‹ Le maître de forges (volume 5)Chapitre 4 sur 7 · BRAR OF THE · texte numérisé non relu

BRAR OF THE

UNIVEHSITT

a L'HEURE où le jeune marquis revenait lourdement chargé vers le château, madame | < de Beaulieu et Claire, assises dans le grand LS, salon, jouissaient de la fin de cette belle journée. Par les larges portes-fenêtres ouvertes sur la perron, le soleil entrait à flots, faisant étinceler l’or bruni des cadres, entre les larges bordures desquels les ancêtres se dressaient, souriants ou graves, dans leurs costumes de cérémonie. Le mobilier Louis XVI, en bois sculpté peiné en blanc et rehaussé de filets vert d’eau, était recouvert d’une tapisserie au petit point représentant les métamorphoses d'Ovide. Un large paravent bas, tendu en velours de Gênes, entourait la bergère profonde dans laquelle Îa marquise était installée, tricotant avec une grande attention des capelines de laine pour les enfants du village.

Madame de Beaulieu avait alors dépassé la quarantaine. Son visage grave et doux était couronné par une chevelure déjà presque blanche, qui lui donnait un grand air de noblesse. Ses yeux noirs pleins de mélancolie semblaient encore humides des larmes secrètes qu'ils avaient versées. Mince et fluette, la marquise était de santé délicate, et prenait toutes sortes de précautions Par cette chaude journée, un grand châle était étendu

sur ges genoux, protégeant contre l'air vif ses petits pieds que, par une coquetterie persistante, elle chaussait de mules légères en satin noir.

Enfoncée dans un large fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier de tapisserie, les mains pendantes et inertes, Claire, les yeux perdus dans le ciel, regardait, sans le voir, l’admirable horizon qui s'ouvrait devant elle. Depuis une heure elle était là, immobile, silencieuse, se laissant baigner par le soleil, qui faisait resplendir ses cheveux blonds, comme une auréole de vierge.

Depuis quelques instants, la marquise regardait sa fille avec inquiétude. Un triste sourire avait erré sur ses lèvres, et, pour attirer l’attention de Claire, elle avait remué avec affectation la corbeille qui contenait ses pelotons de laine, accompagnant ce mouvement de : hem! hem! significatifs. Mais la jeune fille, insensible à ces appels indirects, était restée immobile, poursuivant sa pensée avec une ténacité implacable. La marquise, dépitée, posa alors son ouvrage sur la*table, et, se relevant dans sa bergère, elle dit avec un léger accent de gronderie :

— Claire.... Claire ..…

Mademoiselle de Beaulieu ferma un instant les yeux, comme pour dire adieu à son rêve, et, sans bouger Ia tête, levant seulement jusqu'aux bras du fauteuil ses belles mains blanches :

— Ma mère ? répondit-elle.

— À quoi penses-tu ?

Claire resta un instant silencieuse. Un pli creusa son front. Puis, faisant un effort sur elle-même, d’un air calme :

— Je ne pensais à rien, mère, reprit-elle, cet air tiède m'avait engourdie... Pourquoi m’avez-vous appelée ?

LE MAITRE DE FORGES. n1

— Pour que tu me parles, dit la marquise avec une nuance d’affectueux reproche, pour que tu ne restes pas ainsi, muette et absorbée.

I y eut un instant de silence. (Claire avait repris sa pose abandonnée, La marquise, penchée’ en avant, avait rejeté son châle, sans souci de l'air frais Mademoiselle de Beaulieu, se tournant lentement vers sa : mère, lui montra son beau visage triste. Et, comme reprenant tout haut la suite des pensées qu’elle agitait auparavant tout bas:

— Combien y a-t-il de temps, fit-elle que nousn’avons reçu de lettres de Saint-Pétersbourg ?

La marquise hocha la tête, semblant dire : “Je savais bien de quoi il s'agissait. Et, d’une voix qu’elle tâchait de rendre calme :

— Ïl y a deux mois environ.

— Deux mois! oui! répéta Claire avec un douloureux soupir.

Pour cette fois la marquise perdit tout à fait patience ; se levant brusquement, elle vint s'asseoir près de la fenêtre, en face de sa fille, et, lui prenant la main :

— Mais voyons, pourquoi PENRer 8 sans cesse à cela, et te torturer l'esprit?

— À quoi voulez-vous que je pense, dit Claire avec amertume, sinon à mon fiancé? Et comment ne me torturerais-je pas l'esprit, comme vous dites, pour trouver les motifs de son silence ?

— J'avoue, reprit la marquise, qu’il est difficile de l’expliquer. Le duc de Bligny, mon neveu, après avoir passé huit jours auprès de nous, l’an dernier, est reparti en promettant de revenir à Paris pendant l'hiver. la d’abord écrit que des complications politiques le retenaiïent à son poste. Puis, il a prétexté que, l'hiver étant fini, il attendait l'été pour rentrer en France. L'été est

venu, mais le duc ne vient pas. Voici l’automne, et Graston ne donne même plus de prétextes. Il ne prend pas seulement la peine de nous écrire. Admettons qu'il n’y ait de sa part que de la négligence. C'est déjà trop! Ma fille, tout dégénère : les hommes de notre monde eux-mêmes ne savent plus être polis.

Et la marquise redressa sa tête blanche, qui lui donnait un air de ressemblance avec les grandes dames poudrées qui souriaient tout autour du salon, dans leurs beaux cadres de portraits de famille. |

— Cependant, s’il était malade? hasarda Claire, déjà entraînée à défendre celui qu'elle aimait. Sil était dans l'impossibilité de donner de ses nouvelles ?

— C’est inadmissible, reprit sans pitié la marquise, on nous aurait prévenues de l'ambassade. Sois sûre qu'il est en parfait état, qu'il est vermeil et joyeux et qu'il a conduit tout l'hiver le cotillon, dans la haute société de Saint-Pétersbourg.

Une crispation nerveuse altéra le visage de Claire. Elie pâlit, comme si tôut'le sang de ses veines avait reflué vers son cœur. Puis, s’efforçant de sourire :

— Il m'avait tant promis de venir passer l’iiver à Paris ; et je me faisais une si grande fête de me retrouver dans notre monde avec lui! dJ’aurais triomphé de ses succès. Il se sers ut-être aperçu des miens. Il faut avouer, ma mère, qüA n’est pas jaloux. Et cependant il aurait sujet de l’être. Partout où nous sommes allées, j'ai été fort entourée. Ici même, dans ce désert de Beaulieu, les adorations n’ont pas cessé, et jusqu'à notre voisin, le maître de forges, qui s’en méle.....

— M. Derblay ?

— M. Derblay, oui, ma mère. Dimanche, à la messe, —vous n’avez pas remarqué cela, vous êtes trop pieuse, — je lisais mes prières à côté de vous, mais, sans savoir

Lé

pourquoi, je mesentais gênée. Une force plus puissante que ma volonté attirait mon attention. Malgré moi, je me détournai, je levai les yeux, et, dans l'ombre d'une chapelle, je vis M. Derblay incliné.

— I priait.

— Non, ma mère, il me regardait. Nos yeux 8e rencontrèrent et je Ins dans les siens comme une muette invocation. Je baissai la tête et m'’efforçai de ne plus me tourner de son côté. A la sortie, je le trouvai sous le porche qui attendait. Il n’osa pas m'offrir l'eau bénite. Il s’inclina profondément, nous passâmes, et je sentis son regard qui me suivait. Il paraît que c’est la première fois de l’année qu'on le voit à la messe.

La marquise se leva, et retournant à sa bergère dans laquelle elle s’enfonça mollement :

— Eh bien! cela lui comptera pour le salut de son âme, à ce garçon. Au lieu de te faire des yeux blancs, il devrait bien nous dédommager des empiétements auxquels il s’est livré sur nos limites. Je le trouve assez plaisant avec ses invocauous muettes. Et il faut que tu sois bien désœuvrée pour t'occuper des soupirs de ce batteur de fer, qui nous rendra sourds un de ces matins avec ses marteaux.

— Ma mère, les hommages dr M. Derblay sont respectueux, et je n'ai pas liey, 4, m'en plaindre. Je ne vous parle du maître de f iges que parce qu’il fait .nombre avec les autres. ÆEnun, le cœur de la femme est changeant, dit-on... Le duc n’est pas là pour défendre son bien. Et moi, le rôle de Pénélope, attendant perpétuellement le retour de celui qui n’arrive pas, pourrait finir par me lasser. Gaston devrait se dire tout cela... Mais il ne se le dit pas. Et je reste toute seule, patiente, fidèle...

— Et tu as bien tort! s’écria la marquise avec vivacité. Moi, si j'étais à ta place.

— Non, ma mère, interrompit mademoiselle de Beaulieu avec une fermeté grave, je n'ai pas tort, et je n’ai aucun mérite à faire ce que je fais, car j'aime le duc de Bligny.

— Tu l’aimes! reprit la marquise, ne pouvant dissimuler son irritation. Comme tu es toujours exagérée! Faire d’une amitié d'enfance, un amour profond ; d’un lien de parenté, une chaïne indestructible! Gaston et toi vous avez grandi l’un près de l’autre. Tu as cru que cette communauté d'existence devait se perpétuer et que tu ne pouvais pas être heureuse sans le duc... Folies que tout cela, mon enfant!

— Ma mére! s’écria Claire.

Mais la marquise était lancée, et l’occasion qui lui était offerte de soulager son cœur était trop belle pour qu'elle la laissât échapper.

— Tu te fais de grandes illusions sur le duc. Il est léger, frivole. Il a, tu le sais, des habitudes d’indépendance qu’il ne pourra pas corriger. Et j'entrevois beaucoup de déceptions pour toi, dans l'avenir. Tiens! Veux-tu le fond de ma pensée? Je ne verrai pas sans ‘inquiétude ce mariage 8e faire!

Claire s’était redressée. Une rougeur ardente montait à ses joues. Les deux femmes 8e regardèrent un instant sans parler, Il semblait que le premier mot qui allait être prononcé entre elle saurait une gravité exceptionhelle. Mademoiselle de Beaulieu ne put se contenir et, d’une voix tremblante :

— Ma mère, voilà la première fois que vous me parlez ainsi Il semble que vous vouliez me préparer à apprendre une mauvaise nouvelle. L'absence du duc auraitelle des motifs sérieux que vous me cachiez? Est-ce que vous auriez appris ?.….

La marquise eut peur en voyant l'émotion violente de

LE MAITRE DE FORGES. 96 sa fille. Elle comprit mieux que jamais combien était profond et solide l’attachemeñt de Claire. Elle vit qu'elle s'était trop avancée. Et, faisant promptement retraite : ,

— Non, mon enfant, je ne sais rien, reprit-elle, on ne m'a rien dit. Je trouve même qu'on ne me dit pas assez. Et un silence si prolongé dela part de mon neveu m'étonne... En vérité, il me semble que Gaston pousse un peu loin la diplomatie !

Claire fut rassurée. Elle attribua la vive sortie de sa mère à un mécontentement qu’elle ne pouvait elle-même s'empêcher de trouver légitime. Et, s’efforçant de reprendre sa sérénité :

— Allons, ma mère, encore un peu de patience. Le duc pense à nous, j'en suis sûre. Et, de Saint-Pétersbourg, il va nous faire la surprise d’arriver sans être attendu.

— Je le souhaite, ma fille, puisque tu le désires, En tous cas, mon neveu de Préfont et sa femme arrivent aujourd’hui. Ils viennent de Paris. Peut-être serontils mieux renseignés que nous.

— Tenez, voici Octave qui rentre par la terrasse avec maître Bachelin... dit vivement mademoiselle de Beaulieu en se levant avec précipitation, désireuse d’échapper à ce pénible entretien.

