‹ Le maître de forges (volume 3)Chapitre 6 sur 6 · I. «t si humiliante, lui montait aux lèvres. {1 fallait · texte numérisé non relu

I. «t si humiliante, lui montait aux lèvres. {1 fallait

qu'elle parlât, qu'elle s'accusât. Hors d'elle-même, et prise d^un désir furieux de se frapper pour punir sa chair, ne pouvant châtier son âme :

— Oh l j'ai menti, balbutia-t-elle, tout à l'heure, quand je t'ai dit que je ne savais pas pourquoi il t'a refusé sa sœur. C'est h cause de moi^ créature indigne, qui cause le malheur de tout ce qui m'approche 1

Et, tout d'un élan, elle ût à son frère sa truie confession, n'atténuant rien, appuyant sur ses torts, et montrant dains toute son horreur l'Acte qu'elle avait commis.

— Et lui, reprit-elle, si fier, si désintéressé, si bon, môme dans sa colère, car il m'a épargnée I D'un mot il pouvait m'écraser. D ne l'a pas pas faiti Et moi, je l'ai entendu me supplier. Je l'ai vu pleurer, et je suis restée insensible. Je n'ai pas compris tout ce qu'il y avait dans ce cœur d'amour sincère et profond I

Puis, transfigurée par la douleur, rayonnante de passion :

— Mais si tu n'avais pas parlé, malheureux, ma vie était à jamais perdue I Qu'est-ce que je devenais? Et c'est par hasard que tu m'as tout dit I Oh I béni sois-tu I

Elle prit son frère dans ses bras et l'embrassa

avec une reconnaissance éperdue. Et les paroles, comme un flot trop longtemps contenu, débordaienl de ses lèvres.

— Qaire, je t*en prie, calme-toi I dit Octave effrayé.

— Ne crains rien, va, tout est sauvé maintenant, reprit-elle, pleine d'exaltation. Je répiu'erai le mal que j'ai fait, j'assurerai ton bonheur... Philippe l Oh I je me mettrai à ses genoux. Tout me sera facile et doux pour réussir... J*ai encore été au-

. jourdTiui bien peu adroite avec lui. Mais je n'étais pas maîtresse de moi, vois-tu I je Taime tanti

Un nuage passa sur son front. Le souvenir inquiétant de la duchesse lui revenait. Elle fronça les sourcils, et sourdement : .

— Oh I je ne veux pas qu'on me le prenne maintenant 1 II faut qu'il revienne à moi, ou je mourrai 1

— Claire I s'écria le marquis...

Mais, avec une mobilité extrême, elle était, de la tristesse, passée à la joie. Et le visage rasséréné :

— N'aie donc pas peur, reprit-elle, en riant gaîment. Nous recevons demain, c'est ma fête... Tous nos amis seront là... Je veux être belle, et lui plaire... Je triompherai, j'en suis sûrel Et je le verrai de nouveau près de moi, confiant et tendre...

M LES BÀtÂILLES DA lA VIS

Ses nerfli 4^i, seuls, la soutenaient, soUdaiîi S9 âétendireni. Elle chancela et vint tomber dailâ Véà

bras d'Octave qui la porta sur ie ban0 de ga2oil.

Des sanglots déchirants soulevèrent Sa poitrine. Et pendant longtemps elle resta accablée, écoutant, sans dire une parole, les affectuetised consolations de son frère.

Quand elle eut t*eprrs po3séssIoii d^ëlle-lhèmôj elle resta grave, assise près du marqUià, regardant la vallée qui s'étendait devant elle, verdoyante et recueillie, traversée par TAvesnes qui courait dailà les prés comme un ruban argenté. Le parc êteftdait jusqu'au pied des collines leâ Sombres inassifs de Ses grands arbres que le château dominait de ses toits aigus. Les grandes cheminées de Tu* sine traînaient dans le ciel leurs fumées lourdes,

. et le clocher de la petite église se dressait, sûrr monté de son coq qui brillait, frappé par les

. rayons obliques du soleil à son déclin.

C'était dans ce coin tranquille que Claire rôvail de vivre. Elle se rappela qu'autrefois elle l'avait, dé cette môme place, regardé avec dédain et colère. Maintenant, pour elle, il représentait le paradis; C'était là qu'était Philippe.

xva

La Sainte-Glaire éi ait justement tombée cette année-là un dimanche. La Sainte-Suzanne, par un rapprochement heureux, était la veille. Philippe qui, depuis le naufrage de son bonheur, subordonnait toutes ses actions aux nécessités de sa position, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de célébrer ce double anniversaire. D n* avait point reçu depuis qu'il était marié. La maladie de Claire avait pris tout Fhiver, et sa convalescence s'était prolongée assez avant dans le j rintemps pour que le maître de forges pût* aux yeux mêmes des plus soupçonneux, être excusé d'avoir laissé sa maison ferinée.

L'agitation morale de Glaire s'étant, à différentei

420 ' LBS BATAILLES DE LA YIB

reprises, trahie assez visiblement, le maître de forges avait résolu de faire, montre publiquement de sa tendresse pour sa femme, en donnant une fête ^ en son honneur. Depuis dix jours les invitations étaient lancées quand la (entative de rappprochement, faite par la jeune femme sur son mari, avait porté à Fétat aigu la situation douloureuse qui existait entre eux à Tétat chronique.

Philippe, découragé, songea un instant à décomr mander ses invités. Mais on était à la veille du jour choisi. D compta sur l'énergie de Claire. Il savait que, par fierté, elle était capable de montrer un front riant à tout son entourage. Et le cœur ulcéré, mécontent des autres et de lui-nxôme, le maître de forges se prépara de son côté à faire galment le» honneurs de Pont-Avesnes.

Enfermée, depuis le matin, avec la baronne, dans • son appartement, Claire se prépara à la lutte. Elle voulait plaire. Elle resta étendue dans un demi' jour, se reposant pour avoir le teint vermeil. Elle se soigna, comme une courtisane qui veut faire la conquête d'un Nabab, ne négligeant aucun des artifices de la toilette, et rehaussant, par le charme de sa 'mise, son incomparable beauté.

Elle fit choix d'une robe blanche, garnie de Valenciennes et ornée de bouquets de roses naturel-

LB MAITRE DB FORGBd 421

les. Le corsage demi montant dans le dos, laissait voir Tadorable naissance des épaules, et par-devant décolleté, montrait la superbe poitrinô, dont la blancheur était encore relevée par le ton éclatait d*une guirlande de roses, partant du haut du bras, •et descendant jusqu'au bas de la jupe, entourant la jeune femme tout entière de ses replis embaumés. Ses admirables cheveux blonds étaient massés âur le- haut de sa tète, découvrant hardiment sa nuque de neige et portaient pour tout ornement un pi(}uet de roses du Roi. Elle était si belle ainsi, que Brigitte et Suzanne, qui Tavaient habillée ellesmêmes, saisies d'admiration, se mirent à battre des mains. Claire jeta dans la glace un coup d'oeil reconnaissant, et, frémissante, l'heure étant venue de paraître, elle descendit.

Dans le grand salon Louis XIV, Philippe, en habit noir et en cravate blanche, et le baron, les manches de sa jaquette retroussées et les mains toutes jaunes, causaient sous le feu des lustres allumés. La baronne, qui entrait avec Claire, poussa un cri de désespoir.

— Ah 1 mon ami, d'où sortez-vous, dans cet état et à ime pareille heure ? Et quelles mains avez* vous ?

•^ Excusez-moi, chère amie, dit le baron, rou*^

gissant comme tin écolier pris en faute, je me suis un peu attardé au laboratoire... Et c'^est un bain d*iode, que j*ai renversé par mégarde, qui m'a légèrement teinté les doigts...

— Légèrement! s*écria la jeune femme, mais y est une horreur, vous ne serez pas présentable.... Vous avez Tair d'un photographe l,..

Le baron se mît à rire:

— Cela va s'en aller très bien, je vous assure. Et il se dirigeait du côté de sa femme.

— Ne m'approchez pas 1 dit celle-ci en reculant avec effroi ; j'ai une robe neuve I Vite, allez vous habiller. Vous avez juste le temps I

Le baron, heureux d'en être quitte à si bon compte, disparut comme un sylphe.

Philippe regardait Claire. Dans toute la splendeur de sa beauté, elle s'avançait vers lui. Elle était . rayonnante, et nulle trace de ses soucis ne se voyait sur son visage. En lui-môme, le maître de forges admira la fermeté d'âme de la jeune femme. H '^ensa qu'elle était vraiment vaillante, et il lui sut gré de faire si brillamment son devoir. Lui adressant un sourire qui la fît pâlir de joie, il s'approcha d'elle, tenant dans sa main un écrin de cuir noir sur lequel étaient gravées les initiales C. D.

— Vous ôtes assez pauvre en by oux, lui dit-il en

LB Maître de forges 423

s'inclinant. Â l'époque de notre mariage, je n*ai pas BU me procurer tout ce^ que je Sésirais pour vous. Laissez-moi donc réparer cette négligence.

Et il tendait Técrin. Glaire, interdite, hésitait à le prendre. La baronne s'en saisit vivement, rouvrit, et, en tirant une merveilleuse rivière en dia-> mants, elle la Qt, avec des cris de joie, étinceler è la lumière :

— Oh ! ma chère, vois donc, c'est un cadeau princier I

Le front de Glaire se rembrunit. G*était un cadeau princier en effet. La jeune femme pensa aux quarante mille francs en or, produit prétendu de sa dot, qui dormaient dans un tiroir de son beau meuble d*ébène. Elle les ajouta à la somme énorme qu'avait dû coûter le collier, et elle se sentit humiliée au plus profond d'elle-même. Quelle leçon de générosité Philippe lui donnait encore I L'argent, qui avait été son suprême argument, à elle, il le dépensait, lui, avec une indifférence' royale, semblant n'en faire aucun cas, quoiqu^i] l'eût gagné par un travail acharné.

— Allons, Philippe, attachez-le lui vous même au cou, ce signe d'esclavage. G'est bien le moins que vous puissiez faire, dit malicieusement la baronne.

m L^S BATiiLLBS DB LA VIB

Puis^i^e tournant vers son mari qui entrait^ vêtu avàc une correction parfaite ;

— Vous qui cherchez toujours des petits caU- IpuX) mQii cher, t&chez donc d*en trouver quelque- , fois dans ce genre-là 1

Jj^ maître de forgea attachait d*une main trem* blante le rubaQ d'argent, orné de pierres étince*. lantes, sur les épaules de sa femme. Il effleura des doigts cett^ peau satinée, et il la vit frissonner h son contact.

— ÂIlûQS ! allons 1 reprit la baronne, un jour oomme eelui-là, c*est de règle, on s'embrasse.M

El elle poussa Claire dans les bras de Philippe devenu pâle comme un mort. Le maître de forgea approcha ses lèvres du front de sa femme, et, 1$^ gorge serrée par rémotion, les yeux troublés^ se demandant avec angoisse s'il allait s'évanouir, il prit le plus froid et le plus désiré des baisers

Puis, brusquement, il passa dans le salon voisin, avide de s'arracher à la captivante douceur de co rapprochement.

