reste toute seule, patiente, fidèle.. >
*— Et tu as bien torti s'écria la marquise aveo vivacité. Moi, si j'étais à ta place...
— Non, ina mère, interrompit mademoiselle de Beaulieu avec une fermeté grave, je n*ai pas tort, et je n'ai aucun mérite à faire ce que je fais, car j'aime le duc de Bligny.
— Tu l'aimes I reprit la marquise, ne pouvant dissimuler son irritation. Gomme tu es toujours exagérée! Faire d'une amitié d'enfance, un amour profond ; d'un lien de parenté, une chaîne indestructible I Gaston et toi vous avez grandi l'un près de •lautre. Tu as cru que cette communauté d'existence devait se perpétuer et que tu ne pouvais pas dtre heureuse sans le duc... Folies que tout cela, mon enfant I
— Ma mère ! s'écria Claire.
Mais la marquise était lancée, et l'occasion qui lui était offerte de soulager son cœur était trop belle pour qu'elle la laissât échapper.
— Tu te fais de grandes illusions sur le duc. Il est léger, frivole. Il a, tu le sais, des habitudes d'indépendance qu'il ne pourra pas corriger. Et j'entrevois beaucoup de déceptions pour toi, dans l'avenir. Tiens I Veux- tu le fond de ma pensée? Je ne verrai pas sans inquiétude ce mariage se faire l
Glaire s'était redressée. Une rougeur ardente
aï LES BATAILLES DE LA VIS
montait h ses joues. Les deux femmes se regardèrent un instant sans parler. Il semblait que le premier mot qui allait être prononce entre elles aurait une gravité exceptionnelle. Mademoiselle de Beau- Keu ne put se contenir et, d'une voix tremblante :
— Ma mère, voilà la première fois que vous me parlez ainsi. Il semble que vous vouliez me prépârer à apprendre une mauvaise nouvelle. L'absence du duc aurait-elle des motifs sérieux que vous me cachiez? Est-ce que vous auriez appris?...
La marquise eut peur en \oyant Ténjotion violente de sa fille. Elle comprit mieux que jamais combien était profond et solide rattachement de Glaire. Elle vit qu'elle s'était trop avancée. Et, fai* •ant promptement retraite :
— Non, mon enfant, je ne sais rien, reprit-elle, on ne m'a rien dit. Je trouve môme qu'on ne me dit pas assez. Et un silence si prolongé de la part de mon neveu m'étonne... En vérité, il me semble que Gaston pousse un peu bien loin la diplomatie !
Glaire fut rassurée. Elle attribua la vive sortie de sa mère à un mécontentement qu'elle ne pou«vait elle-même s'empêcher de trouver légitime. El •'eiforçant de reprendre sa sérénité :
— Allons, ma mère, encore un peu de patience..* lie duo pense à nous, J'en suis sûre. Et de Saint'
Pétersbourg il va nous faire la surprise d'arriver sans être attendu.
— Je le souhaite, ma fille, puisque tu le désires. En tous cas, mon neveu de Préfont et sa femme arrivent aujourd'hui. Ils viennent de Paris. Peutêtre seront-ils mieux renseignés que nous.
— Tenez, voici Octave qui rentre par la terrasse avec maître Bachelin... dit vivement mademoiselle de Beaulieu en se levant avec précipitation, désireuse d'échapper h ce pénible entretien.
La jeune fille sortit du salon et s'avança en pleine lumière. Elle avait alors vingt-deux ans et était dans toute la splendeur de sa beauté. Sa taille éle» vée avait une élégance exquise. Et les bras, merveilleusement attachés à des épaules superbes, étaient terminés par des mains de reine. Ses cheveux d'or, noués sur le haut de la tête, laissaient voir une nuque ronde d'une blancheur rosée. Légèrement penchée en avant, les mains appuyées à la balustrade de fer du perron, efTeuillant machinalement une des fleurs grimpantes qui s'y attachaient, elle se montrait la vivante incarnation de la jeunesse dans sa grâce et sa vigueur.
Madame d3 Beaulieu, pendant un instant, la couva des yeux avec admiration. Puis elle hocha la tète silencieusement et poussa un dernier soupir.
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Les pas des deux arrivants faisaient crier le sable de la terrasse et leurs voix parvenaient confusé« ment jusqu'au salon.
Maître Bachelin était un petit homme de soixante ans environ, arrondi par Tinactivité forcée de sa vie de bureau. Le visage très rouge sous ses cheveux blancs, scrupuleusement r^sé, vêtu de noir, avec un soupçon de manchettes retombant sur les mains, il était le type accompli du tabellion de Taacien régime. Profondément attaché h ses nobles clients, disant : « madame la marquise » avec une onction de dévot, il soutenait les intérêts de la fa^ mille de Beaulieu par droit héréditaire. Les Bachelin étaient, de naissance, notaires des seigneurs du pays. Et le dernier de ces respectables oiïiciers publics possédait avec orgueil dans son étude des chartes remontant à Louis XI sur lesquelles s'étalaient la signature rude et féodale du marquis Honoré Onfroy, Jacques, Octave, et le paraphe orn,î de lacs d'amour de maître Joseph-Antoine Bachelin, notaire royal.
Le retour des maîtres de Beaulieu dans leui château avait causé une joie profonde à l'excellent homme. Pour lui, ce fut une rentrée en grâce. 11 avait gémi de l'absence de ses nobles clients. Et, le«^ tenant enûn dans ce beau pays, il espérait leur
voir reprendre Thabituded'y venir passer tous les étés. Jaloux de faire apprécier son savoir, il s'était mis à la disposition de madame de Beaulieu, pour démêler les fils assez embrouillés du procès d'Angleterre. Et, depuis six semaines, il entretenait ave( lô soUicitor une correspondance active qui avait mis le feu à l'affaire. En un mois et demi, maître Ba« chelin avait fait plus de besogne que tous les con^ seils de la famille de Beaulieu en dix ans. Et, mal<gré les pronostics fâcheux que l'habile homme avait portés sur les résultats du débat engagé, la marquise était enchantée de son concours et stupéfaite de son ardeur. Elle avait discerné en lui un de ces serviteurs dévoués qui sont dignes d'être élevés au rang d'amis. Et elle le traitait en conséquence.
Maître Bachclin venant au château avait rencon» tré le jeune marquis à la grille du parc,et, le voyant lourdement chargé, lui avait de force pris son fusili qu'il portait sons son bras gauche, serrant sols son bras droit une volumineuse serviette de cuir noir, bourrée de papiers.
— Eh ! comme vous voilà embarrassé de vos mouvements, mon pauvre monsieur Bachelin ! dit galment Claire au notaire, qui montait précipitamment les marches du perron, en essayant d'ôterson
»d LES BATAILLES DB LA VIE
chapeau, et en esquissant des révérences cérémonieuses. *
— Veuillez agréer mes très humbles respects, mademoiselle. Comme vous le voyez, je réunis en ce moment les attributs du droit et delà force... Le code sous un bras et le fusil sous Fautre... Mais le fusil est sous le bras gauche... Cédant arma togœl
. Mille pardons, vous ne comprenez sans doute pas le latin, et je ne suis qu*un pédant.
— Ma sœur comprend au moins ce latin-là, fit en riant le marquis... Et vous êtes le meilleur homme du monde... Maintenant rendez-moi mon fusU... Merci...
Et prenant son arme, Octave gravit le perron à la suite du notaire.
— Tu as fait bonne chasse, il me semble 1 dit mademoiselle de Beaulieu en arrêtant son frère sur le seuil du salon et en soulevant le carnier qui pesait sur ses épaules.
— Je serai modeste et ne me parerai pas des plumes du paon... Ce gibier n'a pas été tué par moi
— Et par qui donc?
— Je n'en sais rien» Vraiment 1... appuya le marquis en voyant sa sœur faire un geste d'étonaement. Imagine-toi que je m'étais égaré sur lèft
» • - . ■ ÎP
LE MAiTRE DE FORCrES 37
terres de Pont-Avesnres, quand j'ai rencontré un autre chasseur qui m'a fait des observations et m'a demandé qui j'étais, se montrant assez r^ide de formes et assez vif de ton. Mais aussitôt qu'il a su mon nom, il est devenu non seulement conciliant ma^s môme aimable et m'a faitprendre, presque de force, ce qu'il avait dans son camier.
— Voilà qui est singulier, dit mademoiselle dé Beaulieu. Cet homme a-t-il voulu se moquer de toi?
. — Ma foi non, je ne le crois pas, il semblait plutôt avoir à cœur de m'ôtre agréable... Et, sa politesse faite, il s'est sauvé à toutes jeuiibes pour m'ôter les moyens de la refuser.
— Monsieur le marquis veut-il me permettre de lui poser une question? dit maître Bachelin, qui avait écouté ce récit avec attention.
— Faites, je vous prie, mon cher maître.
— Eh bien 1 comment était le chasseur en question ?
— Un grand gaillard, très brun, coifiTé d'un vieux feutre gris et vêtu d'une blouse.
— Ah 1 ah I C'est bien cela I fit le notaire à voix basse. Je suis, monsieur le marquis, à même de vous renseigner sur votre donateur mystérieux. C'est tout simplement M. Derblay.
— M. Derblay ? s'écria le marquis, affublé d'une blousé, comme un paysan et coifTé d'un chapeau défoncé comme un contrebandier ? Impossible. 1
— N'oubliez pas, monsieur le marquis, reprit maître Bachelin avec un sourire, que nous som<-, mes, nous autres, des chasseurs rustiques. Moi qui ai la prétention de me montrer vêtu décemment, dans la vie ordinaire, si vous me rencontriez en chasse, au coin d'un bois, je vous ferais peur. C'est M. Derblay, soyez-en sûr. Et si je ne le reconnaissais au portrait que vous venez de tracer de lui, et qui est frappant, Toffre aimable qu'il vous ^ faite suffirait pour dissiper mes doutes. C'est bieiX: luil
— Alors I Je suis gentil, moi I Je lui ai dit, en parlant de lui-même, qu'il était un voisin incommode... et toutes sortes d^autres choses désobligeantes. Mais il va falloir que j'aille lui faire des excuses I
— Vous n'aurez pas à prendre cette peine, monsieur le marquis, et si vous voulez annoncer ma visite h madame votre mère, je vais, devant elle, fous donner connaissance de certains faits qui modifieront, j'en suis certain, l'opinion que vous vous
^s faite de M. Derblay.
— Ma foi, je ne demande pas mieux, fit Octave
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t& IIAITRB DU PORQES 9»
en se débarrassant de son harnais de eliasse. C» maître de forges a Tair d\in aimable compagnon. ' Tout en parlant, le marquis était entré dans le salon, s'était approché de madame de Beaulieu, et lui ayant baisé respectueusement la main :
— Maître Bachelin est là, ma mère, et voudrait vous voir.
— Que n'entre-t-il? dit la marquise avec vivacité. Voilà dix minutes que Je vous entends bavarder sur le perron. Bonjour, mon cher Bachelin....
Et comme le notaire se courbait autant que sa taille replète pouvait le lui permettre.
— M'apportez-vous de bonnes nouvelles f ajouta la marquise.
La figure de Bachelin changea d^'expression. De souriante qu'elle était, elle devînt soucieuse. Et éludant la question que sa noble cliente lui posait, le notaire répondit d*un ton sérieux :
— Je vous apporte des nouvelles^ oui, madame la marquise...
Et comme s'il eût été pressé de passer à un autre ordre d'idées :
— Je suis allé ce matin à Pont-Avesnes ^t j'ai vu M. Derblay. Toutes les difficultés qui se sont élevées entre vous et lui, au sujet de vos limites communes^ sont aplanies. Mon honorable ami ac-
4a . LES BATAILLES DE LA VIE
cepte toutes les conditions qu'il vous plaira de dicter. U est heureux de se mettre à votre discrétion.
— Mais, s^il en est ainsi, dit madame de Beaufieu avec un léger embarras, nous n'avons pas de
' conditions à dicter. Du moment qu'il n'yja pas de lutte, il n'y a ni vainqueur ni vaincu. L'affaire sera soumise à votre arbitrage, mon cher Bachelin. Et tout ce que vous ferez sera bien fait.
— .Voilà une résolution qui m'enchante, et je suis heureux de voir la paix rétablie entre l'usine et le château. Il n'y a donc plus qu'à signer les pré-, liminaires. Dans ce but, M. Derblay a l'intention de se présenter à Beaulieu avec sa sœur, mademoiselle Suzanne, pour vous offrir ses hommages, madame la marquise, si toutefois vous daignez l'y autoriser...
— Certainement I Qu'il vienne T Je serai 4,rès contente de le voir enfin; ce cyclope qui noircit toute la vallée... Ah, ça 1 mais je suppose que ce n'est pas seulement ce traité de paix qui gonfle ainsi votre portefeuille, dit madame de Beaulieu en montrant la serviette du notaire. Vous'm'apportez sans doute
• quelques documents nouveaux pour notre procès d'Angleterre ?
