L'*5ff
^entf I A ma gra&d«ar pouf toi je renonce. Quittons mon |^f4^s, d/^fiQjx^ oiil çop^l
Et Daubray, posant la rnaÎQ syr ses ^cprQche-
cœur blonds, répliquait 'siveç un coup d'oeil scé« lérat :
Non pas ! La grandeur n*exclut pas l'amour I Richesse et pouvoir, conserve en ce jour, Conserre tout pour ton Alphonse I
Et Tartig^tQ aimé avait çourowô §a phrase d'uja poiflt d'orgue prodigieux qui avait excité des trépi-
gaement^ d'e^tbousiaspûe. JXÉducç^iion çle h pririr ^m s'aiiQoiicait pomme un énorme sucç^^. Le di- I reçt$ur des Variétés, devenu rêveur, songeait d^j^ I à o^tte petite machina pour Tbiver suivax^t.
MouliQçt) allofigé aur sa çbaisç, dodelinait la
I tôte, comme un ours qui TOtend jo^içr da la flûte, p
. ae songeait guère ^ suivre Içs avepturas de la prin-
, eeasQ Hortensia. Une autre princesse l'intéressait
bien davantage ; c'était sa fille, la brune Mbéuaîç.
H la voyait au couvent, toute petite avec sa rob^
\ . trop courte, ses gros souliers et ses main? rouges,
visage ingrat et imparfaitement dessiné, corp^ aQ<
guleux et dégingandé, en pjein travail de formation.
^ Elle venait au parioirt au milieu de sen camarade^
LflS BÀtAÎLLES^BE LA VÏB
élégamment hal)illées, qui la toisaient aved un air de dédain. Il n'était pas encore riche à cette époquelà, le père Moulinet, il n'avait pas encore fondé sa grande fabrique de chocolat de ViMepinie, ni inventé |les prospectus sur papier bleu, rédigés en style de dentiste, qui avaient fait connaître ses produits dans les plus petites communes de France.
Il vendait alors des denrées coloniales en gros. Et les nobles mères des camarades d'Âthénaîs ne se gênaient pas pour manifester leur étonnement de ce que Fhéritière de cet « épicier » avait été ad^ mise comme pensionnaire. Les échos des petites intrigues de classe étaient venus jusqu'à lui. H savait avec quelle arrogance sa fille était traitée par les élèves. Et à la tète de la coterie opposante, les nobles, comme on les appelait, il se rappelait que c'était la fière mademoiselle de Beaulieu qui se trouvait.
Que de fois il avait entendu Âthénaïs laisser échapper des paroles de colère à l'adresse de son )nnemie 1 Elle jurait, en pleurant, qu'elle se venjerait. N'était-elle pas venue, la vengeance,^t sans ju'on y mît la main pour la préparer? Athénaïs Moulinet était maintenant une des plus riches héritières de Paris, et Torgueilleuse Claire de Beaulieu était une fille sans dot. La fille de « Tépicier »,
habillée chez Worth, coiffée à l'air de son visage, habituée au luxe, s'était dégrossie, transformée, et; illuminée par son auréole de millions, passait pour f une des plus jolies personnes de la riche bourgeois I 8ie. La fille de lainarquise, vêtue d'une petite roJ}e simple, allait vivre en province, disparaître dans Tobscurité, et, — qui pouvait savoir? -^ peut-être ipanquer le mariage préparé de longue mcdn pour elle.
Le duc de Bligny, un si brillant gentilhomme, porteur d'un si beau nom I Bien souvent, lorsque le jeune duc venait avec sa tante, la marquise, voir Claire au Sacré-Cœur, Athénals avait blêmi de rage en les voyant côte à côte. Elle les devinait destinés l'un à l'autre. Glaire serait duchesse. Et elle, i Athénals ? Elle épouserait quelque notaire , un t Escande ou un industriel comme son père, et ferait souche, à son tour, de filles humiliées ou de garçons regardés de haut.
A cette pensée. Moulinet ébaucha un orgueiUeux sourire. Il se renversa en arrière, et, enfonçant sa main dans un de ses goussets, qui rendit un son argentin de pièces remuées, il murmura ces mots ; — Pourquoi donc ça ? Est-ce que mes moyens ne me permettent pas de lui payer le mari qui lui plaira? n se retourna d'un air grave, et, fixant ses yeux sur
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la foule élégante qui rentôurait) il sëinUà chëtthëi' lé gendre t|Ui lili conviendrait.ll était étayé pkv ses millions^ et rien né lui parhissoit impossible. Qiiel était Taudaeieux (jul repousserait la main d*Âthénâ|s quand on la lui présenterait tenant un dhèqtië dont la valeur serait indéterminée ? Ëtait-oé un comte, un marquis? Quelle somme fallàit-il pour se le procurer ? On n'aVait qu'à parler. Moiilliiet pouvait aussi bien donner dix millions qu'un seul: A rencan^ lé mari 1 Le père était assers fiché pour acheter ub prinoe à sa fille.
Et son regard devint hardie prèS(|tiô menaOànt« B etra vaguement Sùi* tdus beâ visages iticôntiuâ ei vint s' arrêter sur celui dti dUd de Bligny. Le jeuiië hbtûme était sombfe. Moulinet se dit f — 11 pense S sa cousine. Et une ëdtirdë irritation s'empara dé lui. Dans quel ordre d'idées assez dôilfuses entrait doûô Moulinet? Certes, il n'aurait pu l'expliquer. Cepeû- %nt un commencement dé pi*ojèt germait déjà dàûfe ^ii espHt.
Un grand brouhaha se produisit dans là sàllé. lie rideau Venait de tomber âur lé tiremiei' acte 3e ropéréttôi Au milieu deë applâiidifesementâ et ,)ês rappelëj le dUô S'était levé, accompagné dé Sëâ kffiis, êtî d'un air indifférent, marchait vers la sortie. Mëûlitlêt la suivit Un indtâiit dëS yëtijt, puis, quiti&nt
Lft MÂlTflR DE FORGbf^ 145
lia place, il prit la moine direction queles jeunes gens.
Au second étage, la partie n'avait pas été înterrtilnpue par la fête. Les salons réservés au jeu étaient restés silencieux et paisibles. C'était à peine si les refrains de l'opérette parvenaient comme un vagiie murmuré aux oreilles des joueurs. Rieû n'avait pu les distraire. Us savaient qu'on s'amusait en bas. Mais que leur importait? Leur plaisir à eux était sur cette table en forme de fer à cheval, sous ce gaz brûlant qui desséchait leurs cerveaux.
Les femmes élégantes et parées, sentant bon danâ leurs fraîches toilettes, étaient groupées comme un bouquet de fleurs. Us ne s'en souciaient guère. La dame de pique et la dame de cœur étaient cent Ibis plus attrayantes à leurs yeux. Et, insensibles aux séductions de la fôte, sourds aux voix qui chantaient, à l'orchestre qui faisait rage de tous ses instruments joyeusement déchaînés, ils restaient là, dans tme chaleur lourde et énervante, à jeter de l'argent sur le tapis vert.