Claire n'avait pas jusqu'ici pu juger complètement l'importance de la position de son mari. Partout où il allait, elle le voyait accueilli. avec défé« rence et empressement. Ce fut en recevant ches elle tout ce que le département comptait de gens

LB MAIf R8 BB FÛHGBS 4«(

considérables qu'elle comprit de quelles influences le maître de forges disposait.

Le dîner réunit M. Monicaud, lé préfet républicain à transformations, sachant miliger ses opi* nions quand il allait dans le monde ; le procureur général, homme grave et compassé ; le trésorierpayeur, ancien viveur, très aimable, et le général coDomandant la division. Toutes les autorités civi" les et militaires. I^e métropolitain de Besançon,

. Mgr Fargis, à qui Philippe avait fait don d*une grille admirable pour le chœur de la cathédrale, avait consenti à se déplacer^ ce qu'il ne faisait pour per** sonne. Et, assis à la droite de Claire, ce vieillard sou| riant avait, avec une grâce charmante, affronté la présence de M. le préfet du Doubs qui avait implacablement exécuté les décrets.

Athénals, décomposée par Tenvie, assista au triomphede sarivale. Claire, soutenue, pour la première fois, par le regard de son mari, retrouva sa conQance. Elle causa avec esprit, trouvant le mot juste pour flatter Tamour-propre de chacun de ses Convives. Elle se sentait admirée par Philippe,

-4t, dévorée par le désir de lui plaire, elle déploya' toutes les ressources d'une intelligence supéfîeure,^^ - {j^ duc fut frappé de son rayonnant éclat. La

jeune femme, tendue dans un effort de volonté su- ^ prème, fut véritablement éblouissante. Bligny, fasciné, se laissa aller à la contempler avec une admiration qu*il ne sut pas assez dissimuler. Les yeux | fixés sur elle, il oublia tout ce qui Tentourait. Sa ^ passion surexcitée lui fit perdre toute mesure. Il ne vit pas Philippe qui Tobservait avec une attention menaçante. Et d'ailleurs, que lui importait un mari? j On savait, depuis longtemps, qu*il était homme à \ lui prendre la vie après lui avoir pris l'honneur.

Moulinet, quoiqu'il fût très occupé à entortiller le préfet, qui se laissait aller, avec un abandon plein de révélations sur son passé riche en privations, aux jouissances delà bonne chère^ fut frappé de l'attitude de Bligny. Il n'avait pas été sans remarquer que le duc, depuis son retour, s'occupait beaucoup trop de Glaire. Il n'attachait aucune importance, en général, à ces marivaudages du jeune homme. Mais, dans ce cas spécial, il se sentit pris d'une vive inquiétude. Le maître de forges était une puissance, et, à la veille des élections, il fallait le ménager. Il se promit de parler à son gendre.

La duchesse, placée auprès de Philippe, s'efib^ Cait par son babil d'attirer son attention. Elle le trouva distrait, froid, préoccupé. La marquise de

LB IfAITRB DE FORGES 427

Beaulieu Y assise à la droite du maître ae ft>rges, était très tourmentée par la chaleur des lustres, et de son éventail elle s'efforçait de se protéger le front.' Philippe, obligé de se dépenser à droite et à gauche et d'ôtre^à tout le monde, souffrit horriblement de voir le duc regarder Claire. Il lui sembla que lea yeux de Bligny, errant sur les épaules nues de la Jeune femme, les souillaient de chimériques caresses. Une colère terrible s'empara de lui. Il connut tous les tourments de la jalousie. Et il rêva la jouissance profonde de tuer cet homme qui, lui ayant déjà fait tant de mal, le torturait encore si cruellement.

Les paroles futiles d'Athénaïs, ardente à l'accaparer aux yeux de tous, le fatiguaient. Elt il souhaita ardemment d'être délivré de ces deux êtres odieux. Le souvenir des prières de sa femme, lui demandant d'éloigner le duc et la duchesse, lui revint. Il comprit la lassitude de Claire, en butte à la haine de la femme et à l'amour du mari. Il résolut de la délivrer de l'une et de l'autre. Mais éloigner le diic, ne lui sufQsait déjà plus. Il le baissai! trop.

La On du dîner fut un soulagement pour lui. Sut

la terrasse il faisait une fraîcheur délicieuse. Une

charmante surprise y attendait Claire. Tous les

«M LU BATAILLBfi Dll LA tIB

massifs du parc étaient illuminés, et des guirlandes de fleurs couraient sur toute la façade du château.

Moulinet avait ravagé ses serres pour la circonstance^ et une corbeille, large de trois mètres, en joncs tressés et dorés, était remplie des plus admirables variétés d'orchidées.

' — Mon jardinier s'est arraché les cheveux en la voyant partir de la Varenne, disait d'un air détaché, entre haut et [bas, à ceux qui le complimentaient, l'ancien juge au tribunal de commerce.

Cependant il ne perdait pas de.vue son gendre qui avait réussi, en manœuvrant avec art, à séparer Qaire du groupe des jeunes femmes, et à la bloquer dans un coin propice.

Là^ ces deux êtres qui s'étaient aimés, échangèrent en souriant les plus dangereuses paroles. Le duc, passionné, avide de se concilier les bonnes grâces de la jeune femme, faisant l'éloge de sa beauté et protestant de son amour, Claire, farouche, violente, voulant se dégager d'un tôte-à-tôte qui la faisait trembler, et élevant peu h peu la vojx. au risque d'attirer l'attention de Philippe.

Alors Bligny changea de tactique : il se fit doux et mielleux; il ne parla plus que d'amitié. D demanda à Claire de lui abandonner seulement sa ' ipain, en signe de pardon. Et, en disant ces mots,

vr

<Tr

ses yeu3^, démentant son langage, flambaient, pleins de passion. Il se rapprochait peu ^ peu. Un estant, enhardi par la dcmi-obscurit$, U serra Claire de si près que celle-ci s^écria:

— Prenez: garde ! Si vous ne vou9 éloigne» pa^» au risque d'un éclat, j'appelle mon maril

Le duc avait porté Texaltation de la jeune femme à un point extrême. Ce fut Moulinet qui s^uva, pourFinstant, la situation. Il vint, en souriant, se mettre en tiers entre Bligny et Glaire, entrant en matière par un de ces lieux communs, au^^quels il excellait, et qui agaçaient supéneuremQU^ sofi gendre :

r- Comme le ciel est pur I dit l'ancien juge au tribunal de commerce, avec un air élégiaque. Xok lune est à son premier quartier. Il ferc^ beaU toute la semaine I

Le duc regarda Moulinet de travers, GlairOj profitant deladiver5**on, s'échappa avec un vif §qulagoment. Bligny s^Vj un pas pour la suivra, Son beau-père, d'un geçte solennel l'arrôtft, et, Temmci^ nant au bord de la pièce d'eau :

— Monsieur le duc, dit Moulinet, je constate, avec chagrin, que vous abuse? singulièremeiit des bonnes relations que je m'efforce d'entretenir avee M. Derblay, pour...

430 LEâ BATAILLJES .M LÀ VIS

— Poui ? répéta le duo en regardant Moulinet de haut en bas avec une remarquable impertinence.

— D'abord, s'écria Tancien juge au tribunal de commerce, perdant pour la première fois patience, veuillez, je vous prie, mon gendre^ et il appuya fortement sur ce vocable particulièrement désagréable à Bligny, veuillez cesser de prendre, vis-à-vis de moi, un certain ton gouailleur que je ne suis plus disposé à supporter...

— Monsieur Moulinet se révolte, il lève l'étendard de la magistrature consulaire? dit le duc jbu riant...

— M. Moulinet vous trouve tout à fiodt inconvenant, reprit le beau-père d'un ton plus haut, et à son égard et à l'égard de votre hôte, dont vous cour^ tisez la femme d'une façon scandaleuse.

— Madame votre fille me ferait-elle la faveur do

8*en plaindre ? demanda le duc, en affectant une politesse exagérée plus irritante encore que son persiflage.

— Ma foi, non, dit Moulinet; elle parait môme se soucier fort peu de votre fidélité... et je la comprends 1

— Eh bien I alors? fit raiUeusementle duc. Moulinet se mit de trois quarts, et, foudroyant

son gendre du regard :

— Et la morale, monsieur ? dit-il.

pyï.'ir*.*. . \' '-' -■'■.. -v

. — Oh ! la morale de la rue des Lombards I répliqua le duc en faisant un geste d'insouciance. Moulinet prit un air important.

— La rue des Lombards a bien sa valeur, scandai-il. Vous en savez quelque chose I

— Oh 1 Q, monsieur Moulinet, s'écria le duc, ne remuez pas ainsi vos gros sous. On sait que vous êtes riche. Et, toisant avec dédain Tancien juge au tribunal de commerce : C'est votre unique mérite, n'en abusez pas I \

— Mon mérite, en ce cas, dit Moulinet, perdant tout à fait son calme, a sur le vôtre cet avantage qu'il augmente tous les jours ! Du reste, je suis bien bon de m'intéresser à vous. Poursuivez votre coupable entreprise ! Le seul résultat que vous obtiendrez sera de vous faire une bonne querelle avec le mari, et je vous préviens d'avance que toutes mes sympathies seront de son côté...

— Parfaitlfltleduc.

— S'il vous tue, continua Moulinet, qui s'animait en parlant, vous n'aurez que ce que vous méritez I

— Le jugement de Dieu t

— Nous vous ferons faire, ma ûUe et moi, des funérailles dignes de notre fortune, et nous irons vous pleurer à Monaco et aux bains de mer, pendant le délai légal.

kn LSS âAtÂiLLÉS DB LA VIE

— Enfin, UEL déuîl gai f

— ^Outré du dérèglement dô vos pâssionâ...

— Ah 1 inonsieui* Moulinet 1 terminons ! interrompit le duc avec hauteur, je ne demandé pas de conseils, et je n*accepte pas dé leçons. Pendant quelques minutes votre pédantisme prudhom« mesquô m'a amusé, mais «n voilà assez I

— Très bien, monsieur, dit Moulinet, dominé pai* rinsolence du duc, faites à votre guise, je m'en lave les mains.

Et^ agitant sa tête d'un air digne, le beàu-pàre remonta vem les salons.

Un grand mouvement venait de se produire sur

la terrasse. Suzanne était venue en courant trouver

son frôt^ qui causait avec le procureur général et le préfet, et^ un peu haletante, très émue :

— C'est une députation des ouvriers, dit-elle. Ils sont dix ; ils demandent la permission d'approcher.

— M&iâ comment doncl s'écria le préfet, dans lequel le démocrate, fouetté par ces mots : députation d'ouvriers, se réveilla. Une petite démonstration populaire... c'est parfait I

— Il Va demander qu'on joue la Marseillaise / murmura le trésorier-payeur en souriant.

Philippe s^était avancé vers les ouvriers :

. — Ah I c'est VOUS, Gobertldit-il, en reconnaissaiii son plus ancien contre-maître, vêtu de ses habits des grands jours, le chapeau à la main, et portant un énorme bouquet, en souriant d'un air inquiet... — Arrivez donc mon brave, et vous aussr, mes amis«

Gobert, grand vieillard aux cheveux blancs, resta planté sur ses jambes, médusé par la vue de toui ce monde élégant, qui, rangé sur la terrasse, Texa** mmadtt avec curiosité.

