‹ Le maître de forges (volume 5)Chapitre 3 sur 7 · OF THE · texte numérisé non relu

OF THE

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AR une claire journée du mois d'octobre 1880, un jeune homme, vêtu d’un élégant costume de chasse, était assis à la lisière d’un de ces beaux bois de chênes qui couvrent de leur

ombre fraiche les premières pentes du Jura. Un grand

chien épagneul marron, couché dans la bruyère à quelques pas de son maître, fixait sur lui ses yeux attentifs, semblant demander si on n’allait pas bientôt repartir.

Le chasseur ne paraissait pas disposé à reprendre de sitôt sa course. Il avait gppuyé son fusil à un tronc d'arbre, jeté sur le revers du fossé son carnier vide, et. tendant le dos au soleil, le menton appuyé dans sa main ‘il laissait grrer ses yeux sur l'admirable panorama r se déroulait devant lui.

De l’autre côté de la route, au bord de laquelle il était arrêté,.le long d’une futaie, s’étendait une taille de deux ans, dont les cépées clairsemées poussaient comme des îlots de verdure au milieu des fougères et des grandes herbes jaunes. Le terrain boisé, s’abaissan 1 pente douce vers la vallée, laissait apercevoir dans les prairies le bourg de Pont-Avesnes, dressant, au-dessus des toits rouges des maisons, le clocher d’ardoises, en forme dl'éteignoir, de sa vieille église. A droite, le château, entouré

de larges douves desséchées et plantées d'arbres fruitiers. L’Avesnes, un mince filet d’eau, que les habitants appellent ambitieusement ‘ la rivière ” étincelait comme un ruban d'argent entre les saules rabougris aux feuillages tremblants, qui se penchaient sur ses rives.

Plus loin l’usine, par les cheminées de ses hauts fourneaux, crachant une fumée rouge balayée par le vent, étendait ses noires murailles au bas de la colline, dont les assises de rochers étaient percées de larges trous servant à l'extraction du minerai. Au-dessus de ces excavations verdoyäient les vignes, qui produisent un petit vin blanc ayant un goût de pierre à fusil et qu’on vend couramment sous le nom de vin de Moselle. Le ciel, d’un bleu pâle, était inondé de lumière, une brume transparente comme un voile léger flottait sur les hauteurs. Une paix profonde s’étendait sur cette riante nature. Et l'air était si pur qu’à travers l’espace le bruit assourdi des marteaux de la forge montait de la vallée jusqu’à la forêt.

Engourdi par ce calme qui l'enveloppait, le jeune chasseur restait immobile, Peu à peu, le paysage avait cessé d’attirer ses yeux. Un sentiment de bien-être profond l’avait envahi, ses idées 8e perdaïent dans un vague délicieux. Et il suivait en souriant sa pensée qui vagabondait dans les lointains du passé. Le soleil, tournant dans sa course, dorait les cimes rougissantes de la futaie; une chaleur lourde montait des bruyères et le silence

Ales bois devenait plus recueilli.

Il fut brusquement tiré de sa méditation. Un museau frais venait de se poser sur ses genoux, pendant que deux yeux aux regards humains lui adressaient une muette prière.

— Ah! ah ! ditle jeune homme, tu t'ennuies, toi, mon bon vieux ? Allons, ne t'impatiente pas, nous repartons.

Et se levant avec un soupir, il remit son carnier en bandoulière, passa son fusil sous son bras, puis, traversant la route, il sauta un petit fossé et entra dans la taille.

Le chien marron battait déjà les grandes herbes. Tout à coup, il s'arrêta auprès d’un roncier, la patte haute, le cou replié, immobile comme s’il était changé en pierre. Sa queue s’agitait faiblement et, de ses yeux, il semblait appeler son maïtre. Celui-ci fit rapidement quelques pas. Au même moment, bondissant hors de son gîte, un grand lièvre déboula, montrant sa croupe jaune et filant comme une balle. Le jeune homme épaula son arme et fit feu avec précipitation. Quand la fumée du coup fut dissipée, il aperçut sans étonnement, mais avec ennui, son lièvre qui disparaissait dans le grand bois.