La jeune fille sortit du salon et s’avança en pleine lumière. Elle avait alors vingt-deux ans et était dans toute la splendeur de sa beauté. Sa taille élevée avait une élégance exquise. Et les bras, merveilleusement attachés à des épaules superbes, étaient terminés par des mains de reine. Ses cheveux d’or, noués sur le haut de la tête, laissaient voir une nuque ronds d’une blancheur rosée. Légèrement penchée en avant, les mains appuyées à la balustrade de fer du perron,

effeuillant machinalement une des fleurs grimpantes qui s’y attachaient, elle se fhontrait la vivante incarnation de la jeunesse dans sa grâce et sa vigueur.

Madame de Beaulieu, pendant un instant, la couva des yeux avec admiration Puiselle hocha la tête silencieusement et poussa un dernier soupir. Les pas des deux arrivants faisaient crier le sable de la terrasse et leurs voix parvenaient confusément jusqu'au salon.

Maiïtre Bachelin était un petit homme de soixante ans environ, arrondi par l’inactivité forcée de sa vie de bureau. Le visage très rouge sous ses cheveux blancs, scrupuleusement rasé, vêtu de noir, avec un soupçon de manchettes retombant sur les mains, il était le type accompli du tabellion de l’ancien régime. Profondément attaché à ses nobles clients, disant : “madame la marquise ” avec une onction de dévot, il soutenait les intérêts de la famille de Beaulieu par droit héréditaire. Les Bachelin étaient, de naissance, notaires des seigneurs du pays. Et le dernier de ces respectables officiers publics possédait avec orgueil, dans son étude, des chartes remontant à Louis XI sur lesquelles s’étalaient la signature rude et féodale du marquis Honoré Onfroy, Jacques, Octave, et le paraphe orné de lacs d'amour de maitre Joseph-Antoine Bachelin, notaire royal.

Le retour des maitres de Beaulieu dans leur château avait causé une joie profonde à l'excellent - homme. Pour lui, ce fut une réntrée en grâce. Il avait gémi de l'absence de ses nobles clients. ÆEt;, les tenant enfin dans ce beau pays, il espérait leur voir reprendre l'habitude .d’y venir passer tous les étés. Jaloux de faire apprécier son savoir, il s'était mis à la disposition de madame de Beaulieu pour démêler les fils assez embrouillés du procès d'Angleterre. Et, depuis six semaines, il entretenait avec le sollicitor une correspondance active qui

avait mis le fou à l'affaire. En un mois et demi, maître Bachelin avait fait plus de besogne que tous les conseils de la famille de Beaulieu en dix ans. Et, malgré les pronosties fâcheux que l’habile homme avait portés sur les résultats du débat engagé, la marquise était enchantée de son concours et stupéfaite de son ardeur. Elle avait discerné en lui un de ces serviteurs dévoués qui sont dignes d'être élevés au rang d'amis Et elle le traitait . en conséquence.

Maître Bachelin venant au château avait rencontré le jeune marquis à la grille du parc, et, le voyant lourdement, chargé, lui avait de force pris son fusil, qu'il portait sous son bras gauche, serrant sous son bras droit une volumineuse serviette de cuir noir, bourrée de papiers.

— Eh! comme vous voilà embarrassé de vos mouvements, mon pauvre monsieur Bachelin! dit gaiement Claire au notaire, qui montait précipitamment les marches du perron, en essayant d'ôter son chapeau et en esquissant des révérences cérémonieuses.

— Veuillez agréer mes très humbles respects, mademoiselle. Comme vous le voyez, je réunis en ce moment les attributs du droit et de la force... Le code sous un bras et le fusil sous l’autre... Mais le fusil est sous le bras gauche... Cedant arma togæ ! Mille pardons, vous ne comprenez sans doute pas le latin, et je ne suis qu’un pédant:

— Ma sœur comprend au moins ce latin-là, fit en riant le marquis... Et vous êtes le meilleur homme du monde. Maintenant, rendez-moi mon fusil. Merci.

Et prenant son arme, Octave gravit le perron à la suite du notaire.

— Tu as fait bonne chasse. dl me semble! dit mademoiselle de Beaulieu en arrêtant son frère sur le seuil

du salon et en soulevant le carnier qui pesait sur 868 épaules.

— Je serai modeste et ne me parerai pas des plumes du paon..… Ce gibier n’a pas été tué par moi.

— Et par qui donc ?

— Je n’en sais rien. Vraiment! appuya le marquis en voyant sa sœur faire un geste d’étonnement. Imagine-toi que je m'étais égaré sur les terres de Pont- Avesnes, quand j'ai rencontré un autre chasseur qui m'a fait des observations et m'a demandé qui j'étais, se montrant assez raide de formes et assez vif de ton. Mais aussitôt qu'il a su mon nom, il est devenu non seulement conciliant, mais même aimable et m'a fait prendre, presque de force, ce qu'il avait dans son carnier.

— Voilà qui est singulier, dit mademoiselle de Beaulieu. Cet homme a-t-il voulu se moquer de toi?

— Ma foi non, je ne le crois pas ; il semblait plutôt avoir à cœur de m'être agréable... Et, sa politesse faite, il s'est sauvé à toutes jambes pour m'ôter les moyens de la refuser.

— Monsieur le marquis veut-il me permettre de lui poser une question ? dit maître Bachelin, qui avait écouté ce récit avec attention.

— Faites, je vous prie, mon cher maître.

— Eh bien! comment était le chasseur en question ?

— Un grand gaillard, très brun, coiffé d'un vieux feutre gris et vêtu d’une blouse.

— Ah! ah! C'est bien cela! fit le notaire à voix basse. Je suis, monsieur le marquis, à même de vous renseigner sur votre donateur mystérieux. C’est tout simplement M. Derblay.

— M. Derblay? s'écria le marquis, affublé d’une blouse, comme un paysan et coiffé d'un chapeau dé foncé comme un contrebandier? [Impossible |

— N'oubliez pas, monsieur le marquis, reprit maître Bachelin avec un sourire, que nous sommes, nous autres, des chasseurs rustiques. Moi, qui ai la prétention de me montrer vêtu décemment, dans la vie ordinaire, 8i vous me rencontriez en chasse, au coin d’un bois, je vous ferais peur. C'est M. Derblay, soyez-en sûr. Et si je ne le reconnaiïssais au portrait que vous venez de tracer de lui, et qui est frappant, l'offre aimable qu’il vous a faite suffirait pour dissiper mes doutes. C'est bien lui!

— Alors! je suis gentil, moi ! Je lui ai dit, en parlant de lui-même, qu'il était un voisin incommode... et toutes sortes d’autres choses désobligeantes. Mais il va falloir que j'aille lui faire des excuses! :

— Vous n'aurez pas à prendre cette peine, monsieur le marquis, et si vous voulez annoncer ma visite à madame votre mère, je vais, devant elle, vous donner connaissance de certains faits, qui modifieront, j'en suis certain, l'opinion que vous vous êtes faite de M. Derblay.

— Ma foi, je ne demande pas mieux, fit Octave en 8e débarrassant de son harnais de chasse. Ce maître de forges à l’air d’un aimable compagnon.

Tout en parlant, le marquis était entré dans le salon, s'était approché de madame de Beaulieu, et lui ayant baisé respectueusement la main :

— Maître Bachelin est là, ma mère, et voudrait vous voir.

— Que n'entre-t-il? dit la marquise avec vivacité,

. Voilà dix minutes que je vous entends bavarder sur le perron. Bonjour, mon cher Bachelin...

Et comme le notaire se courbait, autant que sa taille replète pouvait le lui permettre :

— M'apportez-vous de bonnes nouvelles ? ajouta la -marquise.

La figure de Bachelin changea d'expression, De souriante qu'elle était, elle devint soucieuse. Et éludant la question que sa noble cliente lui posait, le notaire répondit d’un ton sérieux :

— Je vous apporte des nouvelles, oui, madame la marquise. | " Et comme s’il eût été pressé de passer à un autre ordre d'idées : |

— Je suis allé ce matin à Pont-Avesnes et j'ai vu M. Derblay. Toutes les difficultés qui se sont élevées entre vous et lui, au sujet de vos limites communes, sont aplanies. Mon honorable ami accepte toutes les conditions qu’il vous plaira de dicter. Il est heureux de se mettre à votre discrétion.

— Mais, s’il en est ainsi, dit madame de Beaulieu avec un léger embarras, nous n’avons pas de conditions à dicter. Du moment qu'il n'y a pas de lutte, il n’y a ni vainqueur ni vaincu. L'affaire sera soumise à votre arbitrage, mon cher Bachelin. Et tout ce que vous ferez sera bien fait.

— Voilà une résolution qui m'enchante, et je suis heureux de voir la paix rétablie entre l’usine et le château... I n’y a donc plus qu’à signer les préliminaires. Dans ce but, M. Derblay a l'intention de se présenter à Beaulieu avec sa sœur, mademoiselle Suzanne, pour vous offrir ses hommages, madame la marquise, si toutefois vous daignez l’y autoriser... ‘

— Certainement! Qu'il vienne! Je serai très contente de le voir enfin, ce cyclope qui noircit toute la vallée... Ah cà! mais je suppose que ce n’est pas seulement ce traité de paix qui gonfle ainsi votre portefeuille, dit madame de Beaulieu en montrant la serviette du notaire. Vous m’apportez sans doute quelques documents nouveaux pour notre procès d'Angleterre ? :

ni .

— Oui, madame la marquise, oui, reprit Bachelin avec un trouble plus accentué. Si vous voulez bien nous allons parler affaires...

. Et d’un coup d'œil suppliant, le notaire montrait à la marquise, son fils et sa fille. Madame de Beaulieu comprit Une vague inquiétude lui serra le cœur. Qu'avait donc desi grave à lui apprendre son homme de confiancë, que le huis clos lui parût nécessaire ?

Mais c'était une femme résolue que la marquise. Son hésitation fut de courte durée. Et se tournant vers son ils : !

— Octave, dit-elle, vois donc si les ordres ont été donnés pour qu'on aille au chemin de fer chercher nos cousins qui arrivent à cinq heures.

À ces mots, Claire leva la tête. Son frère tressaillit, L’intention de la marquise était évidente. Elle prenait un prétexte pour éloigner son fils. Il y avait entre ces trois êtres, qui se chérissaient si tendrement, une préoccupation mystérieuse qu'ils essayaient de se cacher mutuellement. Claire et le marquis, sans faire de questions, adressèrent à leur mère un sourire, et s’éloignèrent chacun dans une direction opposée.

Mademoiselle de Beaulieu lentement descendit sur la terrasse. La pensée que Bachelin apportait des nouvelles du duc de Bligny lui était soudainement venue, Et, profondément émue, sentant ses idées tournoyer dans son esprit sans qu'elle pût en fixer une seule, elle marchait sous les grands arbres, n'ayant plus la notion du temps, livrée à un trouble profond.

Dans le salon, la marquise et -Bachelin étaient restés en présence. Le notaire ne faisait plus d’efforts pour donner à son visage une expression souriante. Il était maintenant grave et recueilll Madame de Beaulieu resta un moment silencieuse, comme si elle eût voulu

jouir jusqu'à la dernière minute de la tranquillité qu’elle avait encore ; puis, prenant sa résolution : |

— Eh bien! mon cher Bachelin, qu'avez-vous à m ’apprendre ? °

Le notaire secoua tristement sa tête blanche :

— Rien de bon, madame la marquise, répondit-il Et c’est pour moi, vieux serviteur de votre famille, un sujet de vive affliction. Le gain du procès engagé, de son vivant, par feu M. le marquis de Beaulieu, votre époux, contre ses collatéraux d'Angleterre, est gravement compromis.