— Va donc, murmuraient ses camarades rangés derrière son dos. Va donc I puisque c'est toi qui dois parler.

Mais lui, paralysé par une émotion invincible, regardait, les yeux écarquillés, immobile, comme s'il eût été changé en pierre.

Ce fut Suzanne qui rompit le charme, en vena: : gentiment prendre par la main le vieil ouvrier^ qu'elle connaissait depuis qu'elle était née, et en lo conduisant devant Glaire. Le contre-maître s'inclina devant la j.eune femme, et, très troublé, cher<> .chant ses mots, quoiqu'il eût appris son petit discours par cœur :

— Puisque le patron le permet, madame De^*blay, dit-il, daignez accepter ce bouquet que je sù^^ chargé de vous offrir, au nom de tous les camaradei,

434 LBS BATAILLES OU LA YIB

dnvoufe souhaitant votre fête... Il faut que vqÉ'd sachiez qu'à Pont-Avesnes, nous sommes dix-huit cents qui devons ce que nous avons h votre mari, qui nous a bâti des maisons^ des écoles, une infirmerie, qui nous traite comme ses enfants... Et, voyez-vous, nous vous sommes reconnaissants du bonheur que vous lui donnez 1

La parole s'étrangla dans la gorge de (joberty gagné par Tattendrissement. Des cris et des applaudissements éclatèrent avec force. Le préfet avait donné le signal, en se tournant vers les jeunes époux, avec un sourire plein d'approbation. Claire, en entendant le contre-maître parler du bonheur qu'elle donnait à Philippe, avait tressailli. Ainsi, de tous côtés, partout et toujours, cette louange ironique lui arrivait.

Leiumulte s'était apaisé. Gobert, débarrassé de son bouquet, restait toujours planté devant M. et madame Derblay.

— Mais, reprit-il, j'ai autre chose à dire... Le pays va être appelé à élire un député... I A ces mots, Moulinet ût un pas en avant, comme s'il était mis directement en cause. Le préfet se redressa et lança autour de lui un regard plein d'autorité.

-— Bt nous venons, cdntfaïua Gobert, prier le pa-

WJ-^T^,:

~ LB MAITRB DE P0R6BS 43»

tron de se laisser porter dans la circonscription de Pont-Avesnes.

Moulinet poussa un immense soupir de soiilagement.

— La circonscription voisine de la mienne, s'é* cria-t-il, bravo I

Une tempête de hourras et d'exclamations, paf-^ tant de la grille de la cour d'honneur, ût écho à la voix du vieux contre-maître. Les ouvriers de Tusine, endimanchés, avec leurs femmes et leurs Qllesp se pressaient sur la place, assistant de loin à la manifestation qu'ils avaient préparée.

•^ Ouvrezla grille, dit Philippe, que tout le monde entre.

Et, en un instant, un flot joyeux se répandit danii les parterres, débordant dans le parc, sous les lanternes vénitiennes qui éclairaient de leurs lueurs multicolores les allées profondes et les rondspoints mystérieux om^s de statues.

— Ces braves gens ont eu une excellente pensée, dit le préfet gracieusement. M. Derblay est des nôtres; c'est un libéral, dans la plus généreuse ac^ ception du mot. Pour tous, son nom signifie : science, probité, travail et liberté '

•x^ Voilà une candidature que j'appuie, répétât Moulinet* Â nous deux nous tiendrons l'arrondis-

sèment. Je vais travailler mes fermiers. Comités, réunions^ discours, c'est mon affaire. Nous enlevons rélection haut la main I

— Eh bien I mon cher préfet, il. me semble que nous faisons un peu de candidature officielle ! dit derrière le majestueux Monicaud une voixma^ tiale. Le préfet se retourna, comme si on lui avait marché sur le pied, et se trouva nez à nez avec le général qui le dévisageait d'un air goguenard. Le représentant de Tadmimstration civile adressa un sourire au représentant de ra4ministration mili' taire.

— Eh ! mon cher général, quand on a si bien dîné chez les gens, on ne peut pas avoir Tair de les jcombattre au desserti Politesse de diges« tionl

Puis, pivotant sur. ses talons, il murmura entre ses dents : Prétorien, va!

— J'accepte, mes amis, disait Philippe, Thonneur que vous me faites. Non dans un but d'ambition, — vous savez que je recherche peu les occasions de me mettre en avant, — mais parce quQ. j'espère une fois de plus pouvoir vous être utile.

Il y eut un grand tumulte; des cris s^élevaientde la foule, et, pendant deux minutes, on ne vit que des bras agitant frénétiquement des chapeaux et des

LE MAITRB H FORGBS 437

casquettes. Puis le bruit tomba peu à peu. Claire s^était avancée à son tour:

— Quant à moi, mes amis, dit-elle, je vous re* mercie du fond du cœur de votre bonne pensée. Et vous, Gobert, puisque vous ôtes le plus ancien dé Tusine, pour tous vos camarades, venez m'em* brasser.

Et gradeuse, souriante, elle tendit la joue au vieux contre-maître boxQeversé, au supplice dans sa redingote noire un peu juste, et devenu tout rouge sous ses cheveux blancs. Gobert s*approGha, et, avec autant de précaution que si le doux visage de Glaire eût été brûlant, comme le fer rouge que l'ouvrier était habitué à marteler, il embrassa la jeune femme.

— Oh I madame, dit le brave homme, ne- pouvant retenirune larme, les Derblay ont toujours été de braves gens, et vous êtes bien digne d'être de la famille.

Glaire jeta h son mari un regard de triomphe. Les paroles de l'ouvrier lui semblèrent avoir rattaché les liens qui l'unissaient à Philippe.

Athénaïs ricanait, en chuchotant avec La Brède et Du Tremblays :

•— Eh bien I Mais c'est tout à fait charmant : nous nageons dans le socialisme.

r — <* un*

438 LS8 BATàILLBS DE LA

Une acdamation énorme «dupa la parole à la da« chessé. Philippe venait de donner ordre de rouler quelques pièces devin dans un rond-point du parc, et il avait envoyé chercher la fanfare du pays. En un instant, une estrade fut improvisée avec des planches. Et, hissés sur cet échafaudage, les musiciens firent entendre les notes criardes de leurs instruments. Les vignerons de la côte, attirés par le bruit, se mêlaient aux ouvriers de l'usine, et la vieille hostilité qui divisait le pays en deux camps était en voie de disparaître. Dansles grandes allées, à la lueur des lanternes multicolores, qui éclataient comme des fleurs fantastiques^, dans la sombre verdure des arbres, cette multitude agitée et bruyante semblait une noire fourmilière.

Soudainement la nuit fut traversée par un éclair brillant, et la première bombe d'un feu d'artifice, commandé et préparé avec grand mystère par le baron, éclata bruyamment dansles airs, jetant sur la foule ébahie une pluie éblouissante d'étoiles d'or. Puis les fusées sillonnèrent l'espace de leurs traînées de feu, et les taillis du parc s'illuminèrent des clartés vertes et rouges des feux de Bengale.

Les musiciens s'étaient arrêtés, et, leurs instru« ments sur leurs genoux^ aux premières loges de l'estrade, ils suivaient le vol capricieux des sep-

ht MAITRS DS FOfiGES 439

penteaux et le surprenant jaillissement des chandelles romaines.

Le délicieux du Tremblays, qui ne manquait jamais l'actualité, fredonnait d'une voix aigjre les premiers mots de la chanson bien connue :

Petit Pierre, hanne-mol, QvLé Je voie la fusée ToLaate

Le préfet, se tournant vers Moulinet, lui dit avec enthousiasme:

— Voyezrvous comme le rouge fait bien dans les feux d'artifice I Quelle belle couleur!

— J'aime aussi beaucoup le vert, répondit Vmcien juge, qui n'avait pas saisi l'allusion.

— C'est la couleur de l'espérance, dit gracîeuseinent le trésorier-payeur, en saluant Moulinet.

Le père de la duchesse comprit. Il était lucide pour ce qui touchait à ses intérêts. Il regarda l'ancien viveuravecbienveillance. Il le trouva un homme très comme il faut. Du reste, celui-ci avait la plus belle paire de chevaux du département.

— Eh bienl monsieur Moulinet, dit le baron qui s'était approché, cela va bien? Vous paraissez enchanté I

— Oui, baron, répondit l'ancien juge avec expansion. Ce luxe, ces fôtes, cette animation, tout

cclia, m'eocbante. «Tétais né pour la haute vie. Mes goûts protestent contre rii^justice de mon origine...

— Votre esprit sufQrait à la faire oublier I dit Préiont, avec un sang-froid imperturbable.

Une rougeur immense illumina le ciel. C'étaient les pièces principales qui s'allumaient. Sous un portique flamboyant, un petit enfant, dessiné par des feux roses, couronnait une grande femme silhouettée par des feux blancs.

— L'Amour couronnant llndustrie ! dit le baron, qiii se crut obligé d'expliquer Tallégorie.

— Connu! murmura le majestueux Monicaud à l'oreille du procureur général. L'année dernière, à Neufchâtel, où j'étais sous-préfet, on nous a servi l'enfant rose et la femme blanche, le soir de la fête nationale, sous ce titre : L'Avenir couronnant la France.

— Et moi, dit gaiement le trésorier-payeur, je les ai vus figurer, autrefois, dans un feu d'artifice tiré à Ville-d'Avray, pour la fête du docteur Thomson, l'illustre accoucheur, sous cette désignation : L'Enfance couronnant la Médecine.

Un bruit terrible et une aveuglante clarté coupèrent la parole aux invités. Le bouquet, une gerbe embrasée, montait dans le ciel, s'étendant au-dessus

LE MàlTRB DB F0R6BS 441

des . spectateurs comme une voûte de feu. Utie . grôle de baguettes noircies tomba sur la tête des '

lus avancés, au milieu des cris et des rires. Puis î 3 ciel redevint sombre, et le parc, doucement éclairé par les lanternes vénitiennes, reprit son aspect. Gomme si une main invisible eût donné le signal, les instruments de la fanfare rugirent tous ensemble, jetant au vent de la nuit les premières mesures du quadrille. Puis un silence succéda pendant qu'une voix gouailleuse de gamin criait : En place pour la contredanse I

Âthénals fut soudain prise d'un caprice de grisette : elle eut une folle envie d'aller danser au milieu de ces paysans. Ce fut tellement impé* rieux que^ les yeux brillants, les joues animées, elle se tourna vers Philippe, et se penchant vers lui : ^ -

— Oh I monsieur Derblay, ouvrons ce bal cham^ pôtrôl... Ce sera charmant... Venez, vous danse* rez avec moi!

Philippe resta immobile, hésitant entre le désii de refuser et la crainte d'être impoli. H échangea un coup d'œil avec Glaire.

