‹ Le maître de forges (volume 5)Chapitre 7 sur 7 · NO D · texte numérisé non relu

NO D

— Voyons, parle-moi, dit-elle, qu’y a-t-il ?

Claire se leva, marchant devant elle comme au hasard, puis, revenant à la baronne dont elle prit les mains avec Angoisse :

— Mais tu ne vois donc pas combien je souffre! Tu ne comprends donc pas que je deviens folle! Dans un : instant, vous tous qui m'aimez, vous serez partis. Et je resterai seule dans cette grande maison inconnue. A quoi me retenir, vers qui me tourner? Tout ce qui m'attachait au passé se brise, tout ce qui pouvait m'attirer vers l’avenir a disparu!

— Tu te désoles, dit la baronne, comme si tu étais une véritable abandonnée, N’auras-tu pas toujours les affections ancjennes? Et n’en vas-tu ‘pas avoir de nouvelles, sincères et dévouées ? Ton mari est là, il t'adore, aie confiance. l

La baronne s'arrêta.

À ces mots : ‘‘ton mari ” elle avait vu Claire frémir.

— Oh! si tu savais ce qui se passe en moi! murmura la jeune femme. Ce mariage que j’ai voulu, malgré tout, avec l’emportement d’un orgueil révolté, maintenant qu’il est accompli, il me fait horreur. Cet hommewqui est mon mari, je voudrais le fuir, Tiens! ne me quitte pas, reste là, il n’osera pas venir tant que tu seras auprès de moi.... Oh! cet homme! Cet homme qui m'inspire la première crainte de ma vie, comme je le hais!

— Mon Dieu ! mais tu m'épouvantes, s’écria la baronne, vraiment effrayée. Ta mère n’est peut-être pas encore partie : veux-tu que je l’appelle ?

— Non! répondit vivement Claire. C’est d’elle surtout que je veux me cacher. Tu as vu comme je mesuis contenue devant elle. Il faut qu’elle ignore mes craintes, qu’elle ne se doute pas de mon désespoir. Bonne mèrel c'est par amour pour moi, par faiblesse, qu’elle m'a en-

couragée, aidée à conclure ce mariage.... Si elle pouvait penser!.... Oh! non! c’est assez de moi pour souffrir! Tout ce qui a été fait, c’est moi qui l’ai voulu, moi seule dois en supporter la peine.... Mes défaillances sont sans excuses, elles sont indignes de moi. Sois tranquille : elles ne se renouvelleront pas.... |

Et, montrant à la baronne qui l’observait, inquiète de l'âpreté de sa voix, de la violence de ses paroles, un visage impénétrable :

— Va rejoindre ton mari, ajouta la jeune femme, sans arrière-pensée, sans inquiétude. ÆEmbrasse-moi, et que tout ce qui vient de m’échapper soit oublié par toi quand tu auras passé le seuil de cette chambre. Me le promets-tu ? | .

— Je te le promets, dit la baronne. A demain.

Et étouffant un soupir, jetant un dernier regard sur son amie, madame de Préfont sortit en murmurant : ‘Pauvre Claire!”

S la grande chambre Claire resta seule.

Ses yeux errèrent vaguement autour d’elle.

Cette pièce était sévère et recueillie. Les | lampes éclairaient doucement les vieilles

tapisseries dont les murs étaient recouverts. C'était l’admirable série des amours de Renaud et d’Armide. Sous une tente de pourpre et d’or, le chevalier, couché aux pieds de l’enchanteresse, souriait en levant d’un bras alangui une large coupe ciselée. Plus loin, les deux chevaliers libérateurs traversaient la forêt enchantée, écartant à l’aide du bouclier magique les monstres qui tentaient de leur barrer le passage. Et enfin, dans la bataille livrée par les Chrétiens aux troupes du Soudan sous les murs de Jérusalem, Armide, debout sur son char traîné par des licornes blanches, lançait avec rage contre Renaud, couvert du sang des infidèles, les redoutables traits de son carquois. Un merveilleux bahut de la Renaissance, en ébène incrusté de marbres polychromes, se dressait dans un panneau, faisant face à un très beau lit à colonnes, en poirier sculpté, dont le ciel était entouré d’un lambrequin en velours de Gênes, fond maïs à larges bouquets de fleurs Un admirable coffre à tiroirs de style Louis XIII, en bois noir, orné de

cuivres, remplaçait la banale et ridicule commode. Une superbe glace, encadrée dans une bordure de bronze très finement découpée en forme de feuillages, réfléchissait les clartés mourantes du feu, qui brülait dans une haute cheminée en grès, dans le retable de laquelle était enchâssée une remarquable toile de l'École espagnole, représentant une infante blonde, guindée dans la roideur de son costume, le menton appuyé sur une fraise de dentelles, et respirant une rose avec un mélancolique sourire. De grandes appliques en cuivre attachées aux murs, et un lustre flamand, tombant du plafond à caissons, complétaient ce simple et riche mobilier.

Claire resta indifférente à ce qui l’entourait. Elle songeait. Tant qu’elle avait été entraînée par l’ardeur de son désir, elle s'était fait illusion sur la situation dans laquelle elle allait se trouver. Elle n'avait pas voulu penser à ce qui arriverait après la conclusion du mariage. Elle s'était hâtée de le conclure fiévreusement, avide de consommer l'acte qui, aux yeux du monde, devait la relever de l’injure que le duc de Bligny lui avait faite. Et voilà que, brusquement, elle se trouvait en face de la . réalité brutale. Les charnelles nécessités du mariage lui apparaissaient tout à coup, révélées par cette chambre qui devait lui être commune avec son mari, par ce grand lit qu'elle allait partager avec cet homme, presque un inconnu pour elle.

Sa pudeur se révolta à cette pensée. Elle eut horreur de Philippe et d'elle-même. Elle se trouva, elle, insensée d’avoir rêvé cette union. Elle le trouva, lui, indigne de s’y étre prêté. Ses idées confuses tournèrent désespérément dans son cerveau. Elle alla à la fenêtre et l’ouvrit. La fraîcheur de la nuit lui rendit un peu de calme. La lune s'était dégagée des nuages et éclairait les grands arbres du parc. Son disque se réflétait dans la pièce

d'eau. Tout était silencieux et recueilli. Claire se demanda s’il ne vaudrait pas mieux disparaître à jamais dans cette tranquillité pure et profonde, que de lutter contre les embarras honteux et répugnants de la vie. Elle eut un instant la pensée de descendre au bord de ces eaux immobiles et brillantes, et dans la virginité immaculée de son unique amour, de se confier à elles, comme la pâle fiancée d’Hamlet.

Mais le souci de l'opinion du monde, cette préoccupation du qu’en dira-t-on, qui avait eu une si funeste influence sur toutes ses résolutions, la détourna de cet acte désespéré. Elle sourit amèrement à la pensée qu’Athénaïs pourrait dire qu'elle s'était tuée par amour pour le duc. Elle eut le dégoût du bruit que cette fin romanesque ferait dans son entourage. Enfin, elle ne voulut pas désoler les siens et leur imposer l'horreur presque dégradante de ce suicide. Elle adressa un dernier regard ami aux eaux dormantes et lumineuses, et, refermant sa fenêtre, vint s'asseoir près de la cheminée.

C’en était fait, elle le comprenait bien, elle ne s’appartenait plus. Il lui fallait vivre, et vivre liée à un homme qui allait venir armé de ses droits, et pouvant dire : “Je veux!” à elle jusque-là toujours libre, toujours obéie. Elle éprouva à la fois de la crainte et de la colère. Son orgueil protesta contre cette sujétion qui lui était imposée. Elle ne voulut pas s’y soumettre et chercha les moyens par lesquels elle pourrait obtenir de son mari qu'il lui rendit sa liberté.

Elle en était arrivée à rêver une sorte d’état matrimonial dans lequel chaque époux resterait maître de sa destinée. Que Philippe fût fidèle, elle s’en souciait peu pourvu qu'il fût respectueux et soumis. Qu'il fit ce que bon lui semblerait, à la condition de la laisser maîtresse d'elle-même. Serait-il donc si difficile d'obtenir du

maître de forges, un ambitieux sans doute, qu’il eût quelque complaisance pour une femme qui allait appor: ter dans sa maison une fortune considérable et 1e faire bénéficier de sérieuses influences de famille. Il l’aimait cependant, elle l'avait bien compris. Mais elle ne voulut pas tenir compte de cesentiment. Avec son despotisme de femme habituée à tout plier à son caprice, elle écarta cet amour qui la gênait, et résolut, si Philippe se montrait exigeant, de lui tenir tête. Elle était énergique et fière, capable de discuter et de lutter. Elle ne douta pas un instant qu’elle ne püût vaincre même de sérieuses résistances, et ne pensa pas une seule fois, dans son égoïisme implacable, aux blessures qu'elle allait faire au cœur de cet homme qui l’adorait,

Un bruit de pas, retentissant dans la pièce voisine, la fit soudain tressaillir. Tout son sang lui monta au visage. Incapable de rester en place, elle se leva et, s’accoudant frissonnante à la haute tablette de la cheminée, elle murmura : C’est lui!

Philippe, ayant fait les honneurs de la maison à ses parents et à ses amis, et les ayant vus s'éloigner les uns après les autres, était resté seul. Il s'était dirigé presque machinalement vers sa chambre de garçon. Celle qu’il devait habiter avec sa femme était l’ancienne chambre de son père et de sa mère. Il pensa avec un trouble délicieux que, tout près, séparés seulement par quelques portes, plus émue encore que lui, dans sa blanche toilette, celle qu’il aimait attendait sa venue. Il . avait souvent pensé à l’heure adorable qui mettrait dans ses bras cette jeune fille si belle, et il avait frissonné de volupté. Il s'étonna de trouver ses sens engourdis. Aucun désir ne l’entraînait. Il était grave, préoccupé et très attendri. Son amour pour Claire s'était doublé d'une sorte de tendresse protectrice. Il se jugeait ap-

pelé à guérir ce cœur faible. Et il se sentit repris de cette affection qu'il avait eue pour sa sœur quand elle était enfant. En lui-même, il remercia la Providence, qui Jui avait accordé la possession du trésor si ardemment convoité. Et il se promit d’être digne de la faveur qui lui était faite, en assurant le bonheur de Claire.

Il se surprit dans sa chambre, assis dans un fauteuil, révant et très absorbé, une demi-heure après le départ de ses derniers invités. Il sourit et se trouva un peu sot. Puis, se levant vivement, il passa dans son cabinet de toilette. La grande glace de son armoire lui renvoya son image et, se voyant vêtu de son costume de marié, il pensa qu’il serait souverainement ridicule à lui de se présenter devant sa femme avec cet habit noir et cette cravate blanche. Il mit un costume du matin bleu foncé. Et, le eœur palpitant, ressaisi par une émotion inexprimable, il se dirigea vers la chambre de Claire. Ayant traversé le petit salon, il frappa du bout du doigt contre le bois de la porte, sans recevoir de réponse. Pensant avoir suffisamment annoncé sa présence, il entra.

Claire, encore vêtue de sa robe de mariée, était debout, muette, grave, le coude appuyé à la haute cheminée. Elle ne tourna pas les yeux vers lui, elle baïissa seulement un peu la tête, et Philippe vit la torsade épaisse de ses cheveux blonds étinceler sur sa nuque blanche.

Il s'avança lentement, et, parlant avec effort :

— Voulez-vous me permettre de m'approcher de vous ? dit-il ? |

De la main, Claire fit un geste d’'assentiment.

Profitant de l'autorisation, Philippe se glissa jusqu’à la chaise longue et s’assit, courbé, presque aux pieds de la jeune femme. Il la regarda attentivement, Son visage crispé et dur l’étonna Il lui connaissait

cette expression farouche et menaçante : il la lui avail vue quand elle se trouvait en présence du duc. Il fui inquiet de voir Claire ainsi ramassée sur elle-même, comme prête à la lutte. Il ne pouvait deviner les projets de la jeune femme, mais instinctivement, il pressentit une résistance. Il voulut pénétrer enfin dans ce cœur si obstinément fermé, avoir le mot de l'énigme, et autant il était ému un instant auparavant, autant il devint calme.

Ce changement dans l'esprit de Philippe était inquiétant pour Claire. Elle eût pu avoir facilement raison d’un mari troublé et hésitant. Le mettant sur ses gardes, elle lui rendait toute sa clairvoyance pour deviner, toute son énergie pour combattre. |

— Pour la première fois, nous voici seuls, dit Philippe à voix basse, et j'ai pour vous bien des choses dans le cœur. Jusqu'ici, je n'ai pas osé parler.... J'aurais mal exprimé mes sentiments.... Toute ma vie s’est passée

dans le travail.... Aussi je vous supplie d’être indulgente.... Ce que je ressens, croyez-le bien, vaut mieux que ce que je dis.... Bien souvent vous m'avez vu venir

à vous, balbutier quelques paroles, puis garder le silence. J'avais peur de vous paraître trop hardi ou trop timide. Et cette crainte me paralysait, Alors je me bornais à vous écouter, et votre voix était douce à mon oreille comme un chant. Je me perdais dans votre contempla- tion, oubliant tout pour vous suivre des yeux, quand vous marchiez sur la terrasse, dans un rayon de soleil. Vous êtes entrée ainsi profondément en moi: je vous ai adorée. Vous êtes devenue ma pensée unique, mon espérance, ma vie.... Aussi, jugez de mon ivresse, maintenant que je vous vois là, près de moi, tout à moi!

Et, saisissant la main de Claire entre les siennes, Philippe la posa passionnément sur son front enflammé. La jeune femme fit un mouvement et retira sa main.

— Par grâce, monbieur.... murmura-t-elle avec lastitude.

Philippe releva vivement la tête, et regardant Claire plein d’étonnement :

— Qu'avez-vous ? dit-il. ... Suis-je assez malheureux pour que mes paroles vous déplaisent ?

— Ne me les dites pas en ce moment, répondit Claire avec douceur... Je vous en prie.... Vous le voyez : mon trouble est profond...

Philippe fut ému par l'accent douloureux de la jeune femme, et hochant tristement la tête :

— Mais oui, vous êtes pâle, tremblante.... Est-ce donc moi qui en suis cause ?

Claire détourna les yeux pour cacher deux larmes qui coulaient sur ses joues, et d’une voix tremblante, répondit : |

— Oui.

— Rassurez-vous, je vous en supplie, reprit Philippe. Ne sentez-vous pas que mon seul désir est de ne point vous déplaire? Que faut-il que je fasse? Exigez Tout me sera facile. Je vous aime tant!

. La jeune femme tressaillit de joie. Une lueur d’espoir brilla dans l'obscurité où elle se débattait. L’ardeur passionnée de son mari lui fit comprendre quel pouvoir sans bornes elle exerçait sur lui. Et, sans pitié elle réso- Jut d'en abuser. Elle se fit coquette, et, pour la première fois avec un fin sourire :

— Si vous m’aimez, dit-elle, alors....

Elle n’acheva pas. Mais elle fit un geste d’autorité que Philippe comprit bien.

— Désirez-vous que je vous laisse ? dit-il avec soumission, est-ce là l'épreuve qu’il vous plait de m’imposer ? Je m'y résignerai, si c’est votre volonté.

Claire respira avec délices, Elle se sentit maitresse

absolue de cet homme, qui lui avait causé une si grande frayeur. ÆEn un instant l’expression de son visage changea ; elle montra à Philippe un front rayonnant.

— Eh bien ! oui, dit-elle, je vous en saurai gré. Les émotions de cette journée m'ont fait mal. J'ai besoin de calme. Il faut que je me recueille. Et demain, plus tard, plus en possession de ma pensée, plus sûre de moimême, je vous expliquerai..

Philippe resta un moment silencieux. Dans les paroles de Claire quelques mots lui avaient paru sonner faux. Cet atermoiement embarrassé lui sembla suspect. Il y avait là un mystère qu’il résolut de mettre à jour.

— Qué me direz-vous demain, ou plus tard, que je ne ‘ puisse entendre aujourd’hui?reprit-il Ma vie et la vôtre ne sont-elles pas désormais inséparables ? Notre chemin est tout tracé. À vous d’être confiante et sincère. À moi d'être dévoué et patient.... J'y suis prêt, je vous l’assure. Êtes-vous dans les mêmes dispositions ?

Le langage de Philippe était net et ferme. Il avait regardé sa femme bien en face. Celle-ci craignit de s'être avancée trop vite. Elle voulut aller en arrière. ©: — Laissez-moi vous dire quela confiance ne se gagne pas en un moment, reprit-elle. Voilà deux heures seulement que je suis mariée. Ma vie, hélas, date de plus loin. Cette vie, on me la faisait heureuse. J’avais le droit de penser tout haut, j'étais libre de me taire. Je n'ai jamais été forcée de mentir. Mes peines, et j’en ai eu, vous le savez, on les devinait. On comprenait que le souvenir ne pouvait s’en effacer instantanément. J'ai été très gâtée.... On ne m'a jamais demandé de sourire, quand j'avais le cœur triste.... S'il faut que je ma résigne à dissimuler auprès de vous, de gràce, laissezmoi le temps de m’habituer à cette contrainte.

Claire, avec une extrême habileté, avait déplacé la

— À demain, dit-il

Mais en respirant le parfum de cette blonde chevelure, en sentant sur ses lèvres cette chair frémissante, Philippe fut étourdi par une soudaine ivresse. Il cessa d’être maître de lui. Oubliant ses promesses, il ne pensa plus aux susceptibilités du cœur troublé qui palpitait près du sien. Il vit une femme adorable qu'il désirait follement et qui lui appartenait. Dans un transport irrésistible, il la saisit dans ses bras, et, les yeux ardents:

— Si vous saviez, murmura-t-il, comme je vous aimel

Claire, surprise d’abord, devint livide. Elle courba sa taille et, appuyant ses mains sur les épaules de son mari, elle s'efforça de fuir un contact qui lui était odieux.

— Laissez-moi! cria-t-elle avec colère.

Les bras de Philippe se desserrèrent. Il recula. Et, regardant la jeune femme, qui était devant nn tremblante, le visage décomposé par l’angoisse.

— Comment! dit-il d’une voix troublée, v vous ne me donnez même pas le droit d’effleurer votre front de mes lèvres? Vous me repoussez avec violence, presque avec horreur! Que se passe-t-il en vous? Ce n’est pas là seulement l’effroi dela pudeur?.... C’est de la répulsion!.... Vous me haiïssez donc? Et pourquoi? Que vous ai-je fait? Tenez! vos paroles de tout à l’heure me reviennent à l'esprit, et maintenant je crains de les mieux comprendre. Après cette déception dont vous avez souffert, il est resté plus que de l’amertume dans votre cœur. Il y a du regret, peut-être...

— Monsieur! protesta sourdement Claire.

Mais Philippe s'était animé. Un commencement de colère avait fait monter le sang à ses joues, et marchant avec agitation :

— Madame, les protestations vagues entre nous, sont

question pour se dispenser de répondre. Elle se posa en victime. Philippe, en insistant, eût paru cruel. Il lesentit.

— Je vous en prie, n’ajoutez pas un mot, s’écria-t-il allant au-devant du sacrifice. Vous me faites injure... Vous n’aurez jamais, sachez-le, d’ami plus tendre et plus dévoué que moi. En vous épousant, j'ai pris ma part de vos peines, et je prétends vous les faire oublier. Fiezvous à moi, je suis responsable de votre bonheur. Si le passé vous a déçue, espérez tout de l'avenir. Loin de moi la pensée de vous imposer mon amour! Ce que je vous demande, c’est de me laisser essayer, à force de soins et de tendresses, de vous conquérir sur vous-même. Voilà toute mon ambition. Et puisque vous avez besoin de repos, de solitude, restez chez vous, libre et rassurée comme vous l’étiez hier. Je me retire ; c’est bien là, n'est-ce pas? ce que vous souhaitez? Qu'il soit fait selon votre désir.

La jeune femme, en entendant ces paroles, fut à la fois irritéeet inquiète. Le maître de forges se montrait si fier et si grand, que toutes les combinaisons préparées d'avance par elle pour conquérir sa liberté menaeaient de manquer misérablement. Philippe venant au-devant de ses désirs avec une bonté inattendue, allait-elle donc pouvoir demeurer séparée de lui? Il l’adorait et il prétendait essayer de 8e faire aimer d’elle. Comment, sans injustice et sans cruauté, repousser éternellement un homme si loyal et si généreux? La douceur et la tendresse de son mari lui rendraient, le lendemain, la résistance impossible, sans brutalité. Elle comprit le danger qu’elle courait, et résolut d'y échapper en brisant résolument tous les liens qui l’unissaient à Philippe.

Celui-ci, voyant Claire rester silencieuse et immobile, s’avança vers elle. Il pencha la tête, et sa bouche vint effleurer le front blanc de la jeune femme :

maintenant inutiles. L'heure des explications nettes et franches est venue. Vous me donnez par votre attitude des soupçons qu'il faut que vous éclaircissiez. Une femme ne repousse pas son mari sans motifs. Pour me traiter comme vous le faites, il faut....

Philippe s'arrêta. Sa voix s'était étranglée dans sa gorge, il était devenu très pâle, et ses mains, étaient agitées d’un tressaillement nerveux. Il respira avec force et, se tournant vers sa femme, de façon à ne pas perdre un mouvement de son visage :

— Cet homme, dit-il, qui vous a si lâchement abandonnée, est-ce que vous l’aimeriez encore ?

Claire comprit que l’occasion de cette rupture tant désirée par elle se présentait certaine, .irrémédiable. Elle hésita cependant à la saisir. Philippe, avec sa colère puissante et lucide, lui faisait peur. Elle resta devant lui, les sourcils froncés, incertaine, le cœur bondissant,

comprenant bien que sa destinée tenait à un fil

Son silence acheva d'irriter Philippe qui, perdant toute mesure, lui saisit le bras avec force, et, la regardant avec des yeux enflammés :

— Vous m'avez entendu ? Répondez-moi! Il le faut! Je le veux!

La main de Philippe sur le bras de Claire produisit T'effet d’un doigt posé sur la détente d’une arme à feu. Le coup partit. La hautaine jeune femme, froissée et entrainée par cette violence, regarda fixement son mari :

— Eh bien! Si cela était? dit-elle avec audace.

À peine ces mots étaient-ils prononcés qu'elle les regretta Le maître de forges s'était dressé formidable. En un instant sa taille grandit, son visage prit une expression terrible, et, levant le poing, comme un de ses lourds marteaux à battre le fer :

— Maïlheureuse ! cria-t-il

Claire ne recula point d’un pas. Elle baissa le front et laissa tomber ses mains avec abandon comme une martyre prête à recevoir la mort. Philippe la vit, poussa un soupir, fit quelques pas au hasard, saisit avec rage son poing droit dans sa main gauche, comme s'il eût voulu le briser, pour le punir de s'être dressé menaçant sur le front de cette femme adorée; puis, reprenant son calme :

— Voyons, dit-il à Claire, mesurez bien vos paroles... Ce que vous m'avez répondu ne doit pas être vrai?.... C’est impossible! Je rêve, ou bien vous avez voulu m'éprouver. (C’est cele, n'est-ce pas? Oh!ne craignez ” pas de me l'avouer, j Je vous parois d'avance, quoique vous m’ayez fait bien mal.... Il ne faut pas abuser d’un cœur comme le mien, vous le saurez un jour... C’est un jeu cruel, je vous assure...

T1 s'efforça de sourire, mais ses lèvres restèrent crispées. Claire demeurait sombre et insensible, comme butée, avec la force d'inertie d’un bloc de pierre. |

— Mais parlez donc! reprit Philippe suppliant. Ditesmoi quelque chose! Vous vous taisez?.... C’est donc vrai?

Elle ne dit pas une parole, s’'abandonnant à la destinée qu’elle s'était préparée, ayant vaguement conscience qu'elle commettait un crime, mais, dans son implacable orgueil, décidée à aller jusqu’au bout. Philippe, frappé de stupeur, s'était dirigé vers la fenêtre, et, appuyant son front brûlant à la vitre, il cherchait à reprendre un peu de sang-froid. Il comprenait que l'explication horrible qu’il avait entamée avec sa femme ne faisait que commencer. Il voulut savoir jusqu'où Claire était décidée à pousser son audacieuse révolte.

Il revint vers elle.

— Aïnsi, c’est le cœur plein d’un autre que vous avez consenti à m’épouser? dit-il Après l’indignité de sa conduite, après l’affront qu’il vous a laissé subir, vous l’aimez encore! Et vous osez mele dire! Vous m'aviez donné votre parole d’être femme loyale et fidèle. Voilà comment vous avez tenu vos engagements! Et c’est sans rougir que vous avez placé votre main dans la mienne! À quel degré de dépravation morale êtes-vous tombée.

— Monsieur, je ne me défends pas, dit Claire, est-ce généreux à vous de me faire souffrir.

— Vous souffrez! s’écria Philippe. Et moi, je ne souffre donc pas? Moi qui vous aime de toutes les forces de mon âme. Moi qui étais prêt à tout pour vous plaire et qui ne vous demandais, en échange, qu’un peu d'indulgence et d'affection. Pour satisfaire votre orgueil blessé, pour qu’on ne soupçonnât pas votre dépit, vous m'avez sacrifié, spéculant sur ma confiance, riant peutêtre de mon aveuglement. Savez-vous que c’est atroce ce que vous avez fait là ?

— Eh! Vous n’avez donc pas vu que depuis quinze jours je suis folle ? s’écria Claire, cessant de 86 contenir. Mais vous ne comprenez pas que je me débats dans un cercle dont je ne puis sortir ? J’ai été entraînée à ce que j'ai fait par une fatalité irrésistible. Je dois vous paraitre une créature misérable. Vous ne me jugerez jamais aussi sévèrement que je me juge. J'ai mérité votre colère et votre mépris. Tenez prenez tout de moi excepté moi-même.... Ma fortune est à vous, je vous l’abandonne. Qu'elle soit la rançon de ma liberté!

— Votre fortune? Vous m'offrez?.... À moil!.... g’écria Philippe.

1 fut sur le point de parler et, dans son indignation, de lui apprendre cette ruine, qu'il avait mis tant de soins

et de délicatesse à lui cacher. Quelle verigeance à tirer de la hautaine Claire! Et comme elle était sûre, rapide et cruelle! Il repousse bien.loin cette pensée. T1 la trouva indigne de lui Et, tout à fait calmé par la satisfaction qu’il éprouva en se trouvant si supérieur moralement à la jeune femme, il put la regarder sans colère.

— En vérité, dit-il froidement, est-ce que vous me prenez pour un homme qui se vend? En vous épousant, dans votre pensée, j'aurais’ donc fait une spéculation ? Vous vous trompez, madame! vous croyez avoir encore affaire au duc de Bligny.

Le coup atteignit directement Claire, et, bondissant, comme si, en outrageant le duc, on l’'eût outragée ellemême :

— Monsieur ! cria-t-elle, en foudroyant Philippe d'un regard.

Mais aussitôt, comme honteuse, elle garda le silence.

— Eh bien! Pourquoi vous arrêter ? reprit le maître de forges avec amertume. Défendez-le donc! C’est le

moins que vous puissiez faire pour lui.... Vous êtes parfaitement en mesure de l’apprécier. Votre conduite ressemble tout à fait à la sienne!....Caleul et duplicité,

telle est votre règle, n'est-ce pas? Oh! je vois clair maintenant. Vous avez voulu prendre pour époux un homme qui fût en votre dépendance, et vous l’avez choisi bien épris et bien confiant. Une union avec moi était une mésalliance, mais ma docilité devait compenser la . bassesse de mon origine. Si, par hasard, je songeais à me révolter et à faire valoir mes droits, on avait de quoi me fermer Ja bouche.... Un sac d’écus! Et, en effet, que pouvais-je dire? Mari d’une femme vi noble et 81 riche! Moi, un être vulgaire et cupide! Voilà ce que vous avez combiné! Et quand venez-vous we l'arouer ?

Honnétement sans doute, une heure avant la cérémonie? Assez à temps pour que je puisse refuser le marché? Non pas! Vous ne me laissez comprendre que quand je ne puis plus me rejeter en arrière, quand tout est fini, . eigné, irrévocable, quand je suis bien sûrement votre dupe, ét que vous n’avez plus à craindre que je vous échappe ! Et moi, aveugle qui n’ai pas vu le piège! Niais, qui n’ai rien soupçonné de cette piquante intrigue | Moi qui suis venu tout à l’heure, palpitant, tremblant, faire ici ma déclaration d'amour! N'étais-je pas plus qu'insensé, plus que grotesque ? N'étais-je pas cynique etignoble? Car enfin, j'ai votre fortune, n'est-il pas vrai? je suis payé! Je n’ai pas le droit de réclamer!

Et Philippe, éclatant d’un rire effroyable, s’abattit sur le canapé et cacha son visage dans ses mains crispées. Claire avait écouté, sans protester, cette terrible apostrophe. Elle fut plus blessée par les reproches de son mari qu’elle ne fut touchée par sa douleur. Elle s'était mise hors du droit. Et la vérité l’irritait sans l’éclairer. Elle n’entendit pas le cri de souffrance de Philippe, elle ne retint que l'ironie de ses paroles. .

— Monsieur! dit-elle avec hauteur, brisons-là, épargnez-moi d'inutiles railleries. ...

Philippe écarta vivement ses mains, et montrant à la jeune femme un visage inondé de larmes :

— Je ne raille pas, madame, dit-il ; je pleure sur mes espérances trompées, sur mon bonheur perdu. Mais c’est assez de faiblesse. Vous vouliez m'acheter votre liberté, tout à l'heure. Je vous la donne pour rien. Croyez que je ne la troublerai jamais. Entre nous, tout lien est rompu et rien ne doit plus nous être commun. Toutefois, une séparation publique causerait un scandale que je ne mérite pas de subir et que je vous prie de m'épargner. Nous vivrons l’un près de l’autre, l’un sans l’au-

tre. Mais comme je ne veux point d’équivoque de vous à moi, écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous apprendrez un jour la vérité. Vous saurez que vous venez d’être encore plus injuste que cruelle. Et peut-être aurez-vous alors la pensée de revenir sur ce que vous aurez fait. Je vous déclare dès à présent que le sera inutile. Je vous verrais maintenant vous traîner à mes pieds en implorant votre pardon que je n'aurais pas pour vous une parole de pitié. J'aurais pu être indulgent pour votre colère. Il me sera impossible d'oublier votre sécheresse de cœur et votre égoïisme. Adieu, madame : nous vivrons comme vous l'avez voulu. Voici votre appartement. Voici le mien. À compter d'aujourd'hui vous n’existez plus pour moi. |

Cluire, sans prononcer une parole, inclina la tête en signe d’assentiment. Philippe, le cœur serré, jeta un dernier regard sur la jeune femme, espérant un retour, une défaillance qui la lui rendit au moment où il allait la perdre pour toujours. ‘Il la vit insensible et glacée. Ses yeux n’eurent pas un regard, ses lèvres pas une parole. |

Il traversa la chambre, ouvrit la porte avec lenteur et la referma comme à regret, s’arrêtant encore pour écouter si un cri, un sanglot, un soupir ne lui donnerait pas, à lui, meurtri, humilié, un prétexte pour revenir le premier et offrir de pardonner, pendant qu’il en était enccre temps. Il n’entendit rien.

Alors, se tournant vers cette porte, derrière laquelle restait seule l’implacable jeune femme :

— Créature orgueilleuse qui ne veux pas plier, dit-il, je te briserai.

Et reprenant le chemin qu’il avait parcouru une heure avant, le cœur si plein d’espoir, il rentra dans sa chambre de garçon.

HA flamme des lampes avait baissé. Le fou s'était éteint. La grande chambre demeura dans une demi-obscurité. Claire clouée à la même place, debout devant la haute cheminée, chercha à rassembler ses idées. Elle était sortie triomphante de la lutte. Elle se sentait cependant brisée comme si elle avait été vaincue. Une torpeur pesante l’accablait. Sa tête lui paraissait si lourde qu'elle dut la soutenir avec sa main. Elle eut dans les oreilles des tintements qui l’assourdirent. Et, devant ses yeux troublés, tout sembla tourner avec une affreuse rapidité. Son cœur lui monta aux lèvres, une sueur glacée perla à ses tempes. Et elle resta égarée, inerte, souffrant horriblement, se sentant défaillir et n’ayant ni la force de bouger, ni la volonté d’appeler.

Elle se laissa tomber sur sa chaise longue, mais elle dûüt se relever aussitôt. Des douleurs violentes tiraient les muscles de ses jambes, et elle ne put se tenir immobile. Il fallait qu’elle marchôt de long en large dana la chambre, malgré la lourdeur de sa tête, qui lui semblait enflée et vide. Au-dessus du sourcil gauche, elle éprouvait une douleur aigué, comme si on lui avait enfoncé un clou dans le front. Une fièvre horrible faisait battre

ses artères. ÆEt courbée en deux, gémissant tant elle avait de mal, elle marchait dans la chambre, ressassant dans son cerveau troublé les mêmes idées obsédantes et insupportables. Éveillée, elle était en proie à une sorte de cauchemar, Et elle allait, marmottant maintenant des paroles confuses, entrecoupées par un claquement de dents terrible.