— Oui, madame la marquise, oui, reprit Ba-
ehelm avec un trouble plus accentué. Si vous voulez bien, nous allons parler affaires...
Et d'un coup d'œil suppliant le notaire montrait à la marquise son fils et sa fille. Madame de Beaulieu comprit. Une vague inquiétude lui serra le cœur. Qu'avait donc de si grave à lui apprendre son homme de confiance, que le huis-clos lui parût nécessaire? Mais c'était une femme résolue que la marquise. Son hésitation fut de courte durée. Et se tournant vers son fils:
^- Octave, dit-elle, vois donc si les ordres ont ont été donnés pour qu'on aille au chemin de fer chercher nos cousins qui arrivent à cinq heures.
A ces mots, Claire leva la tète. Son frère tressaillit. L'intoAtion de la marquise était évidente. Elle prenait un prétexte pour éloigner son fils. Il y avait entre ces trois êtres qui se chérissaient si tendrement une préoccupation mystérieuse qu'ils essayaient de se cacher mutuellement. Glaire et le marquis, sans faire de questions, adressèrent à leur mère un sourire, et s'éloignèrent chacun dans une direction opposée.
Mademoiselle de Beaulieu lentement descendit Bur la terrasse. La pensée que Bachelin apportait des nouvelles du duc de Bligny lui était soudainement venue. Et profondément émue, sentant ses
4i Lt8 lATMLLlS DB LA T1B
idées lourAOyêr dai^s son esprit sans qu'elle pÀt m fixer une seule, elle marchait sous les grands arbres, n'ayant plus la notion du temps, livrée À un ti*ouble profond.
Dans le salon, la marquise et Bachelin étaient restés en présence. Le notaire ne faisait plus d'ef> forts pour donner à son visage une expression sou*» ^anie. U était maintenant grave et recueilli. Madame de Beaulieu resta un moment silencieuse, comme si elle eût voulu jôuir jusqu'à la dernière minute de la tranquillité qu'elle avait encore; puis, prenant sa résolution :
— Eh bien ! mon cher iBachelin, qu'avez-vous à m'apprendre?
Le notaire secoua tristement sa tète blanche.
*^ lUen de bon, madame la marquise, répondit* il. Et c'est pour mol, vieux serviteur de votre ïk* mille, un sujet de vive afiliclion. Le gain du procès engagé, de son vivant, par feu M. le marquis de Beaulieu, votre époux, contre ses collatéraux d'An* gleterrô, est gravement compromis.
— Vous ne me dites pas toute la Vérité, Bâche» Un, interrompit la marquise. S'il y avait encore une lueur d'espoir, vous ne seriez pas si abattu. Parlez, je suis forte, je puis tout entendre. Les tribunaux anglais ont décidé? Le procès est perdu?.. •
ht MÂirftB BB FORGES 43 1
Le notaire ti*eut pas le courage de répondre. P . fit un geste qui équivalait au plus désolé des aveux La marquise se mordit les lèvres, une larme brill» au bord de ses cils, aussitôt séchée par lé feu qii lui montait au visage. Bachelin consterné se mit ^ marcher à pas pressés dans le* salon. Il avait ou- ' blié tout respect. U ne se souvenait plus du lieti révéré où il se trouvait. Et entraîné par son émotion^ gesticulant comme lorsqu'il étudiait une aflaire dans son cabinet, il disait :
— La cause avait été mal engagée ! Ces soUici* tors sont des ânes I Et avides ! Us vous écrivent une lettre, c'est tant... Vous leur répondez, ils lisent la réponse, c^est tant... Si le marquis m'avait demandé conseil encore ! Mais il était à Paris. Et son avoué Ta mal dirigé... Encore des ânes, ces avoués de Paris I Des gaillards qui ne savent que pousser au papier timbré 1
Il s'arrêta brusquement, et fbappatit dans ses îïiains : Voilà un coup terrible pour la qiaison de Dcaulieu I
*— Terrible, eh effet, dit la marquise, et qui en» (raine la ruine de mon fils et de ma ûUe. Il ne fau* dra pas moins de dix années d'économies pour que supma fortune je rétablisse nosflnances ..
Bachelin avait cessé d^arpenter le salon. Son
calme était revenu, et maintenant il écoulait madame de BeaulÎQu avec un respect attendri. Il savait que la perte du procès était irrémédiable. Il venait de recevoir le jugement. Et aucun recours, aucuj , appel n'étaient possibles. La dédaigneuse incurie du marquis avait permis à ses adversaires de prendre de sérieux avantages, et désormais la lutte était insoutenable.
— ^ Un malheur arrive bien rarement seul, reprît la marquise. Vous devez avoir d'autres mauvaises nouvelles à me faire connaître, Bachelin. Pendant que j'y suis, dites-moi tout, ajouta madame de Beaulieu avec un sourire résigné. Je ne crois pas pouvoir être plus gravement atteinte que je ne le suis.
— Je voudrais partager cette confiance, madame la marquise. Ce que j'ai encore à vous apprendre ne me paraîtrait pas si pénible. Mais je connais la délicatesse de votre cœur et je crains que des deux malheurs ce soitla perte d'argent oui vous paraisse le moins sensible...
- La marquise pâlit, et un o agitation extrême s'empara d'elle. Elle pressentit ce que son homme de confiance allait lui dire, et, incapable de se contenir :
— Vous avez des nouvelles du duc de Bligny ? s'écria-t-elle.
«• .''Ji'J'. .- ' ■■ I '
—- J'avais été chargé par vous, madame, de mVnquérir des faits et gestes de monsieur votre neveu, dit le notaire avec une nuance de dédain bien caractéristique chez ce fervent adorateur de Taristocratie. J'ai suivi de point en point vos instructions. Et voici les renseignements qui m'ont été transmis: M. le duc de Biigny est à Paris depuis six semaines.
— Depuis six semaines I répéta la marquise avec stupeur. Et nous l'ignorions I
— Monsieur votre neveu se serait bien gardé de vous le faire savoir...
— Et il n'est pas venu I Et il ne vient pas encore, connaissant le revers qui nous atteint 1 Car il le connaît, n'estril pas vrai?
. — D l'a connu, madame la marquise, et des premiers I
Nfadamede Beaulieu fit un geste de douloureuse surprise. Et avec un accent de profonde affliction :
— Ah I vous avez raison, Bachelin, voici qui me touche plus cruellement que la perte d'argent. Le duc nous abandonne. D n'est pas venu et ne viendra pas, j*en avais le pressentiment. Ce qu'il voulait de nous, c'était une fortune. La fortune a disparu, le fiancé s'éloigne. L'argent c'est le mot d'ordre de cette époque vénale et cupide. La beauté, la vertu,
rintelHgeûce, tout cela ne compte p^ 1 Où ne dit plus : place au plus digue, on crie : place au plus riche I Or, nous voil& presque pauvres, on ne nous ccnnalt plus.
Baohelln avait écouté avec tranquillité la violente apostrophe de cette mère ulcérée. Malgré lui, le notaire ne pouvait dissimuler un secret conten* tement. Il était redevenu très rouge, et frottait ma» Dhinalement ses mains derrière son dos.
— Madame la marquise, dit^il, je crois que vous calomniez notre époque. Certes les idées positives y dominent et la cupidité naturelle à Tespèce humaine a fait de notables progrès» Mais il ne faut pas condamner en bloc tous nos contemporains. Il y a encore des hommes désintéressés pour qui la beauté, la vertu et Tintelligence sont des biens qui font une femme enviable entre toutes. Je ne dis pas que, de ces hommes-là, j'en connaisse beaucoup. Mais j*en connais au moins un. Ët^ en Tespèce, un seul suffit.
— Que voulez-vous dire ? demanda là marquise, étonnée.
-* Simplement ceei, poursuivit le notaire, qu'un galant homme de mes amis n'a pu voir mademoiselle dé Beaulieu sanâ en devenir éperdumeul épHSi La sachant engagée avec le duc, il u^aurait
point osé faire connaître ses sentiments. Mais qu'il la sache libre> et il parlera, si vous daignez l'y autoriserv
La marquise regarda fixement Bachelin.
— C'est de M. Philippe Derblay qu'il s'agit, n'est-il pas vrai ?
. — Oui, madame la marquise, de lui-mètofe, répondit hardiment le notaire.
— Je n'ignore point les sentiments que ma fille ainspirés au maître de forges, reprit la marqui&e. Il ne les cache pas. Pas asse2 môme !
— Ah! c'est qu'il aime mademoiselle Glaire, et sincèrementj lui 1 repfit avec feu le notaire... Mfiis" vous ne connaissez pas assez complètement M: Dôrblay, madame la marquise^ pour pouvoir le juger à sa valeur*
— Je n'ignore pas qu'il est fort estimé dans le pays*.; Mais vous, mon cher Bachelin, vous êtes lié avec sa famille ?
— J'ai vu naître M. Philippe et sa sœur mademoiselle. Suzanne. Leur père voulait bien tn' appeler son ami.ii Ceci vous explique, madàiiie la tilÈirqui^e, Taudace avec laquelle je viens dé Vous faire côti^ naître les sentiments de Mi Defbltty, J'espère que vous voudrez bien më là nardorinér. A iîië^ y^U^, mon olient n'a qu'ui «^mlI défaut i dônôôttij qui ls'ë<-
crit en un seul mot, sans apostrophe. Mais, en chei^ chant bien, qui, sait? La famille est fort ancienne. Sous la Révolution, les honnêtes gens se serraient les uns contre les autres, les lettres ont bien pu en faire autant.
— Qu'il garde son nom tel qu'îl est, dit tristement la marquise. Il le porte en homme d'honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffît. Regarde-? le duc de Bligny qui s'éloigne de Claire ruinée, puis voyez M. Derblay qui recherche une fille pauvre, et dites-moi, du noble ou du roturier, quel est le gentilhomme I
— M. Derblay serait bien heureux, madame, s'il vous entendait.
, — Ne lui répétez rien de ce que je viens de vous dire, interrompit gravement la marquise; mademoiselle de Beaulieu ne reçoit de générosités de personne. Et avec le caractère que je lui connais, il est probable qu'elle mourra fille. Plaise à Dieu, mon ami, que le double coup qui va la frapper ka trouve forte et résignée.
Le notaire resta un moment interdit. Puis, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :
— Quoi qu'il advienne, madame la marquise, souvenez-vous que M. Derblay serait le plus heureux des hommeSf ^^il lui était jamais permis
k fc - * ^^.
d'espérer. Il attendra, car lui non plus n'est pas de ceux dontle cœur change. J'entrevois dans ces événements bien des chagrins pour nous tous, car vous permettrez, n'est-ce pas, à un vieux serviteur tel que moi, de se compter parmi ceux qui sont destinés à souffrir de vos tourments. Maintenant, s'il m'était permis de donner un conseil, je vous engagerais à ne rien dire & mademoiselle de B^aulieu. Le duc de Bligny fera peut-être un retour sur luimême. Et puis il sera, pour mademoiselle Claire, toujours temps de souffrir.
— Vous avez raison. Quant à mon fils, je dois lui apprendre le malheur qui le frappe.
Et marchant jusqu'au perron, la marquise, d'un geste^ appela le jeune homme qui, assis sur la ter^ rasse, attendait patiemment la fin de la conférence.
— T Eh bien I dit-il avec gaîté, la séance est-elle îevée?Oubien m'appelez-vous pour que je siège avec vous ?
— Je veux en efTet, répondit doucement la marquise, te faire connaître des nouvelles graves et qui me causent une vive affliction.
Le marquis devi.nt sérieux en un instant et, se tournant vers sa mère :
— De quoi s'agit-il donc ?
— Mon fils, maître Bachelin areçuunecommuni
tfO LES BATAIl;.LKS DE LA VIB ^
cation définitive de notre représentant judiciaire en Angleterre.
— Au sujet du procès ?
— Oui.
Octave s'approcha de la marquise et lui prenant affectueusement la main :
— Eh bien? dit-il, il est perdu?
La marquise stupéfaite, en constatant avec quel sang-froid le niarquis acceptait cette désastreuse nouvelle, regarda Bachelin, comme pour lui demander une explication. Mais voyant le notaire rester impassible, elle reporta ses regards sur son fils.
— Mais tu le savais donc? interrogea-t-ellei en respirant plus à Taise, comme soulagée parla calme résignation du marquis.
— Je né le savais pas absolument, répondit le jeune homme. Mais je m'en doutais. Je ne voulais rien vous dire, j'ai respecté vos illusions, mais j'étais parfaitement convaincu que ce procès était. insoutenable. Aussi, depuis longtemps, suis-je préparé à sa perte. Je ne la redoutais que pour ma sœur, dont la dot était enjeu. Mais il y a un moyen très simple d'arranger les choses. Vous lui donnerez la part que vous me réserviez dans votre for tune. Et quant à moi, soyez sans inquiétude, je me tirerai d'affaire tout seul.