— Encore un de manqué! murmura-t-il.

Et, se tournant vers l’épagneul qui l’attendait avec un air résigné : Quel malheur, hein? Tu l’arrêtais si bien!

Au même moment, un coup de fusil éclata sous la futaie, à cent mètres du jeune chasseur. Puis, après une minute de silence, un bruit de pas se fit entendre dans le gaulis, les branches s’écartèrent et un vigoureux gaillard, vêtu d’une blouse de chasse en toile bleue, chaussé de grandes bottes et coiffé d'un vieux chapeau, apparut sur le bord du bois. D’une main, il tenait son fusil ; de l'autre, il portait, par les pattes de derrière, le lièvre qui venait de sortir si vivement de son gite.

— Ïl paraît que vous avez été plus heureux que moi? dit en souriant le jeune chasseur en se dirigeant vers le nouveau venu.

— Ah! c'est vous qui avez tiré, monsieur ? dit l’homme à la blouse.

— Oui, et fort maladroitement, car cet animal m'est

parti dans les jambes eë je lui ai envoyé mon coup de fusil à vingt pas.

— En effet, ce n’est pas brillant! reprit l’homme à la blouse avec ironie. Mais comment se fait-il, monsieur, que vous chassiez dans cette partie de la forêt ?

— Mais j'y chasse, dit le jeune homme avec un léger étonnement, parce que j'en ai le droit...

— Je ne le crois pas : ces boisappartiennent à M. Derblay, qui ne permet à qui que ce soit d'y mettre le pied.

— Ah! nh! le maître de forges de Pont-Avesnes?

. reprit avec un peu de hauteur le jeune homme. Si je

suis chez lui, c’est sans le savpir, et j'en suis tout à fait désolé. Je me serai égaré. Vous êtes sans doute le garde de M. Derblay ?

— Et vous-même qui êtes-vous? dit l’homme à la blouse, sans répondre à la question qui lui était posée.

— Je suis le marquis de Beaulieu, et je vous prie de croire que je n’ai pas l’habitude de braconner.

À ces mots, l’homme à la blouse rougit beaucoup, et s'inclinant avec déférence :

— Veuillez m'excuser, monsieur le marquis ; si j'avais su à qui j'avais affaire, je ne me serais pas permis de vous aborder et de vous demander des explications. Continuez votre chasse, je vous prie, c’est moi qui me retire.

Pendant que son interlocuteur parlait, le jeune marquis l’observait plus attentivement. Sous son costume rustique, il avait bonne façon. Sa figure, encadrée d’une barbe noire, était belle etl{intelligente. Ses mains.étaient fines et soignées. De plus, il venait de suspendre à son: épaule un fusil d'une riche simplicité, comme seuls les armuriers anglais savent les faire.

— Je vous remercie, reprit froidement le marquis, mais je n'ai pas l'honneur de connaître M. Derblay. Ja

sais seulement que c’est un voisin incommode avec lequel nous avons de mauvais rapports Je tiens absolument à ne pas tirer un seul coup de fusil de plus sur ses terres. Je suis depuis hier seulement à Beaulieu. Je connais mal le terrain, et mon amour de Ir chasse m'a entraîné hors de nos limites. Mais je n’y serai pas repris.

— Comme il vous plaira, monsieur le marquis, répondit doucement l’homme à la blouse. M. Derblay aurait été cependant très heureux, je m’en porte garant, de vous prouver en cette circonstance que s’il est voisin incommode, c’est bien malgré lui... Il a empiété sur le domaine de Beaulieu pour faire passer un chemin de fer minier... Soyez assuré qu'il le regrette et qu'il est prêt à vous dédommager comme il vous conviendra. Les limites entre deux voisins sont quelquefois. incertaines, ajouta-t-il en souriant... Ne jugez donc pas M. Derblay sans le connaître. Vous regretteriez certainement plus tard votre sévérité.

— Vous êtes sans doute un ami du maître de forges? fit le marquis en regardant l’homme à la blouse, un de ses employés peut-être, car vous mettez à le défendre une chaleur.

— Toute naturelle, croyez-le, monsieur le marquis.

