‹ Le maître de forges (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · IS · texte numérisé non relu

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3av

Le rond-^point des Etangs est situé à la lisière des bois de Pont-Âvesnes et de ceux de la Varétine. Une suite de mares, couvertes de joncs et de plantés aux larges feuilles, étendant leurs tiges luisantes à la surface des eaux, comme des serpents endormis, se prolonge pendant quatre ou cinq cents mètres et a donné son nom au rond-point. Les basses branches des chônes se penchent comme avides de fraîcheur. Et les feuilles tombées tous les ans à l'automne ont fait, en pourrissant le long des berges, une épaisse vase dans laquelle les sangliers viennent le matin se rouler avec délices. Des barrières peintes en blanc, coupant,, en temps or** dinaire, les chemins de la forêt, enferment un carrefour large de deux cents mètres , couvert

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d'un gazon épais et moelleux comme du velours.

Des hêtres énormes, au tronc|gris&tre, au feuillage épais, entourent ce rond-point, et répandent sur lui une ombre glacée. Les huit chemins, larges d vingt mètres, qui aboutissent au carrefour, se pen dent^ droits et bordés de bruyères aux tons ronges, dans répaisseur des bois. C'est un lieu plein de silence et de mystère. Le soleil fait miroiter les eaux plissées par la brise et dans lesquelles le ciel mire son tranquille azur. Quand on chasse en forêt, la place est excellente. Les chevreuils, lassés par ^a^ dente poursuite des chiens, viennent rafraîchir dans les mares leurs jarrets tremblants et y puiser en buvant une nouvelle vigueur. Un tireur posté sur la berge, derrière un des grands chênes, peut trouver là Toccasion ambitionnée de crier : hallali I

M. Moulinet, amant passionné de la belle nature, séduit par la beauté du paysage, a déshonoré le site en y faisant construire un kiosque chinois.

Au milieu de ce vaste carrefour, une table dressée en plein air, servie par des valets de pied en grande tenue, offrait aux invités de la duchesse tous les réconfortants désirables avant d'entreprendre une longue, chevauchée. Depuis une heure, La Brède, bardé de son fidèle Du Tremblays, parcourait les taillis, semant les petits papiers qui devaient

indiquer la piste, prenant de ravance, coupant ses voies, multipliant les contre-pieds, préparant le« défauts avec une conscience éreintanie.

Par toutes les routei^ conduisant au rond-point, arrivaient les cavaliers, les amazones, les breacks et les calèches. Les toilettes claires des femmes s*abritant sous leurs ombrelles multicolores, les dolmans bleus et les pantalons rouges des hussards, faisaient des taches gaies sur la verdure sombre des arbres. Les chevaux, tenus en main par les gardes habillée de drap vert, la té te couverte de la cape ronde, tendaient vers le sol, couvert d'herbes fraîches, leur bouche gourmande ; les étriers sonnaient entre-choqués,un hennissement clair éclatait, et les bouchons du Champagne sautaient gaîment» laissant couler la mousse dans les verres.

Serrée dans son amazone noire à jupe courte, agitant, dans sa main gantée, une cravache dont le pomnaeaii était orné d'un énorme œil de chat, Athénais, avec une gaîté, une aisance et une grâce surprenantes, faisait les honneurs delà forêt à tous les arrivants.

Sur les- coussins du grand fnail-coach du duc, jetés le long des talus gazonnés, les dames s'étaient assises. Moulinet, vôtu d'un habit bleu et ganté de gris perie, à dix heures du matin, avait accaparé

le baron ixour lequel il s'était repris d*une tyrannique affection. Le duc avait arboré la grande tenue anglaise, habit rouge, culotte de peau blanche, la cfipe de velours noir ornée par derrière d'un nœud vert : ses couleurs, son blason portant champ de sinople. Philippe, habillé de noir comme à son ordinaire, avait seulement mis une culotte de velours gris, prise dans des houseaux pareils.

Glaire et la baronne, comme si elles eussent endossé un uniforme, portaient Pamazone de drap

bleu avec chapeau rond orné d'une plume noire. Elles étaient adorables ainsi. Madame de Préfont, élégante dans sa petite taille. Glaire, élancée et superbe, ses belles épaules et sa poitrine admirable . moulées par l'étoffe simple et sans une broderie de son corsage.

Suzanne, servie par Octave, trempait un biscuit 0ans un verre de malaga, ne perdant pas de l'œS sa ponnette, dont son frère, avec une attention paternelle, resserrait la sangle et examinait la gou^ mette, pendant que Bachelin, dételant tranquillement son cheval à deux fins, aidait un garde à lui ! passer la selle qu'il avait apportée dans lé coffre de Bon cabriolet. Le soleil dorait les bois, jetant une lumière éclatante sur ce brillant tableau. L'air était léger et frais. Il fiiisait bon vivre.

LE MAITRS Dl FORGBg dSI

— Monsîeup.Derblayl... s'écria subitement Athénaîs, laissant là le préfet tant désiré avec qui elle causait.

Et comme Philippe venait à elle, posément, sans précipitation :

-^ Est-'Ce que vous ne croyez pas le moment venu de nous mettre en marche ?D y a au moins une heure que ces messieurs sont partis avec leurs, pa-* piers, et s'ils ont été & une bonne allure, il va faK loir galoper ferme pour les rejoindre.

— Mon Dieu, madame, répondit Philippe, Je vous avouerai que je. suis peu au courant de ce genre d*exercice. Je craindrais de donner un avis. Adressez-vous plutôt à Pontac qui^ en sa qualité de lou* vetier, doit être ferré sur la matière...

Et, du geste, Philippe désignait un grand Jeune homme vêtu d'un habit de veneur galonné d'ar^ ^ent du style le plus pur, coiffé d'un tricorne, ayant le couteau de chasse au flanc et la trompe à la DampierrS à l'épaule. Gomme s'il n'eût attendu qu'une occasion de se produire, le vicomte de Pontac s'avança au milieu du rond-point et, s'inolinant devant madame de Bligny avec une raideur anglaise :

-— Duchesse, je suis à vos ordres, dit-il. Et si vous voulez me confier la direction de la chasse, je me fais fort d'avoir mis^ avant deux heures, MM. La

Brède et Du Tremblays sur leurs fins. Vous plaît-fl que nous sonnions le départ? J'ai là. mon piqueur.u Ho 1 Ho ! Bistocq I .

Un grand diable, vêtu d'une veste galonnée, guêtre de cuir fauve, un nez rouge éclatant au milieu de sa face tannée comme une fraise sur du terreau, sortit d'un groupe de domestiques, traînant la jambe et tirant derrière lui une grande bique de cheval, mal peigné, dont la bride était passée dans son bras. Arrivé à six pas de M. de Pontac, il s'arrêta, et, prenant la position du soldat sans armes, il mit la main à la visière de sa cape, et attendit qu'on lui demandât son rapport.

— Désirez- vous que je l'interroge? demanda le vicomte à la duchesse.

— Mais, sans doute, répondit Athénals, très enchantée de la solennité du procédé.

— Ma chère, regarde-la donc l murmurait la baronne entre haut et bas, se donne-t-elle des airs de souveraine ! Et Pontac, qui prend au sérient son rôle I Tout ça pour courir après des petits papiers l Esirce amusant I

— Le lancer se fera à la Héronnière, disait Bistocq ; c'est là que commence la piste. Il y a un mo^ ceau de papier large comme ma main. Pas besoin ] de brisée I Ces messieurs ont sans doute peur qu*on \

ne les trouve pas assez facilement!... Us auraient dû mettre un journal... Les animaux... excusez... ces messieurs se sont donné de Taîr par la futaie, ils ont sauté le Pavé-Neut, ont pris la plaine à la Vente-au-Sergent, sont rentrés en forôt à Belle- Empieuse, se sont forlongés au pied de la côte de la Haie, ont pris leur contrepied à la Boulottière...

— Halte I dit M. de Pontac en riant, si on te lais* sait aller, tu nous donnerais tout l'itinéraire de la chasse...

— Y aurait des chances I fit le piqueur endiguant de. l'œil. Faut pas croire qu'une personne naturelle peut imiter comme cales cerfs... Il n'y a que parla, tête que ça soit facile I murmura-t-il avec un air goguenard. Et encore, pour y arriver, il faut se metire deuxl

La duchesse se mit à rire, et se tournant vers Pontac :

— n est drôle, votre bonhomme, dit-elle. Papa, donne donc un louis à ce brave garçon... Orâce à lui, La Brède et Du Tremblays vont avoirbesoin de se développer, sans quoi ils vont être pris vive» ment...

— Hallali courant I dit Pontac. •• Duchesse, fautil sonner le départ? .

— Sonnez, vicomte.

Pontac, faisant tourner sa trompe avec la main gauche, se posa au milieu du carrefour, et enflant ses joues comme s'il eût voulu faire crouler les arbres de la forêt, il jeta à Técho les notes retentissantes de la fanfare.

— Mes compliments, vicomte, dit la duchesse, vous avez un remarquable talent...

— C'est héréditaire dans ma famille, répondit Pontac, avec une gravité rêveuse. Depuis trois siècles, nous sonnons de la trompe de père ea fflsl '

Et agitant la tête avec des airs d'homme stipé^ rieur, le vicomte se dirigea vers sa monture.

En un instant toute l'assemblée fut en mouvement, les cavaliers le pied à l'étrier, les curieux qui suivaient en voiture, sur les coussins de leurs véhicules de toutes sortes. Un élan général entraîna la masse des assistants vers les grandes allées qui longeaient la Héronnière. Le roulement sourd des sabots des chevaux, lancés au galop sur la mousse du chemin, s'éloignait déjà rapidement, pendant que Bistocq, guidant les chasseurs, sonnait, au grand trot de sa bique, la phrase triomphante du lancer.

— Monsieur Derblay, vous qui connaissez « bieû le i»ays, dit la duchesse avec un sourir^^ voulez-

VOUS être assez aimable pour vous faire mon guide? Laissons partir le gros de la chasse. Vous avez une 6êle vigoureuse, moi aussi, nous couperons à tra« vers la forêt, et nous prendrons Tavance...