Elle souffrit ainsi pendant deux heures, sombre, entétée, ne voulant pas appeler, s’imaginant que si elle ouvrait seulement sa porte, son mari croirait qu’elle demandait grâce, et reviendrait. Confiante cependant dans sa loyauté, elle n'avait même pas tourné la clef dans la serrure, ni poussé le verrou. Triste conquête à faire, hélas! et qui eût épouvanté Philippe, car elle avait tant changé en si peu de temps, sous l'influence de la fièvre qui la dévorait, que le seul sentiment qu" ‘elle eût pu inspirer eût été de la pitié.

Les premières lueurs de l’aube la trouvèrent marchant toujours dans sa chambre, pour tromper par le mouvement les douleurs grandissantes de ses jambes. Elle se traînait, très pâle, les yeux éteints, les deux côtés du front maintenant pris et martelés. Elle n’en pouvait plus. Elle regarda un instant le ciel qui devenait rose. Elle voulut ouvrir la fenêtre, espérant que l’air pur du matin la rafraîchirait etla calmerait. Sa main défaillante ne put tourner la crémone, et, poussant un cri, elle tomba évanouie sur le tapis.

Vers neuf heures, Brigitte, en approchant de la porte à pas de loup pour écouter si sa maîtresse dormait encore, entendit un gémissement. La fidèle servante eut peur, et, sans hésiter, elle entra. (Claire, étendue à la même place où elle était tombée, gisait sans mouvement. Elle parlait tout haut d’une voix inintelligible. Son visage était rouge et ses pieds glacés. Brigitte, en un tour de

main, sans se demander comment madame Derblay se trouvait ainsi par terre, et toute vêtue, l’enleva comme une plume, la déshabilla, la coucha ainsi qu'un enfant et, la voyant calmée par l’exquise sensation de bien-être . que lui avait procurée la fraicheur des draps, elle courut chercher Philippe.

Celui-ci s’habillait dans sa chambre. D'un coup d'œil, la Jurassienne vit le lit défait, lut la tristesse sur le visage de son maître, et, prenant près de l'oreiller un mouchoir humide de larmes, elle hocha tristement la tête : - — Ah! monsieur Philippe, dit-elle, quel malheur! Voilà que vous avez pleuré. Et elle...

Le maître de forges devint livide. Il trembla. L'idée lui vint que Claire s'était livrée à quelque acte de désespoir et qu'elle était morte.

— Eh bien? interrogea-t-il avec un geste d’effrayante angoisse ... |

Brigitte comprit sa pensée

— Non, dit-elle, mais.... si malade!

Philippe n’entendit pas un mot de plus. Sans prendre le temps de mettre sa redingote, courant comme un fou, il s'était dirige vers la chambre de Claire. Sur le tapis, la robe blanche, les jupons froissés, les petits souliers à talons cambrés et le corset de satin blanc parfumé étaient jetés en désordre.

Pourpre, les yeux brillants sous leurs paupières demilevées, Claire était étendue dans le grand lit à colonnes. Graves, tenant léurs lances, les guerriers de la tapisserie semblaient veiller sur elle. Philippe puts’approcher : elle ne le reconnut pas. Elle souriait doucement, et ses lèvres décolorées laissaient voir ses dents blanches. Il lui prit la main, et la trouva brülante. Un engourdissement profond succédait à l'agitation incessante de la nuit. Philippe fut épouvanté ; il écrivit promptement

au meilleur médecin de Besançon, qu’il envoya chercher en voiture. En même temps, il faisait prévenir à Beaulieu.

Il s'installa au chevet de Claire, plongé dans de désolantes pensées. Allait-elle donc mourir, et tout était-il fini? Elle restait immobile, les yeux ouverts maintenant et louches. Une contraction douloureuse semblait forcer ses regards à se croiser. Elle fronçait les soutcils et, de temps en temps, portait la main à sa nuque en gémissant. Elle souffrait horriblement : c'était visible. Et le délire s’emparait d'elle plus complètement de minute en minute.

Toutes les pensées de rancune du mari tombèrent devant ce triste spectacle. Superstitieux pour la première fois de sa vie, Philippe pensa que, si Claire surmontait son mal, ce serait un signe qu’ils devaient, lui et elle, finir par être heureux. Dès lors, il n’eut plus qu'une idée : la sauver. Il l’adorait encore follement, malgré ce qu’elle lui avait fait souffrir, à cause de cela peut-être. Philippe passa, assis au pied de ce lit, deux des heures les plus cruelles de sa vie, qui avaient cependant déjà connu beaucoup d'épreuves. L'arrivée de madame de Beaulieu et d'Octave fut pour lui un immense soulagement. Il se sentit déchargé d’une partie de sa responsabilité. La marquise stupéfaite et épouvantée, fut heureusement silencieuse. Elle ne poussa pas de cris violents, ne versa pas de torrents de larmes et n’invoqua pas le ciel Elle interrogea discrètement son gendre, prescrivit quelques soins élémentaires, et pâle, grave, resta auprès de sa fille qui ne se doutait pas de sa présence. Octave, bouillant d’impatience et d’inquiétude, avait pris un cheval et était parti à fond de train au-devant du médecin.

Vers midi, celui-ci arriva. (C'était un homme jeune

. encore, ancien interne des hôpitaux, très au courant des progrès de la thérapeutique et parfaitement en situation de formuler un diagnostic sérieux. Il n'eut d’ailleurs pas besoin de clairvoyance pour deviner la maladie. Elle s'annoncait d’elle-même par le délire, par les douleurs à la nuque et dans le front, par la contracture bilatérale. Il interrogea le pouls et constata cent vingt pulsations. Le thermomètre, placé sous l’aisselle, accusa quarante degrés. La fièvre était d’une extrême intensité. Le médecin hocha la tête et murmura ces mots : |

— Très sérieux!

Et comme la mère, le frère et le mari l’interrogeaient .&Axieusement du regard, il ajouta :

— Méningite...

Et se penchant vers la blanche poitrine de Claire, daus laquelle une respiration haletante siffiait douloureusement, il écouta longuement et soigneusement. Puis, se relevant :

— Quelques troubles au cœur, conséquence d’un état nerveux fort grave.... Il faudrait envoyer immédiatement chercher douze sangsues et de la glace.

Suzanne, qui écoutait du seuil de la chambre, fit un signe à Brigitte, et la servante partit en courant. L'aimable enfant, depuis deux heures, attendait dans le salon, tremblante, agitée, soupçonnant un événement inexplicable, et n’osant pas entrer. Elle se glissa auprès du lit, ne parlant pas pour qu'on n’eût pas l’idée de l'éloigner, retenant son souffle et regardant avec terreur le visage! rouge et les lèvres pâles de Claire. Il lui sembla qu’on étouffait dans cette grande chambre. Et, sans rien demander, guidée par cet instinct, qui fait de toutes les femmes d’adorables gardes-malades, elle alla sur Ja pointe du pied ouvrir la fenêtre. Le médecin la

regarda du coin de l'œil, sourit et dit : ‘ Bien.” Philippe, qui n'avait même pas aperçu sa sœur, tant il était absorbé, se tourna vers elle avec des yeux attendris, et ne pouvant 8e retenir, il lui tendit les bras en fondant en larmes. Les nerfs du pauvre garçon étaient trop tendus depuis vingt-quatre heures. Suzanne méla ses larmes à celles de son frère. Et, se penchant sur son épaule :

— Va, ne crains rien, murmurs-t-elle, entre nous deux, il ne peut rien lui arriver. Nous la sauverons!

Mais si Claire pouvait être sauvée, ce ne devait pas être par Suzanne. Philippe demanda à sa sœur, comme un grand sacrifice, de consentir à retourner à son couvent. Le maître de forges se défiait du délire de la jeune femme. Elle parlait avec une affreuse animation, et sans cesse le nom du duc de Bligny revenait sur ses lèvres. Elle l’appelait avec rage, l’accablant de reproches, et montrant à découvert la cruelle plaie que l’abandon de son fiancé lui avait faite au cœur. Philippe aussi lui apparaissait dans ses hallucinations, mais toujours sous une forme menaçante. Il venait, armé, pour la frapper, après avoir tué la duc. Elle lui voyait du sang aux mains, et elle le suppliait de l'envoyer rejoindre celui qu'elle aimait.

Si Philippe, muet et immobile, dut écouter ces paroles de démence, au moins il voulut que Suzanne les ignorût. I1 eut assez de confiance dans l’avenir pour épargner à sa sœur la connaissance de son malheur. Il jugea que ce présent douloureux s'effacerait un jour, comme un mauvais rêve. Il ne devait donc pas s'élever l'ombre d’un pénible souvenir entre Suzanne et Claire.

Suzanne pleurant amèrement, mais obéissant comme toujours aux ordres de son frère, partit pour Besançon, sous la conduite de la fidèle Brigitte. Et Philippe

resta soul dans sa maison, en possession complète de la malade adorée. La marquise, dès le premier instant, en voyant avec quelle décision, quelle sagacité et quelle attention de tous les instants son gendre combattait la maladie, le laissa libre d’agir, et se borna à l’assister de sa présence. Elle passait toutes ses journées dans la chambre de sa fille. Le soir venu, Philippe s’installait dans un fauteuil auprès du lit, et, dans la demi-clarté d’une lampe placée à l'écart, il veillait.

Le délire n'avait pas cessé. Vainement, le mari avait va, en pâlissant, le sang de Claire couler goutte à goutte, le long de son cou charmant, tracant un sillon rougeâtre sur $a peau blanche. La folie, qui s'était emparée de ce pauvre cerveau affaibli, avait continué à le troubler. Les jours et les nuits se passaient, la fièvre continuait, étendant ses ravages Le visage de la jeune femme ” s'était amaigrïi, ses dents faisaient saillie sous ses joues creuses. Les membres, sans cesse en mouvement, frottaient douloureusement contre les plis du drap. Etun murmure de paroles indistinctes, tant la faiblesse était devenue grande, se faisait entendre dans l'ombre des rideaux.

Une seule pensée lucide persistait dans le cerveau de Claire. Elle avait la conscience que, pendant qu’elle était étendue là, Athénaïs se mariait. Par une sorte de double vue, le jour même où sa rivale gravit triomphalement les marches de la Madeleine, couvertes de fleurs par la magnificence de M. Moulinet, à l'heure exacte où la foule entrait dans l’église sur les pas des mariés, Claire eut comme un réveil Une lueur de raison passa dans ses yeux, elle se souleva et, d’une voix très nette, elle dit :

— C’est en ce moment qu'ils se marient, et moi je vais mourir. .

La marquise, qui s'était approchée, essaya de lui

parler, de la tromper ; elle ne voulut rien entendre. Son délire l’avait reprise. Elle entra dans un accès terrible, criant, se tordant les bras, les lèvres brülées par is fièvre, et la sueur coulant dans ses beaux cheveux emmêlés. Philippe, épouvanté, envoya chercher le médecin qui ne devait venir que le soir. Celui-ci constata une élévation nouvelle de la température du corps. Les artères, comme des conduits où la vapeur est surchauffée, : étaient près d’éclater. Encore un degré et c'était la fin.

Cette journée-ià fut horrible. Philippe attendit dans une angoisse mortelle l'issue de la crise. Il sentait que sa vie se décidait pendant ces heures interminables. Dans sa tête brisée par la fatigue et le chagrin, sans cesse cette pensée tournait, impérieuse comme un arrêt : “ Si elle vit, nous finirons par être heureux.” Il y croyait, et il aurait donné volontiers de sa vie à lui pour prolonger celle de la mourante.

Le soir était enfin venu, et le calme passager que la nuit apportait habituellement à Claire ne s'était pas produit. Les sourcils froncés, la mâchoire serrée, appelant toujours le duc avec des accents déchirants, la pauvre femme était étendue dans son lit en désordre. Philippe s'était levé et se penchait vers elle, croyant qu'elle ne le voyait pas. -Les yeux de la malade s'ouvrirent, et, pleins d’horreur, se fixèrent sur lui.

Elle fit un effort pour lever le bras et, d’une voix sourde :

— Vous l’avez tué, dit-elle ; qu’attendez-vous donc pour me tuer moi-même ?

Philippe, le cœur déchiré en se voyant si cruellement méconnu, épuisé par tant d'efforts, devint, en un instant, faible comme un enfant. Il appuya son front au bois sculpté du grand lit et se laissa aller à pleurer amèrement. Lentement ses larmes tombèrent goutte à goutte

sur lé front brûlant de Claire. Ce fut comme une rosée bienfaisante. Il sembla que ces larmes, venues du cœur de Philippe, fussent un philtre souverain. Les traits de la jeune femme se détendirent. Elle soupira doucement, se souleva avec peine sur le côté pour écouter. Philippe sanglotait dans l’ombre, sans contrainte, auprès de cet être sans pensée. Une main se posa sur la sienne, et, en même temps, la voix faible de la malade -Mmurmura :

— Qui donc pleure auprès de moi? Est-ce toi, mère ?

Le maître de forges releva la tête, et vit les yeux de Claire dirigés de son côté. Il s’approcha. La jeune femme le reconnut. Une ombre douloureuse passa sur son front, comme si elle se souvenait. Une larme brilla dans ses yeux agrandis, et tendant la main vers l'homme qu'elle avait tant fait souffrir :

— Oh! c'est vous? dit-elle... Toujours vous, généreux et dévoué.... Oh! pardon! Philippe, pardon!

Le maïtre de forges tomba à genoux et baisa passionnément ces yeux qui, pour la première fois, l'avaient regardé sans colère. La jeune femme.sourit tristement, puis une contraction douloureuse rendit à son visage sa terrible dureté, et le délire s’emparant d'elle, de nouveau elle se mit à balbutier des mots sans suite.

Depuis trois semaines, elle était entre la vie et la mort. Cette crise fut la dernière. A partir de cette nuit, la maladie entra dans une phase nouvelle. L'agitation violente fit place à un engourdissement invincible.

— Période comateuse, dit le médecin avec tranquillité. Nous avons fait jusqu'ici tout ce que nous avons pu pour endormir madame Derblay ; maintenant, nous allons faire tout ce que nous pourrons pour la réveiller.

Philippe comprit bien que Claire, sauf rechute ou

LA

complication nouvelle, était sauvée. Mais avec l’espé-

rance qu’elle vivrait, le grave souci de régler son existence lui vint. Tant que la jeune femme avait été en danger, il n’avaït pensé qu’à la disputer à la mort. Maintenant, il allait falloir la disputer à la vie.

Claire, retrouvant sa raison, allait, bien probablement, retrouver ses répugnances. Dans l'abattement de la maladie, elle avait pu s’attendrir, avoir un instant de faiblesse, et demander pardon. Rentrée en possession d'elle-même, se montrerait-elle encore humble et soumise ?

Philippe avait appris à connaître le caractère altier de sa femme. Il redouta quelque retour de son intraitable orgueil Il trembla à la pensée qu’elle pût croire qu'il était décidé à profiter de sa convalescence, pour rompre le pacte qu'ils avaient fait dans cette affreuse nuit de noces. S'il paraissait manquer de dignité en revenant sur les engagements pris par lui-même, et de son propre mouvement, il pouvait déchoir aux yeux de Claire, et pour toujours. La rigueur lui parut donc nécessaire. Et avec la force de caractère qu’il possédait, il était certain qu’il ne s’en départirait point. Il s'était juré à lui-même de briser l’orgueil de sa femme. Il se prépara à tenir son serment.

On était en janvier ; l’hiver avait été rude. Le travail de l'usine, suspendu en partie pendant la période aiguë de la maladie de Claire, avait repris son activité. Le bruit des marteiux sonnant sur les enclumes égaya la jeune femme. Sa longue convalescence fut très douce. Elle se reprit à vivre avec délices. Elle éprouva une joie profonde à fixer ses yeux sur tout ce qui l’entourait. La grande chambre sévère et un pou sombre, avec ses panneaux en vieilles tapisseries et ses meubles anciens, lui plut beaucoup. Tout y était calme, harmonieux et reposé. Devant son lit, sur la tenture, une nymphe, aux

cheveux dénoués, laissait couler d’une urne qu’elle portait sur l'épaule une eau qui se répandait dans la plaine, et formait un fleuve. Il lui sembla que cette belle figure formait une allégorie, et que, de sor urne complaisamment penchée, elle lui versait la vie.

Par les larges fenêtres, elle voyait les arbres du parc, encore couverts de neige, étinceler au soleil. Les oiseaux venaient battre de l'aile contre la vitre, comme pour demander asile. Elle les regardait avec plaisir et leur fit jeter du pain. Elle s’intéressa à tout. La force lui revenait peu à peu et elle éprouva de vives jouissances à se sentir renaître physiquement ef moralement. Elle se trouva bien dans sa maison. Elle s'allongeait paresseusement dans son lit, restant des heures à écouter le tic-tac de la pendule, sans une idée dans la tête, perdue dans un vide exquis.

Elle passait toutes ses journées en tête à tête avec la . marquise. Philippe maintenant ne venait plus que deux fois, dans la journée et le soir. Il ‘s’informait soigneusement de sa santé, lui demandait s’il pouvait lui procurer quelque chose qui lui fit envie. Et, après être resté cinq minutes assis au pied de son lit, il s’éloignait gravement. Et elle écoutait son pas qui se perdait dans le lointain des appartements. ÆElle attendait ses visites, les trouvait trop courtes, et commençait à s’irriter légèrement contre lui.

Elle trouva une occasion de 8e fâcher et en profita avec un laisser aller d'enfant. Elle eut la fantaisie d’avoir des fleurs dans sa chambre. Les serres de Beaulieu en étaient pleines. La marquise arriva un jour les bras chargés d’une botte de lilas blanc admirable. Philippe se présenta sur ces entrefaites et trouva Claire respirant les tiges odorantes. Il fit doucement observer que le parfum des fleurs pouvait faire beaucoup de mal à la

‘jeune femme, et, prenant le bouquet, il se disposa à l'emporter dans le salon.

— Mais je vous assure que je me sens très bien, dit ‘alors Claire avec vivacité, vous pourriez parfaitement me laisser ces fleurs. ...

— Vous êtes comme toutes les convalescentes, répon- . dit Philippe en souriant, vous vous exagérez vos forces. Mais il faut que nous ayons de la raison pour vous...

— Je vais tout à fait bien, puisque vous vous risquez à me contrarier, reprit la jeune femme avec une mouse . pleine de coquetterie. Quand j'étais vraiment malade, vous étiez tout autre.

Philippe devint aussitôt très grave, et, sans répondre, il jeta à Claire un regard triste et sévère. La jeune femme poussa un soupir, et, d’une voix altérée :

— Vous avez raison, dit-elle, emportez ces fleurs. Je ‘vous remercie.

Ce jour-là, elle fut pensive.

Peu à peu, elle retrouvait la force de réfléchir. Et dans

‘son cerveau raffermi, le souvenir du passé revenait. Elle prit sur elle de s'interroger. Elle fut étonnée de ne plus trouver dans son cœur la moindre trace de son ‘amour pour le duc. Comme un mauvais fruit, sa tendresse était tombée. Elle n'avait pas de haine non plus contre Athénaïs. Elle la plaignait, la devinant destinée à souffrir d’une incurable envie. Elle ne s’informa point du mariage. Elle le supposa accompli. On évitait avec ‘soin autour d’elle de prononcer le nom de Bligny. Précaution inutile. Elle l’eût entendu sans émotion. Son .cœur avait fait peau neuve.

Sa convalescence fut très longue. Quand elle voulut 86 lever pour la première fois, elle s'évanouit, et il fallut Ja recoucher. Philippe, anxieux, reparut à son chevet -et recommença à la soigner avec le même dévouemens

Impassible et silencieux. Elle souffrait toujours du front. T1 semblait qu’elle eût quelque désordre persistant dans les méninges. Quand elle agitait sa tête, elle disait qu'elle sentait sa cervelle remuer douloureusement comme Je battant d’un grelot. +:

- — J'étais déjà un peu folle avant ma maladie, ajoutaitelle en souriant. Que sera-ce maintenant ?

Il y avait juste cinq mois qu’elle était mariée, quand, par une belle journée d'avril, elle put descendre dans le jardin, soutenue par sa mère et par l'excellente Brigitte. | |

: Elle fit lentement le tour de la pièce d’eau, s’arrétant de temps en temps pour reprendre des forces, sur les bancs de pierre chauffés par le soleil.

En la voyant marcher ainsi à petits pas sur le sable du parterre, il aurait été impossible de reconnaître la fière et orgueilleuse jeune fille de laquelle sa mère disait : “ C’est un garçon manqué. ” Ses traits s'étaient fondus et adoucis, ses yeux brillaient plus doux. Elle s'était féminisée, et n'ayant plus le même port de tête superbe et altier, elle semblait plus petite.

À partir de ce jour, l’attitude de Philippe ne changer plus. Doux, aimable et prévenant pour Claire en présence d'étrangers, il se montrait froid, poli et grave quand ils étaient seuls. Sa conduite fut si habilement calculée, que, dans son entourage, il passa pour un mari modèle. : La marquise n'eut pas le moindre soupçon. Elle était habituée à la galanterie calme et correcte des époux de son monde. Et d’ailleurs le marquis de Beaulieu ne l’avait pas gètée par ses effusions. Elle trouva donc que le ménage de sa fille allait à merveille, et se tint quitte de toute surveillance. Complètement rassurée sur la santé de Claire, elle annonça un beau matin qu’elle partait pour Paris, où son fils Octave, depuis le mois de

janvier, était installé. Fidèle à ses théories égalitaires, le jeune marquis se disposait à jeter son blason aux orties et à se faire une bonne clientèle d'avocat.

Claire resta donc en tête à tête avec son mari Elle le vit juste à l’heure des repas Après avoir diné, il la conduisait au salon, s’asseyait cinq minutes, puis se levait, lui disait bonsoir, et se retirait dans son cabinet. Elle eut un soir la curiosité de voir ce qu’il y faisait, Et du dehors, dans la nuit, bien couverte d’un manteau, elle l’épia. Elle vit sur le rideau de la fenêtre éclairée, pa‘ser et repasser son ombre, à laquelle le jeu de la lumière donnait une hauteur gigantesque. Il marchait de long en large sans s'arrêter, lentement, comme pensif. Claire rentra dans le château et gagna, sur la pointe du pied, la pièce voisine du cabinet de travail Elle s’assit dans l'obscurité, regarda la raie de lumière qui passait sous la porte, et écouta les pas réguliers de Philippe. foulant sourdement l’épais tapis. Il marcha ainsi jusqu'à minuit. Puis, quand les dernières vibrations de la. sonperie se furent perdues dans le silence, elle l’enten-. dit ouvrir la porte de sa chambre et la raie de lumière. disparut.

À quoi songeait-il ainsi, pendant cette marche prolongée et presque inconsciente? Quelles pensées l’absorbaient pendant ces longues heures solitaires? Claire eût donné beaucoup pour le savoir.

Ayant un désir, elle n’était pas femme à se contenir longtemps, et un soir que Philippe prenait congé d'elle comme d'habitude :

— Que faites-vous donc, lui dit-elle, seul, enfermé, si. avant dans la nuit ?

— Je règle des comptes arriérés, répondit tranquillement le maître de forges. Et, tenez, justement, j'ai de. l'argent à vous remettre

En parlant ainsi, il tirait de sa poche une liasse de b,ilets de banque.

+ De l'argent? fit Claire avec étonnement. ...à moi?

— Les revenus de votre fortune pendant six mois....

Et Philippe, posant l'argent sur la table, ajouta froidement :

— Veuillez vérifier, je vous prie, si le compte est exaci.

Claire fit un pas en arrière ; un flot de sang lui monta au visage, et le cœur serré, la main tremblante :

— Reprenez, monsieur, s’écria-t-elle.... Reprenez, je vous en prie.... Je ne dois pas accepter cet argent. ....

— Il faut cependant que vousle preniez, dit le maître de forges, et, d’un geste dédaigneux, il poussa les billets de banque devant la jeune femme.

Celle-ci se redressa prête à lutter. Le geste et l’accent de Philippe l'avaient froissée jusqu'au plus profond d'elle-même. $es yeux étincelèrent : en un instant elle redevint l’orgueilleuse et violente Claire d'autrefois.

— Je ne veux pas... commencs-t-elle en fixant audacieusement son mari.

— Vous ne voulez pas? répéta-t-il avec une sourde ironis. u

Leurs regards se croisèrent. Et celui de Philippe était si ferme, si droit et si puissant, que la jeune femme ne put le soutenir. Sa résistance se détendit soudainement, sa main fièrement levée retomba et, vaincue, elle garda un douloureux silence. Le maître de forges s’inclina silencieusement et sortit. | … Pour la première fois, Claire heurtait sa volonté à celle de Philippe. Elle sortit de ce choc étourdie et brisée. Elle fut forcée de reconnaître la supériorité du caractère de son mari, et elle en éprouva une irritation mêlée de joie. Elle conçut pour lui une profonde estime. Et, très

attirée par cette nature énergique, elle se mit à l’étudier attentivement. Dans l'expansion de son retour à la vie, elle avait résolu d’être bonne et d'accorder une franche amitié à Philippe. Elle constata avec dépit qu'elle était décidée à accorder plus au on ne jui demandait. Quand elle était prête à aller jusqu'à l'amitié, son mari s’en tenait à l'indifférence. Il ne boudait pas. S'il avait boudé, il y aurait eu de la ressource. Il ne s’occupait pas du tout d’elle, la laissant vivre à sa guise, comme elle l'avait demandé, et lui montrant une froideur glaciale. Claire humiliée de cette inattention un peu dédaigneuse, s’ingénia à la combattre. Elle était essentiellement militante. Il lui fallait toujours une difficulté à vaincre.

Quand Bachelin venait dîner à Pont Avesnes, Philippe passait la soirée au salon. La jeune femme invita le notaire deux fois par semaine régulièrement, Elle se mit à jouer au whist et fit le mort, comme une douairière. Devant Bachelin, le maître de forges causa, joua, mais le convive parti, redevint sévère et silencieux. Malgré ses efforts, la jeune femme ne gagne rien sur la volonté de son mari.

La puissance de Philippe sur lui-même exaspéra Claire. Seule dans sa chambre, elle se laissa aller à de violentes colères. Elle frémissait de se sentir dominée. Cet homme était son maître. Il la menait comme il lui plaisait. Et quand elle essayait de se révolter, d’un regard, il savait la faire rentrer dans l’obéissance. Elle le vit froid et dur, comme le fer qu'il travaillait. Il martelait le caractère de la jeune femme et il était évident qu'il pourrait, à son gré, lui donner la forme qu’il lui plairait. (Claire pleura de honte en constatant son impuissance. Un dernier reste d’orgueil lui permit de cacher ses tourments à Philippe. Elle se montra alorf

telle qu’elle devait être, résignée sans amertume et digne sans raideur.

Cependant, si elle était indifférente à ce qui se passait loin de Pont-Avesnes, ceux des siens qui étaient à Paris, ne lui permettaient point d'oublier. La baronne, depuis qu'elle savait son amie ‘revenue à la santé, lui écrivait, avec une passion intermittente, des lettres pleines de détails incohérents, mais curieux. Par elle, Claire eut des nouvelles du duc, de la duchesse et de M. Moulinet.

Athénais avait fait son entrée dans le monde avec un éclat tapageur. Elle avait généralement plu aux hommes, mais elle avait déchaïné contre elle toutes les femmes par ses allures libres et garçonnières. Le duc ne faisait du reste aucune attention à elle. Trois mois après son mariage, il passait pour être séparé de sa femme, autant qu'il est possible de l'être. ‘Il rendait des soins à la belle comtesse de Canalheilles, une Irlandaise aux yeux bleus, profonds et troublants comme la mer. Quant ‘ à la duchesse, elle flirtait avec une demi-douzaine de jeunes élégants à bandeaux frisés et à plastrons irréprochables, sans lesquels on ne la voyait nulle part. Elle appelait cette petite phalange de galants “ son attelage à six”. Elle le conduisait d’une main sûre, sans risquer de verser jamais. La sécheresse de son cœur et la pauvreté de son tempérament la mottaient d’ailleurs à l’abri d’une surprise. |

Moulinet, lui, depuis qu’il s'était débarrassé de sa fille, semblait mürir des projets considérables. Il avait pris un secrétaire, et s'enfermait tous les jours pendant plusieurs heures dans une belle pièce de son appartement, baptisée par lui bibliothèque, quoiqu'’elle ne contint pas le moindre livre. Il y avait porté, sur une grande tablebureau, un traité d'économie politique. Et sa fille prétendait que, de deux à cinq, il s'endormait dessus avec

conscience. La baronne assurait que l’ancien juge .au tribunal de commerce devait préparer quelque candidature. On l'avait rencontré, disait-elle, avec des gens de médiocre apparence qui ne pouvaient être que des journalistes. Enfin il avait fait plusieurs voyages dans le Jura. Il bâtissait une école laique dans sa commune, et, secrètement, il faisait restaurer l’église. De la main gauche, il caressait les radicaux et de la droite il flattait les conservateurs. Ce fabricant de chocolat se montrait machiavélique. |

La vérité était que M. Moulinet, sur le tard, s'était senti mordre par l’ambition. Il avait pensé qu'ayant si bien dirigé ses affaires, il excellerait à diriger celles des autres. Et il s'était demandé si, à la Chambre, il y avait un seul homme qui püt appuyer une situation politique sur une fortune plus considérable que la sienne. Il s'était

-avoué franchement à lui-même que non. Et, ayant payé à sa fille un mari “ tout ce qu'il y avait de mieux ”, il ne crut pas devoir hésiter à se payer à lui-même un mandat électoral.

Il hésita quelque temps entre le Sénat et la Chambre. Sénateur! Ce titre lui paraissait très majestueux. Il avait conservé une sorte de fétichisme pour ce eorps, composé autrefois des hommes les plus éminents du pays. Mais, d’un autre côté, député ne sonnait point mal. Et Ja Chambre lui semblait plus vive, plus remuante. Avec un sens très fin, il comprit qu’il y trouverait assez de gens médiocres pour qu’il lui fût facile de devenir promptement un homme important. Et il commença sa campagne, décidé à ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer s0R succès.

C'était pour poser ses premiers jalons qu'il était allé

à la Varenne. Son arrondissement était limitrophe de

celui de Besançon et de celui de Pont-Avesnes. L’in:

fluence de M. Derblay devait être grande dans le pays. H résolut de se Ia concilier. Il alla visiter le maïtre de forger, et, très madré, 8e fit patelin et bonhomme. Il ne sonna pas mot de ses projets, annonça son retour au château pour la saison d'été, et trouva moyen de faire croire à Claire qu'il était plus naïf que mal intentionné, ‘et que, dans l'affaire du mariage, il n avait été que - l'agent inconscient d’Athénais.

En même temps, Moulinet fondait à Besançon un - journal à un sou intitulé : le Courrier J'urassien, et. destiné à soutenir sa candidature. Le rédacteur en chef était un des individus de médiocre apparence qu'on avait rencontrés avec l’ancien juge de commerce. I avait pris le plus présentable. Et celui-ci ayant offert un lot de convictions politiques à choisir, Moulinet s'était arrêté à une bonne petite opinion républicaine, flottant entre le centre gauché et le centre droit. Assez foncée pour les exaltés, assez claire pour les timides. Quelque chose comme les “paroles de la Marseillaise sur l'air de la reine Hortense. . Du reste, la couleur de sa candidature l’inquiétait peu au fond. Comme argument décisif, il comptait sur son sac, et il n'avait pas tort. Les projets de M. Moulinet mécontentèrent extrêmement le duc de Bligny. Celui-ci pense que son beau-père, ayant su gagner une si belle fortune, ne devait plus avoir d'autre occupation que de ‘l'en faire jouir. I s’en ouvrit à lui avec cette familiarité légèrement impertinente qui était le ton habituel de sa conversation avec l’ancien juge au tribunal de commerce. — Quelle mouche vous pique de vous lancer dans la politique ? lui dit-il. Ne trouvez-vous pas que nos éffaires vont assez mal? Singulière rage qu'ont les gens tranquilles, d'aller se fourrer bénévolement dans des bagarres! Savez-vous que les électeurs seront peut-être assez bêtes pour vous nommer ?

— Mais, mon cher duc, j'y compte bien.

— Nous verrons ce qu’il vous en coûtera.

— Que vous importe ?

— I1 m'importe beaucoup! J’ai épousé une fille unique et voilà que vous lui donnez une sœur.

— Une sœur ? | . — Certainement une sœur : la politique! Et une sœur

qui aura beaucoup d'enfants : tous vos courtiers, agents, aides, protecteurs, défenseurs, sans compter les électeurs qui vont tous vous gruger à l’envi, et Dieu sait où ca s'arrêtera |

Moulinet fit un geste majestueux, et frappant sur son gousset, par une habitude déplorable dont il ne put jamais 8e défaire :

— Mon gendre, mes moyens me permettent toutes les fantaisies. Je n'ai que la soixantaine, je pourrais entretenir des danseuses...