Et changeant brusquement la conversation :

— Majs vous ne paraissez pas avoir été très heureux, soit sur Beaulieu, soit sur Pont-Avesnes ? M. Derblay a la coquetterie de sa chasse. Et il serait fûché qu’on püût dire que vous êtes sorti de chez lui sans rien emporter. Veuillez prendre ce lièvre, que vous m'avez si obligeamment rabattu, et y joindre ces quatre perdreaux.

— Je ne puis accepter, répondit vivement le marquis. Gardez, je vous prie, vous me désobligeriez en jnsistant... |

— Àu risque de vous déplaire, j'insiste cependant,

- répondit l’homme à la blouse. Je mets ce gibier sur le revers du fossé. Libre à vous de l’y laisser. Ce sera autant de gagné pour le renard... J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le marquis...

Et, d’une seule enjambée, entrant dans le grand bois il s’éloigna en allongeant le pas.

— Monsieur! monsieur! cria le marquis... .

Mais déjà le chasseur était hors de .vue.

— Voilà une étrange aventure, murmura le jeune homme ; que vais-je faire ?

Une intervention inattendue mit fin à ses hésitations. L’épagneul marron s'était dirigé vers le fossé, et prenant avec précaution un perdreau dans 8a gueule, il le rapportait à son maître. Le marquis se mit à rire et, caressant le chien :

— Tu ne veux pas que nous rentrions bredouille, à ce qu'il paraît ?

Et introduisant dans son carnier le lièvre et les quatre perdreaux, d’un pas un peu alourdi par cette charge inusitée, le jeune homme reprit le chemin du logis.

Le château de Beaulieu est une construction de style Louis XIII, qui se compose d’un corps principal et de deux ailes. Il a été construit en pierres blanches, piquées de briques. Les toits pointus des ailes sont surmontés de hautes cheminées sculptées, d’un très grand caractère. Une large terrasse, de cinq cents mètres de longueur, bordée d’une balustrade en grès rose, règne devant le château, et est disposée en parterre. On y descend par un perron, élevé de huit marches, dont le dessous forme grotte. Des guirlandes de fleurs grimpent le long de Ia rampe en fer ouvragé, offrant à la main de celui qui descend un appui parfumé.

Cette terrasse, exposée au midi, est, à l’arrière-saison, un lieu de promenade délicieux. La vue y est charmante.

Le château, situé sur la colline qui fait face aux vignobles et aux carrières de Pont-Avesnes, est entouré d’un parc de trente hectares, qui descend en pente douce vers la vallée. L'usine de M. Derblay a bien un peu gâté la beauté du paysage et troublé le recueilllement de la campagne. Mais, telle qu’elle est, l'habitation est encore des plus enviables.

Elle est cependant restée déserte pendant de longues années. Le marquis de Beaulieu, le père du jeune chasseur, s'étant trouvé à vingt ans, vers 1845, à la tête d’une superbe fortune, avait commencé à mener à Parie la vie à grandes guides. Pourtant, il venait, chaque année, passer trois mois à Beaulieu, au moment de la chasse. C'était fête alors pour l'aristocratie de la contrée. Et la fastueuse prodigalité du ehâtelain enrichissait le pays pour toute la saison d'hiver.

Lorsque la révolution de 1848 éclata, les vignerons de Pont-Avesnes, électrisés par les tirades socialistes de quelques meneurs, se mirent en tête de récompenser la généreuse assistance que leur donnait le marquis, en saccageant son château.

Armés de fusils, de faux et de fourches, sous les plis du drapeau rouge, ils montèrent à Beaulieu en braillant . la Marseillaise. Ils enfoncèrent les grilles que le concierge refusait obstinément d'ouvrir. Et, se répandant dans le château, ils se mirent à piller, brisant ce qu'ils ne pouvaient emporter. Le plus avisé de la bande, ayant trouvé l'entrée des caves, du vol on passa à la ripaille. Les vins du marquis étaient de choix. Les vignerons Îles apprécièrent en connaisseurs. L’ivresse leur donna un retour de violences. $Se répandant dans les serres qui étaient tenues avec un soin merveilleux, ces brutes se mirent à piétiner les fleurs, à briser les vases de marbre.