Machinalement le duc avait gagné les salons. Il allait sans direction, et comme au hasard. Etait-ce donc sa destinée qui l'amenait encore une fois, après tant de belles résolutions, au bord de. cette table? Le banquier venait de dire : Messieurs, faites f ôà Jeux. Gaston, tirant un billet de mille francs de
lie LES fiXTJ^ILLES DE LA YIE
sa pocho, le laissa tomber d'une main distraite. D gagna. Il laissa échapper un : Tiens I plein de surprise, n avait désappris ^le succès. Il fut curieux de voir si sa veine persisterait, et il s'assit.
Moulinet, au même moment, entrait dans la salle de jeu. C'était la première fois qu'il y mettait le pied. D avait, par principe, horreur des jeux dits de hasard. Il voulait pouvoir corriger la chance par riiabileté. Il jouait volontiers au besigue. Il ignorait le vsrhist. Cependant il s'approcha de la table et, ivoyant que Gaston laissait ses cent louis sur le tapis, il mit gravement dix francs à côté de la masse du duc. Visiblement Moulinet voulait avoir le droit de surveiller Bligny. Désirant ne pas paraître indiscret, il achetait ce droit en jouant. Moulinet était Thomme des concessions utiles.
La partie continuait, mais la chance avait tourné. .n semblait que les dix francs du vertueux industriel eussent rompu le charme. Bligny pâlissait, repris par sa passion, engageant furieusement sei derniers billets de banque. Moulinet, dédaignem du gain, continuait à jouer dix.francs.
Lorsque, au jour levant, la partie cessa faute d< joueurs, le duc perdait quarante mille francs. De* puis longtemps déjà Moulinet, édifié sur le sort du fiancé de mademoiselle de Beaulieu, dormait d'un
\ tommeQ paisible dans son superbe hôtel du boulevard Malesherbes.
Gaston, la tête vide, énervé et brûlant, à l'heure * où il aurait dû prendre le train pour aller à Beaulieu, monta dans sa chambre et, s'accoudant à Ja barre d'appui de sa fenêtre, regarda dans la rue de .a Paix les balayeurs qui commençaient leur travail matinal. Une fraîcheur exquise le ranima, le ciel pur était légèrement teinté de rose. Le jeune homme se dit: — J'ai faii une sottise cette nuit, mais je partirai ce soir. Au diable le baccara I D s*habilla. descendit, prit une voiture et se fit conduire au bois de Boulogne. Le soir il ne partit pas et re tourna au jeu.
Pendant ce temps-là, Glaire, inébranlable dam sa conQance et immuable dans son amour, atten* dait le retour de son fiancé.
vr^r^
Le soir du jour où Bachelin avait apporté au château de Beaulieu deux nouvelles également mauvaises, celle de la perte du procès et celle du séjour de Gaston à Paris, la marquise, encore tout étourdie d'un si rude coup, était assise au fond de sa bergère dans le grand salon donnant sur la terrasse. Elle réfléchissait profondément, et ses impressions douloureuses se trahissaient sur son visage. Le marquis, en entrant brusquement, arracha la bonne dame à ses tristes pensées. Elle tressaillit, regarda un instant son fils avec inquiétude, comme si' elle se fût attendue à un nouveau malheur. Et le voyant les yeux calmes, la bouch* souriante, elle poussa un soupir :
Lk MÂtïtiS DE FÔRGSS 119
•^ Qu'est-ce donc? dit-ëlle.
— Ce sont ilos cousins de Préfont qili iarrivènli' ma mère, répondit le jeune homme. Le b^eack vient de passer la grille, il entre dans la grande aVe-! niië.
En effet, dans Tair bpàisé dû soit*, le brtiit de» roues grinçant sur le gravier se faisait entendre. La frileuse marquise se couvrit la tète d'une écharpe en dentelle, s'entoura de son châle et, traversant le large Vestibule dallé, meubla de hauts bahuts en pôiHéir sculpté et tendu dé vieilles tapisseries à gratids pét'aonriages, elle s'avança sur le perroh. Le bfeabk, décrivant une courbé savante, véhàil de à'y drrôtei^. tJnô tôté rieuse, coilKe d'une tocjué gàWiie de lophophorô, apparut brus(}uenlenl à là portière. Une main gantée de péali de Suèdè s'agita Violemment, tandis qu'une voix fraîche et éb^, nore criait : BonjoUrl bôtijour, tous!
Lé JBiiné marquis était déjà à la vôîture. lîn flot iôyeuk en sortit aVeô Uhô extrême Vivacité, làià- Bant apercevoir sur le marchepied une pélîtè bôttihè en peau fûordoréè, àurmontéè d'uiié jambe charmante, fùoulée dailà un bàë dé soie grië; Et là baronne de Préfotit en përsôiiiie bbndit datis lèà bras de là marqllisé.i l'embràsSànt et disant d^dne tOiÈ entrecoupée :
— Ahl ma tante, que je suis contente! Ah! ma bonne tante! L y a si longtemps!... Et vous, mes bons amis...
Et se jetant avec expansion dans les bras de ma* demoiselle de Beaulieu, elle recommença ses tendres exclamations accompagnées de vives caresses :
— Ma chère Claire ! Il me semble qu'il y a un siècle !
Puis, sans hésiter, elle passa* à Octave, par qui eUe se laissa embrasser sur les deux joues. Après quoi elle échangea avec lui de vigoureux shakehands à l'anglaise, en riant, en faisant bruire sa robe, en reprenant respiration au travers de ses cris de satisfaction, enlevant d'assaut en un instant le château et ses habitants, avec une joie afTec*tueuse et débordante. Puis, tout d'un coup, redevenant sérieuse, la baronne s'écria :
— Ah ! mon Dieu I Et mon mari? Elle chercha vivement autour d'elle : Est-ce que j'ai déjà égaré mon mari?
Une voix douce lui répondit : Me voici, chère amie ; j'attendais patiemment la un de vos effusions, pour saluer ces dames à mon tour.
Et sortant de Tombre, un jeime homme d*une trentaine d'années, correctement vêtu d'un ces-
tume de voyage, le sac en bandoulière, apparut en pleine lumière, et, avec une politesse souriante et tranquille, s'approcha de la marquise et de Claire.
— Eh bieni saluez! reprit vivement la pétulante baronne. Làl c*estfaitl Maintenant, allez surveil- 1er le débarquement de mes caisses. Je vous recommande spécialement la grande boite noire où sont mes chapeaux. Vous m'en répondez, sur votre tête?
— Oui> chère amie, répondit paisiblement le baron.
Et se tournant vers Octave qui lui serrait la main : . . .