— Je ne vous en ferais pas un crime! Au moins voilà des folies que je comprends! Un petit pied, une jolie jambe, une taille ronde, emprisonnée dans le cercle d'or des Égyptiennes du ballet de Faust, et des yeux noirs ou bleus qui vous cherchent aux fauteuils d’orchestre, parfait! La chose en vaut la peine ! Si vous voulez que je vous présente au foyer de la danse, je vous y présenterai. Mais tourner des déclarations, offrir des bouquets, et faire des rentes à Marianne? Monsieur Moulinet, vous m'affligez sérieusement. Voyons, laissezvous plutôt aller aux danseuses!

— Désolé, mon cher duc, mais j'ai des mœurs! J e préfère la politique... |

— Grand bien lui fasse! Quand vous serez nommé, parlerez-vous ?

— C’est fort probable...

— Ce sera très gai! J'irai vous entendre, et j'y mènerai

des amis.... Mais tâchez de ne pas devenir ministre : vous finiriez par me compromettre!

” Moulinet dédaigna le persiflage de son gendre etpoursuivit l'exécution de ses plans. Il alla au commencement du printemps s'installer à la Varenne et commença à travailler la matière électorale.

La marquise était, à peu près à la même époque, revenue à Beaulieu, et Suzanne avait été retirée du couvent par son frère. Claire n'avait point été étrangère à cet événement. La jeune fille apporta un peu d’animation dans la maison, et elle détendit, en apparence, les ‘rapports des époux. Philippe dut jouer la comédie devant Suzanne et se montrer tendre pour sa femme. Il s’acquitta parfaitement de cette tâche et ne fit pas naître le moindre soupçon dans l'esprit candide de la jeune fille. Celle-ci crut son frère parfaitement heureux. Elle ne reconnaissait pas Claire. La fière et sombre mademoiselle de Beaulieu était devenue simple et souriante. Suzanne aima passionnément sa belle-sœur. Elle trou- “vait en elle une affection prévoyante et douce qui était à la fois d’une mère ct d’une amie.

La jeunesse de Claire, comprimée un instant par les inquiétudes, les soucis et le chagrin, repartait vigoureuse comme la sève d’un arbre. Les deux sœurs ne se quittèrent pas, Suzanne avait recommencé, dès sa rentrée à Pont-Avesnes, ses tournées dans les maisons des ouvriers. Claire l’accompagna partout, comme une fée bien- ‘faisante. Elle prit sans scrupule l'argent que Philippe lui avaitremis et en usa pour le soulagement des malheureux. On les rencontrait toutes deux, à pied, par les chemins de Pont-Avesnes, simplement vêtues, abritées sous leurs ‘larges ombrelles, suivies du grand griffon roux de Phi- Lippe, et tout le monde se découvrait sur leur passage.

En quelques mois, Claire devint l’idole de cette popu-

lation ouvrière. On s'était beaucoup occupé d'elle dans les chaumières, au moment deson mariage. Les ouvriers de Pont-Avesnes la connaissaient bien. Ils l'avaient vue autrefois passer à cheval, indifférente, absorbée, pensant au duc, et touchant distraitement son chapeau à long voile du pommeau de sa cravache quand on la saluait. On la disait fière. Et, dans leur langage familier et un peu

malveillant, les ouvriers l'appelaient “la marquise ”, comme sa mère. Étant devenue madame Derblay, elle restait la marquise. À tous ces hommes, elle semblait être d’une race supérieure. Elle était si blanche, si fine, si élégante même, avec sa robe de laine, de couleur sombre, que, dans les rues boueuses de Pont-Avesnes, ou sur le souil des masures, elle apparaissait comme une - jeune souveraine. Mais on l’adorait,

Octave, au mois de juillet, était arrivé à Beaulieu, et alors les parties avaient commencé. Suzanne faisait atteler un petit panier que Claire conduisait très habilement elle-même. Le marquis suivait à cheval, et c’étaient dans les bois de Pont-Avesnes des promenades délicieuses. Sous la voûte sombre des grands arbres, dans la fraîcheur des herbes, ils allaient lentement. La voiture suivait, en penchant, les ornières profondes creusées par les charrettes des marchands de bois, qui exploitaient les coupes de l’année. Quelquefois il fallait descendre. Octave poussait le panier, tandis que Suzanne tenait le cheval par la tête. Et la jument de selle du jeune homme suivait Claire comme un mouton, la regardant de son grand œil humide, et tendant le cou vers elle comme pour demander le morceau de sucre accoutumé.

C’étaient d’heureuses journées. Claire oubliait sa tristesse. Mais, le soir, quand elle se retrouvait seule dans sa grande chambre, elle avait de profonds décou-

ragements. Elle avait brisé sa vie ef sans ressources. ÆElle connaissait maintenant assez Philippe pour comprendre qu’il ne reviendrait jamais à elle. IL était fidèle à la convention conclue entre eux. Il lui avait rendu sa liberté, et il la lui laissait tout entière. Avec quelle joie elle la lui aurait sacrifiée! Fougueuse et altière, elle avait ou affaire à plus fort qu'elle. Et elle éprouvait maintenant une âpre jouissance à se sentir dominée. Un homme était venu, qui lui avait mis la main sur l'épaule et l'avait courbée. C'était celui-là - qu’elle aimait, par cela même qu'il lui avait fait sentir le poids de sa volonté. IL était son maitre.

Dans les longues heures qu elle passait seule, elle se reprocha amèrement de n'avoir pas, autrefois, su discerner quel être supérieur était celui qu’elle allait épouser. Elle voyait maintenant combien était grande sa situation dans le pays. Elle découvrait chaque jour, avec étonpement, une des sources nombreuses de la fortune du maître de forges. Elle ignorait totalement, avant la rentrée de Suzanne à Pont-Avesnes, l'existence des forges du Nivernais. Elle interrogena alors adroitement sa belle-sœur, et apprit avec surprise que son mari était en passe de devenir un des princes de l'industrie, cette force dominante du siècle.

Elle eut honte d'elle-même. C'était à un pareil homme qu’elle avait offert sa fortune, comme un dédommagement du mal qu'elle lui faisaitl Qu'’était sa fortune, confondue dans les vastes capitaux du maître de forges? Une goutte d’eau, perdue dans un lac. Elle sentit combien son orgueil avait été à la fois odieux et ridicule. Elle jugea que Philippe devait la mépriser et elle en éprouva un violent chagrin. Elle sut le cacher cepen- &ant, suivant en cela l'exemple que son mari donnaï, âvee une force d’ème admirable:

ee 2e. o——. ct

Pourtant, la tendresse qu’elle avait pour Philippe sé trahissait malgré elle dans de petits détails. Elle l'accueillait avec une joie qui éclatait sur son visage, elle n'avait de regards que pour lui, et s’ingéniait à faire tout ce qui pouvait lui plaire. Suzanne lui était précieuse pour ses épanchements. |

Un jour que, sur la terrasse, la jeune fille, après le déjeuner, s'était amusée à passer doucement un brin de folle avoine sur le cou de sa belle-sœur, celle-ci la saisit par-dessus son épaule et l'attira vers elle. Philippe dégustait une tasse de café de l’air le plus indifférent, suivant des yeux le vol des martinets qui se poursuivaient dans le ciel bleu avec des cris de joie aigus. Claire avait pris la tête de la jeune fille entre ses mains, et la regardait avec des yeux attendris. Elle poussa un soupir, et, posant doucement ses lèvres sur les boucles légères qui frisaient sur le front de Suzanne :

. — Chère enfant, murmura-t-elle, comme tu ressembles à ton frère | |

Philippe avait entendu. . Ï tressaillitt Jamais rien de si direct n'avait jailli du cœur de Claire vers le sien. - T1 resta un instant immobile, puis, sans prononcer une parole, il s’éloigna. Madame Derblay essuya une larme qui perlait dans ses yeux. Suzanne se jeta sur elle avec une furie d'affection :

— Vous pleurez, lui dit-elle, vous pleurez! Qu'avezvous? Oh! parlez!.... Vous savez combien'je vous aime.... Philippe vous aurait-il fait de la peine? Ce serait sans le vouloir, et il suffirait de lui dire un mot... Voulez-vous que ‘je le lui dise?....

.— Non! répondit vivement Claire en s’efforçant de sourire. Je suis un peu énervée.... Philippe est parfait pour moi, et je suis bien heureuse, ajouta-t-elle sérieusement, en regardant Suzanne, comme pour faire

entrer plus profondément cette conviction dans l’esprit de la jeune fille. Puis se levant :

— Allons faire un tour, dit-elle gaiement.

Et elles allèrent dans le parc, courant comme deux folles, et riant comme s’il ne se fût rien passé.

Ce fut un des derniers jours relativement heureux de Claire. Le lendemain, le duc eb la duchesse de Bligny arrivèrent à la Varenne.

L’annonce de leur présence mécontenta la jeune femme. Elle espérait ne plus jamais les revoir. Elle remarqua que Philippe l’observait avec plus d'attention. Elle s’efforça de se faire un visage immuablement calme. Le soir même, Philippe, après que Suzanne se fut retirée, aborda la discussion des relations à établir avec les habitants de 1a Varenne.

— Le duc de Bligny est votre plus proche parent, après votre frère, dit-il d’une voix tranquille. Aucune rupbure apparente n'a eu lieu entre lui et votre famille. Vous vous êtes même appliquée à maintenir lea bons rapports au moment de notre mariage. Je ne pense pas qu’il serait habile aujourd’hui de modifier cette façon d'agir. Si le duc ét la duchesse de Bligny se présentent ici, je suis d’avis qu'il faut les recevoir comme vos parents, c'est-à-dire de notre mieux. Si nous ne les recevons pas, nous nous exposons à des commentaires que je désire éviter. Cependant je ne prétends pas vous imposer ma manière de voir. Vous êtes plus intéressée que qui que ce soit dans la question. Dites-moi quels sont vos désirs, je m’y conformerai.

Claire resta un instant silencieuse. L'intervention nouvelle du duc et d’Athénaïs dans sa vie lui parut être le signal des plus grands dangers. Elle eut l’instinct que le malheur complet, irrémédiable, entrerait avec eux dans sa maison. Elle fut sur le point de parler,

d'ouvrir son cœur, de demander grâce, peut-être. ŒElle n’osa point, et, aveuglément, accepta tout ce qu'avait résolu Philippe.

— I faut les bien accueillir, vous avez raison, dit-elle, et je vous remercie de vous imposer cette contrainte. La présence du duc me sera aussi pénible qu’à vous ; je vous prie de n’en pas douter.

Philippe fit un signe de tête qui ne voulait dire ni oui ni on, et la conversation en resta là.

PME duc n'était pas venu de son plein gré s'ins- 1 taller à la Varenne. Il ne pouvait pas supporter la campagne. Parisien dans l'âme, les platanes des boulevards et les marronniers des Champs-Élysées lui semblaient une verdure . suffisante. Son cercle, où il passait ses après-midi et la plupart de ses soirées, formait le fond de sa vie. Il n’était en aucune façon contemplatif et détestait la lecture. -

Lorsque son beau-père le conduisit avec orgueil dans la serre de la Varenne et lui montra une superbe collection d’orchidées, que son jardinier, un homme auquel Moulinet parlait avec déférence, avait commencée à grands frais, le duc jeta un regard distrait sur les pots symétriquement rangés, murmura un : “ Très joli ” indifférent. Puis, du bout des doigts, détachant de sa tige une fleur merveilleuse, il la passa à sa boutonnière.

Le jardinier fut saisi, en voyant prendre avec un pareil sans-facon une fleur dont la création avait coûté beaucoup d'argent et de peines. Illaissa échapper un pot de begonia qu'il s’apprétait à montrer. Et, lançant à Moulinet un regard sévère, il sortit en silence.

— Vous savez que c’est une fleur de quinze louis que

vous venez de cueillir? dit en souriant l’ancien juge at tribunal de commerce. |

— Ah! fit le duc avec tranquillité. Eh bien! mais je ne la trouve pas trop chère pour moi.

Moulinet regarda son gendre de travers, mais il n’osa rien dire. Au fond, il le craignait. Le duc avait une facon de le toiser qui lui imposait. Il l'avait dit un soir au joli maître Escande : “ Nous aurons beau faire, nous ne serons jamais les égaux de ces gens-là! ” Et quoiqu’il eût, surtout depuis ses visites électorales, des tendances égalitaires, il ne se sentait pas de plain-pied avec le duc. |

Ayant peu réussi avec ses serres, il espéra faire plus d'effet avec ses écuries. Il avait réuni là une douzaine de chevaux de selle et d’attelage, dont son cocher lui avait dit grand bien et qu'il avait payés en conséquence.

Les communs de la Varenne sont grandioses. Ils ont été construits en briques dans un style mauresque qui plut énormément à l’ancien juge au tribunal de commerce. Quand il en parle, fl dit volontiers : *‘ Cela ressemble beaucoup à l’Alhambra et au nouveau collège Chaptal. ”

La cour, de deux cents mètres de largeur, est entourée sur ses quatre faces par les bâtiments affectés aux écuries, aux remises, à la sellerie, et aux approvisionnements de fourrage. Une porte monumentale, surmontée de deux piliers en pierre, ornés de têtes de chevaux en bronze, donne accès dans la cour. Des arcades courent tout le long des bâtiments, formant un promenoir dallé large de trois mètres. Des barrières de bois peint en blanc séparent chaque arcade et permettent de s’appuyer pour voir manœuvrer les chevaux.

La duchesse, en robe de foulard, sa jolie tête brune entourée d'un col de point de Venise, maniant, d’une

main chargée de bagues, une large ombrelle rouge, accompagna son père et son mari aux écuries. Elle foula de son petit soulier la bordure de paille soigneusement tressée des litières, regardant chaque cheval en liberté dans son box, au haut duquel une plaque était préparée pour le nom. L'aménagement des écuries obtint les suffrages du duc, maïs les chevaux le laissèrent froid. Le premier cocher quêta vainement des compliments. Le duc trouva d’un coup d'œil le défaut de chaque bête, et donna fortement à réfléchir à M. Moulinet.

Le soir, il y eut une explication sérieuse, de laquelle il résulta, pour le cocher, que le gendre de M. Moulinet s’y connaissait trop bien pour qu'il fût désormais possible de faire payer six mille francs des chevaux qui n’en valaiont pas plus de dix huit cents. Le duc résuma son opinion d’une façon qui acheva de lui conquérir l'estime de l’homme d’écurie. «

— Volez votre maître, mon brave, dit-il, c'est tout naturel, maïs ne l’enrossez pas!

Ayant fait visiter au duc ses serres et ses écuries sans plus de succès pour les unes que pour les autres, l’ancien juge au tribunal de commerce se trouva au bout des distractions qu’il réservait à son gendre. Celui-ci, entre sa femme et M. Moulinet, s’ennuya d’une façon supérieure. La solitude lui devint précieuse. Et il s’enferma chaque jour, après le déjeuner, dans le fumoir. Ja, étendu sur le large divan de cuir havane, il dormit à - poings fermés. Au bout d’une semaine de cette existence, ne pouvant plus y tenir, sentant les impertinences se presser bourdonnantes et irritées sur ses lèvres, le duc allait annoncer à sa femme et à son beau-père qu’une affaire pressante l’appelait à Trouville, quand Athénais offrit d’aller faire visite à Pont-Avesnes.

Cette proposition surprit le duc et, au premier abord,

elle lui fut désagréable. Le souvenir de Claire s'était peu à pou effacé de son cœur, mais celui du maître de - forges y était resté for net. La femme lui était devenue à peu près indifférente, mais il avait gardé rancune au mari. De quoi? Il eût été bien embarrassé de le dire. Peut-être de ce qu’il avait été complice de l’affront que . Claire lui avait fait subir publiquement. Peut-être de ce . qu’il était tout l'opposé de sa propre nature. Enfin il était instinctivement hostile à celui qu’il continuait à appeler ‘‘ le forgeron”.

Il fut cependant curieux de voir comment avait tourné ce mariage conclu dans des conditions si bizarres. Et il accompagna son beau-père et sa femme chez M. Derblay, sans se faire trop tirer l'oreille. Il se disait à part lui : “ Mon voyage n'en sera retardé que d’un jour. Et je puis lémoigner quelques égards à cette pauvre Claire. Je lui dois bien cela.”

J1 la plaignaït et s'était fait, de la vie de celle qu’il avait dû épouser, une idée très singulière. Il se la figurait étroite et mesquine, occupée exclusivement par le souci des affaires. Pour un peu, il se fût imaginé sa fière cousine tenant les livres de son mari avéo des manchettes en percaline noire au bout des bras.

Ï1 n'avait vu Pont-Avesnes que le soir dans l'obscurité. I1 fut étonné, en entrant en plein jour dans une belle cour d'honneur, ornée d’un élégant parterre à la française, de l'aspect grandiose et sévère du château. Les domestiques lui parurent bien stylés et ne sentant pas du tout la province. Les salons se montrèrent à lui dans toute leur luxueuse splendeur. Et il fut forcé de s’avouer à lui même que le train de la maison de M. Derblay était des plus enviables. L'apparition de Claire le troubla.

Ce n'était plus elle. La femme qu’il avait devant les yeux n’était pas plus belle que celle qu’il avait connue.

Elle était autre : simple, grave, avec une autorité dans le regard qui le gêna M. Derblay était trop bien pour ne pas déplaire considérablement au duc. Pour la première fois, celui-ci s’aperçut que le maître de forges était décoré. Plongé dans de soudaines réflexions, Bligny parla peu, avec à-propos, et dut à cette réserve de ne pas éveiller, dès le premier jour, les soupçons de Philippe.

Pendant le trajet de Pont-Avesnes à la Varenne, le duc se montra taciturne. A diner, il fut trop gai, parlant avec une abondance fébrile, plaisantant M. Moufinet, et se montrant le meilleur fils du monde. Son apathie avait brusquement cessé. Il ne songea plus le lendemain à parler de la fameuse affaire pressante qui l’appelait à Trouville.

Mais il s’enferma plus que jamais | dans le fumoir. Seulement il n’y dormit pas. Étendu sur le divan, il fuma, une partie de la journée, ces cigarettes du Levant qui poussent à la rôverie. Il regardait monter lentement vers le plafond les spirales bleues, semblant poursuivre, au travers de leurs anneaux légers et flottants, une forme fugitive. Dans une demi-obscurité, le visage de Claire, telle qu’il venait de la voir, lui apparaissait. Il fermait les yeux et il la voyait toujours.

Obsédé par cette vision, il voulut lui échapper par le mouvement. Il fit seller un de ces chevaux que M. Moulinet avait payés si cher et qui valaient si peu d’argent. Et, par le parc, il s’en alla, laissant flotter les rênes sur le cou de sa monture.

Il était quatre heures et le bois commençait à à s’emplir de bruits vagues. La course des lapins vagabonds faisait remuer les feuilles dans les taillis, et, de temps à autre, une pie effrayée s’envolait du haut d'un grand chêne, poussant son cri stridentet battant l'air de ses courtes ailes La journée avait été brülante. Une frai-

cheur délicieuse descendait avec le soir. Des odeurs. exquises sortaient de Ja terre et le soleil, s'abaissantvers le couchant, trouait de ses rayons d'or le feuillage de la futaie.

Secouant son engourdissement, le duc fit sentir l'éperon à son cheval qui partit au galop. Sans s’en apercevoir, il était sorti du parc et, maintenant, il courait en pleine forêt. Toujours le fantôme charmant qui hantait son esprit, fuyait devant lui, l’entraïînant à sa suite. Son cheval l'avait conduit à la lisière de la plaine. Un grand mur bas, par-dessus lequel les branches alourdies se penchaient, attira son attention. Une large coupée, bordée par un profond saut de loup, s’ouvrait de la masse épaisse des arbres. Le duc, machinalement, se dirigea de ce côté. Un large tapis de gazon se déroulait devant les yeux, et, tout au bout, une vaste construction blanche s'élevait. Le duc tressaillit. Il venait de reconnaître Pont-Avesnes.

Ainsi, le hasard le ramenait vers celle qu'il s’efforçait de fuir. La fatalité voulait-elle donc réunir ceux qu’elle avait séparés ?

Bligny se prit à sourire. Il se rappela ce qu'il avait dit au baron, le soir du mariage : “ Depuis Vulcain, les forgerons n’ont pas de chance!” Il oublia ce terrible marteau dont son interlocuteur l'avait menacé. D'ailleurs, était-ce la crainte qui pouvait empêcher le duc de chercher à satisfaire une de ses fantaisies? Et, sa réso- Intion étant prise désormais, l'esprit soulagé, il rentra à la Varenne.

Rien ne pouvait être plus menaçant pour le repos de M. Derblay qe les intentions nouvelles du duc. Prise. entre la gravité froide de Philippe et la grâce câline de Gaston, la jeune femme devait être dans un grand embarras, sinon dans un sérieux danger.

Il était évident que le maître de forges, en montrant au duc une si tranquille cordialité, avait une arrièrepensée. Rien n’eût été plus aisé pour lui que d’éloigner, peu à peu, les parents de sa femme et de restreindre les relations intimes, qui s’établirent dès les premiers jours, à de purs et simples rapports de bon voisinage. Philippe n'était pas facile à entamer, et ce qu'il avait décidé s'exécutait habituellement de point en point. Si donc il se livrait ainsi à l’envahissante tendresse du duc et de la duchesse, c’est qu'il entrait dans ses projets de leur ouvrir sa maison toute grande.

Pendant les longues heures que Philippe avait passées au pied du lit de Claire mourante, il avait repris un â un tous les événements qui avaient précédé son mariage. I] s’était rendu compte de l’acharnement avec lequel Athénaïs avait poursuivi sa rivale. Il fit à la duchesse sa part de responsabilité Et plus il la trouva coupable, plus il fut porté à excuser Claire. Cependant il jugea nécessaire de ne pas se départir de la rigueur avec laquelle il avait jusqu’à ce jour traité sa femme.

La lutte qu'il avait engagée avec elle devait se terminer par sa victoire à lui Il fallait qu'il fit subir à l’orgueilleuse Claire une épreuve décisive, et qu’il prit une revanche terrible de l’affront immérité qu’elle lui avait infligé. Il pressentit qu'Athénaïs était destinée à jouer son rôle dans cette dangereuse partie. La bataille devait se livrer entre la duchesse et Claire, entre le duc etlui. Ila prévit acharnée, pleine d’embüûches perfides et de redoutables surprises. Il n’était pas impossible qu'elle se dénouât par la mort d’un homme.

Philippe n’eut pas une hésitation. Après tout, qu'avaitil à perdre? Sa vie était compromise et son bonheur perdu. Il ne pouvait que gagner à tenter l'aventure. Seulement, prudent autant qu'il'était résolu, il voulut

prendre ses précautions et faire tout pour s'assurer le succès. Trouvant Claire trop isolée, puisqu’en apparence il ne pouvait prendre sa défense, il pensa à lui donner une fidèle alliée. Il invita la baronne à venir avec son mari passer quelques semaines auprès d'eux. Les forces se trouvant ainsi équilibrées, et les deux partis en présence, il n’y avait plus qu’à attendre l’engagement.

Dès les premiers jours, il fut facile de voir que la duchesse de Bligny avait formé le projet de révolutionner ce petit coin paisible de la province. La Varenne devint ‘un centre joyeux qui retentit sans cesse des éclats de la fête par laquelle Athénaïs fut jalouse de signaler sa présence. Étant implantée depuis peu dans le pays, elle prétendit en devenir la souveraine incontestée, à force de faste, d’entrain et d’excentricité.

Elle avait fait venir de Paris deux de ses suivants, le gros La Brède et le petit du Tremblays, la paire de trotteurs la plus brillante de son fameux attelage à six. ‘ La Brède et du Tremblays, avait-elle dit en riant, ça suffira pour la campagne. On les attellera en poste, et, avec beaucoup de grelots, ils feront illusion !....”

En effet, La Brède et du Tremblays, ces deux inséparables qui, assez ternes pris l’un sans l’autre, étaient suiprenants une fois en groupe, leurs deux nullités se faisant valoir, de même que deux négatives valent une affirmation, étaient arrivés avec un cotillon, un lawntennis et un polo dans leurs bagages. Et comme si le diable de Paris était sorti de leurs valises, à peine avaient-ils mis le pied à la Varenne, que la vie y était devenue enragée.

Besançon trouva un orchestre de dix musiciens à fourpir à la duchesse, car on dansa tous les samedis au shâteau La jeunesst jurassienne apprit avec stupeur

que madame de Bligny avait l'intention de divertir tout le pays. De tous les châteaux environnants, les berlines, les briskas, les chars à bancs, tout une carrosserie bizarre, dont certains modèles remontaient à la Restauration, se répandirent sur la route de la Varenne avec un bruit de ferrailles. Les hobereaux hauts en couleur, aux muscles durs comme les rochers de leurs montagnes, se mirent à lancer les balles du lawn-tennis, à pousser au galop sur les pelouses la boule du polo, en se donnant de grands coups de râteaux sur lu tête, et à valser des soirées entières avec une vigueur infatigable.

— Dites donc, duchesse, ils sont d’un bon bois, vos provinciaux, put s’écrier le gros La Brède : ils enlèvent leurs danseuses comme des plumes, et ils ne se reposent jamais ! J’ai presque envie, pour ma saison d'hiver à Paris, d'en importer quelques-uns. .. Ils nous corseraient quelques cotillons.... Et je crois qu'ils feraient prime sur la place...

— Oui, mais voilà le malheur, dit le petit du Tremblays. Le provincial musculeux et sanguin réussit. généralement mal, chez nous. Au bout de six mois, il se décolore et devient beaucoup plus mou que le Parisien lui-même.... Mauvaise espèce pour l’acclimatation |!

Et pendant que les deux Parisiens se livraient à ces considérations profondes sur l'élevage des danseurs de province, les dix musiciens faisaient rage dans les salons de la Varenne. La jeunesse de Besançon et des environs, insoucieuse des appréciations, et dédaigneuse des critiques, dansait avec une conviction qui réjouissait le cœur . de Moulinet.

L'ancien juge au tribunal de commerce s'était épanoui en voyant sa fille remuer avec cette ardeur passionnée la haute société de son arrondissement. Le candidat se dit : “ Autant d'invités, autant d’électeurs.” Il poussa

donc la duchesse dans cette voie, en lui ouvrant des crédits illimités. Et pendant que les filles et les femmes dansaient, lui, il entreprit les pères et les maris. Moulinet eut cependant un souci : ni le préfet, ni le général commandant la place de Besançon, ne vinrent aux soirées de la Varenne. Peut-être le milieu parut-il trop aristocratique au représentant de l'administration civile. Quant au chef de l’administration militaire, il venait d’être réprimandé pour avoir toléré que la garnison portât les armes à la procession. Il crut prudent de s'abstenir de montrer ses étoiles dans les salons de la duchesse.

— Qu'est-ce que cela peut te faire que le préfet ne vienne pas, demanda Athénais à Moulinet très inquiet, si tous ses administrés sont pourtoi? Fais-le empoigner par le Courrier. Qu'on raconte une histoire bête sur son compte! Tiens, veux-tu que je te fasse faire l’article par La Brède? Ce sera drôle. Quant au général, c’est un zéro : ses soldats ne votent pas!

Athénaïs avait un bien plus grave sujet de mécompte gue son père. Madame Derblay s'était fait excuser de ne pas venir aux soirées du samedi. Elle se disait encore trop souffrante pour veiller. La duchesse, dont le seul but, en donnant ses fêtes, avait été de contraindre Claire à y assister, dévora difficilement sa rage. Elle eut des mouvements d'humeur qui troublèrent la gaieté de son entourage. Ne pas écraser sa rivale de tout son luxe, ne pas lui enfoncer mille poignards dans le cœur, en se montrant à elle appuyée sur le bras de celui qu’elle avait dû épouser, ne pas la voir tressaillir chaque fois qu’on l’appelait madame la duchesse, c'était perdre tout le plaisir qu’elle se promettait. La haine de la jeune femme, qui eût peut-être été calmée par le spectacle de l’abaissement de Claire, par la révélation de ses tortures, fut au contraire exaspérée avec la résistance

que celle-ci sut opposer, par le calme hautain qui resplendit sur son front.

Claire vint diner une fois à la Varenne, et son attitude fut composée par une extrême habileté. La pétulante et envahissante duchesse, auprès de cette noble et élégante femme, parut ce qu’elle était en réalité : une petite personne assez mal élevée, faisant et disant tout ce qui lui passait par la tête, avec une audace de parvenue millionnaire. On put faire la différence, et tout l’avantage fut pour Claire.

Athénaiïs le sentit, et elle se promit de terribles représailles. Cette jeune femme brune, au visage charmant, à l'œil vif et au sourire gracieux, était tout ce qu’on pouvait rêver de plus mauvais sur laterre. Elle eût été capable, n’eût été la grave responsabilité à encourir, de jeter du vitriol à la face de cette adorable Claire, afin de la défigurer une bonne fois, et de brûler, sans remède possible, les beaux yeux purs et tranquilles dans lesquels elle lisait tant de dédain.

Ce qui irrita surtout la duchesse, ce fut le bon accord qui parut exister entre monsieur et madame Derblay. Le mari était prévenant, tendre et attentif ; la fomme était pleine de déférence et d'affection. Il n’y avait pas à se tromper au sourire de Claire, quand Philippe était auprès d'elle, et qu'illa protégeait de toute son autorité : elle aimait. Et certainement, elle était aimée, Comment Je maître de forges n’eût-il pas adoré une créature aussi . parfaite, réunissant, dans un ensemble exquis, la grâce physique et la beauté morale? D'ailleurs, ne l’avait-il pas épousée par amour? Passant sur toutes les humiliantes étrangetés de la situation, acceptant une femme ruinée, et abandonnée par le duc. Et cela simplement, heureux de pouvoir la posséder, comme si vraiment elle eût été un vrai trésor!

Ainsi, il était dans la destinée de Claire d’être toujours aimée. Tandis que le sort avait décidé qu’Athénaiïs laisserait les hommes indifférents. Sans doute on Ia courtisait, Mais qu'étaient-ce que ces adulations, ces galanteries de salon, ces passagers caprices qu'elle inspirait, comparés à l’amour sincère, profond, inaltérable, que Claire avait le don de faire naître?

Dans l’emportement de sa jalousie, Athénaiïs s'occupa particulièrement de M. Derblay. Elle se fit sérieuse pour lui plaire, et l’accapara pendant une partie de la soirée. Elle trouva réellement le maître de forges très bien. Avec son teint bronzé par le grand air, ses cheveux noirs coupés ras sur le front et ses grands yeux bruns, il ressemblait à un Arabe. Athénaïs se sentit soudainement très troublée. Jamais aucun homme ne lui avait fait éprouver une telle émotion. Elle pensa que, 8i jamais elle était capable de s’éprendre de quelqu'un, ce serait de Philippe. Et enragée, à la pensée de : la.douleur qu’elle causerait à Claire, elle 8e laissa aller à sa coquetterie naturelle avec une verve qui la surprit elle-même. |

Elleséprouve aussitôt une joie,diabolique en voyant Claire s’assombrir, s'agiterset suivre avec angoisse Île manège auquel elle se livrait. Athenaïs lut la souffrance sur le front üe celle qu'elle haïssait et, dès lors, elle comprit qu'elle venait de découvririle défaut de la cuirasse, par lequel il lui serait possible de frapper un coup mortel.

À la vérité, l'attitude de Philippe avait été celle d’un homme bien élevé, qui se voit l’objet des distinctions flatteuses d’une maîtresse de maison. Il accueillit avee une aisance parfaite les avances très accentuées de la duchesse. I] lui laissa prendre son bras pour parcourir les salons, et causa avec gräce. Il fut juste assez em-

messé pour paraître très agréable, et juste assez froid pour qu'on ne püt pas dire qu’il avait été avec la duchesse autrement qu'avec toutes les autres femmes.

Cependant, si maître qu'il fût de lui, un observateur "attentif eût pu découvrir qu’il était en proie à un trouble violent. Pendant que la duchesse, faisant la roue - comme un jeune paon, s'était emparée de lui, etlui montrait le salon, les serres, il avait vu Blignys'approcher doucement de Claire, se pencher par-dessus le dossier du fauteuil, et parler ensouriant. C'était la première fois qu’il voyait Gaston et Claire l’un près de l’autre, échangeant leurs pensées sans témoin. Il frémit, et une rougeur ardente monta à ses tempes. Pendant une minute, il souffrit si cruellement que son bras se crispa, serrant violemment la main de la duchesse. Celle-ci le regarda avec étonnement. Ils étaient dans une petite serre que Moulinet appelait “ les tropiques ”’ et dans laquelle se développaient, superbes au milieu d’une chaleur humide, les plantes vénéneuses de l'Inde et de l'Afrique.

— Qu’avez-vous donc ? demanda la duchesse en rendant au bras de son cavalier une légère pression.

Et elle se mit à sourire. |

: — L'’odeur violente de ces arbustes et la chaleur de la serre m'étourdissent, répondit le maître. de forges, reprenant son calme. Rentrons dans le salon, si vous le voulez bien ? |

Et, conduisant la duchesse à pas lents, il revint, tenant sous son regard le duc et Claire, qui continuaient à eauser.