Une admirable Flore, de Pradier, se dressait dans un massif de verdure, sur un socle, au pied duquel murmurait une cascade, ruisselant dans une vasque de pierre. Un enragé allait balafrer à coups de faux la charmante figure, quand le plus ivre, pris d’un soudain accès de sensibilité, se plaça devant le chef-d'œuvre, déclarant qu'il était un ami des arts et qu'il planterait sa fourche dans le ventre du premier qui toucherait à la statue. La Flore fut sauvée.

‘Alors, pour se dédommager, les Pont-Avesnois songèrent à planter un arbre de la liberté. Ils déracinèrent dans le parc un jeune peuplier et, après l’avoir orné de loques rouges, ils vinrent, avec des ‘hurlements de joie, le dresser au beau milieu de Ia terrasse.

Puis, ils descendirent vers le bourg et continuèrent leur orgie révolutionnaire en braiïllant jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, une brigade de gendarmerie arrivait à Pont-Avesnes, et l’ordre était rétabli sans difficultés.

En apprenant cette échauffourée, le marquis commença par en rire. Ayant comblé les Pont-Avesnois de ses bienfaits, il lui paraissait tout simple qu'ils essayassent de lui faire du mal Mais ce qui le fit sortir de son caractère, ce fut lé récit de la plantation de l'arbre de la liberté sur la terrasse.

Pour le coup, la plaisanterie lui parut passer les bornes. Il envoya à son jardinier l’ordre de déraciner le jeune peuplier, de le scier en morceaux de mesure réglementaire et de le lui expédier à Paris pour son chauffage particulier. Il envoya cinq cents francs à l'ivrogne ami des chefs-d’œuvre, et fit déclarer aux Pont-Avesnois que, pour se venger de leur petite farce révolutionnaire, il ne remettrait de sa vie les pieds à Beaulieu.

LÀ

Le bourg, pour qui cette mise en quarantaine équivalait à une perte d’au moins vingt mille francs par an, fif faire des tentatives de rapprochement par son maire, essaya d’une pétition signée par le conseil municipal. Rien ne fit Le marquis ne pardonna pas l'arbre de la liberté et le château de Beaulieu resta clos.

À: la vérité, les séductions de l'existence parisienne étaient bien aussi pour quelque chose dans la résolution prise par le marquis. Le club, les théâtres, le sport et la galanterie le retinrent plus sûrement loin de Beaulieu que sa rancune contre ses paysans. Cependant, au bout de quelques années de cette vie d’agitations et de plaisirs, le marquis 86 trouva fort las de toutes ses folies, et, profitant d’une heure de sagesse, il se maria. ,

Sa jeune femme, fille du duc de Bligny, avait une ñme tendre et un esprit calme. Elle adora le marquis et sut fermer les yeux sur ses faiblesses Il était de ces charmants prodiguss, pour qui le plaisir est l'essence même de la vie, et qui ont la main et le cœur toujours ouverts: ne sachant pas résister à un désir de sa femme, mais capable de la faire mourir de chagrin, quitte à la pleurer améërement après. Quand la marquise le grondait maternellement au lendemain d’une trop grosse folie, il lui baisaït les mains avec des larmes dans les yeux, et lui disait: ‘Tu es une sainte!” Et, le jour suivant, il recormmençait.

La lune de miel des jeunes époux avait duré trois ans. (C'était bien honnête pour un homme tel que le marquis. De leur mariage étaient nés deux enfants. Un fils et une fille. Octave et Claire grandirent, élevés par leur mère. L'héritier gravement, et de façon à devenir un homme utile. La fille délicatement, pour qu'elle fût le charme de l'existence de celui ‘qu'elle

viendrait à aimer. Bizarrerie de la création: le fils était la vivante image de sa mère, doux, tendre et gai; la fille avait le caractère impétueux et ardent de son père. L'éducation peut assouplir la nature elle ne la change point. En avançant en âge, Octave devint l’aimable garçon qu'il promettait d’être. Claire fut la superbe et hautaine jeune fille que son enfance annonçait.