— Mais, duchesse, n'avez-vous pas Pontac qui saura vous conduire bien mieux que moi ? dit Philippe.

— Non, reprit gaiement la duchesse, c'est vous çue je veux, à moins que vous ne me refusiez? Mais je ne crois pas que vous en soyez capable...

Le maître de forges s'inclina sans répondre. Glaire, debout h quelques pas, avait assisté, en tremblant décolère, àTaudacieuse tentative d*Athénaïs. Des larmes de douleur vinrent à ses yeux, et, sans y penser, elle serra convulsivement le bras de la baronne stupéfaite.

— Tu es des nôtres, n'est-ce pas? dit alors la duchesse en se tournant du côté de Glaire.

La jeune femme inclina doucement son beau yv* sage assombri, et d'une voix calme :

— Non 1 j'avais trop présumé de mes forces en pensant pouvoir suivre la chasse à cheval... Jlrai avec la voiture...

Et Glaire, lançant un douloureux regard à son mari; parut le supplier de ne pas l'abandonner.

— Est-ce que cela te contrarie que je t'enlôve

ion mari? demaûda la duchesse avec une fausse solUcitude. Puis, riant : Est-ce que tu serais un peu jalouse?

— Non I répondit Claire, ne voulant pas avouer, si ouvertement, et son impuissance et sa douleur.

— Alors, à cheval ! dit joyeusement Athénaîs, pressée de consommer sa victoire.

Claire, le cœur serré, regardait partir son mari; elle eut un moment la pensée de rappeler, de le retenir. Elle cria :

— Philippe 1

Le maître de forges se retourna vivement, et venant à elle :

— Qu*avez-vous? lui dit-il. Seriez-vous souf- 4*ante? Désirez-vous quelque chose?

^Sans doute, si la jeune femme eût dit un seul mot, son mari serait resté auprès d'elle. Peut-être bien des tourments auraient-ils été ainsi évitéâ« L'orgueil, plus puissant encore queTamour, arrêta la parole suppliante sur les lèvres de Cidre. Elle hocha la tête, et, Tair dur, les lèvres crispées, faisant un geste de dédain :

— Non, ditreUe, je n'ai rien, je ne veux rien 1 Allez!

Philippe s'éloigna. En ce moment, Claire Tenve-

ioppa dans la haine grandissante qu'elle amassait contre Athénals. Elle fut prise d'une de ces ragea pendant lesquelles on tue.

Posant un pied sur le talus du fossé^ la duchessâ avait relevé sa jupe. Sa jambe, prise dans une botta de daim gris, q)paraissait fine et élégante. Du geste la jeune femme montra à M. Derblay la cou]> roie de son éperon qui s'était défaite. Le maître de forges se baissa, et, sans dire un mot, fixa sur le cou-de-pied cambré la lanière de cuir ornée de chaînons d*acier, et rattacha la boucle placée près du talon. Provocante et hardie, la duchesse s'ap'^ puyant lui touchait Tépaule du pommeau de sa cravache, comme pour bien établir son pouvoir.

^ — Ah Qal mais qu'est-ce que cela veut dire? taurmiu*a la baronne.

Et, axant les yeux sur son amie, elle la vit si pâle %i si tremblante, qu'elle n'osa 'pas continuer son interrogation.

Enlevée dans les robustes bras de Philippe, la ducheBse venait de sauter en selle. Elle rassembla lés rênes, ût de la main un geste orgueilleux à sa rivale écrasée, et lançant son cheval au galop, elle lui fit franchir d'un bond le fossé qui séparait le «iMefour de la futaie. Philippe suivit, et, au boni

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d'un instant, leur silhouette vague se perdit dans lappofondeur de la forêt.

— Voulez-vous que je reste auprès de vous? murmura doucement une voix auprès de Claire, restée immobile, anéantie, regardant fuir les deux cavaliers, comme s'ils eussent emporté son bonheur en croupe. La jeune femme se retourna. Le duc était à ses côtés. Elle étouCTaun cri de colère, et arrachant ses gants, le front lourd, les yeux baissés :

— Laissez-moi, dit-elle, je veux être seule. Etprenantlebrasdela baronne, elle remonta vers

les Mares pendant que le duc se dirigeait, au pas de son cheval, vers le gros de ses invités, guidé par le cor qui résonnait dans le lointain.

Octave et Suzanne, marchant à pas lents, insoucieux de la chasse, suivaient en causant la berge verdoyante.. Leurs chevaux, attachés au ^ môme arbre, se caressaient le cou en folâtrant, ou tiraient avec effort, de leur bouche barrée par le mors d'acier, les jeunes pousses des branches. Le baron, livré à lui-môme, s'était assis à Técart, et, à l'aide d'un petit marteau, cassait des échantillons de minéraux qu'il venait de ramasser au bord du chemin.

Les deux Jeunes femmes, sans parler, arrivèrent

au kiosque. Des bancs rentouraient. Elles s'assirent. Un silence profond, succédant au mouvement et au bruit, s'étendait sur le bois. Une légère brise ,agitaitles roseaux au milieu desquels les libellules passaient étincelantes dans leur vol incertain. La baronne leva les yeux sur son amie. Claire avait repris possession d'elle-même. Un léger tremblement des lèvres indiquait, seul, l'agitation encore persistante de ses nerfs. Craignant d'avoir été devinée, môme par la baronne, elle baissait le front et détournait le regard, froissant le sable du pied, d^un air indifférent.

— Eh bien ! qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria la baronne, incapable dé se contenir plus longtemps. J'arrive chez toi croyant trouver des gens en possession de la tranquillité biblique, et je tombe au milieu de discussions, de tiraillements. Ton mari galope avec Âthénals, le duc vient humblement t' offrir sa compagnie...

— C^est comme dans le quadrille, dit Claire^ riant nerveusement, on change de dames...

La baronne devint grave et, prenant la main de sa cousine :

— Pourquoi essaies-tu de me tromper? Me croistu si étourdie que je ne puisse comprendre ce qui 86 passe en toi? Claire, tun*es pas heureuse I

-— Moi l Et comment ne le seraia-Je pas? le vit au milieu du luxe, du bruit, de Tanimaiion. J'ai une famille qui m'adore, des amis qui m'entourent, un mari qui me laisse ma liberté... Tu sais que c'est là ce que j'avais rêvé. Gomment ne serahh-j^ pas heureuse ?

-— Eh bien I ma pauYtxr chère, ce que tu avais rêvé autrefois, fait ton désespoir aujourd'hui. Ton mari te laisse ta liberté, mais il a repris la sienne. Et quand tu le vois auprès d'une autre, ton cœur se déchire. . . Par fierté tu voudrais nier,mals ta douleur te trahit. Non, tu n'es pas heureuse! Et tu ne peux pas l'être, car tu es jalouse I

— Moil cria Claire avec rage...

Elle partit d'un éclat de rire douloureux, qui se termina par un sanglot. Ses yeux s'emplirent de larmes et, s'ahattant dans les bras de son amie, le visage rougissant de honte, elle pleura amèremeal.

La baronne la laissa dégonfler son cœur plein de tristesse. Puis, la voyant plus calme, elle lui arracha le triste secret de sa rupture avec Philippe.

La jeune femme resta stupéfaite. EQe comprit les tortures qu'endurait Claire, et soupçonna OdDee que supportait le maître de forges. EjUe devina rhorreurdu contraste qui existait entre Pexîstence extérieure de ces deux êtres et leur vie intime. Au

dehors Téclat, les apparences de la galté et de la tendresse. Au dedans le silence, la froideur et la solitude. En public ces deux malheureux jouaient un. rôle. Et ils étaient tenus de le jouer bien. Dès lors, la baronne n'eut plus qu'une pensée : travailler à la réconciliation de ces deux époux séparés par une déplorable folie. Et elle voulut pénétrerjusqtfau fond de la pensée de Claire.

— Mais lorsque ton mari t'eut soignée avec ce dévouement, dit-elle, est-ce que tu n'eus pas un instant la pensée d'aller à lui et d'essayer de renouer les liens brisés?

— Oui, répondit Claire en rougissant. Je ne sais ce qui s'était passé en moi. Je ne me sentais plus la môme. Etait-ce de la reconnaissance pour ses soins, ou une plus juste appréciation de son carac^ ièrequi m'attirait à lui? Mais quand il n'était pas \h, involontairement je le cherchais. Quand il était près de moi, je ne le regardais pas, et cependant je le voyais. Il était si sévère, si triste, que je n'osais lui parler... Oh I s'il m'avait encouragée! I

— Il ne l'a pas fait ? i.

— Non 1 il est aussi orgueilleux que moi, et plus résolu... Va, il n'y a rien à espérer, et nous sommes séparés pour toujours I

— Du reste, il en prend pf aiment son parti, à ce

'■^ ' iv»:'^>^s^

que je vois. Et notre belle petite duchesse MouUoet...

— N'accuse pas Philippe I interrompit vivement Claire... C'est elle qui se jette à sa tète impudemment... Elle me poursuit sans relâche... Après mon fiancé, mon mari I Quel triomphe I n'est-il pas vrai ? Et comment le lui arracher? Que faire pour me défendre ? En ai-je le àroi^ seulement? Esi^ce qu'il est à moi ?

— Dame, franchement, il est un peu plus à toi qu'à eUe I

— Oh I Mais qu'elle prenne garde I dit Glaire avec violence. Je n'ai déjà que trop souffert par elle. La patience la plus longue a des bornes. Et si elle me force à les franchir, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera quelque folie qui nous perdra l'une ou l'autre.

— Là 1 ma belle, calme-toi. Me voici maintenant dans ton jeu, et je te réponds que nous viendrons à bout de cette délicieuse Athénaîs... C'est une accapareuse, vois-tu I Elle tient ça de famille. Son père faisait autrefois des rafles sur les sucres. Elle, sa spécialité, ce sont les maris. Il les lui faut tous! Mon Dieu 1 que je voudrais donc qu'elle se mît en

' tête de séduire le baron ! Comme je m'amuserais ! Et, de la tète, la jeune femme montrait à son amie

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le cher Prélont» toujours planté à la môme place, charmant les longueurs de Tattente en récoltant des petits cailloux, dont il bourrait ses poches. Glaire ne put s'empêcher de sourire. L*image de Philippe passa devant ses yeux. Il n'était pas, lui^ un docile et patient serviteur, mais un maître im* périeuxet redoutable.