— Dix-neuf colis, mon ami I ajouta-t-il, avec un sourire résigné. Trois cents kilos d'excédanti Je crois que ma femme transporte de l'artillerie I
Les dames rentraient dans le salon. La baronne, se penchant vers la marquise :
— Ah! ma chère tante, chuchota-t-elle avec volubilité, en levant les yeux au ciel, que de choses nous avons à nous dire I...
Et serrant les mains de la marquise d'un air attendri:
— Vous savez que nous vous aimons et que rien de ce qui vous touche ne nous est indifférent...
Et comme madame de Beaulieu regardait avec
Kti LES BÂtAlLLÉâ DS Là ViB
înqiiiétude Claire déjà attentive et prêtant Toreille :
— Oui, je sais... Eûflùl Mon mari voud dira tout...
Et ôfe jetant sur Claire comme t)our èfïkce^ Tefr fet de ses imprudentes paroles :
— Nous allons en Suisse, tu sais?... Mais hous n'avons pas voulu passer si près deBeaulieUj sans nous y arrêter... Nous vous resterons quel(}ûe^ jours ; pUià nous parlirons fen Voiture, et iiOûs entrerons par le défilé des Verrières... Hélas l Nôtre paiivré armée dé TEâtl Le baron a été bli&ssé à Joux dans le dernier combat d'arrière-garde AVtôfc les Badols de ce terrible Wèrder... Vous fcomprenez? polir moi c*esl un pèlerinage... Mon mari s'est conduit Comme un béros... Sur deu^ cents hommes c|Uô Comptait sa Compagnie... De pauvres garçons gelés par la neige, une horreur!... il n'en a ramené que quatré-vingtà... Et on ne Ta pas décoré !... II est vrai que nous sommes légitimistes... Aht ce gouvernement, mes amis, quelle abomination!... Pai* Ici croit-on que Gambetla se décidera à accepter le ministère?
Et elle allait, la petite baronne, souriaht, s'ani^ mant, devenant dramatique^ caquetant comme Une perruche, passant d'un siget à l'autre avec une
LB MAITRB i)S fORGBS 423
mobilité d'idées et une diversité d'expressions stupéfiantes. Un kaléidoscope vivant, changeant ses dessins et variant ses aspects instantanément.
La marquise et Claire Técoutaient, étonnées et étourdies. Dans le silence et le calme de lé campagne, elles étaient devenues graves et recueillies. jU' animation de cette Parisienne avec ses allures bruyantes et envolées leur donnait une sensation de vertige.
Sans attendre la réponse à sa question, la baronne traversa le salon et, s' avançant vers une fenêtre d'où la vue s*étendait au 4oin sur la vallée pleine d'ombre, au fond de laquelle flambaient les cheminées des hauts-fourneaux de l'usine, jetant dans l'obscurité des lueurs d'incendie, elle s'écria, frappant dans ses mains avec une admiration enfantine :
— Est-ce beaul On dirait un décor d^Opéra! Àhl la naturel... Êtes-vous heureux de vivre au inilieu des champs [et des bois I La bonne existence, ôt comme elle conserve I Regardez-moi, ina lante, et comparez avec Glaire. Nous sommes du même âge etj'aiTair d'être sa mère... C'est la fatigue des bals, des dîners, des visites, des spectacles, l'énervement de la vie parisienne, qui fanent de la sorte.... C'est un vrai trava^ oue tant de plaisirs I
-ri
Vous, souriez, ma tante? Vous allez me dire que mon mari et moi nous pourrions faire autrement, et passer quatre mois au moins dans notre terre de Bourgogne... Sans doute. Mais le moyen? Le baron, qui est un savant, a son centre intellectueJ dans la capitale. Il a ses assemblées scientifiques, et r Académie... Ahl Dieul l'Académie 1... Moi j'ai mille obligations, auxquelles je ne puis me soustraire, des relations à entretenir, des ouvres de charité à administrer... Et puis enfin, ma fille... que je ne peux pas toujours laisser seule avec sa gouvernante. Et quand nous avons été deux mois au bord de la mer, deux mois en voyage, deux mois à Nice... vous voyez ce qui reste... Ahl je suis bien excédée, allez I ... Si nous nous asseyions !
Et passant comme un tourbillon entre madame de Beaulieu et Claire, la baronne alla s'enfouir au fond de la' bergère de la marquise.
— Là, maintenant, parlez-moi de vous. Qu'est-ce que vous faites ici ? A quoi occupez-vous votre temps? Et Octave? Et votre voisin, le maître de forges?... Vous voyez que je me souviens de ce que vous m'écrivez. Oh I Dieu 1 qu'est-ce qu'on deviendrait si on n'avait pas un peu de tête I
Se pelotonnant dans son large siège, la baronne ferma doucement les yeux, s' apprêtant à écoutai^
LE MAITRE DE FORGES m
de tout son cœur sa tante et sa cousine... Il y eut un instant de silence, et, presque sans transition^ comme un oiseau chanteur qui, après avoir lancé sa dernière roulade, s*endort au bord de son nid, la Parisienne, fatiguée par le voyage, laissa tom« ber doucement sa tête alourdie sur le dossier garni de vieilles guipures, et le soufïïe léger qui passait entre ses lèvres entr'ouvertes indiqua qu'elle cédait au sommeil.
La marquise et Qaire échangèrent un bienveillant sourire, et, prenant chacune leur ouvrage, attendirent le réveil de la charmante femme restée si enfant.
La baronne de Préfont, née Sophie d'Hennecourt, — ironie des dénominations I — Sophie, ce nom de sagesse, donné à cette folle 1 — était la fille unique d'une sœur du marquis de Beaulieu. Elle avait été élevée avec Glaire. Elle faisait partie, au couvent, du clan des nobles si rude aux petites bourgeoises. Et elle aussi avait connu Théritière de M. Moulinet. Cœur d'ange, mais cervelle d'oiseau, elle passait sa vie à réparer par sa bonté le mal qu'elle avait fait par sa légèreté. Elle n'avait pas peu contribué à la haine qu'Ath^naïs avait vouée à mademoiselle de Beaulieu. C'était elle qui avait , dès le premier jour, surnommé mademoiselle Moulinet la
LES BATAtLLBS Dï LA VtS
petite Cacao. Et comine une bataille entre ceâ écolières de treize ans avait failli s*engàger, c'était Claire, grande, forte et plus raisonnable, avec Uûô nuance de hauteur, qui avait mis le holà.
Athénaïs avait été plus irritée contre celle qui s'interposait que contre celle qui attaquait. Et puis mademoiselle de Beaulièu, par la fermeté précoce de son caractère, imposait à toutes ses compagnes. Elle était en quelque sorte Tincamation de cette aristocratie qui rendait la vie si dure à la petite Moulinet. Ce fut elle qui, par sa supériorité, attira la rancune de Tenfani dédaignée.