. Depuis le dîner, le duc n'avait point paru. Ilavait emmené ses convives dans le fumoir et les avait mis en face de la collection la plus variée de cigares et de cigarettes. An bout d’une demi-heure, il avait prétexté ses devoirs de maitre de maison et avait laissé les fumeurs au milieu

. d'un nuage épais. Il voulait se rapprocher de Claire. Mais, connaissant le caractère emporté de la jeune femme, il ne 86 hasarda pas à l’aborder en face. D'ailleurs, il se sentait gêné vis-à-vis d'elle, et, quelque audace qu'il eût, il hésitait à parler, sentant bien que les premiers mots qu'il allait lui adresser auraient une importance capitale sur leurs relations à venir.

Peut-être eût-il mieux valu s'abstenir encore et laisser le temps consolider le terrain avant de s’y aventurer. Mais Bligny en était venu à ce point de cynique égoïsme de ne pouvoir retarder la satisfaction d'un de ses caprices. JIls’avançca donc, parlant à ses amis, faisant de courtes stations auprès des femmes, resserrant, comme un oiseau de proie, les cercles qu'il décrivait autour de Claire. Il était arrivé ainsi derrière elle. Il fit un pas, et, se penchant vers la jeune femme, dont il aspira le tiède parfum. |

— Vous sentez-vous tout à fait bien ce soir ? lui dit-il d'une voix caressante. Je viens presque en tremblant vous demander de vos nouvelles, car je crains d’être assez malheureux pour que vous ne me voyiez pas m'approcher sans déplaisir.

Claire se retourna vivement, et regardant le duc bien en face :

— Et pourquoi vous verrais-je avec déplaisir? répondit-elle hardiment. Serais-je venue chez vous, si j'avais à votre égard les sentiments que vous m’attribuez ?

Le duc hocha mélancoliquement la tête :

— Voilà la première fois que nous avons le loisir de parler librement, depuis votre mariage, reprit-il, et Je vois bien que nous n’allons pas encore dire la vérité. Ce sera une des douleurs de ma vie, m'étant mal conduit envers vous, de ne pouvoir pas vous expliquer les raisons qui peuvent peut-être me faire absoudre.

— Mais vous n'avez pas besoin d’absolution, croyezmoi, dit Claire avec tranquillité....: Vous ai-je fait des reproches? Et croyez-vous vraiment que vous en méritez? Laissez-moi vous dire que ce serait faire preuve d’une étrange fatuité.

— Vous soulagez ma conscience d’un poids très lourd,

reprit le duc. Mon mariage a été une des fatales nécessités de l'existence parisienne. Je me suis trouvé un jour dans une telle situation qu'il m'a fallu choisir entre mon bonheur et mon honneur. J'avais deux dettes à acquitter. Mais, en satisfaisant à l’une, il fallait manquer à l’autre. J’ai sacrifié mon amour, pour sauver mon nom. Voilà, Claire, ce qu’il me fallait vous apprendre...

— En d’autres termes, M. Moulinet vous a tiré d’une affaire épineuse, et vous, par reconnaissance, vous avez. épousé sa fille.... avec plusieurs millions de dot!.... Allons, duc, la péniterice est douce, comme dit la chanson.... ÆEt de plus, si je vous ai bien compris, vous avez, pour vous soutenir dans cette épreuve, le sentiment du devoir accompli... Vous devez donc être heureux... Et vous m’en voyez charmée .… °

Sous l’aiguillon de ces ironiques paroles, le duc tressaillit :

— Et vous? dit-il brusquement, êtes-vous heureuse ?

— Vous êtes le seul qui n'ayez pas le droit de me le demander! riposta fièrement Claire.

Au même moment, la duchesse revenait avec Philippe. Le duc, d’un mouvement de tête, montra à la jeune femme son mari au bras d’Athénaiïs. Et voyant Claire se troubler et pâlir, il lui jeta un regard profondément railleur.

— Vous méritiez d'être mieux aimée, dit-il

Et, s'étant incliné, il s'éloigna lentement.

246 LE MAITRE DE FORGES. à

Claire frémit à la pensée que le duc avait pu deviner son secret. Ainsi, il mettait en doute le bonheur qu'elle avait voulu affirmer au prix de tant de dissimulation. Elle pressentit quels dangers elle aurait à courir si le duc était assez mal inspiré pour s'occuper d'elle. Comment pourrait-elle continuer l’œuvre de la conquête de son mari? Comment pourrait-elle empêcher son mari de s'émouvoir des poursuites du due? Et elle-même, aux prises avec ce dangereux assaillant, comment trouverait-elle la’ liberté de combattre la duchesse, dont elle voyait déjà l’audacieuse coquetterie enlaçant Philippe?

Elle résolut de fuir. Et faisant à son mari un signe qui l’amena aussitôt auprès d’elle, elle le pria de faire demander la voiture. Puis, coupant court aux earessantes protestations d’Athénaïs et adressant un froid salut au duc,la jeune femme entraîna Philippe avec autant de précipitation que si le château eût été en flammes.

"Quand ils furent dans leur coupé, roulant sur la route sonore, dans une nuit transparente et douce, Claire se crut sauvée. Elle ne craignit pas d'interroger Philippe et, se tournant vers lui :

— Comment avez-vous trouvé la duchesse?

— Charmante.... répondit Philippe distraitement.

La jeune femme s'enfonça dans son coin avec un geste de dépit que l'obscurité cacha à Philippe. Ce mot seul l’avait frappée : charmante. Elle n'avait pas noté l’accent de profonde indifférence avec lequel il avait été prononcé.

— Nous ne retournerons plus à la Varenne, se dit Claire. Je guffrirais trop.

Au même moment, Philippe, plongé dans une profonde réverie, voyait passer devant ses yeux l'élégante figure du duc 8e courbant vers Claire, et, avec un perfide sou-

rire, murmurant à ses oreilles de tendres paroles. Et la gorge sèche, les yeux menaçants, le maïtre de forges serra ses robustes poings.

Ils ne retournèrent point à la Varenne. Ils rendirent à M Moulinet, au duc et à la duchesse, dans la quinzaine suivante, le dîner qu'ils avaient recu, et opposèrent des refus persistants aux envahissantes politesses de leurs voisins,

Athénais, exaspérée, trouva La Brède sans entrain et du Tremblays sans fantaisie. Elle valsa sans plaisir avec les gentilshommes fermiers de son voisinage. Moulinet prononça vainement, au concours horticole de la Varenne, dont il avait réussi à se faire nommer président, un discours qui plongea dans un assoupissement profond ceux des assistants qu’il ne mit pas dans une douce gaieté.

Il y eut des feux d'artifice, des joutes à la lance sur l’Avesnes ; on couronna des rosières, avec accompagnement de fanfares par la Lyre de Besançon. On menala vie gaie, bruyante, fatigante, qu’adorait Athénaïs. Rien ne put la satisfaire. Madame Derblay n’était pas là pour recevoir le contre-coup de ses triomphes.

La vieille marquise, fixée sur les hauteurs de Beaulieu, comme une tourterelle solitaire et plaintive, n'avait pas mis les pieds chez sa nièce par alliance. L'absence de M. et de Madame Derblay commencait à être remarquée. Les commentaires allaient leur train. Et la baronne de Préfont, cette bonne langue, étant arrivée chez Claire, Athénaïs prévoyait le moment où on allait croire à une brouille entre la Varenne et Pont-Avesnes. HN fallait à tout prix briser la glace qui s’épaississait, en menacantes banquises, entre les deux jeunes ménages. Un divertissement presque public, auquel serait conviée toute la bonne société du pays, pouvait seul servir de prétexte.

Ce fut Le Brède qui, sans y mettre de malice, comme tous les hommes inspirés, fournit à la duchesse l’occa- . sion tant cherchée. Il proposa un rallye-paper, à courre dans les bois de la Varenne et de Pont-Avesnes. On convoquerait les autorités civiles et militaires. Les offciers de la garnison recevraient des invitations et tout le monde suivrait la chasse, soit à cheval, soit en voiture. Un gigantesque lunch serait préparé au rond-point des Etangs. En un mot on donnerait une fête sportive, dont il serait parlé jusque dans les journaux de Paris.

Peu s’en fallut qu'Athénaïs n'embrassât La Brède pour cette trouvaille de génie. Et lançant son père en avant pour les invitations, mettant -toute la maison à couper des petits papiers, la duchesse alla elle-même à Pont- Avesnes et revint, rayonnante, avec une réponse favorable. | |

MPRBSYE rond-point des Étangs est situé à la lisière g des bois de Pont-Avesnes et de ceux de la Varenne. Une suite de mares, couvertes de joncs et de plantes aux larges feuilles, étendant leurs tiges luisantes à la surface des eaux, comme des serpents endormis, se prolonge pendant quatre ou . cinq cents mètres et a donné son nom au rond-point. Les basses branches des chênes se penchent comme avides de fraîcheur. Et les feuilles tombées tous les ans à l’automne ont fait, en pourrissant le long des berges, une épaisse vase dans laquelle les sangliers viennent le matin se rouler avec délices. Des barrières peintes en blane, coupant, en temps ordinaire, les chemins de la forêt, enferment un carrefour large de deux cents mètres, couvert d’un gazon épais et moelleux comme du velours. Des hêtres énormes, au tronc grisâtre, au feuillage épais, entourent ce rond-point, et répandent sur lui une ombre glacée. Les huit chemins, larges de vingt mètres, qui aboutissent au carrefour, se perdent, droits et bordés de bruyères aux tons rouges, dans l’épaisseur des bois. C’est un lieu plein de silence et de mystère. Le soleil fait miroiter les eaux plissées par la brise et dans lesquelles le ciel mire son tranquille azur. Quand on chasse en forêt, la place est excellente. Les chevreuils

lassés par l’ardente poursuite des chiens, viennent rafraîchir dans les mares leurs jarrets tremblants et y puiser en buvant une nouvelle vigueur. Un tireur posté sur la berge, derrière un des grands chênes, peut trouver là l’occasion ambitionnée de crier : hallali!

M. Moulinet, amant passionné de la belle nature, séduit par la beauté du paysage, a déshonoré le site en y faisant construire un kiosque chinois.

Au milieu de ce vaste carrefour, une table dressée en plein air, servie par des valets de pied en grande tenue, offrait aux invités de la duchesse tous les réconfortants désirables avant d'entreprendre une longue chevauchée. Depuis une heure, La Brède, hardé de son fidèle du Tremblays, parcourait les taillis, semant les petits papiers qui devaient indiquer la piste, prenant de l'avance, coupant ses voies, multipliant les contre-pieds, préparant les défauts avec une conscience éreintante.

Par toutes les routes conduisant au rond-point, arrivaient les breaks et les calèches Les toilettes claires des femmes s’abritant sous leurs ombrelles multicolores, ‘les dolmans bleus et les pantalons rouges des hussards faisaient des taches gaies sur la verdure des arbres. Les chevaux, tenus en main par les gardes habillés de drap vert, la tete couverte de la cape ronde, tendaient vers le sol, couvert d’herbes fraiches, leur bouche gourmande ; les étriers sonnaient entre-choqués ; un hennissement clair éclatait, et les bouchons du champagne sautaient gaiement, laissant couler la mousse dans les verres.

Serrée dans son amazone noire à jupe courte, agitant, dans sa main gantée, une cravache dont le pommeau était orné d’un énorme œil-de-chat, Athénaïs, avec une gaieté, une aisance et une grâce surprenantes, faisait les honneurs de la forêt à tous les arrivants. |

Sur les coussins du grand mail-coach du duc, jetés le

long des talus gazonnés, les dames s'étaient assises. Moulinet, vêtu d’un habit bleu et ganté de gris perle, à dix heures du matin, avait accaparé le baron, pour lequel il s'était repris d’une tyrannique affection. Le duc avait arboré la grande tenue anglaise, habit rouge, culotte de peau blanche, la cape de velours noir ornée par derrière d'un nœud vert : ses couleurs, son blason portant champ de sinople. Philippe, habillé de noir comme à son ordinaire, avait seulement mis une culotte de velours gris, prise dans des houseaux pareils.

Claire et la baronne, comme si elles eussent endossé un uniforme, portaient l’amazone de drap bleu avec chapeau rond orné d’une plume noire. Eiles étaient adorables ainsi. Madame de Préfont, élégante dans sa petite taille, Claire, élancée et superbe, ses belles épaules et sa poitrine admirable moulées par l’étoffe simple et sans une broderie de son corsage.

Suzanne, servie par Octave, trempait un biscuit dans un verre de malaga, ne perdant pas de l’œil sa ponette, dont son frère, avec une attention paternelle, resserrait Ja sangle et examinait la gourmette, pendant que Bachelin, dételant tranquillement son cheval à deux fins, aidait un garde à lui passer la selle qu'il avait apportée dans le coffre de son cabriolet. Le soleil dorait les bois, jetant une lumière éclatante sur ce brillant tableau. L'air était léger et frais. Il faisait bon vivre.

— Monsieur Derblay !.... s’écria subitement Athénaïs, laissant là le préfet tant désiré, avec qui elle causait.

Et comme Philippe venait à elle, posément, sans précipitation : | |

— Est-ce que vous ne croyez pas le moment venu de nous mettre en marche? Ilya au moins une heure que ces messieurs sont partis avec leurs papiers, et s'ils ont

été à une bonne allure, ïl va falloir galoper ferme pour les rejoindre.

— Mon Dieu, madame, répondit Philippe, je vous ayvouerai que je suis peu au courant de ce genre d’exercice. Je craindrais de donner un avis. Adressez-vous plutôt à Pontac qui, en sa qualité de louvetier, doit être ferré sur la matière...

Et, du geste, Philippe désignait un grand jeune hommë vêtu d’un habit de veneur galonné d'argent du style le plus pur, coiffé d’un tricorne, ayant le couteau de chasse au flanc et la trompe à la Dampierre à l'épaule. Comme s’il n’eût attendu qu’une occasion de se produire, le vicomte de Pontac s’avança au milieu du rond-point et, g'inclinant devant madame de Bligny avec une raideur anglaise : |

— Duchesse, je suis à vos ordres, dit-il. Et si vous voulez me confier la direction de la chasse, je me fais fort d’avoir mis, avant deux heures, MM. La Brède et du Tremblays sur leurs fins. Vous pes q que nous 80nnions le départ? J'ai là mon piqueur. . . Ho! Ho! Bistocq !

Un grand diable, vêtu d’une veste galonnée, guêtré de cuir fauve, un nez rouge éclatant au milieu de sa face tannée comme une fraise sur du terreau, sortit d’un groupe de domestiques, traînant la jambe et tirant der. rière lui une grande bique de cheval, mal peigné, dont la bride était passée dans son bras. Arrivé à six pas de M. de Pontac, il s'arrêta, et, prenant la position du soldat sans armes, il mit la main à la visière de sa cape, et attendit qu’on lui demandät son rapport.

— Désirez-vous que je l'interroge ? demanda le vicomte

à la duchesse.

— Mais, sans doute, répondit. Athéneïs, trèsenchantée de la solennité du procédé.

— Ma chère, regarde-la donc! murmura la baronne entre haut et bas, se donne-t-elle des airs de souveraine! Et Pontac, qui prend au sérieux son rôle. Tout ça pour courir après des petits papiers! Est-ce amusant ?

— Le lancer se fera à la Héronnière, disait Bistocq ; c’est là que commence la piste. Ilyaun monceau de papier large comme ma main. Pas besoin de brisée! Ces messieurs ont sans doute peur qu'on ne les trouve pas assez facilement!.... Ils auraient dû mettre un journal.... Les animaux....excusez... ces messieurs se sont donné de l'air par la futaie, ils ont sautéle Pavé- Neuf, ont pris la plaine à la Vente-au-Sergent, sont rentrés en forêt à Belle-Empleuse, se sont forlongés au pied de la côte de la Haie, ont pris leur contre-pied à la Boulottière....

— Halte! dit M De Pontac en riant, si on te laissait aller, tu nous donnerais tout l’itinéraire de la chasse...

— Y aurait des chances! fit le piqueur en clignant de l'œil Faut pas croire qu’une personne naturelle peut imiter comme ça les cerfs....Il n’y a que par la tête que ça soit facile! murmura-t-il avec un air goguenard. Et encore, pour y arriver, il faut se mettre deux!

La duchesse se mit à rire, et se tournant vers Pontac :

— Il est drôle, votre bonhomme, dit-elle. Papa, donne donc un louis à ce brave garçcon....Grâce à lui, La Brède et du Tremblays vont avoir besoin de se développer, sans quoi ils vont être pris vivement...

— Hallali courant! dit Pontac.. Duchesse, faut-il sonner le départ ?

= Sonnez, vicomte.

Pontac, faisant tourner sa trompe avec la main gauche, se posa au milieu du carrefour, et enflant ses joues, comme s’il eût voulu faire crouler les arbres de la forêt,

il jeta à l’écho les notes retentissantes de la fanfate.

— Mes compliments, vicomte, dit la duchesse, vous avez un remarquable talent....

— C’est héréditaire dans ma famille, répondit Pontac, avec une gravité rêveuse. Depuis trois siècles, nous sonnons de la trompe de père en fils ?

Et agitant la tête avec des airs d'homme supérieur, le vicomte se dirigea vers sa monture.

En un instant toute l'assemblée fut en mouvement, les cavaliers le pied à l’étrier, les curieux qui suivaient en voiture, sur les coussins de leurs véhicules de toutes sortes. Un élan général entraîna la masse des assistants vers les grandes allées qui longeaient la Héronnière. Le roulement sourd des sabots des chevaux, lancés au galop sur la mousse du chemin, s’éloignait déjà rapidement, pendant que Bistocq, guidant les chasseurs, sonnait, au grand trot de sa bique, la phrase triomphante du lancer.

— Monsieur Derblay, vous qui connaissez si bien le pays, dit la duchesse avec un sourire, voulez-vous être assez aimable pour vous faire mon guide? Laissons partir le gros de la chasse. Vous avez une bête vigoureuse, moi aussi, nous couperons à travers la forêt, et nous prendrons l’avance....

— Mais, duchesse, n’avez-vous pas Pontac qui saura vous conduire bien mieux que moi ? dit Philippe.

— Non, reprit gaiement la duchesse, c’est vous que je veux, à moins que vous ne me refusiez? Mais je ne crois pas que vous en soyez capable ...

Le maître de forges s’inclina sans répondre. Claire, debout à quelques pas, avait assisté, en tremblant de colère, à l’audacieuse tentative d’Athénaïs. Des larmes de douleur vinrent à ses yeux, et, sans y penser, elle serra convulsivement lo bras de la baronne stupéfaite.

— Tu es des nôtres, n’est-ce pas? dit alors la duchesse en se tournant du côté de Claire. à

La jeune femme inclina doucement son beau visage assombri, et d’une voix calme :

— Non! j'avais trop présumé de mes forces en pensant pouvoir suivre la chasse à cheval....J’irai avec la voiture. ...

Et Claire, lançant un douloureux regard à son mari, paru le supplier de ne pas l’abandonner.

— Est-ce que cela te contrarie que je t’enlève ton , mari? demanda le duchesse aveë une fausse sollicitude. Puis, riant : Est-ce que tu serais un peu jalouse ?

— Non, répondit Claire, ne voulant pas avouer, 8i oùüvertement, et son impuissance et sa douleur.

— Alors, à cheval! dit joyeusement Athénaïs, pressée de consommer sa victoire.

Claire, le cœur serré, regardait partir son mari, elle eut un moment la pensée de l’appeler, de le retenir, elle cria :

— Philippe!

Le maïtre de forges se retourna vivement, et venant à elle :

— Qu'avez-vous? lui dit-il Seriez-vous souffrante ? Désirez-vous quelque chose ?

Sans doute, si la jeune femme eût dit un seul mot, son mari serait resté auprès d'elle. Peut-être bien des tourments auraient-ils été ainsi évités L’orgueil, plus puissant encore que l'amour, arrêta la parole suppliante sur les lèvres de Claire. Elle hocha la tête, et, l'air dur, les lôvres crispées, faisant un geste de dédain : |

— Non, dit-elle, je n’ai rien, je ne veux rien! Allez!

Philippe s’éloigna. En ce moment, Claire l’enveloppa dans la haine grandissante qu'elle amassait contre Athénaïis. Elle fut prise d'une de ces rages pendant lesquelles on tue.

Posant un pied sur le talus du fossé, la duchesse avait relevé sa jupe. Sea jambe, prise dans une botte de daim gris, apparaissait fine et élégante. Du geste la jeune femme montra à M. Derblay la courroie de son éperon qui s'était défaite. Le maître de forges se baissa, et sans dire un mot, fixa sur le cou-de-pied cambré, la lanière de cuir ornée de chaïnons d’acier, et rattacha la boucle placée près du talon. Provocante et hardie, la duchesse s'appuyant lui touchait l'épaule du pommeau de sa cravache, comme pour bien établir son pouvoir.

— Ab çà ! mais qu'est-ce que cela véut dire? murmura la baronne. |

Et, fixant les yeux sur son amie, élle la vit si pâle et si tremblante, qu'elle n’osa pas continuer son interrogation.

Enlevée dans les robustes bras de Philippe, la duchesse venait de sauter en selle. Elle rassembla les rênes, fit de la main un geste orgueilleux à sa rivale écrasée, et lançant son cheval au galop, elle lui fit franchir d’un bond le fossé qui séparait le carrefour de la futaie. Philippe suivit, et, au bout d’un instant, leur silhouette vague se perdit dans la profondeur de la forêt.

— Voulez-vous que je reste auprès de vous? murmura doucement une voix auprès de Claire, restée immobile, anéantie, regardant fuir les deux cavaliers, comme s'ils eussent emporté son bonheur en croupe. La jeune femme se retourna. Le duc était à ses côtés. Elle étouffa un cri de colère, et arrachant ses gants, le front lourd, les yeux baissés :

— Laissez-moi, dit-elle, je veux être seule.

Et prenant le bras de la baronne, elle remonts vers les Mares pendant que le duc se dirigeait, au pas de son cheval, vers le gros de ses invités, guidé par le cor qui résonnait dans le lointain.

Octave et Suzanne, marchant à pas lents, insoucieux de la chasse, suivaient en causant la berge verdoyante. Leurs chevaux, attachés au même arbre, se caressaient le cou en folâätrant, ou tiraient avec effort, de leur bouche barrée par le mors d'acier, les jeunes pousses des branches. Le baron, livré à lui-même, s'était assis à l'écart, et, à l’aide d'un petit marteau, cassait des échantillons de minéraux qu'il venait de ramasser au bord du chemin.

Les deux jeunes femmes, sans parler, arrivèrent au kiosque. Des bancs l'entouraient. Elles s’assirent. Un silence profond, succédant au mouvement et au bruit, s'étendait sur le bois Une légère brise agitait les rosoaux au milieu desquels les libellules passaient étincelantes dans leur vol incertain. La baronne leva les yeux sur son amie. Claire avait repris possession d'ellemême. Un léger tremblement des lèvres indiquait, seul, : l'agitation encore persistante de ses nerfs. Craignant d’avoir été devinée, même par la baronne, elle baissait le front et détournait le regard, froissant le sable du pied, d’un air indifférent.

— Eh bien ! qu'est-ce que tout cela signifie ? s’écria la baronne, incapable de se contenir plus longtemps. J’arrive chez toi, croyant trouver des gens en possession de la tranquillité biblique, et je tombe au milieu de discussions, de tiraillements. Ton mari galope avec Athénaiïs, le duc vient humblement t’offrir sa compagnie...

— C'est comme dans le quadrille, dit Claire, riant nerveusement, on change de dames...

La baronne devint grave et, prenant la main de sa cousine :

— Pourquoi essaies-tu de me tromper? Me crois-tu - si étourdie que je ne puisse comprendre ce qui se passe en toi? Claire, tu n’es pas heureuse!

— Moi! Etcomment ne le serais-je pas? Je vis au

milieu du luxe, du bruit, de l’animation. J’ai une famille qui m’adore, des amis qui m'entourent, un mari qui me laisse ma liberté.... Tu sais que c’est là ce que j'avais rêvé. Comment ne serais-je pas heureuse ? |

— Eh bien! ma pauvre chère, ce que tu avais rêvé autrefois fait ton désespoir aujourd’hui. Ton mari te laisse ta liberté, mais il a repris la sienne. Et quand tu le vois auprès d’une autre, ton cœur se déchire.... Par fierté, tu voudrais nier, mais ta douleur te trahit. Non, tu n'es pas heureuse! Et tu ne peux pas l'être, car tu es jalouse!

— Moi! cria Claire avec rage. |

Elle partit d'un éclat de rire douloureux, qui se termina par un sanglot. Ses yeux s’emplirent delarmes et, s'abattant dans les bras de son amie, le visage rougissant de honte, elle pleura amèrement. |

La baronne la laissa dégonfler son cœur plein de tristesse. Puis, la voyant plus calme, elle lui arracha le : triste secret de sa rupture avec Philippe.

La jeune femme resta stupéfaite. Elle comprit les tortures qu'endurait Claire, et soupçonna celles que supportait le maitre de forges. Elle devina l'horreur du contraste qui existait entre l'existence extérieure de ces deux êtres et la vie intime. Au dehors l'éclat, les apparences de la gaieté et de la tendresse. Au dedans le silence, la froideur et la solitude. En public, ces deux malheureux jouaient un rôle. Et ils étaient tenus de le jouer bien. Dès lors, la baronne n'eut plus qu’une pensée : travailler à la réconciliation de ces deux époux séparés par une déplorable folie. Et elle voulut pénétrer jusqu'au fond de la pensée de Claire.

— Mais lorsque ton mari t’eut soignée avec ce dévouement, dit-elle, est-ce que tu n’eus pas un instant la pensés d'aller à lui et d'essayer de renouer les liens brisés ?

— Oui, répondit Claire en rougissant. Je ne sais ce qui s'était passé en moi. Je ne me sentais plus la même. Était-ce de la reconnaissance pour 8es soins, ou une plus juste appréciation de son caractère, qui m'attirait à lui? Mais, quand il n’était pas là, involontairement je le cherchais Quand il était près de moi, je ne le regardais pas, et cependant je le voyais. Il était si sévère, si triste, que je n'osais lui parler ... Oh!s'il m'avait encouragée |

— Il ne l'a pas fait? |

— Non! il est aussi orgueilleux que moi, et plus résolu.... Va, il n’y a rien à espérer, et nous sommes séparés pour toujours |

— Du reste, il en prend gaiement son parti, à ce que je vois. Et notre belle petite duchesse Moulinet....

— N'accuse pas Philippe! interrompit vivement Claire.... C’est elle qui se jette à sa tête impudemment.. . Elle me poursuit sans relûche.…. Après mon fiancé, mon mari! Quel triomphe! n'est-il pas vrai? Et comment le lui arracher? Que faire pour me défendre ? En ai-je le droit, seulement? Est-ce qu’il est à moi?

— Dame, franchement, il est un peu plus à toi qu’à elle!

— Oh! Mais qu’elle prenne garde! dit Claire avec violence. Je n’ai que trop souffert par elle. La patience la plus longue a des bornes, Et si elle me force à les franchir, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera quelque folie, qui nous perdra l’une ou l'autre.

— Là! ma belle, calme-toi Me voici maintenant dans ton jeu, et je te réponds que nous viendrons à bout de cêtte délicieuse Athénaïs..… (C'est une accapareuse, vois-tul Elle tient ça de famille. Son père faisait autrefois des rafles sur les sucres. Elle, sa spécialité, ce sont les maris. Tlles lui faut tous! Mon Dieu! que je vou-

drais donc qu ‘elle se mit en tête de séduire le baron! Comme je m'amuserais.

Et, de la tête, la jeune femme montrait à son amie le cher Préfont, toujours planté à la même place, charmant les longueurs de l’attente en récoltant des petits cailloux, dont il bourrait ses poches. Claire ne put s'empêcher de sourire. L'image de Philippe passa devant ses yeux. Il n'était pas, lui, un docile et patient serviteur, mais un maitre impérieux et redoutable.

— La situation, il ne faut pas se le dissimuler, est grave, reprit la baronne. Si on pouvait s'expliquer, un accommodement serait facile. Mais en parlant, on s'expose à une rebuffade, et alors, va te promener, tout est fini !.. J1 faut donc user de diplomatie... Rien ne m'ôtera, à moi, de l’idée que ton mari t'adore, mais ne veut pas te le laisser voir. Les hommes tels que lui n’aiment qu’une fois et c'est pour toute la vie. As-tu bien regardé M. Derblay ? C’est un obstiné. Il a une tête faite pour enfoncer les murailles. Avec un pareil caractère, tu ne le désarmeras qu’en t’humiliant devant lui

— Ah! je n’hésiterai pas à le faire... Rien ne me coûtera pour le conquérir. Mais s'il allait voir, dans ma démarche, un caprice nouveau ?

— Aussi faut-il attendre, pour jouer cette importante partie, une occasion favorable. Si elle ne se présente pas, nous la ferons naître. Mais, pour Dieu, ne garde pas cette mine morne et désespérée. Tu prépares trop de joie à notre chère amie. Souviens-toi que, pour tout le monde, tu es heureuse, et donne-toi l'apparence du bonheur, en attendant que tu en aies la réalité.

Claire poussa un soupir. Elle, l’indomptable qui, jadis, prétendait surmonter tous les obstacles, maintenant elle doutait de sa puissance et se défait de sa

volonté.

— 11 me semble que, depuis une demi-heure, nous causons d’une façon bien sérieuse, dit la baronne ; cette psychologie conjugale m’a fort alourdi la tête. Si tu veux m'en croire, nous galoperons un peu. Et puis je voudrais aller voir ce que notre belle petite duchesse Moulinet fait de ton époux.... Viens-tu?

Non, répondit Claire assombrie, je suis lasse, Je resterai ici. Mon frère et Suzanne n’ont pas l'air plus en train que moi de suivre la chasse. ... Ils me tiendront compagnie.

Octave et la jeune fille revenaient à pas lents. Ils ne parlaient plus. Le marquis, un peu plus sérieux que de coutume. Suzanne, le front penthé, et souriant à d’heureuses pensées. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la place où leurs chevaux étaient restés. Le jeune homme détacha les brides, et se tournant vers Suzanne :

— Vous me permettez de le dire à ma sœur?

Suzanne baissa la tête en signe d’assentiment et dit :

— Parlez-lui, je le désire. Vous savez combien elle nous aime. Elle va être joyeuse!

— Eh bien! partez avec le baron et la baronne. Je vais rester avec Claire et je lui confierai notre secret.

Et présentant à Suzanne ses deux mains croisées dans lesquelles elle posa son petit pied, il la mit vivement en selle. La jeune fille leva les yeux, regarda Octave, un peu plus longtemps qu'il n'aurait fallu peut-être, échang'ea avec lui un serrement de main, par lequel elle exprima tout ce qu’elle n’osait lui dire. Et, touchant de la cravache l’encolure de sa jument, d’un bond elle fut au milieu du rond-point.

Le cor, 8e rapprochant, sonnaïit dans la forêt, donnant des aïles à La Brède et à du Tremblays.

. — Âllons, baron, à cheval! dit madame de Préfont à à à son mari

— Je suis à vos ordres, ma chère amie, répondit l’aimable homme en s’arrachant à la contemplation de ses minéraux.... (C'est très curieux : imaginez-vous que je ne serais pas étonné que les roches de ce massif continssent de l’alun. Il faudra que j'en parle à M. Derblay. On pourrait peut-être faire concurrence aux alunières d'Italie.... Vous savez?.... près de Civita-Vecchia.... Je vous les ai fait visiter pendant notre voyage de noces.... Ce serait une bonne affaire. Il faut tant de sulfate d’alumine pour la fabrication du papier....

— Oui, oui, baron, dit la jeune femme, avec un aftendrissement subit, vous êtes un ange, vous! Et qui plus est, un ange savant! Tenez, baisez ma main!

— Avec plaisir, dit le baron, sans rien perdre de sa belle tranquillité.

Et il porta à ses lèvres la main finement gantée de sa femme. La baronne jeta un regard circulaire autour d’elle, fit piaffer tumultueusement son cheval, salua de la main Claire et Octave; puis, se tournant vers Suzanne :

— Y êtes-vous, Suzanne?.... Oui?.... Alors en route!..

£t, suivie de son mari et de la jeune fille, elle partit à fond de train.

Octave et Claire, immobiles, les regardaient s’éloigner. Il y eutun instant de silence. Le jeune homme, recueilli et un peu oppressé par l'émotion de la confdence à faire. La jeune femme, songeant encore à ce que lui avait dit la baronne, et pesant avec une angoisse vague les chances qu'elle avait de réussir-dans sa difficile entreprise. La voix de son frère la tira de sa méditation.

— Claire, dit-il, j'ai une grande nouvelle à t’apprendre.

Et comme sa sœur faisait un geste de surprise, l’interrogeant du regard :

— Suzanne et moi nous nous aimons, ajouta-t-il d'une voix plus basse.