La jeune femme avait pAli en assistant à cette nouvelle et provocante tentative de la duchesse. EUe jugea que la mesure était comble. Et puis, elle

s*était juré à elle-même de ne plus permettre qu'A* . thénaïs s'emparât de Philippe. Elle restait cependant indécise^ anxieuse, craignant de déplaire à son mari. Une voix railleuse retentit à son oreille, la voix abhorrée du duc :

— Vous voyez? disait-il.

Et, d'un geste, il montrait Athénals penchée vers l^^ippe et le tenant sous le regard caressant de ses jeux.

Glaire frémit de douleur et de honte. Sa souffrance fut décuplée par cette imprudente intervention du duc. Â ce moment précis, comme si leur destinée se décidait enfin, les yeux de Philippe rencontrèrent ceux de Glaire. La Jeune femme, dans ceux de son mari, vit si nettement la contrainte et la lassitude, qu'elle fut comme entraînée par une force irrésistible. Elle ût trois pas, et, touchant légèrement le bras d'Athénats qui répétait : Nous ouvrons le bal ensemble, n'estrce pas ?

— Pardon, si je contrarie tes projets, dit Glaire froidement. Mais je voudrais causer un seul instant avec toi.

— Ganser ? fit la duchesse avec une suiprise môlée d'enui. Gomme cela, tout de suite ?

— Tout de suite, appuya madame Derblay.

— G'est donc urgent ?

•^Tout à fait urgent.

Âthénaîs dévisagea son ennemie* Glaire soutint ce regard avec une telle fermeté que la duchesse, troublée, pressentant quelque grave incident, baissa les yeux, et, d*une voix doucereuse :

— Qu'y a-t-il donc, ma chère belle? demandât-elle, en essayant de prendre la main de Glaire.

— Suis-moi,- tu le sauras, répondit durement madame Derblay.

Et sans ajouter un mot, sans se tourner vers Philippe, Glaire, résolue, mais le cœur palpitan^ entraîna Âthénaîs dans le petit salon désert.

Elles restèrent, pendant une seconde, debout, comme deux adversaires prêta à en venir aux mains. Au loin, sous la feuillée, Torchestre improvisé com- ' mençait à jouer, et le bruit sourd de la foule excitée arrivait jusqu'au château par bouffées confuses. Tous les convives étaient descendus dans le parc. Athénaîs et Glaire, livrées à leurs seules forces, étaient encore une fois en présence.

— Asseyons-nous, veux-tu? dit madame Derblay d^une voix brève.

— Ge sera donc long? fit la duchesse, en étouffant % demi un impertinent b&illement.

— J'espère que non, répliqua Glaire.

Athénaîs s'étendit dans iB faui^ -:il > Elle allongea

une jambe, fixa les yeux sur la pointe ornée de jaîs^ do son soulier, et le fit miroiter lentement à la lumière des lustres, paraissant n'attacher aucune im« portance h ce que Glaire avait h lui dire.

— n s'agit d'une faveur que j'ai à te demander, reprit madame Derblay.

— Serais- je assez heureuse pour pouvoir te servir? demanda Athénaïs avec nonchalance.

— Oui. L'autre jour, & cette chasse dans la forêt, quand tu as emmené mon mari avec toi,tum'as demandé si cela ne me déplaisait pas, et si je n'étais pas un peu jalouse...

La duchesse frappa un petit coup sec avec son talon sur le parquet et dit :

— Je plaisantais I

— Eh bieni Tu avais tort, déclara madame Derblay, car tu disais vrai.

Athénaïs, extrêmement étonnée, cessa de s'étendre dans son fauteuil et se tint sur ses gardes.

— Toi, jalouse ? ditrelle.

— Oui.

^- De moi? appuya la duchesse.

— De toil répéta Claire. Et avec un sourire contraint, elle ajouta : Tu vois que je suis franche. D me semble que mon mari s'occupe de toi plus qu'il ne convient^ et je m'adresse directement à toi pour

tJ

LE Maître QE FORGES 44s

que tu mettes un terme à une assiduité, à laquelle tu n'attaches évidemment aucun prix,, et qui m'est très pénible.

— Ohl chère petite, s'écria Athénaïs, se tournaïit vers Claire avec une vivacité pleine du plus tendre intérêt, comment! tu souffrais et tu ne disais rien I Mais n'exagères-tu pas un peu? Je ne me rappelle vraiment rien qui ait pu motiver ton ennui. M. Depblay est fort aimable, il parait avoir du plaisir è causer avec moi, mais cette sympathie entre gens de la môme famiUe n'est pas surprenante, et n*a rien de criminel.

— J'en souffre I dit Claire avec insistance. .

La petite duchesse se dressa et, d'un ton pointu comme une vrille :

— Ma chère amie, c'est à ton mari qu'il faut demander le remède h ton mal. Moi, je n'y peux rieni

— Si, tu peux couper court à cette intimité. Âthénaïs se laissa retomber languissante au fond

de son fauteuil. Elle voyait "'maintenant où Glaire Voulait en venir. Ainsi, c'était un désarmement qu'elle demandait. La jeune femme adoucit toutes les aigreurs de sa voix, et, avec une aménité plus exaspérante que sa raideur passée :

^— Et comment y pourrais-je arriver? En ac-

cueillaDt mal ton mari? D'abord, ce serait m'imposer , un rôle bien désagréable. Et, ensuite, crois-tu le moyen bien efficace ?

Elle souriait en parlant ainsi, avec Tair de bravade d'une femme sûre de son ascendant.

— Aussi, reprit Glaire avec sa tranquille sérénité, n'est-ce pas cela que je veux te proposer.

— Qu'est-ce donc?

Madame Derblay hésita un peu, puis hardiment :

— G*est de t' éloigner pour quelque temps de notre maison.

Athénaïs bondit, et, cessant de se dominer :

— Y songes*tu? cria-t-elle.

— Oui, dit Claire avec autant de douceur que sa rivale avait d'&preté. Et c'est sur le ton de la prière qtieje te le demande. Âccuse-moi d'être folle; mais fais cela : il y va de mon bonheur.

— Et sous quel prétexte veux-tu que je m'éloigne ? reprit Athénaïs. Que dirait-on d'une séparation si brusque qu'elle ressemblerait à une rupture?

— Nous nous chargerons de l'expliquer d'une manière satisfaisante.

L'insistance de Qaire embarrassa beaucoup Mhénaïs. Elle pensa que madame Derblay était plus forte qu'elle n'avait cru, et aue, si elle se lais-

LH MAITRB DB F0R6B8 W

sait entraîner à la moindre concessian, tout élaiÔ perdu. Elle résolut de trancher dans le vif.

— Nous pouvons ne pas réussir, dit-elle. Et ce serait désastreux pour moi. Tu as été franche : je vçiis rètre. Je suis nouvelle dans le monde où m'a fait entrer le duc de Bligny, je m*y plais, et je tiens à y garder la place que j'ai déjà su m'yfaire^ Mais on y est très rigoriste. Aussi tu comprends que 3i la famille de mon mari me fait froide mine, on trouvera là une occasion de me discuter. Je suis si jalousée I Et adieu mes rêves I Si tu as ton amour, moi j'ai mon ambition. Je comprends que tu tiennes à protéger l'un, souffre que je défende l'autre.

Glaire se mit à trembler. Elle ne se contenait plus qu'avec peine. L'envie lui venait de saisir cette misérable, et de l'écraser.

— Ainsi, tu refuses 7 dit-elle d'une voix étouffée.

— A contre cœur. Mais, en conscience, mets-toi à ma place I

Et l'ironie était tellement vive qu'Athénaïs ne put réprimer un sourire.

Glaire s'avança et, cessant de dominer sa colère ;

— Que je me mette à ta place ? fit-elle ave( violence. G'est toi qui t'es mise à la mienne, et qui veux t'y mettre encore 1 Depuis que je te connais, tu me poursuis de ton envie et de ta haine. Fille, tu

M \ LES BÀTÀILLB8 D£ LA Ylt

m'&B^ pris mon fiancé ; femme, tu essaies de me prendre mon maril Je n'ai pas su garder Tun, je saurai t'arracher l'autre !

— Ah I c'est ainsi! s'écria Âthénals^blèmissanide rage. Eh bien I soiti Levons le masque I En vérité la dissimulation me pèse I Oui, depuis mon enfance, je te rends en haine tout ce que toi et tes pareilles vous m'avez prodigué de dédain. Tu m'as écrasée pendant dix ans de ton nom, de ta fortune et de ton esprit I Eh bien 1 vois ! aujourd'hui j'ai des millions, je suis duchesse, et tu en es & me demander grftcel

— Prends garde I dit Glaire, je ne suis pas d'un sang à me laisser longtemps insulter impunément.

— Et moi, répliqua la duchesse, je porte un nom qui me met au-dessus de ta colère I

— J^en appellerai de la conduite que tu tiens envers moi I

— Â qui ? demanda Âthénals en ricanant.

— Au monde.

— Lequel ? Le tien où je suis montée ? Ou le mien où tu es descendue?

— A celui, quel qu'il soit, où il y a des honnêtes gens pour qui respecter les autres est un devoir, et se faire respecter soi-même est un droit. Devant eelui-là, entepds-tu? ie répéterai hautement ce que

Je viens de te dire. Je te montrerai telle que tu es. Et nous verrons si le nom que tu portes, si grand qu'il soit, sufQra à cacher ta bassesse et ta faus^ seté.

La^duchesse voulut répondre, elle chercha vai* nement dans son cœur enâellé. Ses lèvres laissèrent échapper un sifflement. Réduite au silence, elle tenta au moins d'insulter du geste. Mais elle vit, devant *elle, Claire si menaçante, les yeux ardents et les mains agitées, qu'elle eut peur. Elle recula et, baissant la voix : :^

— C'est un scandale que tu cherches?

— C'est une exécution que je vais faire I Une dernière fois, veux-tu consentir à ce que je te demande?

— Non ! cent fois non 1 répéta Athénals en grin-. çant des dents.

— Alors, tu vas voir 1

Des pas faisaient crier le sable de la terrasse, et un bruit de voix joyeuses entrait par les fenêtres du salon. Sur le perron, Philippe parut, donnant le bras à la baronne. Le duc^ riant avec La Brède, suivait, précédant Moulinet qui s'était attaché au baron.

Us virent Athénaïs et Claire, pôles, frémissantes, debout en face l'une de l'autre. L'attitude des deux

m ^ LKB BATAILLES DB LA YIB

jeunes femmes était teDement significative que tous s'arrêtèrent, pleins de stupeur. Alors Claire, le front haut, sûre de sa conscience, forte des douleurs subies, s'avança au milieu du salon, et désignant Athénaïs d'un geste écrasait : , "jl — Duc, emmenez votre femme, dit-elle, si vous ne voulez pas que Je la chasse de chez moi^ devant tout le monde!

Bligny resta impassible. Un pâle sourire glissa sur ses lèvres. Mais Moulinet, n'en croyant pas ses oreilles, haçard, les bras au ciel, s'était élancé.

— Chasser ma Qlle, la duchesse ma fille I répéta* tril avec emphase, comipe si, en elle, on eût touché à tout l'armoriai de France.

Athénaïs, se tournant vers le duc, cria d'une voix perçante :

— Monsieur, me laisserez-vous insulter de la sorte, sans me défendre?