LS llÀltRK DE fOflGKS 51
A ces généreuses paroles, la marquise rougit d'orgueil. Et se tournant vers le notaire :
— De quoi me plaindrai-je, dit-elle, ayant un pareQ fils! Et tendant les bras au marquis, qui sou- Hait doucement :
— Tu es un brave enfant 1 Viens que je t*embrasse I
-— Je n'ai pas de mérite, dit le marquis avec (motion^ J'aime ma sœur et je ferai tout pour qu'elle soit heureuse. Et pendant que nous sommes en train de parler de choses tristes, est-ce qu'à votre avis le silence de notre cousin de Bligny ne se rattache pas à ce procès perdu?'
— Tu te trompes, mon enfant, dit vivement la marquise, en faisant un geste comme pour retenir le marquis... Et le duc...
— Oh I ne craignez rien, ma mère, interrompit Octave avec une dédaigneuse hauteur, si Gaston hésitait à tenir ses engagements, maintenant que mademoiselle de Beaulieu ne se présente plus à lui avec un million dans chaque main, nous ne sommes pas gens, je crois, à Taller prendre au collet pour le forcer à respecter sa parole. Et j'estime, en ce cas, que si le duc de Bligny n'épouse pas ma sœur^ ce sera tant pis pour lui et tant mieux pour elle*.
— Bien, mon fils, s'écria la marquise.
— Bien, monsieur le marquis, appuya Bachelim Et si mademoiselle de Beaulieu n est plus assez riche pour tenter un coureur de dot, elle sera tou*jours assez parfaite pour séduire un homme de cœur.
D'un coup d'œil, la marquise imposa silence à Bachelin. Et celui-ci, heureux de voir finir aussi favorablement une crise qui lui semblait devoir être terrible, ayant présenté ses civilités h ses nobles clients, prit do toute la vitesse de ses vieille* jambes h chemin de Pont-Avesne».
iir
C'était bien M. Derblay, ainsi que l'avait afHrmé Bachelin, que le marquis de Béaulieu avait rencontré dans les bois de Pon1>-Avesnes, vêtu comme un braconnier. Laissant Octave l'appeler h grands cris, il s'était élancé à travers bois, piquant droit devant lui, insensible aux coups de fouet des branches et aux arrachements des épines. Il riait nerveusement, murmurant des mots entrecoupés d'exclamations, joyeux profondément du hasard qui l'avait rapproché de qplle qu'il adorait, de loin et en rêve, comme une jeune reine entrevue.
n descendait la côte qui mène à la vallée, dévorant le terrain avec ses longues jambes, inconscient de la vitesse dé sa marche qui lui mettait des
zozlZU^ àe sa^nr ix frim. X iZliîi sriîvazst sa pen- B^ ç:f xiIlI: r£::5* ei lilée, Lirsçse 3c marçiik sâTinl; & Tzi zL i.tlLi ^z. f.^rrr^ car fl. fiidrîiii cer-tîneme:!! p.£r !•* SExzir, il aurait de la gr2.'i.'^ie piiir le ir:*:iîé cizr^cis dont son ▼oiiin in^i'^r.T.iôe, ils^i-I, aviZ: :2sé envers lui. Et q^ii sâi.? H s"eiiî::ÏTTaî: z:*€~;-rir« ira rapprochement. El il Terrai: de près oe::e airrarle Gaire, dont le dcTîx visare sinr^ai: perpè:;ieZeineiit dans son sourenîr. t lui parlera::- A celle itiêeun nuage passait devant ses yeux. £ loi semblait que les parole s'élrargleraient dans sa c::>r^e, et qu'il resterait muet devant elle, comme anéanti par Témotion. Alors il irait se réfugier dans quelque coin somhre du salon et de là il la regarderait à son aise, flse perdrait dans sa contemplât: :>n, et il serait heureux!
Heureux! Et comment? A quoi pouvait le mener cette folle tendresse? A assister plus intimement au mariage de celle qu'il désirait avec passion. Car îl était certain que le duc de Bligny reviendrait Comment un homme aimé d'une telle femme, eûtû été assez fou pour la dédaigner? Et si ce n'était le duc, ce serait un autre prétendant qui se présenterait, un brillant gentilhomme, qui n'aurait qu*& paraître et à se nommer pour être accueilli à
Li MAtrai Bi roMis si
bras (nr9«Hs. Tandis que lui, le roturier^ il sertk éconduit avec une dédaigneuse froideur.
Une profonde triàteâse descendait en lui à cette pensée. Et ses forces, comme dépendues, s'alan^uis" saieni. Il ne courait plus maintenant vers Pont^ AvesneSy filant comme un grand fauve sous la futaie, n cheminait à pas lents, arrachant machi^ nalemeat des feuilles aux branches, et les froissant entre ses doigts. Quel malheur était le sien de ne pouvoir aspirer è la possession de cette créature idéale l Et, pensif, il s'était arrêté au pied d'un chêne. Debout, le dos appuyé au tronc d'arbre, sans penset ^ s'asseoii^, il restait la hf songer, le visage gt^ve et pÂle, les yeux mouiiléâ par Une angoisse truelle.
il repassait dans son souvenir ce qu*il avait déjà fait dans la vie, et il se demandait si la tâche accomplie par lui ne le rendait pas digne de tous les bonheurs. Après de très brillantes études, il était sorti le premier de TEcole Polytechnique et avail choisi le service des mines. Au moment où il venait d'être nommé ingénieur, la guerre avait éclaté. D avait alors vingt-deux ans. Sans une hésitation, il était allé se faire enrôler ôoiùme Volontaire et étdt parti dans un régiment de l'armée du Rhih. n avait assisté aux sanglants reverà de Frœsch wii<
sa . LES BATAILLISS DE LA TIB
ter, et était revenu au camp de Châloiis avec les débris du premier corps d'armée. Puis il avait participé à la désastreuse marche sur Sedan, et s'était vu, le soir de la bataille, prisonnier de guerre et gardé à vue par les uhlans prussiens. Mais il n'était pas d'un caractère à se laisser prendre ainsi, et, rampant dans T obscurité, il avait profité de la nuit pour traverser les lignes allemandes. Entré en Belgique, il n'avait pris que le temps de gagner Lille, et là avait été incorporé dans un des régiments qui se formaient.
La guerre avait continué. Il avait vu lentement et sûrement l'invasion s'étendre sur le pays comme une mortelle gangrène. Distingué par le général Faidherbe, il avait fait, auprès de lui, la campagne du Nord. Blessé d'un coup de feu à Saint-Quentin, il était resté pendant six semaines à l'hôpital^ entre la vie et la mort, et s'était réveillé de son long en^ gourdissement pour frémir, en apprenant que Paris était aux mains de la Commune.
Sa convalescence lui avait épargné la triste obligatibn de faire le coup de feu contre des Français. Et il s'était dirigé vers la maison paternelle, souffrant encore de sa blessure, mais portant sur la poitrine le ruban de laLégion d'honneur, qui lui avait été apporté par son général lui-môme sur son lit d'hôpital.
LE MAITRfi DB F0RÔB5 $7
Une douleur plus vive que toutes celles qu'il «rvait subies en si peu de temps Tattendait au logis. Il avait trouvé la maison en deuil. Sa mère venait de mourir, laissant privé.e de ses soins la petite Suzanne^ âgée seulement de sept ans. M. Derblay, forcé de partir par d'immenses affaires qui réclamaient sa présence, avait laissé sa
fille seule, sous la garde de serviteurs dévoués.
L'arrivée de Philippe avait causé un redoublement de douleur et de larmes. La petite Suzanne s*éiait' attachée à son frère avec la tendrese convulsive d'une enfant livrée à Teffarement de Tabandon. Elle se serrait contre lui, comme un pauvre petit être faible qui demande appui et seoours. Philippe, cœur simple et tendre, avait adoré cette enfant qui avait si grand besoin d'affection et- qui en trouvait si peu entre un père tout entier aux affaires et des domestiques fidèles, mais incapables de ces tendresses ^délicates, qui sont plus nécessaires que les soins matériels mômes à la vie des enfants et des fenmies.
Il avait fallu cependant s'éloigner et reprendre le collier de travail. Ce départ avait été pour Suzanne une déchirante douleur. Les adieux que lui faisait son frère renouvelaient pour l'enfant les désespoirs
$« LES BAIAIIL51S M U VIÇ
qui rayaient aoQabléQ qua^d ^e avait perdu sa Baèrç. '
Mai3 la desiînâe avait décidé que la séparation ae serait point longue. Sis; mois plus tard, M. Deiw blay, foudroyé par Vexcès du travail, mourait à son tour, et Philippe et Suzanne étaient désormais seuls dans la vie.
Des devoirs nouveaux s'étaient imposés alors wat jeune homme^ La liquidation des entreprise» paternelles avait été très compliquée et fertile en pénibles surprises. M. Derhlay, homme d'une îritel- - ligence remarquable, avait un grave défaut : il embrassait plus qu'il ne pouvait étreindre. Il dépensait son activité dans des affaires différentes sans pou* voir réussir à les mener toutes de front avec utt égal succès. Le gain de Tune était absorbé par le» partes de r autre, n était sans cesse débordé psor un flot toujours grossissant de difficultés qu'il sup^ montait momentanément à force d'habileté et d'énergie, mais qui devait forcément Tengloulir tôt •.i...^.— -onrtard. Il avait disparu avant la catastrophe, laissant une succession des plus embrouillées.
Philippe avait devant lui une carrière superbe et toute tracée. Il eût pu abandonner les entreprises de son père, liquider le mieux possible %t suivre son oitesrâiL. Maia c'était ia ruine. Toutes les res-
ET^^r*--
(sources patenxell.ô passeraient à sauver le nom. Et / la sœur resterait sans fortune. Le jeune homme . n'avait pas hésité. H avait renoncé à son avenir, donné sa démission, et, chargeant sur ses épaules le lourd fardeau sous lequel avait succombé son père, il s'était fait industriel.
La tâche avait été rude. Il y avait de tout dans, l'héritage de M. Derblay: des verreries à Courtalin,, une fonderie dans le Niverns^is, des ardoisières dans le Var, et les forges de Pont-Avesnes. Philippe s'était jeté à corps perdu dans le gouffre et > avait essayé de rassembler les épaves dispers^ées. C'était un travailleur intrépide et, pendant six ans, il avait donné ses jours et la plus grande partie de |8esnuitsà l'œuvre de sauvetage si vaillamment f entreprise. Tout ce qu'il avait trouvé d'argent r comptant, il l'avait employé à remettre les affaires en état. Puis, à mesure qu'il leur avait rendu le mouvement d'abord et la prospérité ensuite, il les avait cédées, ne gardant en définitive que les for-, ges dont il avait compris toute la valeur.
En sept ans, il avait liquidé l'héritage paternel, et maintenant il n'avait plus que la fonderie du Nivernais qu'il exploitait parallèlement avec l'usine I de Pont-Avesnes, se servant du fer de celle-ci f pour alimenter la production de celle-là. Il était
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60 LES BATArLLKS DE LA VIB
maiatenant hors du péril et maître de ses affaires, D se sentait capable de leur donner une considérable extension. Adoré dans le pays, il pouvait se présenter aux élections et être nommé député. Qui pouvait savoir? Cette élévation était de nature à flatter une femme. Et puis Tindustrie aussi était une puissance dans ce siècle d* argent.
Et peu à peu Tespérance renaissait dans son cœur. Il s'était remis à marcher. Et déjà il sortait des bois. Les prairies qui couvrent la vallée s'étendaient sur sa droite. A sa gauche, s'étageaient les premières assises de rochers qui servent de base à la colline. Dans ces assises étaient percées les entrées de la mine. Un petit chemin de fer montait en pente douce vers les galeries, conduisant directement le minerai à Tusine.
Philippe, brusquement arraché à ses méditations, résolut d'aller jeter un coup d'oeil sur rexploitatiorx, Bt, se détournant, il prit le chemin de la mine. Sur ftn petit mamelon s'élevait la baraque du controjnaître chargé de contrôler les sorties. C'était là lue Philippe allait. A mesure qu'il approchait, il lui semblait entendre comme des cris. Une agitation insolite se produisait à l'entrée des galeries. Le maître de forges activa sa marche ; en quelques
LE MAITRE DE FORGES «i
minutes 3 fut sur la plaee et put se rendre compte des causes de ce tumulte inusité.
Un éboulement, amené pardes infiltrations d'eau, venait d* avoir Heu sur la voie du chemin de fer. Les wagons s*étâient renversés, et, au pied du t»lus, un amoncellement de sable et de madriers écroulés avait enseveli le conducteur du train en marche, un enfant « de quinze ans. Quelques ouvriers, et beaucoup de ménagères, rapidement venuets du village, formaient un groupe animé, au milieu duquel pleurait, en gesticulant^ une femme affolée.