Le visage mélancolique de Claire s'illumina comme un ciel d'orage subitement traversé par un rayon de soleil. Elle tendit les deux mains à son frère et, l’attirant vivement, elle le fit asseoir auprès d'elle, les nerfs délicieusement agités, l'esprit tendu, avide de tout savoir, et voyant poindre déjà peut-être cette occasion favorable qui devait lui faciliter un rapprochement avec Philippe. Et là, dans le silence, avec ravissement, Octave lui raconta le roman si simple, et déjà long cependant, de ces deux cœurs qui s'étaient peu à peu emparés l’un de l’autre. Amours candides et recueillies, pleines de pures ivresses et nées doucement, sans efforts, Sans secousses, comme de belles fleurs, sous le ciel bleu.

— Tu as tant d'influence sur Philippe, dit le marquis à sa sœur : parle-lui pour moi, obtiens qu’il me’ donne Suzanne. Il connaît depuis longtemps mes idées. Il sait que je compte pour rien l’avantage de la naissance, et que je compte faire ma position moi-même. Enfin, sois éloquente, sache le convaincre, car tu as mon bonheur dans les mains.

Claire redevint subitement grave. Cette influence que gon frère lui attribuait, elle ne la possédait pas. Jamais, depuis la nuit fatale, point de départ de tant de douleurs elle n'avait échangé une seule parole sérieuse avec Philippe. À Pont-Avesnes, ils ne 8e voyaient qu’à l'heure des repas. Et, devant les domestiques, ils parlaient peu et toujours de choses banales. Et de but en blanc, sans préparation, sans encouragement, il allait falloir aborder un sujetsi sérieux! Elle n’hésita cependant pas: sa belle confiance lui était revenue. Elle eut comme un pressentiment de victoire.

Inquiet déjà du silence de Claire, le marquis, prompt

à voir des difficultés comme tous les amoureux, s’écria :

— Tu ne refuses pas au moins de te charger de ma cause ?

— Non, certes ,réponditla jeune femme avec un vaillant sourire, et sois tranquille, je la plaiderai comme si elle était mienne.

— Oh! que je te remercie! dit Octave.

Et, prenant sa sœur par les épaules, il l’'embrassa tondrement. :

— Ce sont mes honoraires ? fit-elle avec une gaieté que depuis un an on ne lui connaissait plus. On voit que tu as confiance : tu paies d'avance. Allons, va la retrou- ver, maintenant que tu as avoué ton crime. Tu sais que

je ne crains pas la solitude. Et puis j'ai besoin de réfléchir à tout ce que tu viens dé me dire.

Déjà le.jeune homme courait à son cheval. D’un bond, il fut én selle. Et envoyant de la main un-baiser à Claire qui le regardait en souriant, il partit avec toute la fougue d’un homme qui sait que celle qu'il aime est au bout de la route,

MESTÉE seule, Claire oublia le lieu où elle était, ce qui se passait autour d’elle, et se

pagnée de la fanfare du bien-aller, montait de la forêt. Sur le pavé de la grande route, les voitures roulaient sonores. La jeune femme se fit aveugle et gourde à tout ce qui n’était pas Philippe. Elle se plut à reconstituer sa vie telle qu’elle aurait dû être. Elle remonta le courant du passé et fit le compte des jours da bonheur dont elle s'était volontairement privée. Éloignée de cette époque funeste, elle avait peine à comprendre les sentiments auxquels elle avait obéi. Cette espèce de délire d’orgueil, auquel elle s'était trouvée en proie, était vraiment inexplicable. Cette préoccupation d’être mariée avant le duc, coûte que coûte, lui sembla tellement mesquine qu’elle en rougit. Était-ce donc entraînée par de si vulgaires motifs qu’elle avait compromis toute son existence ?

Elle se dit que Philippe, si gravement outragé qu'il eût été, ne pouvait pas se montrer inexorable. Elle avait cependant encore devant les yeux son profil sévère et hautain. Elle avait encore dans les oreilles le son de sa voix quand il avait dit : “ Vous apprendrez un jour la

mit à penser. Une rumeur lointaine, accom- - :

vérité, vous saurez que vous venez d’être encore plus injuste que cruelle, vous pourrez alors vous traîner à mes pieds, en implorant votre pardon : je n’aurai pas pour vous une parole de pitié. ”

Ces terribles engagements ne luïavaient-ils pas été dictés par la colère? Était-il homme à les maintenir, sans faiblesse et sans indulgence ? Elle le revit, le front penché dans ses mains, brisé par la douleur, puis se relevant et lui montrant son visage inondé de larmes. Certes il l’adorait, et, ce soir-là, il eût donné sa vie pour une parole d’espérance, pour un regard de tendresse. Huit mois s'étaient écoulés. Par la cruelle blessure que la main de la jeune femme avait faite, l'amour de Philippe était-il parti tout entier ?

Claire, du bout de son pied, traça machinalement quelques lignes sur le sable.

— Quand on a aimé profondément, dit-elle à haute voix, comme si elle eût voulu poser la question qui l’agitait au bois, au vent, à l’espace, à la nature tout entière qui l’entourait mystérieuse et recueillie, quand on a aimé comme il m’aimait, peut-on oublier?

— Quand on a aimé profondément, lui répondit une voix railleuse, qui semblait descendre vers elle, on n’oublie jamais.

Claire se dressa vivement, et levant la tête, elle vit le duc qui, entré depuis un instant dans le kiosque la regardait en souriant, accoudé à 1a balustrade.

— Convenez que j'arrive à point pour vous répondre? fit-il gaiement. Était-ce à moi que vous pensiez au

- moins?

Claire le regarda, en fermant à demi les yeux, avec une souveraine impertinence.

— Ma foi non, répondit-elle,

— Tant pis!

— Et vous? demanda ia jeune femme, qu'est-ce que vous venez chercher ici?

Le duc descendit les six marches du perron, et s’approchant de Claire:

— C’est vous que je cherche, dit-il en s'inclinant,

— Dans quelle intention ?

— Dans l'intention de causer à cœur ouvert. Vous m'avez assez mal accueilli, il y a une heure, quand je vous ai offert ma compagnie. J’ai pensé que vous seriez peut-être plus sociable. Et me voilà. Êtes-vous en humeur de me répondre ?

— Mon Dieu, mon cher duc, je crois bien que nous n'avons rien à nous dire.

— En êtes-vous sûre? Je constate avec douleur que vous êtes devenue extrêmement dissimulée. Vous ‘avez du chagrin et vous ne voulez pas en convenir.

Claire haussa dédaigneusement les épaules. |

— Et moi je constate, dit-elle, que vous baissez intellectuellement d’une façon visible. Vous revenez sans cesse aux mêmes idées, avec un petit air pleurard qui fait peine à voir. Rassurez votre cœur trop sensible. Je n'ai pas de chagrin, et ne suis point disposée à en avoir pour vous faire plaisir,

— Soit ! reprit le duc avec bonhomie. Je ne demande qu'à m'être trompé. Je m'étais fait à votre sujet des idées qui me paraissaient justes. Mais il faut croire, comme vous le dites si bien, que j'aurai perdu ma lucidité. Ce matin, il m'avait semblé que vous étiez nerveuse, agitée. Cette partie de chasse était très attrayante. Vous n’avez pas voulu y prendre part. Vous avez passé votre temps à observer votre mari....

— Eh bien ? dit Claire, en réprimant un mouvement.

— Eh bien! continua le duc, chose singulière, M Derblay n'avait pas du tout l'air de s'occuper de vous Il

était tout à la duchesse, qui l’avait réclamé comme cavalier servant. ÆEt vous, au lieu d’être satisfaite de lui voir faire galamment son devoir, vous lui lanciez des regards foudroyants.

— D'où vous avez conclu ? demanda Claire froidement.

— Que le bon accord que vous prétendez exister entre lui et vous n’est pas réel, qu’il n’apprécie pas à sa valeur le trésor que le hasard, ou plutôt ma mauvaise fortune, lui a donné. Alors, que vous dirai-je? mille petits faits, autrefois négligés, se sont groupés dans mon esprit. Je me suis rappelé l'étrange attitude que vous aviez le jour de votre mariage. dJ’ai commenté vos tristosses, analysé vos colères. Et, ayant pesé le pour et le contre, je suis arrivé à cette conclusion que vous n'avez pas, quoique vous en disiez, tout le bonheur que vous méritez.

L'attaque était brusque et directe. En un instant, le duc avait tourné les défenses si patiemment élevées par Claire. Audacieusement, il lui faisait comprendre que, comme une place qui n’a point de secours à attendre, il allait bien falloir subir un siège régulier. La jeune femme ne voulut point reculer d’un pas ; elle alla même audevant de la bataille, et, avec une amertume qu'elle ne cachait plus : Alors, vous, âme compatissante et généreuse, dit-elle, vous avez pensé que le moment serait peut-être favorable pour m'offrir quelques consolations ?

Le duc, avec une grande expérience de cette petite guerre, ne consentit pas encore à suivre Claire sur le terrain qu’elle lui offrait si hardiment. Il eût à jamais perdu sa cause en avouant si promptement le calcul qu’il avait fait. Il voulut paraître entraîné par un sentiment profond et sérieux. Et quittant le ton de persiflage sur lequel il avait parlé jusque-là :

— Vous me jugez mal, Claire, dit-il avec tristesse ;

j'at fait, croyez-le bien, tout ce qui a dépendu de moi pour vous oublier. Quand je suis arrivé ici, je croyais ne plus vous aimer. dJ’ai pensé que je pourrais vous revoir sans danger. On disait que vous étiez heureuse. Et je m'en réjouissaiss Ah! pauvre fou que j'étais! Après tant de déceptions et d'épreuves, je croyais mon cœur usé et mort. Avec une profonde douleur, je l'ai senti se ranimer et renaître. En un instant j'ai retrouvé tous mes souvenirs. Je vous ai revue, hélas! si soucieuse, malgré les efforts que vous faisiez pour dissimuler vos soucis et votre tristesse! Vous auriez pu tromper un autre que moi. Mais depuis longtemps votre visage ne sait plus rien cacher à mes yeux. Heureuse, voyez-vous ? je vous aurais adorée de loin, sans qu’une parole de moi vint troubler votre repos.... Mais vous souffriez! Alors, je n’ai plus été maître de ma volonté. Je me suis senti entraîné vers vous par une puissance irrésistible, et j'ai compris qu'il n’y avait pour moi, en ce monde, d’autre femme que vous. |

Claire avait écouté avec étonnement ces paroles passionnées. Pas une fibre de son cœur n'avait tressailli. Cet homme, qui lui parlait si tendrement, était-il bien celui qu’elle avait aimé au point d’en perdre la raison ? Sa voix, qui la faisait autrefois tressaillir, la laissait maintenant froide et un peu irritée. Elle vit en lui un de ces adroits comédiens qui bouleversent l'esprit, et ébranlent les nerfs des femmes mal équilibrées. Elle ne pensa pas un seul instant qu’il pût être sincère et ne vit dans sa poursuite que le désir assez bas de satisfaire un soudain caprice.

— Savez-vous que vous ne manquez pas d'impudence ? dit-elle avec âpreté. Ayant eu autrefois à choisir entre une femme que vous disiez aimer, et une fortnne qui vous tentait, vous n’avez pas hésité : vous avez fermé

votre cœur et ouvert votre caisse. Puis aujourd'hui que vous avez l'argent, vous ne seriez peut-être pas fâché d’avoir la femme. Et vous venez me faire des avances! Ah! mon cher duc, vous êtes trop ambitieux! Pas tout! Ce serait du cumul!

Le duc hocha la tête avec mélancolie :

— Comme vous me parlez durement! dit-il Je savais bien que vous m'en vouliez toujours.

Claire fit un brusque mouvement, ses yeux brillèrent d'indignation, et d’une voix tranchante :

— Vous en vouloir! s’écria-t-elle. Vous vous flattez, mon cher! Si j'éprouvais pour vous un sentiment quelconque, ce serait de la reconnaissance, car enfin, si je suis la femme de M. Derblay, qui est aussi utile que vous êtes mesquin, en un mot qui a toutes les qualités que vous n'avez pas, et aucun des défauts que vous avez, n'est-ce pas à vous que je le dois ?

Le duc ge mordit les lèvres ; chacun des mots de cette violente apostrophe l'avait atteint en plein visage comme un soufflet.

— M. Derblay, dit-il, en essayant de dominer Claire du regard, est sans doute parfait. Mais il a un léger travers qui rend sa perfection inutile.... pour vous, du ‘moins : il ne vous aime pas! Ilya quelques mois seulement qu'il est votre mari. Sil vous appréciait à votre valeur, il devrait être à vos côtés, attentif et tendre ! Où est-il? Près de la duchesse.

— Votre femme! s’écria Claire avec violence.

Puis, faisant un effort sur elle-même et reprenant son calme :

— Eh bien! Pourquoi en serais-je émue, quand cela 2e vous trouble pas ?

— Oh! moi, je ne suis pas jaloux, répondit le duc d’un ton léger. Et puis je connais la duchesse. C’est une

admirable poupée, couverte de dentelles et ornée de bijoux. Sous cette parure, ni tête ni cœur. Où la passion irait-elle 8e loger? Tandis que votre mari...

I1 8e rapprocha, et parlant de près à la jeune femme comme s’il eût craint que le venin de ses paroles, en passant dans l’air, perdit de sa perfide âcreté :

— Vous l'avez vu près d'elle, iln’y a qu’un instant... Oh! l’ingrat qui méconnait son bonheur! L'imprudent qui risque de le perdre! Allez! laissez-le avec la duchesse: is se valent. Et souffrez que je reste près de vous, moi qui vous apprécie, moi qui vous comprends, moi qui Vous aime.

Claire fit un pas en arrière, comme pour mettre une distance plus grande entre elle et le duc. Puis, oppresgée, voulant paraître calme, et ne le pouvant pas :

— Ce que vous me dites là, fit-elle, tenez, je veux en rire...

— Oui, comme dit Figaro, pour ne pas être obligée d’en pleurer, reprit Bligny, car, au fond, c'est profondément triste. Vous voilà liée à un homme qui, pour vous ne sera jamais moralement qu’un étranger. Tout, en lui et en vous, 8e combat et se repousse. C’est un plébéien et vous êtes une patricienne. Je suis sûre qu'il a des principes égalitaires, et vous, vous êtes aristocrate jusqu'au bout des ongles. Ilest rude comme tout ce qui émane du peuple, et cela vous choque. Vous êtes fière comme tout ce qui tient à la noblesse, et cela le froisse. . Les deux races dont vous êtes sortis sont ennemies nées l’une de l’autre. Les aïnés de ce monsieur ont fait gaillardement couper la tête de vos grands-parents, ma chère. En un mot, tout vous dispose à vous hair, et rien ne vous entraîne à vous aimer.

Claire releva superbement la tête et, bravant le duc:

— Je l'aime, cependant, dit-elle, vous le savez bien,

— Vous vous imaginez que vous l’aimez! reprit Bligny avec douceur, et comme s’il essayait de faire entendre raison à un enfant. Parce que vous êtes jalouse! Mais il y & des jalousies de toutes sortes. Il y a celle qui naît de l'amour et il y a aussi celle qui naît de l’orgueil. C’est de celle-là, j'en jurerais, que vous soufirez. Votre mari vous néglige, et, si peu que vous teniez à lui, cela vous irrite. C'est très naturell Et vous vous attachez à lui per esprit de contradiction. Toutes les femmes sont ainsi faites. La crise que vous traversez, eh ! mon Dieu, je la connais sur le bout du doigt.

Claire, silencieuse, pleine d’étonnement et de dégoût, écoutait le duc développer son audacieuse analyse. Bligny prit pour de la curiosité ce qui n’était que de la stupeur.” Et, avide de poursuivre l’œuvre de démoralisation qu'il croyait avoir si bien commencée :

— Tenez, je joue franc jeu avec vous, poursuivit-il en riant, cartes sur table! La crise se compose de quatre phases, comme le mouvement de la lune. En ce moment vous êtes dans la première, dite phase de la résistance. Votre mari vous échappe, vous vous acharnez à le reconquérir : c’est une idée fixe. Lui, il résiste, et bientôt vous vous apercevrez que vos efforts sont inutiles. Ce galant homme, qui se bornait à marivauder, va en venir résolument à l'infidélité. Et vous allez entrer dans la seconde phase, dite de la désillusion. Tout s'écroule, vos illusions sont perdues, votre tranquillité détruite. Vous tombez dans un abattement profond et vous vous tournez tout d’abord vers Dieu, seul consolateur des grands désespoirs. Mais, comme votre époux poursuit le cours de ses succès, votre foi commence à s'aigrir. Cet heureux homme est trop gai, et vous êtes trop triste. Après tout, vous n’avez que vingt-deux ans et vous avez droit à l'amour. On ne peut pas vivre toujours seule

Une sourde irritation s'empare de vous, et vous entrez dans la troisième phase, dite dela colère. Un voile est tombé de vos yeux, vous voyez votre mari, tel qu’il est en réalité, c’est-à-dire maladroit, commun et sot. Vous êtes étonnée de l’avoir regretté une minute. Et vous vous découvrez des aspirations vagues à certaines compensations. Ah! cette fois, gare à l'époux volage, car la fin de la crise approche! Vous voilà rougissante encore, mais résolue, qui mettez votre joli pied dans la phase de la consolation. Regardez devant vous : tout y est rose, tout y est fleuri, tout y est gai (On y oublie admirablement! Allons, encore un pas et vous y êtes. Vous hésitez? Madame, permettez que je vous offre la main pour faire les honneurs à cette phase, à laquelle je vous attends, avec un peu d'espérance et beaucoup d'amour.

Le duc voulut prendre la main de Claire. Brusquement la jeune femme le repoussa, et lui montrant un visage assombri et menaeant :

— Vos calculs sont ingénieux, dit-elle, et témoignent d’une longue étude des femmes. Seulement, je regratte de voir que si vous avez consciencieusement observé les folles et les dépravées, vous avez négligé de tenir compte de celles qui sont honnêtes. Il y a, je suis fière de vous l’apprendre, des femmes malheureuses qui ne perdent pas la raison, qui refusent de se venger, et qui se trouvent suffisamment consolées, quand elles gardent l'estime d’elles-mêmes et méritent le respect d'autrui.

— Bien, bien! fit le duc, vous êtes dans votre rôle : phase de la résistance. |

— fi vous persistez, je ne pourrai que vous hair !

:— Je persiste, parce que je ne puis que vous aimer!

— Ce que vous appelez votre amour est une persécution indigne! Quel homme êtes-vous donc pour vous

exposer à ma haine, après avoir mérité mon mépris.

Le duc resta un instant silencieux, regardant Claire debout, frémissante et farouche. Une tresse de ses blonds cheveux s'était détachée et flottait éclatante sur son épaule. Sous son amazone de drap bleu, sa poitrine se soulevait, sa main, crispée sur sa cravache, agitait la mince tige de cuir tressé comme une arme. Elle était admirable ainsi.

Un désir furieux s’empara de Bligny. Il devint pâle, ses yeux $e troublèrent, et, marchant vers la jeune femme, les bras ouverts :

— Rien ne me coûtera pour vous obtenir, balbutia-t-1l

I] la touchait. Elle sentit son souffle brülant passer sur son visage. Elle ge rejets en arrière, et les sourcils bas, la bouche serrée :

— Prenez garde! cria-t-elle : si vous faites un pas de plus, je vous traite comme le dernier des lâches, et je vous coupe le visage |!

I1 la vit, le bras levé, énergique et redoutable, prête à frapper, et recula d’un pas.

Alors, fière d’avoir triomphé, redressant sa haute taille, mais tremblante encore de la résolution prise :

— En suis-je donc venue à ce point que vous osiez m'insulter ainsi ? Suis-je donc si publiquement abandonnée, qu’on puisse impunément me faire subir de tels outrages? Si javais près de moi un homme pour me défendre, m'attaqueriez-vous de la sorte? Donc, je suis seule, et on peut tout se permettre! Eh bien ! vous voyez que je suis capable de me défendre moi-même!

Le duc redevenu calme, s'inclina devant la jeune femme.

— Vous changerez, dit-il, l'avenir est à moi. Je suis patient, j'attendrai.

Cette froide et audacieuse réponse exaspéra Claire.

Elle regarda le duc avec des yeux égarés, et, la voix entrecoupée par la violence de son émotion :

— Sachez-le donc, s’écria-t-elle, fussé-je la plus malheureuse des femmes, dussé-je, ce qui est impoësible, devenir la plus indigne et me perdre! Eh bien! Vous êtes arrivé à m'inspirer tant d’aversion et de dégoût, que je prendrais n'importe qui, un inconnu, un passant, plutôt que vous!

Ce cri de fureur laissa le duc très froid. Et avec le même sourire confiant, qui avait le don de mettre Claire hors d'elle, il dit :

— Nous verrons !

La jeune femme ne se donna même pas la peine de répondre. Elle se détourna de lui, et, montant vers la carrefour, dont elle était séparée par un rideau mouvant d’aulnes et de trembles, elle se rapprocha de l'endroit où les valets de pied de M. Moulinet préparaient, pour les chasseurs, un appétissant en-cas. |

Au fond d’elle-même, un sentiment de crainte était resté de la brusque agression du duc. Elle l'avait vu les yeux étincelants, les mains tremblantes, le visage blême, avide de la saisir. Elle eut horreur de la lutte à laquelle, grâce à son énergie, elle venait une première fois d'échapper. Et n’ayant plus confiance en l’honneur de ce gentilhomme, qu'elle avait pendant silongtemps adoré comme un Dieu, avec une tristesse immense, elle vint se mettre sous la protection des laquais.

7 —Attention, dit le premier maître d'hôtel à ses aides, voilà notre monde qui arrive.

Par toutes les routes de la forêt, comme une bruyante avalanche, les voitures revenaient, roulant sourdement sur le tapis vert du gazon. Les cavaliers suivaient les bas-côtés. Et c’étaient de joyeux appels de toute cette

jeunesse, échauffée par une course folle. Ils étaient en-

core à plus de cinq cents mètres et le bruit de leurs voix animées arrivait distinctement. Libres de tous soucis, livrés tout entiers à la douceur de l’heure présente, ifs jouissaient complètement de cette belle journée. Claire fit entre cette gaieté et sa mélancolie un douloureux rapprochement. Elle en voulut à la nature d’être en fête, quand elle était si triste, ne se souvenant pas, hélas! qu’elle était elle-même l’unique auteur de son mal.

Une voiture, en entrant dans le rond-point, l’arracha à ses désolantes pensées. La marquise était assise au fond, comme dans sa vaste bergère, un petit châle de dentelle sur les épaules. Claire alla à elle comme vers le salut. L'air lui sembla purifié par la présence de cette noble femme. Auprès d’elle, en un instant, elle retrouva Ja tranquillité. Madame de Beaulieu, indolente comme à son ordinaire, n’avait pas mis de hâte à descendre dans la forêt. C'était surtout pour voir sa fille à cheval qu’elle s'était arrachée à sa douce paresse et qu'elle avait fait atteler sa grande calèche. |

— Eh quoi? dit-elle, tu es ici, toute seule! Où est donc ton mari? Et Sophie, que fait-elle ?

— La baronne vient de me quitter à l’instant, répondit Claire sans se troubler, et, quant à Philippe, j'ai exigé qu'il suivit la chasse. Il ne faut pas qu’un mari s'affiche en public avec sa femme, cela ferait Jaser....

Elle était rieuse et paisible. La marquise la contempla avec une satisfaction profonde. Jamais le soupçon n'avait effleuré son esprit un peu superficiel.

— Vous êtes assez heureux pour vous donner le luxe de cacher votre bonheur, dit madame de Beaulieu. Ah! ce Philippe, c’est la perle des gendres !....

Le gros des cavaliers, arrivant au grand trot, coupa la parole à la marquise, et permit à Claire de dissimuler

l'embarras que lui causaient les éloges de sa mère. La Brède et du Tremblays, sur leurs chevaux blancs d’écume, l’un rouge et comme près d’éclater, l’autre très pâle et semblant sur le point de défaillir, étaient bruyamment entourés par l’escadron joyeux, répandant à profusion les paroles d’éloges sur la vigueur avec laquelle les deux jeunes gens avaient soutenu la poursuite. Pontac, sa trompe à la Dampierre à la bouche, sonnait à pleins poumons l’hallali par terre, pendant que son piqueur Bistocq, à pied, les bras ballants, arrondissant le dos d’un air maussade, tirait derrière lui sa grande bique rouge et mâchonnait entre ses dents des critiques violentes, à l’adresse des amateurs qui jouaient à la chasse, esquintant les braves bonnes bêtes de chevaux, pour courir après des morceaux de papier, sauf votre respect, comme si on était des chiffonniers!

D'un coup d'œil, Claire vit Philippe qui revenait avec Suzanne et la baronne. Sophie, prenant les devants, s’arrêta auprès de son amie et lui jeta dans l'oreille ces mots, qui mirent des roses sur les joues de la jeune femme :

— Quand nous sommes arrivés, il n’était déjà plus auprès d'Athénais. Il l'avait plantée là tout net, la laissant à cet imbécile de Pontac, qui ne sait que faire du bruit dans un cor de chasse. Un joli talent qu'il a, ce grand benèt! Et agréable en société!

Elle se mit à rire, regardant, en clignant des yeux,

avec l’insolence involontaire des myopes, Athénaïs qui

arrivait assourdie par la trompe de son compagnon, mais n’osant rien dire, dans la crainte de paraitre manquer de solidité.

En ‘apercevant Claire, Athénaïs mit cependant s0r cheval au galop, et adressant ur geste ironique au duc immobile et indifférent, debout à quelques pas de la calèche de madame de Beaulieu :

— Eh bien! duc, vous voilà retrouvé? En même temps que madame Derblay, hein? C’est très aimable à vous d’avoir tenu compagnie à votre cousine!

Athénaïs lança un regard diabolique à Philippe, essayant de faire pénétrer une injurieuse pensée dans son esprit. Elle voulait ainsi prendre sa revanche de l'abandon un peu humiliant dans lequel il l’avait trop promptement laissée. Le maître de forges, pris à partie, s'avança ferme et presque menaçant. Claire pâlit. Les deux hommes allaient-ils se trouver lancés l'un contre l’autre par l’implacable haine de la duchesse ?

— Je n’ai pas été assez heureux pour pouvoir tenir compagnie à ma cousine, comme vous le dites si bien, répondit le duc en s’inclinant respectueusement devant madame Derblay. Quand je suis arrivé ici, ma tante m'avait devancé.

— Alors, mon cher, c’est que vous avez un mauvais cheval, il faudra le changer, reprit la duchesse.

Et, les dents serrées par la colère en voyant sa méchanceté déjouée, elle donna un violent coup de cravache sur les oreilles de sa jument, qui bondit de côté et se cabra, secouant avec fureur son mors blanc d'écume.

Le duc s'avança froidement, saisit la bête par la bride, l’arrêta sur place, et, aidant Athénaiïs à descendre :

— Rien n’est de plus mauvais goût que de faire ainsi pointer son cheval, ma chère, dit-il de près, avec son air impertinent. Sans compter que vous montez médiocrement, et que vous pourriez vous faire désarçonner..….. Ce qui serait d’un effet fâcheux! Croyez-moi, défaitesvous de ces façons-là : elles sentent la boutique à plein nez |

Et laissant la duchesse blême de rage, de son même pas tranquille, Bligny alla rejoindre ses amis et toaster avec eux au succès de la journée.

Claire, frissonnante et glacée, était montée dans la voiture de sa mère, et l'avait priée de la reconduire à Pont-Avesnes. lle avait comme un poids sur le cœur. La réponse faite par le duc à Athénaiïs, et qui avait, si à propos, empêché la périlleuse intervention de Philippe, lui paraissait l'avoir engagée dans une sorte de complicité. Elle fut sur le point de tout dire à son mari, préférant son blâme, sa colère, à cette odieuse connivence avec l'homme qui l’avait outragée. Ceperdant elle n’osa point parler. Et soupirant, elle se vit condamnée éternellement à ce mensonge, qui lui causait une si violente répulsion, obligée de tromper, partout et toujours, et de montrer un visage souriant, quand elle avait ce déses- ‘poir dans l'âme.

” Elle jeta de timides regards sur Philippe qui chevauchait à côté de Bachelin remonté dans son cabriolet.

"Le maître de forges montrait un visage tranquille. Il causait avec le vieux notaire, sans que sa voix trahît aucune émotion. Claire pensa qu'elle avait pu se tromper, en croyant voir dans ses yeux une lueur de colère, quand il s'était avancé vers le duc. Mais elle connaissait le pouvoir de Philippe sur lui-même. Peut-être, en ce moment, se contraignait-il à paraître insouciant.

Claire espéra qu’il était jaloux. Au risque de sa vie, elle en vint à désirer le voir s’emporter en menaces, lever la main sur elle, comme il l'avait fait une fois dans la nuit terrible. Elle n’accepta pas de rester plus longtemps dans l'incertitude. Elle se promit de lui parlef dès le lendemain pour son frère, et de pénétrer enfin dans la mystérieuse pensée de son mari. Sa résolution étant prise elle voulut être gaie, elle fit effort pour dissiper les nuages qui voilaient son front, et, comme le comédien qui entre en scène pour débiter un rôle, elle se fit un masque souriant.

Au loin, sous la feuillée, on entendait le müuïmuré affaibli de la joyeuse compagnie, et éveillant les échos des bois, la trompe de Pontac qui sonnait la mort du cerf, incarné dans les dissemblables personnes du gros La Brède et du petit du Tremblays.

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MANS son grand cabinet aux meubles sévères, Philippe était en train de travailler, Son bureau était couvert de papiers, sur les- L quels il jetait rapidement un coup d'œil, D'un trait de plume, il apposait une signature sur la pièce examinée, et actif, sans une distraction, il passait à une autre. Il était dix heures. Le soleil brûlant tom- : bait d’aplomb sur la façade du château. Un rayon indis- - cret, en venant se poser sur le front du maître de forges, interrompit son travail. Il se leva, et allant à la fenêtre, ‘ illaissa un instant ses yeux errer sur le jardin. Au bord de la pièce d’eau, abritée sous une tente de ‘ coutil rayé, Suzanne, vêtue d’une robe blanche, pêchait distraitement. Sa ligne plongeait dans le bassin, et son flotteur, agité par les tiraillements d’un poisson qui avait saisi l’hamecon, dansait, faisant onduler l’eau en cercles brillants. La jeune fille, les yeux perdus dans l'espace, semblait suivre avec satisfaction une pensée * heureuse. Elle restait immobile, le visage radieux, perdue dans son rêve.

‘Un sourire passa sur les lèvres de Philippe. Il ouvrit . doucement sa fenêtre, et, s'adressant à la jeune fille :

— Suzanne, dit-il, tu sais que ça mord!

L'enfant tressaillit, et se tournant vers son frère avec une gracieuse MOUE :

— Oh ! Philippe! dit-elle, tu m'as fait peur.

— Tire donc ta ligne, dit le maïître de forges ; il y a dix minutes qu’une perche se débat au bout. Ce n'est pas bien de faire souffrir ainsi les bêtes !....

Instinctivement Suzanne amena le mince roseau, dont le scion pliant fit jaillir hors de l’eau le poisson, comme. un éclair d'argent. La jeune fille, de sa main gantée, décrocha la perche et la fit tomber dans une poche en filet, qui baignait près de la rive, sous les herbes.

— J'en ai douze, s’écria fièrement Suzanne, en montrant à son frère le filet rebondi.

—Ca fera une friture, dit gaiement le maître de forges. C’est égal, elles y mettent de la bonne volonté!

D regarda un instant sa petite sœur qui, gravement, embrochait un ver rouge avec son hamecon. Sous ce ciel bleu, dans la pénombre de la tente, elle apparaissait si rose, si fraiche, qu’un attendrissement subit s’empara de son frère. Un soupir gonfla sa poitrine : il envoya. à l'enfant adorée un silencieux baiser. Et, laissant tomber le store qui devait le garantir du soleil, il referma sa fenêtre. Le cabinet se trouva plongé dans une demiobscurité fraîche. Derblay, revenant à son bureau, allait s’asseoir, quand un coup discrètement frappé à la porte, l’arrêta.

— Entrez, fit-il avec indifférence.

La porte s’ouvrit, et Claire, rougissante, très émue, mais décidée, parut sur le seuil.

— Je ne vous dérange pas ? demanda-t-elle en s’approchant, pendant que Philippe, très surpris de cette demande inattendue, lui avançait courtoisement un fauteuil.

— Pas le moins du monde, répondit-il simplement. Et, s'’adossant à la cheminée, il attendit.

Claire assise, la tête un peu renversée sur le dossier de son siège, regarda un instant autour d'elle. Elle n’entrait jamais dans cette pièce, qui était tout à fait personnelle à Philippe. Sa gravité un peu froide, qui était comme un reflet du caractère de celui qui l’habitait, lui plut. Elle examina chaque objet avec complaisance. En réalité, elle n’était pas fâchée de retarder le moment : où il faudrait parler. Le cœur lui battait très fort, et elle avait les tempes serrées.

Philippe, debout, sur ses gardes, l’observait. Ce fut lui qui, le premier, rompit le silence.

— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-il.