La vérité était que jamais Glaire n'avait rien fait à Athénaïs. Mais leurs deux natures étaient absolument opposées Tune à l'autre. Tout en cette patricienne ofTens ait et froissait cette bourgeoise : l'élégance de sa taille, la blancheur de ses mains, là riche simplicité de son costume, jusqu'à son papier À lettres timbré d'initiales coloriées, et les gants qu'elle portait pendant les récréations.
Glaire et ses amies se tutoyaient entre elles. Athénaïs affecta de les tutoyer toutes. Il y eut de terribles discussions dans ce petit monde en miniature. Sophie d'Hennecdurt, exaspérée, ne voulait pas supporter le tutoiement et disait : « vous » à la fille du chocolatier. Glaire, riant de ces distinctions qui
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lui paraissaient puériles, tutoya Âthénaïs. Ëlt celleci vit dans cette familiarité une injure. L'hostilité de la petite Moulinet n'échappa point à Claire. Elle affecta de n^en pas tenir compte. Et^ à son insu peut-être, son dédain pour Âthénaïs s'accentua,
Entre mademoiselle d'Hennecourt et Cacao, la guerre était incessante et aiguë. Un jour, Sophie revenant du parloir arriva dans la cour avec un sac de chocolat. Elle en offrit à toutes ses compagnes, et, s' approchant d'Âthénaïs avec un air obligeant, elle le lui tendit en disant : « En veux-tu ? Oh I tu peux te risquer I il ne vient pas de chez toi, c'est du Marquis I »
La petite Moulinet blêmit de rage, et, sautant sur le sac, l'envoya à la volée dans une fenêtre dont la vitre tomba en éclats sur le sable. Une bousculade s'ensuivit, au cours de laquelle Athénaïs, violemment poussée, se coupa la main sur un fragment de verre qui était resté fixé au soubassement du mur. La violence de sa colère, la peur de voir son sang couler, firent tomber la petite Moulinet sans connaissance. Par un revirement de sa nature primesautière, Sophie saisit Athénaïs dans ses^ras, aida à la conduire à l'infirmerie, en s'accusant et en pleurant, désolée d'être la cause de tout ce mal.
A partir de ce jour, la scène changea. Athénaïs
se mit ouvertein,6nt à la tête du parti des bouiv geoises, et la coiîr fut divisée en deux camps : les nobles d*un côté, les riches de Tautre. Ces enfants grandissaient, et leurs querelles avaient pris unç allure discrète et sournoise qui sentait déjà les leçons du monde, EUes n*en étaient plus à se griffer aVec les mains, mais elle se déchiraient bien plus cruellement par la parole. Claire, hautaine et dédaigneuse, restait à l'écart et ne prenait pas part à la guerre. Elle n'en était pas moins exécrée. Entre elleetAthénaïs, ily avait une lutte sourde engagée. Il était établi que mademoiselle Moulinet était Tantagoniste de mademoiselle de Beauliem, et, vrai« ment, les deux adversaires étaient d'égale force.
Le père Moulinet était en train d'amasser une fortune colossale. On prétendait qu'il avait trouvé un procédé pour faire de la vanille avec du charbon de terre, et qu'il remplaçait dans, son chocola'^ le cacao par des amandes grillées. Ce^te chimie ali< mentaire lui rapportait chaque année des sommes immenses. Et dans le monde parisien, l'industrie^ commençait à compter comme une valeur financière. Il venait d'être nommé juge au tribunal de commerce, et ses amis, quand on parlait de lui, hochaient gravement là tête en disant : C'est un homme très fort.
LE Maître i^e forges i29
Moulinet, jovial et familier, disait volontiers en parlant de lui : Papa a le sac I Au demeurant fort vulgaire, mais pas méchant. Capable de rendre ser-^ vice à condition qu'il eût intérêt à le faire. Très désireux d* élargir le cercle de ses relations et d'épurer sa société, regardant toujours* au-dessus de lui et jamais au-dessous. C'était ainsi qu'il avait réussi à toujours aller en montant.
Un beau jour il vint au Sacré-Cœur dans un admirable landau à deux chevaux, lit appeler sa ûlle au parloir, et Athénaîs ne reparut plus au couvent. Elle avait alors seize ans. Ses compagnes la rencontrèrent le dimanche au Bois dans la superbe voiture de son père. Et, de loin, elle leur adressait des sourires, les reconnaissant avec empressement, comme avide de saluer du haut d'un si bel équipage.
Quelques mois plus tard Sophie et Claire rentrèrent également dans leurs familles. Et la guerre cessa faute d'ennemies.
Cependant la haine s'était conservée vivace dans le cœur de mademoiselle Moulinet. Elle suivait des yeux ses rivales. A l'Opéra, de la loge de seconde que son père s'était procurée à- grand'peine, ello voyait avec colère mesdemoiselles d'Hennecourt et de Beiaulieu trôner au premier étage dans une loge
entre colonnes. C'était pendapt les entr^a^stes^ un perpétuel va-et-yiept de cavaliers élégants. Dayid le salon du fond on causait, on croquait des bonbons. Chez Moulinet personne : le vide et le silence.-
Athénaïs se disait : Bieîi certainement, dans Ip nombre des visiteurs, il y en aura un qui s^ décla- . rera et qui épousera Claire. — La beauté dç njademoiselle de Beaulieu était devenue adorable. EU© avait une exquise blancheur de blonde. Et quand elle paraissait en robe rose décolletée, sans v^ bijou, '^elle soulevfiit Tadmiration.
Ce fut Sophie qui se maria la première. Le baron de Préfont la demaïidît, et le mariage se fit à Saint- Augustin en gran4e pompe» Ce fut une messe splendide, à laquelle mademoiselle Moulinet ne fut pas invitée, Cependant, quelques anciennes du couvent prétendirent Tavoir aperçue très voilée, accompagnée d'uîie femme de chambre, et suivant, d'un des bas-côtés, la cérémonie. Cette reconnaissance offensive ne fut jamais prouvée. Jj'ombre d'un pilier protéga Athénaïs dévorant du regard ses ennemies. Claire était demoiselle d'honneur et quêtait avec le petit vicomte de Pontac. Lorsqu'elle approcha de la place où mademoiselle Moulinet avait établi son observatoire, ce)le-oi se perdit dans la foule et s* éloigna. Mademoiselle de 3e^u}ieU| in«
liK MAITRE DS FOUfiBS 131
différçnte, ne remarqua pas ce manège. Elle continua sa quôte, en souriant avec douceur, et ne sf douta pas que, ^i les regards pouvaient tuer, e)le fût tombée morte au milieu de Téglise.
Sophie mariée, le duc de Bligny parti pour Saint-Pétersbourg, Texistence de Glaire était deve* nue très retirée. Et enûn elle venait de passer six mois loin de Paris. Le souvenir d'Âthénaïs était sorti complètement de son esprit. Et eu regardant sommeiller doucement la baronne de Préfont, dans la grapdç bergère, elle ne songeait plus aux querel* les dont cette charmante écervelée avait autrefois donné le signal.