— Vous ne me dites pas toute Ia vérité, Bachelin, interrompit la marquise. S'il 7 avait encore une lueur d’ espoir, vous ne seriez pas si abattu. Parlez, je suis forte, je puis tout entendre. Les tribunaux anglais ont . décidé. Le procès est perdu ?... |

Le notaire n'eut pas le courage de répondre. lIlfit un geste qui équivalait au plus désolé des aveux. La marquise se mordit les lèvres, une larme brilla au bord de ses cils, aussitôt séchée par le feu qui lui montait au visage. Bachelin consterné 8e mit à marcher à pas pressés dans le salon. Il avait oublié tout respect. Il ne 8e souvenait plus du lieu révéré où il se trouvait. Et entraîné par son émotion, gesticulant comme lorsqu'il étudiait une affaire dans son cabinet, il disait :

— La cause avait été mal engagée! Ces sollicitors sont des ânes! Et avides! Ils vous écrivent une lettre, c’est tant.... Vous leur répondez, ils lisent la réponse, c’est tant.... Si le marquis m'avait demandé conseil, encore! Mais il était à Paris. Et son avoué l’a mal dirigé.... Encore des ânes, ces avoués de Paris! Des gaillards qui ne savent que pousser au papier timbré|!

1 s’arrêta brusquement, et frappant dans ses mains : Voilà un coup terrible pour la maison de Beaulieu!

— Terrible en effet, dit la marquise, et qui entraîne la ruine de mon fils et de ma fille. Il ne faudra pas moins de dix années d'économies pour que, sur ma fortune, je rétablisse nos finances. ...

Bachelin avait cessé d’arpenter le salon. Son calme était revenu, et maintenant, il écoutait madame de Beaulieu avec un respect attendri Il savait que la perte du procès était irrémédiable. . Il venait de recevoir le jugement. Et aucun recours, aucun appel n'étaient possibles. La dédaigneuse incurie du marquis avait permis à ses adversaires de prendre de sérieux avantages, et désormais la lutte était insoutenable.

— Un malheur arrive bien rarement seul, reprit la marquise. Vous devez avoir d’autres mauvaises nouvelles à me faire connaitre, Bachelin. Pendant que j'y suis, dites-moi tout, ajouta madame de Beaulieu avec un sourire résigné. Je ne crois pas pouvoir être plus gravement atteinte que je ne le suis.

— Je voudrais partager cette confiance, madame la marquise. Ce que j'ai encore à vous apprendre ne me paraîtrait pas si pénible. Maïs je connais la délicatesse , de votre cœur et je crains que, des deux malheurs, ce soit la perte d'argent qui vous paraïisse le moins sensible...

La marquise pâlit, et une agitation extrême s’empara d'elle. Elle pressentit ce que son homme de confiance allait lui dire, et, incapable de se contenir :

— Vous avez des nouvelles du duc de Bligny ? s’écriat-elle. |

— J'avais été chargé par vous, madame, de m’enquérir des faits et gestes de monsieur votre neveu, dit le notaire, avec une nuance de dédain bien caractéristique chez ce fervent adorateur de l'aristocratie. J’ai suivi de point en point vos instructions. Et voici les renseigne-

ments qui m'ont été transmis : M. le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines.

— Depuis six semaires! répéta la marquise avec stupeur. Et nous l’ignorions!

— Monsieur votre neveu se serait bien gardé de vous le faire savoir...

— Et il n’est pas venu! Etil ne viendra pas encore, connaissant le revers qui nous atteint! Car il le connaît, n'est-il pas vrai?

— Il l’a connu, madame la marquise, et des premiers |

Madame de Beaulieu fit un geste de douloureuse surprise. Et avec un accent de profonde affliction :

— Ah! vous avez raison, Bachelin, voici qui me touche plus cruellement que la perte d'argent. Le duc nous abandonne. Il n’est pas venu et ne viendra pas, j'en avais le pressentiment. Ce qu'il voulait de nous, c'était une fortune. La fortune a disparu, le fiancé s'éloigne. L'argent, c’est le mot d’ordregde cette époque vénale et cupide. La beauté, la vertu, l'intelligence, tout cela ne compte pas! On ne dit plus : place au plus digne, on crie : place au plus riche! Or, nous voilà presque pauvres, on ne nous connaît plus |

Bachelin avait écouté avec tranquillité la violente apostrophe de cette mère ulcérée. Malgré lui, le notaire ne pouvait dissimuler un secret contentement. Il était redevenu très rouge, et frottait machinalement ses mains derrière son dos.

— Madame la marquise, dit-il, je crois que vous calomniez notre époque. Certes, les idées positives y dominent et la cupidité naturelle à l'espèce humaine a fait de notables progrès. Mais il ne faut pas condamner en bloc tous nos contemporains. Il y a encore des hommes désintéressés, pour qui la beauté, la vertu et l’intelligence sont des biens qui font une femme enviableentre

toutes Je ne dis pas que, de ces hommes-là, j'en connaisse beaucoup. Mais j'en connais au moins un. Et,. en l'espèce, un seul sufit.

— Que voulez-vous dire? demanda la marquise, étonnée.

— Simplement ceci, poursuivit le notaire, qu'un galant hommé de mes amis n’a pu voir mademoiselle de Beaulieu sans en devenir éperdument épris La sachant engagée avec le duc, il n’aurait point osé faire connaître ses sentiments. Mais qu'il la sache libre, et il parlera, si vous daignez l’y autoriser.

La marquise regarda fixement Bachelin.

— C'est de M. Philippe Derblay qu’il s’agit, n'est-il pas vrai?

— Oui, madame la marquise, de lui-même, répondit hardiment le notaire.

— Je n’ignore point les sentiments que ma fille a inspirés au maître de forges, reprit la marquise. Ilne les cache pas. Pas assez même!

— Ah! c’est qu'il aime mademoiselle Claire, et sincèrement, lui! reprit avec feu le notaire.... Mais vous ne connaissez pas assez complètement M. Derblay, madame la marquise, pour pouvoir le juger à sa valeur.

— Je n’ignore pas qu'il est fort estimé dans le pays... Mais vous, mon cher Bachelin, vous êtes lié avec sa famille ?

— J'ai vu naître M. Philippe et sa sœur, mademoiselle Suzanne. Leur père voulait bien m'appeler son ami... Ceci vous explique, madame la marquise, l'audace avec laquelle je viens de vous faire connaître les sentiments de M. Derblay. dJ’espère que vous voudrez bien me la pardonner. À mes yeux, mon client n’a qu'un seul défaut : son nom, qui s'écrit en un seul mot, sans apostrophe. Mais, en cherchant bien, qui sait? La famille

est fort ancienne. Sous la Révolution, les honnêtes :

gens se serraient les uns contre les autres ; les lettres ont bien pu en faire autant.

— Qu'il garde son nom tel qu’il est, dit tristement la marquise. Ille porte en homme d'honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffit Regardez le duc de Bligny qui s'éloigne de Claire ruinée, puis voyez M. Derblay qui recherche une fille pauvre, et dites-moi, du noble ou du roturier, quel est le gentilhomme!

— M. Derblay serait bien heureux, madame, s’il vous entendait. ;

— Ne lui répétez rien de ce que je viens de vous dire, interrompit gravement la marquise ; mademoiselle de Beaulieu ne reçoit de générosités de personne. Et avec le caractère que je lui connais, il est probable qu’elle mourra fille. Plaise à Dieu, mon ami, que le double coup qui va la frapper la trouve forte et résignéel!

Le notaire resta un moment interdit. Puis, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Quoi qu'il advienne, madame la marquise, souvenez-vous que M. Derblay serait le plus heureux des hommes, s’il lui était jamais permis d'espérer. Ilattendra, car lui non plus n’est pas de ceux dont le cœur change. J’entrevois dans ces événements bien des chagrins pour nous tous, car vous permettrez, n'est-ce pas, à un vieux serviteur tel que moi, parmi ceux qui sont destinés à souffrir de vos tourments. Maintenant, s’il n'était permis de donner un conseil, je vous engagerais à ne rien dire à mademoiselle de Beaulieu. Le duc de Bligny fera peut-être un retour sur lui-même. Et puis, il sera, pour mademoiselle Claire, toujours temps de souffrir.

— Vous avez raison. Quant à mon fils, je dois lui apprendre le malheur qui le frappe.

Et, marchant jusqu’au perron, la marquise, d’un geste, appela le jeune homme qui, assis sur la terrasse, attendait patiemment la fin de la conférence.

— Eh bien! dit-il avec gaieté, la séance est-elle levée? Ou bien m'’appelez-vous pour que je siège avec vous?

— Je veux en effet, répondit doucement la marquise, te faire connaître des nouvelles graves et qui me causent une vive afiliction.

Le marquis devint sérieux en un instant et, se tournant vers sa mère : u

— De quoi s'agit-il donc ?

— Mon fils, maïtre Bachelin a reçu une communication définitive de notre représentant judiciaire en Angleterre.

— Au sujet du procès ?

— Oui.

Octave s’approcha de la marquise et lui prenant affectueusement la main :

— Eh bien ? dit-il, il est perdu ?

La marquise stupéfaite, en constatant avec quel sang-

froid le marquis acceptait cette désastreuse nouvelle

regarda Bachelin, comme pour lui demander une explication. Mais voyant le notaire rester impassible, elle reporta ses regards sur son fils.

— Mais tu le savais donc? interrogea-t-elle, en respirant plus à l’aise, comme soulagée par la calme résignation du marquis.

— Je ne le savais pas absolument, répondit le jeune homme. Mais je m'en doutais. Je ne voulais rien vous dire ; j'ai respecté vos illusions, mais j'étais parfaitement convaincu que ce procès était insoutenable. Aussi, depuis longtemps, suis-je préparé à sa perte. Je ne la redoutais que pour ma sœur, dont la dot était en jeu. Mais il y a un moyen très simple d’arranger les choses

Vous lui donnerez la part que vous me réserviez dans votre fortune. Et, quant à moi, soyez sans inquiétude, je me tirerai d'affaire tout seul.

À ces généreuses paroles, la marquise rougit d'orgueil Et se tournant vers le notaire :

— De quoi me plaindrai-je, dit-elle, avec un pareil fils! Et tendant les bras au marquis, qui souriait doucement :

— Tu es un brave enfant! Viens que je t'embrasse!

— Je n’ai pas de mérite, dit le marquis avec émotion, j'aime ma sœur et je ferai tout pour qu’elle soit heureuse. Et pendant que nous sommes en train de parler de choses tristes, est-ce qu'à votre avis le silence de notre cousin ne se rattache pas à ce procès perdu ?

— Tu te trompes, mon enfant, dit vivement la marquise, en faisant un geste comme pour retenir le marquis.... ÆEtle duc....

— Oh! ne craignez rien, ma mère, interrompit Octave avec une dédaigneuse hauteur, si Gaston hésitait à tenir ses engagements, maintenant que mademoiselle de Beaulieu ne se présente plus à lui avec un million dans chaque main, nous ne sommes pas gens, je crois, à l’aller prendre au collet pour le forcer à respecter sa parole. Et j estime, en ce cas, que si le duc de Bligny n’épouse pas ma sœur, ce sera tant pis pour lui et tant mieux pour elle.

— Bien, mon fils, s’écria la marquise.

— Bien, monsieur le marquis, appuya Bachelin. Et 81 mademoiselle de Beaulieu n’est plus assez riche pour tenter un coureur de dot, elle sera toujours assez parfaite pour séduire un homme de cœur.