Cependant un compagnon leur arriva bientôt, amené par le malheur et le deuil. Le duc de Bligny, resté veuf fort jeune, avec un petit enfant, mourut misérablement sur la pelouse d’un <hamp de courses, les reins brisés par son cheval. Ce fils des preux, tué comme un jockey, ne laissait que peu de fortune. Son fils Gaston, au sortir de la cérémonie funèbre, fut conduit vêtu de noir chez sa tante la marquise, et n’en sortit plus.

Traité comme un troisième enfant, il grandit auprès d'Octave et de Claire. Plus âgé qu'eux, il portait déjà en lui le charme et l'élégance d’une race raffinée. Il nvait été laissé à l’abandon par son père, dont la vie de dissipation se prétait peu aux soins d’une surveillance suivie. Tantôt livré aux domestiques, qui le mélaient à leurs intrigues de bas étage, tantôt emmené par le duc dans des parties fines, et indisposé par la nourriture irritante des restaurants, l'innocence de cet enfant, entre les débauches des laquais et les galanteries de son père, avait été mise à une rude épreuve.

‘Quand il fut amené à l'hôtel de Beaulieu, il était malingre au physique, triste et légèrement mauvais au moral. Dans l’atmosphère épurée de la vie de famille, il retrouva toutes les grâces, toutes les fraicheurs de la jeunesse. À dix-neuf ans, ses études finies, il promettait d'être un charmant cavalier et un gentleman accompli. C’est à cette époque qu'il s’aperçut que sa

cousine, Claire, plus jeune que lui de quatre ans, n'était plus une petite fille.

Une transformation soudaine s'était opérée en elle. Comme un beau papillon sortant de sa chrysalide, Claire venait de s'épanouir dans toute la splendeur de sa radieuse nature de blonde. Ses yeux noirs brillaient d’un doux éclat, et sa taille, admirablement développée, avait une élégance sans pareille. Gaston l'adora follement. Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans son secret profondément enfermé au fond de lui-même.

Un grand malheur fut cause qu'il parla Dans la douleur, les aveux sortent plus facilement du cœur. Le marquis de Beaulieu mourut subitement Ce viveur disparut discrètement de la vie, à l'anglaise. Tl ne fut pas malade, il cessa de vivre. On le trouva étendu dans son cabinet de travail Il avait voulu feuilleter le dossier d'un procès qu'il engageait contre des collatéraux d'Angleterre. Ce travail inusité ne lui avait pas réussi.

Les médecins qui veulent tout déterminer avec précision et n’admettent pas qu’on se passe de leur opinion, même pour mourir, déclarèrent que le marquis avait succombé à la rupture d’un anévrisme. Les amis du club hochèrent la tête et dirent entre eux que cet excellent Beaulieu avait fini comme Morny, usé, brûlé par la grande vie. Il est certain qu’on ne mène pas impunément

l'existence que le marquis menait depuis vingt-cinq ans.

De plus avisés pensèrent que la révélation faite par l'homme d’affaires à ce superbe gaspilleur d'argent, que son capital était dévoré jusqu’au dernier sou, l'avait aussi sûrement tué que si on lui avait logé une balle en plein cœur.

La famille du marquis ne s’occupa pas à rechercher les causes de cette mort foudroyante ; elle ne songea

qu'à pleurer. M. de Beaulieu était aimé et respecté comme s’il eût été un époux et un père modèle. La marquise, silencieusement, mit toute sa maison en deuil et fit, à celui qu’elle avait adoré malgré ses fautes, et qu'elle regrettait amèrement, des obsèques princières. Octave, désormais marquis de Beaulieu, et le duc de Bligny, son frère d’adoption, conduisirent le deuil, entourés par la plus vieille noblesse de France. Etle soir, quand ils rentrèrent dans l'hôtel sombre et muet, ils trouvèrent la marquise et Claire vêtues de noir, qui les attendaient pour les consoler et les remercier de la lourde et douloureuse tâche qu'ils venaient de remplir. Puis la marquise s’enferma dans sa chambre avec son fils pour lui parler de l’avenir. Et Gaston alla avec Claire au jardin. |