-^ La situation, il ne faut pas se le dissimuler, est grave, reprit la baronne. Si on pouvait s'expliquer, un accommodement serait facile. Mais en parlant, on s'expose à une rebuiTade, et alors, va te promener, tout est uni I... H faut donc user dt» diplomatie... Rien ne m'ôtera, à moi, de l'idée que ton mari t'adore, mais ne veut pas te le laisser voir. Les hommes tels que lui n'aiment qu'une fois et c'est pour toute la vie. As-tu bien regardé M. Derblay? C'est un obstiné. Il a une tôte faite pour enfoncer les murailles... Avec un pareil caractère, tu ne le désarmeras qu'en t'humiliant devant lui.

— Ah I je n'hésiterai pas à le faire... Rien ne me coûtera pour le conquérir. Mais s'il allait voir, dans ma démarche, im caprice nouveau?

— Aussi faut-il attendre, pour jouer cette impor* tante partie, une occasion favorable. Si elleneseprésente pas, nous la ferons naître. Mais pour Dieu, ne garde pas cette mme morne et désespérée. Tu pré^

îl.

pare» trop de joie à notre obère ami0. Souviena-toî que pour tout le monde tu es heureuse, et donnetoi Tapparence du bonheur en attendant que tu en ties la réalité.

Claire poussa un soupir. Elle, indomptable qui, jadis, prétendait surmonter tous les obstacles, main-* tenant elle doutait de sa puissance et ae défiait de sa volonté.

— Il me semble que, depuis une demi-heure, nous causons d'une façon bien sérieuse, dit la baropae; cette psychologie conjugale m*afort alourdita tôte. Si tu veux m'en croire, nous galoperons un peu.. Et puis je voudrais aller voir ce que notre belle petita duohesse Moulinet fait de ton époux... Viens-tu?

— Non, répondit Glaire assombFie,je suis lasse. Je resterai ici. Mon frère et Suzanne n'ont païf ]*aip plus en train que moi de suivre la ohasse... Ds pia tiendront compagnie.

Octave et la jeune fille revenaient à pas lents. Ds ne parlaient plus. Le marquis, un peu plus sérieux que de coutume. Suzanne, le front penché, et sou* riant à d'heureuses pensées. Ds arrivèrent ainsi jusqu'à la place oii leurs ehevauz étaient restés. Le jeune homme détacha les brides, et se tournant vers Suzanne :

— Vous me permettez de le dire à ma sœur ?

l^uzanne baissa la tête en signe d'assentiment et dit :

— Parlez-lui, je le désire. Vous savez combien elle nous aime. Elle va être joyeuse!

— Eh bien I partez avec le baron et la baronne. Je vais rester avec Claire et je lui confierai notre secret.

Et présentant à Suzanne ses deux mains croisées dans lesquelles elle posa son petit pied, îl la mît vivement en selle. La jeune fille leva les yeux, regarda Octave, un peu plus longtemps qu'il n'aurait fallu peut-être, échangea avec lui un serrement de main par lequel elle exprima tout ce qu'elle n'osait lui dire. Et touchant de la cravache l'encolure de sa jument, d'un bond elle fut au milieu du rond-point.

Le cor, se rapprochant, sonnait dans la forêt, donnant des ailes à La Brède et à Du Tremblays.

— Allons, baron, à cheval ! dit madame de Préfont ft son mari.

— Je suis à vos ordres, ma chère amie, répondit l'aimable homme en s'arrachant à la contemplation de ses minéraux. . . C'est très curieux : imaginez-Vous que je ne iserais pas étonné que les roches de ce massif continssent de l'alun.Il faudra que j'en parle à M. Derblay. On pourrait peut-être faire concur-

dit LES BAT»!LLES IXB LA VU

rance aux cdunières dltaliQ... Vous savez?... près de Civita-Vecchia... Je vous les ai fait visiter pendant notre voyage de noces... Ce serait une bonnd affaire. U faut tant de sulfate d'alumine pour la fabrication du papier...

— Oui, baron, oui, dit la jeune femme, avec un. attendrissement subit, vous êtes un ange, vous I Et qui plus est, im ange savant I Tenez, baisez ma mainl

— Avec plaisir, dit le baron, sans rien perdre de sa belle tranquillité.

Et il porta à ses lèvres la main finement gantée de sa femme. La baronne jeta un regard circulaire autour d'elle, fit piaffer tumultueusement son cheval, salua de la main Glaire et Octave ; puis, se tournant vers Suzanne :

— Y étes-vous, Suzanne?... Oui?... Alors, en route I...

Et^ suivie de son mari et de la jeune fille, elle partit à fond de train.

Octave et Glaire, immobiles, les regardaient s'éloigner. Il y eut un instant de silence. Le jeune homme, recueilli et un peu oppressé par T^motion de la confidence à faire, La jeune femme, songeant encore à ce que lui avait dit la baronne, et pesant avec une angoisse vague les chances qu'elle avait

de réussir dans sa difficile entreprise. La voix de son frère la tira de sa méditation.

— Claire, dit-il, j'ai une grande nouvelle à l'apprendre.

Et comme sa sœur faisait un geste de surprise, l'interrogeant du regard :

— Suzanne et moi nous nous aimons, ajouta-t*il d'une voix plus basse.

Le visage mélancolique de Glaire s'illumina comme un ciel d'orage subitement traversé par un rayon de soleil. Elle tendit les deux mains à son frère et, l'attirant vivement, elle le lit asseoir auprès d'elle", les nerfs délicieusement agités, l'esprit tendu, avide de tout savoir, et voyant poindre déjà peut-être cette occasion favorable qui devait lui faciliter un rapprochement avec Philippe. Et là, dans le silence, avec ravissement. Octave lui raconta le roman si simple, et déjà long cependant, de ces deux cœurs qui s'étaient peu à peu emparés l'un de l'autre. Amours candides et recueillies, pleines de pures ivresses, et nées doucement, sans efforts, sans secousses,comme de belles Qeurs, sous le ciel bleu.

— Tu as tant d'influence sur Philippe, dit le marquis à sa sœur : parle-lui pour moi, obtiens qu'il me donne Suzanne. Il connaît depuis long-

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temps mes idées. Il sait que je compte pour rien Tâvantage de la naissance, et que je compte faire ma position moi-môme. Enfin, sois éloquente, sachi le convaincre, car tu as mon bonheur dans 1er mains. •

Claire redevint soudainement grave. Cette in fluence que son frère lui attribuait, elle ne la pof sédait pas. Jamais, depuis la nuit fatale, point d^ (Jépart de tant de douleurs, elle n'avait échangé une seule parole sérieuse avec Philippe. APont-Avesnes, ils ne se voyaient qu'à Theure des repas. Et [devant les domestiques, ils parlaient peu et toujours de choses banales. Et de but en blanc, sans préparation, sans encouragement, il allait falloir aborder un sujet si sérieux 1 Elle n'hésita cependant pas: sa belle confiance lui était revenue. Elle eut comme un pressentiment de victoire.

Inquiet déjà du silence de Claire, le marqui??, prompt avoir des difBcultés comme tous les amoiireux, s'écria.:

- Tu ne refuses pas au moins de te chaîner de ma cause?

— Non, certes, répondit la jeune femme avec un vaillant sourire, et sois tranquille, je la plaiderai comme si elle était mienne.

— Oh l que je te remereie ! dit Octave.

* Et, prenant sa sœur parles épaules, il Tembrassa tendrement, {

'. — Ce sont mes honoraires ? flt-elle avec une gaîté que depuis un an on ne lui connaissait plus. On voit que tu as confiance : tu paies d'avance. Allons, va la retrouver, maintenant que tu as avoué ton crime. Tu sais que je ne crains pas la solitude. Et puis j'ai besoin de réfléchir à tout ce que tu viens de médire.

Déjàle jeune homme courait à son cheval. D'un bond il fut en selle. Et envoyant de la main un baiser à Claire qui le regardait en souriant, il partit avec toute la fougue d'un homme qui sait que celle qu'il aimo est au bout de la route.

Restée seule, Glaire oublia le lieu où elle était, ce qui se passait autour d*elle, et se mit à penser. Une rumeur lointaine, accompagnée de la fanfare du Bien-aller, montait de la forêt. Sur le pavé de la grande route, les voitures roulaient sonores. La jeune femme^se ût aveugle et sourde atout ce qui n'était pas Philippe. Ellle se plut à reconstituer sa vie telle qu'elle aurait dû être. Elle remonta le courant du passé et ût le compte des. jours de bonheur dont elle s*étàit volontairement privée. Eloignée de cette époque funeste, elle avait peine à comprendre les sentiments auxquels elle avait obéi. Cette espèce de délire d'orgueil' auquel el:2 t'était trouvée en proie était vraiment inexplicable.

Cette préoccupatioji d'être mariée avant le duc, coûte que coûte, lui sembla tellement mesquine qu'elle en rougit* Etait-ce donc entraînée par de si vulgaires motifs qu'elle avait compromis toute son existence?

Elle se dit que Philippe, si gravement outragé qu'il eût été, ne pouvait pas se montrer inexorable. Elle avait cependant encore devant les yeux son profil sévère et hautain. Elle avait encore dans lesoreilles le son de sa voix quand il avait dit : Vous apprendrez un jour la vérité, vous sa'^rez que vous venez d'être encore plus injuste que cruelle, vous pourrez alors vous traîner à mes pieds, en implorant votre pardon : je n'aurai pas pour vous une parole de pitié.

Ces terribles engagements ne lui avaient-ils pas été dictés par la colère ? Etait-il homme à les maintesir, sans faiblesse et sans indulgence ? Elle le revit, le front penché dans ses mains, brisé par la douleur, puis se relevant et lui montrant son visage inondé de larmes. Certes, il l'adorait, et ce soir-là il eût donnésaviepour une parole d'espérance, pour un regard de tendresse. Huit mois s'étaient écoulés. Par la crueUe blessure que la main de la jeune femme avait faite, l'amour de Philippe était-il parti tout entier ?