D'un coup d'œil, la marquise imposa silence à Bachelin. Et celui-ci, heureux de voir finir aussi favorablementune crise qui lui semblait devoir être terrible, ayant présenté ses civilités à ses nobles clients, prit de toute la vitesse de ses vieilles jambes le chemin de Pont-Avesnes.

nl

D'ÉTAIT bien M. Derblay, ainsi que l'avait 4, affirmé Bachelin, que le marquis de Beaulieu avait rencontré dans les bois de Pont- Avesnes, vêtu comme un braconnier. Laissant Octave l'appeler à grands cris, il s'était élancé à travers bois, piquant droit devant lui, insensible aux coups de fouet des branches eb aux arrachements des épines. Il riait nerveusement, murmurant des mots entrecoupés d'exclamations, joyeux profondément du hasard qui l'avait rapproché de celle qu’il adorait, de loin et en rêve, comme une jeune reine entrevue.

Il descendait la côte qui mène à la vallée, dévorant le terrain avec ses longues jambes, inconscient de la vitesse de sa marche qui lui mettait des gouttes de sueur au front. I allait, suivant sa pensée, qui volait rapide et ailée. Lorsque le marquis saurait avec qui il avait eu affaire, car il finirait certainement par le savoir, il aurait de la gratitude pour le procédé courtois dont son voisin incommode, disait-il, avait usé envers lui Et qui sait? il s’ensuivrait peut être un rapprochement. Etil verrait de près cette adorable Claire, dont le doux visage souriait perpétuellement dans son souvenir. Il lui parlerait. A cette idée, un nuage passait devant ses yeux. Illui semblait que les paroles s'étrangleraient dans sa gorge,

et qu’il resterait muet devant elle, comme anéanti par l'émotion. Alors il irait se réfugier dans quelque coin sombre du salon, et, de là, il la regarderait à son aise, 1l se perdrait dans sa contemplation, et il serait heureux!

Heureux! Et comment? À quoi pouvait le mener cette folle tendresse? À assister plus intimement au mariage de celle qu'il désirait avec passion. Car il était certain que le duc de Bligny reviendrait Comment un homme, aimé d’une telle femme, eût-il été assez fou pour la dédaigner? Et si ce n'était le duc, ce serait un autre prétendant qui se présenterait, un brillant gentilhomme,

qui n’aurait qu’à paraître et à se nommer pour être accueilli à bras ouverts. Tandis que lui, le roturier, il serait éconduit avec une dédaigneuse froideur.

Une profonde tristesse descendait en lui à cette pensée. Et ses forces, comme détendues, s’alanguissaient. Il ne courait plus maintenant vers Pont-Avesnes, filant comme un grand fauve sous la futaie. Il cheminait à pas lents, arrachant machinalement des feuilles aux branches, et les froissant entre ses doigts. Quel malheur était le sien, de ne pouvoir aspirer à la possession de cette créature idéale! Et, pensif, il s'était arrêté au pied d’un chêne. Debout, le dos appuyé au tronc d'arbre, sans penser à s'asseoir, il restait là à songer, le visage grave et pâle, les yeux mouillés par une angoisse cruelle.

Il repassait dans son souvenir ce qu'il avait déjà fait dans la vie, et il se demandait si la tâche accomplie par lui ne le rendait pas digne de tous les bonheurs. Après de très brillantes études, il était sorti le premier de l’École Polytechnique et avait choisi le service des mines. Au moment où il venait d’étrenomméingénieur, la guerre avait éclaté. Il avait alors vingt-deux ana Sans une hésitation, il était allé se faire enrôler comme

volontaire et était parti dans un régiment de l’armée du Rhin. I avait assisté aux sanglants revers de Frœschwiller, et était revenu au camp de Châlons, avec les débris du premier corps d'armée. Puis il avait participé à la désastreuse marche sur Sedan, et s'était vu, le soir de la bataille, prisonnier de guerre et gardé à vue par les ublans prussiens. Mais il n’était pas d’un caractère à se laisser prendre ainsi, et, rampant dans l'obscurité il avait profité de la nuit pour traverser les lignes allemandes. Entré en Belgique, il n'avait pris que le temps de gagner Lille, et là avait été incorporé dans un des régiments qui se formaient.

La guerre avait continué. Il avait vu lentement et sûrement l'invasion s'étendre sur le pays comme une mortelle gangrène. Distingué parle général Faidherbe, il avait fait, auprès de lui, la campagne du Nord. Blessé d’un coup de feu à Saint-Quentin, il était resté pendant six semaines à l'hôpital, entre la vie et la mort et s'était réveillé de son long engourdissement pour frémir, en apprenant que Paris était aux mains de la Commune. |

Sa convalescence lui avait épargné la triste obligation de faire le coup de feu contre des Français, et il s'était dirigé vers la maison paternelle, souffrant encore de sa blessure, mais portant sur la poitrine le ruban de la Légion d'honneur, qui lui avait été porté par son général lui-même sur son lit d'hôpital.

Une douleur plus vive que toutes celles qu'il avait subies en si peu de temps, l’attendait au logis. Il avait trouvé la maison en deuil. $Sa mère venait de mourir laissant privée de ses soins la petite Suzanne, âgée seulement de sept ans. M. Derblay, forcé de partir par d’immenses affaires, qui réclamaient sa présence, avait laissé sa fille seule, sous la garde de serviteurs dévoués

: L'arrivée de Philippe avait occasionné un redoublement de douleur et de larmes. La petite Suzanne s'était attachée à son frère avec la tendresse convulsive: d’une enfant livrée à l’effarement de l’abandon. Elle se serrait contre lui, comme un pauvre petit être faible, qui demande appui et secours. Philippe, cœur simple et tendre, avait adoré cette enfant, qui avait si grand besoin d'affection et qui en trouvait si peu entre un père tout entier aux affaires et des domestiques fidèles, mais incapables de ces tendresses délicates, qui sont plus nécessaires que les soins matériels mêmes à la vie des enfants et des femmes.

I avait fallu cependant s'éloigner et reprendre le collier de travail. Ce départ avait été pour Suzanne une déchirante douleur. Les adieux que lui faisait son frère renouvelaient pour l’enfant les désespoirs qui l'avaient accablée quand elle avait perdu sa mère.

Mais la destinée avait décidé que la séparation ne serait point longue. Six mois plus tard, M. Derblay, foudroyé par l'excès du travail, mourait à son tour, et Philippe et Suzanne étaient désormais seuls dans la vie.

Des devoirs nouveaux s'étaient imposés alors au jeune homme. La liquidation des entreprises paternelles avait été très compliquée et fertile en pénibles surprises. M. Derblay, homme d’une intelligence remarquable, avait un grave défaut : il embrassait plus qu’il ne pouvait étreindre. Il dépensait son activité dans des affaires différentes sans pouvoir réussir à les mener toutes de front avec un égal succès. Le gain de l’une était absorbé par les pertes de l’autre. Il était sans cesse débordé par un flot toujours grossissant de difficultés, qu’il surmontait momentanément à force d’habileté et d'énergie, mais qui devait forcément l’engloutir tôt ou tard. Il

avait disparu avant la catastrophe, laissant une succession des plus embrouillées.

Philippe avait devant lui une carrière superbe et toute tracée. Il eût pu abandonner les entreprises de . son père, liquider le mieux possible et suivre son chemin. Mais c'était la ruine. Toutes les ressources paternelles passeraient à sauver le nom. Et sa sœur resterait sans fortune. Le jeune homme n'avait pas hésité. Il avait renoncé à son avenir, donné sa démission, et, chargeant sur ses épaules le lourd fardeau sous lequel avait succombé son père, il s'était fait industriel.

La tâche avait été rude. Il y avait de tout dans l’héritage de M. Derblay : des verreries à Courtalin, une fonderie dans le Nivernais, des ardoisières dans le Var, et les forges de Pont-Avesnes Philippe s'était jeté à corps perdu dans le gouffre et avait essayé de rassembler les épaves dispersées. C’était un travailleur intrépide, et, pendant six ans, il avait donné ses jours et la plus grande partie de ses nuits à l'œuvre de sauvetage si vaillamment entreprise. Tout ce qu'il avait trouvé: . d'argent comptant, il l'avait employé à remettre les affaires en état. Puis, à mesure qu’il leur avait rendu le mouvement d’abord et la prospérité ensuite, il les avait cédées, ne gardant en définitive que les forges, dont il avait compris toute la valeur.

En sept ans, il avait liquidé l'héritage paternel, et maintenant il n'avait plus que la fonderie du Nivernais qu'il exploitait parallèlement avec l'usine de Pont- Avesnes, se servant du fer de celle-ci pour alimenter la production de celle-là. Il était maintenant hors du péril et maître de ses affaires. Il se sentait capable de leur donner une considérable extension. Adoré dans le pays, il pouvait se présenter aux élections et être nommé député. Qui pouvait savoir? Cette élévation était de

nature à flatter une femme. Et puis, l'industrie aussi était une puissance dans ce siècle d'argent.

Et peu à peu l'espérance renaissait dans son cœur. Il s'était remis à marcher. Et déjà il sortait des bois. Les prairies qui couvrent la vallée s'étendaient sur sa droite. A sa gauche, s'étageaient les premières assises de rochers qui servent de base à la colline. Dans ces assises étaient percées les entrées de la mine. Un petit

” chemin de fer montait en pente douce vers'les galeries,

conduisant directement le minerai à l'usine.

Philippe, brusquement arraché à ses méditations, résolut d'aller jeter un coup d'œil sur l’exploitation, et, se détournant, il prit le chemin de la mine. Sur un petit

mamelon s'élevait la baraque du contre-maître chargé de

contrôler les sorties. C’était là que Philippe allait, A

. mesure qu'il approchait, il lui semblait entendre comme

des cris. Une agitation insolite se produisait à l'entrée des galeries. Le maître de forges activa sa marche ; en quelques minutes il fut sur la place et put se rendre compte des causes de ce tumulte inusité.

Un éboulement, amené par des infiltrations d’eau, venait d'avoir lieu sur la voie du chemin de fer. Les wagons s'étaient renversés, et, au pied du talus, un amoncellement de sable et de madriers écroulés, avait enseveli le conducteur du train en marche, un enfant de quinze ans. Quelques ouvriers, et beauconp de ménagères, rapidement venues du village, formaient un groupe animé, au milieu duquel pleurait, en gesticulant, une femme affolée.

Philippe, écartant les assistants, entra vivement au milieu du cercle.

— Qu'est-ce qu’il y a donc? s'écria-t-il avec inquiétude, -

— Ah! monsieur Derblay ! fit la femme en redoublant

ses gestes et en se mettant à hurler à la vue du maître de forges, c’est mon pauvre gars, Mon petit Jacques, qui a été entraîné avec son wagon et qui est là-dessous depuis trois quarts d'heure!

— Et qu'est-ce qu'on a fait pour l'en tirer? interrogea vivement Philippe, en se tournant du côté des mineurs.

— On a débtayé tant qu’on a pu, patron, dit un chef d'équipe en montrant une large excavation, mais maintenant on n'ose plus toucher aux charpentes. Un faux mouvement pourrait tout faire crouler et l’enfant serait sûrement écrasé ...

— Il y a dix minutes, il nous parlait encore, s’écria la mère au désespoir, maintenant on ne l'entend plus. Bien sûr, il est étouffél Ah! mon pauvre petit gars! On va donc le laisser là ?

Et la malheureuse, éclatant en sanglots, se laissa tomber, accablée, sur la pente gazonnée du talus.

Jetant son fusil aux mains des assistants, M. Derblay s'était précipité à plat ventre dans la terre, et, la tête au bord de l’excavation, sous les madriers entre-croisés, il écoutait. Le silence s'était fait dans la tombe de sable où gisait l'enfant.