L'ombre descendait sous les grands arbres. (C'était une belle soirée d'été, l'air était chargé du parfum des fleurs. Les deux jeunes gens marchaient, lentement et sans parler, autour de la pelouse. Ils suivaient l’un et l'autre leur pensée. D’un commun accord ils s’arrêtèrent et s’assirent sur un banc de pierre. Un jet d’eau chantait dans le bassin de marbre à leurs pieds, et son murmure monotone berçait leur rêverie. Gaston, soudain rompit le silence, et, parlant vite comme quelqu'un qui s'est trop longtemps contenu, il exprima à Claire, avec une profonde sensibilité, son chagrin d’avoir perdu l’homme excellent qui lui avait servi de père. Il y avait en lui une émotion qu’il était impuissant à contenir. Ses nerfs avaient été trop cruellement tendus toute la journée. Une faiblesse de tout son être le livrait à l'émotion poignante de l’heure présente. Et, malgré lui, ne pouvant retenir ses larmes, il se mit à sangloter.

Puis, laissant tomber sa tête alourdie dans les mains brüûlantes de Claire, il s’écria :

— Va, je n’oublierai jamais ce que les tiens ont été pour moi. Quoi qu’il m'arrive dans la vie, tu me trouveras toujours près de toi Je t'aime tant!

Et il répétait au travers de ses sanglots : ‘‘ Je t'aime! je t'aime! ....”

Claire releva doucement la tête de Gaston, rougissant et presque hônteux de son abandon, et le regardant profondément avec un doux sourire :

— Moi aussi, je t'aime! dit-elle.

Gaston, éperdu, poussa un cri : “Claire! ”

La jeune fille lui mit les mains sur les lèvres, et, avec la solennité d’un engagement, elle effleura d’un baiser le front du jeune duc. Puis, lentement, ils se levèrent, et appuyés l’un sur l’autre, ils reprirent en silence leur marche autour de la pelouse. Ils ne songeaient plus à parler. Ils écoutaient leur cœur.

Le lendemain, Octave de Beaulieu commenca son droit et Gaston entra au ministère des affaires étrangères. Le gouvernement républicain cherchait alors à s'attacher les grands noms de l'aristocratie pour rassurer l'Europe, qui voyait avec des yeux inquiets la démocratie triomphante. Le jeune duc avait été attaché au cabinet de M. Decazes, et semblait promis au plus brillant avenir diplomatique.

Très lancé dans le monde, il y avait produit une vive sensation par l'élégance de sa tournure, la grâce de son visage et le charme de sa conversation. Recherché par les mères de famille, il était resté indifférent aux avances qui lui avaient été faites Ses yeux étaient fermés à tout ce qui n’était point Claire. Et ses meilleures soirées étaient celles qu'il passait dans le petit salon de sa tante, à regarder sa cousine, travaillant la

tête penchée sur sa broderie. La lumière faisait étin-

celer les boucles folles qui frisaient sur sa nuque ronde.

Et Gaston restait silencieux et recueilli, dévorant des yeux ces cheveux d’or, qu’il eût voulu baiser dévotement. A dix heures, il prenait congé de la marquise, serrait fraternellement la main de Claire et s’en allait dans le monde, danser jusqu'au matin.

L'été, toute la maison s’envolait en Normandie, dans une propriété de la marquise ; car, fidèle à la rancune de son mari, celle-ci n’était point encore retournée à Beaulieu. Là, Gaston était complètement heureux ; il courait les bois à cheval avec Octave et Claire, ivre d'air pur, tandis que la marquise fouillait les archives de la famille pour trouver de nouveaux documents relatifs au procès d'Angleterre. |

ll s'agissait d’une somme considérable léguée à M. de Beaulieu par testament. Les Anglais avaient contesté le legs, et les sollicitors des deux parties, entrés dans la cause, comme des rats dans un fromage, s’enrichissaient en faisant durer les hostilités Le procès que le marqais avait commencé par amour-propre, sa veuve l'avait continué par intérêt, car la fortune de M. de Beaulieu avait été gravement compromise par ses folies, et l'héritage d'Angleterre représentait le plus clair du patrimoine des deux enfants. La fortune personnelle de la marquise était belle et solide, mais suffisait seulement aux charges très lourdes de la vie commune. Madame de Beaulieu s'était donc fait plaideuse, quoiqu’elle eût horreur de la chicane,-pour défendre la fortune de Claire et d'Octave. Et, plongée dans les paperasses, en correspondance continuelle avec les hommes de loi, elle était devenue d’une belle force sur le code de procédure.