,La porte du palon ens'ouvrant éveilla la baronne. Elle vit entrer son mari et Octave, et, se dressant vivement sur ses pieds, avec toute sa lucidité en un instant retrouvée :
— Ah l ciel 1 vous m'avez laissée dormir I s' écriaitrelle. Et se mettant à rire : C'est donc ici comme dans les contes de fées, le château de la Belle au bois dormant. A peine arrivé, il faut fermer les yeux. Mais, où est le Prince charmant ? Serait-ce vous, baron? Non, c'est Octave I Ma tante, pardonnez-moi !.•. c'est l'air de votre pays qui est cause de tout I II m'a fatiguée. On n'est pas habitué à Paris à un« atmosph^e de cette qualité.
— Ce n*est rien, dit la marquise, tu as été battue de l'oiseau. C'est le premier effet; tu t'y feras.
Le baron s'était approché avec sa gravité tranquille :
— Chère amie, je viens d'exécuter vos ordres, j'ai fait rentrer vos bagages : tout le château est encombré.
— C'est bien,réponditla baronne avec l'air d'une reine satisfaite de son peuple.
— Veux-tu que je te montre ton appartement ? demanda Claire en voyant la baronne debout, indécise.
— Volontiers, dit la j eune femme .
Et prenant un sac de cuir rouge timbré de «es armes, qu'elle avait posé sur un fauteuil en entrant, elle adressa un coup d'oeil à son mari.
Celui-ci, empressé, s'approcha pour la débarrasser, mais elle, retirant le sac avec vivacité :
. — Non, pas vous, dit-elle, vous êtes trop distrait. Et cela veut des ménagements. Tenez, vous, Octave. Et, une seconde fois, du regard elle montra la marquise à son mari.
— Chère amie, très flatté de votre confiance, riposta Préfont avec un sourire. Allez, Octave, mon bon, faites la corvée. Moi je tiendrai compagnie à Votre mère*
iK MAiTRi n Foit&Bs m
Lat^aroime, bQur@u90 d'avoir été oomprisd, fit un petit signe approbateur au* baron et, prenant Claire par le bras» comme pour être plus 9Ûre qu'elle ne troublerait paa, en restant, le t6te-li4âte qu'elle avait ménagé à son mari avec la marquise, elle sortit en fredonnant un air.
Le baron, grave et recueilli, fit quelques pas en silence. La marquise, enfoncée dans sa bergère, regardait vaguement devant elle. Le salou était sombre. Le feu, que, par cette ftatcbe soirée d-oetûbre, elle avait commandé d'allumer, pétillait dans la large cheminée de granit rose, et faisait, par le mouvement de ses flammes, danser de grandes clartés au plafond. La marquise se disait que peut-être les nouvelles apportées de Paris par le baron étaient meilleures que celles données par Baçhelin le jour môme. Et elle se reprenait à espérer. Déjà, audessus du salon, à Tétage supérieur, le pas vif et rapide des jeunes gens parcourant les appar* Ismepta se faisait entendre. La vieille demeure s'emplissait d'un mouvement inaccoutumé. El des fredons laissés par la baronne derrière elle^ copame/une trace subtile, vibraient joyeusement dans l'air.
Enfin la marquise, s'arrachant h sa méditation, levâtes yeux, et, voyant le baron planté devant elle,
fr
attendant ses ordres, elle adressa au jeune homme un mélancolique sourire.
— Eh bien I mon neveu, dit-elle, vous avez des confidences à* me faire? Je me doute bien un peu de ce dont il s'agit, et vous m'en voyez fort peinée...
— C'est une triste affaire, en eifet, ma tante, répondit soucieusement le jeutie homme, et la con«= sidération dont jouit notre monde n'en sera pas aecrue. Hélas I Quand un des nôtres manque à son devoir, la faute commise par lui retombe sur tous ses pairs. Nous n'avons plus qu'une seule supériorité sur les autres classes de la société : c'est la fidélité à la chose jurée. On dit encore, en manière de proverbe: «Une parole de gentilhomme ». Bientôt, en voyant que nous ne tenons pas notre promesse comme le premier venu, on ne nous reconnaîtra même plus ce suprême respect de la foi engagée. Et nous aurons perdu notre dernier bon renom.
Une larme brilla dans les yeux de la marquise» et, levant ses mains fines et amaigries vers le baron :
— Dites-moi tout, ne me cachezrien : je sais déjà, grâce h l'activité de mon brave Bachelin, que le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines.
— Âb I vraiment, marquise, vous savez tout celai
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dît amèrement le baron, et savez-vous aussi qu'il y est en train de se marier?
— De se marier 1 s'écria avec stupeur madame de Beaulieu en se dressant dans sa bergère, le visage tout pâle sous ses cheveux blancs.
— Oui, ma chère tante. Pardonnez-moi la rudesse de ma franchise, mais, en pareille matière, je pense qu'il vaut mieux aller droit au but.
— De se marier 1 répéta lentement la marquise.
— Le duc a fait tous ses efforts pour que la nouvelle ne s'ébruitât pas. Mais le futur beau-père, qni est, paraît-il, un bourgeois tout ce qu'iLy a de plus vulgaire, est moins discret. Il exulte, le brave nomme I Sa fille, pensez donc, sa fille, duchesse I Lâ'histoire m'a été contée par Castéran, un intime de Bligny, qui sait comment la négociation s'est engagée. Et j'ai le regret d'être obligé de vous avouer, ma tante, qu'il n'est rien de plus lamentable. Imaginez-vous que le duc, à peine arrivé de Saint-Pétersbourg, s'est engagé dans une fort grosse partie qui se poursuivait au cercle depuis! çuelque temps. Très durement traité par la chance j D fut bientôt au bout de ses ressources qui étaient tort maigres. Il eut recours à la caisse du cercle, et trouva des fonds pour faire face à ses engagements. H continua è jouer dans de telles proportions que
136 LBS BATAILLES BB (^Â VIB
dans une seule semaine ses différenDes. se montè^ rent à deux cent cinquante mille francs. D parait qu*il avait complètement perdu la tête. Il était affolé par le guignod, et se jetait dans la mêlée, en aveu* gle. En deux soirées, il regagna tout, puis reperdit cent mille francs. Et enfin resta avec une ûtQotte définitive de deux cent mille francs.
La marquise regarda son neveu et, d*uïi ton ia^» terrogateur :
— Une culotte? répéta-t-elle.
— Bxcusez^moij ma tante, dit le baron avec flegme, c'est le terme consacré. Pour exprimôf ime grosse perte au jeu> on dit Une euloUe.