— Jacques! cria M. Derblay, dont la voix sonna sourde et lugubre, sous la couche de terre et de bois, Jacques! m'entends-tu ?

Un gémissement lui répondit, et, au bout d’un instant, ces paroles faibles et entrecoupées parvinrent jusqu’à Jui :

—"Ah! patron! C’est vous! Ah! mon Dieu! Si vous êtes là, alors je suis sauvé!

Cétte naive confiance troubla profondément Philippe, qui résolut de tenter même l'impossible pour réaliser l'espoir de l'enfant.

— Peux-tu encore bouger ? reprit-il.

— Non, murmura le petit, haletant et presque étouffé, et puis je crois que j'ai la jambe cassée.

Ces mots entendus au milieu d’un silence de mort arrachèrent aux assistants un douloureux murmure.

— N'aie pas peur, mon garçon, nous allons te tirer de là, reprit Philippe. Et se dressant : |

— Allons! vous autres: prenez-moi des étancçons et levez ce madrier, dit-il aux ouvriers, en montrant une longue poutre profondément enfoncée sous les débris et quiformait comme un levier naturel.

— Pas moyen, patron, reprit le contre-maître en secouant tristement la tête. Tout tomberait! Il n’y aurait qu'un procédé, ce serait de se glisser à trois ou quatre hommes solides dans le trou que nous avons commencé à creuser, et d'essayer de dégager le gamin, qui ne peut plus remuer. Pendant ce temps-là, avec des crics, on,soutiendrait, mais c’est joliment risqué. Et il y a bien des chances pour y rester! |

— N'importe, il faut y aller, dit résolument le maître de forges en regardant ses ouvriers. Et comme tous restaient immobiles et silencieux, une flamme monta à son visage.

— $i l'un de vous était là-dessous, que penserait-il de ses camarades qui l’y laisseraient? Allons, puisque personne de vous n’ose, c’est donc moi qui irai.

Et courbant sa haute taille, Philippe se glissa sous les décombres. Un cri d’admirstion et de reconnaissance s'éleva de la foule. Et, comme s’il eût suffi de donner l'exemple pour rendre à tous .ces braves gens leur courage, trois hommes entrèrent à la suite du maître de forges, pendant que tous les assistants, réunissant leurs forces, s’arc-boutaient sous les madriers et les soulevaient avec d’incroyables efforts.

Le silence s'était fait de nouveau On n'entendait

plus que les sanglots de la mère accablée et gémissante et les respirations rudes des sauveteurs écrasés sous le poids supporté. Quelques minutes, longues comme des siècles, pendant lesquelles la vie de cinq hommes était en suspens, s’écoulèrent, puis une clameur de joie g'éleva. Souillés de terre, les mains et les épaules déchirées, les quatre hommes sortaient du trou, et dans ses bras, Philippe, le dernier, rapportait l'enfant évanoui.

Un craquement effroyable retentit Les madriers, lâchés par les ouvriers, venaient de retomber sur la fosse, vide maintenant de son prisonnier. La mère, à moitié folle, se partageait entre son enfant et le maître de forges. La foule émue, silencieuse, entourait respectueusement le sauveur et le sauvé.

— Allons, emportez-moi ce gamin-là chez lui, dit gaiement M. Derblay, et faites prévenir le médecin.

Puis, rajustant ses habits et reprenant son fusil, le maître de forges se dirigea vers Pont-Avesnes.

- La nouvelle du sauvetage avait suivi de près le bruit de l'accident. Et, en arrivant en face de la grille du château, Philippe vit venir au-devant de lui sa sœur, escortée de Bachelin. Suzanne, en apercevant son frère, hâta le pas. Elle approchait, vêtue d’une robe claire, balançant sur son épaule une grande ombrelle rose qui, par cette belle journée d'octobre ensoleillée, abritait utilement sa tête charmante. Mademoiselle Derblay avait dix-sept ans, et son frais et gai visage offrait une délicieuse expression de confiance et d’honnêteté. Ses yeux bruns riaient plus encore que ses lèvres. Elle n'était pas régulièrement belle, mais elle avait une grâce tendre et naïve qui la rendait irrésistiblement séduisante. Dans son impatience, elle s'était mise à courir vers son frère, en laissant aller derrière elle sa grande ombrelle qui se gonflait comme une voile. Et comme

CS

Suzanne ouvrait Les bras pour sauter au cou de son frère :

— Ne me touche pas! s’écria Philippe en repoussant le jeune fille, je suis couvert de boue. Je perdrais ta

robe. —

— Qu'est-ce que ça fait! s’écria Suzanne avec un joyeux emportement. Oh!je veux t’embrasser! Tuas sauvé l'enfant! Oh! mon Philippe, comme c’est bien toi, toujours, qu’on trouve dès qu'il y a à faire quelque chose de beau et de bon!

Et la jeune fille prit à pleines mains la tête brune de son frère et l’embrassa tendrement. Bachelin, distancé par la course de Suzanne, arrivait essouffé.

— Eh bien! mon cher ami, fit le notaire, encore une bonne action à votre actif ...

— N'en parlons pas, je vous prie, interrompit Philippe en souriant, cela n’en vaut vraiment pas la peine. Le plus grave de l'affaire, c’est que je crois l’enfant blessé. Tu feras bien de pousser jusque chez lui avec ta pharmacie, Suzanne. Et s’il y à quelques frais à faire, tu y pourvoiras.

— J'y vais, mon frère, dit la jeune fille. J’emmènerai Brigitte avec moi, n'est-ce pas ?

‘— Sans doute. ÆEt nous, mon cher maître, rentrons, ajouta Philippe, en se tournant vers Bachelin. Je suis fait comme un voleur, et j'ai besoin de me changer.

Suzanne s'était dirigée vers les communs du château. Philippe et le notaire traversèrent la vaste cour carrée plantée de vieux tilleuls, au centre de laquelle une large pièce d’eau rectangulaire, entourée d’un parterre de fleurs, lançait dans les airs son jet d’eau, dont les cascades tombaient en poussières fines, chassées par le vent et irisées par le soleil Ce bassin était le dernier vestige des eaux immenses qui faisaient autrefois une ceinture

au château. L’Avesnes avait été détournée de son cours et répandue dans les douves par les anciens seigneurs de Pont-Avesnes. Sous Louis XIIL un barrage fut construit à l'endroit de la prise d’eau, et les fossés furent vidés. Le limon qui en garnissait le fond, mélangé à de-la terre végétale apportée à grands frais, fut le sol, admirable de fécondité, dans lequel poussèrent les arbres fruitiers qui sont encore aujourd’hui la merveille de Pont-Avesrcss. Il y a des poiriers et des pêchers qui ont près de deux cents ans, et qui produisent des fruits uniques dans la contrée. Ces larges douves, dont les murs servent d’espaliers, sont comme des réservoirs, dans lesquels le soleil emmagasine ses rayons vivifiants. HN y fait chaud ainsi que dans une serre. Et l’äpre vent d'hiver ne peut y pénétrer pour brüler les arbres et les dessécher.

Le château est posé sur un massif en grès brun, qui l'élève et lui donne de l'élégance. Mais il est noir et triste. Ses grands toits d’ardoise se découpent lugubrement sur le ciel Philippe ayant pris le parti de 8e confiner dans une aile de la vaste et froide demeure, le reste est fermé. Et sans les soins de Brigitte, la sœur de lait de Suzanne, qui, malgré son jeune âge, grâce à une précocité heureuse, remplit avec autorité les fonctions de gouvernante, le château serait complètement abandonné. |

Mais l’active Jurassienne, animant de son zèle les trois domestiques qui sont sous ses ordres, fait deux fois par mois un nettoyage complet et entretient en bon état les admirables meubles de l'époque de Louis XIV qui garnissent les appartements de réception.

Lorsque Brigitte ouvre les volets du grand salon et que la lumière entre à flots dans les hautes et larges pièces, c'est comme si le rideau d’un théâtre se levait,

montrant une décoration merveilleuse de luxe. Sur les murs, les plus belles tapisseries des Gobelins déroulent toute l’histoire d'Alexandre. Et les grands fauteuils font étinceler les velours de Gênes de leurs dossiers, entre les bois dorés de leurs bras solennels. Les grands miroirs de Venise réfléchissent, pour un instant, dans leurs panneaux biseautés, les fleurs du parterre, le jet d’eau capricieux et un petit coin du ciel Brigitte passe, active, avec un plumeau etun balai Puis, le nettoyage terminé, les volets se referment et les recherches artistiques du château retombent dans l’obscurité.

Dans l'aile habitée, Philippe s'est réservé, au rez-dechaussée, un grand cabinet de travail entouré de bibliothèques, aux rayons élevés desquelles on ne parvient qu'à l’aide d’un escalier à roulettes. Au milieu, une immense table-bureau, sur laquelle les papiers s’entassent, dans un désordre plus apparent que réel. Un très bel encrier en bronze, représentant deux amours joufflus qui 88 battent. Le vainqueur, tout riant, presse dans la bouche du vaincu une grappe de raisin. Sur la cheminée, une admirable pendule de la première manière de Boule, en ébène rehaussé de cuivre. A côté du cabinet de travail, la salle à manger, sévèrement garnie de vieux meubles en poirier sculpté. Sur le dressoir une riche et solide argenterie dont on ne se sert jamais. En retour,un petit salcn meublé de la façon la plus moderne et la plus bourgeoise. Des tentures de popeline de soie bleue et le meuble capitonné en étoffe pareille. Une pendule et des chenêts rocaille. Une petite table en marqueterie, sur laquelle un ouvrage de broderie commencé semble attendre le retour de Suzanne. Dans les deux grands panneaux, deux portraits, ceux de monsieur et madame Derblay, exécutés, avec plus de conscience que de talent, par un médiocre élève de Flandrin.

Au premier étage, deux vastes chambres communiquant par leurs cabinets de toilette, celle de Philippe et celle de Suzanne. L'une grave et sombre, tendue en velours frappé havane, et meublée en bois noir, n'ayant pour tout ornement qu’une panoplie d'armes modernes, au milieu de laquelle on remarque un bidon d'infanterie percé de trois balles, souvenir de Pont-Noyelles. L'autre, virginale et fraîche comme celle qui l’habite. Mousseline blanche tendue sur une étoffe bleue, et rélevée par des nœuds roses. Meubles laqués blancs, rehaussés de filets bleus. Et tous les petits colifichets qui ornent si gentiment une chambre de jeune fille. De sa fenêtre, Suzanne voit les profondés allées du parc qui se perdent dans un lointain de verdure. Elle y serait à l’aise pour rêver, si la réverie pouvait assombrir un seul instant la vive gaîté de son insouciante jeunesse.

C'était vers son cabinet que Philippe, après avoir vu sa sœur s'éloigner, entraînait Bachelin. Il se doutait. que le notaire arrivait de Beaulieu, et, comme tous les amoureux, il était impatient de connaïtre les détails, importants ou futiles, que son vieil ami ne manquait Jamais de lui apporter de chacune de ses entrevues avec les nobles habitantes du château. Mais, ce jour-là, Bachelin ne paraissait pas en humeur de parler. Et, assis dans un fauteuil, il regardait distraitement le maître de forges, qui se tenait planté devant lui comme un point d'interrogation. Philippe ne put se modérer plus longtemps, et abordant franchement la question :

— Avez-vous fait part de ma proposition d’arrangement à madame de Beaulieu? dit-il avec un calme affecté.

— Sans doute.

— Eh bien | l’a-t-elle trouvée suffisante et acceptable ?

— Parfaitement.