Glaire, du bout de son pied, traça machinalemer* quelques lignes sur le sable.

— Quand on a aimé profondément, dît-eDe ^ haute voix, comme si elle eût voulu poser la queslior qui l'agitait au bois, au vent, à respace,'à la natur3

'^ tout entière qui Tentouraît mystérieuse et recueiHfr , quand on a aimé comme il m'aimait, peut-on ou^ blier?

— Quand on a aimé profondément, lui répondît une voix railleuse^ qui semblait descendre vers elle, on n'oublie jamais.

Glaire se dressa vivement, et levant la tète, elle vit le duc qui, entré depuis un instant dans le kiosque, la regardait en souriant, accoudé à la balustrade.

— Gonvônez que j'arrive h point pour vous ré pondre? fit-il gaîment. Etait-ce à moi que voc pensiez au moins?

Claire le regarda enfermant à demi les yeux avc? une souveraine impertinence.

— Ma foi non, répondit-elle.

— Tant pis I

— Et vous ? demanda la jeune femme, qu'est-ce que vous venez chercher ici ?

Le duc descendit les six marches du perron, •'approchant de Claire:

LB MAITRB DE FORGES 31f

i —. 'C'wt VOUS que Je cherche, dit-fl e» elseli*

nant.

— Daag quelle intention?

— Dans rintention de causer à cœur ou^ri. Vous m*avez assez mal accueilli, il y a une heure, quand je vous ai offert ma compagnie. J'ai pensé que vous séries peut-être devenue plus sociaMe. Et me voilà. Btes-vous en humeur de me répondre?

-— Mon Dieu, n^en cher due, je erois bien qvm neusn^avons rien à nous dire.

— En êtes- vous sûre? Je constate avec doulei» que vous êtes devenue extrêmement dissimulée. Vous aves du chagrin et vous ne voulez pas en convenir.

Glaire haussa dédaigneusement les épaulefl^ : > -«- Btmoi je constate, dit^-elle, que vous baissai intellectuellement d^uiie façon visible. Vous revenea sans cesse aux mêmes idées, avec un petit air pieu» rard qui fait peine à voir. Rassurez votre einuv trop seiiiible. Je n'ai pas de chagrin, et ne ïï^\% point disposée à en avoir pour vous faire plaia^.

— 8oUI reprit le duc avec bonhomie. Je ne 4â^ mande qu^à m*être trompé. Je m'étais fait h Vi^tTA Biyet des idées qui me paraissaient justes. MaisU faut croire, comme vous le dites si bien, que j'aurol perdu ma lucidité. Ce matin, il m'avait semblé que

VOUS étiez nerveuse, agitée. Cette partie de ohasse était très attrayante. Vous n'avez pas voulu y prendre part. Vous avez passé votre temps à observer votre mari. . .

— Eh bien ? dit Glsdre, en réprimant un mouvement. ,

— Eh bien I continua le duc^ chose singulière, M. Derblay n'avait pas du tout l'air de s'occuper de vous. Il était tout à la duchesse qui l'avait réclamé comme cavalier servant. Et vous, au lieu d'être satisfaite de lui voir faire galamment son devoir, vou3 lui lanciez des regards foudroyants.

— D'où vous avez conclu? demanda Claire froidement.

— Que le bon accord que vous prétendez exister entre lui et vous n'est pas réel, qu'il n'apprécie pas à sa valeur le trésor que le hasard, ou plutôt ma mauvaise fortune, lui a donné. Alors, que vous dirai-j e ? mille petits faits , autrefois négligés , se sont groupés dans mon esprit. Je me suis rappelé l'étrange attitude que vous aviez le jour de votre mariage. J'ai commenté vos tristesses, analysé vos colères. Et, ayant pesé le pour et le contre, je suis arrivé à cette conclusion que vous n'avez pas, quoi que vous en disiez, tout le bonheur que vous méritez.

LK MAITRE DS F0R0S8 >Sl

L'attaque était brusque et directe. En uninsiant, le duc avait tourné les défenses si patiemment élevées par Glaire. Âudacieusement, il lui faisait comprendre que, comme une place qui n'a point de secourâ extérieur à attendre, il allait bien falloir subir un siège régulier. La jeune femme ne voulut point reculer d'un pas ; elle alla môme au-devant de la bataille, et, avec une amertume qu^elle ne cachait plus :

— Alors, vous, &me compatissante et généreuse, dit-e]le, vous avez pensé que le moment serait peut-être favorable pour m' offrir quelques consolations?

Le duc, avec une grande expérience de cette petite guerre^ ne consentit pas encore à suivre Glaire sur le terrain qu'elle lui offrait si hardiment. Il eût à jamais perdu sa cause en avouant si promptement le calcul qu'il avait fait. Il voulut paraître entraîné par un sentiment profond et sérieux. Et quittant le ton de persiflage sur lequel il avait parlé jusque-là :

— Vous me jugez mal, Glaire, dit-il avec tristesse; j'ai fait, croyez-le bien, tout ce qui adépenAi de moi pour vous oublier. Quand je suis arrivé ici je croyais ne plus vous aimer. J*ai pensé que j€ pourrais vous revoir sans danger. On disait qu€

192 LB6 BATàILLSSDB LA VIS

vottv étiez Pleureuse. Et je m'en réjouissais. Ahl pauvre fou que j*étais t Après tant de déceptions et d^preuveto, je croyais mon "^sœur usé et mort. Ayec Une profonde douleur, je Tai senti se ranimer et re- A«tt^.finuninstantj*aireti*ouvétousmessouvenirs. Je vous ai revue, hélas I si soucieuse^ malgré les tf (drts qUe vous faisiez pour dissimuler vos soucis (U votre tristesse l Vous auriez pu tromper un autre que moi. Mais depuis longtemps votre visage &e sait plus rien cacher à mes yeux. Heureuse, voyezvous ? je vous aurais adorée de ioin^ sans Qu'uneparole de moi vint troubler votre repos-w Mais vous souffriez I Alors, je n'ai plus été maltfi» de ma volonté. Je me suis senti entraîné vers vous par «Aê puissance irréûstible, et j'ai compris qu'il n'y avait pour moi, en oe monde, d'autre fmime que ¥otts.

Claire avait écouté avec étonnement ces paroles oassioanées. Pas une Abre de son oceur n'aVait iTBOsailli. Cet homme qui lui parlait si tendrement

iit-il bien celui qu'elle avait aimé au point d*«D perdre la raison ? Sa voîx^ qui la faisait autrefois t3h&ssaîiUr, la laissait maiatenant froide ot un peu ikiîiée. Elle vit en lui un de ces adroits

j qiâboideversent l'esprit et ébranlent les Wfft des

hmmm Inal équilibrées. Elle ne pensa pas an aeul

l^S MAITRE DE FORGES 333

instant qu'il pût ôlre sincère et ne vit dans sa poursuite que le désir assez bas de satisfaire un soudain caprice.

— Savez-vous que vous ne manquez pas d'impudence ? dit-elle avec âpre té. Ayant eu autrefois à choisir entre une femme que vous disiez aimer, et une fortune qui vous tentait, vous n'avez pas hésité: vous avez fermé votre cœur et ouvert votre caisse. Puis, aujourd'hui que vous avez l'argent, vous ne gériez peut-ôtre pas f&ché d'avoir la femme. EH vous venez mé faire des avances 1 Âh I mon cher duc, vous ôtes trop ambitieux I Pas toutl Ce serait du cumull

Le duc hocha la tôte avec mélancolie :

— Gomme vous me parlez durement I dit-il. Je savais bien que vous m'en vouliez toujours.

Glaire Ût un brusque mouvement, ses yeux brilleront d'indignation, et, d'une voix tranchante :

— Vous en vouloir I s'écria-l-elle. Voms vous Ûattez, mon cher ! Si j'éprouvais pour vous un sentiment quelconque, ce serait de' la reconnaissance, car enfin, si je suis la femme de M. Derblayqui est aussi utile que vous ôtes incapable, aussi dévoué que vous ôtes égoïste, aussi généreux que vous ôtes mesquin, en un mot qui a toutes les qualités que vous n'avez pas> et aucun des défauts

êU LKS BATAILLKS DB LA YIB

que vous avez, n'est-ce pas à vous que je ki dois?

Le duc se mordit les lèvres ; chacun des mots de cette violente apostrophe l'avait atteint en plein visage comme un soufflet.

— M. Derblay, dit-il, en essayant de dominer Glaire du regard; est sans doute parfait. Mais il a un léger travers qui rend sa perfection inutfle... pour vous, du moins : il ne vous aime pas ! Il y a quelques mois seulement qu'il est votre mari. S'il vous appréciait à votre valeur, il devrait être à vos ! côtés, attentif et tendre I Où est-il? Près de la du* j chesse'

— Votre femme! s'écria Claire avec violence. Puis, faisant un effort sur elle-même et reprenant son calme :

— Eh bieni Pourquoi en serais-je émue, quand cela ne vous trouble pas ?

— Oh 1 moi, je ne suis pas jaloux, répondit le duc d'un ton léger. Et puis je connais la duchesse. C'est une admirable poupée, couverte de dentelles et ornée de bijoux. Sous cette parure, ni tôte ni cœur. Où la passion irait-elle se loger? Tandis que votre mari... *

U se rapprocha, et parlant de près èi la jeune femme, comme s'il eût craint que le venin de set

LB MAiTRff DB F0RGB8 388

paroles, en passant dans l'air, perdit de sa perfide Aûreté :

-^ Vous l'avez vu près a'ene, il n'y a qu'un instant... Ohl l'ingrat qui méconnaît son bonheur t L'imprudent qui risque de le perdre 1 Allez I laissezle avec la duchesse : ils se valent. Et souffrez que je reste près de vous, moi qui vous apprécie, moi qui vous comprends, moi qui vous aime.

Claire fit «n pas en arrière, comme pour mettre une distance plus grande entre elle et le duc. Puis, oppressée, voulant paraître t^alme^ et ne le pouvant pas :

— Ce que votts me dites là, fit-elle, tenez, je veux en rire...