— Une culotte de deux cent mille francs^ fit lA marquise avec un triste sourire^ c^ôst derétoffe chère I
*— D'autant plus que Gaston ii'avait pas lô premier sou pour payer. Et dans les ôercles, ces sor^ tes de dettes s'acquittent dans les vingt-quatre heitres) sous peine d'être affiché et exclu. La situa tîon dti duc était donc fort critique. Mon DièU 1 11 aurait pu â'adreâser à la fkmille. Quoique totitô n(i\ tre fortune soit en biens fonds, la baronne et moi nous lui aurions bieil trouvé une partie de là somme. Il eût pu prendre des arrangetneMs pmt le reste. Qaston ne songea pointa s'adresser i
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LE ll^JfRÊ liri I^ÔkéKi 137
ntfûs, ou ffMÔt il iie le voulût point. Càstéi'aû le foi avait conseillé cependant. Le inàlhëxireU^ gërçoii â'ênferitta dans sa ch{tïni)re, ati èé^cl6, et se plongea dans de pôniblè'éi rëflexioti^. D se téHddil compté qtf B dvàit gravement èntàmé i^a pidsitioÀ mondaine il qû'îl avait côfnpfftifeis 6'on avenir. C'est alors qu'intervint la Providence, sous la fonùë du tdtnif beîati-përè,;è(ué Gaston, m'a-t-on dît, n'itS/àit Jàniàis rencoiltré qti'tine' seiilé fois. Celui-d érltrèÉ résolument en înàtiërè et tint & Èll^n^j^ à peu ]^èà 6e/ langage ; « Mdïisîéuf' lé duc, vtiûê dexèï dêû± cent mfflé frâùdô* : a faut titié ♦duS vous léà i^roôtitteal dân^ \i jdûrnéé, et ioUi né Vdtis M ptôcni^étëz pSiÉl ^ Et tôiUmë lé diic se lèvdit ^vètriéùt ^o\ii* étmpéf court à ùii iJfltfeîl éntrétiëil avéc fcet inconnu, le vîéïî hèfthmé l'arrêta àét èâ laissant tôiiibéi' des mots : « Ces deux cent mille francs, Je/ vous les ippôtië, J'âiiiiië imïnensé for^tùné, et je n'ai pas Voulu ipïïl fût dit ^ti'uri hominé tel qtiè iiioî, (pii donne dix millions de dot à sa fille unique, â laissé pour dix cdisérèiblès mille louis compromettre lé tionï d'une .des plus iioblès fantillëà de sdïi pdyàf » — C'est jénornië, tûd tàntë> n'estrîl pas vrai? Vous cômpréH néz bien que je rie vdtiè garâiitîà paâ là Hgdiitéusë exactitude dès tëtitlès. Ca^tét'an a là iaiîgiiè trê§ afilée, et 11 à biëù p\i bi^odôr Un pëù. ktii 6'eâi^
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ainsi qu'il m'a conté l'aventure. Le malheureux Bligny fut ébloui. Il lui sembla qu'il était en face d'un homme tout en or. Et dame, la caisse de son bienfaiteur inattendu étant ouverte, il y mit le petit doigt. La main suivit, et, comme dans un engrenage, tout y a passée titre avec. Voilà comment le duc se marie.
Il eut un instant de silence* L'obscurité était tout à fait venue. G^était à peine si, dans l'ombre, le baron apercevait la tête fièrement levée de la marquise. Le tic-tac de la vieille pendule Louis XIV faisait seul entendre sa cadence régulière. Soudain le jeune homme vit un nuage blanc passer devant le visage de sa tante, et, à un sanglot mal dissimulé, il comprit qu'elle pleurait. Il lit vivement quelques pas vers elle et, s'agenouillant aux pieds de madame de Beaulieu, sur un tabouret de tapisserie, il lui prit tendrement la main, ne trouvant pas un mot pour consoler cette douleur, qui avait été plus forte que l'orgueil.
— Ce n'est rien, dit doucement la marquise, je n'ai pas été maîtresse de mor chagrin, je l'avoue, et je suis si durement frappée, que je n'ai pu arrô ter mes larmes. J^ai tant aimé Gaston ! Il a été un second fils pour moi. Il est de mon sang. Et tout ee qu^il a fait de mal me touche doublement. Je ne
comprends rien à une pareille ingratitude de sa part, car c'était un enfant généreux et un. cœur loyal. Comment a-t-ilpu changer si promptement? Le monde a-t-il eu le pouvoir de défaire en (Juelques mois l'ouvrage de tant d'années? Je Fai si soigneusement, si tendrement élevé I Et voilà comme il m'en récompense I Ah I l'ingrat I l'ingrat !
Profondément ému; le baron, machinalement, avait saisi sur la table le crochet d'ivoire avec lequel la marquise tricotait des camisoles pour les petits pauvres. Et, d'une main irritée, il perçait avec obstination une grosse pelote de laine grise.
Cependant la marquise avait repris possession d'elle-même. Elle essuyait ses dernières larmes :
— L'important, dit-elle avec fermeté, c'est qua nous prenions de grands ménagements vis-à-vis de Claire. Vous la connaissez. Elle est flère^ emportée.:. Son père était ainsi, cœur d'or, mais tête de fer. Elle va être frappée en pleine sécurité* Elle me parlait encore de Gaston, ce matin. L'idée qu'il peut songer à une autre femme ne lui est pas venue un instant. Elle a mis le silence, les retards du duc, sur le compte des nécessités de la situation- Son esprit n'a jamais été effleuré par le doute. Loyale et franche, elle n'attend des autres que loyauté et franchise. Dans une &me comme la
i4ô . iBâ BAtÂfLlÈS Dà LA fis
tienne, une pareille désillusion peut jeter un troUble bien gravé.
— Mais, ma chère tante, rie croyez-voùs pas qu'une démarche faite auprès de Bligny he pourrait modifier singulièrement la situation? Gfaston a été entraîné... En ïtii faisant mesurèt* rététiduë de la faute qu'il va comÉbëttré, il serait peùt-étf^ possible de le ramener \ Et si Srous y conséritiésî, je serais, moi, tout entier à votre dispoëitioh pdùi' cette tentative.