Philippe regarda de travers Bachelin, qui s’obstinsit à répondre avec un laconisme désespérant. Puis, se décidant à entrer dans un ordre d'idées plus intimes :

— Et avez-vous aussi offert la jouissance de ma chasse ?

— Pourquoi faire? riposta tranquillement le notaire en lançant au maître de forges un regard railleur.

— Comment! pourquoi faire? s’écria celui-ci, étonné.

— Dame! reprit Bachelin, je n'avais pas à faire cette offre puisque vous l'aviez faite vous-même ce matin au marquis, de la façon la plus romanesque.

Philippe rougit un peu et baissa la tête avec embarras.

— Ah! M. de Beaulieu vous a parlé de notre rencontre ? dit-il Mais il ne savait pas à qui il avait eu affaire ? | |

— Je le lui ai appris. Fallait-il aussi lui déclarer que, si vous aviez si bien garni son carnier, c'était par amour pour sa Sœur ?

— Mon ami!

— Ah! ah! Est-ce que vous vous rétractez ? demanda gaiment Bachelin. Est-ce que vous n’aimeriez plus mademoiselle de Beaulieu ?

— Plût au ciel! car c'est une grande folie, répondit Philippe. Comment moi, homme de travail, éloigné depuis si longtemps du monde, ai-je pu penser à cette jeune fille, si belle, si fière, et, par cela même peut-être, plus tentante? Je l'ai aperçue grave, réfléchie, un peu inquiète sans doute de voir son fiancé éloigné d'elle. Et malgré moi, sans y prendre garde, je me suis laissé aller à l'aimer. J'ai oublié la distance qui la sépare de moi, je n'ai plus vu la différence de nos origines. La voix de la raison, les conseils de l'expérience, je n’ai rien écouté, que l’amour qui chantait irrésistiblement dans mon cœur.

Ah! mon vieil ami, je suis honteux de moi-même, mais je ne puis résister à cette folle passion, qui me fait éprouver une joie inconnue, une ivresse exquise.... qui me donne tout enfin, excepté l'espérance! Car là s'arrête mon aveuglement, et je n’espère pas, je vous en donne ma parole.

— Vous n’espérez pas. C’est entendu, reprit légèrement Bachelin. Mais enfin, vous aimez, voilà qui est acquis. J'ai donc eu, n'est-il pas vrai, raison de parler comme je l'ai fait à la marquise ?

— De parler? balbutia Philippe, très troublé... Comment!... de parler? Mais pour quoi dire ?

— Eh bien! mais ce que vous pensez, ce que vous venez de m'exprimer, à moi, dans un langage aussi passionné que persuasif.

Le maïtre de forges recula d’un pas, ses yeux s’enfoncèrent sous ses sourcils et devinrent noirs. Il mordit violemment sa lèvre, et, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme :

— Mais vous avais-je prié, dit-il, de faire à madame de Beaulieu de telles confidences ?

— Non, c'est vrai, vous ne m'en aviez pas prié, reprit Bachelin avec tranquillité Mais, ma foi, j'ai trouvé l’occasion bonne, et je n’ai pas hésité.... Voyez-vous! il n’est rien de tel que les positions nettes. Vous auriez lanterné encore pendant des semaines et peut-être des mois, vous vous seriez enfoncé plus avant dans cette aventure d'amour. Il valait mieux tout dire une bonne fois, quitte à être repoussé avec hauteur. Voilà les raisons qui m'ont déterminé. Est-ce qu’elles ne vous semblent pas être de poids? |

Philippe resta silencieux. C'était à peine s’il avait entendu Bachelin. Ses idées tournaient confuses dans sa tête, il avait perdu la notion de son existence. Il lui

semblait qu’il était emporté dans d'immenses espaces parun rapide mouvement. L'air siflait dans ses oreilles, et ses yeux ne parvenaient point à se fixer sur un objet, Il voyait comme au travers d’un brouillard. Et, dans son cerveau endolori, une voix persistante et qui le fatiguait horriblement répétait come une vague révélation du destin : Claire ! Si elle allait être à toi!

La voix de Bachelin le tira de son engourdissement,

— Eh bien! Pourquoi me regardez-vous ainsi avec des yeux fixes? dit le notaire. Vous avez l'air d'un songe-Creux.

Philippe passa la main sur son front, comme pour effacer une impression pénible ; puis, souriant à son ami :

— Excusez-moi. dJ’ai été troublé à la pensée que vous aviez joué une si grave partie sans que j'en fusse prévenu. Je ne vous croyais pas d'humeur à le faire. Sans quoi je vous aurais prié de garder le silence. Depuis le jour où j'ai eu la faiblesse de vous avouer mon amour pour mademoiselle de Beaulieu, je n’ai cessé de regretter d’avoir si légèrement parlé. Mais il semble quand on aime, que le cœur soit trop étroit pour enfermer toute la tendresse qu’il doit contenir, et, malgré goi, on en laisse échapper plus qu’il ne faudrait. Les aveux vous montent aux lèvres et il est impossible de les arrêter. À peine vous avais-je parlé que l'illusion s'était dissipée et que la vérité m'apparaissait impitoyable. Mademoiselle de Beaulieu ne m'a jamais fait l'honneur de s’apercevoir que j'existe. Elle est riche, fiancée à soa cousin, elle sera duchesse. Il faut que je sois un véritable insensé pour l’aimer. Aussi je mérite un châtiment, et je suis prêt à le subir. Dites-moi tout, allez, ne me ménagez pas.

— Eh bien! je vous dirai d’abord qne mademoiselle de Beaulieu n’est plus riche, ne sera probablement jamais

duchesse, et que jamais un honnéte homme tel que vous n’a eu autant de chances d’être agréé par elle qu’en ce moment.

À ces mots, Philippe devint si pâle qu’il parut près de s'évanouir. Îl poussa un cri de joie. Et, les jambes cassées par l'émotion, le jeune homime s’abattit sur un fauteuil.

— Oh! prenez garde! Ne me donnez pas d'espoir. Il me serait trop dur après d’y renoncer!

— Eh! oui, je vous donne de l'espoir, reprit Bachelin, et en le faisant je trahis pour vous tous les secrets de la famille de Beaulieu. Mais vous avez tant d'intérêt à être discret, que ce n'est pas vous qui répéterez ce que je viens de vous dire.

Et comme Philippe lui saisissait les mains, attachant sur le notaire des yeux brülants de curiosité :

— Mademoiselle de Beaulieu est ruinée par la perte du procès d'Angleterre, reprit Bachelin, et elle l’ignore. Le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines et la délaisse, et elle ne s'en doute pas davantage. Le jour où mademoiselle Claire apprendra qu’elle est abandonnée, ils’élèvera dans son cœur une tempête effroyable. Et ceux qui seront à porlée pourront recueillir bien des épaves!

— Ruinée etabandonnéel! s’écria Philippe, cette jeune fille accomplie, cette femme adorable! Et qu'a-t-elle besoin de fortune! Le seul trésor qu’il faille attendre d'elle : c’est elle !

— Oui, certes! Et c'est bien sous cet aspect de pur désintéressement que je vous ai montré.

— Oh! dites-le bien! s’écria Philippe avec feu, dites-le à madame de Beauliéu et à elle-m5ime, je vous en supplie!

Puis, s'arrétant comme ‘assombri par une pensée désespérante :

— Mais non, reprit-il, ne dites rien. Elle est fière et bautaine. L'idée qu'elle peut devoir quelque obligation

à l’homme qui sera son époux l’éloignerait de moi et la déterminerait à me repousser. Prévenez la marquise, faites-lui approuver mes scrupnles et surtout engagezmoi vis-à-vis d'elle. Oh! je recevrai la main de mademoiselle de Beaulieu à genoux. Mais je veux qu’elle se croie encore riche, afin qu'elle puisse m’accepter ou me refuser librement. Et dussé-je, en l’épousant, lui assurer tout ce que je possède, ce sera encore elle qui m’aura fait une grâce!

— Là! là! fit Bachelin en interrompant Philippe par un geste affectueux. Vous courez la poste! Que c’est beau la jeunesse et la passion! Mais il faut aller d’un train plus raisonnable. Il ne s’agit en ce moment que de vous présenter au château. A défaut d’autres satisfactions, vous aurez celle de contempler l’objet de vos désirs, comme on disait au siècle dernier. Soyez grave et calme. Comportez-vous avec la discrétion que comporte votre situation. Et amenez votre sœur. Elle vous servira de paravent, on s’occupera d'elle, et, pendant ce temps-là, vous serez tranquille.

— Et quand faut-il aller à Beaulieu ? demanda Philippe, avec un trouble visible. |

— Ah à! Est-ce que vous avez déjà peur avant même d’être parti? Eh bien! allez-y demain. Une bonne nuit vous remettra d’aplomb; vous jouirez de tous vos moyens et de tous vos avantages.

Et, se levant lentement, le notaire prit sa serviette, la plaçe sous son bras et fit quelques pas vers la porte. Puis, s’arrêtant au milieu du cabinet :

— Regrettez-vous encore que j'aie parlé à madame de Beaulieu sans que vous m’y ayez autorisé? demanda le notaire, en regardant le maître de forges avec un air narquois. Îl est vrai que, dans votre trouble, vous ne . m'avez pas demandé ce qu’elle avait répondu.

— C’est vrai! s'écria Philippe.

Et par un revirement soudain, de joyeux qu'il était, redevérant inquiet :

— Qu'a-t-elle dit ?

— Elle a dit ce qu’elle devait dire dans un cas pareil. À savoir : qu'elle n’avait rien à dire, et qu’elle ne contraindrait jamais mademoiselle Claire. Enfin, les bana. lités habituelles. Mais, croyez-moi, la force de la position qu’il faut enlever n’est pas du côté de la mère, elle est du côté de la fille. Aïnsi, bon courage. Et là-dessus je m'en vais diner.

Et serrant affectueusement la main du maître de forges, Bachelin sortit. |

Philippe, resté seul, tomba dans une méditatian profonde. Il envisagea froidement sa situation et dut s’avouer à lui-même qu'elle n’était pas mauvaise. Mademoisellée de Beaulieu, indignement trahie par son fiancé, devait rester au fond du Jura pendant au moins quelques mois, pour laisser le temps passer sur son humiliante déconvenue. Là, il pourrait la voir, l’entourer de soins discrets, et peut-être arriver à ne point lui déplaire. Suzanne serait sûrement pour lui un utile auxiliaire. Il ne la ferait point rentrer à son couvent de Besancon, les vacances terminées, et la garderait près de lui. Elle deviendrait la compagne de Claire, la gagnerait par sa grâce naïve et tendre. Et, peu à peu, elle ferait péné-. trer la pensée de son frère dans le cœur de mademoiselle de Beaulieu.

Et le songe prenait l'apparence de la réalité. Philippe voyait marcher lentement, sous les ombrages de Pont- Avesnes, les deux jeunes femmes. Elles étaient côte à côte, se tenant par le bras, tout à fait sœurs, l’une grande et fière, l’autre mignonne et douce. Il les regardait, et déjà il lui semblait sentir le parfum discret qui

émanait d’elle. Il s'enivrait de.cette délicieuse senteur. Il allait les toucher, quand soudain une bouche fraîche, se posant sur son front, l’arracha à son rêve. Et la chère voix de Suzanne murmura à son oreille : ;

— À qui penses-tu, Philippe ?

Comme le maître de forges restait assis, la regardant avec un vague sourire et sans répondre :

— Tu ne veux pas le dire? Faut-il que ce soit moi qui parle? Eb bien! gageons que tu penses à une belle jeune fille blonde!