Claire tourna ses yeux vers son mari, eb avec une nuance de tristesse dans la voix :

— Nous vivons si éloignés l’un de l’autre, qu’il faut que j'aie en effet une demande à vous adresser pour que je me risque à vous déranger.

Philippe fit un geste de dénégation polie et, s’inclinant devant sa femme, comme pour l'encourager :

— Je vous écoute. |

La jeune femme pencha le front, comme si elle voulaitse recueillir. Elle tremblait et sa bouche était sèche. Jamais partie plus grave ne fut engagée avec plus d'angoisse.

— Ce dont j'ai à vous entretenir, dit-elle, est des plus important, et vous intéresse au moins autant que moi.

— Voyons.

Claire jeta à son mari un regard si chargé de muettes prières, que celui-ci eût dû tomber à genoux. Il resta circonspect, attendant.

— Avant tout, reprit la jeune femme, dites-moi, vous portez quelque intérêt à Octave, n'est-ce pas ?

— Mais je ne crois pas, dit le maître de forges, un peu étonné, que votre frère ait eu jusqu'ici le droit d’en douter.

Le réponse était ambigué. Claire fronça légèrement le sourcil.

— Cet intérêt, si vous aviez occasion de le lui prouver?

— Ïl est probable que je la saisirais.

C'était à ce point précis que Claire avait voulu amener ‘ son mari, en lui tendant le piège de ses questions. Il n'y

avait plus qu’à indiquer le but de cet entretien. Emportée par la fièvre de la lutte commencée, la jeune femme n’hésita plus.

— Eh bien, dit-elle, cette occasion vient de se présenter :' désirez-vous la connaître ? Je dois vous dire qu'elle est sérieuse et qu'en cette circonstance, il ne s’agit pas que de mon frère...

— Que de détours! interrompit le maître de forges. Ce que vous avez à me demander vous paraît-il si difficile à obtenir ?

Claire regarda son mari bien en face, comme si elle avait voulu ne pas perdre un mouvement de sa physionomie, puis, hardiment : ;

— Jugez-en, dit-elle. Octave aime votre sœur et m'a chargée de vous la demander pour lui.

Philippe laissa échapper une sourde exclamation. Son visage était devenu sombre. Pour dissimuler son trouble, il fit quelques pas vers la fenêtre, devant laquelle il resta - silencieux, soulevant de la main le store léger. Au bord de la pièce d’eau, Suzanne, inconsciente de ce qui se passait, continuait à rêver, laissant sa ligne baigner dans l'eau miroitante. Le maïtre de forges regarda cette enfant, candide et douce. Elle était faite pour le bonheur.

Claire, dévorée par l'anxiété, marcha au-devant de son mari, et le voyant pensif et absorbé :

— Vous ne me répondez pas ? dit-elle.

Philippe se retourna et, parlant lentement, comme si ce qu'il avait à dire lui coûtait :

La

— Je suis désolé pour votre frère, mais ce mariage est impossible.

— Vous refusez? s’écria Claire, en proie à un trouble horrible.

— Je refuse, répéta le maître de forges froidement.

— Pourquoi ?

Philippe regarda sa femme, comme s'il eût voulu lui faire entrer sa réponse jusqu’au fond du cœur :

— Parce qu'il y a déjà, dit-il, une personne malheureuse dans ma famille, du fait de la votre, et que je trouve que c’est assez |

— Prenez garde, reprit vivement Claire, de faire plus sûrement le malheur de Suzanne, en la refusant à mon frère. 7 ° .

— Comment cela? dit le maître de forges avec une soudaine animation.

— Elle l'aime.

Dans le jardin, la voix joyeuse de Suzanne, rangeant,

‘aidée de Brigitte, tout son attirail de pêche, 8e faisait

entendre.

Philippe s'arrêta un instant à l'écouter.

— Elle l'aime, répéta-t-il. Cela est en effet un grand malheur. Mais ma décision n’en sera pas changée. Si, la veille du jour où je devais vous épouser, quelqu'un m'en avait empêché, quitte à me briser le cœur, il m’aurait rendu un immense service. La cruelle expérience

. que j'ai faite, au moins, aura servi à quelque chose. Si ma

sœur doit pleurer, elle plourera libre, et elle ne verra pas comme moi, devant-elle, un avenir irrémédiablement perdu.

Claire fut si rudement atteinte qu'elle ne put conserver son sang-froid.

— C’est une revanche que vous cherchez! dit-elle: avec

violence.

— Une revanche? fit le maître de forges avec hauteur. Croyez-vous qu'ilme convienno d’en accepter une ? Non! C’est une précaution que je prends, et tout me la conseille.

Claire se laissa tomber sur son fauteuil Elle sentait dans les paroles de son mari un tel dédain et une telle résolution qu'elle renonça à combattre. Elle ne songea plus qu’à supplier.

— Voyons, dit-elle, je vous en prie, ne me rendez pas responsable du malhear de ces enfants.... Je suis bien assez accablée moi-même. Que faut-il que je fasse . pour vous fléchir! d’ai eu envers vous des torts graves, je le sais... |

Philippe se mit à rire amèrement :

— Vous avez eu des torts graves envers moi? dit-il ; en vérité? Et vous daignez l’avouer? Mais voilà, il me semble, de grandes concessions que vous me faites!

Claire ne releva pas les paroles ironiques de son mari elle était décidée à ne se laisser rebuter par rien et à aller jusqu'au bout :

— Oui, je vous ai fait bien du mal, reprit-elle, mais vous me le faites durement expier....

.— Moi? interrompit Philippe. Et comment? Vous ai-je adressé un reproche? Vous ai-je jamais dit une parole blessante? Ai-je manqué d'égards envers vous ?

— Non! Mais combien j'aurais préféré votre colère, à . cette indifférence hautaine avec laquelle vous me traitez. Autour de moi, j'entends tout le monde vanter mon bonheur, Partout où je vais, on m’envie, on me fête. Je rentre dans notre maison. Où est-il, mon bonheur? Je le cherche, et je ne trouve que la solitude, l’abandon, la tristesse. |

Philippe redressa sa haute taille, et dominant la pauvre femme, qu’il sentait si complètement tombée en son pouvoir : |

— J n’a pas dépendu de moi, dit-il, qu’il en fût autrement. Vous avez vous-même décidé de votre vie. Elle est telle que vous l’avez faite.

— C’est vrai, reprit Claire d’une voix brisée, maïs au moins étais-je en droit de cor pier sur le repos, et je n’ai même pas pu l'obtenir...

Elle 8e leva, et, les mains crispées, gémissante, égarée:

— Cette misérable femme qui me haït vient me poursuivre jusqu'ici, et vous le souffrez, et vous vous prêtez à ses manœuvres!.... Elle vous affiche, elle vous compromet ! Et vous n’avez même pas pour moi assez de pitié pour m’épargner ses outrageantes bravades!.... Oh! mais je suis à bout de patience, cela ne peut durer plus longtemps, je ne le veux pas!

— Vous ne le voulez pas? répéta Philippe.

Et comme Claire redisait avec une obstination furieuse :

— Non! non! Je ne le veux pas!

— Vous oubliez, dit sévèrement le maître de forges, qu'ici il n’y a que moi qui ai le droit de dire : Je veux!

Tout le sang de la fière jeune femme lui monta au visage. ŒÆlle se révolta Et, aveuglée par la colère, emportée par la jalousie :

— Prenez-garde! cria-t-elle. Ne me poussez pas à bout! Je puis subir votre indifférence, mais un dédain aussi insultant, un abandon aussi public....Je ne m'y résoudrai jamais !

Philippe s'arrêta devant elle, et la regardant avec une railleuse curiosité :

— Comme c’est bien vous! dit-il ; comme vous êtes bien restée la même! Toujours l’orgueil! Vous vous inquiétez de ce que votre entourage va penser. I’ nion publique, voilà ce dont vous vous préoccupesz par-dessus tout. C’est pour faire bonne figure aux

yeux du monde que vous vous êtes jetée, comme une folle, dans l'aventure de notre mariage. Et aujourd'hui encore, exaspérée à la pensée qu’on peut vous critiquer, vous railler, vous perdez toute mesure, et vous vous oubliez jusqu’à me menacer |!

— Oh! non! je ne menace pas, interrompit Claire, ne pouvant plus retenir ses larmes, je supplie. Ayez pitié de moi, Philippe. Soyez généreux....Ne serez-vous donc jamais las de frapper si durement sur mon cœur ? Vous êtes bien vengé, allez! vous pouvez être indulgent. ...Si vous ne voulez rien changer aux conditions de notre existence, au moins assurez ma tranquillité, délivrez-moi de la duchesse.... Éloignez de moi le duc....

Elle avait prononcé ces derniers mots à voix basse, comme si elle avait honte de les laisser tomber de ses lèvres. ...

— De quoi vous plaignez-vous ? reprit le maitre de forges. Je les supporte bien, moi, lui et elle....Ce sont vos parents! Que dirait le monde, ce monde à l'opinion duquel vous subordonnez tout, si, sans raison, nous leur fermions notre porte ? Il faut attendre patiemment et subir les nécessités de notre triste condition. La vie ne se modifie pas, au gré du caprice d’une enfant gâtée. Tout y est grave et sérieux. Etle malheur ne vient que trop facilement. Il n’est pas besoin d’aller au devant de lui. Vous le savez maintenant. Jetés l’un et l’autre, par vous, hors des chemins battus, notre devoir est de marcher en avant, puisque nous n'avons pas le droit de revenir en arrière.

— Ainsi, dit Claire, je n’ai plus rien à attendre de . vous, rien à espérer ? |

— Rien! dit froidement Philippe. Et souvenez-vous que c’est vous qui l’avez voulu ainsi.

Ca

Claire regarda son mari. Les traits du maître de forges étaient altérés. Ses yeux s’enfonçcaient sous ses sourcils. Il était pâle. Mais sa voix était ferme.

Elle eut un instant la pensée de se jeter à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lui avouer qu'elle l’aimait. Elle marcha vers lui, elle étendit les mains vaguement, la poitrine oppressée, étouffant.. .. Mais un dernier reste de fierté l’arrêta. Elle poussa un profond soupir, et resta immobile.

Philippe vint à elle.

— Je suis obligé d'aller à l'usine, fit-il, calme comme si rien ne 8e fût passé entre lui et cette femme qu'il ‘adorait. ÆExcusez-moi de vous quitter.

— Que répondrai-je à mon frère ? demanda timidement Claire.

— Dites-lui que je compte sur sa loyauté pour ne pas dire un seul mot de mon refus à Suzanne. Je m'arrangorai, d'ici huit jours, pour éloigner momentanément cette enfant.

Et, passant comme une ombre dans le cabinet obscur, il fit à Claire un signe de tête plein d'indifférence et sortit.

La jeune femme resta pendant quelques minutes seule dans la vaste pièce. Elle s’abandonna là à sa douleur, sans contrainte. Renversée sur le divan, elle mesura toute l'étendue de son malheur. Ainsi, c'était irrévocable. Vainement, elle avait montré à Philippe la plaie gaighante de son cœur : il n'avait jeté sur elle qu’un regard distrait. Elle n'existait plus pour lui. Ille lui avait dit, et il tenait sa promesse. Implacable, il ne voulait pas lui pardonner son égarement passager. Il la repoussait quand elle venait à lui Elle s’accusa d'avoir perdu l’avenir de son frère. C'était par défiance de ce sang des Beaulieu, dont elle lui avait prouvé la

fatale violence, que le maitre de forges refusait Suzanne à Octave. Comment allait-elle lui apprendre cette désolante nouvelle ? |

La voix de Suzanne, résonnant dans la pièce voisine, la fit se dresser sur ses pieds, avec la rapidité d’un chevreuil qui entend les aboïements de la meute ; elle redouta d’être surprise pleurant seule dans le cabinet de son mari, et elle courut s’enfermer dans sa chambre. Elle donna ordre, à l'heure du déjeuner, de dire qu’ella était souffrante et ne descendrait pas. Puis, vers deux heures, quand elle eut vu par la fenêtre Suzanne s'en: foncer dans les massifs ombreux du parc, elle gagna fur tivement l'escalier, et, sortant par la petite porte de lu cour, elle partit à pied pour Beaulieu. |

Le marquis, impatient de connaître le résultat de ln négociation engagée par sa sœur, faisait les mille pas sux la terrasse, se doutant bien que la jeune femme ne Ia laisserait pas longtemps dans le doute. De loin, il vit Claire qui montait le chemin assez raide qui conduit au château. Il fut douloureusement frappé de son attitude. Madame Derblay suivait lentement le talus gazonné de la route, le front penché, oubliant de s’abriter, quoique le soleil, perçant encore de temps en temps entre les nuages, fût très piquant. Son allure avait quelque chose d’alangui et de détendu qui annonçait la défaite. Elle ne venait pas triomphante et alerte comme une messagère de bonne nouvelle. |

En un instant, le jeune homme arriva jusqu’à Claire. Ils échangèrent un regard. (Celui du frère anxieux et troublé, celui de la sœur morne et désespéré.

— Mon Dieu, que s'est-il passé ? murmura Octave en prenant Claire convulsivement par le bras, et l’entraînant vers un rond-point entouré de bancs, duquel la vue était admirable. Une odeur exquise de tilleuls en fleurs,

venant jusqu’à Claire, acheva de l’énerver, ettremblante, les yeux pleins de larmes, elle resta devant son frère sans prononcer une parole.

— Voyons, Claire, par grâce, reprit le marquis, qu'y a-t-i1? Parle, tout vaut mieux que ton silence.

Madame Derblay eut pitié de l’anxiété de son frère, et, faisant un pénible effort : |

— J'ai, mon pauvre ami, une triste réponse à faire à la demande dont tu m'avais chargée, dit-elle. Un mariage entre Suzanne et toi est impossible.

Octave recula d’un pas, comme si, à ses pieds, il eût vu s'ouvrir un gouffre. Il regarda sa sœur avec égarement, ne comprenant pas bien, et répéta :

— Est impossible ?....Comment?

Claire hocha la tête avec abattement :

— Philippe a refusé, dit-elle.

— Quelle raison ton mari a-t-il donnée? demanda le marquis. |

Claire resta muette. Son embarras était extrême. Qu'’allait-elle répondre à son frère? Pouvait-elle lui révéler le secret de sa douloureuse existence ? Quel prétexte inventer pour donner au refus de Philippe une valeur acceptable? Et il fallait répondre, sans paraître hésiter. Octave la tenait sous son regard, cherchant la vérité pur le visage de sa sœur, dans son moindre geste.

— I n'a point donné de motif, balbutia Claire rougissant de honte, il a refusé de s'expliquer.

— Sans motif? dit le marquis plein d’étonnement ; sans explication? Lui, Philippe, que j'aime tant! Il n’a pas hésité à me faire un pareil chagrin ?

Très ému, Octave s’essuya les yeux vivement, et 6a pensée active poursuivant ce motif, que Philippe n'avait pas voulu donner, et qui lui échappait, il s’assit en silence, cherchant, désespéré. Brusquement il poussa

un cri: une lueur venait d'illuminer son esprit. L'argent!....Ce ne pouvait être que l'argent. Il était sans fortune et sans position. C'était là sûrement la raison pour laquelle Philippe lui refusait Suzanne, Il se leva vivement.

Claire le regardait avec inquiétude. Le marquis fit quelques pas, ef parlant tout haut, répondant à sa pensée, sans s’en apercevoir, le front rayonnant de confiance et d’ardeur :

.. — Sans position, c'est vrai, mais je m'en ferai une, dit-il Sans fortune... .Eh! Philippe sait comment on g’enrichit....Je ferai comme lui....

Il s'arrêta, stupéfait, presque épouvanté. Claire venait de se dresser, lui saisissant la main avec force. Un mot l'avait frappée, un seul, dans ce qu'avait dit son frère : Sans fortune! Mais il avait suffi pour la jeter dans un trouble inexprimable. Et, oubliant ses préoccupations, ‘ ses soucis, ses douleurs, de toutes les forces de son être, elle voulait qu'Octave le lui expliquât.

— Sans fortune, toi? répéta-t-elle.

Et, d’un geste impériéux, menaçant même, elle réclamait une réponse. Octave, embarrassé, confus, essaya de se détourner. Mais, avec une violence terrible, soupçonnant un mystère qu'il lui fallait à tout prix pénétrer, Claire le prit par l'épaule, et le dévorant des yeux :

— Que voulais-tu dire ?

— Je viens de prononcer imprudemment, répondit Octave, des paroles que tu n'aurais jamais dû entendre....Tu ignorais la perte de ce procès. Tu devais l'ignorer toujours ... Et moi, niais que je suis, j'ai trahi le secret que j'avais promis de garder!

Mais Claire n’écoutait plus le marquis : elle pensait. Le procès perdu, c'était la ruine. Son frère sans for-

tune, élle était sans dot. Un doute horrible la saisit ; elle frémit, ses yeux s’agrandirent, et, se tournant vers Octave :

— Quand je me suis mariée ?.... dit-elle seulement, achevant sa phrase par un geste.

— Le désastre était accompli.

— Et mon mari.... Philippe.... Le savait-il?....

— Il le savait. Et il avait défendu qu'on t’en parlät. Il ne voulait pas voir une ombre sur ton front. Il a été, en cette AreaIsian ce; d'une générosité et d'une délicatesse admirables..

Claire poussa un cri, eb battant l'air de ses bras, comme une folle, la voix entrecoupée : .

— Ïl a fait cela! cria-t-elle. Etmoi!.... Oh! malheureuse que je suis!

Dans une évocation subite, la chambre aux hautes tapisseries, sur lesquelles les guerriers souriaient silencieusement aux déesses, lui apparut, telle qu’elle était le soir de son mariage, avec le grand feu qui brülait dans la cheminée à laquelle elle s’accoudait frémissante. Elle revit Philippe pâle et tremblant, presque à ses pieds, puis relevant fièrement le front quand elle lui avait crié : Prenez ma fortune !.... Sa fortune! Comme il avaik souri avec dédain! Elle comprenait pourquoi, maintenant. Et dans son désespoir la vérité, si navrante et si humiliante, lui montait aux lèvres. Il fallait qu’elle parlât, qu’elle s’accusât. Hors d'elle-même, et prise d’un désir furieux de se frapper pour punir sa chair, ne pouvant châtier son âme :

— Oh! j'ai menti, balbutia-t-elle, tout à l’heure, quand je t'ai dit que je ne savais pas pourquoi il t'a refusé sa sœur. C'est à cause de moi créature indigne, qui cause le malheur de tout ce qui m’approche!

Et, tout d’un élan, elle fit à son frère sa triste confes-

sion, n’atténuant rien, appuyant sur ses torts, et montrant, dans toute son horreur, l’acte qu'elle avait commis.

— Et lui, reprit-elle, si fier, si désintéressé, si bon, même dans sa colère, car il m'a épargnée! D'un mot, 1l pouvait m'écraser. Ilne l’a pas fait! Et moi, je l'ai entendu me supplier. Je l'ai vu pleurer, et je suis restée insensible. Je n'ai pas compris tout ce qu'il y avait dans ce cœur d’amour sincère et profond |!

Puis, transfigurée par la douleur, rayonnante de pas- Sion :

— Mais si tu n'avais pas parlé, malheureux, ma vie était à jamais perdue! Qu'est-ce que je devenais? Et c'est par hasard que tu m'as tout dit! Oh! béni sois-tu !

Elle prit son frère dans ses bras et l’embrassa avec une reconnaissance éperdue. Et les paroles, comme un flot trop longtemps contenu, débordaient de ses lèvres.

— Claire, je t'en prie, calme-toi! dit Octave effrayé.

— Ne crains rien, va, tout est sauvé maintenant, reprit-elle, pleine d’exaltation. Je réparerai le mal que j'ai fait, J'assurerai ton bonheur.... Philippe! Oh! je me mettrai à ses genoux. Tout me sera facile et doux pour réussir.... J'ai encore été aujourd’hui bien peu adroite avec lui Mais je n'étais pas maïtresse de moi, vois-tu ! je l’aime tant ! |

Un nuage passa sur son front. Le souvenir inquiétant de la duchesse lui revenait. Elle fronça les sourcils, et sourdement :

— Oh ! je ne veux plus qu’on me le prenne maintenant! I faut qu’il revienne à moi ou je mourrai!

— Claire! s’écria le marquis...

Mais, avec une mobilité extrême, elle était, de la tristesse, passée à la joie. Et le visage rasséréné :

— N'aie donc pas peur, reprit-elle, en riant gaiement. Nous recevons demain, c’est ma fête.... Tous nos amis

seront là ... Je veux être belle, et lui plaire.. Je triompherai, j'en suis sûre! Et je le verrai de nouveau près de moi confiant et tendre...

Ses nerfs qui, seuls, la soutenaient se détendirent. Klle chancela et vint tomber dans les bras d'Octave qui la porta sur le banc de gazon. Des sanglots déchirants soulevèrent sa poitrine. Et pendant longtemps elle resta accablée, écoutant, sans dire une parole, les affectueuses consolations de son frère.

Quand elle eut repris possession d'elle-même, elle reste grave, assise près du marquis, regardant la vallée qui g'étendait devant elle, verdoyante et recueillie, traversée par l’Avesnes qui courait dans les prés comme un ruban argenté. Le parc étendait jusqu’au pied des collines les sombres massifs de ses grands arbres, que le château dominait de ses toits aigus. Les grandes cheminées de l’usine traïnaient dans le ciel leurs fumées lourdes, et le clocher de la petite église se dressait, surmonté de son coq qui brillait, frappé par les rayons obliques du soleil à son déclin.

C'était dans ce coin tranquille que Claire rêvait de vivre. Elle se rappela qu'autrefois elle l'avait, de cette même place, regardé avec dédain et colère. Maintenant, pour elle, il représentait le paradis. C'était là qu'était Philippe.

XVIT

myAA Sainte-Claire était justement tombée cette SNS année-là un dimanche. La Sainte-Suzanne, per un rapprochement heureux, était le veille. Philippe qui, depuis le naufrage de son bonheur, subordonnait toutes ses actions aux nécessités de sa position, n’avait pas cru pouvoir se dispenser de célébrer ce double anniversaire. Il n’avait point reçu depuis qu'il était marié. La maladie de Claire avait pris tout l’hiver, et sa convalescence s'était prolongée assez avant dans le printemps, pour que le maître de forges pût, aux yeux mêmes des plus soupçonneux, être excusé d’avoir laissé sa maison fermée. | L’agitation morale de Claire s'étant, à différentes reprises, trahie assez visiblement, le maître de forges avait résolu de faire montre publiquement de sa tendresse pour sa femme, en donnant une fête en son honneur. Depuis dix jours les invitations étaient lancées quand la tentative de rapprochement, faite par la jeune femme sur son mari, avait porté à l’état aigu la situation douloureuse qui existait entre eux à l’état chronique. Philippe, découragé, songea un instant à décommander ses invités. Mais on était à la veille du jour choisi Il compta sur l'énergie de Claire. Il savait que,

par fierté, elle était capable de montrer un front riant à tout son entourage. Et, le cœur ulcéré, mécontent des autres et de lui-même, le maître de forges se prépara de son côté à faire gaiement les honneurs de Pont- Avesnes.

Enfermée, depuis le matin, avec la baronne, dans son appartement, Claire se prépare à la lutte. Elle voulait plaire. Elle resta étendue dans un demi-jour, se reposant pour avoir le teint vermeil. Elle se soigna, comme une courtisane qui veut faire la conquête d’un nabab, ne négligeant aucun des artifices de la toilette, et rehaussant, par le charme de sa mise, son incomparable beauté.

Elle fit choix d'une robe blanche garnie de Valenciennes et ornée de bouquets de roses naturelles. Le corsage, demi-montant dans le dos, laissait voir l’adorable naissance des épaules, et par-devant décolleté, montrait la superbe poitrine, dont la blancheur était encore relevée par le ton éclatant d’une guirlande de roses, partant du haut du bras, et descendant jusqu’au ‘bas de la jupe, entourant la jeune femme tout entière de ses replis embaumés. Ses admirables cheveux blonds étaient massés sur le haut de sa tête, découvrant hardiment sa nuque de neige et portaient pour tout ornement un piquet de roses du Roi. Elle était si belle ainsi, que Brigitte et Suzanne, qui l’avaient habillée elles-mêmes, saisies d’'admiration, se mirent à battre des mains. Claire jeta dans la glace un coup d’œil reconnaissant, et, frémissante, l’heure étant venue de paraître, elle descendit.

Dans le grand salon Louis XIV, Philippe, en habit noir eten cravate blanche, et le baron, les manches de sa jaquette retroussées et les mains toutes jaunes, Causaient sous le feu des lustres ‘allumés. La ba-

ronne, qui entrait avec Claire, poussa un cri de désespoir.

— Ah! mon ami, d’où sortez-vous, dans cet état et à une pareille heure ? Et quelles mains avez-vous ?

— Excusez-moi, chère amie, dit le baron, rougissant comme un écolier pris en faute, je me suis un peu attardé au laboratoire. ...ÆEt c’est un bain diode, que j'ai renversé par mégarde, qui m'a légèrement teinté les doigts....

— Légèrement! s’écria la jeune femme, mais c’estune horreur, vous ne serez pas présentable....Vous avez l'air d’un photographe!....

Le baron se mit à rire :

— Cela va s’en aller très bien, je vous assure.

Et il se dirigeait du coté de sa femme.

: — Née m’approchez pas! dit celle-ci en reculant avea effroi ; j'ai une robe neuve! Vite, allez vous habiller Vous avez juste le temps!

Le baron, heureux d'en être quitte à si bon compte. disparut comme un sylphe.

Philippe regardait Claire. Dans toute la splendeur de sa beauté, elle s’avançait vers lui. ŒElle était rayonnante, et nulle trace de ses soucis ne se voyait sur son visage. En lui-même, le maître de forges admira la fermeté d'âme de la jeune femme. Il pensa qu’elle était vraiment vaillante, et il lui sut gré de faire si brillamment son devoir. Lui adressant un sourire qui la fit pâlir de joie, il s’approcha d'elle, tenant dans sa main un écrin de cuir noir sur lequel étaient gravées les initiales C. D.

— Vous êtes assez pauvre en bijoux, lui dit-il en s’inclinant. A l’époque de notre mariage, je n'ai pas su me procurer tout ce que je désirais pour vous. Laissez-moi donc réparer cette négligence.

D ous n n Æ se es es nr run . +

Et il tendait l’écrin. Claire, interdite, hésitait à le prendre. La baronne s’en saisit vivement, l’ouvrit, et en tirant une merveilleuse rivière de diamants, elle la fit avec des cris de joie, étinceler à la lumière :

— Oh! ma chère, vois donc, c’est un cadeau princier |

Le front de Claire se rembrunit. C'était un cadeau princier en effet. La jeune femme pensa aux quarante mille francs en or, produit prétendu de sa dot, qui dormaient dans un tiroir de son beau meuble d’ébène. Elle les ajouta à la somme énorme qu'avait dû coûter le collier, et elle se sentit humiliée au plus profond d’ellemême. Quelle leçon de générosité Philippe lui donnait encore! L'argent, qui avait été son suprême argument, à elle, il le dépensait, lui, avec une indifférence royale, semblant n’en faire aucun cas, quoiqu'il l’eût gagné par un travail acharné. |

— Allons, Philippe, attachez-le-lui vous-même au cou, ce signe d’esclavage. C’est bien le moins que vous puissiez faire, dit malicieusement la baronne.

Puis, se tournant vers son mari qui entrait, vêtu avec une correction parfaite :

— Vous qui cherchez toujours des petits cailloux, mon cher, tâchez donc d’en trouver quelquefois dans ce genre-la |

Le maitre de forges attachait d’une main tremblante le ruban d'argent, orné de pierres étincelantes, sur les épaules de sa femme. Ileffleura des doigts cette peau gatinée, et il la vit frissonner à son contact.

— Allons! allons! reprit la baronne, un jour comme celui-là, c'est de règle, on s’embrasse....

Et elle poussa Claire dans les bras de Philippe devenu pâle comme un mort. Le maître de forges approcha ses lèvres du front de sa femme, et, la gorge serrée par

l'émotion, les yeux troublés, se demandant avec angoisse s’il allait s’évanouir, il prit le plus froid et le plus désiré des baisers.

Puis, brusquement, il passa dans le salon voisin, avide de s’arracher à la captivante douceur de ce rapprochement.

Claire n'avait pas jusqu'ici pu juger complètement l'importance de la position de son mari. Partout où il allait, elle le voyait accueilli avec déférence et empressement. Ce fut en recevant chez elle tout ce que le département comptait de gens considérables qu'elle comprit de quelles influences le maitre de forges disposait.

Le diner réunit M Monicaud, le préfet républicain à transformations, sachant mitiger ses opinions quand il allait dans le monde ; le procureur général, homme grave et compassé ; le trésorier-payeur, ancien viveur, très aimable, et le général commandant la division. Toutes les autorités civiles et militaires. Le métropolitain de Besançon, Mer Fargis, à qui Philippe avait fait don d’une grille admirable pour le chœur de la cathédrale, avait consenti à se déplacer, ce qu'il ne, faisait pour personne, Et, assis à la droite de Claire, ce vieillard souriant avait, avec une grâce charmante, affronté la présence de M. le préfet du Doubs, qui avait implacablement exécuté les décrets.

Athénaïs, décomposée par l'envie, assista au triomphe de sa rivale. Claire, soutenue, pour la première fois, par le regard de son mari, retrouva sa confiance. Elle causa avec esprit, trouvant le mot juste pour flatter l’amour-propre de chacun de ses convives. Elle se sentait admirée par Philippe, et dévorée par le désir de lui plaire, elle déploya toutes les ressources d’une intelligence supérieure.

Le duc fut frappé de son rayonnant éclat. La jeune femme, tendue dans un effort de volonté suprême, fut véritablement éblouissante. Bligny, fasciné, se laissa aller à la contempler avec une admiration qu'il ne sut pas assez dissimuler. Les yeux fixés sur elle, il oublia tout ce qui l’entourait Sa passion surexcitée lui fit perdre toute mesure. Il ne vit pas Philippe, qui l’observait avec une attention menacante. Et d’ailleurs, que lui importait un mari? On savait, depuis longtemps, qu'il était homme à lui prendre la vie après lui avoir pris l'honneur.

Moulinet, quoiqu'il fût très occupé à entortiller le préfet, qui se laissait aller, avec un abandon plein de révélations sur son passé riche en privations, aux jouissances de la bonne chère, fut frappé de l'attitude de Bligny. Il n'avait pas été sans remarquer que le duc, depuis son retour, s’occupait beaucoup trop de Claire. T1 n’attachait aucune importance, en général, à Ces marivaudages du jeune homme. Mais, dans ce èas spécial, il se sentit pris d'une vive inquiétude. Le maiïtre de forges était une puissance, et à la veille des élections, il fallait le ménager. Il se promit de parler à son gendre.

La duchesse, placée auprès de Philippe, s’efforçait par Son babil, d’attirer son attention. Elle le trouva distrait, froid, préoccupé. La marquise de Beaulieu, assise à la droite du maître de forges, était très tourmentée par la chaleur des lustres, et de son éventail elle s’efforçait de se protéger le front. Philippe, obligé de se dépenser à droite et à gauche et d’être à tout le monde, souffrit horriblement de voir le duc regarder Claire. Il lui sembla que les yeux de Bligny, errant sur les épaules nues de la jeune femme, les souillaient de chimériques caresses. Une colère terrible s’empara de lui. Il connut

tous les tourments de la jalousie. Et il rêva la jouis-

gance profonde de tuer cet homme qui, lui ayant déjà *ait tant de mal, le torturait encore si cruellement.

Les paroles futiles d’Athénais, ardente à l’accaparer aux yeux de tous, le fatiguaient. Et il souhaita ardemment d’être délivré de ces deux êtres odieux. Le souvenir des prières de sa femme, lui demandant d’éloigtier le duc et la duchesse, lui revint. Il comprit la lassitude de Claire, en butte à la haine de la femme et à l’amour du mari. Il résolut de la délivrer de l’une et de l’autre. Mais éloigner le duc, ne lui suffisait déjà plus. Il le haïsgait trop.

La fin du diner fut un soulagement pour lui. Sur la toxrasse, il faisait une fraîcheur délicieuse. Une charmsuie surprise y attendait Claire. Tous les massifs du : pare étaient illuminés, et des guirlandes de fleurs couraient sur toute la façade du château.

Moulinet avait ravagé ses serres pour la circonstance, et une corbeille, large de trois mètres, en joncs tressés et dorés, était remplie des plus admirables variétés d’orchidées.

— Mon jardinier s’est arraché les cheveux en la voyant partir de la Varenne, disait d’un air détaché, entre haut et bas, à ceux qui le complimentaient, l’ancien juge au tribunal de comraerce. | |

Cependant, il ne perdait pas de vue son gendre qui avait réussi, en manœuvrant avec art, à séparer Claire du groupe des jeunes femmes, et à la bloquer dans un coin propice.