— ^dû, fit là marquise, avec tinë grande Mtiteur. Nous rie sointlieâ point dé dèui qui s'hdiiiilierit et qui implorent. Notre position, pôtir tHiite qu'elle soit, est nette et fligûè. Il rie Èdë plâii-'âît I^oint de la changer. J'ôttèridràî, potif ètlJtjf-eridfô à ma fille là triste vérité, t[ué les ëngagëifiiénts dé mon nevèù, vis-à-vis de sat nouvelle fiâûcéë, âqîeM ^révocables. Car, cyotitâ mdddmè dé Bèauliêii ëri souriant amèrement, avec Un hoinmè dùâsi fcàpriciëùx qiië le duc de BlignJ, ôri ne fKeùt MJIdiidrô dé rien, et peut-être chàrigerâ-t-il èncoi^«u
— Comme il vous plaira, t^eprit le bàrôù ; Je lie âaut*ai^ vous blâmer d'âgii» cëilltiië vôuë le faites. A dire Vf'aî, je m'attendais & VdUë eritendi^e parler &irisi.^. Mdis j'di con^dêré comme tiri devoir de fôii^ fkifè diië ofT^ë dé ôônclQàtioxi... Adviëriii^
Li KaITM DiB fOMU iftl
dbnb Que pom^fhi maiûtftiïÂiit I le bedù rôle est de votre côté, et fii vous avec Foôcasion dé verser quelques larmes en cachette, au tnoins vous n' autres pas Toccasiôn de f^ire la grimace^ Je n'en di» raiât pas autant de Bligny.
Un bruit de pas rapides résonna dans le grand escalier de pierre, accompagné â*un joyeux ûiut^ mure de vois?. Insoucieux et rieurs, Octave et CSlaire redescendaient avec la baronne, mis en bonne humeur par la remuante et fol&tre jeune femme.
La porte du saloi\ s'ouvrit, et, comme une avalanche, madame de Préfont, précédant ses cousins^ entra dans la solennelle et sombre pièce.
— Eh I mon Dieu I vous êtes sans lumière I Mais c%st lugubre I s'écria la baronne. Vous avez l'air de causer au fond d'un tombeau. Il fait noir à ne pas s'entendre parler!... Ma tante, vous nous avez gâtés... Nous avons, le baron et moi, le plus bel appartement du ch&teau... Vous savez que nous allons nous trouver si bien que nous ne voudrons plus partir...
— Tant mieux, ma chère enfant 1 Mais je pense que vous devez avoir gagné de l'appétit en chemin de fer... Nous allons dîner.
Au môme moment; et comme si la parole de
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Ut LES BATAILLES DB LA YIE
madame de Beaulieu eût été attendue, la porte de la salle à manger fut ouverte à deux battants, un Qot de lumières ût étinceler les dressoirs chargés de vieilles porcelaines et de massives pièces d'argenterie, pendant que, d'une voix grave et recueil* lie, le maître d'hôtel laissait tomber ces paroles z Madame la marquise est servie.
lie lendemain du Jour où M. et madame de Bréfont étaient arrivés à Beaulieu, et fort h point pour jçter un peu d'intérêt dans Texistence de la petite baronne qui commençait déjà h trouver le séjour à la-campagne vertueusement ennuyeux, M. Derblay, accompagné de sa sœur, se présenta au château.
Assis sous une grande tente de coutil rayé gris et rouge, les. habitants de Beaulieu jouissaient du charme d'une de ces belles journées d'octobre, derniers sourires de Tannée prête à devenir triste et glacée. Dans les massifs du parc, les oiseaux, trompés par la chaleur du soleil, s'étaient remis à chanter conmxe en été. Et <^"^le sable brillant de la terrasse.
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deux merles . au bec jaune se disputaient en siniant des miettes de pain que le marquis avait jetées par la fenêtre de la salle à manger. La marquise, enveloppée dans ses châles, engourdie par l'air doux, écoutait, d'une oreille distraite, Claire et la baronne qui causaient, accoudées à la balustrade de granit rose. Le baron, gravement étendu dans un fauteuil à bascule, poussait vers le .ciel bleu, avec une lenteur calculée, les bouffées de son cigare. Le marquis crayonnait sournoisement, sur une page de son carnet, la silhouette des deux jeunes femmes se détachant élégante et gracieuse sur le fond clair de rborizoji. Dn e^Jm^ profond entourait ce petit coiA, çt peu}i p^u we lassitude délicieuse, invincible, s'emparât dç tout Têtre, al^nguissaît le corps et çpdprmait la pensée*
^e pas du domestique faig^t prier le sable de Tallée réveilla tout le mondQ de cette aonanolence physique et morale. La marquise ouvrit les yeux : Glaire et la Jiaronpe se retouri^èrent, cessant de regarder vaguemei^t )a vallée ; le marquis cacha 9.veQ précipitatioi^ soq carnet dans sa poche. Seul lebpron, avarp de mouvements inutiles, se borna à incliner légèrement la tète.
— M. et mademoiselle Derblay demandent s| iQ^4ainç \% piarqui^Q reçoit, dit le valet de pied...
\^^ LB MAITRE DE K0R6ES ik»
I A ces mots, Claire fronça imperceptiblemeni son Qer sourcil. Le nom de Thomme, par lequel instinctivement elle se sentait poursuivie, pro- \ ûoncé là, chez elle, lui déplut. Elle eut comme un '■ pressentiment que cet étranger aurait une in- I fluence sur sa vie, et, d'avance, elle so sentit pleine > de révolte.
î Une amertume soudaine trouMa son cœur. L'idée confuse de son abandon était déjà cependant au fond d'elle-même. Et elle se demanda comment - M. Derblay, après ses démonstrations passionnées, I si timides qu'elles fussent, osait se présenter au château.
Bachelio, il est vrai, avait annoncé sa visite. Il ' s'agissait d'une sorte de conciliation sur le terrain • des aflaires. Mais la question d'aflTaires pouvait . n'être qu'un prétexte. Cet homme était-il si hardi, j. la voyant momentanément délaissée par le duc, de f- concevoir la pensée de s'approcher d'elle? Toutes ces réflexions, encore fort obscures, passèrent en I une seconde dans son esprit, et furent le point de départ de son aversion pour Philippe.
— Recevez-le, ma tante, recevez-le, s'était écriée la baronne. Je suis si curieuse de le voir, ce maître de forges ! Il va nous amuser,'' et nous ferons bavarder sa sœur sur ce qui se passe dans le village.
EUe a p8ut-éir6 le costume du pays. OhJ que ee teraiigejatill
— Mais, ma ohère enfant, Je ne demande pas mieux que de recevoir, répondit la marquise ea sauriani...
Et se tournant vers le domestique qui attendait, immobile :
— Prie& M. et mademoiselle Derblay de Mea vouloir venir jusqu'ici.
U y eut un instant de silence, puis la large portefenêtre du salon s'ouvrit, et Philippe, accompagné •de Suzanne, apparut sur le perron. Un rayon do soleil dorait sa brune et mâle figure. Il se montrait dans toute sa vigueur, tranquille et sévère. Serré d^ns une longue redingote noire, il semblait plug grand qu'il n'était en réaUté. Sa sœur, vêtue d'une très simple robe de drap bleu foncé, se pressait timidement contre lui, le visage animé par l'émotion, inquiète et pourtant résolue, attachant sur son frère le regajpd de ses grands yeux^ comme pouF lui donner du courage.
La marquise s'était levéd pour aller au-devant des visiteurs.