Philippe se leva brusquement, et saisissant la main de sa Sœur :

— Suzanne ! s’écria-t-il.

Mais, sous le regard malicieux de la ] eue fille, il perdit contenance, et ne put continuer, Il resta debout, stupéfait, se demandant par quelle étrange clairvoyance cette enfant avait su deviner si bien ce qui se passait en lui.

— Te voilà tout troublé, reprit Suzanne avec tendresse. Tu croyais donc ton secret bien caché? Mais depuis un mois tu n’es plus le même, et il ne m'a pas fallu beaucoup de finesse, pour m'’apercevoir que ton cœur n'était plus à moi seule. Oh! je ne suis pas jalouse, va! Je t'aime trop pour pouvoir l'être. Et quand je te vois pensif et absorbé, si je m'inquiète, ce n’est pas parce que je crains que tu m'enlèves une part de ton affection, pour la donner à une autre, mais parce que j'ai peur que tu aies du chagrin. Je te dois tant, mon Philippe! C’est toi qui m’as gardée, chérie, élevée quand je suis restée seule, sans père ni mère! Etil me semble que je suis non seulement ta sœur, mais ta fille, l'enfant de tes soins et de tes peines Va, aime et sois aimé! Tu ne me verras que me réjouir. Car je ne sais pas de bonheur assez complet sur la terre, pour récompenser un être aussi parfait que toi.

LE MAITRE DE FORGES. b9

Deux larmes jaillirent des yeux du maître de forges et coulèrent silencieusement sur ses joues. Les douces paroles de sa sœur avaient détendu ses nerfs surexcités. Il se sentait maintenant anéanti Et, appuyé à la haute cheminée, il restait immobile, regardant la jeune fille qui lui souriait.

— Voilà que tu pleures, à présent! dit Suzanne. Mais voyons, c'est donc triste d’aimer ?

— Ne parle plus jamais de ces folies! interrompit Philippe d’une voix altérée.

— Des folies! Et pourquoi donc? Quelle femme, te connaissant, pourrait ne pas désirer te plaire? Puis, se posant devant lui, la mine hardie et le geste résolu :

— Va, je le lui dirai s’il le faut, à celle que tu aimes : Mademoiselle, vous avez tort de ne pas adorer mon frère, car il n’y a pas un homme au monde auquel il ne soit absolument supérieur. Je puis vous l’affirmer, moi, car je le connais bien et depuis longtemps. Et je serai si éloquente, qu’elle viendra elle-même au-devant de toi, te tendre la main avec une belle révérence et te dire : Monsieur, vous avez pour sœur une petite personne qui est si extraordinaire, que je n’ai pu méconnaître plus longtemps votre mérite. Voulez-vous me faire la faveur d’être mon époux? Et toi, tu t’inclineras avec grâce en répondant d’un air réfléchi : Mon Dieu, mademoiselle, ce sera donc pour vous être agréable! Moi, je vous bénirai d’un air protecteur et solennel Et vous serez bien . heureux! Ahl!tu vois? Turis Tu es consolé!

Et Suzanne, prenant tendrement par le bras son frère, dont l'émotion n’avait pu résister à tant de vive et folâtre gaîté, l’entraîna au dehors en disant :

— Viens faire un tour de jardin, en attendant ton mariage | T7

AN descendant du train qui l'avait amené dè | Saint-Pétersbourg à Paris, six semaines auparavant, le duc de Bligny, fatigué par le trajet accompli d’une seule traite, dans un sleeping-car où il avait été fortement secoué, s'était fait conduire au cercle.

N'ayant pas d'appartement préparé, et l’hôtel de sa

tante étant fermé, Gaston avait trouvé très pratique de s'installer dans une des chambres que les grands cercles tiennent toujours à la disposition de leurs membres. Il comptait rester huit jours au plus à Paris, juste le temps de finir ses affaires au ministère et de faire quelques achats dans les magasins, puis partir pour Beaulieu. .

Depuis près d’un an, il n'était pas venu en France. Il avait vécu, dans le grand monde russe, de cétte vie parisienne artificielle, qui est le suprême bon ton à l'étranger, mais qui ressemble à la haute vie mondaine de Paris comme un caillou du Rhin ressemble à un diamant de Wisapoor.

Le corruption raffinée des Slaves s'était cependant emparée de lui. Et il avait trouvé une grande douceur à cette existence mélangée de mollesse asiatique et d'activité européenne. Les grandes dames russes l'avaient

captivé par la grâce onduleuse et le charme énigmatique de leur beauté. Il avait voulu connaître le secret de ces Sphinx souriants, aux yeux pleins de trouble et aux griffes pleines de menace. Joli garçon, bien élevé et porteur d’un grand nom, il avait été fort recherché. Et, peu à peu, l’image de sa fiancée, si fidèlement gravée dans son cœur, s'était effacée, comme ces beaux pastels de Latour, dont les couleurs pâlissent avec le temps.

Loin de Claire, il se considéra d’abord comme en exil, et voulut vivre sévèrement. Maisle moyen dese cloîtrer, . quand on est le plus jeune attaché d’une ambassade française, et que, de toutes parts, on se voit l’objet de gracieuses sollicitations? Au bout de huit jours d’une retraite étroitement observée, Gaston ne putse dispenser de paraître à une des réceptions de son chef. Îlendossa donc son harnais de fête et fit son entrée dans la grade société pétersbourgeoise.

Dès le premier soir, le jeune duc fut le favori de l'aristocratie russe. Son grand-père, émigré avec le comte d’Artois aux premières heures de la Révolution, avait vécu dans l'intimité des Nesselrode, des Pahlen et des Gortchakoff. Bligny fut accueilli avec la plus flatteuse distinction par les grands personnages de la cour et présenté au czar, qui traita le jeune attaché avec une faveur très remarquée. Du’jour au lendemain, la situation de ce diplomate de vingt-cinq ans fut des plus importantes. Et ses supérieurs, assez habiles pour ne pas prendre ombrage de ses succès, songèrent à tirer parti de l'influence que leur subordonné avait conquise en un instant.

Mais si Gaston était un élégant cavalier et un homme du monde accompli, il était un fort médiocre politique. I] se jeta dans le plaisir, et négligea l'intrigue. Et il

fut promptement: établi que, si la société de Saint-

Pétersbourg avait conquis un hôte brillant, la France n'avait pas acquis un serviteur utile,

Voltigeant, bourdonnant, allant de fleurs en fleurs, le duc de Bligny ne fut pas l’abeille laborieuse qui produit le bon miel, il se montra la guêpe brillante qui butine et fait étinceler son corselet d’or au soleil. Il se révéla, en quelques semaines, viveur intrépide. Ses nerfs bien trempés défèrent les plus écrasantes fatigues. Il tint tête à souper aux buveurs renommés. Ettout le monde sait comment les Russes boivent. Il joua au cercle de la Noblesse une partie de baccara restée légendaire, et au cours de laquelle ses adversaires et lui, pendant trois jours et trois nuits, ne se levèrent de la table que pour réparer leurs forces épuisées. Il vainquitles gros pontes non par sa veine persistante, mais par le sommeil, qui les fit tomber exténués sur le tapis. Il fut l’amant de la ravissante Lucie Tellier, l'étoile française du Thédire Michel, et la garda malgré les tentatives de corruption des boyards les plus fastueux. Puis, un beau jour, la trouvant ennuyeuse, probablement parce qu’elle était fidèle, il la rendit à la galanterie moscovite.

Madame de Beaulieu avait deviné juste. Le duc fut le héros de la saison d'hiver. Il n’y eut pas de bonnes . fêtes sans lui. Et il lui fut permis d’aspirer à la main des plus riches héritières de Saint-Pétersbourg. Il dédaigna toutes ces ouvertures qui lui furent faites, et n’en fut que plus recherché.

Bligny avait du sang de blasé dans les veines. Au bout de six mois l’existence qu'il menaiït l’ennuya prodigieusement et il ne trouva de dérivatif à son spleen que le jeu. Il s'était, dès le premier coup de cartes, senti joueur jusqu’à l'âme. Il jouait, et avec un bonheur insolent. Il semblait être entré en conquérant dans le monde. Et chaque matin, chargé des dépouilles de ses

adversaires, il revenait chez lui le front serré comme dans un cercle de fer, livide, ayant un goût de poussière sur les lèvres. Il se couchait comme le jour venait, ce jour bas et sombre des hivers russes qui ressemble à un crépuscule. Et il dormait, épuisé, jusque dans l’aprèsmidi Vers quatre heures, il se levait et commençait sa journée à l'heure où le gaz s’allumait dans la ville. Il avait arrangé son existence au rebours de tout le monde. 11 vivait à l’envers.... Et, pondant deux ans, c’est à peine s’il vit le soleil C'était un papillon de nuit. Sa figure, gracieuse et fine quand il était sorti de sa famille, était maintenant dure et gravée. Ses traits, grossis, étaient encore fort beaux, mais le charme de Ia jeunesse, cette fleur des visages frais et reposés, avait disparu. Il avait le masque d’un viveur. Ses cheveux bruns, légèrement frisés et coupés ras sur le front, commençaient à devenir clairs sur les tempes. L’œil, d'un bleu indécis, était creusé et profond. L'existence enragée qu’il menait laissait sur lui sa trace, plus visible de jour en jour. Sa tante aurait eu de la peine à le reconnaître. Il n’était plus le jeune homme timide, à la voix douce, qui passait ses soirées si paisiblement, entre la marquise et Claire, dans le grand salon recueilli du vieil hôtel. Mademoiselle de Beaulieu, résolue et décidée, un peu masculine de caractère, l’appelait alors en riant : Mademoiselle Gaston. Il n'avait plus rien de cette gracieuse mollesse qui le faisait ressembler à une fille. C’était nn homme des plus dangereux. Il s'était découvert des trésors de scepticisme natif. Il ne croyait absolument à rien, et mettait son bon plaisir au-dessus de tout. Le sang paternel, calmé en lui par les paisibles douceurs de la vie retirée, s'était mis à bouillonner. Et cette race des Bligny, ardente et passionnée qui, depuis Henri IIL, avait fourni à la cour de France ses mignons les plus

voluptueux, ses raffinés les plus hardis, ses menins les plus galants et ses roués les plus débauchés, avait en lui un représentant qui faisait honneur aux ancêtres.

Il ÿ avait une vigueur de géant dans ce frêle corps de jeune homme. Tels autrefois ces seigneurs pleins de mollesse et de langueur, qui se cosmétiquaient la figure et les mains, dérangeaient plutôt leur page que de se baisser pour ramasser leur bilboquet, se faisaient porter dans une litière pour éviter la fatigue du cheval, et qui, aux jours de bataille, chargeaient comme des furieux dans la mêlée, avec cent livres de fer sur le corps, et accomplissaient d’héroïques prouesses. Gaston n’aurait certes pas fait un kilomètre à pied dans un but utile; mais il était homme À chasser pendant toute une journée, à s’escrimer, le fleuret à la main, pendant des heures, de facon à lasser les plus infatigables.

C'était au jeu qu'il était vraiment dans toute sa puissance. Il semblait forcer la chance par sa volonté. Et il gagnaïit avec une persistance inouiïe. Les mains les plus mauvaises devenaient bonnes, quand il les pre-

nait La banque, en déveine quand il l’attaquait, se montrait inexpugnable, si c'était lui qui tenait les cartes. La fortune, pendant deux ans, le traita en véritable enfant gâté. On ne l’appelait que l’heureux Gaston. C'était vraiment à le soupçonner, si sa loyauté certaine ne l'avait pas défendu contre les mauvaises pensées.