Bligny fit deux pas vers Philippe, ^vec un calme parfait.

— Approuvez-vous, monsieur, dit-il, cequema- V dame Derblay vient de dire à la duchesse? Etes-

vous disposé à vous en excuser, ou étes-vous prôt h en prendre la responsabilité ?

Ce fût net, poli et tranchant comme Tacier.

Glaire attacha sur son mari des regards pleins

jÇT.y^

IB lIAITRI DB FORGH éSi

d'angoisse. Philippe allaii-il la désavouer, ou prendre hautement son parti ? Elle eut un instant d'încerti tilde horrible, pendant lequel elle souffrit plus qu^elle n'avait jamais souffert.

A la voix de Bligny, le maître de forges s'était approché; Sa haute taille se développa dans toute sa mâle vigueur. Il dépassa le duc de la tôte, puis, gra* vement et avec une énergie qui fit tressaillir tous ceux cjui écoutaient :

— Monsieur le duc^ quoi que fasse madame Der* blay, quelque raison qu'elle ait pour le faire, j^ tiens tout ce qu'elle fait pour bien fiait I

Le duc salua avec une incomparable élégance; il se tourna vers La Brède, auquel il fit un signe, et dit :

— C'est compris!

Puis, offrant son bras à Athénals décomposée, il sortit, suivi de Moulinet éperdu, et du fidèle La Brède, qui murmurait :

— Diable d'affaire I Deux cousins 1 Bligny est l'offensé^ il prendra le pistolet. Le maître de forges est un homme mort I

Glaire, envoyant s'éloigner sa rivale humiliée et vaincue, ne songea pas aux terribles conséquences qu'allait entraîner son coup d'audace. Elle poussa un cri de triomphe, et allant & son mari avec UBA reconnaissance passionnée :

«^ Oh I merci, Philippe ! dit-elle. Et elle lui ten« doit vaguement les bras. /

Eu un instant son ardeur tomba. Elle vit son mari redevenu impassible. <

— Vous ne me devez pas de remerciements, dit-il \ En vous défendant^ c'était mon honneur que je dé fendais.

Et Glaire restant muette et sombre :

— N'oubliez pas que vous avez des hôtes ici, reprit-il, et qu'il faut que personne ne se doute de ce qui s'est passé.

n oSrit son bras à la baronne dont les nerfs étaient si ébranlés qu'elle avait à la fois envie de rire et de pleurer. Glaire essuya une larme qui glissait sur sa joue, et, souriant tristement au baron qiii était resté auprès d'elle :

— Venez, dit- elle, puisqu'il le faut^ allons danser I

La nuit parut cruellement longue à Glaire. Ren« trée dans son appartement, elle comprit toute la gravité de la situation et fut épouvantée. Certes, elle avait agi dans la plénitude de son droit. ^Bravée y menacée, outragée chez elle par une ennemie sans pitié, elle s'était révoltée et l'avait chassée. Mais sa querelle particulière était devenue générale. Son mari avait été contraint de prendre fait et cause pour elle, et elle le voyait maintenant lancé contre le duc. Elle avait devant les yeux l'é* nigmatique sourire de Bligny quand il avait dit : G*est compris. Ce sourire la faisait frissonner. Elle savait quel dangereux adversaire était Bligny. S'il fallait en venir à un combat, Philippe n'était-il pas sous le coup d'un effroyable danger? Elle avait vu^

454^ LftS BAtAILLBS DB LA VIB-

à la fin de là soirée, Octave et le baron s'aboucher avec La Brède et Moulinet. Elle avait interrogé le baron et son frère ; ils avaient répondu évasivement, Tair contraint, afQrmant que les pourparlers abouliraient à un arrangement.

Glaire chercha quel arrangement pourrait intervenir entre ces deux hommes qui se haïssaient. Le duc avait nettement posé les termes de la ques« tion : Ou des excuses ou la responsabilité, c'est-à« dire ime réparation. La jeune femme ne s'arrêta pas une seule minute à l'idée que son mari pût faire des excuses. C'était donc un duel.

Glaire était d'une race vaillante, dont les femmes n'avaient jamais p&fi au choc des armes. Son aïeule, une Bligny, avait couru les chemins creux dé la Vendée avec les bandes de StofQet, faisant, dans l'occasion, le coup de carabine contre les bleus. Son père, le marquis de Beaulieu, ftgé de seize ans, s'était enfermé à la Pénissière et avait été trouvé, au bout de trois jours, sous les décombres de la ferme, le bras fracassé par une balle. Elle avait de qui tenir. Mais si elle n'eût pas Ofaint la mort pour elle-même, elle eut peur pouf Philippe. La superstition s'en mêla. EUe se figura cette union, entre le maître de forges et elle, marquée, de noir par le destia. Elle eut le pres^

Bentiment que si son mari se battait, il serait tué. Et des images afireoses passèrent devant iêH yeux.

EQe vit, sur le gazon taché de sang, Philippe étendu inanimé, et le duc debout, le pistolet encore fumant au poing, qui riait de son mauvais rire. Pourquoi le pistolet? Pourquoi cette arme si dangereuse? Elle se disait vainement que peut-être on se battrait à l'épée. Toujours, elle voyait les deux hommes le pistolet à la main ; elle entendait la double détonation, une légère fumée bleue n^on^ tait dans Tair. et Philippe, frappé à mort, s'abat* tait lourdement dans Therbe.

Elle voulut chasser ce cauchemar qui la poursul* vait tout évei lée, et eile se mit & la fenêtre. L'air était doux, la nuit, d'une transparence admirable, étincelait d*ét'>Qes. Et dans les arbres dii parc des lanternes véT>itiennes achevaient de s'éteindre, ranimées un instant par un souffle de vent, et brillant dans ToHcurité comme des points rouges. Elle vit avec horreur dans ces points rouges des taches de sang. Epouvantée, elle referma sa fenê* tre, tirant ses rideaux pour ne plus apercevoir ces clartés sinistres.

Elle se mit à marcher autouf^ de sa chambre, pensive^ absoi*béei roulant dans son esprit la lugu-*

bre crainte de la mort de Phâippe. Elle se surprit à parler tout haut, disant : « Je porte malheur à ce qui m'approche 1 » Le son de sa voix Teffraya dans le silence. Elle s'allongea sur sa chaise longue et essaya de lire. Mais des sons de cloche lui tintèrent aux oreilles, comme un glas funérair^.

Elle voulut alors aller jusque chez Philippe pour savoir ce qu*il faisait. Elle traversa le petit salon sur la pointe du pied. Elle vint jusqu'à la porte de la chambre de son mari. Tout était ^ silencieux et obscur ; ni bruit, ni lumière. Elle crut qu'il dormait, et cette idée la rassura un peu. Elle revint à sa chambre et passa le reste de la nuit, à demi éveillée, dans une agitation que rien ne pouvait calmer.

Philippe n'était point dans sa chambre et il ne dormait pas. U s'était enfermé dans son cabinet, situé au rez-de-chaussée, au-dessous delà chambre de Glaire. Il n'ignorait pas que la rencontre qui se préparait entre le duc et lui serait sérieuse. Lee pourparlers s'étaient engagés le soir môme entre les quatre témoins, et l'afKdre étant d'une simpli cité extrême dans sa gravité, l'accord avait été rapidement conclu.

Malgré les supplications éplorées de Moulinet, qui voulait à tout prix éviter le combat, rendez-

VOUS avait été pria pour* huit heures du matin. On devait se trouver à lalimite des bois de Pont-Avesnés et de la Yarenne, à égale distance des deux habitations, & ce môme rond-point des Etangs qui, quelques jours auparavant, résonnait des joyeuses exclamations et des riçes des chasseurs faisant fête au lunch somptueusement préparé.

L'arade choisie par le duc était le pistolet. La distance trente pas, le feu à volonté. Philippe accepta ces conditions sans répugnance. Quoique ayant peu pratiqué le pistolet, il était au fusil de première force. Et sûr de son coup d^œil, il pensait, avec une joie farouche, que, s'il risquait dejecevoir la mort, il était à peu près certain de la donner. Entre ces deux hommes, doués d'un Courage égal et d*un sang-froid à toute épreuve, il était impossible de choisir d'avance le vainqueur. Mais il n'était pas douteux que Fun des deux ne fût condamné.

Seul, en face de lui-môme, n'ayant peut-être plu? que quelques heures à vivre, Philippe se laissa aller à une profonde méditation. Il Qt loyalement Texa* mcn de sa conduite. Une pensée l'obsédait : il craignait d'avoir été trop dur pour Claire. A cette heure suprême, il ressentait une pitié profonde pour cette ftme troublée qui s'était lavée dans ses propres laN

IftS LES BATAILLES BB LA VIE

mes. n la voyait maintenant pleine de lui. La femme altiëre qui l'avait si rudement repoussé 8*était^ondue en une femme humble, tendre et dé- ' vouée. L'épreuve si dure qu'il lui avait fait subir était complète. Et il avait le droit de croire que, vivant, Glaire serait tout à sa tendresse, mort, tout à son souvenir.

C'était là le but qu'il s'était proposé. Il l'avait atteint, point dépassé. Il se sentit plus calme. Du fond de sa conscience il ne regretta pas d'avoir martelé sans trêve ce caractère de bronze, pour le façonner à sa guise. Il vit dans le résultat obtenu -une garantie de bonheur pour Glaire, si la chance lui était favorable et s'il revenait sauf. Livrée à elle-même, dans le dérèglement de son sens moral, elle eût été certainement malheureuse. Trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle avait manqué sa vie, trop orgueilleuse pour s'avouer que la iaute en était à elle seule, elle eût vécu dévorée par d'amères rancunes, et se fût aigrie^ dans de stériles regrets. La legon qu'il lui avait donnée devait être salutaire. Elle s'était recueillie, retrouvée et reconquise. Et maintenant elle était - .mûre pour le bonheur.

Hélas I Au moment où, l'œuvre de sa régénération accomplie, Glaire pouvait voir s'ouvrir devant

elle un riant avenir, la destinée contraire aUait-ell^ la plonger dans le désespoir ?

Un bruit de pas, résonnant sur sa tète dans U silence de la nuit, fit tressaillir Philippe. Il écoutac C'était une marche régulière, continue, automati* que, celle de la pauvre femme qui souffrait de si cruelles angoisses, séparée seulement de lui par Fépaisseur d'un plancher, mais si éloignée cependant par Timplacable volonté du mari outragé.

Dans chaque vibration du parquet froissé par le pied de Glaire, Philippe devinait Fagitation horrible de la jeune femme. Il la voyait par la pensée tournant autour de cette chambre, les yeux secs, les traits crispés^ les mains tremblantes, avec cet air ^garé, qu'il lui connaissait si bien dans Taffolôment de la douleur ou de la colère. Il sentit son cœur se gonfler. Pour la première fois il se trouva faible devant son amour. Et, la gorge serrée, les tempes battantes^ il fut pris d'un violent désir d'aller retrouver cette femme qu'il adorait et qui n'était pas à lui. Il se donna à lui-même, comme un enfant, des raisons pour justifier sa résolution. Ne seraitil pas fou de risquer de mourir avant de l'avoir 'prise dans ses bras, avant d'avoir plongé ses lèvres àans les tresses parfumées de ses cheveux blonds? Il n'avait qu'un mot à dire pour qu'elle tombât sur

V^i-fc ' . t

gon cœur. Le jour était encore loin. H pouviUt goûterles délices désespérées d'une nuit d'amour peutrêtre sans lendemain. A cette ardente pensée, il eut un vertige; sa chair frissonna. Il fit quelques pas. Et déjà, de la main, il touchait la porte, quand un retour de sa volonté l'arrêta.