— Oui, comme dit Figaro, pour ne pas être obligée d'en pleurer, reprit Bligny, car, au fond, c'est profondément triste. Vous voilà liée à un homme qui, pourvous, ne sera jamais moralement qu'un étranger. Tout, en lui et en vous, se combat et serepousse. C'est un plébéien etvousôtes une patricienne. Je suis sûr qu'il a des principes égalitaires, et vous, vous êtes aristocrate jusqu'au bout des ongles. U est rude comme tout ce qui émane du peuple, etcela vous choque. Vous êtes fière comme tout ce qui tient à la noblesse, et cela le froisse. Les deux races dont vous êtes sortis sont ennemieà

986 LBS BATAILLES DK LA YIB '

nées l'une de Tautre. Lés aînés' de ce monsienr ont fait gaillardement couper la tète de vos grands parentSy ma chère. En un mot, tout vous dispose à vous haïr, et rien ne vous entraîne à vous aimer. Qaire releva superbement la tôte et, bravant le duc :

— Je Taime, cependant, dit-elle, vous le savez bieni

— .Vous vous imaginez que vous Faimez 1 reprit Blignyavec douceur, et comme s'il essayait de faire entendre raison à un enfant. Parce (jue vous êtes jalouse I Mais il y a des jalousies de toutes sortes. Il y a celle qui naît de l'amour et il y a aussi celle qui naît de Forgueil. G^est de celle-là, j'en Jurerais, que vous souffrez. Votre mari vous néglige, et, si peu que vous teniez à lui; cela vous irrite. C'est très naturel I Et vous vous attachez à lui par esprit de contradiction. Toutes les femmes sont ainsi faites. La crise que vous traversez, ehl mon Dieu, je la connais sur le bout du doigt 1

. Glaire, silencieuse, pleine d'étonnement et de dégoût, écoutait le duc développer son audacieuse analyse. Bligny prit pour de la curiosité ce qui n'était que de la stupeur. Et, avide de poursuivre l'œuvre de démoralisation qu'il croyait avoir si bien commencée :

LB lUITRE OB F0R6BS 117

— Tenez^ je joue franc Jeu avec vous^ poursui* vit-il en riailt, cartes sur table I La crise se compose de quatre phases, comme le mouvement de la lune. En ce moment vous 6tes dans la première» dite phase de la résistance. Votre mari voust échappe, vous vous acharnez à le reconquérir: c'est une idée fixe. Lui, il résiste, et bientôt vous vous apercevrez que vos efforts sont inutiles. Ce galant honmie, qui se bornait à marivauder» va en venir résolument à Tinûdélité. Et vous allez entrer dans la seconde phase, dite delà désillusion. Tout s'écroule, vos illusions sont perdues, votre tranquillité détruite. Vous tombez dans un abattement profond et vous vous tournez tout d* abord vers - DieUf seul consolateur des grands désespoirs. Mais somme votre époux poursuit le cours de ses succès^ votre foi commence à s'aigrir. Cet heureux homme est trop gai, et vous ôtes trop triste. Après tout, vous n'avez que vingt-deux ans, et vous avez droit à l'amour. On ne peut pas vivre toujours seule. Une sourde irritation s'empare de vous, et vous entrez dans la troisième phase, dite de la colère. Un voile est tombé de vos yeux, vous voyez votre mari, tel qu'il est en réalité, c'est-à-dire maladroit, commun et sot. Vous ôtes étonnée de Pavoir regretté une minute. Et vous vous découvrez, des aspira-

-V . ' •yy^^«

lions vagues à certaines oompensations. Ahi tsette fois, gare & Tépoux volage, caria fin de la crise approche I Vous voilà rougissante encore, mais ré^ soltte, qui mettez votre joli pied dans la phase de la oonsolatibn. Regardez devant vous : tout y est rose, tout y est fleuri, tout y est gai. On y oublie admirablement I Allons, encore un pas et vous y êtes. Vous hésitez? Madame, permettez que je vous ottte la main pour vous faire les honneurs de cette ph^se, h laquelle je vous attends, avec un peu d'espérance et beaucoup d'atocur.

Le duo voulut prendre la main de Claire. Brusquement la jeune femme le repoussa, et lui montrant un visage assombri et menaçant :

— Voscalcids sont ingénieux, dit-elle, et témoignent d'une longue étude des femmes. Seulement je regrette de voir que si vous avez consciencieusement observé les foDes et les dépravées, vous avez négligé de tenir compte de celles qui sont honnêtes, n y a, je suis aère de vous l'apprendre, des femmeai malbeureuses qui ne perdent pas la raison, qui refusent de se venger, et qui se trouvent suffisamment consolées quand elles gardent l'estime d'elles^ mêmes et méritent le respect d'autrui. ^ !

— Bien, bien 1 fit le duc, vous êtes dans votre rôle} j phase de la résistance. . 7

LE MAÎTRE DE PORGEi SSt

— Si vous persistez, je ne pourrai que vous haïr 1

— Je persiste parce que je ne puis que vous aimer f

— Ce que vous appelez votre amour est une persécution indigne I Quel homme ôtes-vous donc pour vous exposer à ma haine, apr&s avoir mérité mon mépris?

Le ' duc resta un instant silencieux, regardant Claire debout, frémissante et farouche. Une tresse de ses blonds cheveux s* était détachée et flottait éclatante sur son épaule. Sous son amazone de drap bleu, sa poitrine se soulevait, sa main, cris- ,pée sur sa cravache, agitait la mince tige de cuir tressé comme une arme. Elle était admirable ainsi.

Un désir furieux s'empara de BUgny. Il devint 'pâle, ses yeux se troublèrent, et, marchant vers la îeune femme, les bras ouverts :

— Rien ne me coûtera pour vous obtenir, balbutia-t-il.

H la touchait. Elle sentit son souffle brûlant passer sur son visage. Elle se rejeta en arrièrp, et les sourcils bas, la bouche serrée :

— Prenez garde I cria-t-elle : si vous faites un pas de plus, je vous traite comme le dernier des l&ches, et je vous coupe le visage I.

iUO LB8 BàTAILLBS DB LÀ YlB

11 la vit le bras levé, énergique et redoutable, prête à frapper, et recula d'un pas.

Alors, ûère d'avoir triomphé, redressant sa haute taille, mais tremblante encore de la résolution prise:

— En suis-je donc venue à ce point que vous osiez m*insulter ainsi ? Suis-Je donc si publiquement abandonnée qu'on puisse inpunément me faire subir de tels outrages ? Si j'avais près de moi un homme pour me défendre, m'attaqueriez-vous de la sorte ? Donc, je suis seule, et on peut tout se permettre l Eh bien 1 vous voyez que suis capable de me défendre moi-môme I

Le duc, redevenu calme, s'inclina devant lajeune femme.

— Vous changerez, dit-il, l'avenir esf, à moi. Je suis patient; j'attendrai.

Cette froide et [audacieuse réponse exaspéra Glaire. Elle regarda le duc avec des yeux égarés, et, la voix entrecoupée par la violence de son émotion :

— Sachez-le donc, s'écria-t-elle, fussé-je la plus malheureuse des femmes^ dussé-je, ce qui est impossible, devenir la plus indigne et me perdre I Eh bien I . Vous êtes arrivé à m'inspirer tant d'aversion et de dégoût, que je prendrais n'importe qui, un inconnu, un passant, plutôt que vous I

It^ MAITRB DE FORGES 39i

Ce cri de fureur laissa le duc très froid. Et, avec le môme sourire confiant qui avait le don de mettre Glaire hors d'elle, il dit :

— Nous verrons I

La jeune femme ne se donna même pas la peine de répondre. Elle se détourna de lui, et, montant vers le carrefour dont elle était séparée par un rideau mouvant d'aulnes et de trembles, elle se rapprocha de l'endroit où les valets de pied de M. Moulinet préparaient, pour les chasseurs, un appétissant en-cas.

Au fond d'elle-môme, un sentiment de crainte était resté delà brusque agression du duc. Elle l'avait vu les yeux étincelants, les mains tremblantes, le visage blôme, avide de la saisir. Elle eut horreur de la lutte à laquelle, grâce à son énergie, elle venait une première fois d'échapper. Et n'ayant plus con^ fiance en Fhonneur de ce gentilhomme, qu'elle avait pendant si longtemps adoré comme un Dieu, avec une tristesse immense, elle vint se mettre sous la protection des laquais.

— Attention, dit le premier maître d'hôtel à ses aides, voilà notre monde qui arrive.

Par toutes les routes de la forêt, comme une bruyante avalanche, les voitures revenaient, rou« tant sourdement sur le tapis vert du gazon. Les

392 LES BATAILLES DK LA ViB

cavaliers suivaient sur les bas-oôWs. Et c'étaient de . joyeux appels de toute cette jeunesse échauffée . par une course folle. Ils étaient encore à plus de cinq cents mètres et le bruit de leurs voix animées arrivait distinctement. Libres de tous soucis, livrés tout entiers à la douceur de Theure présente, ils jouissaient complètement de cette belle journée. Glaire fit entre cette gaieté et sa mélancolie un douloureux rapprochement. Elle en voulut à la nature entière d'être en fête, quand elle était si triste, ne se souvenant pas, hélas I qu^elle était elle-même l'unique auteur de son mal.

Une voiture, en entrant dans le rond-point, Tarracha \ ses désolantes pensées. La marquise était assise au fond, comme dans sa vaste bergère, un petit châle de dentelle sur les épauleg. Glaire alla à elle comme vers le salut. L'air lui sembla purifié parla présence de cette noble femme. Auprès d'elle, en un instant, elle retrouva la tranquillité. Madame de Beaulîeu, indolente comme à son ordinaire, n'avait pas mis de hâte à descendre dans la forêt. C'était surtout pour voir sa fille It cheval qu'elle s'était arrachée à sa douce paresse et (qu'elle avait fait atteler sa grande calèche.

— Eh quoi? dit-elle, tu es ici, toute saule! Où est donc ton mari ? Et Sophie, que fait-elle?