Là, ces deux êtres qui s’étaient aimés, échangèrent en souriant les plus dangercuses paroles. Le duc, passionné, avide de se concilier les bonnes grâces de la jeune femme, faisant l'éloge de sa beauté et protestant de sor amour; Claire, fatouche, violente, voulant so dégager d’un tête-à-tête qui la faisait trembter, et élevent un peu

la voix au risque d’appeler l'attention de Philippe.

Alors Bligny changea de tactique : il se fit doux et mielleux ; il ne parla plus que d’amitié. Il demanda à Claire de lui abandonner seulement sa main, en signe de pardon. Et, en disant ces mots, ses yeux, démentant son langage, flambaient, pleins de passion. Il se rapprochait peu à peu. Un instant, enhardi par la demiobscurité, il serra Claire de si près que celle-ci s’écria :

— Prenez garde! $Si vous ne vous éloignez pas, au risque d’un éclat, j'appelle mon mari!

Le duc avait porté l’exaltation de la jeune femme à un point extrême. (Ce fut Moulinet qui sauva, pour l’instant, la situation. Il vint, en souriant, se mettre en tiers entre Bligny et Claire, entrant en matière par un de ces lieux communs, auxquels il excellait, et qui agaçaient supérieurement son gendre :

— Comme le ciel est pur! dit l’ancien juge au tribunal de commerce, avec un air élégiaque. La lune est à son premier quartier. Il fera beau toute la semaine!

Le duc regarda Moulinet de travers ; Claire, profitant de la diversion, s’échappa avec un vif . soulagement. Bligay fit un pas pour la suivre. Son beau-père, d’un geste solennel l’arrêta, et, l’emmenant au bord de la pièce d’eau :

— Monsieur le duc, dit Moulinet, je constate, avec chagrin, que vous abusez singulièrement des bonnes relations que je m'’efforce d'entretenir avec M. Derblay, pour....

— Pour? répéta le duc en regardant Moulinet de haut en bas avec une remarquable impertinence.

— D'abord, s’écria l’ancien juge au tribunal de commerce, perdant pour la première fois patience, veuillez, . je vous prie, mon gendre, — et il appuya fortement sur se vocable particulièrement désagréable à Bligny, —

veuillez cesser de prendre, vis-à-vis de moi, un certain ton gouailleur que je ne suis plus disposé à supporter.

— Monsieur Moulinet se révolte, il lève l’étendard de la magistrature consulaire ? dit le duc en riant....

— M. Moulinet vous trouve tout à fait inconvenant, reprit le beau-père d’un ton plus haut, et à son égard et à l'égard de votre hôte, dont vous courtisez la femme d'une façon scandaleuse.

— Madame votre fille me ferait-elle la faveur de s’en plaindre ? demanda le duc en affectant une politesse exagérée, plus irritante encore que son persiflage.

— Ma foi, non, répondit Moulinet ; elle paraît même se soueier fort peu de votre fidélité... et je la comprends!

— Eh bien! alors ? fit railleusement le duc.

Moulinet se mit de trois quarts, et, foudroyant son gendre du regard :

— Et la morale, monsieur ? dit-il.

— Oh! la morale de la rue des Lombards! répliqua le duc en faisant un geste d’insouciance,

Moulinet prit un air important.

— La rue des Lombards a bien sa valeur, scanda-t-il. Vous en savez quelque chose!

— Oh! fi, monsieur Moulinet, s’écria le duc, ne remuez pas ainsi vos gros sous. On sait que vous êtes riche. Et, toisant avec dédain l’ancien juge au tribunal de commerce : C’est votre unique mérite, n’en abusez pas!

— Mon mérite, en ce cas, dit Moulinet, perdant tout à fait son calme, a sur le vôtre cet avantage qu'il augmente tous les jours! Du reste, je suis bien bon de m'intéresser à vous. Poursuivez votre coupable entreprise! Le seul résultat que vous obtiendrez sera de vous faire une bonne querelle avec le mari, et je vous préviens d'avance que toutes mes sympathies seront de son côté....

— Parfait! fit le duc.

— S'il vous tue, continua Moulinet, qui s’animait en parlant, vous n'aurez que ce que vous méritez!

— Le jugement de Dieu!

— Nous vous ferons faire, ma fille et moi, des funérailles dignes de notre fortune, et nous irons vous pleurer à Monaco et aux bains de mer pendant le délai légal.

— Enfin, un deuil gai!

— Outré du dérèglement de vos passions...

— Ah! monsieur Moulinet! terminons! ic.errompit le duc avec hauteur, je ne demande pas de conseils, et je n'accepte pas de leçons. Pendant quelques minutes, votre pédantisme prud’hommesque m’a amusé, mais en voilà assoz | |

— Très bien, monsieur, dit Moulinet, dominé par l'insolence du duc, faites à votre guise, je m'en lave les mains,

Et, agitant sa tête d’un air digne, le beau-père remonta vers les salons,

Ün grand mouvement venait de se produire sur la terrasse. Suzanne était venue en courant trouver son frère, qui causait avec le procureur général et le préfet, et, un peu haletante, très émue:

— C’est une députation des ouvriers, dit-elle. Ils sont dix ; ils demandent la permission d'approcher.

— Mais comment donc! s’écria le préfet, dans lequel le démocrate, fouetté par ces mots: députation d'ouvriers, so réveilla. Une petite démonstration populaire...

“c'est parfait!

— Il va demander qu'on joue la Marseillaise! murmure le trésorier-payeur en souriant.

‘Philippe s'était avancé vers les ouvriers :

— Ah! c'est vous, Gobert! dit-il en reconnaissant son plus aucien contre-maitre, vêtu de ses habits des grands

jours, le chapeau à la main, et portant un énorme bouquet, en souriant d’un air inquiet.... — Arrivez donc mon brave, et vous aussi, mes amis.

Gobert, un grand vieillard aux cheveux blancs, resta planté sur ses jambes, médusé par la vue de tout ce monde élégant, qui, rangé sur la terrasse, l’examinait avec curiosité. |

— Va donc, murmuraient ses camarades rangés derrière son dos. Va donc! puisque c'est toi qui dois parler.

Mais lui, paralysé par une émotion invincible, regardait, les yeux écarquillés, immobile, comme s'il eût été changé en pierre.

Ce fut Suzanne qui rompit le charme, en venant gentiment prendre par la main le vieil ouvrier, qu'elle connaissait depuis qu’elle était née, et en le conduisant devant Claire. Le contre-maître s'in-lina devant la jeune femme, et, très troublé, cherchant ses mots, quoiqu'il eût appris son petit discours par cœur :

— Puisque le patron le permet, madame Derblay, dit-il, daignez accepter ce bouquet que je suis chargé de vous offrir, au nom de tous les camarades, en vous souhaitant votre fête....Il faut que vous sachiez qu'à Pont-Avesnes, nous sommes dix-huit cents qui devons ce que nous avons à votre mari, qui nous à bâti des maisons, des écoles, une infirmerie, qui nous traite comme ses enfants.... Et, voyez-vous, nous vous sommes reconnaissants du bonheur que vous lui donnez!

La parole s’étrangla dans la gorge de Gobert, gagné par l’attendrissement. Des cris et des applaudissements éclatèrent avec force. Le préfet avait donné le signal en se tournant vers les jeunes époux, avec un sourira plein d'approbation. Claire, en entendant le contre-

maître parler du bonheur qu'elle donnait à Philippe, avait tressailli Ainsi, de tous côtés, partout et toujours, cette louange ironique lui arrivait.

Le tumulte s'était apaisé. Gobert, débarrassé de son bouquet, restait toujours planté devant monsieur et madame Derblay.

— Mais, reprit-il, j'ai autre chose à dire.... Le pays va être appelé à élire un député... ;

À ces mots, Moulinet fit un pas en avant, comme s’il était mis directement en cause. Le préfet se redressa et lança autour de lui un regard plein d’autorité.

— Et nous venons, continua Gobert, prier le patron de 8e laisser porter dans la circonscription de Pont- Avesnes. ;

Moulinet poussa un immense soupir de soulagement. |

— La circonscription voisine de la mienne, s’écria-t-il, bravo !

Une tempête de hourras et d’exclamations, partant de la grille de la cour d'honneur, fit écho à la voix du vieux contre-maître. Les ouvriers de l’usine, endimanchés avec leurs femmes et leurs filles, se pressaient sur la place, assistant de loin à la manifestation qu’ils avaient préparée.

— Ouvrez la grille, dit Philippe, que tout le monde entre. |

Et, en un instant, un flot joyeux se répandit dans les parterres, débordant dans le parc, sous ‘les lanternes vénitiennes, qui éclairaient de leurs lueurs multicolores les allées profondes et les ronds-points mystérieux ornés de statues. |

— Ces braves gens ont eu une excellente pensée, dit le préfet gracieusement. M. Derblay est des nôtres ; c’est un libéral, dañs la plus généreuse acception du mot,

Pour tous, son nom signifie : science, probité, travail et liberté!

— Voilà une candidature que j'appuie, répétait Moulinet. A nous deux, nous tiendrons l’arrondissement. Je vais travailler mes fermiers. (Comités, réunions, discours, c’est mon affaire. Nous enlevons l'élection haut la main! |

— Eh bien ! mon cher préfet, il me semble que nous faisons un peu de candidature officielle! dit derrière le majestueux Monicaüd une voix martiale. Le préfet se retourna, comme si on lui avait marché sur le pied, et se trouva nez à nez avec le général, qui le dévisageait d’un air goguenard. Le représentant de l'administration civile adressa un sourire au représentant de l’administration militaire.

— Eh! mon cher général, quand on a bien diné chez les gens, on ne peut pas avoir l'air de les combattre au dessert! Politesse de digestion !

Puis, pivotant sur ses talons, il murmura entre ses dents : “ Prétorien, va! ”

— J'accepte, mes amis, disait Philippe, l’honneur que vous me faites. Non dans un but d’ambition, — vous savez que je recherche peu les occasions de me mettre en avant, — mais parce que j'espère une fois de plus pouvoir vous être utile,

Il y eut un grand tumulte ; des cris s’élevaient de la foule, et, pendant deux minutes, on ne vit que des bras agitant frénétiquement des chapeaux et des casquettes. Puis le bruit tomba peu à peu. Claire s'était avancée à son tour :

— Quant à moi, mes amis, dit-elle, je vous remercie du fond du cœur de votre bonne pensée. Et vous, Gobert, puisque vous êtes le plus ancien de l’usine, pour tous vos camarades, venez m’embrasser.

Et gracieuse, souriante, elle tendit la joue au vieux contre-maître bouleversé, au supplice dans sa redingote noire un peu juste, et devenu tout rouge sous ses cheveux blancs. Gobert s’approcha, et, avec autant de précaution que si le doux visage de Claire eût été brülant, comme le fer rouge que l’ouvrier était habitué à marteler, il embrassa la jeune femme.

— Oh! madame, dit le brave homme, ne pouvant retenir une larme, les Derblay ont toujours été de braves gens, et vous êtes bien digne d’être de la famille.

Claire jeta à son mari un regard de triomphe. Les paroles de l’ouvrier lui semblèrent avoir rattaché les liens qui l’unissaient à Philippe.

Athénaïs ricanait, en chuchotant avec La Brède et du Tremblays :

— Eh bien! Mais c’est tout à fait charmant : nous nageons dans le socialisme.

Une acclamation énorme coupa la parole à la duchesse, Philippe venait de donner ordre de rouler quelques pièces de vin dans un rond-point du parc, et il avait envoyé chercher la fanfare du pays. En un instant, une estrade fut improvisée avec des planches. Et, hissés sur cet échafaudage, les musiciens firent entendre les notes criardes de leurs instruments. Les vignerons de la côte, attirés par le bruit, se mêlaïent aux ouvriers de l'usine, et la vieille hostilité qui divisait le pays en deux camps était en voie de disparaître. Dans les grandes allées, à la lueur des lanternes multicolores, qui éclataient comme des fleurs fantastiques, dans la sombre verdure des arbres, cette multitude agitée et bruyante semblait . une noire fourmilière.

Soudainement la nuit fut traversée par un éclair brillant, et la première bombe d’un feu d'artifice, commandé et préparé avec grand mystère par le baron, éclata

bruyamment dans les airs, jetant sur la foule ébahie une pluie éblouissante d'étoiles d’or. Puis les fusées sillonnèrent l’espace de leurs traînées de feu, et les taillis du parc s’illuminèrent des clartés vertes et rouges des feux de Bengale.

Les musiciens s'étaient arrêtés, et leurs instruments sur leurs genoux, aux premières loges de l’estrade, ils suivaient le vol capricieux des serpentaux et le surprenant jaillissement des chandelles romaines.

Le délicieux du Tremblays, qui ne manquait jamais l'actualité, fredonnait d’une voix aigre les premiers mots de Ia chanson bien connue :

Petit Pierre, hausse-moti, Que je voie la fusée volante...

Le préfet, se tournant vers Moulinet, lui dit avec enthousiasme :

— Voyez-vous comme le rouge fait bien dans les feux d'artifice! Quelle belle couleur!

— J'aime aussi beaucoup le vert, répondit l’ancien juge, qui n'avait pas saisi l’allusion.

— C’est la couleur de l’espérance, dit gracieusement le trésorier-payeur, en saluant Moulinet.

Le père de la duchesse comprit. Il était lucide pour ce qui touchait à ses intérêts. Il regarda l’ancien viveur avec bienveillance. Il le trouva un homme très comme il faut. Du reste, celui-ci avait la plus belle paire de chevaux du département.

— Eh bien! monsieur Moulinet, dit le baron qui s'était approché, cela va bien? Vous paraissez enchanté !

— Oui, baron, répondit l’ancien juge avec expansion. Ce luxe, ces fêtes, cette animation, tout cela m’enchante. J'étais né pour la haute vie. Mes goûts protestent contre l'injustice de mon origine...

— Votre esprit suffirait à la faire oublier! dit Préfont, avec un sang-froid imperturbable.

Une rougeur immense illumina le cieL C’étaient les pièces principales qui s’allumaient. Sous un portique flamboyant, un petit enfant, dessiné par des feux roses, couronnait une grande femme silhouettée par des feux blancs.

— L'Amour couronnant l'Industrie ! dit le baron, qui se crut obligé d'expliquer l’allégorie.

— Connu! murmura le majestueux Monicaud à l'oreille du procureur général. L'année dernière, à Neufchâtel, où j'étais sous-préfet, on nous a servi l'enfant rose et la femme blanche, le soir de la fête nationale, sous ce titre : L’Avenir couronnant la France.

— Et moi, dit gaiement le trésorier-payeur, je les ai vus figurer, autrefois, dans un feu d'artifice tiré à Villed’Avray, pour la fête du docteur Thompson, l’illustre

accoucheur, sous cette désignation : L’Enfance couronnant la Médecine.

Un bruit terrible et une aveuglante clarté coupèrent la parole aux invités. Le bouquet, une gerbe embrasée, montait dans le ciel, s'étendant au-dessus des spectateurs comme une voûte de feu. Une grêle de baguettes noircies tomba sur la tête des plus avancés, au milieu des cris et des rires. Puis le ciel redevint sombre, et le parc, doucement éclairé par les lanternes vénitiennes, reprit son aspect. Comme si une main invisible eüt donné le signal, les instruments de la fanfare rugirent tous ensemble, jetant au vent de la nuit les premières mesures du quadrille. Puis un silence succéda pendant qu’une voix gouailleuse de gamin criait: ‘‘ En place pour la contre-danse ! ”

Athénaïs fut soudain prise d’un caprice de grisette : elle eut une folle envie d'aller danser au milieu de ces

paysans. Ce fut tellement impérieux que, les yeux brillants, les joues animées, elle se tourna vers Philippe etse penchant vers lui :

— Oh! monsieur Derblay, ouvrons ce bal champêtre... Ce sera charmant.... Venez, vous danserez avec moi!

Philippe resta immobile, hésitant entre le désir de refuser et la crainte d’être impoli. Il échangea un coup d'œil avec Claire.

La jeune femme avait pâli en assistant à cette nouvelle et provocante tentative de la duchesse. Elle jugea que la mesure était comble. Et puis, elle s'était juré à elle-même de ne plus permettre qu’Athénais s'emparût de Philippe. Elle restait cependant indécise, anxieuse, craignant de déplaire à son mari. Une voix railleuse retentit à son oreille, la voix abhorrée du duc :

— Vous voyez ? disait-il

Et, d’un geste, il montrait Athénaïs penchée vers Philippe et le tenant sous le regard caressant de ses yeux.

Claire frémit de douleur et de honte. Sa souffrance fut décuplée par cette imprudente intervention du duc. À ce moment précis, comme si leur destinée se décidait enfin, les yeux de Philippe rencontrèrent ceux de Claire. La jeune femme, dans ceux de son mari, vit si nettement la contrainte et la lassitude, qu’elle fut comme entraînée par une force irrésistible. ÆElle fit trois pas, et, touchant légèrement le bras d’Athénaïs qui répétait: ‘“ Nous ouvrons le bal ensemble, n'est-ce pas ? ”

— Pardon, si je contrarie tes projets, dit Claire froidement. Mais je voudrais causer un seul instant avec toi.

— Causer ? fit la duchesse avec une surprise mêlée d’ennui. Comme cela, tout de suite ?

— Tout de suite, appuya madame Derblay.

— C’est donc urgent?

— Tout à fait urgent.

Athénaïs dévisagen son ennemie. Claire soutint ce regard avec une telle fermeté que la duchesse, troublée, pressentant quelque grave incident, baissa les yeux, et, d’une voix doucereuse :

— Qu'y at-il donc, ma chère belle ? demanda-t-elle, en essayant de prendre 18 main de Olaire.

— Suis-moi, tu le sauras, répondit durement madame Derblay.

Et sans ajouter un mot, sans se retourner vers Philippe, Claire, résolue, mais le cœur palpitant, entraina Athénaïs dans le petit salon désert.

Elles restèrent, pendant une seconde, debout, comme deux adversaires prêts à en venir aux mains. Au loin, sous la feuillée, l'orchestre improvisé commençait à jouer, et le bruit sourd de la foule excitée arrivait jusqu’au château par bouffées confuses. Tous les convives étaient descen dus dans le parc. Athénaïs et Claire, livrées à leurs seules forces, étaient encore une fois en présence.

— Asseyons-nous, veux-tu ? dit madame Derblay d’une voix brève.

— Ce sera donc long ? fit la duchesse, en étouffant à demi un impertinent bâillement.

— J'espère que non, répliqua Claire. |

Athénaïs s’étendit dans un fauteuil. Elle allonges une jambe, fixa les yeux sur la pointe ornée de jais de son soulier, et le fit miroiter lentement à la lumière des lustres, paraissant n’attacher aucune importance à ce que Claire avait à lui dire.

— Il s’agit d’une faveur que j'ai à te demander, reprit madame Derblay.

— $Serais-je assez heureuse pour pouvoir te servir? demanda Athénaïs avec nonchalance.

— Oui. L'autre jour, à cette chasse dans la forêt, quand tu as emmené mon mari avec toi, tu m’as demandé si cela no me déplaisait pas, et si je n'étais pas un peu jalouse...

La duchesse frappa un petit coup sec avec son talon sur le parquet et dit :

— Je plaisantais!

— Eh bien! Tu avais tort, déclara madame Derblay, car tu disais vrai.

Athénaïs, extrêmement étonnée, cessa de s'étendre dans son fauteuil et se tint sur ses gardes.

— Toi, jalouse ? dit-elle.

— Oui.

— De moi? appuya la duchesse.

— De toi ! répéta Claire. Et, avec un sourire contraint, elle ajouta : Tu vois que je suis franche. Il me semble que mon mari s'occupe de toi plus qu'il ne convient, et je m'adresse directement à toi pour que tu mettes un terme à une assiduité, à laquelle tu n’attaches évidemment aucun prix, et qui m'est très pénible.

— Oh! chère petite, s'écria Athénais, se tournant vers Claire avec une vivacité pleine du plus tendre intérêt, comment! tu souffrais et tu ne disais rien! Maïs n'exagères-tu pas un peu ? Je ne me rappelle vraiment rien qui ait pu motiver ton ennui M. Derblay est fort aimable, il paraît avoir du plaisir à causer avec moi; mais cette sympathie entre gens de la même famille n’est pas surprenante, et n’a rien de criminel.

— J’en souffre ! dit Claire avec insistance.

La petite duchesse se dressa et, d'un ton pointu comme une vrille :

— Ma chère amie, c’est à ton mari qu'il faut demander le remède à ton mal Moi, je n’y peux rien!

.— #i, tu peux couper court à cette intimité,

Athénaiïs se laissa retomber languissante au fond de son fauteuil. Elle voyait maintenant où Claire voulait en venir, Ainsi, c'était un désarmement qu’elle demandait. La jeune femme adoucit toutes les aigreurs de sa voix, et, avec une aménité plus exaspérante que 8a raideur passée :

— Et comment y pourrais-je arriver? En accueillant mal ton mari? D'abord, ce serait m'imposer un rôle bien désagréable. Et, ensuite, crois-tu le moyen bien efficace ?

Elle souriait en parlant ainsi, avec l’air de bravade d’une femme sûre de son ascendant. |

— Aussi, reprit Claire avec sa tranquille sérénité, n’estce pas cela que je veux te proposer.

— Qu'est-ce donc ?

Madame Derblay hésita un peu, puis hardiment :

— C’est de t'éloigner pour quelque temps de notre maison.

Athénaïs bondit, et, cessant de se dominer:

— Y songes-tu? cria-t-elle.

— Oui, dit Claire avec autant de douceur que sa rivale avait d'äpreté. Et c'est sur le ton de la prière que je te le demande. Accuse-moi d’être folle ; mais fais cela : il y va de mon bonheur.

— Et sous quel prétexte veux-tu que je m’éloigne? reprit Athénaïs. Que dirait-on d’une séparation si brusque qu’elle ressemblerait à une rupture ?

— Nous nous chargerons de l’expliquer d’une manière satisfaisante.

L'insistance de Claire embarrassa beaucoup Athénaïs. Elle pensa que madame Derblay était plus forte qu’elle n'avait cru, et que, si elle se laissait entraîner à la moindre concossion, tout était perdu. Elle résolut de trancher

dans le vil

— Nous pouvons ne pas réussir, dit-elle. Et ce serait désastreux pour moi. Tu as été franche : je vais l'être. Je suis nouvelle dans le monde où m’a fait entrer le duc de Bligny, je m'y plais, et je tiens à y garder la place que j'ai déjà su m'y faire. Mais on y est très rigoriste. Aussi tu comprends que si la famille de mon mari me fait froide mine, on trouvera là une occasion de me discuter. Je suis si jalousée ! Et adieu mes rêves ! Si tu as ton amour, moi j'ai mon ambition Je comprends que tu tiennes à protéger l'un, souffre que je défende l'autre. |

Claire se mit à trembler. Elle ne se contenait plus qu'avec peine. L'envie lui venait de saisir cette misérable, et de l’écraser.

— Ainsi, tu refuses ? dit-elle d’une voix étouffée.

— À contre-cœur. Mais, en conscience, mets-toi à ma place!

Et l'ironie était tellement vive qu'Athénaïs ne put réprimer un sourire.

Claire s’avanca et, cessant de dominer sa colère :

— Que je me mette à ta place? fit-elle avec violence. C'est toi qui t'es mise à la mienne, et qui veux ty mettre encore! Depuis que je te connais, tu me poursuis de ton envie et de ta haine. Fille, tu m’as pris mon fiancé ; femme, tu essaies de me prendre mon mari! Je n'ai pas su garder l’un, je saurai t'arracher l’autre!

— Ah! c'est ainsil s’écria Athénaïs, blémissant de rage. Eh bien! soit! Levons le masque! En vérité, la dissimulation me pèse ! Oui, depuis mon enfance, je te rends en haïine tout ce que toi et tes pareilles vous m'avez prodigué de dédain. Tu m'as écrasée pendant dix ans de ton nom, de ta fortune et de ton esprit! Eh bien! vois! aujourd’hui j'ai des millions, je suis duchesse, et tu en es à me demander grâce!

— Prends garde! dit Claire, je ne suis pas d’un sang à me laisser longtemps insulter impunément.

— Et moi, répliqua la duchesse, je porte un nom qui me met au-dessus de ta colère!

— J'en appellerai de la conduite que tu tiens envers moi !

— À qui? demanda Athénais en ricanant.

— Au monde.

— Lequel? Le tien, où je suis montée ? Ou le mien, où tu es descendue ?

— À celui, quel qu’il soit, où il y a des honnêtes gens pour qui respecter les autres est un devoir, et se faire respecter soi-même est un droit. Devant celui-là, entends-tu ? je répéterai hautement ce que je viens de te dire. Je te montrerai telle que tu es. Et nous verrons si le nom que tu portes, si grand qu'il soit, suflira à cacher ta bassesse et ta fausseté.

La duchesse voulut répondre, elle chercha vainement dans son cœur enfiellé. Ses lèvres laissèrent échapper un sifflement. Réduite au silence, elle tenta au moins d'insulter du geste. Mais elle vit, devant elle, Claire si menaçante, les yeux ardents et les mains agitées, qu'elle eut peur. Elle recula et, baissant la voix :

— C’est un scandale que tu cherches ?

— C'est une exécution que je vais faire! Une dernière fois, veux-tu consentir à ce que je te demande?

— Non! cent fois non! répéta Athénaïs en grinçant des dents.

— Alors, tu:vas voir!

Des pas faisaient crier le sable de la terrasse, et un bruit de voix joyeuses entrait par les fenêtres du salon. Sur le perron, Philippe parut, donnant le bras à la baronne. Le duc, riant avec La Brède, suivait, précédant Moulinet qui s'était attaché au baron.

Ts virent Athénaïs et Claire, pâles, frémissantes, debout en face l’une de l’autre. L’attitude des deux jeunes femmes était tellement significative que tous s’arrétèrent, pleins de stupeur. Alors Claire, le front haut, sûre de sa conscience, forte des douleurs subies, s’avança au milieu du salon, et désignant Athénaiïis d’un geste écrasant :

— Duc, emmenez votre femme, dit-elle, si vous ne vou- Jez pas que je la chasse de chez moi, devant tout le monde |

Bligny resta impassible. Un pâle sourire glissa sur ses lèvres. Mais Moulinet, n’en croyant pas ses oreilles, bagard, les bras au ciel, s'était élancé.

— Chasser ma fille, la duchesse ma fille! répéta-t-il avec emphase, comme si, en elle, on eût touché à tout l’armorial de France.

Athénaiïs, se tournant vers le duc, cria d’une voix per- * gante :

— Monsieur, me laisserez-vous insulter de la sorte, sans me défendre ?

Bligny fit deux pas vers Philippe, avec un calme parfait.

— Approuvez-vous, monsieur, dit-il, ce que madame Derblay vient de dire à la duchesse? Êtes-vous disposé à vous en excuser, ou êtes-vous prêt à en prendre la responsabilité ?

Ce fut net, poli et tranchant comme l'acier. |

Claire attacha sur son mari des regards pleins d’angoisse. Philippe allait-il la désavouer, ou prendre hautement son parti? Elle eut un instant d'incertitude horrible, pendant lequel elle souffrit plus qu’elle n'avait jamais souffert.

A la voix de Bligny, le maître de forges s'était approché. Sa haute taille se développa dans toute sa mâle vigueur. Il dépassa le duc de la tête, puis, gravement

et avec une énergie qui fit tressaillir tous ceux qui écoutaient :

— Monsieur le duc, quoi que fasse madame Derblay, quelque raison qu’elle ait pour le faire, je tiens tout ce qu’elle fait pour bien fait!

Le duc salua avec une incomparable élégance ; il se tourna vers La Brède, auquel il fit un signe, et dit:

— C’est compris! | |

Puis, offrant son bras à Athénaïs décomposée, il sortit, guivi de Moulinet éperdu, et du fidèle La Brède, qui murmurait :

: — Diable d'affaire! Deux cousins ! Bligny est l’offensé il prendra le pistolet. Le maitre de forges est un homme mort!

Claire, en voyant s'éloigner sa rivale humiliée et vaincue, ne songe pas aux terribles conséquences qu'allait entrainer son coup d’audace. Elle poussa un cri de

‘triomphe, et allant à son mari avec une reconnaissance

passionnée :

— Oh! merci, Philippe! dit-elle. Et elle lui tendait vaguement les bras.

* En un instant son ardeur tomba. Elle vit son mari redevenu impassible.

® — Vous ne me devez pas de remerciements, dit-il. En vous défendant, c'était mon honneur que je défendais.

Et Claire restant muette et sombre.

* — N'oubliez pas que vous avez des hôtes ici, reprit-il, et qu'il faut que personne ne se doute de ce qui s’est passé.

Il offrit son bras à la baronne, dont les nerfs étaient si ébranlés qu’elle avait à la fois envie de rire et de pleurer. Claire essuya une larme qui glissait sur sa joue, et, souriant tristement au baron qui était resté auprès d’élle : — Venez, dit-elle, puisqu'il le faut, allons danser! :

ANS A nuit parut cruellement longue à Claire. LIN Rentrée dans son appartement, elle comprit toute la gravité de la situation et en fut épouvantée. Certes, elle avait agi dans la plénitude de son droit. Bravée, menacée, outragée chez elle par une ennemie sans pitié, elle s'était révoltée et l’avait chassée. Mais sa querelle particulière était devenue générale. Son mari avait été contraint de prendre fait et cause pour elle, et elle le voyais maintenant lancé contre le duc. Elle avait devant lea yeux l’énigmatique sourire de Bligny quand il avait dit: “ C’est compris. ” Ce sourire la faisait frissonner. £lle savait quel dangereux adversaire était Bligny. S'il fallait en venir à un combat, Philippe n’était-il pas sur le coup d’un effroyable danger? Elle avait.vu, à la fin de la soirée, Octave et le baron s’aboucher avec La Brède et Moulinet. Elle avait interrogé le baron et son frère ; ils avaient répondu éva- , sivement, l'air contraint, affirmant que les pourparlers aboutiraient à un arrangement.

Claire chercha quel arrangement pourrait intervenir entre ces deux hommes qui se haïssaient. Le duc avait nettement posé les termes de la question : Ou des excuses, ou la responsabilité, c'est-à-dire une réparation. La jeune femme ne s'arrêta pas une seule minute à l’idée que

son mari püût faire des excuses. C’était donc un duel.

Claire était d’une race vaillante, dont les femmes n’avaient jamais pàli au choc des armes. Son aïeule, une Bligny, avait couru les chemins creux de la Vendée avec les bandes de Stofilet, faisant, dans l’occasion, le coup de carabine contre les bleus. Son père, le marquis de Beaulieu, âgé de seize ans, s'était enfermé à la Pénissière et avait été trouvé au bout de trois jours, sous les décombres de la ferme, le bras fracassé par une balle. Elle avait de qui tenir. Mais si elle n’eût pas craint la mort pour elle-même, elle eut peur pour Philippe. La superstition s’en méla. Elle se figura cette union marquée de noir par le destin. Elle eut le pressentiment que si son mari se battait, il 'serait tué. Et des images affreuses : passèrent devant ses yeux.

Elle vit, sur le gazon taché de sang, Philippe étendu inanimé, et le duc debout, le pistolet encore fumant au poing, qui riait de son mauvais rire. Pourquoi le pistolet? Pourquoi cette arme si dangereuse? Elle se disait vainement que peut-être on se battrait à l’épée. Toujours elle voyait les deux hommes le pistolet à la main ; elle entendait la double détonation, une légère fumée bleue montait dans l'air et Philippe, frappé à mort, s’abattait lourdement dans l’herbe.

Elle voulut chasser ce cauchemar qui la poursuivait tout éveillée, et elle se mit à la fenêtre. L’air était doux, la nuit, d’une transparence admirable, étincelait d'étoiles. Et dans les arbres du parc des lanternes vénitiennes achevaient de s’éteindre, ranimées un instant par un souffle de vent, et brillant dans l'obscurité comme des points rouges. ÆElle vit avec horreur dans ces points rouges des taches de sang. Épouvantée, elle referma sa

tenêtre, tirant ses rideaux pour ne plus apercevoir ces

clartés sinistres.

Elle se mit à marcher autour de sa chambre, pensivé, absorbée, roulant dans son esprit la lugubre crainte de la mort de Philippe. Elle se surprit à parler tout haut, disant : “ Je porte malheur à ce qui m’approche! *’ Le son de sa voix l’effraya dans le silence. Elle s’allongea sur sa chaise longue et essaya de lire. Mais des sans de cloche lui tintèrent aux oreilles, comme un ‘glas funéraire.

Elle voulut alors aller; jusque chez Philippe poùr savoir ce qu'il faisait. Elle traversa le petit salon sur la points du pied. Elle vint jusqu’à la porte de Ia chambre de son mari. Tout était silencieux et obscur ; ni bruit ni lumière. Elle crut qu'il dormait, et cette idée la rassura un peu. Elle revint à sa chambre et passa le reste de la nuit, à demi éveillée, dans une agitation que rien ne pouvait calmer.

Philippe n’était point dans sa chambre et il ne dormait pas. Il s'était enfermé dans son cabinet, situé au rezde-chaussée, au-dessous de la chambre de Claire. Il n'ignorait pas que la rencontre qui se préparait entre le duc et lui serait sérieuse. Les pourparlers s'étaient engagés le soir même entre ies quatre témoins, et, l'affaire étant d'une simplicité extrême dans sa gravité, l'accord avait été rapidement conclu.