Etait-ce bien lui qui allait se laisser entraîner à une si basse faiblesse ? Après tant de souffrances endurées, au dernier momenty manquerait-il de courage ? Cette femme qu'il avait domptée, vaiacue, s'abaisserait-il Jusqu'à aller mendier, auprès d'elle, quelques heures d'une dégradante volupté? Il était àTheure qui devait, matériellement et moralement, décider de toute sa vie. CVIl survivait, Claire était bien à lui, sans détours pojr le présent, sans craintes pour l'avenir. S'il mourait, il restait devant ses yeux, grand, fier et implacable. Beau joueur, il voulut risquer complètement la partie. Tout ou rien. Une existence de pur bonheur, ou la mort A?oide et silencieuse. Et, résolu, il revint s^asseoir devant son bureau.

Sur sa tête, Claire continuait sa fiévreuse promenade. Il l'entendit ouvrir la porte, traverser là salon et, d'un pas furtif, aller jusqu'à sa chambre. Un sourire passa sur ses lèvres. Il écouta attenfi*

vement. Au bout d'un instant, Claire retraversa le salon et retourna chez elle. Ainsi, de môme que lui, elle avait pensé à un rapprochement, et, comme lui, elle s'était arrêtée. Il comprit là combien, en allant h elle, il serait tombé de haut. Il etX cessé d'être l'homme supérieur dominant tout par sa volonté, pour devenir l'être vulgaire à la merci de ses sens.

Une faible clarté, annonçant le jour, le rappela aux soucis matériels qui devaient occuper ses derniers instants. Il voulut, s'il disparaissait, donner à sa sœur un ferme appui. Il avait pu apprécier les solides qualités du marquis de Beaulieu. Dans ce jeune homme, il avait deviné un esprit grave et un cœur sage.

S'il avait répondu par un refus à la demande que Claire lui avait adressée, ce n'avait été que pour pester fidèle à sa tactique conjugale et frapper un coup plus dur que tous les autres sur le cœur de la jeune femme. Il sentait, à ce moment-là, iapprocher la crise définitive, et il s'était promis de réparer promptement le tort qu'il faisait à Octave. Suzanne, d'ailleurs, l'aimait. Et à la pensée de causer un chagrin à cette enfant qui avait été la douceur d&'sa vie, son cœur se fondait.

Il résolut de marier les deux jeunes gens, et, pour

V 162 LES BATAIUES DB LA YIB

donner plus de solennité à son consentement, 3 lui prêta laformetestsunentaire. Tranquille et recueilli, il prit ses dispositions, fit deux parts de sa fortune. Tune pour Suzanne, l'autre pour Claire, priant « sa chère femme de bien vouloir l'accepter, en souvenir de la profonde tendresse qu'il lui avait vouée. » D choisit, parmi ses ingénieurs, un directeur probe et capable, pour occuper sa place. Et, ayant pourvu à tout, il songea à dormir quelques instants. Il Itii fallait avoir la main ferme et le coup d'œil sûr. Il s'étendit sur le large divan de cuir et, poussant un soupir, il ferma les yeux.

Au château de la Varenne l'émotion était grande. Athéoals était revenue de Pont^Avesnes dans un état de rage inexprimable. Au moment où celle ' qu'elle haïssait semblait être définitivement abattue et à sa merci, im coup de vigueur la remettait debout, hautaine et triomphante. Et c'était elle, la duchesse de Bligny, qui se voyait humiliée, chaîssée, vaincue I Car elle ne pouvait se dissimuler que cette rupture éclatante allait lui faire \m tort irréparable.

Toute la famille du duc prenait parti pour Glaire. Les motifs de la rencontre seraient connus et son expulsion honteuse serait racontée, commentée, grossie par un monde qui la détestait. A cette pen-

sée».Athénaïs grinça des dents, et des désirsr de ; carnage lui bouleversèrent le cœur. Elle eût voulu [ être à la place du duc, pour que la besogne san- [ glante fût mieux et plus sûrement faite. Elle rêva Claire veuve. Elle la vît en noir, pâle, éploréé, ' ' maudissant l'heure où elle avait outragé sa rivale, : Elle pensa qu'en la frappant dans Tépoux qu'elle aimait, elle allait l'atteindre à la source même de sa vie. Elle éclata d'un rire afb*eux, langa violemment ses gants et son éventail sur la table du salon dans lequel elle venait d'entrer, et, se tournant : vers son père et son mari qui la regardaient silencieux :

^ — pet homme qui défend celle qui m'a insultée,

dit-elle avec rage, il faut qu'on me le tue !

n y eut un instant de stupeur. Moulinet, atterré par la tragique exclamation de sa ûUe. Le duc, étonné de trouver dans Âthénaïs une intensité di haine égale à la sienne. U en voulait cependant È la duchesse d'avoir amené un éclat qui s'était tero ■ miné, pour elle et pour lui, par une retraite humiliante. Il la blâmait de n'avoir pas su se contenir. Habitué aux perfidies enveloppées de bonne grâe d ' et aux haines cachées sous des sourires de son . monde aristocratique, il trouva Athénaïs horrible»ment commune et maladroite. En fin de compte.

464 LBS BATAILLES DE LA tIB

raûitude k la Borgia, priso par la jeune femme»

r agaça. B la regarda tranquillement et, d*un ton léger :

— Tuer cet homme I Vous en parlez à votre aise^ ma chère. Ces phrases-là font très bien dans un mélodrame. Dansla vie ordinaire, elles sont parfaitenient ridicules. Déshabituez-vous donc des grands mots et des grands bras I -

Puis, avec un froid sourire :

— Au surplus, tenez pour certain que je ferai tout mon possible pour que vous ayez satisfaction.

— Permettez, monsieur le duc, dit alors Moulinet, sortant d'une laborieuse méditation. Je vous vois disposé à pousser les choses à outrance...*

— N'avez-vous pas entendu votre fille, cher monsieur? dit Bligny froidement. Me croyez-vous assez peu attaché âmes devoirs pour ne pas défendre ma femme?

— Il ne s* agit pas de cela, reprit Moulinet. Vous avez, je dois le reconnaître, agi avec une correction parfaite. Mais ma fille est une folle de vous exciter à la violence. C'est à la conciliation qu'elle devrai^ vous exhorter. Tout peut encore s'arranger. Désaccord passager entre deux amies, querelle légère

* entre deux cousines. On s'embrassera et ce sera fini. Mais un duel, un scandale, une rupture? Vous

LE HiUTRE DE FORGES MB

n'en mesurez donc pas les conséquences? Pour vpus ellQs sont énormes I Et pour moi?... Pour moi elles sont désastreuses l... Vous tuez ma candidature I Malgré la gravité de la situation^ 1^ duc ne put B^empècher de riie. Âthénaïs, enfoncée dans un fauteuil, repliée sur elle-même comme une vipèrOt ' fit entendre un sifQement dédaigneux.

— Pardon, monsieur le duc, reprit Moulinet avec autorité, j'ai assez fait pourvous, je crois, pour pouvoir, à mon tour, formuler quelques exigences. Il faut que cette déplorable affaire s'arrange. Tous les jours il s'en produit de semblables qui abou-

^ tissent à une pacification. G^est facile. On rédigera un petit procès-verbal, par lequel madame Derblaj sera déclarée retirer ce qu'elle a dit. Ma fille retirera ce qu'elle a répondu. Vous, mon gendre, vous retirerez votre provocation, et chacun retirant quelque chose, il ne restera plus...

— Qu'à nous retirer nous-mêmes, dit le duc.

— C'est ce qui se fait couramment.

— Pas quand il s'agit de gens tels que M. Derblay et moi. Croyez-moi, monsieur Moulinet, imposez silence à votre excellent cœur. EtoufTez les plaintes du candidat alarmé, et laissez aller les choses telles qu'elles sont réglées... Je vous souhaite le bonsoir: j'ai à causer avec La Brède avant de me coucher.

Et saluant sa femme 6t son beau-père ave& tranquillité, le duc sortit.

Moulinet fit quelques- pas vers Athénals.

— Voyons, ma chère enfant I balbutia-t-il.

La duchesse, sans même le regarder, froide et p&le, se leva^et, poussant d'une main irritée la porte de sa chambre, elle disparut. Moulinet hocha mélancoliquement la tête, et, pour la première fois, il s'avoua à lui-même qu'il existait des difficultés qu'on ne surmontait pas avec de l'argent.

— La nuit porte conseil, dit-il ; demain il fera jour, nous y verrons plus clair.

. Et, se rattachant à une vague espérance, il alla s'étendre dans le lit de l'empereur Gharles-Quint. Il y avait environ deux heures que le maître de forges dormait du plus calme sommeil, quand une légère pression sur l'épaule le réveilla. Il ouvrit les yeux, et, voyant debout devant lui le marquis de Beaulieu, il se mit vivement sur ses pieds. Il faisait.grand jour. La pendule marquait six heures et demie.

— Nous avons le temps, murmura Philippe.. Jamais il ne s'était senti plus libre d'esprit, et

plus vigoureux de corps. H en éprouva quelque orgueil. Chez cet être de volonté, tout ce qui était une constatation de sa force morale lui causait une se-

crête jouissaneo. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit. Un air pur et' vil, chargé du parfum des fleurs humides de rosée, Fenveloppa délicieusement. Il laissa errer ses yeux sur les masses profondes du parc. Une brume légère, transparente et bleue, flottait audessus des arbres comme un voile. Et le soleil, déjà haut dans le ciel, faisait étinceler la surface calme de la pièce d'eau. La nature s'était parée, comme pour lui faire fête.

— Belle journée! s'écria gaiement Philippe, de môme que s'il eût été sur le point de partir pour la chasse.

Son regard croisa celui du marquis, et, dans ses yeux attristés, il lut un muet reproche. Le maître de forges vint à son beau-frère, et lui serrant aflectueusement la main :

— Ne vous étonnez pas, dit-il, de me trouver ce matin insouciant et presque joyeux. J'ai le prèssentiment que tout finira bien pour moi.

Il devint grave.

— Cependant, conmie il faut prévoir le malheur, j^ai pris des dispositions. Vous les trouverez consignées dans cette lettre.

n montra sur son bureau une enveloppe sur laquelle était écrit le nom de maître Bachelin.

— Mon vieil ami et vous^ serez mes exécuteurs

leslamentoires. Je vous ailéguét mon cherOcta coque j'ai de plus cher...

Un rayon de joie illumina le visage du marquis. Le jeune homme vçulut parler; sa voix s'étrangla dans sa gorge, et, saisissant Philippe dans ses bras, I se mit à pleurer sur son épaule.