— La baronne vient jde me quitter à Hnstant, répondit Claire sans se troubler, et, quant à Philippe, j'ai exigé qu'il suivît la chasse. Il ne feut pas qu'un mari s'afBche en public avec sa femme, cela ferait jaser.. .

Elle était rieuse et paisible. La marquise la contempla avec une satisfaction profonde. Jamais le soupçon n'avait efQeuré son esprit un peu superficiel.

— Vous êtes assez heureux pour vous donner le lux© de cacher votre bonheur, dit madame de Beaulieu. Ah \ ce Philippe, c'estla perle des gendres I...

Legrosdescavaliers, arrivant au grandtrot,ooupa la parole à la marquise, et permit h Glaire de dissimuler l'embarras que lui causaient les éloges de sa mère. La Brède et Du Tremblays,'sur leup$ chevaux blancs d'écume, l'un rouge et comme près d'éclater, l'autre très pâle et semblant sur le point de défaillir, étaient bruyamment entourés par l'escadron joyeux, répandant à profusion les paroles d'éloges sur la vigueur avec laquelle les deux jeunes gens avaient soutenu la poursuite. Pontao, sa trompe h. la Dampierre à la bouche, sonnait à pleins poumons l'hallali par terre, pendant que son piqueur Bistocq, àpied, les bras ballants, arrondissantle dos d'un, air maussade, tirait derrière lui sa grande

bique rouge et mâchonnait entre ses dents des critiques violentes, & l'adresse des amateurs qui jouai^int à la chasse, esquintant les braves bonnes botes de chevaux, pour courir après des morceaux de papier, sauf votre respect, comme si on était dés chiffonniers !

D*nn coup d'œil, Claire vit Philippe qui revenait avec Suzanne et la baronne. Sophie, prenant les devants, s^arréta auprès de son amie et lui jeta ds^sToreille ces mots qui mirent des rosés sur les joues de la jeune femme :

— Quand nous sommes arrivés, il n^était déjà plus auprès d^Athénaïs. Il Tavait plantée là tout net; la laissant à cet imbécile de Pontac, qui ne sait que faire du bruit dans un cor de chasse. Un joli talent qu'il a, ce grand benêt 1 Et agréable en société I

Elle se mit à rire, regardant, en clignant des yeux» avec rinsolence involontaire des myopes, Athénaîs qui arrivait assourdie par la trompe de son compagnon, mais n'osant rien dire, dans la crainte de paraître manquer de solidité.

En apercevant Glaire, Athénaîs mit cependant son cheval au galop, et adressant un geste ironique au duc immobile et indifférent, debout à quelques pas de la calèche de madame de Beaulieu :

— Eh bien ! duc, vous voilà retrouvé? En taSme

temps que madame Derblay, hein ?xG'est très aimable à vous d'avoir tenu compagnie^à votre cousine 1

Âthénaîs lança un regard diabolique à Philippe, essayant de faire pénétrer une injurieuse penséQ dans son esprit. Elle voulait ainsi prendre sa revanche de l'abandon un peu humiliant dans lequel il l'avait trop promptement laissée. Le maître de forges, pris à partie, s'avança ferme et presque menaçant. Glaire pâlit. Les deux hommes allaientils se trouver lancés l'un contre l'autre par l'implacable haine de la duchesse?

. — Je n'ai pas été assez heureux pour pouvoir tenir compagnie à ma cousine, comme vous le dites si bien, répondit le duc en s'inclinant respectueusement devant madame Derblay. Quand je suis arrivé ici, ma tante m'avait devancé.

— Alors, mon cher, c'est que vous avez un mauvais cheval, il faudra le changer, reprit la duchesse.

Et, les dents serrées par la colère en voyant sa méchanceté déjouée, elle donna, un violent coup de cravache sur les oreilles do sa jument qui bondit de côté et se cabra, secouant avec fureur soifmors blanc d'écume.

Le duc s'avança froidement, saisit la béte par la bride, l'arrêta sur place, et, aidant Âthénaîs à descendre:

— Rien n'est de plus mauvais goût que de faire ainsi pointer son cheYcd, ma chère, dit-il de près, avec son air impertinent. Sans compter que vous montez médiocrement, et que vous pourriez vous faire désarçonner. . . Ce qui serait d'un effet fâcheux! Croyez-moi, défaites-vous de ces façons-là : eliesseûtent la boutiqu-e h plein nez î

Etlai^saat la duchesse blême de rage^ de son même pas tranquille, Bligny alla rejoindre ses amis et toaster avec eux au succès de la journée.

Glaire, frissonnante et glacée, étaitmontée dansh voiture de sa mère, etFavait priée de la reconduire à Pont-Avesnes. Elle avait comme un poids sur le cœur. La réponse faite par le duc h Athénaïs, et qui avait «i h propos empêché la périlleuse iûteifventîoii de Phtiippe, lui paraissait l'avoir engagée dans une sorte de complicité. Elle fut sur le point de tout dire h son mari, préférant son blâme, sa colère, à cette odieuse connivence avec l'homme qui l'avait outragée. Cependant elle n'osa point parler. Et soupirant, elle se vit condamnée éternel^ fement à ce mensonge qui lui causait une si violente répulsion, obligée de tromper, partout et toujours, et de montrer un visage souriant quand elle avait >& désespoir dans l'âme.

Elle jeta de timides regards sur Philippe qui che-

vauchait à côté de Bachelin remonté dans son cabriolet. Lé^ maître de forges montrait un visage iranquille. Il causait avec le vieux notaire, sans que sa voix trahît aucune émotion. Claire pensa qu'elle avait pu se tromper, en croyant voir dans ses yeux une lueur de colère, quand il s'était avancé vers le duc. Mais elle connaissait le pouvoir de Philippe sur lui-même. Peut-être, en ce moment, se contraignait-il à paraître insouciant.

Claire espéra qu'il était jaloux. Au risque de sa vie, elle en vint à désirer le voir s'emporter en menaces, lever la main sur elle, comme il l'avait fait une fois dsmslanuit terrible. Elle n'accepta pas de rester plus longtemps dans l'incertitude. Elle 9e promit de lui parler dès le lendemain pour son frère, et de pénétrer enfin dans la mystérieuse pensée de son mari. Sa résolution étant prise, elle voulut être gaie, elle fit efiTort pour dissiper les nuages qui voilaient son front, et, comme le comédien qui entre en Acène pour débiter un rôle, elle se fit un masque souriant.

Au loin, sous la feuillée, on entendait le murmure aflaibli de la joyeuse compagnie, et, éveillant les échos des bois, la trompe de Pontac qui sonnait la mort du cerf, incarné dans les dissemblables personnes du groH La Brède et du petit Du Tremblays.

3tV!

bans son grand cabinet aux meubles sévères, Philippe était en train de travailler. Son bureau Hait couvert de papiers, sur lesquels il jetait rapidement un coup d'oeil. D*un trait de plume, ilappo« sait une signature sur la pièce examinée, et actif, sans une distraction, il passait à une autre. Il était dix heures. Le soleil brûlant tombait d'aplomb sur la façade du château. Un rayon indiscret, en venant se poser sur le front du maître de forges, interrompit son travail. Il se leva, et allant à la fenêtre, il laissa un instant ses yeux errer sur le jardin.

Au bord de la pièce d*eau, abritée sous une tente de coutil rayé, Suzanne, vêtue d*-une robe blanche» péchait distraitement. Sa lij^ne plongeait dans le

pyr".»' ,t '

Lft HAitRB OË Borges

bàssiil, et son âbitéûr, àgltâ p&r M iiï'&illemênté d*un poisson qui avait saisi Thameçon, dansait, M^ saiit onduler Tèilu en iserdeâ brillaîits. La Jeune fille, lèsyeux perdus ddïià Tespacé, demblAit suivre &vec satisfaction ûhô petisée heuretlâë; EHô rest&it immobile, le Visàgé iradiéux, t)ôrdue dans âoii rèVë.

Û'à àotîriré paâs& é\Xt les lèVrës dé Philippe. Il ouvrit doucement sa fenêtre et, l»*èidressant à lit Jeune fille :

--^ âuisànne, dit-il, tu saiâ que Oa mord I L^ènfant trèâsaillit, et se tournant vers son frère &vec Une gracieuse moue t

— Oh I Philippe 1 dit-elle, tu m'as fait peur.

— Tire donc tel lignô, dit lé maillée de fbrges ; il ^ â diit minutes qu'une pêrchë lié débat aU bout. Ce n*est pas bien de fàirci souffrir ainsi les botes !...

Instinctivement Suzanne âmetia le mince roseau, dont ïé âcion pliantfit Jaillir hors de Teau le poisàoU, comme un éclair d*argent. Là jeune fille, de sa main gantée, décrocha la perche et là fit tomber àànâ Une poche en filet <}ui baignait {)rès de la rive 80US les herbes.

— J'en ai douzô, s'écria fièrement SuzaUné, en montrant à son frère le filet rebondi.

-^ Ca fera une friture, dit g^TT^t le maître dé

LBS BATAIU.es de LA VIE

forges. G^esi égal, elles y mettent de la bonne yo« lontél

Il regarda un instant sa petite sœur qui, gravement, embrochait un ver rouge avec son hameçon. Sous ce ciel bleu, dans la pénombre de la tente, elle apparaissait si rose, si fraîche, qu'un attendrissement subit s'empara de son frère. Un soupir gonfla sa poitrine : il envoya à F enfant adorée un silencieux baiser. Et, laissant tomber le store qui devait le garantir du soleil, il referma safenètre. Le cabinet se trouva plongé dans une demi-obscurité fraîche. Derblay, revenant à son bureau, allait s'asseoir, quand un coup discrètement frappé à la porte l'arrêta.

— Entrez, flt-il avec indifiTérence^

La porte s'ouvrit, et Claire, rougissante, très émue^ mais décidée, parut sur le seuil.

— Je ne vous dérange pas ? demanda-t-elle en s'approchant, pendant que Philippe, très surpris de cette demande inattendue, lui avançait courtoisement un fauteuil.