Les débris de son patrimoine, augmentés des ressources que lui fournissait le jeu, le mirent à même de vivre sur un grand pied. Il eut des chevaux merveilleux, un superbe logement, tout le confort luxueux, indispensable à un homme aussi lancé qu'il était.

Quand il arrivait au cercle de la Noblesse, la partie prenait un autre aspect. On sentait tout de suite que l'engagement était sérieux et que de grosses sommes

allaient tomber sur le tapis Il ne s’en tenait pas exclusivement au baccara et au lansquenet. Il faisait volontiers une partie de piquet. Ille jouait habituellement à un louis le point, avec cent de queue. C'est à lui que le vieux Narishkine, plus de quarante fois millionnaire, fit cette jolie réponse. Comme Gaston lui gagnait trois mille louis, il se leva de la table en disant : “J'aime mieux m'en aller ; si je continuais, je finirais par perdre de l'argent ! ”

Après la représentation de l'Opéra ou du Théâtre- Français, ou bien en sortant de la maison où il avait passé la soirée, il montait en traîneau et se faisait conduire le long de la Perspective. Chaudement enveloppé de ses fourrures, il aimait à sentir le vent glacé de la nuit lui passer sur le visage. Ilse raffermissait ainsi les nerfs pour la partie. Et vers deux heures du matin, ilarrivait au jeu tout frais. Il trouvait ses adversaires déjà excités. Et son audace calculée avait alors raison des plus intrépides.

Assis devant la table, sous l’éclat brûlant des lustres,

il 86 montrait impassible. Ni le gain, ni la perte, ne pouvaient triompher de son flegme. De mémoire de joueur, on n'avait vu une plus belle tenue. Et quand, autour de lui, les superstitions les plus puériles se manifestaient, il restait grave et comme dédaigneux. Ilne comptait que sur lui, et les fétiches lui faisaient hausser les épaules.

T1 allait beaucoup dans le monde et eut de nombreuses bonnes fortunes, quoiqu'il ne fût pas de complexion passionnée. Il était trop profondément égoïste pour aimer. La vérité est qu’il se montra bon prince et ne désespéra pas les belles qui lui firent des avances. Il détestait les larmes et n'aurait pas voulu faire du chagrin à qui que ce fût, dans la crainte des doléances et des reproches.

Une seule fois il se crüt sérieusement atteint, maîs la suite montra bien qu'il s'était flatté. Une des plus grandes dames de l'aristocratie russe, la comtesse Woreseff, célèbre par ses cheveux blonds et ses émeraudes, s’éprit de lui. Très surveillée par son mari qui était fort jaloux d'elle, la belle comtesse ne pouvait voir Gaston, ni même lui écrire. Très pris, le duc en avait presque oublié les cartes. Il suivait madame Woreseff dans le monde, valsant avec elle sous les regards enflammés du comte, mais n’arrivant pas à trouver un expédient, pour ‘8e rapprocher d'elle en secret.

Pour dérouter le mari, Gaston simula un départ pour Moscou. Il disparut pendant deux jours et rentra secrètement chez lui. Le comte, rassuré, se relâcha de sa surveillance, et la belle Russe put venir trois fois chez le duc. La comtesse laissait sa voiture devant le portail de Saint-Alexis, entrait dans l’église, puis, sortant par un des bas côtés, allait d’un pied léger à son rendezvous. À la troisième fois, l’alarme fut donnée par le valet de pied qui, ayant sournoisement suivi la comtesse, courut prévenir le comte.

Celui-ci, furieux, arriva chez Bligny, mais dut parlementer avec le valet de chambre, un Parisien, roué comme Mascarille. Pendant ce temps, la charmante comtesse, affolée, cherchait avec Gaston une issue. C’est en cette circonstance que la vigueur nerveuse du jeune indolent se révéla superbement.

La salle de bains de son hôtel donnait sur la cour d’une maison voisine. Mais la fenêtre de cette salle était fermée par des barreaux de fer. En un instant, d’un effort effrayant de ses muscles tendus à se briser, Gaston tordit un barreau, et madame Woreseff put fuir. Quelques secondes plus tard, le comte, introduit auprès de Bligny paisible et souriant, était obligé de constater

le mal fondé de ses soupçons et de se retirer en faisant des excuses.

- Le comte dévora sa rage et sut montrer à sa femme un visage calme. Et, des informations habilement prises ayant fortifié sa conviction, il résolut de forcer le duc à se battre. Il se rendit au cercle et prit la banque. Puis, les cartes étant épuisées et Gaston ayant coupé, le comte, brutalement, déclara vouloir cesser la partie. Le duc demanda froidement des explications, le comte refusa d'en donner. Une provocation s’ensuivit.

La conduite de Woreseff fut unanimement blämée. Mais le résultat que le mari cherchait était atteint. Le lendemain une rencontre eut lieu. On se battit par une jolie gelée, dans un petit bois de bouleau, au pistolet, à vingt pas, feu à volonté. Gaston, fort respectueux de sa vie, ne fit pas de générosité au mari de sa maîtresse. Au signal, il tira et logea une balle dans le ventre de son adversaire. Le comte, étendu sur la neige rougie, se releva alors sur un genou avec une énergie farouche et, s'appuyant sur le coude, ajusta froidement Bligny. Mais la faiblesse que lui causait déjà la perte de son sang fit trembler sa main et il n’atteignit le duc qu’à l'épaule. -

Le comte survécut à sa terrible blessure. Quant à Gaston, au bout de six semaines, il avait repris son train d'existence. Mais, fait singulier, la balle du Comte Woreseff sembla avoir coupéla veine extraordinaire du jeune duc. Etait-ce le sang tiré qui avait dérangé l’équilibre heureux de ses facultés? Ou bien Gaston, favorisé jusque-là, avait-il lassé la fortune? À partiride ce jour, il fut brouillé avec le succès. Il perdit sansprelâche.

Sa superbe assurance le quitta, et il connut les incertitudes du joueur qui flaireela mauvaise carte. Il ne jetait plus son argent sur la table avec un aplomb de

vainqueur. Il ne dominait plus ses adversaires par son imperturbable sérénité. Il pâlissait maintenant. Ses mains inconscientes battaient nerveusement, sur le rebord de la table, des marches saccadées. Ses yeux g'enfonçaient tout noirs sous ses sourcils, et ses dents blanches mordaient ses lèvres. Il eut des abandons et des faiblesses. Sa belle tenue d'autrefois s’avachit et se “ cassa. Il quittait le jeu aux premières lueurs du jour, les cheveux dépeignés, la cravate dénouée sur son col ouvert, le plastron de sa chemise froissé et noirci par le frottement du drap vert des tables. |

I] redescendit un à un les degrés de cette montée vers le succès, qu'ilavait gravis triomphalement. Et l'argent du jeu, si promptement acquis, fut dissipé avec une terrifiante rapidité. Le duc fut embarrassé. Il se décida à l'emprunt, ce signal de la culbute prochaine. Ayant besoin des autres, il se sentit déchu et s’en affecta. Il . jouissait autrefois délicieusement d’être le souverain de ce monde de viveurs. La chance l’élevait au-dessus de . tous ses compagnons. On le traitait en maître. Et il était orgueilleux de cette suprématie. Son piédestal croula en un instant. Du jour où il ne gagna plus, pour ces joueurs, il cessa d'exister. Quand il arrivait au cercle maintenant, on ne l’accueillait plus par un silence recueilli. Il récoltait à droite et à gauche quelques poignées de mains banales, nul ne se détournait du jeu. Il se perdait dans les groupes indifférents : on ne le craignait plus.

Jamais sa passion pour le jeu ne fut aussi violente que dans cette passe difficile. Il mit dans ses attaques une frénésie aveugle. Il ne raisonna plus ses coups. Il perdit et gagna en une nuit des sommes énormes. Il n’était plus le cavalier habile qui dirige sa monture. Il était l'écuyer éperdu, emporté au galop vertigineux d’un che-

val qu’il ne cherche pas à maîtriser, et qui a plus de chances de 8e rompre les os que d'atteindre le but. Il n’atteignait pas le but, en effet. Et pour lui les retours de fortune étaient inutiles. Il ne savait plus en profiter. Il s’acharnait comme un fou et reperdait tout ce qu’il avait gagné.

Son ambassadeur le sauva d'un désastre inévitable. Il le chargea d'une mission pour le gouvernement de Paris. Le duel avec le comte Woreseff avait fait très mauvais effet. Le diplomate trouva bon d’éloigner le jeune duc pour quelque temps. Et il lui donna un congé de trois

«mois. Cette mission qu'il n'avait pas sollicitée, par amour-propre de combattant, qui ne veut pas avoir l'air de dégærter la lutte, Bligny l’accepta avec joie. Il se sentait usé à Saint-Pétersbourg. Il avait hâte de disparaitre, de 8e recueillir et d’arrêter un plan de conduite.

Il ne lui restait plus qu’une cinquantaine de mille francs d'argent liquide, fond extrême de sa bourse de jeu, qui avait été pendant un temps un véritable trésor. Avec le dénûment, ses idées se modifièrent subitement. Dans le désordre de sa vie à outrance, le souvenir de Claire s’était perdu. Il se remit à penser à sa fiancée. Il revit, dans un mirage délicieux, le salon reposé et calme de l'hôtel de Beaulieu. A la clarté douce des lampes, Claire travaillait, penchée sur sa broderie, et ses beaux cheveux blonds étincelaient, dorés par la lumière. Elle l’attendait patiemment, en soupirant peut-être. Il se reprit à l'aimer. et fit le serment de renoncer à la fiévreuse existence à laquelle il avait dû tant d’äpres ] joies et tant do cruels soucis.

Il pensa que si les débris de fortune que lui avait laissés son père étaient dissipés, mademoiselle de Beaulieu était riche, et qu'avec les cent mille livres de rente ‘ de sa dot un jeune ménage pourrait faire honorable

figure. La vie à Paris était loin de coûter aussi cher

qu'à Pétersbourg, et puis le temps des folies était passé. On resterait six mois dans ses terres pour faire des éco-

nomies, et on consacrerait la plus grande partie du reve-

nu à mener un train suffisant pendant l'hiver.

Le duc se retrempa dans ces idées, et se sentit redevenir tendre et bon. Il se trouva un autre homme. Et il jouit délicieusement de ce retour à ses premiergærêves de jeunesse. Tout le long de la route, il caressa de charmants projets d'avenir. Et quand le train s'arrêta sous les hangars vitrés de la gare du Nord, il sauta lestement sur le quai de débarquement, reprenant avec joie possession de ce Paris, loin duquel son esprit et son cœur s'étaient si gravement égarés.

C'était le soir. Il prit un plaisir d'enfant à regarder, par la portière de sa voiture, l’enfilade immense de la rue Lafayette, semée de ses innombrables becs de gaz. Le mouvement de la grande ville le saisit. L’allure des passants lui parut avoir une vivacité, un entrain particuliers. La circulation dans les rues était bruyante. Au. carrefour du faubourg Montmartre, il tomba dans un embarras de voitures ; les cochers s’apostrophaient vivevement, et, jusque sous la tête des chevaux, les piétons se glissaient, pressés de passer. Son fiacre repartit et longea le grand mur en meulière du jardin de l’hôtel Rothschild, puis il tourna par la rue du Helder, et, tout à coup, le duc se trouva en plein boulevard.

Il éprouva un saisissement. Des équipages 8e suivaientà Ia file, allant à l'Opéra. Au fond des vastes landaus apparaissaient, dans leurs élégantes sorties de bal, desfemmes, la tête entourée d’écharpes de dentelles. Les clartés intermittentes du Jabloschkoff, qui jetait une lumière blafarde sur la facade du théâtre, percée de trous* sombres, faisaient étinceler les casques des municipaux

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