— Allons, Octave, un peu plus de fermeté, feprft Philippe. «Tespère que ce sera de ma main que voas recevrez ma sœur. Mais si je n*étais plus là, mon ami, quand vous Fépouserez, aimez-la bien, elle le mérite. G* est un cœur tendre que le moindre chagrin briserait.

Sa voix était devenue d'une douceur inûnie, en parlant de cette enfant, pour laquelle il avait été un véritable père. Il passa sa main sur son front, etdevenant calme et souriant :

^ U faut que je m'habille. Voulez-vous monter avec moi? vous me tiendrez compagnie. Et puis nous irons retrouver le baron. Je désirerais m'éloigner sans attirer l'attention...

Octave baissa le front sans répondre, puis, att bout d'un instant, faisant un effort :

— Philippe, avant de vous voir, ce matin, dit-il, J'ai vu ma sœur... Promettez-moi que vous ne partirez pas sans entrer chez elle ?

le; MAlTUfi DK FOnafiS

Philippe lança au marquis un regard interrogateur.

-r- H est inadmissible, reprit Octave, que vous la quittiez sans lui donner Toccasion de se justifier à vos yeux, si cela est possible... »

Et comme le maître de forges faisait un brusqué mouvement de surprise :

— Depuis trois jours je sais ce qui s'est passé entre Claire et vous, dit gravement le marquis. Elle m'a tout avoyé. Je sais combien ma sœur a été coupable, Philippe, et je vous plains, croyez-moi, d'avoir enduré de si cuisants chagrins, autant que je vous admire d'avoir su les cacher. Mais, je vous en prie, soyez indulgent, soyez bon. Cela sera digne de vous de ne pas accabler cette pauvre femme désespérée. Vous êtes un homme énergique et brave : on a le droit de tout vous dire. Songez qu'elle peut ne plus vous revoir. Ne la laissez pas écrasée sous le double remords d'avoir désolé. votre vie et peut-être de vpus avoir conduite la mort...

Le maître de forges détourna son visage en. pâlissant. Il fit quelques pas, puis, revenant à Octave :

' — Je ferai ce que vous me demandez,dit-il.Mais cette entrevue va être horriblement pénible pour votre sœur et pour . moi. Faites en sorte do l'a-

é'iO LEB BATAILLES DE LA VIE

b^éger, 6t fftcililcz*moi le d^parif en venant mt chercher auprès d'elle ... i

Le marquis fil un signe d'acquiescement. Et, ser* rant tendrement la msivd de Philippe, il a*ék>igna avec luL I

Dès le matin la baronne était venue rejoindre son amie. Elle ravail trouvée, après l'agitation horrible de la nuit, dans un état de torpeur invinoible. Ma* dame de Préfont avait parlé à Glaire, sans pouvoir obtenir une réponse. Les yeux Hxes, la bouche crispée, le corps anéanti, la Jeune femme restait accroupie sur sa chaise longue. Toute la vie semblait s*ètre concentrée dane le regard sombre, égaré, qui était rivé à quelque épouvantable vision.

Un temps très long se passa ainsi. La sonnerie de la pendule, annonçant la marche des heures, faisait chaque fois tressaillir Glaire. Sans ce mouvement, sans la clarté farouche de ses yeux, on eûtpu la croire endormie.

Uarrivéa^e son frère la tira de son anéantisse-

47Î LB8 BATàILLBS OB Là VIE ^

ment. Elle se rattacha passionnément à respérance de voir Philippe avant son départ. Fiévreuse, les joues marquées de deux taches rouges, d'une voix monotone et comme usée, elle chargea Octave d'obtenir de son mari cette faveur suprême.

Et dès lors elle attendit, dans une reprise d'agitation éperdue, marchant sans cesse de la fenêtre, dont elle soulevait le rideau pour voir si on ne Tavait pas trompée, et si Philippe ne partait pas, à la porte, auprès de laquelle elle écoutait si eUe l'entendait venir. Anxieuse, énervée, et donnant à la baronne épouvantée le spectacle de la folie envahissante;

Soudain un bruit de pas la Qt reculer conmie si elle eût craint de se trouver face à face avec celui qu'elle appelait de toute son &me. Elle pâlit, un cercle noir cerna ses yeux^ d'un geste elle fit signe à la baronne de s'éloigner. Et elle resta debout, tremblante, sans voix. Philippe venait d'entrer.

nsrestèreut l'un et l'autre en présence, muets. Lui^ examinant avec douleur les traces que tant d'affreuses angoisses avaient laissées sur le visage de la jeune femme. Elle, qui, un instant avant, avait tant de choses à dire,cherchant à rassembler ses idées ~et, dans son cerveau douloureux, ne trouvant plus que le vide.

Claire ne put supporter plus longtemps ce Jourd

LB MAITltB DE F0R6SS 478

silence, elle alla vers Philippe, saisit sa main entre les siennes et, poussant un horrible gémissement, elle la couvrit de larmes et de baisers.

Le maître de forges s'attendait à une explication; il s'était préparé à entendre des prières. L'explosion toute physique de cette douleur, qu'il savait sincère^ le bouleversa. Il voulut retirer sa main sur laquelle il sentait couler brûlants les pleurs de celle qu'il aimait. Il ne put y parvenir. H frémit, se sentant sans forces contre tant de faiblesse...

— Glaire, dit-il d'une voix basse, par grAcel... Vous me troublez profondément. J* ai besoin de tout mon sang-froid... Je vous en prie, calmez-vous.^. Soyez^ plus forte, ménagez-moi, si vous tenez à ma vie...

 ces mots. Glaire reievalatôte. L'expression de son visage n'était plus la môme.

Elle parut avoir pris une résolution subite.

— Votre vie I dit-elle. Ah I plutôt donner cent fois la mienne I Misérable que je suis! G'est moi qui, par mon emportement, vous ai jeté dans le danger. Est-ce que je n'aurais pas dû tout suppor* ter? En souffrant, j'expiais mes torts envers vous... Et dans une minute d'emportement j'ai tout oublié. Mais ce duel est insensé... il n'aura pas lieu, je ' saurai l'empêcher...

tn LU BATAILLBS DB LA VIE

'-^ Et eommei^i? demanda Philippe» le «oui^il déjà fironoé.

— En sacrifiant mon orgueil à votre sécurité, répondit Glaire. Oh I rien ne me rebutera, puisqu'il 8*agit de vous... Je m'humilierai devant la duchesse, •'il le faut; J^irai trouver le duc».. Il en est temps encore.

Les traits du maître de forges se contractèrent.

•^ Je vous le défends I diUil avec force. Vous portez mon nom, ne Toublies pas ! Toute humilia* tioU supportée par vous m'atteindrait moi-même. Et puis» enfin, comprenez donc que je le hais, cet homme quia été cause de mon xnalheur I*.. Depuis un an je rêve de me trouver face à face avec lui... Ah I croyez-moi, ce jour est le bienvenu 1

Glaire baissa la tète. Depuis longtemps elle avait pris l'habitude d^obéir quand Philippe commandait. Lui, calmé par cette violente sortie, reprit avec douceur :

— J'apprécie vos intentions et je vous en suis reconnaissant 1 II y a eu, entre nous, au début de notre existence commune, un malentendu qui nous a coûté à l'un et à l'autre bien des peines. Je ne vous en fais pas seule responsable. U y a eu de ma faute.. « Je n'ai pas su vous comprendre... Je n'ai pas su me sacrifier... Je vous aimais trop I... Mais

tv^

LB !f^TÊ!î 1^5 rORGBS 475

j« ne veux pas m'éloigner on vous^laissant la pensée quej*ai conservé pour vous de la rancune... Voua pouvez être en paix, Claire. A votre tour pardonnez- BQoi le mal que je vous ai fait, et dites-moi adieu..,

A ces mots, le visage do Claire resplendit. Et, ten* dani les mains vers le ciel dans un élan de recon-* naissance passionnée :

— Vous pardonner, moi! s'écria-t-elle. Mais vous ne voyez donc pas que je vous adore? Vous ne Tavez donc pas deviné depuis longtemps dans le trouble de ma voix, dans l'égarement de met yeux?

Elle s*élait approchée de Philippe, et lui nouant 808 beaux bras autour du cou, elle roulait sa tète blonde sur son épaule, Tenivrant de son parftim, , le brûlant de son regard.

Elle parlait maintenant comme en rêve :

•«^ Ahl ne pars pasi Si tu savais comme je t'aime I Reste là, près de moi; tout à moi* Nous sommes si jeunes, nous avons tant de temps à être heureux 1 Que t'importent cet homme et cette femme qui nous haïssent? Nous les oublierons. Pa^ tons, veux*tu, loin d*eux? Là, ce sera le bonheur, la vie et Tamour.

Philippe détacha doucement le bras qui l'enla- Qait 6t| éloignant Glaire I

— Ici, dît-il simplement, c^ést le devoir et Thonneur. , ,

La jeune femme poussa un gémissement. La réalité effrayante Tavait ressaisie. EUé revit, en un instant, le duc le pistolet au poing et riant^ l'air mauvais. Elle voulut s'élanccr,'faire un dernier effort, retenir Philippe malgré lui. Elle cria :

— Non!... Non!...

Au môme moment, la porte s'ouvrit et Octave parut. Il adressa à Philippe un signe de tète et se retira. Glaire comprit que l'instant du départ était venu. Ce fut comme si un voile qui obscurcissait son esprit avait été déchiré. Elle comprit que tout était fini. Ets'abattant sur la poitrine de son mari, elle le serra une dernière fois avec une force con-» vulsive.

— Adieu, murmura le maître de forges.

— Oh 1 ne me quittez pas ainsi I Pas sur ce mot glacé I... Dites-moi que vous m'aimez I Ne partez pas sans me Tavoir dit !.

Philippe demeura inébranlable. Il avdt avoué qu'il pardonnait : il ne voulut pas dire qu'il aimait. Il éloigna Glaire de lui, marcha vers la porte et, sur le point de sortir :

— Priez Dieu que je revienne vivant! dit-il, lui Jetant dans ces mots comme un suprême espoir.

LB MAITRE Dl! FORGfS ^ 477

Ce fut tout. L^ jeune femme poussa un cri qui fit accourir la baronne. La voiture qui emportait te maître de forges roula sourdement dans Tavenue.

Glaire, sans se préoccuper de la présence de la baronne, se laissa retomber sur sa chaise longue, ]a tête enfouie dans les coussins, ne voulant plus ni voir, ni entendre, rêvant de suspendre sa vie pendant Theure terrible qui allait s^écouler. EUe resta ainsi quelques instants.

Une douce voix la fit se relever brusquement. Suzanne, frappant à la porte, disait : Peut-on entrer?

Glaire échangea un douloureux regard avec la baronne, n allait falloir encore dissimuler, s'efforcer de tromper cette enfant ignorante de la vérité. Par la porte entr' ouverte, le frais et gai visage de Suzanne apparaissait.

— Viens, mon enfant, dit Glaire.

Et, prodige de volonté, eUe se fit souriante.