Elle avait une confiance absolue dans l'issue du débat. Les siens prolongeaient sa sécurité, et Claire était considérée comme devant apporter deux millions à celui qui serait assez heureux pour lui plaire. Elle avait déjà été

es

demandée en mariage, et par des prétendants de haute naissance et de grande fortune. Elle avait refusé. La marquise, inquiète, avait questionné sa fille, et Claire, sans hésiter, avait appris à sa mère qu’elle était fiancée au duc de Bligny.

Madame de Beaulieu avait été médiocrement satisfaite de ces accordailles, Outre qu'elle avait sur les mariages entre cousins des idées fort arrêtées, elle jugeait Gaston avec une pénétration singulière. Elle le voyait léger, passionné et inconstant, très capable d'aimer ardemment, incapable d’aimer fidèlement. Elle ne voulut cependant pas chercher à influencer sa fille. Elle connaissait le caractère étrangement ferme de Claire et savait que rien ne pourrait la décider à rompre un engagement librement contracté. De plus, au fond d'ellemême, la marquise était flattée d’une alliance qui faisait rentrer dans sa famille ce beau nom de Bligny qu'elle avait abandonné, elle, en se mariant. Elle fit donc bon accueil à son neveu, et, ne pouvant le traiter mieux qu’elle n'avait fait jusque-là, elle continua à voir en lui un véritable fils.

Sur ces entrefaites, le duc fut nommé secrétaire à l'ambassade de Saint-Pétersbourg. Et, d’un commun accord, on résolut de faire le mariage, au premier congé que le jeune diplomate obtiendrait. Le premier congé fut donné au bout de six mois. Gaston arriva à Paris, mais pour huit jours seulement. Il était chargé d'une mission confidentielle que l'ambassadeur n'avait pas voulu livrer au hasard des dépêches chiffrées.

Huit jours ! Pouvait-on en conscience se marier en huit jours? Ce n'était même pas un délai assez long pour que les bans fussent régulièrement publiés. Le jeune duc fut tendre pour Claire, mais avec une nuance de légèreté qui contrastait avec sa pieuse tendresse d’autrefois.

Depuis son départ, Gaston avait fréquenté 1x société russe, la plus corrompue qu’il y ait au monde. Et il révenait avec des idées toutes particulières sur l’amour. L'expression de son Visage même s'était modifiée comme les sentiments de son cœur. Ses traits s'étaient marqués et-durcis. Il y avait comme une trace de débauche sur son front autrefois si pur. (Claire ne vit pas, ou ne voulut pas voir ces changements. Elle avait voué au duc une tendresse inaltérable. Et puis elle avait confiance dans le gentilhomme eë attendait. Les lettres, d’abord fréquentes, de Gaston, devinrent plus rares. C'étaient toujours des protestations passionnées. Il souffrait cruellement, à l'entendre, des retards apportés à son bonheur. Mais il ne parlait plus de revenir. Et deux ans s'étaient écoulés depuis son départ.

À la demande de sa fille, madame de Beaulieu avait fermé ses salons pendant les deux hivers qui venaient de s’écouler. La fiancée voulait vivre dans la retraite pour couper court aux sollicitations des prétendants qui ne 8e décourageaient pas. Octave continuait son droit, et la marquise se plongeait de plus en plus dans les paperasses de son interminable procès.

Quand le printemps revint, par un de ces caprices qui lui étaient familiers, Claire désira aller visiter cette terre de Beaulieu que son père, pendant sa vie, avait mise en interdit. La marquise, incapable de résister à sa fille et jugeant utile de la distraire, consentit à ce déplacement.

Et c’est ainsi que, par une belle journée d'octobre, le jeune marquis, tout fraîchement reçu licencié, avait été rencontré le fusil sur l’épaule, accompagné de son épagneul marron, dans les bois de M. Derblay.

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