Malgré les supplications éplorées de Moulinet, qui voulait à tout prix éviter le combat, rendez-vous avait été pris pour huit heures du matin. On devait se trouver à la limite des bois de Pont-Avesnes et de la Varenne, à égale distance des deux habitations, à ce même rond-point des Étangs qui, quelques jours auparavant, résonnait des joyeuses exclamations et des rires des chasseurs, faisant fête au lunch somptueusement préparé.

L’arme choisie par le duc était le pistolet. La dis-

tance trente pas, le feu à volonté. Philippe accepta ces conditions sans répugnance. Quoique ayant peu pratiqué le pistolet, il était au fusil de première force. Et, sûr de son coup d'œil, il pensait, avec une joie farouche, que, s’il risquait de recevoir la mort, il était à peu près certain de la donner. Entre ces deux hommes, doués d’un courage égal et d’un sang-froid à toute épreuve, il était impossible de choisir d’avance le vainqueur. Mais il n’était pas douteux que l’un des deux ne füt condamné.

Seul, en face de lui-même, n’ayant peut-être plus que quelques heures à vivre, Philippe se laissa aller à une profonde méditation. Il fit loyalement l'examen de sa conduite. Une pensée l’obsédait : il craignait d’avoir été trop dur pour Claire. A cette heure suprême, il ressentait une pitié profonde pour cette âme troublée, qui s'était lavée dans ses propres larmes. Il la voyait maintenant pleine de lui. La femme altière qui l'avait si rudement repoussé s'était fondue en une femme humble, tendre et dévouée. L'épreuve si dure qu’il lui avait fait subir était complète. Et il avait le droit de croire que, vivant, Claire serait tout à sa tendresse, mort, tout à son souvenir.

C'était là le but qu'il s'était proposé. Il l'avait atteint, point dépassé. Il se sentit plus calme. Du fond de sa conscience, il ne regretta pas d’avoir martelé sans trêve ce caractère de bronze, pour le façonner à sa guise. Il vit dans le résultat obtenu une garantie de bonheur pour Claire, si la chance lui était favorable et s’il revenait sauf. Livrée à elle-même, dans le dérèglement de son sens moral, elle eût été certainement malheureuse. Trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle avait manqué sa vie, trop orgueilleuse pour s’avouer que la faute en était à elle seule, elle eût vécu dévorée par d’amères

rancunes, et se fût aigrie dans de stériles regrets. La leçon qu'il lui avait donnée devait être salutaire. Elle s'était recueillie, retrouvée et reconquise. Et maintenant elle était müre pour le bonheur.

Hélas! Au moment où, l’œuvre de sa régénération accomplie, Claire pouvait voir s'ouvrir devant elle un riant avenir, la destinée contraire allait-elle la plonger dans le désespoir ?

Un bruit de pas, résonnant sur sa tête dans le silence de la nuit, fit tressaillir Philippe. Il écouta. C'était une marche régulière, continue, automatique, celle de la pauvre femme, qui souffrait de si cruelles angoisses, séparée seulement de lui par l'épaisseur d’un plancher, mais si éloignée cependant par l’implacable volonté du mari outragé. |

Dans chaque vibration du parquet froissé par le pied de Claire, Philippe devinaiït l'agitation horrible de la jeune femme. Illa voyait par la pensée tournant autour de cette chambre, les yeux secs, les traits crispés, les mains tremblantes, avec cet air égaré qu'il lui connaissait si bien dans l’affolement de la douleur ou de la colère. Il sentit son cœur se gonfler. Pour la première fois, il se trouva faible devant son amour.

Une faible clarté, annonçant le jour, le rappela aux soucis matériels qui devaient occuper ses derniers instants. Il voulut, s’il disparaissait, donner à sa sœur un ferme appui. Il avait pu apprécier les solides qualités du marquis de Beaulieu. Dans ce jeune homme, il avait deviné un esprit grave et un cœur sage.

S'il avait répondu par un refus à la demande que Claire lui avait adressée, ce n’avait été que pour rester fidèle à sa tactique conjugale et frapper un coup plus dur que tous les autres sur le cœur de la jeune femme. Il sentait, à ce moment-là, approcher la crise définitive,

et il s'était promis de réparer promptement le tort qu'il faisait à Octave. Suzanne, d’ailleurs, l’aimait. Et à la pensée de causer un chagrin à cette enfant, qui. avait été la douceur de sa vie, son cœur se fondait.

Il résolut de marier les deux jeunes gens, et, pour

donner plus de solennité à son consentement, il lui prêta la forme testamentaire. Tranquille et recueilli, 1l prit ses dispositions, fit deux parts de sa fortune, l’une pour Suzanne, l’autre pour Claire, priant “ sa chère femme de bien vouloir l’accepter, en souvenir de la profonde tendresse qu’il lui avait vouée ”. Il choisit, parmi ses ingénieurs, un directeur probe et capable, pour occuper sa place. Et, ayant pourvu à tout, il songea à dormir quelques instants. Il lui fallait avoir la main ferme et le coup d'œil sûr. Il s'étendit sur le large divan de cuir et, poussant un soupir, il ferma les yeux.

Au château de la Varenne, l'émotion était grande. Athénaiïs était revenue de Pont-Avesnes dans un état de rage inexprimable. Au moment où celle qu’elle haïssait semblait être définitivement abattue et à sa merci, un coup de vigueur la remettait debout, hautaine et triomphante. Et, c'était elle, la duchesse de Bligny, qui se voyait humiliée, chassée, vaincue ! Car elle ne pouvait se dissimuler que cette rupture éclatante allait lui faire un tort irréparable.

Toute Ja famille du duc prenait parti pour Claire. Les motifs de la rencontre seraient connus et son expulsion honteuse serait racontée, commentée, grossie par un monde qui la détestait. A cette pensée, Athénais grinça des dents, et des désirs de carnage lui bouleversérent le cœur. Elle eût voulu être à la place du duc, pour que la besogne sanglante fût mieux et plus sûre-

- ment faite. Elle réva Claire veuve. Elle la vit en noir,

pâle, éplorée, maudissant l'heure où elle avait outragé sa rivale. Elle pensa qu'en la frappant dans l’époux qu'elle aimait, elle allait l’atteindre à la source même de sa vie. Elle éclata d’un rire affreux, lança violemment ses gants et son éventail, sur la table du salon dans lequel elle venait d'entrer, et, se tournant vers son père et son mari - qui la regardaient silencieux : |

— Cet homme qui défend celle qui m’a insultée, ditelle avec rage, il faut qu’on me le tue!

Il y eut un instant de stupeur. Moulinet, atterré par la tragique exclamation de sa fille. Le duc, étonné de trouver dans Athénais une intensité de haine égale à la sienne. Il en voulait cependant à la duchesse d’avoir amené un éclat qui s'était terminé, pour elle et pour lui, var une retraite humiliante. Il la blämait de n'avoir pas su 8e contenir. Habitué aux perfidies enveloppées de bonne gràce et aux haines cachées sous des sourires de son monde aristocratique, il trouva Athénaïs horri: blement commune et maladroite. En fin de compte l'attitude à la Borgia, prise par la jeune femme, l’agaça I] la regarda tranquillement, et d'un ton léger :

— Tuer cet homme! Vous en parlez à votre aise ma chère. Ces phrases-là font très bien dans un mélodrame, Dans la vie ordinaire, elles sont parfaitement ridicules. Déshabituez-vous donc des grands mots et des grands bras!

Puis, avec un froid sourire :

— Au surplus, tenez pour certain que je ferai tout mon possible pour que vous ayez satisfaction.

— Permettez, monsieur le duc, dit alors Moulinet, sortant d’une laborieuse méditation. Je vous vois disposé à pousser les choses à outrance...

— N'avez-vous pas entendu votre fille, cher monsieur? dit Bligny froidement. Me croyez-vous assez peu atta-

ché à mes devoirs pour ne pas défendre ma femme?

— Il ne s’agit pas de cela, reprit Moulinet. Vous avez, je dois le reconnaître, agi avec une correction parfaite. Mais ma fille est une folle de vous exciter à la violence.

C’est à la conciliation qu’elle devrait vous exhorter. Tout :

peut encore s'arranger. Désaccord passager entre deux amies, querelle légère entre deux cousines. On s’embrassera et ce sera fini. Mais un duel, un scandale, une rupture? Vous n’en mesurez donc pas les conséquences ? Pour vous, elles sont énormes! Et pour moi ?.. Pour moi, elles sont désastreuses!.... Vous tuez ma candidature !

Malgré la gravité de la situation, le duc ne put s’empêcher de rire. Athénaïs, enfoncée dans un fauteuil, repliée sur elle-même comme une vipère, fit entendre un sifflement dédaigneux.

— Pardon, monsieur le duc, reprit Moulinet avec autorité, j'ai assez fait pour vous, je crois, pour pouvoir à mon tour, formuler quelques exigences. Il faut que cette déplorable affaire s'arrange. Tous les jours il s’en produit de semblables qui aboutissent à une pacification. C’est facile. On rédigera un petit procès-verbal, par lequel madame Derblay sera déclarée retirer ce qu’elle a dit. Ma fille retirera ce qu’elle arépondu. Vous, mon gendre, vous retirerez votre provocation, et chacun retirant quelque chose, il ne restera plus ...

— Qu'à nous retirer nous-mêmes, dit le duc.

— C’est ce qui se fait couramment.

— Pas quand il s’agit de gens tels que M. Derblay et moi. Croyez-moi, monsieur Moulinet, imposez silence à votre excellent cœur, Étouffez les plaintes du candidat alarmé, et laissez aller les choses telles qu’elles sont réglées.... Je vous souhaite le bonsoir : j'ai à causer avec La Brède avant de me coucher,

Et saluant sa femme et son beau-père avec tranquillité le duc sortit.

Moulinet fit quelques pas vers Athénais.

— Voyons, ma chère enfant! balbutia-t-il.

La duchesse, sans même le regarder, froide et pâle, se leva et, poussant d’une main irritée la porte de sa chambre, elle disparut. Moulinet hocha mélancoliquement la tête, et, pour la première fois, il s’avoua à lui-même qu'il existait des difficultés qu’on ne surmontait pas avec de l'argent.

— La nuit porte conseil, dit-il ; demain il fera jour, nous y verrons plus clair.

Et, se rattachant à une vague espérance, il alla s’étendre dans le lit de l'empereur Charles-Quint.

Il y avait environ deux heures que le maître de forges dormait du plus calme sommeil, quand une légère pression sur l’épaule le réveilla. Il ouvrit les yeux, et, voyant debout devant lui le marquis de Beaulieu, il se mit vivement sur ses pieds. Il faisait grand] jour. La pendule marquait six heures et demie.

— Nous avons le temps, murmura Philippe.

Jamais il ne s'était senti plus libre d'esprit, et plus vigoureux de corps. Il en éprouva quelque orgueil. Chez cet être de volonté, tout ce qui était une constatation de sa force morale lui causait une secrète jouissance, Il alla à la fenêtre et l’ouvrit Un air puret vif, chargé du parfum des fleurs humides de rosée, l’enveloppa délicieusement. Il laissa errer ses yeux sur les masses profondes du parc. Une brume légère, transparente et bleue, flottait au-dessus des arbres comme un voile. Et le soleil, déjà haut dans le ciel, faisait étinceler la surface calme de la pièce d’eau. La nature s'était parée comme. pour lui faire fête.

— Belle journée! s’écria gaiement Philippe, de même

que s’il eût été sur le point de partir pour la chasse

Son regard croisa celui du marquis, et, dans ses yeux attristés, il lut un muet reproche. Le maître de forges vint à son beau-frère, et lui serrant affectueusement la main :

— Ne vous étonnez pas, dit il, de me trouver ce matin insouciant et presque joyeux. J'ai le pressentiment que tout finira bien pour moi.

I] devint grave.

— Cependant, comme il faut prévoir le malheur, j'ai pris des dispositions. Vous les trouverez consignées dans cette lettre. °

Il montra sur son bureau une enveloppe sur laquelle était écrit le nom de maître Bachelin. | |

— Mon vieil ami et vous, serez mes exécuteurs testamentaires. Je vous ai légué, mon cher Octave, ce que j'ai de plus cher...

Un rayon de joie illumina le visage du marquis. Le jeune homme voulut parler ; sa voix s’étrangla dans sa gorge, et, saisissant Philippe dansses bras, il se. mit à pleurer sur son épaule.

— Allons, Octave, un peu plus de fermeté, reprit Philippe. J'espère que ce sera de ma main que vous recevrez ma sœur. Mais si je n'étais plus là, mon ami, quand vous l’épouserez, aimez-la bien, elle le mérite. C'est un cœur tendre que le moindre chagrin briserait.

Sa voix était devenue d’une douceur infinie, en parlant de cette enfant, pour laquelle il avait été un véritable père. Il passa sa main sur son front, et devenant calme et souriant :

— Il faut que je m'habille. Voulez-vous monter avec moi? vous me tiendrez compagnie. Et puis nous irons retrouver le baron. Je désirerais m'éloigner sans attirer l'attention ...

Octave baissa le front sans répondre, puis, au bout d’un instant, faisant un effort :

— Philippe, avant de vous voir, ce matin, dit-il, j'ai vu ma sœur.... Promettez-moi que vous ne partirez pas sans entrer chez elle ?

Philippe lança au marquis un regard interrogateur.

— Il est inadmissible, reprit Octave, que vous la quittiez sans lui donner l’occasion de se justifier à vos yeux, si cela est possible....

Et comme le maïtre de forges faisait un brusque mouvement de surprise :

— Depuis trois jours je sais ce qui s’est passé entre Claire et vous, dit gravement le marquis. Elle m’a tout avoué. Je sais combien ma sœur a été coupable, Philippe, et je vous plains d’avoir enduré de si cuisants chagrins, autant que je vous admire d’avoir su les cacher. Mais, je vous en prie, soyez indulgent, soyez bon. (Cela ” sera digne de vous, de ne pas accabler cette pauvre femme désespérée. Vous êtes un homme énergique et brave: on a le droit de tout vous dire. Songez qu’elle peut ne - plus vous revoir. Ne la laissez pas écrasée sous le double remords d’avoir désolé votre vie et peut-être de vous avoir conduit à la mort....

Le maître de forges détourna son visage en pâlissant. Il fit quelques pas, puis, revenant à Octave :

— Je ferai ce que vous me demandez, dit-il Mais cette entrevue va être horriblement pénible pour votre sœur et pour moi. Faites en sorte de l’abréger, et facilitezmoi le départ, en venant me chercher auprès d’elle ...…

Le marquis fit un signe d’acquiescement. Et, serrant tendrement la main de Philippe, ils’éloigna avec lui.

| ÈS le matin la baronne était venue rejoindre son amie. Elle l'avait trouvée, après l’agitation horrible de la nuit, dans un état de torpeur invincible. Madame de Préfont avait parlé à Claire, sans pouvoir obtenir une réponse. Les yeux fixes, la bouche crispée, le corps anéanti, la jeune femme restait accroupie sur sa chaise longue. Toute la vie semblait s’être concentrée dans le regard sombre, égaré, qui était rivé à quelque épouvantable vision. ‘®

Un temps très long se passa pinei. La sonnerie de la pendule, annonçant la marche des heures, faisait chaque fois tressaillir Claire. Sans ce mouvement, sans la clarté farouche de ses yeux, on eût pu la croire endormie.

L'arrivée de son frère la tira de son anéantissement. Elle se rattacha passionnément à l'espérance de voir Philippe avant son départ. Fiévreuse, les joues marquées de deux taches rouges, d'une voix monotone et comme usée, elle chargea Octave d'obtenir de son mari cette faveur suprême.

Et dès lors elle attendit, dans une reprise d'agitation éperdue, marchant sans cesse de la fenêtre, dont elle soulevait le rideau pour voir si on ne l'avait pas trompée

et si Philippe ne partait pas, à la porte, auprès de laquelle elle écoutait si elle l’entendait venir. Anxieuse, énervée, et donnant à la baronne épouvantée le spectacle de la folie envahissante.

Soudain, un bruit de pas la fit reculer comme si elle eût craint de se trouver avec celui qu'elle appelait de toute son âme. Elle pälit, un cercle noir cerna ses yeux, d'un geste, elle fit signe à la baronne de s'éloigner. Et elle resta debout, tremblante, sans voix. Philippe venait d'entrer.

Is restèrent l’un et l’autre en présence, muets. Lui, examinant avec douleur les traces que tant d’affreuses angoisses avaient laissées sûr le visage de la jeune femme. Elle, qui, un instant avant, avait tant de choses à dire, cherchant à rassembler ses idées et, dans son cerveau douloureux, ne trouvant plus que le vide.

Claire ne put plus supporter ce lourd silence, elle alla vers Philippe, saisit sa main entre les siennes et, pous- ° sant un horrible gémissement, elle la couvrit de larmes et de baisers. .

Le maître de forges s'attendait à une explication; il s'était préparé à entendre desprières. L'explosion toute physique de cette douleur qu’il savait sincère, le bouleversa. Il voulut retirer sa main sur laquelle il sentait couler brülants les pleurs de celle qu'il aimait. Il ne put y parvenir. Il frémit, se sentant sans forces contre tant de faiblesse. ...

— Claire, dit-il d’une voix basse, par grâce !.... Vous me troublez profondément. J'ai besoin de tout mon sang-froid.... Je vous en prie, calmez-vous.... Soyez plus forte, ménagez-moi, si vous tenez à ma vie! ...

A ces mots, Claire releva la tête. L’expression de son visage n’était plus la même. |

Elle parut avoir pris une résolution subite.

— Votre vie! dit-elle. Ah! plutôt donner cent fois la mienne! Misérable que je suis! C’est moi qui, par mon emportement, vous ai jeté dans le danger. Est-ce que je n'aurais pas dû tout supporter? En souffrant, j'expiais mes torts envers vous.... Et, dans une minute d'emportement, j'ai tout oublié. Mais ce duel est insensé.... il n'aura pas lieu, je saurai l'empêcher...

— Et comment? demanda Philippe, le sourcil déjà froncé.

— En sacrifiant mon orgueil à votre sécurité, répondit Claire. Oh!rien ne me rebutera, puisqu'il s’agit de vous.... Je m'humilierai devant la duchesse, s’ille faut, j'irai trouver le duc.... Il en est temps encore.

Les traits du maître de forges 8e contractèrent.

— Je vous le défends! dit-il avec force. Vous portez mon noin, ne l’oubliez pas! Toute humiliation supportée par vous m'atteindrait moi-même. Et puis, enfin, comprenez donc que je le hais, cet homme qui a été cause de , mon malheur!.... Depuis un an je rêve de me trouver

face à face avec lui.... Ah! croyez-moi, ce jour est le

bienvenu !

Claire baissa la tête. Depuis longtemps, elle avait pris l'habitude d’obéir quand Philippe commandait, Lui, calmé par cette violente sortie, reprit avec douceur :

- — J’apprécie vos intentions et je vous en suis reconnaissant! Il y a eu, entre nous, au début de notre existence commune, un malentendu qui nous a coûté à l’un et à l’autre bien des peines. Je ne vous en fais pas seule responsable. Il y a eu de ma faute ..,. Je n'ai pas su vous comprendre ... Je n'ai pas su me sacrifier. ... Je vous aimais trop!.... Mais je ne veux pas m’éloigner en vous laissant la pensée que j'ai conservé pour vous de la rancune.... Vous pouvez être en paix, Claire. A votre

tour, pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, et ditesmoi adieu....

A ces mots, le visage de Claire resplendit. Et tendant les mains vers le ciel dans un élan de reconnaissance passionnée : |

— Vous pardonner, moi! s’écria-t-elle. Mais vous ne voyez donc pas que je vous adore? Vous ne l’avez donc pas deviné depuis longtemps dans le trouble de ma voix, dans l’égarement de mes yeux ?

Elle s'était approchée de Philippe, et lui nouant ses beaux bras autour du cou, elle roulait sa tête blonde sur son épaule, l’enivrant de son parfum, le brülant de son regard. |

Elle parlait maintenant comme en rêve.

__ — Ah! ne pars pas! Si tu savais comme je t'aime! Reste là, près de moi, tout à moi. Nous sommes si jeunes, nous avons tant de temps à être heureux! Que t’importent cet homme et cette femme qui nous haïssent ? Nous les oublierons. Partons, veux-tu, loin d'eux? Là sera le bonheur, la vie et l’amour.

Philippe détacha doucement le bras qui l’enlaçait, et éloignant Claire :

— Ici, dit-il simplement, c’est le devoir et l'honneur.

La jeune femme poussa un gémissement. La réalité effrayante l’avait ressaisie. Elle revit, en un instant, le duc, le pistolet au poing et riant, l’air mauvais. Elle voulut s'élancer, faire un dernier effort, retenir Philippe malgré lui. Elle cria :

Au même moment, la porte s’ouvrit et Octave parut. Il adressa à Philippe un signe de tête et se retira. Claire comprit que l'instant du départ était venu. Ce fut comme si un voile, quiobscurcissait son esprit, avait ét6 déchiré. Elle comprit que tout était fini Et s’abattant sur la

poitrine de son mari, elle le serra une dernière fois, avec une force convulsive.

— Adieu, murmura le maître de forges.

— Oh! ne me quittez pas ainsi! Pas sur ce mot glacé! Dites-moi que vous m’aimez! Ne partez pas sans me l’avoir dit!

Philippe demeura inébranlable. Il avait avoué qu'il pardonnait : il ne voulut pas dire qu’il aimait. Il éloigna Claire de lui, marcha vers la porte,et, sur le point de sortir : .

— Priez Dieu que je revienne vivant ! dit-il, lui jetant dans ces mots comme un suprême espoir.

Ce fut tout. La jeune femme poussa un cri qui fit accourir la baronne. La voiture quiemportait le maître de forges roula sourdement dans l’avenue.

Claire, sans se préoccuper de la présence de la baronne se laissa retomber sur sa chaise longue, la-tête enfouie dans les coussins, ne voulänt plus ni voir, ni entendre, révant de suspendre sa vie pendant l'heure terrible qui allait s'écouler. Elle resta ainsi quelques instants.

Une douce voix la fit se relever brusquement : Suzanne frappant à la porte, disait :‘‘ Peut-on entrer ? ”

Claire échangea un douloureux regard avecla baronne. T1 allait falloir encore dissimuler, s’efforcer de tromper cette enfant ignorante de la vérité. Par la porte entr’ouverte, le frais et gai visage de Suzanne apparaissait.

— Viens, mon enfant, dit Claire.

Et, prodige de volonté, elle se fit souriante.

— Comment! vous n'êtes pas habillée ? s’écria la jeune fille, en voyant sa belle-sœur vêtue d’un peignoir. Moi, j'ai déjà fait le tour du parc avec la petite voiture.

Suzanne parcourut la chambre, fourrageant partout avec la vivacité d’un jeune chat.

— Tiens! fit-elle, je viens de rencontrer Philippe avec

le baron et M. Octave. Ils étaient en voiture fermée... Ils avaient un air singulier.... Où peuvent-ils bien aller ainsi, tous les trois ?

Claire rougissait et palissait tour à tour. Une sueur d'angoisse perlait sur son front. . Chaque parole de Suzanne la torturait.

— Oh! si mon mari est là, dit la baronne, c’est qu'il s’agit d’une expérience... quelque visite dans les carrières....

— De quel côté se dirigeaient-ils? demanda Claire d’une voix tremblante,

— Du côté des étangs, répondit la jeune fille. Peutêtre vont-ils à la Varenne ?

— Oh! non, dit la baronne, le duc de Bligny n’est pas homme à se lever avant dix heures... |

Claire n’entendait plus. Du côté des étangs, avait dit Suzanne. Aussitôt la clairière, avec son tapis de gazon, ses barrières peintes en blanc, et, dans le fond, les eaux dormantes sous les branches penchées des arbres, avaient passé devant ses yeux. Ce lieu solitaire et morne était propice pour une rencontre. . Il avait un aspect désolé qui le destinait à quelque scène tragique. C'était là que le duc et Philippe allaient se battre. Elle en était sûre, elle les voyait.

Elle fut reprise d’une agitation effrayante, entraînée par le besoin de savoir. ŒÆElle ne put rester en place; elle prit une robe et la passa à la hôte. Un projet, aussitôt arrêté que conçu, venait de tendre tous les ressorts de sa volonté....

— Tu t'es servie de la petite voiture? dit-elle à Suzanne, Où l’as-tu laissée ?

— Dans la cour des écuries, répondit la jeune fille, On doit la dételer en ce moment.

— Je vais la prendre. dJ’ai une course à faire ce matin dans le pays, reprit vivement Claire.

Et, sans attendre, une écharpe de dentelle sur sa tête nue, elle s'élança au dehors.

Seule, conduisant d’une main hardie, elle partit à une allure très rapide. Le mouvement, loin de calmer sa fièvre, la surexcita. Elle eut la frénésie de la vitesse, mettant sa bête au galop, secouée durement dans les ornières d’une route de forêt, menacée de tout briser.

Elle ne s'arrêta devant rien, augmentant la violence de sa course, tous les nerfs raidis, se mordant les lèvres, enviant les ailes des oiseaux, et écoutant, la respiration coupée par les battements de son cœur, si, dans le silence des bois, elle n’entendait pas une sinistre détonation éclater.

La forêt restait silencieuse. Dans le lointain, les grelots des voitures, passant sur la grande route, tintaient joyeusement. Le tapis de mousse de l'allée s’étendait sous les pas du cheval, assourdissant le bruit de ses pas. Une épaisse vapeur sortait de ses flancs, l’entourant d’un nuage. Lancé avec rage, il buta et s’abattit. (Claire sauta à terre et prit sa course à travers bois Son instinct l’avertit qu’elle approchait du but ; elle écouta et entendit qu'on parlait.

Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle. A vingt pas, au bord des étangs, le kiosque chinois de M. Moulinet se dressait, mirant dans l’eau jses plaques de porcelaine. De là, Claire pouvait voir sans être vue. Légère comme une biche traquée, elle se glissa au travers des branches, et, montant les marches qui conduisaient à la galerie circulaire, elle s'arrêta anxieuse, épouvantée.

Au milieu du rond-point, le baron faisant de longues

enjambées, comptait des pas pour marquer la distance. La Brède, assisté de Moulinet, pâle et égaré, chargeait les armes. Philippe, à l’autre bout de la clairière, marchait lentement en causant avec Octave et le médecin. Le duc, a trois pas du kiosque, mâchonnait un cigare, en abattant machinalement, avec un petit jonc qu’il tenait à la main, de hautes tiges de digitales.

Claire se rappela, avec un horrible serrement de cœur, le rond-point couvert de cavaliers, avec les groupes de jeunes femmes élégamment parées, et le buffet servi par les graves valets de pied de la Varenne. Tout, ce jour- B, était gai, brillant, heureux. Elle était jalouse alors, mais qu'était-ce que sa jalousie auprès de la torture qu'elle endurait en ce moment ? Elle avait sous les yeux ces deux hommes qui allaient chercher à se tuer pour elle. Dans un instant, l’un d’eux serait étendu dans l’herbe verte.

Un nuage passa sur ses yeux. Elle dut se retenir à la balustrade pour ne pas tomber. Sa faiblesse fut de courte durée. Elle regarda de nouveau, haletante, avec une horrible curiosité.

Les deux adversaires étaient maintenant en place. M. Moulinet venait de s’écrier d’une voix suppliante :

— Messieurs, par grâce, messieurs!....

Il avait été entraîné par La Brède, qui le semonçait sévèrement dans un coin. Octave remit à Philippe son arme, et se recula vivement. La Brède demanda d’une voix ferme :

— Messieurs, êtes-vous prêts ?

Le duc et Philippe ensemble répondirent : “ Oui ”

‘ Le jeune homme reprit, comptant lentement : ‘6 Un, — deux, — trois, — feu! ” Claire vit les deux pistolets s’abaisser menaçants,

Dans cette seconde suprême, elle perdit la raison. Un mouvement invincible la jeta en avant, elle poussa un cri, franchit d’un bond les marches du kiosque et, se ruant au-devant du coup qui menaçait Philippe, elle boucha de sa blanche main le canon du pistolet de

Bligny. | |

Une détonation éclata. Claire devint pâle comme une morte. Et agitant avec ivresse sa main labourée et sanglante, elle éclaboussa de larges taches rouges le visage du duc. Puis, poussant un profond soupir, elle tomba évanouie.

Il y eutun moment de confusion indescriptible. Le duc avait reculé plein d'horreur, en sentant tomber sur lui cette pluie chaude et vermeille. Philippe, d’un bond, avait saisi Claire, et, la soulevant comme il eût fait d’un enfant, il l’avait portée dans la voiture qui attendait au détour de la route.

Les yeux de la jeune femme étaient fermés. Anxieusement, le maître de forges, aidé par le médecin, souleva la pauvre main mutilée. Il baisa avec adoration cette chair qui souffrait pour lui.

Très assombri, le médecin, avec une adresse de femme, avait manié le bras de Claire.

— Rien de brisé, dit-il enfin avec allégement. Nous en sommes quittes à meilleur compte qu’on ne pouvait l’espérer. La main, il est vrai, sera bien abîmée.. Mais madame Derblay s’en tirera en n’ôtant point ses gants.

li se mit à rire, retrouvant son sang-froid d’opérateur. Puis, il arrangea les coussins de la voiture pour que la jeune femme füt bien à l'aise.

Philippe, encore bouleversé, ne quittait pas Claire du regard.... Son évanouissement prolongé l'inquiétait. Le baron, en l'appelant, le ramena à la situation La Brède, très agité, accompagnait M. de Préfont.

— Je suis chargé, monsieur, par le duc de Bligny, de vous exprimer son profond regret du malheur dont il est la cause bien involontaire. L'accident arrivé à madame Derblay l’afflige gravement, et ses idées se trouvent fort modifiées. Il lui paraît maintenant impossible de donner suite à l'affaire engagée. Le courage de mon ami est au-dessus de toute discussion. Le vôtre également, monsieur. Nous sommes tous gens d'honneur. , Le secret de ce qui vient de se | passer sera fidèlement gardé.

Le maître de forges dirigea ses regards vers lo duc. Bligny, tremblant et livide, adossé à une barrière, essuyait machinalement son visage. Et chaque fois, avec un écœurement douloureux, il ramenait la fine batiste marquée d’une tache rouge. Il pensa que sa balle aurait pu atteindre Claire mortellement, briser son beau front, ou trouer sa blanche poitrine. En cet instant, il se jugea sévèrement, eut horreur de ce qu’il avait fait, et résolut de s'écarter à jamais de la route de celle qui, à cause de lui, avait tant souffert.

Le Brède continuait à parler à Philippe avec une émotion qui ne lui était pas habituelle. Le maître de forges entendit vaguement que le jeune homme lui témoignait ses regrets personnels. Il se laissa serrer, par lui, la main avec vigueur. Et, voyant le duc qui s’éloignait, entraîné par Moulinet, il poussa le médecin dans la voiture, monta sur le siège, prit les guides et partit rapidement.

Dans la grande chambre tendue de vieilles tapisseries sur lesquelles de jeunes déesses emplissaient la coupe des guerriers, comme pendant la longue maladie de Claire, Philippe, silencieux, était assis av pied du lit.

La jeune femme, en proie à la fièvre, n ‘ayant pas encore

repris connaissance depuis une grande heure, s’agitait sur son oreiller. Elle ouvrit les yeux. Son regard vague chercha Philippe. Le maïtre de forges se leva vivement et se pencha vers elle. Un sourire passa sur les lèvres de Claire. De son bras nu elle entoura le cou de son mari et l’attira tendrement. Dans son cerveau troublé, la notion exacte des choses n’était pas encore revenue. JT lui semblait flotter immatérielle dans des espaces célestes. Elle ne souffrait pas. Une langueur délicieuse l'avait envahie. Si bas, que Philippe l’entendit à peine, elle murmura :

— Je suis morte, n’est-ce pas, mon bien-aimé, et morte pour toi? Que je suis heureuse! Tu me souris, tu m'aimes. Je suis dans tes bras. Et quelle adorable éternité!

Soudain le son de sa voix la réveilla. Une douleur aigué lui traversa la main. Elle se rappela tout : son désespoir, ses angoisses et son sacrifice.

— Non! j'existel s’écria-t-elle.

Elle repoussa Philippe, et, le regardant, éperdue, comme si 8a vie ou sa mort allait se décider par une parole : |

— Un seul mot, dit-elle, réponds! M'aimes-tu ?

Philippe lui montra un regard rayonnant d'ivresse :

— Oui, je t'aime, répondit-il. Il y avait deux femmes entoi. Celle qui m’a fait tant souffrir n’est plus. Toi, tu es celle que je n’ai jamais cessé d’adorer.

Claire poussa un cri, ses yeux s’emplirené de larmes, elle s’attacha désespérément à Philippe, leurs lèvres se touchèrent, et, dans une extase inexprimable, ils échangèrent leur premier baiser d'amour.

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