Philippe, écartant les assistants, entra vivement au milieu du cercle.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? s'écria-t-il avec inquiétude.
— Ahl M. Derblay I fit la femme en redoublant ses gestes et en se mettant à hurler à la vue cî^u maître de forges, c'est mon pauvre gars, mon petit Jacques, qui a été entraîné avec son vragon et ^ qui est là-dessous depuis trois quarts d'heure I
— Et qu'estr-ce qu'on a fait pour l'en tirer? interrogea vivement Philippe, en se tournant du côté des mineurs.
— On a déblayé autant qu'on a pu, patron, dit un chef d'équipe en montrant une large excavation,
il-' ■*,
62 LES BÂTAIlrLES DE LA VIE
mais maintenant on n'ose plus toucher aux charpentes. Un faux- mouvement pourrait tout faire crouler et Tenfant serait sûrement écrasé...
-r- U y a dix minutes, il nous parlait encore, s'écria la mère au désespoir, maintenant on ne l'entend plus. Bien sûr il est étouffé I Ahl mon pauvre petit gars I On va donc le laisser là ?
Et la malheureuse, éclatant en sanglots, se laissa tomber accablée sur la pente gazonnée du talus. , Jetant son fusil aux mains des assistants, M. Derblay s'était précipité à plat ventre dans la terre, et, la têt^ au bord de l'excavation, sous les madriers entre-croisés, il écoutait. Le silence s'était fait dans la tombe.de sable où gisait Tenfant.
— Jacques F cria M. Derblay, dont la voix sonna sourde et lugubre sous la couche de terre et de bois, Jacques I m^entends-tu?
Un gémissement lui répondit, et, au bout d'un instant, ces paroles faibles et entrecoupées parvinrent jusqu'à lui :
— Ahl patron 1 C'est vousl Ahl mon Dieu! Si vous êtes là, alors je suis sauvé 1
Cette naïve confiance troubla profondément Phiiippe, qui résolut de tenter môme l'impossible pour réaliser l'espoir de l'enfant.
— Peux-tu encore boufior? reprlL-il.
V "rz"-'^ ^
— Non, murûiiira lé petit, haletant et presque étouffé, et puis je crois que j'ai la jambe cassée.
Ces mots entendus au milieu d*un silence de mort arrachèrent aux assistants un douloureux murmure.
— N'aie pas peur, mon garçon, nous allons te tirer de là, reprit Philippe. Et se dressant :
— Allons I vous autres : prenez-moi des étançons et levei ce madrier, dit-il, aux ouvriers, en montrant une longue poutre profondément enfoncée- *ous les débris et qui formait comme un levier naturel.
— Pas moyen, patron, reprit le contre-maître en secouant tristement la tête. Tout tomberait I D n'y aurait qu'un procédé, .ce serait de se glisser à trois ou quatre hommes solides dans le trou que nous avons commencé h creuser et d'essayer de dégager le gamin qui ne peut plus remuer. Pendant ce temps-là, avec des crics on soutiendrait, mais c'est joliment risqué. Et il y a bien des chances pour y rester I
— N'importe, il faut y aller, dit résolument le maître de forges en regardant ses ouvriers. Et comme tous restaient immobiles et silencieux, une flamme monta à- son visage.
— Si l'un de vous était là-dessous, que pense-
rait-ilde ses camarades qu^ Ty laisseraient? Allons, puisque personne de vous n*ps6, c'est donc nK>i qui irai.
Et courbant sa haute taille, Philippe se glissa sous les décombres. Un cri d'admiration et de reconnaissance s'éleva de la foule. Et comme s'il eût sufïî de donner l'exemple pour rendre à tous oe3 brc^ves gens leur courage, trois hommes entrèrent à la suite du maître de forges, pendant que tous les assistants, réunissant leurs forces, s'arc-bou-^ talent sous les madriers et les soulevaient avec d'incroyables efforts.
Le silence s'était fait de nouveau. On n'entendait plus que les sanglots de la mère accablée ei gémissante et les respirations rudes des sauveteurs écrasés sous le poids supporté. Quelques minutes, longues comme des siècles, pendant lesquelles la vie de cinq hommes était en suspens, s'écoulèrent, puis une clameur de joie s'éleva. Souillés de terre, les mains et les épaules déchirées, les quatre hommes sortaient du trou, et, dans ses bras, Philippe, le dernier, rapportait Tenfant évanoui.
Un craquement effroyable retentit. Les madriers Jdchég par les ouvriers venaient de retomber sur la fosse, vide maintenant de son prisonnier. La mère à moitié folle se partageait entre son enfant
LB IIÀITRS DB F0RGB8 tt
et le maître de forges. La foule émUe, silencieuse, entourait respectueusement le sauveur et le sauvé.
— Allons, emportez-moi ce gamifi-là chez lui, dit gaiement M. Derblay^ et faites prévenir le mé* decin.
PuiS; rajustant ses habits et reprenant son fusil, le maître de forges se dirigea vers Pont-Avesnes.
La nouvelle du sauvetage avait suivi de près le bruit de raccident. Et, eu arrivant en face de la grille du château, Philippe vit venir au-devant de lui sa sœur escortée de Bachelin. Suzanne, eu apercevant son frère, hâta le pas. Elle approchait, vêtue d'une robe claire, balançant sur son épaule une grande ombrelle rose qui, par cette belle jour* née d'octobre ensoleillée, abritait utilement sa tète charmante. Mademoiselle Derblay avait dixsept ans, et son frais et gai visage offrait une déli* cieuse expression de confiance et d'honnêteté. Ses yeux bruns riaient plus encore que ses lèvres. Elle n'était pas régulièrement belle, mais elle avait une grâce tendre et naïve qui la rendait irrésistiblement séduisante. Dans son impatience, elle s'était nise à courir vers son frère, en laissant aller derrière elle sa grande ombrelle qui se gonflait comme une voile. Et comme Suzanne ouvrait les bras pout 9auter au cou de son frère ;
om
— Ne me touche pas 1 s'écria Philippe en repoussantlajeune. flUe, je suis couvert de boue. Je te perdrais ta robe.
— Qu'estrce que ça fait 1 s'écria Suzanne avec un joyeux emportement. Ohl je veux t'embrasser! Tu as sauvé l'enfant l Ohl mon Philippe, comme c'est bien toi toujours qu'on trouve dès qu'il y a à faire quelque chose de beau et de bon !
Et la jeune fille prit à pleines mains la tête J)rune de son frère et l'embrassa tendrejnent. Bachelin, distancé par la course de Suzanne, arrivait essoU"* Oé.
— Eh [bien I mon cher ami, fit le notaire, encore une bonne action à votre actif...
— N'en parlons pas, je vous prie, interrompît Philippe en souriant, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Le plus grave de l'affaire, c'est que je crois l'enfant bleasé. Tu feras bien de pousser ju^ que chez lui avec ta pharmacie, Suzanne. Et s'il y a quelques frais à faire, tu y pourvoiras.
— T J'y vais, mon frère, dit la jeune fille. J'em* mènerai Brigitte avec moi, n'est-ce pas?
— Sans doute. Et nous, mon cher maître, -rentrons, ajouta Philippe, en se tournant vers Bachelin. Je suis fait comme un voleur, et j'ai besoin de me changer.
Suzanne s'était cfingee irèfs les communs du chAteau, Philippe et le notaire traversèrent la vaste cour carrée plantée de vieux tilleuls, au centre de laquelle une large pièce d'eau rectangulaire, entourée d'un parterre de fleurs, lançait dans les airs son jet d'eau, dont les cascades tombaient en pous» sières fines, chassées par le vent et irisées par le soleil. Ce bassin était le dernier vestige des eaux imnienses qui faisaient autrefois une ceinture au château. L'Âvesnes avait été détournée de son cours et répandue dans les douves par les anciens jeigneurs de Pont-Avesnes. Sous Louis XIII un barrage fut construit à l'endroit de la prise d'eau, et les fossés furent vidés. Le limon qui en garnissait le fond, mélangé à de la terre végétale apportée à grands frais, fut le sol, admirable de fécondité, dans lequel poussèrent les arbres fruitiers qui sont encore au,) ourd'hui la merveille de Pont-Avesnes. Il y a des poiriers et des pêchers qui ont près de deux cents ans, et qui produisent des fruits uniques dans la contrée. Ces larges douves, dont les murs servent d'espaliers, sont comme des réservoirs dans lesquels le soleil emmagasine ses rayons vivifiants. Il y fait chaud ainsi que dans une serre. Et l'âpre vent d'hiverné peut y pénétrer pour brûler les arbres et les dessécher.
Le chftteau est posé sur un massif en grès bran, qiii rélève et lui donne de Félégance. Mais il est noir et triste. Ses grands toits d'ardoise se découpent lugubrement sur le ciel. Philippe ayant pris le parti de se confiner dans une aile de ht vaste et froide demeure, le reste est fermé. Et sans les soins de Brigitte, la sœur de lait de Suzanne, qui, malgré son jeune Âge, grâce à une précocité heureuse, i^emplit avec autorité les fonctions de gouvernante, le château serait complètement abandonné.
Mais l'active Jurassienne, animant de son sièle les trois domestiques qui sont sous ses ordres, fait* jdeux fois par mois, un nettoyage complet et entretient en bon état les admirables meubles de l'époque de Louis XIV qui garnissent les appartements de réception.
Lorsque Brigitte ouvre les vojets du grand salon et que la lumière entre à flots dans les hautes et larges pièces^ c'est comme si le rideau d'un théâtre se levait, montrant une décoration merveilleuse de luxe. Sur les murs, les plus belles tapisseries des Gobelins déroulent toute Thistoire d'Alexandre. Et les grands fauteuils font étinceler les velours de Gênes de leurs dossiers entre les bois dorés de leurs bras solennels. Les grands miroirs de Venise réiléchiss.ent, pour un instant, dans leurs panneau:^
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biseautés, les fleurs du parterre, le jet d*eau capricieux et un petit coin du ciel. Brigitte passe, active, avec un plumeau et un balai. Puis, le nettoyage terminé, les volets se referment et les richesses artistiques du ch&teau retombent dans l'obscurité.
Dans Taile habitée, Philippe s'est réservé au re»de-chaussée un grand cabinet de travail entoura de bibliothèques, aux rayons élevés desquelles on ne parvient qu'à Taide d'un escalier à roulettes* Au milieu, une immense table-bureau sur laquelle les papiers s'entassent dans un désordre plus apparent que réel. Un très bel encrier en bronze représentant deux amours joufflus qui se battent. Le vainqueur tout riant presse dans la bouche du vaincu une grappe de raisin. Sur la cheminée une admirable pendule de la première manière de Boule^ en ébène rehaussé de cuiyre. Â côté du cabinet de travail, la salle à manger, sévèrement garnie de vieux meubles en poirier sculpté. Sur le dressoir une riche et solide argenterie, dont on ne se sert jamais. En retour, un petit salon, meublé de la façon la plus moderne et la plus bourgeoise. Des tentures de popeline de soie bleue et le meuble capitonné en étoffe pareille. Une pendule et des chenets rocaille. Une petite table en marqueterie, sur
70 LES BATÂitLÊS DE LA VIE
laquelle un ouvrage de broderie commencé semble attendre le retour de Suzanne. Dans les deuxgrands panneaux, deux portraits, ceux de M. et madame Derblay exécutés, avec plus de conscience que de talent, par un médiocre élève de Flandrin.
Au premier étage, deux vastes chambres communiquant par leurs cabinets de toilette, celle de Phi» lippe et celle de Suzanne. L'une grave et sombre, tendue en velours frappé havane, et meublée en bois noir, n'ayant pour tout ornement qu'une panoplie d'armes modernes, au milieu de laquelle on remarque un bidon d'infanterie percé de trois balles, souvenir de Pont-Noyelles. L'autre, virginale et fraîche comme celle qui l'habite. Mousseline blanche tendue sur une étoffe bleue, et relevée par des nœuds roses. Meubles laqués blancs, rehaussés de filets bleus. Et tous les petits colifichets qui ornent si gentiment une chambre de j-eune fille. De sa fenêtre, Suzanne voit les profondes allées du parc qui se perdent dans un lointain de verdure. Elle y serait à l'aise pour rêver, si la rêverie pouvait assombrir' un seul instant la vive gaîté de son insouciante jeunesse.