— Pas le moins du monde, répondit-il, simplement. Et, s' adossant à la cheminée, il attendit:

Claire assise, la tête un peu renversée sur le dossier de son siège, regarda un instant autour d'elle Elle n'entrait jamais dans cette pièce qui était tout

?. fait personnelle & Philippe. Sa gravité up peu roide, qui était comme un reflet du caractère de celui qui Thabitait, lui plut. Elle examina chaque objet avec complaisance. En réalité, elle n'était pas fâchée de retarder le moment ob il faudrait parler. Le cœur lui battait très fort, et elle avait les tempes serrées.

Philippe debout, sur ses gardes, l'observait. Ce flit lui qui, le premier, rompit le silence.

— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-il.

Glaire tourna ses yeux vers son mari, et avec une nuance de tristesse dans la voix:

— Nous vivons si éloignés l'un de l'autre, qu'il faut que j'aie en effet une demande à vous adresser, pour que je me risque à vous déranger.

Philippe fit un geste de dénégation polie et, s'inclinant devant sa femme, comme pour l'encourager: i

— Je vous écoute. !

La jeune femme pencha le front, comme si elle

voulait se recueillir. EUe tremblait et sa bouche était sèche. Jamais partie plus grave ne fut engagée avec plus d'angoisse.

— Ce dont j'ai à vous entretenir, dit-elle, est des plus important, et vous intéresse au moins autant que moi.

m LIS IATAIIL94 Df Ik ?IB

^ Voyons.

Qaire jeta ^ son mar} un ]:^g^ si obargé de muettes prières, que ç^lyi-ci eftt i^ tomber | ge- OQUX. Il resta circonspect, ^ttçndftpt.

-»r AY«mttout, reprit Içi jeunp feimnçi» dites-moi, yous porter quelque intérêt à Octave, n'est-ce pa^f

— Mais, je ne croîs pas, dît le maître de (prg^fi, an peu étonné, que vgtpft frère wt eu jusqu'ici le droit d'en douter,

{jï^ réponse était ambigul^, Qaire fronça légèrement le sourcil.

W- Çùi inlér^, $i ¥ouq ftvieg ocoasiein de le lui prouver?

-T II est probable que je la saisirais,.

C'était à ee point précis que Glaire avait voulu amener son mari, en lui tendant le piège de se^j questions. Il n'y avait plus qu'à indiquer le but de cet entretien. Elmportée par la Qèvre de la lutte commencée, la jeune femme n'bélîta plus.

— Eh bien, ditrelle, celte occasion vient de se présenter : désirez-vous la connaître? Je dois vous dire qu'elle est sérieuse et, qu-en cette ciixîonstanoe, il ne s'agit pas que de mon frère...

■r^ Que de détours I interrompit le maître de forges. Ce que vous avez h me demander vous parati* il si difiicile à obtenir?

Cilaire regarda çon mari bien en fiaçç, çoiqme si eUe avait youlii ne pas perdre ui^mouvexneiit de so^ physionomie, puis, hardiment:

, — Jugez-eu, dit-elle. Octave ain^e yolf^ sœur, pif Tçi*a, chargée de vous la demander pour lui.

Philippe laissa échapper une source ^ixcl^mation. Son visage était devenu sombre, (^our di§si(nulbr aoQ troublQ, il Qt quelques pas yers la fe^ôtre, (|e|r vant laquelle il resta silencieux, soulevant delc^ maiç le 8tore légei Ai; bord 4e la pièce d'eau, Suzanne, inconsciente de ce qui se passait, cgntiiiuMt à rè* ver, laissant sa ligne baigner dans Feau miroitante. Le pagure de forges regarda cette enf^int, candide ' 9( douce. Elle était faite pour )e bonheur,

Claire, dévorée par Tanxiété, m^^rcha au-deya^^ de son mari et, le voyant pensif et absorbé :

— Vous ne répondez pas ? dit-elle.

Philippe se retourna et, parlant lentement, coQiipç 91 ce qu'il avait h dire lui coûtait:

— Je suis désolé pour votre frère, mais ce m^* piage est impossible.

— Vous refusez? s'écria Claire, en proie ^ up (fpuble horrible .

— Je refuse, répéta le maître de forge? froidement.

— - Pourquoi?

Philippe regarda fixement sa femme comme s'il eût voulu lui faire entrer sa réponse jusqu'au fond du cœur:

T-v Parce qu'il y a déjà, dit-il, une personne malheureuse dans ma famille, du fait de la vôtre, et que je trouve que c'est assez I-

— Prenez garde, reprit vivement Claire, de faire plus sûrement le malheur de Suzanne en la refusant à mon frère.

— Gomment cela? dit le maltte de forges avec une soudaine animation.

— Elle l'aime.

Dans le jardin, la voix joyeuse de Suzanne, rangeant, aidée de Brigitte, tout son attirail de pêche, se faisait entendre.

Philippe s'arrêta un instant à l'écouter.

— Elle l'aime, répéta-t-il. Cela est en effet un grand malheur. Mais ma décision n^en sera pas changée. Si, la veille du jour où je devais vous épouser, quelqu'un m'en avait empêché, quitte à me briser le cœur, il m'aurait rendu un immense se^ vice. La cruelle expérience que j'ai faite, au moins aura servi à quelque chose. Si ma sœur doit pleurer, elle pleurera libre, et elle ne verra pas, comme moi, devant elle, un avenir irrémédiablement perdu.

fm

Glaire fut si rudement atteinte qu'elle ne put aoniserver son sang-froid.

— C'est une revanche que vous cherchez! dit-elle avec violence.

— Une revanche ? fit le maître de forges avec hauteur. Croyez- vous qu'il me convienne d'en accepter une?NonI C'est uneprécaution que jeprends, et tout me la conseille.

Claire se laissa tomber sur son fauteuil. Elle sentait dans les paroles de son mari un tel dédain et une telle résolution qu'elle renonça à combattre. Elle ne songea plus qu*à supplier.

— Voyons, dit-elle, je vous en prie, ne me rendez pas responsable du malheur de ces enfants... Je suis bien assez accablée moi-môme. Que faut-il que je fasse pour vous fléchir I J'ai eu envers vous des torts graves, je le sais...

Philippe se mit à rire amèrement :

— Vous avez eu des torts graves envers moi 7 dit-il; eh vérité? Et vous daignez l'avouer? Mai voilà, il me semble, de grandes concessions que vous me faites I

Claire ne releva pas les paroles ironiques de son mari; elle était décidée à ne se laisser rebuter par rien, et à aller jusqu'au bout :

— Qui, je voua aï fait bien du mal, peprit»elle,! mais vous me le faites durei!nent expiet*...

— Moi? interrompit Philippe. Et comment? Vous ai-je adressé un reproche? Vous ai-je jamais dit iwie parole, blesgante? Ai-jft B;wiqu4 tfégj^rfis envers vous ?

-^ NoqI M^is combien j'auraiil préféra votr^ colère à cette indifférence hautaine ayec |^quQ.U(^ ydu9 me traite?. Autour de moi j'enten4s tout 1q n^pi^de vanter mon bonheur, {^artppt pu jeyais q^i pa'çi^vie, Oïl me fêtQ. Je rentre 4^§ wt^e m4i3on. Q^ e^t*il mon bonheur? Je le cUercJie, et je n^ trouva q^p la solitude^ Tabandon^ la tristesse.

Philippe redressa sa haute taille, et dominant la pauvre femme qu'il sentait si complètement tombée en son pouvoir :

— Il n'a pas dépendu de mpi^ dit-il, qu'jl en ît^i autrement. Vous avez yous-même décidé dç yptre vie. Elle est telle que vous l'avez faite.

— C'est vrai, reprit Claire d'une voix: brisée, mais au moins étais-je en droit de compter sur le

.repos, et je n'ai môme pas pu l'obtenir...

Elle se leva, et, les mains crispées, gémissante, égarée :

--- Cette misérable femme qui me hait, vient me poursuivre jusqu'ici, et vous le souffrez, et vous

^rr:rr. — r

ht MAIT^I np: FQÈQBS 407

VOUS prêtez h ses manq3viYre3 1... Ella vous ptrocbOi ejle you3 comproipet I pt vous n'ayez môme p^s PQur moi asspz do pitié pour m'épargper sesf outrer géantes bravàcïps 1... Ql^I mais jp^uis à bQ^t de patience, celia pe peut dure? plvis longtemps, je ftg le veu]^ pas }

— Vous ne le voulez pas? répéta Pl^iljpp^.

m pomme Glaire redisait aveo i|np phi^tpation furipusp :

— r^on I non | Je ^fi }q v^uî^ pas I

— ypu8 oiiblifisj, jiit sévèrpiï^entle ip^Itre dQ forr gQS, qu'ici il n'y 9. qu§ moi qui ^\ \p 4roit dft ^m ; Je yeux I

Toijtlfi sang dQ la flère jeune fempap lui paonta a^ visage. EUp §prévQltar pt, aveuglée pari» pqlère, emportée par la j^Jousi^ :

" -rr Prene;^ garde | pri^-t-elje. Ne me pousse? pas à boutl Jf> piû^ su^^ir yptrp indifTépence, mais un dé-? dain aussi insultant, un abandon auçs} put)lic,.. Jq

ne ni'y résop^rftj j^m^is I

Philippe s'arrfttï^ d^vm^ ell^t pt, la regardant î^vep mf\ W]li^us§ pwrîosité ;

^. CpmfRft c'est tieft voii^ 1 dit-il : pomme voijs Q);qs ^^r\ pegt^ft 1^ m^m^l Tflujpurgf rprj|^eil| \q^s ypu? jRqpiéte;? d§ çie qU§ toIp§ enf-pii^

VOUS vous préoccupez par-dessus tout. C'est pour faire bonne figure aux yeux du monde que vous vous êtes jetée comme une folle dans l'aventure de notre mariage. Et aujourd'hui encore, exaspérée à la pensée qu'on peut vous critiquer, vous railler, vous perdez toute mesure, et vous vous oubliez jusqu'à me menacer I

— Ohl NonI je ne menace pas, interrompit Claire, ne pouvant plus retenir ses larmes, je supplie. Ayez pitié de moi, Philippe. Soyez généreux... Ne serez-vous donc jamais las de frapper si durement sur mon cœur? Vous êtes bien vengé, allez! vous pouvez être indulgent... Si vous ne voulez rien changer aux conditions de notre existence, au moins assurez ma tranquillité, délivrez-moi de la duchesse... Eloignez de moi le duc...