— Gomment! vous n'êtes pas habillée ?s*écria la la jeune fille, en voyant sa belle-sœur vêtue d'un peignoir. Moi, j'ai déjà fait toutle tour du parc avec la petite voiture.

Suzanne parcourut la chambre, fourrageant partout avec une vivacité de jeune chat.

— Tiens I fit-ellé, je viens de rencontrer Philippe

47» LSS BATAflLËS DE LA VIÈ

Àvto le baron ci M. Octave. Jls étaient en Voiture fermée... Us avaient un air singulier... Oft peuvent ils bien aller àinsi^ tous les trois?

Glaire rougissait et pâlissait tour à tour. Une sueur d'angoisse perlait sur son front. Chaque pa* foU de Suzanne la torturait.

--^ Oh ! si mon mari est là, dit la baronne, c'est qu'il s'agit d*uiie expérience..* quelque visite dans les carrières...

**«-* De quel côté se dirigeaient-ils? demanda Glaire d'une voix tremblante.

— Du côté des étangs, répondit la jeuUe Qlle. Peut4 tre vont^ls à la Varenne ?

^» Oh 1 non, dit la baronne, lé duc de Bligny n'est pas homme h se lever avant dix heures...

Glaire n'entendait plus. Ducôlé des étangs, avait dit Suzanne. Aussitôt la clairière, avec son tapis de gazon, ses barrières peintes en blanc, et, da^s le fond, les eaux dormantes sous les branches penchées des arbres, avaient passé devant ses yeux. Ge lieu solitaire et morne était propice pour une rencontre. V avait un aspect désolé qui le destinait à quelque scène tragique. G'était là que le duc et Philippe allaient se battre. Bile en était sûre, elle les voyait.

Slle flit rvprise d'ans agitation effrayante,

Bniralnée par* le besoin de savoir. Elle ne pût rester "en place; elle prit une robe et la passa à la hâte. Un projet, aussitôt arrêté que conçu, yenait do tendre tous les ressorts de sa volonté. . .

— Tu t'es servie de la petite voiture? dit^elle à Suzanne. Où Tas-tu laissée?

-^ Dans la cour des écuries, répondit la Jeune ûlle. On doit la dételer en ce moment.

— Je vais la prendre. J*ai une course h faire ce matin dans le pays, reprit vivement Glaire*

Et, sans rien attendre, une écharpe de dentelle sur sa tète nue, elle s'élança au dehors.

Seule, conduisant d'une main hardie^ elle partit h une allure très rapide. Le mouvement, loin de calmer sa fièvre, la surexcita. Elle eut la frénésie

do la vitesse, mettant sa bète au galop, secouée durement dans les ornières d'une route de forêt, menacée de tout briser.

Elle ne s'arrêta devant rien,' augmentant la violence de sa course, lous les nerfs raidis, se mordan' les lèvres, enviant les ailes des oiseaux, et écoulant la respiration coupée par les baltoments de soi cœur, si, dans le silence des bois, elle n'entcndai. pas une sinistre détonation éclater.

La forêt restait silencieuse. Dans le lointain, lé» grelots des voitures, passant sur la grande route.

tintaient joyeusement. Lo tapis de mousse de l'allée s* étendait sbus les pas du cheval, assourdissant le bruit de ses pas. Une épaisse vapeur sortait de ses flancs, l'entourant d'un nuage. Lancé avec rage, il buta et s*abattit. Claire sauta à terre et prit sa course à travers bois. Son instinct l'avertit qu'elle approchait du but : elle écouta et entendit qu'on parlait.

Ellejeta un rapide coup d'œil autour d'elle. A vingt pas, au bord des étangs, le kiosque chinois de M. Moulinet se dressait, mirant dans Peau ses plaques de porcelaine. De là. Glaire pouvait voir sans être vue. Légère comme une biche traquée, elle se glissa au travers des branches, et, montant les marches qui conduisaient à la galerie circulaire, elle s'arrêta anxieuse, épouvantée.

Au milieu du rond-point, le baron, faisant de longues enjambées, comptait des pas pour marquer la distance. La Brède, assisté de Moulinet, pâle et égaré, chargeait les armes. Philippe, à l'autre bout de la clairière, marchait lentement en causant avec Octave etle médecin. Le duc, à trois pas du kiosque, mâchonnait un cigare, en abattant machinalement, avec un petit jonc qu'il tenait h la main, de hautes tiges de digitales.

Claire se rappela, avec un horrible serrement de

oœur, le rond-point coiiyeri de cavaliers, avec les groupes déjeunes femmes élégamment parées, et le buffet servi par les graves valets de pied de la Varcnne. Tout, ce jour-là, était gai, brillant, heureux. Elle était jalouse alors, mais qu'était-ce que sa jalousie auprès delà torture qu'elle endurait en ^ ce moment? Elle avait sous les yeux ces. deux • hommes qui allaient chercher à se tuer pour elle. Dans un instant, l'un d'eux serait étendu dans l'herbe verte.

Un nuage passa sur ses yeux. EHe dut se retenir à la balustrade pour ne pas tomber. Sa faiblesse fut de courte durée. Elle regarda de nouveau, haletante, avec une horrible curiosité.

Les deux adversaires étaient maintenant en place. M. Moulinet venait de s'écrier d'une voix suppliante :

— Messieurs, par grâce, messieurs.. .1

Il avait été entraîné par La Brède qui le semonsait sévèrement dans un coin. Octave remit à Philippe son arme, et se recula vivement. La Brède demanda d'une voix ferme :

— Messieurs, ôtes-vous prêts ?

Le duc et Philippe ensemble répondirent : Oui. Le jeune homme reprit, comptant lentement : Un, — deuX| — trois, — feu I

482 LKS BATAILLES DE LA YIB.

Claire vit lea deux pistolets s'abaisser menaçants. Dans cotte seconde suprême, elle perdit la raison. Un mouvement invincible la jeta en avant, elle poussa un cri, franchit d'un bond les marches du kiosque et, se ruant au-devant du coup qui menaçait PhilippCi elle boucha de sa blanche main le canon du pistolet de Bligny.

Une détonation éclata. Glaire devint pâle comme une morte. Et agitant àveo ivresse sa main labourée et sanglante, eUe éclaboussa de larges taches rouges le visage du duc. Puis, poussant un profond soupir, elle tomba évanouie.

Il y eut un moment de confusion indescriptible. . Le duc avait reculé plein d'horreur, en sentant tomber sur lui cette pluie chaude et vermeille. Philippe^ d'un bond, avait saisi Glaire, et la soulevant comme il eût fait d'un enfant, il l'avait portée dans la voiture qui attendait au détour de la route.

Les yeux de la jeune femme étaient fermés. Anxieusement, le maître de forges, aidé par le mé* deoin, souleva la pauvre main mutiléjg. U baisa avec adoration cette chair qui souffrait pour lui.

Très assombri, le médecin, avec une adresse d€ femme, avait manié le bras de Glaire.

'**^ Rien de brisé, diUl enfin avec allégement. Nous en sommes quittes à meilleur oempte q\k*&h

LE MAITRE DE FORGES . 4a3

ne. pouvait Tespérer. La main, il est vrai, sera bien abîmée... Mais madame Derblay s'entipcra enn'ôtant point ses ga^ts.

Il se mit à rire, retrouvant son sang-froid d'opé- -rateur. Puis, il arrangea les coussins de la voiture pour que la jeune femme fût bien à Taise.

Philippe, encore bouleversé, ne quittaitpas Glaire du regard... Son évanouissement prolongé Tinquiétait. Le baron, en l'appelant, le ramena à, la situation. La Brède, très agité, accompagnait M. de Préfont.

— Je suis chargé, monsieur, par le duc de BUgny, de vous exprimer son profond regret du malheur dont il est la cause bien involontaire. L'acci* dent arrivé à madame Derblay i afflige gravement, et ses idées se trouvent fort modifiées. Il lui parait maintenant impossible de donner suite à Tai-. faire engagée. Le courage de mon ami est au-des- ^ sus de toute discussion. Le vôtre également, monsieur. Nous sommes tous gens d'honneur... Le secret de ce qui vient de se passer sera fidèlement gardé.

Le maître de fv. rges dirigea ses regards vers le duc. Bligny, tremblant et livide, adossé à une barrière, essuyait machinalement son visage. Et chaque fois, avec un écœurement douloureux^ il ramo-

naît la fine batiste marquée d*une tache rdtige. Il pensa que sa balle aurait pu atteindre Claire mortellement, briser son beau fï^oût, ou trouer sa blanche poitrine. En cet instant, il se jugea sévèrement, eut horreur de ce qu'il avait fait, et résolut de s'écarter à jamais delà route de celle qui, à cause de lui, avait tant souffert.

La Brède continuait & parler à Philippe avec une émotion qui ne lui était pas habituelle. Le maître de forges entendit vaguement que le jeune homme lui témoignait ses regrets personnels. Il se laissa serrer, par lui, la main avec vigueur. Et [voyant le duc qui s*éloignait, entraîné par Moulinet, il poussa le médecin dans la voiture, monta sur le siège, prit les guides et partit rapiden;ient.

Uans la grande chambre tendue de vieilles tapisseries sur lesquelles de jeunes déesses emplissaient la coupe des guerriers, comme pendant la longue maladie de Glaire, Philippe, silencieux, était assis au pied du lit.

La jeune femme, en proie à la fièvre, n'ayant pas encore repris connaissance depuis 'une grande heure, s'agitait sur son oreiller. Elle ouvrit les yeux. Son regard vague chercha Philippe. Le maître de forges se leva vivement et se pencha vers elle. Un sourire passa sur les lèvres de

LE MÀITÎIE D£ )roRGBS 485

Glaire. De son bra3 nu elle entoura le cou de son mari et l'attira tendrement. Dïins son cerveau troublé la notion exacte des choses n'était pas encore revenue. 11 lui semblait flotter immatérielle dans des espaces célestes. Elle ne souffrait pas. Une langueur délicieuse Tavait envahie. Si bas, que Philippe Fentendit à peine, elle murmura :

— Je suis morte, n'est-ce pas, mon bien-aimé, 'et morte pour toi ? Que je suis heureuse! Tu me

souris, tu m'aimes. Je suis dans tes bras. Que la mort est douce ! Et quelle adorable éternité I

Soudain le son de sa voix la réveilla. Une douleur aîg^ô lui traversa la main. Elle se rappela tout : son désespoir, ses angoisses et son sacrifice.

— Non I j'existe 1 s'écria-t-elle.

Elle repoussa Philippe, et, le regardant éperdue, comme si sa vie ou sa mort allait se décider par une parole :

— Un seul mot, dit-elle, réponds I M'aimes-tu? Philippe lui montra un visage rayonnant d'ivresse :

— Oui, je t'aime, répondit-il. Il y avait deux femmes en toi. Celle qui m'a fait tant souffrir n'est plus. Toi, tu es celle que je n'ai jamais cessé d'adorer.

Glaire poussa un cri, ses yeux s'emplirent de

LES BATAILLES DE LA ViE

larmes, elle ft*atlacha désespérément à Philippe, leurs lèvres se touchèrent et, dans une extase inexprimable, ils échangèrent leur premier baiser d'amour.

Page 1