Philippe, très respectueusement, se courba é^ rant elle, en balbutiant quelques paroles entreeou* ^8, dont la con&usion amena un sourire aar Las Ur-
[ LE MAITRE DE FORGks Ul
' ?res de la grande damé. Puis, comme pour coapei court à la gêne du jeune homme, avec un© grâe« ^ charmante prenant la main de Suzanne :
— Dites à votre frère, mon enfant, dit madame de Beaulieu, qu'il est le bienvenu chez moi,
Philippe releva son front penché et, avee un accent de profonde gratitude :
— Je ne sais comment vous remercier, madame la marquise, dit-il, de Taccueil si bienveillant que vous faites à ma sœur. C'est une enfant qui a grandi auprès de moi, sans les soins d^une mère. Elle a besoin de leçons et de conseils. Elle ne saurait les trouver meilleurs qu'auprès de vous, si vous vou* fez bien lui faire la faveur de vous intéresser à elle.
Madame de Beaulieu regarda plus attentivement Suzanne, et fut touchée de la grâce naïve et tendre te la jeune ôlle.
— Venez, que je vous embrasse, ma chère fcelle.
Et effleurant de ses lèvres les cheveux blonds de Suzanne :
— Voilà la paix signée sur le front de cette eôfant, ajouta la marquise en se tournant vers Philippe. Tous vos péchés vous sont remis, mon voisin. Maintenant, venez, que je vous fasse faire connaissance avec ma famille...
Et désignant de la maîn Octave qui s'avançait 7eps eux : "
— Le marquis de Beaulieu, mon fils, dit-elle.
— La présentation est bien inutile, ma mère, dit avec rondeur le marquis, en tendant la main à Phi- * lippe. M. Derblay et moi nous nous sompies déjà : trouvés en présence. Diable! cher voisin, vous i avez de bonnes jambes, et vos lièvres que je man- I que si bien ne courent pas si vite que vous, quand '\ vous ne voulez pas qu'on vous rattrape.
— Excusez-moi, monsieur le marquis, répondit j Philippe en souriant, si je ne vous ai pas dit qui i j*étais,.. Vous ne paraissiez pas animé de senti- \ ments fort sympathiques à mon égard, et j'ai craint >| de n'être pas très bien accueilli par vous si je tra- . hissais mon incognito. 1
— Eh 1 parbleu, je ne vous connaissais que par j les difficultés que nous avions eues ensemble. !| Maintenant c'est autre chose, et j'espère que nous serons bons amis... Mais faites-moi donc le plaisir^ je vous prie, de me présenter à mademoiselle DeiV blay. •
Le charme de Suzanne agissait. Empressé, ai-> kentif. Octave s'était approché de la jeune fille. Ma* dame de Beaulieu, se tournant alors du côté de Philippe et le désignant à la baronne et à Glaire :
LE MAFTRS H^ FORGBS
j — M.Derblay, le maître de forges de Pont-Aves- [ nés... Puis, montrant les deux jeunes femmes : I? ' baronne de Préfont, ma nièce, et mademoiselle de ' Beaulieu, ma iUle.
Une rougeur brûlante monta au visage de Phi- \ lippe, et, sans oser fixer ses yeux sur celle qu'il I' adorait, il s'inclina si profondément qu'on eût dit
qu'il allait s'agenouiller.
j — Mais, ma chère, c'est un monsieur I chuchota r la baronne àToreille de Claire. Moi qui me le figurais les bras nus avec un tablier de cuir sur les genoux et de la limaille dans les cheveux I... Dieu me . pardonne, il est décoré I Et le baron ne l'est pas 1 II est vrai que sous le régime que nous subissons ! Enfin c'est bien extraordinaire I II ne manie donc pas le marteau? Regarde-le donc. . C'est incroyable... il est très bien... Il a des yeux superbes I
Claire, qui jusque-là avait détourné ses regards, fixa presque durement Philippe. Elle était en proie à une sourde colère. Elle eût voulu trouver des paroles blessantes et des regards ofi^ensants pour les adressera cet audacieux. Dans sa vigoureuse carrure, elle le trouvait vulgaire. Tout en lui la choquait, jusqu'à sa mise sombre et sévère qui lui donnait un air digne et sérieux. En môme temps, commd dans une rapide vision, la figure du duo
paeaa devant ses yeux. SUe distingua nettf^eaeÀtla tournure élégante et un peu grêle de Graston, av0O son visage allongé, ses cheveux ch&tains, ses yeux bleus et sa bouche spirituelle, de chaque côté de laquelle tombaient de longues moustaches blondes. Entre Philippe présent et le fantôme du duc, le contraste était complet. L'un incarnait bien dans sa robuste personne la solidité saine de la bourgeoisie ; l'autre était le type achevé delà grâce délicate et légèrement affaiblie de la noblesse.
Sous le regard de la jeune fiUe, Philippe était resté interdit. Ses pieds semblaient avoip pris racine dans le sol. Profondément troublé, il tenta d'échapper-à Texamen hostile de ces yeux. Il voulut faire deux pas vers le marquis, qui causait avec Suzanne, aQn de se rattacher è quelqu'un qui lui fût bienveillant : il ne le put pas. Il jeta machinale* ment un regard sur sa personne^ et brusquement il se vit lourd, commun et inélégant. Avec xxxm sourde amertume, il se compara aux deux jeunes gens qui marchaient devant lui, dans la grâce libl?9 et simple de leurs vêtements du boa faiseur, et sa redingote de drap noir d'une coupe provinciale ]ui parut hideuse. Il pensa qu'il devait être grotesque^ avec son chapeau de haute forme à la rnain^ et il souffrit horriblement.
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B éttt, dans ce moment-là , donné t£x ans de é^ ,nè pour être vêtu, el avoir Fair dégagé, comme le bài^n el Octave. Il se dit que jamais Glaire fac^ Jourrail oublier Taspect sous lequel il s'était présenté pour la première fois à elle, et que, pour toujours, il resterait dans l'esprit de la jeune fille un souvenir qui lui serait défavorable. Il ttiesura là ûetlèment la distance qui existait entre miademoiselle de Beauliéu, même ruinée, et le maître de forges de Pont^Avesnes. Et, avec un profond désespoir, il se reprocha d'avoir été assez fou pour léVer les yeux plus haut que son ambition ne pouvait jamais espérer*atteindre.
La voix d'Octave Farracha à son élourdissement.
— Mon cher monsieur Derblay, nous avons ici quelqu'un qui, sur la question industrielle, pourra vous tenir tôle, dit le marquis ; c'est mon cousin, M. le baron de Préfont, un savant...
— Dites un homme d'études, mon cher Octave, interrompit avec douceur le baron... Le champ de la science est trop vaste pour que j'aie une autre prétention que celle d'en avoir exploré une toute petite partie...
Philippe, revenant à lui, chercha des yeux made« moiselle deBeauIieu. Gracieuse et lente, elle s'était