C'était vers son cabinet que Philippe, après avoir vu sa sœur s'éloigner, entraînait Bachelin. Il se doutait que le notaire arrivait de Beaulieu, et,
LÉMAlTItE Ï>K FORGBS 74
comme tous les amoureux, il était impatient de connaître les détails, importants ou futiles, que son vieil ami ne manquait jamais de lui apporter de chacune de ses entrevues avec les nobles habitantes du château. Mais ce jour-là Bachelin ne paraissait pas en humeur de parler. Et, assis dans un fauteuil, J regardait distraitement le maître de forges qui se tenait planté devant lui comme un point d'interrogation. Philippe ne put se modérer plus longtemps, et abordant franchement la question :
— Avez-vous fait part de ma proposition d'arrangement à madame de Beaulieu ? dit-il avec un calme affecté.
— Sans doute.
— Eh bien 1 l'a-t-elle trouvée suffisante et acceptable ?
— Parfaitement.
Philippe regarda de travers Bachelin qui s'obs- Unait à répondre avec un laconisme désespérant. Puis, se décidant à entrer dans un ordre d'idées plus intimes :
— Et avez-vous aussi offert la jouissance da mi chasse ?
— Pourquoi faire? riposta tranquillement le no* taire en lançant au maître de forges un regard railleur.
n LES BATAILLES BÎS^ LA VIE
— Comment t pourquoi faire? s"éeria cclui-cî étoimé. ^
— D^mel reprit Baehelin, Je n'avais pas à taire C5ette offre puisque vous Taviez faite vons-mèmo ee matin au marquis, et de la fkçon la plus roma« nesque.
Philippe rougit un peu et baissa la tête avee em* barras.
— Ah { M. de Beaulieu vous a parlé de notre rencontre ? dît-il. Mais il ne savait pas à qui il avait en affaire?
— Je le lui ai appris. Fallait-il aussi lui déclarer que si vous aviez si bien garni son camier, c* était par aipour pour sa sœur ?
— Mon ami \
— Ahl ahl Est-ce que vous vous rétracter? de^ manda gaîment Baehelin. Est-ce que vous n*aîmenes:plu« mademoiselle de Beaulieu?
— Plût au ciel F car c'est une grande folie, rê* pondit Philippe. Comment moi, homme de travail^, éloigné depuis si longtemps du monde, ai-je pC penser à cette jeune fille, si belle si fîère, et, par celïj môme peut-être, plus tentante? Je Tai aperçue grave, réfléchie, un peu inquiète sans doute de voir son fiancé éloigné d'elle. Et malgré moi, sans y prendre garde, je me suis laissé aJi<^ à l'aimer. J'ai oublié .
la distance qui la sépare de mol, Je n*ai plus vu la différence de nos origines. La voix de la raison, les conseils de Texpérience, je n'ai rien écouté que Famour qui chantait irrésistiblement dans mon cœur. Ah I mon vieil ami, je suis honteux de moi-môme, mais je ne puis résister à cette folle passion qui me fait éprouver une joie inconnue, une ivresse exquise... qui me donne tout enfin, excepté Tespérance I Car là s'arrête mon aveuglement, et je n'espère pas, je vous en donne ma parole.
— Vous n'espérez pas. C'est entendu, reprit légèrement Bachelin. Mais enân^ vous aimez, voilà qui est acquis. J'ai donc eu, n'est-il pas vrai, raison de parler comme je l'ai fait à la marquise ?
— De parler ? balbutia Philippe, très troublé... Comment I... de parler? Mais pour quoi dire?
— Eh bien I mais ce que vous pensez, ce que vous venez de m'exprimer, à moi, dans un langage aussi piassionné que persuasif.
Le maître de forges recula d'un pas, ses yeux s'enfoncèrent sous ses sourcils et devinrent noirs. Il mordit violemment sa lèvre, et, d'iine voix qu'il s'efforçait de rendre calme :
— Mais vous avais-jeprié, dit-il, âô faire à madame de Beaulieu de telles confidcnoes?
— Non, c'est vrai« vous ne m'en aviez pas prié,
reprit Bachelin avec tranquillité. Mais, ma foi, j'ai trouvé roccasion bonne, et je n*ai pas hésité... Voyez-vous I il n'est rien de tel que les positions nettes. Vous auriez lanterné encore pendant des semaines et peut-être des mois, vous vous seriez enfoncé plus avçmt dans cette aventure d'amour. Il valait mieux tout dire une bonne fois, quitte à être repoussé avec hauteur. Voilà les raisons qui m'ont déterminé. Est-ce qu'elles ne vous semblent pas être de poids ?
Philippe resta silencieux. CTétait à peine s'il avait
. entendu Bachelin. Ses idées tournaient confuses dans sa tête, il avait perdu la notion de son existence. Il lui semblait qu'il était emporté dans d'immenses espaces par un rapide mouvement. L'air sifflait dans ses oreilles, et ses yeux ne parvenaient
. point à se fixer sur un objet. Il voyait comme au travers d'un brouillard. Et, dans son cerveau en-
^ dolori, une voix persistante et qui le fatiguait horriblement répétait comme une vague révélation du destin : Glaire I Si elle allait être à toi I
La voix de Bachelin le tira de son engourdissement.
— Eh bien I Pourquoi mè regardez-vous ainsi avec des yeux fixes? dit le notaire. Vous avez l'air d'un songe-creux.
Philippe passa la main sur son front comme pour effacer une impression pénible, puis, souriant à son ami :
— Exousez-moi. J'ai été troublé à la pensée que vous aviez joué une si grave partie sans que j'en fusse prévenu. Je ne vous croyais pas d'humeur à le faire. Sans quoi je vous aurais prié âe garder le silence. Depuis le jour où j'ai eu la faiblesse de vous avouer mon amour pour mademoiselle de Beaulieu, je n'ai cessé de regretter d^avoir si légèrement parlé. Mais il semble quand on aime que le cœursoit trop, étroit pour enfermer toute la tendresse qu'il doit contenir, et malgré soi on en laisse échapper plus qu'il ne faudrait. Les aveux vous montent aux lèvrps et il est impossible de les arrêter. A peine vous avais-je parlé que Tillusibn s'était dissipée, et que la vérité m' apparaissait impitoyable. Mademoiselle de Beaulieu ne m'a jamais fait l'honneur de s'apercevoir que j'existe. Elle est riche, fiancée h son Cousin, elle sera duchesse. Et il faut que je sois un véritable insensé pour l'aimer. Aussi je mérite un châtiment, et je suis prêt aie subir. Diles-moi tout, allez, ne me ménagez pas.
— Eh bien 1 je vous dirai d'abord que mademoiselle de Beaulieu n'est plus riche, ne sera probablement jamais duchesse,* et que jamais un bon-
note homme tel que vous n'a eu autant de chances d'être agréé par elle qu'en ce moment.
A ces mots, Philippe devint si pâle qu'il parut près de s'évanouir. Il poussa un cri de joie. Et, les jambes cassées par l'émotion, le jeune homme s'abattit sur un fauteuil,
. — Oh I prenez garde I Ne me donnez pas d'espoir. Il me serait trop dur après d'y renoncer I
-r Eh oui, je vous donne de l'espoir, reprit Bachelin, et en le faisant je trahis pour vous tous les secrets de la famille de Beaulieu. Mais vous aver tant d^intérôt à être discret que ce n'est pas vous qui répéterez ce que je viens de vous dire.
Eitcomme Philippe lui saisissait les mains, attachant sur le notaire des yeux brûlants de curiosité :
— Mademoiselle de Beaulieu est ruinée par la perte du procès d'Angleterre, reprit Bachelin, et elle l'ignore. Le duc de Bligny esta Paris depuis six semaines et la délaisse, et elle ne s'en doute pas davantage. Le jour où mademoiselle Claire apprendra qu'elle est abandonnée, il s'élèvera dans son cœur une tempête effroyable. Et ceux qui seront à portée pourront recueillir bien des épaves I
— Ruinée et abandonnée I s'écria Philippe, cette jeune lille accomplie, cette femme adorable ! Et ]
qù'a-t-elle besoin de fortune ? Le seul trésor qu'i] faille attendre d'elle : c'est ellel
— Oui, certes I Et c*est bien sous cet aspect de pur désintéressement que je vous ai montré.
— Oh 1 dites-le bien ! s'écria Philippe avec feu, dites-le à madame de Beaulieu et à elle-même, je vous en supplie I
Puis, s'arrôtant comme assombri par une pensée désespérante :
— Mais non, reprit-il, ne dites rien. Elle est fière et hautaine. L'idée qu'elle peut devoir quelque obligation à l'homme qui sera son époux l'éloignérait de moi et la déterminerait à me repousser. Prévenez la marquise, faites-lui approuver mes scrupules et surtout engagez- moi vis-à-vis d'elle. Oh l je recevrai la main de mademoiselle de Beaulieu à genoux. Mais je veux qu'elle se croie encore riche, afin qu'elle puisse m' accepter ou me refuser librement. Et dussé-je, en l'épousant, lui assurcf tout ce que je possède, ce sera encore elle qui m'aura fait une grâce 1
— Là I là 1 fit Bachelin en interrompant Philippe par un geste affectueux. Vous courez la poste I Que c'est beau la jeunesse et la passion I Mais il faut aUer d'un train plus raisonnable. Il ne s'agit en ce moment que de vous présenter au château. A dé-
faut d'autres satisfactions, vous aurez c^lle dQ con-' templer Tobjet de vos désirs, comme on disait au siècle dernier. Soyez gr^ve et calme. Comportezvous avec la discrétion que comporte votre situalion. Et amenez votre sœur. Elle vous servira d€ paravent, on s'occupera d'elle, et, pendant ce lemps-là, vous serez tranquille.
— Et quand faut-il aller à Beaulieu ? demanda Philippe avec un trouble visible.
— Ah çal Est-ce que vous avez déjà peur ^vant môme d'être parti ? Eh bien 1 Allez-y demain. Une bonne nuit vous remettra d'aplomb; vous jouirez de tous vos moyens et de tous vos avantages.
Et, se levant lentement, le notaire prit sa serviette, la plaça sous son bras et fit quelques pas vers la porte. Puis, s' arrêtant au milieu du eabi^ net :
— Regrettez-vous encore que j'aie parlé à madame de Beaulieu sans que vous m'y ayez autorisé? demanda. le notaire en regardant le maître de forges avec un airnarquois. Il est vrai que dans
rotre trouble vous ne m'avez pas demandé ce
]u'elle avait répondu.
— C'est vrai I s'écria Philippe.
Et par un revirement soudain, de joyeux quHl était, redevenant inquiet :
\ — QuVt-eUedit?
/ — Elle a dit ce qu'elle devait dire dans un cas ijareil. . A savoir : qu'elle n'avait rien à dire, el qu elle ne conipaindrait jamais mademoiselle Claire. Enfin les banalités habituelles. Mais croyez-moi, la force de la position qu'il faut enlever n'est pas du côté de la mère^ elle est du côté de la fille. Ainsi |]|on courage. Et là dessus je m'en vais dtner.
Et serrant aiTectueusement la main du maître de forges, Bachelin sortit.
Philippe, resté seul, tomba dans une méditation profonde. Il envisagea froidement sa situation et dut s'avouer à «lui-même qu'elle n'était pas me^uvaise. Mademoiselle de Beaulieu, indignement trahip par son fiancé, devait rester au fond du Jura p^nc^ant au moins quelques mois, pour laisser le temps passer sur son humiliante déconvenue. pà, il ppurrait la voir, l'entourer de soins discrets, et peut-être arriver à ne point lui déplaire. Suzanne serait sûrement pour lui un utile auxiliaire. Il ne la ferait po^nt rentrer à son couvent de Besancon, les vacances terminées, et la garderait près de lui. Elle deviendrait la compagne de Claire, la gagnerait par sa grâce naïve et tendre. Et peu à peu elle ferait pénétrer la pensée de son frère dans le cœur de mademoiselle de Beaulieu.
go LES BATAILLES DE LA VIS
Et le songe prenait Tapparonce de la réalité. Philippe voyait marcher lentement , sous les ombrages de Pont-Avesnes , les deux 'jeunes femmes. Elles étaient côte à côte, se tenant par le bras, tout à lait sœurs, Tune grande et flère, l'autre mignonne et douce. Il les regardait, et déjà il lui semblait sentir le parfum discret qui émanait d'elles. Il s'enivrait de cette délicieuse senteur. D allait les toucher, quand soudain une bouche fraîche, se posant sur son front, l'arracha à son rêve. Et la chère voix de Suzanne murmura à son oreille:
— A qui penses-tu, Philippe ?
Gomme le maître de forges restait assis, la regaiv dant avec un vague sourire et sans répondre :
— Tu ne veux pas le dire? Faut-il que ce soit moi qui parle? Eh bieni Gageons que tu penses à une belle jeune ûlle blonde !
Philippe se leva brusquement, et saisissant la main de sa sœur :
-r- Suzanne I s*écria-t-il.
Mais sous le regard malioicieux de la jeune fille il perdit contenance, et ne put continuer. Il resta debout, stupéfait, se demandant par quelle étrange clairvoyance cette enfant avait su deviner si bien ce qui se passait en lui.