Elle avait prononcé ces derniers mots à voix basse, comme si elle avait honte de les laisser tomber de ses lèvres...

— De quoi vous plaignez-vous? reprit le maître de forges. Je les supporte bien, moi, lui et elle... Ce sont vos parents 1 Que dirait le monde, ce monde à Topinion duquel vous subordonnez tout, si, sans raison, nous leur fermions notre porte? Il faut attendre patiemment et subir les nécessités de notre triste condition. La vie ne se modifie pas, au gré

LE MAITRB de forges 409

du caprice d'une enfant gâtée. Tout y est grave et sérieux. Et le malheur ne vient que trop facilement. 11 n*est pas besoin d'aller au-deyant de lui. Vous le savez maintenant. Jetés Tun et l'autre, par vous, hors des chemins battus, notre devoir est de marcher en avant, puisque nous n'avons pas le droit de revenir en arrière.

— Ainsi, dit Claire, je n*aî plus rien à attendre de vous, rien à espérer?

— Rien I dit froidement Philippe. Et souvenezvous que c'est vous qui l'avez voulu ainsi.

Claire regarda son mari. Les traits du maître de forges étaient altérés. Ses yeux s'enfonçaient sous ses sourcils. Il était pâle. Mais sa voix était ferme.

Elle eut un instant la pensée de se jeter à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lui avouer qu'elle l'aimait. Elle marcha vers lui, elle étendit les mainsi vaguement, la poitrine oppressée, étouffant... Mais un dernier reste de fierté l'arrêta. Elle poussa un profond soupir, et resta immobile.

Philippe vint à elle.

— Je suis obligé d'aller à Pusine, fît-il, calme comme si rien ne se fût passé entre lui ' et cette femme qu'il adorait. Elxcusez-moi de vous quitter.

— Que répondrai-je à mon frère ? demanda timidement Claire.

— : Dites-lui que je compte sur sa loyauté pour ne pas dire un seul mot de mon refus à Suzanne. Je m'arrangerai, d'ici huit jours, pour éloigner mo«mentanément cette enfant.

Et passant comme une ombre dans le cabinet obscur, il ût à Claire un signe de tète plein d'indiiférence et sortit.

La jeune femme resta pendant quelques minutes seule dans la vaste pièce. Elle s'abandonna là &sa douleur, sans contrainte. Renversée sur le divan, elle mesura toute retendue de son malheur. Ainsi, c'était irrévocable. Vainement elle avait montré à Philippe la plaie saignante de son cœur : il n'avait jetésurelle qu'un regard distrait. Elle n^existait plus pour lui. U le lui avait dit, et il tenait sa promesse. Implacable, il ne voulait pas lui pardonner son égarepQcnt passager. Il la repoussait quand elle venait à lui. Elle s'accusa d'avoir perdii Tavenir de son frère. C'était par défiance de ce sang des Beaulieu, dont elle lui avait prouvé la fatale violence, que le maître de forges refusait Suzanne à Octave. Comment allait-elle lui apprendre cette désolante nouvelle?

La voix de Suzanne résonnant dans la pièce voisine la ût se dresser sur ses pieds, avec la rapir dite d'un chevreuil qui entend les aboiements delà

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meute. Elle redouta d'être surprise pleurant seule dans le cabinet de son mari, et elle courut s'eniermer dans sa chambre. Elle donna ordre, àTheure du déjeuner, de dire qu'elle était souffrante et ne descendrait pas. Puis, vers deux heures, quand elle Bût vu par la fenêtre Suzanne s'enfoncer dans les massifs ombreux du parc, elle gagna furtivement l'escalier, et, sortant parla petite porte delà cour, elle partit à pied pour Beaulieu.

Le marquis, impatient de connaître le résultat ■de la négociation engagée par sa sœur, faisait les mille pas^ sur la terrasse, se doutant bien que la Jeune femme ne le laisserait pas longtemps dans le doute. De loin, il vit Claire qui montait le chemin assez raide qui conduit au château. Il fut douloureusement frappé de son attitude. Madame Derblay suivait lentement le talus gazonné de la route, le front penché, oubliant de s'abriter, quoique le soleil, perçant de temps en temps entre les nuages, fût très piquant. Son alhire avait quelque chose, d'alangui et de détendu qui annonçait la défaite. Elle ne venait pas triomphante et alerte comme une messagère de bonne nouvelle.

En un instant, le Jeune homme arriva jusqu'à Qaire. Us échangèrent un regard. Celui du frère azixieux et troublé, celui de la sœur morne et détespéréf

— Mon Dieu, que s'est-il passé? murmura Octave en prenant Claire convulsivement par le bras, etl'entralnantvers un rond-point entouré de bancs, duquel la vue était admirable. Une odeur exquise de tilleuls en fleurs venant jusqu'à Glaire acheva de l'énerver, et, tremblante, les yeux pleins de larmes, elle resta devant son frère sans prononcer une parole.

— Voyons, Claire, par grâce, . reprit le manpiis, qu'y a-tril? Parle, tout vaut mieux que ton silence.

Madame Derblay eut pitié de l'anxiété de son frère, et, faisant un pénible elTort :

— J'ai, mon paxivre ami, une triste réponse à faire à la demande dont tu m'avais chargée, dit-elle. Un mariage entre Suzanne et toi est impossible.

Octave recula d'un pas, comme si à -ses pieds U eût vu s'ouvrir un gouffre. H regarda sa sœur avec égarement, ne comprenant pas bien, et répéta:

— Est impossible?... Gomment?

Qaire hocha la tôte avec abattement :

— Philippe a refusé, dit-elle.

— Quelle raison ton mari a-t-il donnée? demanda le marquis.

Qaire resta muette. Sonembarras était extrême. Qu'allait-elle répondre à son frère? Pouvait-eUe lui révéler le secret de sa douloureuse existence? Quel

prétexte inventer pour donner au refus de Philippe une valeur acceptable? Et il fallait répondre, sans {paraître hésiter. Octave la tenait sous son regard» cherchant la vérité sur le visage de sa sœur, dans son moindre geste.

— Il n'a point donné de motii, balbutia Glaire rougissant de honte^ il a refusé de s'expliquer.

— > Sans motif? dit le marquis plein d^étonnement ; sans explication? Lui, Philippe, que j*aime tanti II n'a pas hésité à ma faire un pareil chagrin ?

Très ému. Octave s'essuya les yeux vivement, et sa pensée active poursuivant cemotit que Philippe n'avait pas voulu donner, et qui lui échappait, U s'assit en silence, cherchant, désespéré. Brusquement il poussa un cri : une lueur venait d'illuminer son esprit. L'argent!... Gène pouvait être que l'argent, n était sans fortune et sans position. G'était là sûrement la raison pour laquelle Philippe lui refusait Suzanne. H se leva vivement.

Claire le regardait avec inquiétude. Le marquis fit quelques pas, et, parlant tout haut, répondant à sa pensée, sans s'en apercevoir, le front rayonnant de confiance et d'ardeur :

— Sans position, c'est vrai, mais je m'en ferai une, dit-il. Sans fortune... Ehl Philippe sait comment on s'enrichit. . . Je ferai comme lui. ..

é!4 LB8 BATAILLES M LA VIS

D s'arrèta,stupéfait, presque épouvanté. Cidre v#* naitdese dresser, lui saisissant la main avec force. Un mot Tavait frappée, un seul, dans ce qu'avaî( dit son frère : Sans fortune I Mais il avait suffi pour la jeter dans un trouble inexprimable. Et, oubliant ses préoccupations, ses soucis, ses douleups, de toutes les forces de son être, elle voulait qu-Octave

le lui expliquât.

— Sans fortune, toi? répéta-t-elle.

Et, d*un geste impérieux, menaçsii^t i^ème, elle réclamait une réponse. Octave embarrassé, confus, essaya de se détourner. Mais, ayeç une yiQjQQCg terrible, soupçonnant pn mystère ç|u'il lu| f^ait ^ tout prix pénétrer, Claire le prit parrépaijl^, ^ l^ dévorant des yeux :

— Que voulais-tu dire?

— Jô vien^ de prononcer impruderament, répondit Octave^ des paroles que tu n'aurais jamaid

dû entendre Tu ignorais la perte 4^ ce procès.

Tu devais Tignorer toujours... 5)t moi, niais que jft suis, j'ai tr^hi le secret que j'avais promis dci garder I

Mais Claire n'écoutait plus le marquis : elle pensait. Le procès perdu, c'était la ruine. Son frère sans fortune, elle était sans dot. Un doute horrible

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la saisit ;eUe fréÎQit, ses yeux s'agrandirent, et, se tournant vers Octave :

— Quand je me suis mariée T,., dît-elle seulement, achevant sa pbrasé par un geste.

— Le- désastre était accompli.

— Et mon mari... Philippe? Le savait-i>7...

— Il le savait. Et il avait défendu qu'gut'en parlât. H ne voulait pas voir une omhre sur ton front. Il a été, en cette circonstance, d*une généro-

' ' site et d'une délicatesse admirables...

Claire poussa un cri, et battant l'air de ses

bras, comme une folle, la voix entrecoupée : I — Il a fait cela! cria-t-elle. Et moil... MoilOhl

malheureuse que je suisi Dans une évocation subite, la chambre aux hau- ^ testapisseriQ3,surlesquellesles guerriers souriaient

pilencieusement aux déesses, lui apparut, telle \ qu'elle était le soir de son mariage, avec le grand 1 feu qui brûlait dans la cheminée à laquelle elle

' s^ceoudait frémissante. Elle revit Philippe pâle et

^ tremblant, presque à ses pieds, puis relevant ûà-

rement le front quand elle lui avait crié : Prenez i ma fortune 1... Sa fortune I Gomme il avait souri I - avec dédain! Elle comprenait pourquoi, mainte- : nant. Et dans son désespoir la vérité, si navrante

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