— Te voilà tout troublé, reprit Suzanne avec
' LK MAITRE DE ^ORGBS Bl
cndresse. Tu ci^yais donc ton secret bien caché 1 Mais depuis un mois tu n'es plus le môme, et il ne m'a pas fallu beaucoup de finesse pour m* apercevoir que ton cœur n'était plus à moi seule. Oh I je ne suis pas jalouse, va 1 Je t*aime trop pour pouvoir l'être. Et quand je te vois pensif et absorbé, si je m'inquiète, ce n'est pas parce que je crains que tu m'enlèves une part de ton affection, pour la donner à une autre, mais parce que j'ai peur qii ^ tu aies du chagrin. Je te dois tant, mon Philippe \ C'est toi qui m'as gardée, chérie, élevée, quand j 'î suis restée seule, sans père ni mère I Et il me sem.
ble que je suis non seulement ta sœur, mais ta fille, l'enfant de tes soins et de tes peines. Va, aime et sois aimé I Tu ne me verras que me réjouir. Car je ne sais pas de bonheur assez complet sur la terre pour récompenser un être aussi parfait que toi.
Deux larmes jaillirent des yeux du maître de fort ges et coulèrent silencieusement sur ses joues. Les douces paroles de sa sœur avaient détendu ses * nerfs surexcités. Il se sentait maintenant anéanti« Et, appuyé à la haute cheminée, il restait immobile, regardant la jeune fille qui lui souriait.
— Voilà que tu pleures à présent I dit Suzanne. Mais voyons, c'est donc triste d'aii^x^?
— Ne parle plusjamais de ces folies I ijaterrompit Philippe d'une voix altérée.
— Des folies ! Et pourquoi donc ? Quelle femme te coni^aissant pourrait ne pas désirer t^ plaire? Puis, se posant devant lui, la naine hardie et le geste résolu :
— Va, je le lui dirai s'il le faut, h celle que tu aimes : Mademoiselle, vous avez tort de ne pas adorer mon frère, car il n'y a pas un homme ai; monde auquel il ne soit absolument supérieur. Je puis vous rafQrmer, moi, car je le connais bien et depuis longtemps. Et je serai si éloquente qu'elle viendra elle-même au-devant de toi te tendre la main avec une belle révérence et te dire : Monsieur, vcrus avez pour sœur une petite pei*fiiQune qui est si extraordinaire, que je. n'ai pii méconnaître plus longtemps votre mérite. Voulezvous me faire la faveur d'être mon époux? Et loi, tu. t'inclineras avec ^rAce en répondant d'un air réfléchi : Mon Dieu, mademoiselle, ce ser«t donc pour vous être agréable 1 Moi, je vous bénirM d'un air protecteur et solennel. Et vous serez bien heureux I Ah 1 tu vois ? Tu ris. Tu es consolé I
Et Suzanne, prenant tendrement par le bras son frère, dont l'émotion n'avait pu résister à tçint de
vive et folâtre galté, Tentralna au dehors en disant :
— Viens faire un tour de jardin en attendant ton mariage I
En descendant du train qui Favait amené de Saint-Pétersbourg à Paris, six semaines auparavant, le duc de Bligny, faligué par le trajet accompli d'une seule traite, dans un sleeping-car où il avait été fort secoué, s'était fait conduire au cercle.
N'ayant pas d'appartement préparé, etThôtelda sa tante étant fermé, Gaston avait trouvé très pratique de s'installer dans une des chambres que les grands cercles tiennent toujours àla disposition de leurs membres. Il comptait rester l^uit jours au plus à Paris, juste le temps de finir ses affaires au ministère et de faire quelques achats dans les magasins, puis partir pour Beaulieu.
Depuis près d'un an, il n'était pas venu en France. 11 avait vécu dans le grand monde russe
de cette vie parisienne artificielle qui est le suprême bon ton à l'étranger, mais qui ressemble à la haute vie mondaine de Paris comme un caillou du Rhin ressemble à un diamant de Wisapoor.
La corruption raffinée des Slaves s'était cependant emparée de lui. Et il avait trouvé une grande douceur à cette existence mélangée de n^ollesse asiatique et d'activité européenne. Lès grandes dames russes l'avaient captivé par la grâce onduleuse et le charme énigmatique de leur beauté. Il avait voulu connaître le secret de ces Sphinx souriants, aux yeux pleins de trouble et aux griffes pleines de menace. Joli garçon, bien élevé et porteur d'un grand nom, il avait été fort recherché. Et peu à peu l'image de sa fiancée, si fidèlement gravée dans son cœur, s'était effacée, comme ces beaux pastels de Latour dont les couleurs pâlissent avec le temps.
Loin de Glaire, il se considéra d'abord comme en exil, et voulut vivre sévèrement. Mais le moyen do se cloîtrer quand on est le plus jeune attaché d'une ambassade française, et que, de toutes parts, on se voit l'objet de gracieuses sollicitations? Au bout de huit jours d'une retraite étroitement observée, Gaston ne put se dispenser de paraître à une des' réceptions de son chef. U endossa donc son harnais
de {ftie et Qi son entrée dans la grande société pé» tersbourgeoise.
Pas le premier soir, le jeune duc fut le favori de Faristocratie russe. Son grand-père, émigré avec le pomte d* Artois aux premières heures de la Révolution^ avait vécu dans l'intimité des Nesselrode, des Fabien et des GortchakofF. Bligny fut accueilli aveclaplus flatteuse distinction par les grands personnages de la cour et présenté au czar> qui traita le jeune attaché avec une faveur très remarquée. Du jour au lendemain, la situation de ce diplomate de vingt-cinq ans fut des plus importantes. ]p!t ses supérieurs, assez habiles pour ne pas prendre ombrage de ses succès, songèrent à tirer parti de rinfluence que leur subordonné avait conquise en un instant.
Mais si Gaston était un élégant cavalier et un homme du monde accompli, il était un fort médiocre politique. Il se jeta dans le plaisir, et négligea rintrigue. Et il fut promptement établi que, si la société de Saint-Pétersbourg avait conquis un hôte brillant, la France n'avait pas acquis un serviteur utile.
Voltigeant, bourdonnant, allant de fleurs en fleurs, le duc de Bligny ne fut pas Tabeille laborieuse qui produit le bon miel, il se montra la
gu$p& brillant^ gui butin^ et'f^t étin celer son corsele|, d'or au spleil. Il ae révéla en quelquei^ semailles viveur intrépide, Ses nerfs bien trempées dé^^reiQtles p|us écrasante^ fatigues. Il tint t^tp 1^ spupep aux buveurs, renommé^, Et tout le inonde sait comment les Jlusses boivei^t». Il joua au cercle d8 la Noblesse une partie de baccara restée légendaire, et au coprs de laquelle ses adversaires et lui, pendant trois jours et trois nuits, ne se levèrent de la table que pour réparer leurs forces épuisées. Il vainquit les gros pontes, nqn p^r sa yeine persistante, mais parle sommeil qui les fit toinber exténués sur le tapis. U fut l'amant da la ravissante Lucie T^Ui^ï*, Tétoile française du Tf^éâ(re Michel et la garda malgré les tentatives de corruption des boyards les plus fastueux. Puis, un beau jour, la trouvant ennuyeuse, probablement parce qu'elle était fidèle, il la rendit h le galanterie moscovite.
Madame de Çeaulieu avait deviné juste. Le duo Ut le héros de la saison d'hiver. 11 n'y eut pas de ')onnes fêtes sans lui. Et il lui fut permis d'aspirer à la main des plus riches héritières de Saint-Pé-' lersbourg. Il dédaigna toutej .93 ouvertures qui lui furent faites. Et n'en fut aua plus ardemment recherché.
■-'•Z'-rsa
8g LES BATAILLES DE LA VU
Bligny avait 'cru sang ae Waàé dans les veines. Aubcmt de six mois l'existence qu'U menait Tennuya prodigieusement et il ne trouva de dérivatil. à son spleen que le jeu. il s'était, dès le premier coup de cartes, senti joueur jusqu'à Tâme. 11 jouait, et avec un bonheur insolent. D semblait être entré en conquérant dans le monde. Et chaque matin, chargé des dépouiUes de ses adversaires," il reve- Qait chez lui le front serré comme dans un cercle de fer, livide, ayant un goût de poussière sur les lèvres. Il se couchait comme le jour venait, ce jour bas et sombre des hivers russes, qui ressemble à un crépuscule. Et il dormait, épuisé, jusque dans raprès-midi. Vers quatre heures il se levait et commençait sa journée àTheure où le gaz s'allumait dans la viUe. Il avait arrangé son existence au rebours de tout le monde. Il vivait à Tenvers... Et pendant deux ans c'est à peine s'il vit le soleiL C'était un papillon de nuit. Sa figure, gracieuse et fine quand il était sorti de sa famiUe, était maintenant dure et gravée. Ses traits grossis étaient encore fort beaux, mais le charme de la jeunesse, cette fleur des visages frais et reposés, avait disparu. Il avait le masque d'un viveur. Ses cheveux bruns, légèrement frisés et coupés ras sur le front, commençaient à devenir clairs sur les tempe*.
LS MAITRS DB FORQES S9
L'œil, d'un bleu indécis, était creusé et profond. L* existence enragée qu'il menait laissait sur lui sa trace, plus visible de jour en jour.
Sa tante aurait eu de la peine à le reconnaître. H n'était plus le jeune homme timide, à la voix douce, qui passait ses soirées si paisiblement entre la marquise et Glaire dans le grand salon recueilli* du vieil hôtel. Mademoiselle de Beauheu^ résolue çt décidée, un peu masculine de caractère, l'appelait alors en riant : Mademoiselle Gaston. Il n'avait plus rien de cette gracieuse mollesse qui le faisait ressembler à une fille. G'était un homme et des plus dangereux. Il s'était découvert des trésors de scepticisme natif. Il ne croyait absolument à rien, et mettait son bon plaisir au-dessus de tout. Le sang paternel, calmé en lui par les paisibles douceurs delà vie retirée, s'était mis à bouillonner. Et cette race des Bligny, ardente et passionnée, qui, depuis Henri III, avait fourni à la cour de France ses mignons les plus voluptueux, ses raffinés les plus hardis, ses menins les plus galants et ses roués les plus débauchés, avait en lui un représentant qui faisait honneur aux ancêtres.
Il y avait une vigueur de géant dans ce frôle corps de jeune homme. Tels autrefois ces seigneurs pleins de mollesse e^ de langueur qui se cosméti-
10 LBS BATAILLES 1>È U VII
quaient la .figura et les mains, dérangeaient leur page plutôt que de se baisser pour ramasser leur bilboquet, se faisaient porter dans une litière pour' éviter lîi fatigue du cheval, et qui, ^ux jours de bataille, chc^rgeaient comme des furieux clans la mêlée, avec cent livres de fer sur le corps et accomplissaient d'héroïques prouesses. Gastpj^ ft' aurait pertes pas fait un kilpmètre \ pied dans ui^ but utile, mais il était homn^e ^ chasser pendant toute une journée, à s'escrimer, le fleuret à \^ main^ pendc^nt des t^eures, de faQoi:^ \, lasser 1^§ plus infatigables.
C'ét«^it au jeu qu'il était vraipipnt ^apa tovtp p(i puissance. U ^eml)lait forcer Iq. c^çipce par s» velouté. St il gagnait avec un^ persistance inouïe, Les mains les plus mauvaises dev^naiept l^pnnea quand ille^ prenait. La banque en déveine, quan(} il Tattaquait, se montrait inexpugnable si c'était lui qui tenait les cartes. La fortune, pendant d^ux ans, le traita en véritable enfant gftté. Qn ne l'appelait que rbeureux Gaston. C'était vraipaent à Je soupçonner, si sa loyauté certaine np l'avait pas défendu contre les mauvaises pensées.
Les débris dQ son patrimoine, augmentés ({es ressources que lui fournissait le jeu, le mirent i mêmid de vivre sur un grand fied. Il eut des che«
LB MAITRE DE fOBGBS 9)
vjiu]f njpî^eîjleux, \\^ superbe logement, tout le eoqfort lujjcueqx indispensable h un bomme aussi lancé qu'il était.
Quand il arrivait au. cercle ^e la Noblesse, la partie prenait un autre aspect. On sentait tout de suit€j qmB rengagement était sérieux et que de grosses sompaes allaient tomber sur le tapis. Il ne s'en tenait R«|s exclusivement au baccara et au lansquenet. |1 faisait vplontiers une partie de piquet. Il le jouait, habituellement à un louis le point, avec cent de queue. C'est à lui que le vieux Narishkine, plus de quarante fois millionnaire, fit cette jolie réponse. Gppapi^Gastonlui gagnait trpis mille louis, il se levii de Ic^ t'^ble en disant : « J'aime mieux m'en aller ; si je continuais, je finirais pa;» perdre de l'argent I ^
Après la représentation de l'Opéra ou du Théâtre- Prançîiis, ou biei^ en sortant de la maison où il levait pa^sé la soirée^ il montait en traîneau et se faisait con(|viire le long de la Perspective. Chaudeipent enveloppé de ses fourrures, il aimait à sentir le vent glacé de la nuit lui passer sur le visage. 11 se raffermissait ainsi les nerfs pour la partie. Et vers deux heures du matin il arrivait au jeu tout frais. Il trouvait ses adversaires déjà excités. Et son audace calculée avait alors raison des plus intrépides.
Assis devant la t^le, sous Téclat brûlant des
•2 LBS BATAILLES DE LA VIB
lustres, il se montrait Impassible, Ni le gain, ni la perte, ne pouvaient triompher de son flegme. De mémoire de joueur on n* avait vu une plus belle tenue.. Et quand, autour de lui, les superstitions les ^lus puériles se manifestaient, il restait grave et comme dédaigneux. Il ne comptait que sur lui, et les fétiches lui faisaient hausser les épaules.
Il allait beaucoup dans le monde et eut de nom-breuses bonnes fortunes, quoiqu'il ne fût pas de complexion passionnée. Il était trop profondément égoïste pour aimer. La vérité est qu*il se montra bon prince et ne désespéra pas les belles qui lui firent des avances. Il détestait les larmes et n'aurait pas voulu faire du chagrin à qui que ce fût, dans la craiAte des doléances et des reproches.
Une seule fois, il se criit sérieusement atteint, mais la suite montra bien qu'il s'était flatté. Une des plus grandes dames de l'aristocratie russe, la comtesse Woreseff, célèbre par ses cheveux blonds et ses émeraudes, s'éprit de lui. Très surveillée par son mari qui était fort jaloux d'elle, la belle comtesse ne pouvait voir Gaston, ni môme lui écrire. Très pris, le duc en avait presque oublié les cartes. Il suivait madame Woreseff dans le monde, valsant avec elle sous les r^ards enflammés du
comte, mais n*amvant pas à trouver un expédier/ pour se rapprocher d'elle en secret.
Pour dérouter le mari^ Gaston simula un départ pour Moscou. Il disparut pendant deux jours et rentra secrètement chez lui. Le comte, rassuré, se relâcha de sa surveillance, et la belle Russe put venir trois fois chez le duc. La comtesse laissait sa voiture devant le portail de Saint-Alexis, entrait dans l'église, puis, sortant par un des bas côtés, allait d'un pied léger à son rendez-vous. A la troisième fois, l'alarme fut donnée par le valet de pied qui, ayant sournoisement suivi la comtesse, courut prévenir le comte .
Celui-ci, furieux, arriva chez Bligny, mais dut parlementer avec le valet de chambre, un Parisien, roué comme Mascarille.JPendant ce temps, la charmante comtesse, affolée, cherchait avec Gaston une issue. C'est en cette circonstance que la vigueur nerveuse du jeune indolent se révéla superbement
La salle de bains de son hôtel donnait sur la cour d'une maison voisine. Mais la fenêtre de cette salle était fermée par des barreaux de fer. En un instant, d'un effort effrayant de ses muscles tendus à se briser, Gaston tordit im barreau, et madame Woreseff put fuir. Quelques secondes plus tard, le comte, introduit auprès de Bligny paisible et sou-
riant, était obligé de constater le mal fondé de ses soupçons et de se retirer en faisant des excuses. Le comte dévora sa rago et sut montrer à sa
Femme un visage calme. El, des informations habi- * . ■ • ' ...
lemîent prises ayant fortifié sa conviction, il résolut
de forcer 1^ duc à se battre. Il se rendit au cercle et prît la banque. Puis, les cartes étant épuisées ej Gaston ayant coupé, le comte, brutalement, déclara vouloir cesser la partie. Le duc demanda froidement des explications, le comte refusa d'çn donner. Une provocation s'ensuivit.
La conduite de Woreseff fut unanimement blâmée. Mais le résultat que le mari cherchait était atteint. Le lendemain une rencontre eut lieu. On se battit, par une Jolie gelée, dans un petit bois de bouleau, au pistolet, à viRgt pas, feu à volonté. Gaston, fort respectueux de sa vie, ne fît pas de générosité au mari de sa maîtresse. Au signal il tira et logea une balle dans le ventre de son adversaire. Le comte, étendu sur la neige rougie, se releva alors sur un genou avec une énergie farouche et, s'appuyçmt le coude, ajusta froidement Bligny. Mais la faiblesse que lui causait déjà la perte de sor sang fit trembler sa main et il n'atteignit le duo qu'à Tépaule. .*
Le comte survécut à sa terrible blessure. Quant
LB bAITRB DE l^bltlQiS !(&
ft Qaàtôn^ èta bdut dé si5t semàinbs, il àvdil téjiHs §Dti Iràin d'existence. Mdâ, fàil singulier, îâ bailô Bù coDdtô Wôreseff sembla àvoît cbUpB là ^eiiié ektrâôbdinaire dti jetine diic. Etdit-dë le èang Hr8 QUI àVïdt dérangé Tétiuilibrb heureux de éei fâcuU téë ? OU bien Gaston, favorisé jusque-iâ; * âvdit-il lassé la fortune? A partir dé ce jour, il flil b^bulifé avec le succès. Il perdit saris relâché.
Sa superbe assurance le quitta; fet il cdrinllt lëâ incertitudes dû joueur qui flâit'ô la màuvaiàé caHei Il ne jetait plus son argent isùr là làble atec ûd apldnoib de vaintjueur. Il lie dôriiinàit jilus seà M* versaires par son imperturbable sérénité. Il pâlissait maintenant. Ses riiains inconscientes bâttàîenl nerveusement, sur le rebord de la table, des mahchés saccadées. Ses yeux s'enfonçaient tout noirs sotis ses sourcils, et ses dents blanches niôi*dàieiîl êes lèvres. Il eut des abandon^ et ides faiblesses; Sa belle tenue d'autrefois s'avachit et ëe cassa. 11 quittait le jeu aux première^ lueurs du jour, le§ clieVeux dépeignés, la cravate dénouée sur son èol ouvert, le plastron de sa chemise froissé él noirci par le frottement du drap vert des tablés^
Il rédescendit un à un les degrés de cette mon-tSe verslé succès qu'il avait gravis triomphalement. El Targént du jeu si promptemènt abquis fut dis-
sipé avec une terrifiante rapidité.. Le duc ftit embarrassé. Il se décida à Femprunt, ce signal de la culbute prochaine. Ayant besoin des autres, il se sentit déchu et s'en affecta. Il jouissait autrefois délicieusement d'être le souverain de ce monde de viveurs. La chance relevait au-dessus de toun^ ses compagnons. On le traitait en maître. Et il était orgueilleux de cette suprématie. Son piédestal
croula en un instant. Du jour où il ne gagna plus, pour ces joueurs il cessa d'exister. Quand il arrivait au cercle maintenant, on ne T accueillait plu» par un silence recueilli. Il récoltait à droite et à gauche quelques poignées de mains banales, nul ne se détournait du jeu. Il se perdait dans les groupes^indifférents { on ne le craignait plus .
Jamais sa passion pour le jeu ne fut aussi violente que dans cette passe difficile. D mit dans ses attaques une frénésie aveugle. Il ne raisonna plus ses coups. D perdit et gagna en une nuit des sommes énormes. IL n'était plus le cavalier habile qui dirige sa monture. Il était Técuyer éperdu, emporté au galop vertigineux d'un cheval qu'il ne cherche pas à maîtriser, et qui a plus de chances de se rompre les os que d'atteindre le but. Il n'atteignait pas le but, en effet. Et pour lui les retours de fortune étaient inutiles. D ne savait pins en profiter. Il ^s'a-
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chamait comme un fou et reperdait tout ce qu'il avait gagné.
Son ambassadeur le sauva d'un désastre inévi'* table. IHe chargea d'une mission poiir le gouvernement dé Paris. Le duel avec le'comte Woreseff avait fait très mauvais effet. Le diplomate trouva bon d'éloigner le jeune duc pour quelque temps. Et il lui donna un congé de trois mois. Cette mission qu'il n'avait pas sollicitée, par un amour-propre de combattant qui ne veut pas avoir l'air de déserter la lutte, Bligny l'accepta avec joie. Il se sentait usé à Saint-Pétersbourg. Il avait hâte de disparaître, de sq recueillir et d'arrêter un plan de conduite.
Il ne lui restait plus qu'une cinquantaine de mille francs d'argent liquide, fond extrême de sa bourse de jeu, qui avait été pendant un temps un véritable trésor. Avec le dénûment, ses idées se modifièrent subitement. Dans le désordre de sa vie à outrance, -le souvenir de Claire s'était perdu. Il se remit à penser à sa fiancée. Il revit, dans un mirage délicieux, le salon reposé et calme de l'hôtel de Beatilieu. A la clarté douce des lampes, Claire travaillait, penchée sur sa broderie, et ses beaux cheveux blonds étincelaient, dorés par la lumière. Elle l'attendait patiemment, en soupirant peut-ôtre. Il se reprit à
LES iilTAILLES DE LA VIE
Taimer et fille serment de renoncer à la fiévreuse existence à laquelle il avait dû tant d'âpres joies et tant de cruels soucis.
Il pensa que si les débris de fortune que lui avait laissés son père étaient dissipés, mademoiselle de Beaulieu était riche, et qu'avec les cent mille livres de rente de sa dot un jeune ménage pourrait faire honorable figure. La vie à Paris était loin de coûter aussi cher qu'à Pétersbourg, et puis le temps des folies était passé. On resterait six mois dans ses terre/pour faire des économies, et on consacrerait la plus grande partie du revenu à mener un train suffisant pendant Thiver.
Le duc se retrempa dans ces idées, et se sentit redevenir tendre et bon. Il se trouva un autre, homme. Etil jouit délicieusement de ce retour à ses premiers rêves de jeunesse. Tout le long de la route, il<îaressa de charmants projets d'avenir. Et quand le train s'arrêta sous les hangars vitrés do ta gare du Nord, il sauta lestement sur le quai de débarquement, reprenant avec joie possession de ce Paris, loin duquel son esprit et son cœur s'étaient si'gravement égarés.
C'était le soir. Il prit un plaisir d'enfant à regai^ dor, par la portière de sa voiture, l'enfilade immense de la rue Lafayette, semée de ses innom*
j>rables becs de gaz^ Le mouvement de la grande ville le saisit. L'allure des passants lui parut avoir une vivacité, un entrain particuliers. La circulation dans les rues était bruyante. Au carrefour du faubourg Montmartre, il tomba dans un embarras de voitures; les cochers s'apostrophaient vivement, et, jusque sous la tôte des chevaux, les piétons se glissaient, pressés de passer. Son âacre repartit et longea le grand mur en meulière du jardin de T hôtel Rothschild, puis il tourna par la rue du Helder, et, tout h coup, le duc se trouva en plein boulevard.
U éprouva un saisissement. Des équipages se suivaient à la file, allant à l'Opéra. Au fond des vastes landaus apparaissaient, dans leurs élégantes sorties de bal, des femmes, la tôte entourée d*écharpes de dentelles. Les clartés intermittentes du JabloschkofT, qui jetait une lumière blafarde sur la façade du théâtre, percée de trous sombres, faisaient étinceler les casques des municipaux à cheval, enveloppés dans leurs manteaux, et qui restaient plantés immobiles au milieu de la place. C'était à ce croisement des rues et du boulevard un mouvement énorme. Les devantures des magasins flamboyaient dans l'obscurité, les trottoirs étaient noirs de monde. C'était le tableau m^igique de Paris la
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nuit, qui,s*ofrraiilà dans toute sa terri))Ie et puis« santé splendeur.
Le fiacre tourna dans la rue de la Paix, et, quel* ques instants après, Gaston était à la porte du cercle. D descendit de sa voiture, un peu étourdi, le? oreilles pleines encore du bruit énervant du chç pin de fer, les yeux brouillés par }es lumière^. Fatigué, il monta dans la chambre qu'on lui avait préparée, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain matin.
Gq^ston n'était pas resté assez longtemps éloigné de Paris pour que ses habitudes de boulevardier eussent disparu. Il reprit pied tout de suite sur l'asphalte. Son mauvais vernis russe tomba en un instant. Il se retrouva Parisien des talons à la tête. Pendant deux jours cependant il eut l'ivresse de Paris. 11 se promena aux Champs-Elysées, au Bois. Il alla flâner à l'Hôtel des Ventes, il fit le« mille pas entre la Madeleine et le boulevard Montmartre, heureux de donner des poignées de main et d'échanger des coups de chapeau. Il courut les petits théâtres et se renversa délicieusement dans son fauteuij d'orchestre trop étroit et imparfaitement rembourré. Il trouva exquises des pièces qui étaient idiotes. Il avait un contentement intérieur qui débordait en admirations continues.
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Au fond il était OQxmnQ délivré depuis qull avait quitté la Russie. Il avait Tair d'avoir rompu son ban, de s'être évadé du bague. Il était libre main* tenant ; il respirait.
Ses alTaii^es au ministère fu|*ent terminées en trois jours, fi décida qu'il partirait h la fin de la semaine. Il voulait surprendre Claire et la marquise, qu'il savait à Beaulieu. D'avance il jouissq,it de leur surprise, il entendait leurs cris de joie. Pour un empirQ il n'aurait pas renoncé à ce plaisir d'arriver àTimproviste.
H était allé, en flânant^ rue de la Paix, acheter chez Bassot, le joaillier de la famille, une admirable bague 4e fiançailles, un énorme saphir entouré de brillants, monté avec une perfection rare. Il se voyait offrant ï Glaire Técrin de velours blanc armorié. Celle-ci rouvrait et, grave, souriant doucement, elle lui tendait le cercle d'or pour qu'il le passÂt, lui-môme, à son doigt fin terminé par un ongle rose. Et cette fois c'était bien Sni, il était son époux, la bague était le premier anneau de la chaîne qui devait les unir.
La veille de son départ, le duc, en rentrant du théâtre, trouva le cercle plus animé que les autres soirs. Jl s'informa. On lui apprit que tout ce mouvement, cet éàUL ces lumières, étaient causés par
une représentation extraordinaire, donnée dans la salle des fô tes. Un public d'élite était rassemblé pour entendre V Education de la princesse^ opérette en deux actes, due à la collaboration de deux bommes de talent, appartenant au meilleur monde, le duc de Feras, pour les paroles, et M. Jules Trélan, pour la musique.
L'interprétation était remarquame. Baron, des Variétés^ prétait sa distinction native au rôle du grand chambellan. Daubray, du Palats-Royal, interprétait le personnage scabreux du chevalier "Alphonse de Rouflaquette. Saint-Germain, du Gym nase, avait consenti, pour une seule fois, à se révéler grand chanteur dans le rôle de Pépinster. Le jeune baron Trésorier, membre du cercle, possesseur d'une charmante voix de ténor, avait été chargé du personnage de Triolet. Madame Judic faisait la princesse Hortensia et Suzanne Lagier la Reine-mère.
On s'attendait à un succès formidable. Les valets de pied de service étaient débordés, tout le monde arrivait en môme temps pour être bien placé. Et, du large vestibule orné de belles tapisseries Louis XIV, un murmure de voix, un froufrou de robes rajustées par petits coups avec la main, venaient jusqu'au duc avec des bouffées d'air chaud
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«aturé d'une fine oaeur oe pouare à la maréchale.
Au lieu de monter se coucher, le duc jeta son pardessus à un valet de pied, et, aplatissant son gibus, il entra.
Une circonstance bien futile souvent décide ainsi de la destinée des hommes. Bligny, en allant écouter P Education de la Princesse, ne se doutait guère qu'il venait de modifier gravement son avenir.
La salle des fêtes était étincelante de lumière. Sur des chaises attachées les unes aux autres, une nombreuse assistance se pressait. C'était un assemblage de satin, de velours, de gaze et de soie, gamme de couleurs éclatantes, au milieu desquelles resplendissait la blancheur des épaules nues. Le battement léger des éventails agitait cette foule énorme d'un mouvement d'ailes. Un bourdonne* ment de conversations discret et étouffé s'élevait do temps à autre quand une personne connue entrait dans la salle. Au fond, le théâtre silencieux, sévère, fermé aux regards par son rideau rouge.
Le duc se dirigea vers un groupe d'habits noijps parmi lesquels il venait de reconnaître quelques amis. Au centre trônait, très entouré ^maître Escande,
jeune notaire nouvellement pourvu de sa charge et futur héritier de parents archi-millionnaires.
Mis avec une élégance irréprochable, il parlait d'un air d'importance. Mais la vue de Bljgny parut avoir cloué sa langue à son palais. Il resta la bouche ouverte, regardant stupéfait le duc qui approchait en souriant. Et un grand silence se Qt, coupé seulement par cette réflexion : Oh I c'est vraiment bien dommage l poussée d'un air navré par un vieil homme chauve, de taille élevée, vêtu d'un habit qui sentait l'ancien négociant, le visage très rouge encadré de larges oreilles, surmontées de touffes de cheveux jaunes, le cou maintenu par une haute cravate blanche, des boutons en diamants à sachemise et les pieds chaussés d'escarpins vernis découverts, laissant apercevoir le coton blanc des bas.
Bligny était entré dans le groupe, et, ayant serré la main à ses amis, il attendait, très intrigué par ce silence qui lui semblait extrêmement éloquent. Il allait demander de quoi il s'agissait, et comment son apparition pouvait causer un pareil malaise aux assistants, lorsque le vieil homme, se penchant vers un des amis du duc, Jui murmura à l'oreille, assez haut pour ôLro cnlendii et pour qu'un refus . ne fût pas possible : Préscnloz-moi donc au duc.
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L'ami se tourna vers Gaston avec un air très ennuyé et très étonné h la fois, qui signifiait clair comme le jour : Quelle fantaisie étrange a cet olibrius ? puis, se résignant :
— Mon cher duc, monsieur Moulinet...
— - Industriel, ajouta vivement Fhomme aux boutons en diamants, ancien juge au tribunal de commerce...
Elt, d'un air pénétré, s'emparant des mains du jeune homme, il reprit :
— J'ai rbonneur, monsieur le duc, de connaître votre famille. Mademoiselle Moulinet, ma fille, a été élevée au couvent avec mademoiselle de Beaulieu, votre cousine. Oui, monsieur, au Sacré-Cœur, la première maison de Paris... Pour Athénaïs, je n*ai regardé à rien. Tout ce qu'il y avait de mieux n'était pas encore assez bop pour elle... Et je vous prie de croire que j'ai appris, avec bien du regret, la fâcheuse nouvelle...
Depuis un instant M. Escande se démrenait att risque de froisser le devant de sa chemise ou de déranger le nœud artistement construit de sa cravate. Il faisait le télégraphe avec ses bras, il piéti- BPoit, il prodiguait les « hemi hemi ». Mais Moulinet, trop lancé pour s'arrêter et, peut-être, ne voulant pas comprendre, — ce qui arriva plus tard
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pourrait le laisser croire, — poursuivait ses compliments de condoléance...
— Pardon, fit le duc en fronçant le sourcil, mais je ne saisis pas très bien... Vous me parlez, monsieur, d'une fâcheuse nouvelle qui paraît toucher ma famille et atteindre spécialement mademoiselle de Beaulieu. Je ne sais ce que vous voulez dire. Veuillez, je vous' prie, vous expliquer plus clairement.
Maître Escande parut tout à ftiit contrarié. Et comme Moulinet restait silencieux, la tête baissée, semblant se désintéresser de la question, le jeune notaire prit son parti et s' avançant vers Bligny :
— Mon Dieu, mon cher duc, dit-il d*un ton solennel, je suis fâché que vous appreniez ce soir, et dans un endroit si peu fait pour une semblable confidence, le fait auquel M. Moulinet vient de faire
* allusion Cependant, comme vous sauriez certainement demain à quoi vous en tenir, il n'y a pas d'inconvénients à vous éclairer sur-le-champ. Eh bienl Quand vous êtes entré, j'apprenais à ces messieurs, qu'étant allé pour affaires en Angleterre, j'ai appris, avant qui que ce soit, que le procès engagé de son vivant par le marquis de Beaulieu, et poursuivi par ses ayants droit, venait d'être perdu sans appel possible
{A cette révélation si inattendue, le duc p&lit. La perte de ce procès, sur lequel madame deBeaulieu fondait de si grandes espérances, c'était la ruine pour Glaire. Gaston fit un effort, et, dominant son trouble :
— Permettez-moi, mon clier maître, dit-il avec hauteur, de m' étonner de la facilité avec laquelle vous faisiez à ces messieurs des communications relatives à la famille de Beaulieu. Je ne pensais pas que les aJOTaires des miens fussent de nature à servir de texte, aux racontars des indifférents et aux cancans des désœuvrés. Je vous serds très obligé si, h Tavenir, vous vouliez bien montrer moins d'abandon...
Le jeune notaire blêmit à ces mots, la bouffis- I sure de son visage se coupa de petites rides prol duites par l'agitation de ses nerfs. Il secoua la tête en respirant bruyamment, et, prenant un air froissé:
— Mais, mon cher duc, fit-il, croyez bien...
— Je crois ce qu'il faut, interrompit "sèchement
Bligny.
Et, toisant son interlocuteur, il s'éloigna lentement, suivi de ses amis silencieux.
Moulinet et Escande, restés en présence, se regardèrent un instant sans parler, puis rindustriel, grimaçant un sourire ;
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— Rude sang, ces Bligny l Vous avez été vivement ramené, heinl mon cher maître? Et j'ai en ma part des éclaboussures. Ça m'est égal, rude sang! Ruiné, celui-là, hein?
— A plates coutures, dit le notaire avec dédain^ et il fait le grand seigneur, il tranche, il donne des leçons...
— Parfaitement I Voyez-vous, moucher, les révolutions auront beau faire, nous ne serons jamais les égaux de ces gens-là. Et ce duc sera un mari bien avantageux pour une fille riche.
Les trois coups frappés h intervalles espacés sur la scène, avec une lenteur solennelle, interrompis rent la conversation. Escande et Moulinet s'assirent. Le duc était allé se placer un peu plus loin. L'orchestre attaquait l'ouverture. Une valse brillante, d'un rhythme caressant, déroulait sa mélodie légère. Le duc, attentif eu apparence, réfléchissait profondément. Cette ruine de Claire 'était tin coup de foudre qui anéantissait son ^avenir. Il était fiancé à mademoiselle de Beaulieu, et elle était pauvre. Pas un instant, il faut le dire à sa louange, Gaston ne songea à ne point tenir ses engagements. L'idée ne lui vint môme pas qu'il pourrait épouser une autre femme que Claire. U se considérait comme lié. U avait sur lui, près de son cœar« dans
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récrin de velours blanc A*appô des armoiries des Beaulieu et des Bligny accolées, la bague des fiançailles. Mais il était plus sûrement enchaîné par sa parole qu*il ne Taurait été par cet anneau.
Cependant, Glaire ruinée, c'était la médiocrité pour toute la vie, la nécessité de se confiner au fond d*un ch&teau de province et d*y végéter en gentilhomme fermier^ comme un vrai loup, sans voir personne, dans la crainte de la dépense. C'était pour le beau^ le séduisant, le recherché Gaston, un ensevelissement en pleine force, en plein éclat. D regretta amèrement d'avoir dissipé les sommes énormes qu'il avait gagnées. Si peu acceptable que fût cet argent du jeu, c'était encore de l'argent. Et vivre sans ressources dans ce siècle si positif, où chacun n'était estimé qu'à sa valeur pécuniaire, ce n'était pas vivre.
Puis il pensait avec attendrissement au désespoir de Claire et de sa mère quand elles apprendraient la fatale nouvelle. Elles l'ignoraient encore, puisque ce sot d'Escande l'avait rapportée toute chaude d'Angleterre. Gaston eût voulu avancer son voyage pour être pl?^8 tôt auprès de ces pauvres femmes, se trouver à ^ôme de leur adouciriecoup, et de les consoler.
La toile s'était levée, montrant un décor printanier
jL'ja
HO LÇ|| HTAIl'LBS PIEE LA VIE
elver^ei]. Dan^ un payst^g^ ensoleillé le cbœuPflefi moissonneurs et des Qipisçoi^peuses était en «cène et chantait à, tue-téte, sur un air (Je beurrée trè» enlevé, ces paroles d'une faible originalité ;
Chantez, belles filles, . Glanez, beaux garçons, ^ X Levez yos faucilles
Au bruit des diansonil
Kt coQime si ces banales paroles eussent jeté I9 duc dans un nouveau courant d'idée**, il se voyait à Beaulieu, ^vec Glaire, squs 1q ciel bleu ; les mois* sonneurs chantaient dans les blés, une chaleur bourdonnante montait de la terre. Il était pénétré par une langueur délicieuse. Et, auprès de celle qu^il aimait, il se sentait heureux de sa pauvreté. C'était un calme si profond, une douceur si paisible, ûprô^ les orages de sa courte existence de viveur! 1} en jouissait pleinement, et il entrevit dans cettQ médiocrité, à laquelle la ruine de Claire le condamnaity des satisfactions inconnues et captivantes.
Sur la scène, la pièce se développait, et le chevalier Alphonse de Rouflaquette chantait son grand duo avec la princesse. La voix caressante et chaude de Judic murmurait avec une ardeur passion*
née: