‹ Le maître de forges (volume 5)Chapitre 6 sur 7 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

EPABXME chôteau de la Varenne est une &es plus 12e belles constructions féodales qui existent encore en France. Bâti par Enguerrand d’Estrelles, qui s’illustra à Bouvines en relevant le roi Philippe-Auguste, jeté à bas de son cheval - par un piquier flamand, il eut l'honneur d’abriter sous ses tourelles aiguës, à toits de plomb ouvragé, l’empereur Charles-Quint, se rendant au siège de Nancy. Renversé à coups de canon par Turenne, pendant une pointe que l’illustre maréchal fit contre les Impériaux, avant de commencer sa sanglante et sauvage campagne du Palatinat, le donjon de la Varenne est resté en ruines pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVL La Révolution a passé impuissante sur ses décombres. Il n’y avait plus de mal à faire. Les citoyens de Besancon 8e bornèrent à couper les futaies pour se chauffer, et à voler les pierres pour se construire des maisons. Le manoir, exploité comme une carrière, 4 fourni les matériaux de plus de vingt habitations. Un ferrailleur du pays a même emporté plus de trois cent mille kilos de plomb provenant des toitures, et les a vendus impudemment. Ila fait sa fortune.

Les d'Estrelles, partis avec le comte d'Artois, n'étaient pas là pour réclamer contre ces déprédations. Ils fai-

saient le coup de feu devant Mayence, et sabraient, avec cette belle ardeur qui nous valut Fontenoy, les hussards de Biron et les grenadiers de Pichegru. Les vols organisés, dont tout le pays fut complice, sauvèrent, bizarre résultat, les d’Estrelles de la ruine. Jamais la commune de Besançon ne put vendre les terres de la Varenne, comme biens nationaux. Personne n'eût osé acheter le domaine, dans la crainte du mauvais vouloir des paysans et des citadins, habitués à le piller comme un pays conquis.

Sous le Directoire, les d’Estrelles, grâce à la protection de Barras, purent rentrer en France. Ils trouvèrent leur propriété saccagée, mais libre, et ils s’installèrent dans un pavillon de garde auquel ils firent remettre des portes et des fenêtres Avec les débris de leur patrimoine soigneusement administré pendant toute la durée de l'Empire, ils se reconstituèrent une fortune. Et aux premiers jours de la Restauration, ils reparurent à Paris et purent y faire figure. Sous la monarchie de Juillet, le dernier des d’Estrelles épousa la fille, riche de deux cent mille francs de rente, du banquier Claude Chrétien, fait tout fraîchement baron pour des services rendus à la liste civile.

Le gentilhomme était possédé de la passion des antiquités. Il fit reconstruire à grands frais le château de la Varenne, tel qu'il s'élevait au temps de sa splendeur. Les hautes murailles couronnées de terrasses crénelées, les tours superbes aux gargouilles bizarrement sculptées, so dressèrent de nouveau au-dessus des grands arbres du parc. Le travail dura dix ans et coûta des sommes immenses.

. Le mobilier fut rétabli avec un goût exquis. M. d'Estrelles, devançant la mode, acheta les vieilles crédences finement fouillées, les glaces aux cadres splendides, les

boiseries d’églises, chefs-d'œuvre des taillours d'images du moyen âge, et les merveilleuses tapisseries de Flandres. La Varenne devint un véritable musée dans lequel s’accumulèrent toutes les richesses artistiques de la province, alors dédaignées et aujourd’hui si ardemment recherchées. Cette demeure splendide fut un paradis pour le collectionneur passionné qui y entassa les trésors. |

M. d’Estrelles en mourant laissa cette belle propriété, complètement remise en état, à son fils, jeune lieutenant aux guides, déjà pourvu d’un conseil judiciaire. En quatre ans, la terre de la Varenne fut hypothéquée aux deux tiers de sa valeur. Et les inestimables collections d'objets d'art allaient être emportées à Paris pour être vendues aux enchères, quand M. Moulinet se présenta pour acquérir le domaine.

L’industriel, poursuivant son projet d'union entre le duc et sa fille, avait d’abord songé à racheter la terre de Bligny en Touraine. Mais le château patrimonial de son futur gendre était tombé, à la suite d’assez nombreux changements de propriétaires, dans les mains d’un riche faiencier de Blois qui avait dédaigné les offres pourtant bien tentantes de Moulinet. A défaut de Bligny, le père d’Athénaïs s'était rabattu sur la Varenne, et, tout compte fait, il se trouvait enchanté de son acquisition,

Le voisinage de Beaulieu l'avait séduit. On se trouverait ainsi, pensait-il, en famille, et les rapports de voisinage deviendraient par la suite tout à fait agréables. Moulinet, fidèle exécuteur des calculs ténébreux qui avaient guidé sa fille dans le choix de son futur mari, mais ne mesurant pas toute l'étendue de la perfidie d'Athénaiïs, s'attendait bien à rencontrer du côté des parents du duc quelques résistances à ses familiarités. Æn somme, Gaston avait dû épouser sa cousine. Mais

avec unè admirable indépendance d'esprit, le père ambitieux considérait ces fiançailles comme d’agréables jeux "d'enfants. Gaston et Claire avaient été petit mari et petite femme, à l’âge où le cœur s’ignore et où l'esprit est sans direction. Il n’admettait pas qu'un attschement profond eût été, de la part au moins d’un des fiancés, la conséquence de ces engagements contractés au début de la vie.

Il avait été lui-même lié par d’enfantines promesses à la fille, âgée de treize ans, d’un menuisier de la rue de la Ferronnerie, alors qu’il était petit commis chez ‘un droguiste de la rue des Lombards. La fille du menuisier, absolument oubliée par lui, avait épousé un boucher de la place des Innocents. Il l'avait entrevue un jour, grasse et rouge, les bras ornés de bouts de manche en toile, et les épaules couvertes d'une palatine en astrakan, pesant des côtelettes dans une grande balance de cuivre. Et lui, Moulinet, devenu millionnaire, habitait un admirable hôtel, boulevard Malesherbes. Quel rapport pouvait-il y avoir entre un juge au tribunal de commerce et cette bouchère luisante de santé. La vie s'était Chargée de mettre bon ordre à leurs folles aspirations, et, les séparant, les avait mis l’un et l’autre à leur vraie place. N'en était-il pas de même de mademoiselle de Beaulieu et du duc?

Unis, ils étaient déplorablement condamnés à une commune médiocrité. Séparés, ils devaient, chacun de leur côté, se tirer admirablement d'affaire. Le duc casé, Claire ne pouvait manquer de trouver une condition digne d'elle. Il y aiderait même, lui, Moulinet, de toutes ses forces. |

Et puis, dans son esprit, un argument dominait tous les autres, c'était celui de son bon plaisir, Il avait vu dans le duc de Bligny le gendre qui lui convenait, Ce

n'était pas un homme tel que lui, qui avait violenté la fortune, qu'on empêécherait de faire ce qui lui plaisait. Ï avait décidé que sa fille serait duchesse, il fallait que ce fût. Et ça allait être.

Le château de la Varenne avait, en outre, par ses proportions grandioses, flatté prodigieusement la vanité de Moulinet. Les tours à créneaux, les machicoulis des poivrières, le beffroi solennel qui sonnait gravement les heures, plurent à ce parvenu. Gonfé par la vanité, le commerçant enrichi se trouva à sa place dans la haute salle des gardes sur les murs de laquelle étaient peintes les armoiries de tous les alliés de la vieille famille d’Estrelles. Dans la chambre, restaurée avec une exactitude scrupuleuse, où Charles-Quint avait couché, Moulinet eut l’impudence de s'installer.

Avec une satisfaction sans pareille, le marchand de chocolat coucha à la place même où le vainqueur de Pavie avait dormi. Ayant entendu nommer sa chambre par les familiers du château, la chambre de l'Empereur, il oublia la restauration récente, l'achat des meubles pouveaux. JÎlse figura que c'était le même plancher, les mêmes murs entre lesquels le grand homme avait vécu pendant quelques heures, et il choisit cette chambre pour y habiter. Il roula sa plébéienne personne dans le lit à colonnes, élevé sur une pompeuse estrade et garni de rideaux en point de Venise, Jamais il ne manqua de dire avec emphase: “Ma pendule a été montée autrefois par Charles-Quint.” Il croyait très sincèrement que le grand empereur s'était toute sa vie occupé de régler les horloges, comme il le fit plus tard à Saint-Just pour tromper l’ennui qui dévorait son vaste esprit.

Athénaiïs, elle, moins accessible aux jouissances de J'orgueil satisfait, ne vit dans le château qu’une forte-

resse menaçante, d’où elle pourrait fondre sur son ennemie. Le plus grand avantage de la Varenne, à ses yeux, était de dresser ses orgueilleuses et splendides tourelles à deux lieues à peine de Beaulieu. De là elle dominait la situation et allait pouvoir, en toute sécurité, choisir l'heure où elle frapperait sûrement celle qu'elle haïssait de toutes les forces de son être.

Elle avait adroitement pris des informations, dès le lendemain de son installation, qui avait suivi la signature de l'acte dressé par Bacholin. Elle savait que la baronne était auprès de Claire. Mais une adversaire de plus n’était pas pour l’intimider. Bien au contraire, elle se réjouissait à la pensée de triompher de la fière mademoiselle de Beaulieu, sous les yeux de madame de Préfont.

Depuis trois jours, Moulinet et Athénaïs. habitaient le château. Après avoir fait en détail et plusieurs fois le tour de son parc, de ses potagers et de ses communs, l'acquéreur de la Varenne en était arrivé à s’ennuyer furieusement dans sa propriété, quand une dépêche apportée par un exprès venu de Ia ville, annonça la venue du duc, qu’on n’attendait pas sitôt,

Cette prompte arrivée contraria vivement Athénaiïs. La jeune fille craignit que le duc ne fût en humeur de contrecarrer ses projets. Il devait entrer dans la pensée de Gaston de ménager les légitimes susceptibilités de sa famille. Et tout ce que voulait tenter mademoiselle Moulinet, pour blesser mademoiselle de Beaulieu, rencontrerait forcément de la part du duc une opposition sérieuse. Athénaiïs prit donc la résolution d’agir avant que Bligny fût en mesure d’entraver sa liberté. Le fiancé devait arriver à la Varenne le jour même, à trois heures. Il n’y avait pas une minute à perdre.

Moulinet, froissant encore machinalement dans sa

main la dépêche, se promenait de long en large dans le superbe parterre à la française qui s’étend devant la façade du château, quand sa fille, dans sa délicieuse toilette, vint à lui, déguisant sous une apparence insoucieuse la violence de ses résolutions.

— Eh bien! papa, il va falloir aller au château de Beaulieu, aujourd’hui même, dit-elle avec un doux sourire.

— Et pourquoi donc aujourd’hui? demanda Moulinet surpris. Le duc arrive, ne conviendrait-il pas mieux de l’attendre? Nous serons bien mieux accueillis sous ses auspices. ... et il nous présentera lui-même à sa famille.

— C'est précisément ce qu’il ne faut pas, répliqua Athénaiïs, avec un visage tranquille. Entre Claire de Beaulieu et moi il n’est pas besoin d’intermédiaire. Et elle pourrait s'étonner à juste titre de n’avoir pas appris mon mariage de ma bouche même. Et puis, de toi à moi, la situation de M. de Bligny serait un peu fausse. Et je crois qu’il nous saura gré de lui avoir épargné les difficultés de la première entrevue. Une fois la situation nettement posée, il n’y aura plus à revenir sur d’anciennes idées et tout ira pour le mieux. Je suppose que tu ne crains pas d’être mal reçu ?.

— Mal reçu, s’écria Moulinet en se dressant de toute sa hauteur et en enfonçcant avec résolution ses mains dans les poches de son pantalon. Un homme dans ma position, un ancien juge au tribunal de commerce, n’est mal reçu nulle part. Si nous ne vivions pas sous un gouvernement de rien du tout, et s’il y avait une cour aux Tuileries.... ou ailleurs, j'irais comme chez moi, sache-le, ma fille! Mal reçu! par des gens qui n’ont peut-être plus seulement soixante mille livres de rentes! Ce serait curieux à voir. Attends un peu! Je vais donner ordre de prendre la grande voiture à huit

ressorts, et les valets de pied mettront leur livrée de gala.

— Non, mon pêre, interrompit Athénaïs, la petite tenue, au contraire, et une victoria Point d’étalage de notre fortune. Plus nous sommes riches, et plus il faut nous montrer modestes. On se moquerait de notre luxe, on applaudira à notre simplicité.

— Tu crois? demanda Moulinet avec un accent de regret. Il me semble cependant que la culotte courte et les bas de soie auraient fait un certain effet.... Mais je m'en rapporte à toi : tu es une fille de goût, et tu connais les usages de la haute société.... Prépare-toi, je vais aux écuries dire qu’on attelle....

Un quart d'heure plus tard, Athénaïs et son père, enlevés au trot de deux vigoureux carrossiers, roulaient dans un flot de poussière sur la route de Pont-Avesnes. = Oublieux des résolutions prises dans un moment de découragement, Philippe était retourné au château. A dire vrai, le baron ne lui avait pas laissé le loisir de s’enfermer dans sa solitude. Cet imitateur de Louis XVI, dans sa passion pour les arts mécaniques, le lendemain même de-la visite faite par Philippe à Beaulieu, était arrivé dès le matin à l'usine et, enlevant son habit, retroussant ses manches, s'était mis dans un tel état que le maître de forges avait été obligé de lui donner des vêtements de rechange et de le garder à déjeuner.

Le moyen après cela de ne pas le reconduire à Beaulieu? Philippe s'était donné à lui-même de si bonnes raisons pour excuser sa faiblesse, qu'il avait revu sans déplaisir cette terrasse où il avait passé la veille deux heures si pleines d’angoisses. Claire s'était montrée aussi froide et aussi indifférente qu’à leur première entrevue. Mais cette dédaigneuse et hautaine attitude de la jeune fille, au lieu de décontenancer le maître de

forges, l'avait irrité cette fois. Et plus mademoiselle de Beaulieu affectait de l’ignorer, plus il voulut la forcer à s'occuper de lui.

La marquise était une de ces femmes heureuses entre toutes, que la nature a douées d’une parfaite égalité d'humeur. Telle on l’avait vue la veille, telle on la retrouvait le lendemain. Philippe, dès le premier instant, lui avait plu. Jamais l'opinion qu'elle s'était faite delui ne devait changer. Elle l’accueillit avec son affabilité habituelle, et elle le mit complètement à l’aise.

La baronne, curieuse de pénétrer le caractère de celui qu'elle avait d’abord vu dans son imagination sous les traits d’une espèce de cyclope, déploya pour M. Derblay les grâces de son esprit sémillant et frivole. Elle trouva Philippe aimable sans qu’il parût faire d'efforts, et intéressant sans qu’il y mît de prétention, Elle le déclara un homme solide au moral autant qu’il l'était au physique, et conçut pour lui une estime toute particuhère. |

Le marquis, lui, avait rencontré dans Suzanne la plus agréable des compagnes. Ils engageaient ensemble de terribles parties de billàrd anglais et de toupie hollandaise, auxquelles les gens sérieux ne dédaignaient quelquefois pas de prendre part.

Le jour même où Moulinet et Athénaiïs s'étaient mis en route, pour aller à Beaulieu, une partie de croquet acharnée avait été engagée entre la baronne, Octave, Suzanne et le baron: Le champ de bataille était une pelouse située entre les communs et la grille d'entrée, au milieu de la grande cour du château. Par les fenêtres du salon laissées ouvertes, la marquise et Claire, restées indifférentes à la lutte, entendaient retentir les coups de maillet, et monter joyeuses les exclamations des - joueurs, lorsqu'un coup habile ou malheureux avait fait

pencher la victoire du côté de l’un ou de l’autre camp. Philippe et Bachelin, constitués arbitres de la partie, suivaient la marcke des boules, et lorsqu'une contestation se présentait, mesuraient gravement les distances à l’aide d’une règle.

Un arbitrage consciencieux et attentivement suivi allait donner gain de cause au baron et à Suzanne, quand une voiture, s’arrêétant brusquement devant la grille, détourna l'attention des joueurs et fit oublier en un instañt tout l’interêt de la partie. Au même moment la cloche de l’entrée, rigoureusement mise en mouvement par le valet de pied, n'avait pas laissé de doute aux hôtes du château : c’étaient ren des visiteurs qui arrivaient.

En une seconde, comme un vol d’oiseaux effarouchés, les joueurs se sauvèrent, gravirent le perron et rentrèrent au salon, pendant qu’un domestique, portant une carte, s'approchait de la marquise. Celle-ci, ajustant son lorgnon, jeta un coup d’œil sur le carré de bristol, et, levant la tête d’un air très étonné, laissa tomber ces mots :

— Monsieur et mademoiselle Moulinet.

Il y eut un silence comme si ehacun avait pressenti que quelque grave événement allkit se produire. La baronne se remit la première et, frapprnt ses mains l’une contre l’autre, elle murmura :

— Voilà qui est un peu trop fort!

— Que nous veulent ces gens-là? demanda tranquillement madame de Beaulieu.

Comme personne ne répondait, Bachelir prit la parole :

— Mon Dieu, madame la marquise, il est probable que monsieur et mademoiselle Moulinet, étant nouvellement installés dans le pays, ont jugé convenable de faire quelques visites de bon voisinage. Vous n’ignorez pus que c’est l’usage. Ils ont commencé par le «hâteau : cela était juste et naturel. La famille de Beanlion æ}

une des plus importantes et des plus anciennes de la province. De plus, M. Moulinet n’a-t-il point prétendu que sa fille connaît depuis longtemps mademoiselle Claire ?.... Voilà plus de raisons qu'il n’en faut pour expliquer sa démarche. |

— Je suppose, ma tante, s'écria la baronne avec impétuosité, que vous n’allez pas vous prêter aux familiarités de la famille Moulinet? Que peut-il y avoir de commun entre ce personnage et vous? (C’est un homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Pour sa fille, je vous la donne comme la plus dangereuse petite peste qu'il y ait en ce monde. Voilà bien ces parvenus qui s’imaginent qu’ils vont se procurer des relations, comme ils 8e sont offert un château, par la grâce de leurs millions! Ne vous laissez pas faire, ma tante, et résistez à cette tenta bive d’effraction !

— Je pense, ma chère amie, dit froidement le baron, que votre tante sait comment elle doit agir, et que vous n'avez pas besoin de lui donner des conseils.

La marquise hocha la tête avec hésitation. Elle était visiblement très contrariée. Sa nature indolente avait horreur des complications et des difficultés. Puis, se tournant du côté de sa fille, qui était restée immobile et silencieuse, comme si elle eût été étrangère au débat qui s'agitait devant elle :

— Claire, dit-elle, que penses-tu qu'il faille faire ?

— Mon Dieu, ma mère, répondit la jeune fille avec calme, il me paraît bien difficile de fermer notre porte à monsieur eb à mademoiselle Moulinet. Il faudrait donner un prétexte. Lequel? Une absence? De leur voiture ils ont pu voir jouer ces dames et ces messieurs dans la cour. Nous-mêmes, nous étions à la fenêtre. Faire dire tout simplement que vous ne recevez pas, ce serait répondre par une impolitesse à un procédé e»

somme très courtois. Est-ce digne de nous? de ne le crois pas. Il faut recevoir, et, une fois la visite subie s'en tenir là N'est-ce pas votre avis?

— Oui, mon enfant, tu as raison, et c’est ainsi qu'il

faut faire. Octave, dis qu'on recçoive.

. Un instant après, monsieur et mademoiselle Moulinet entraient dans le grand salon du château de Beaulieu. Dans toutes les femmes, il y a l’étoffe d’une comédienne. Malgré sa vive émotiori, et quoique le cœur lui battit bien fort, Athénaïs coupa court à l'embarras du premier instant par une manœuvre audacieuse.. S’avançant les yeux brillants de joie, le sourire sur les lèvres et les mains tendues vers mademoiselle de Beaulieu, elle lui sauta au cou comme à une amie des plus chères, en s’écriant hardiment : “ Ah! ma belle Claire, que je suis heureuse de te voir! ”

L’étonnement que cette effusion causa à mademoiselle de Beaulieu fut si grand, que, malgré son habituelle présence d’esprit, elle ne trouva pas un mot à répondre. Pendant ce temps-là, Athénaïs, profitant de son avantage, s'était tournée vers la marquise, et, la saluant avec une déférence et une modestie parfaites :

— C’est une bien grande joie pour moi, madame la marquise, de me trouver rapprochée de mademoiselle de Beaulieu. Depuis que je la connais, et il ya déjà longtemps, poursuivit-elle, en adressant à Claire le plus affectueux sourire, l’imiter en tout a été ma règle de conduite. Et je crois qu'il eût été difficile de trouver un plus parfait modèle.

— M'imiter seulement? dit Claire avec tranquillité. Tu es modeste. ,

— Et c’est bien la première fois que cola t’arrive, murmura la baronne en s’avançant.

En voyant madame de Préfont, la joie d'Athénaïs

parut ne plus connaître de bornes. Mais mademoiselle Moulinet ne se risqua pas à se jeter dans les bras de la fantasque Sophie. Elle était sortie autrefois trop souvent meurtrie de ces petites mains, pour tenter publiquement l’aventure. Qui pouvait prévoir si cette folle ne lui ferait pas publiquement une de ces avanies qui jettent bas l’échafaudage de projets le mieux construits, et rompent d’un seul coup tous les fils d’une trame savamment ourdie ? La prudente Athénaïs se borna à lui donner un vigoureux shake-hand, qui fit sonner ses bracelets, mais elle masqua cette froideur relative par la chaleur de ses protestations. C’étuit un double bonheur pour elle. Comment ! et cette chère d’'Hennecourt aussi ! N'ayant pas été invitée au mariage, elle affecta de le tenir pour non avenu et donna à Sophie son nom de demoiselle. Celle-ci, pour couper court à cette adroite équivoque, dut présenter le baron à Athénaïs qui trouva une phrase charmante, pour féliciter M. de Préfont d’avoir choisi une si attrayante compagne.

7 Manœuvrant sur ce champ de bataille semé d'obstacles et d’embuscades, avec l'adresse et l’aplomb d’un grand tacticion, mademoiselle Moulinet paralysa ses adversaires par son audace, stupéfa son père par sa présence d'esprit et donna à tous une haute idée de son intelligence. Elle parut à Sophie et à Claire une ennemie bien plus redoutable qu’elles n'avaient pu le prévoir. Cette petite fille s'était, en deux ans, développée d’une façon surprenante. Physiquement, elle était devenue très jolie. Un peu courte et manifestant une certaine tendance à l’embonpoint, qui lui prêtait une nonchalance trompeuse, mais séduisante, elle avait les cheveux d’un noir de jais et des yeux bleus très expressifs. Ses mains, gantées de peau de Suède jusque par-dessus les ruches de sa manche très serrée au-dessous du coude, et ses

pieds, que sa robe très courte laissait apercevoir, trahissaient, par une lourdeur regrettable, sa plébéienne origine. Un examen attentif la faisait voir un peu vulgaire. Au premier coup d’œil, on ne pouvait s'empêcher de la trouver agréable.

Moulinet, en extase, était resté muet. Il se confiait à lui-même que sa fille était une petite personne assuré- . ment supérieure et incontestablement née duchesse.

- L’excès de l'admiration attendrit subitement Moulinet. Il pensa que si sa pauvre défunte voyait Athénais, elle serait à la fois bien ravie et bien étonnée. Cette émotion conjugale amena un pleur dans le coin des yeux de l'ancien juge au tribunal de commerce, qui dut tirer un mouchoir large comme une serviette et se moucher bruyamment. Un coup d'œil terrible d’Athénais le rappela au sentiment de la situation et lui fit comprendre que, dans le monde où il se trouvait, tout devait 8e faire avec modération.

Alors, se penchant vers la marquise, les bras arrondis et appuyant son chapeau sur son cœur :

— Mademoiselle de Beaulieu et madame, dit-il en désignant la baronne, ont été les condisciples de ma fille au Sacré-Cœur. Je me suis toujours applaudi, et aujourd'hui plus que jamais, d’avoir mis Athénais dans cet établissement, qui est sans conteste le meilleur de Paris.... Les jeunes personnes y reçoivent une éducation de premier ordre, et s’y font des relations très avantageuses....

La marquise laissa échapper un sourire, et, regardant Moulinet du haut de sa tête :

— Je m'en aperçois, dit-elle avec une nuance d'ironie que l'industriel ne saisit pas, mais qui fit pâlir Athénais de rage impuissante. |

— Quant à moi, poursuivit Moulinet encouragé, je suis

LE MAÏTRE DE FORGES. 133 bien ému, madame Ia marquise, de la faveur que vous me faites en m'admettant à vous offrir mes hommages. Je vous les devais à plusieurs titres, d’abord comme nouvel arrivant dans ce pays, où j'ai acheté une terre...

La marquise échangea un coup d’œil avec Bachelin. Le notaire fit un geste qui signifiait : “Que vous avaisje annoncé?” Madame de Beaulieu répondit par un signe de tête qui voulait dire : “ Vous aviez raison.”

— Une terre très importante. .. appuya Moulinet, un moment décontenancé par le muet colloque de la marquise et du notaire. La Varenne... aux d'Estrelles..…. Je n'y tenais pas. Mais ma fille, qui est fort entendue, m’a fait comprendre que, dans une grande fortune comme la mienne, il faut de la terre.... Et puis, laissez-moi vous l’avouer, madame la marquise, comme opinions, je suis libéral, mais comme relation, je ne comprends que l'aristocratie...

Et Moulinet, chiquenaudant le revers de son gilet blanc avec des grâces dix-huitième siècle, adressa à la ronde un sourire plein d’avances. Une stupeur profonde s'était emparée de tous les assistants. La bêtise monumentale de l’ancien juge au tribunal de commerce écrasa Athénaiïs, qui, sans forces pour réagir, se laissa aller sur un fauteuil en poussant un soupir. La marquise montra en cette occasion le bon goût d’une maîtresse de maison accomplie, et l’impertinence voilée d’une vraie grande dame. | |

Elle ne voulut pas que Moulinet saperçût de la sévérité avec laquelle on le jugeait, mais ne renonça pas cependant à la satisfaction de lui décocher quelques fines épigrammes. Elle joua alors, pour ceux qui étaient en état de coniprendre la situatiôn, une exquise comédie.

— Oroyez, monsieur, dit-elle à Moulinet, que je suis

très touchée des sentiments que vous m'exprimez avec cette simplicité pleine de rondeur. Ils sont dignes d’un homme arrivé à la position que vous avez su vous faire par votre intelligence.

Moulinet, charmé de la réponse et n’y voyant pas malice, pensa que la marquise était vraiment une bonne femme, et il se promit de lui témoigner des égards tout particuliers. Il vit la connaissance tout à fait ébauchée entre eux et jugea qu’il n’y avait plus qu’à frapper dans la main.

— Voilà comme je suis! s’écria-t-il avec expansion. Et si mon caractère vous va, madame la marquise, je crois que nous pourrons trouver quelque agrément à voisiner.

La baronne exaspérée, ne pouvant plus se contenir, s'était levée, et, attirant Philippe dans une embrasure de fenêtre, elle s'était soulagée en murmurant :

— Mais c'est un monstre que cet homme!

Quant à Moulinet, voyant qu’il produisait de l’impression, mais ne se rendant pas compte si c’étaiten bien ou en mal, il s'était lancé tout à fait :

— Le domaine de la Varenne est très considérable, Vous connaissez sans doute le château? Vous savez qu'il est historique? J’habite la chambre dans laquelle l’empereur Charles-Quint a couché, à ce qu’on m'a dit. Oui, madame la marquise, je couche dans un lit impérial!

. Et, faisant un geste de modestie, l’ancien juge au tribunal de commerce ajouts :

— Ah! mon Dieu! je n’en suis pas plus fer pour ça!

Cette fois Athénaïs ne put se contenir davantage. Elle vit qu’en quelques minutes son pêre venait de compromettre sa partie. Et se levant brusquement, la figure changée, un méchant regard dans les yeux, la bouche pincée et la voix sèche :

— Père, dit-elle, demande donc à madame la marquise

de te montrer l’admirable terrasse du château : on y jouit, paraït-il, d'une vue merveilleuse.

Et, pour couper court aux épanchements paternels, elle se dirigea résolument vers la porte-fenêtre qui donnait sur le perron. La marquise s'était levée, montrant le chemin à Moulinet, et suivie par ses hôtes. Claire marchait la dernière, soucieuse et comme devinant une catastrophe. Au moment où elle allait sortir et comme elle avançait le pied vers la première marche, elle se trouva face à face avec Athénaïs qui, s'étant très adroitement séparée du groupe, revenait vers le salon. Elle recula. Les regards des deux jeunes filles se croisèrent. Celui de Claire étonné et interrogateur, celui d'Athénais sérieux et inquiétant.

— Restons, veux-tu? dit mademoiselle Moulinet, en faisant un pas dans le salon.

— Volontiers, dit mademoiselle de Beaulieu avec un subit serrement de cœur. Tu as à me parler ?

Avec la certitude que la crise devinée était imminente, Claire retrouva tout son sang-froid et toute son énergie. Sa taille splendide se redressa et, maîtresse de son esprit, sûre de son cœur, elle attendit, avec une superbe confiance, l'attaque de celle qu’elle savait être son implacable ennemie.

— Tu ne peux te douter du plaisir que j'aià me trouver librement auprès de toi, fit Athénaïs sans répondre à la question de mademoiselle de Beaulieu. Depuis deux ans que nous nous sommes quittées, j'ai beaucoup réfiléchi et j'ai beaucoup vu Il m'est venu un peu d’expérience, et mes sentiments se sont singulièrement modifiés. Ainsi, autrefois, nous n’étions pas précisément bonnes amies ....

— Mais.... dit Claire, qui fronça le sourcil en faisant un geste de protestation hautaine.

— Oh! ne dis pas le contraire ! s’écria vivement Athénaïs, je ne t’aimais pas! J'étais jalouse de toi, je puis l'avouer maintenant. Je me suis élevée moi-même, pour avoir le droit d’être franche, sans paraître humble. Instinctivement cependant, je t’admirais, et mon rêve était d'arriver à t’égaler. |

— M'égaler, grand Dieu ! dit Claire avec un amer sourire. Moi qui suis si peu de chose! Mais tu me dépasses, je t’assure, et de beaucoup! Juge-toi plus équitablement! beauté, élégance, luxe, tu as tout. ...

— Tout, c'est vrai, dit froidement Athénaïs, excepté un nom. |

— Eh bien! mais, reprit Claire avec simplicité, un nom, par le temps qui court, cela s’achète. Il y en a à . tous les prix, des petits, des moyens et des grands. En conscience, si tu tiens à la noblesse, tu feras bien de t'offrir tout ce qu’il y a de mieux. Tes moyens te le permettent.

— En effet, répondit Athénaïs en s’efforçant de raffermir sa voix, que la colère commençait à faire trembler. Et justement, il est question en ce moment d’un mariage pour moi.

— Ah! mais c’est charmant. Je te fais mes compliments bien sincères. |

— J'attends autre chose de toi que des félicitations.

— Et quoi donc? demanda Claire avec étonnement.

— Un avis.

— Un avis, et sur quoi?

— Sur le choix que je vais faire.

— En vérité, tu me combles. Me demander un conseil sur tes affaires de famille? Je t’assure que cela va m'embarrasser. Nous nous connaissons si peu! Est-ce que tu ne pourrais pas te passer de mor suffrage ?

— C’est impossible, dit Athénaïs gravenient.

— Je ne comprends pas du tout, répliqua Claire avec trouble.

— Écoute-moi attentivement, reprit mademoiselle Moulinet, le sujet en vaut la peine. Le mariage dont il s’agit pour moi est un très grand mariage, fort audessus de ma condition, et qui dépasse toutes mes espé- rances. Il serait question pour moi d’une couronne...

— Royale? demanda Claire en essayant de sourire.

— Non, ducale seulement, répondit Athénaiïs, en plongeant son regard dans les yeux de sa rivale ; je serais duchesse.

À ces mots, mademoiselle de Beaulieu frémit. Il lui sembla qu'un voile étendu sur son esprit se déchirait brusquement. En un instant elle devina ce que tous les siens lui cachaient avec soin depuis si longtemps. Elle ne douta pas une seconde que ce ne fût de Gaston qu’il s'agit. Son éloignement, son silence, tout fut expliqué. Et une douleur immense s’empara d'elle. Un flot de sang gonfla son cœur, pendant que son beau visage devenait blême, et qu’un soupir douloureux expirait sur ses lèvres.

Athénais assista à ce brusque changement avec une joie furieuse. Elle se délecta des tortures de Claire. Elle compta avec ivresse les battements désordonnés de ses tempes. Elle jouit souverainement du plaisir de rendre, en une seule fois, à la fière jeune fille, toutes les humiliations dont elle l'abreuvait depuis un quart d'heure. La voyant immobile, glacée, elle craignit de la voir s'évanouir et lui échapper. Elle avait encore à lui faire subir la seconde moitié de sa féroce confidence.

— Tu ne me demandes pas le nom de mon fiancé ? ditelle à Claire, chancelante, le regard fixe, et les oreilles pleines de bourdonnements. |

— Non, balbutia mademoiselle de Beaulieu, incons-

ciente de ce qu’elle répondait, abîimée dans ses douloureuses réflexions.

— Il faut cependant que tu le connaisses. C’est un devoir pour moi de te le dire, reprit Athénaïs. Et, prenant bien son temps, comme si elle eût voulu choisir ls place où elle allait frapper :

— C’est le duc de Bligny!

Claire s'attendait au coup, elle n'avait plus aucune illusion, elle était sûre de la trahison du duc. Cependant ce nom de Bligny, qui devait être le sien, prononcé par Athénaiïs, la fit tressaillir douloureusement. Elle demeura immobile, n’osant pas faire entendre sa voix dont elle redoutait l’altération, les mains tremblantes, la bouche aride, les yeux cernés d’une sombre meurtrissure, épuigant jusqu’au fond la coupe amère de ses désillusions.

— M. de Bligny est ton parent, poursuivit Athénaïs, ‘exaspérée par la morne impassibilité de sa rivale, ton ami d'enfance. On a même parlé de certains projets d'union entre vous. dJ’avais à cœur, tu le comprends maintenant? de venir à toi, loyalement, de t’avertir et de te consulter.

Dans les paroles faussement généreuses d’Athénais, mademoiselle de Beaulieu vit luire comme un rayon d'espoir. Peut-être les choses n’étaient-elles pas aussi avancées qu'on voulait le lui faire croire. Elle reprit courage et résolut de se défendre jusqu’au bout.

— Me consulter? dit-elle, et sur quoi donc ?

— Mais sur la véritable situation du duc vis-à-vis de toi, répondit mademoiselle Mouliret avec bonhomie. Tu comprends que s’il était vrai que vous vous fussiez pro- . mis l’un à l’autre, tu aurais pu m’accuser de t'avoir enlevé ton fiancé. Le duc m’a demandée en mariage, mais moi, je ne Jaime pas : c’est à peine si Je le connais. Lui ou un autre, que m'importe? ... Voyons!.... sois fran-

che avec moi L’aimestu? Mon mariage avec lui te froissera-t-il, te déplairait-il seulement? Dis un seul mot et je m'engage à rompre....

Peut-être si Claire avait courageusement avoué son amour, Athénaiïs se fût-elle donné la suprême satisfaction de jouer la générosité, et eût-elle renoncé, pour écraser mieux mademoiselle de Beaulieu, à son rêve d’am-

-bition. En une seconde, la destinée des deux jeunes filles devait se décider. Mais de tout ce que mademoiselle Moulinet lui avait dit, Claire n’avait retenu qu'une seule phrase : “ Le duc m'a demandée en mariage. ” Une rougeur brûlante lui monta au front. Et, prête à mourir plutôt que d’avouer sa tendresse pour le duc, elle sut, par un miracle de volonté, commander à son regard, à sa voix, et se faire une attitude dégagée et tranquille.

— Je te remercie, dit-elle avec un froid sourire. Mais sois assurée que je ne suis pas une femme qu'on abandonne et qu’on dédaigne. Si le duc était engagé envers moi, ne crois pas qu’il en épouserait une autre. Non! Quand on est enfants, entre cousins, c’est de règle : la famille vous fiance et vous marie entre deux sourires. Ce sont jeux du premier âge, mais on grandit vite, la raison vient, et les exigences de la vie bouleversent tous ces projets Le duc a demandé ta main, dis-tu?... Épouse-le. Ileût été vraiment regrettable que vous h’eussiez pas été unis. Vous êtes dignes l’un de l’autre.

Athénaiïs blémit sousla flétrissure que lui infligeaient ces derniers mots Claire lui avait rendu d’un seul coup tout ce qu’elle avait dû endurer. Elles se regardèrent en échangeant des sourires mortels. Entre ces deux ennemies, la lutte affectait les formes de la plus exquise politesse. C'était la bataille à coups d'épingles d'or, s'enfonçant dans la chair, aigués et dangereuses comme des

poignards. Le combat à coups d’éventails maniés en souriant, mais dont les battements perfides étaient insultants comme des soufflets. Guerre de femmes, aux attaques combinées avec une science raffinée, et dans laquelle la victoire, ardemment disputée, devait laisser les deux adversaires aussi cruellement blessées l’une que l’autre.

— Ainsi ce mariage n’a rien qui te contrarie? reprit mademoiselle Moulinet, exprimant ainsi dans les plaies qu'elle avait faites son plus subtil venin. Comme tu me rends heureuse! Songe donc, quel rêve! Ta parente, ton égale, cette fois vraiment, et duchesse!

— Tout ce que tu mérites ! dit Claire avec une ironis profonde. |

— Laisse-moi t’embrasser! s’écria Athénaïs, se jetant sur Claire et la saisissant par le cou comme si elle eût voulu la mordre.

Mademoiselle de Beaulieu se laissa faire et Athénaïs put déposer sur la joue de son ennemie le plus hypocrite baiser qu'eût jamais donné une femme. Et, la regardant gravement :

— Sache que tu as en moi une amie sincère et dévouée.

Claire eut encore la force de répondre :

— Tu viens de m'en donner une preuve.

Puis, les jambes cassées, elle se laissa aller sur le canapé.

Très heureusement, la baronne, inquiète de ne pas voir reparaître les deux jeunes filles, et soupçonnant quelque perfidie d’Athénaïîs, s'était mise à la recherche. Elle entra et, d’un coup d'œil, voyant Claire pâle et brisée, Athénaïs debout et rayonnante, elle pressentit ce qui s'était passé.

— Ekh bien! que faites-vous donc là, enfermées toutes deux, dit-elle, depuis une demi-heure ?

Et, anxieuse, se penchant vers Claire :

— Qu'y a-t-il?

Mademoiselle de Beaulieu ne répondit pas. D'un regard navrant, elle montra sa rivale qui rajustait froidement ses gants comme un duelliste qui vient de tuer son adversaire. Ce suppliant appel à l’aide bouleversa la baronne. Elle sentit une terrible colère lui monter à la tôte, ses petites oreilles devinrent rouges comme du feu, et, marchant sur mademoiselle Moulinet, avec un geste menaçant, elle lui montra la porte en commençant sette phrase significative :

— Tu vas t'en aller...

Athénaiïs, avec une grande présence d'esprit, coupa si nettement court à l’injure, qu’elle eut le droit de paraître ne pas l'avoir comprise.

— Oui, je m'en vais aller.... retrouver mon père sur la terrasse, dit-elle. Puis, se tournant vers Claire : — À tout à l'heure.

Et, sans se presser, marquant ainsi qu’elle quibtait, de son plein gré et victorieuse, un champ de bataille qui lui appartenait, elle sortit.

| PEINE mademoiselle Moulinet eut-elle dis- | paru, que Claire, se levant d’un bond, s'élança sur la baronne, et, les yeux étincem7 lants d'une rage qu'elle n'avait plus besoin de contenir : | |

— Tu le savais, toi, qu'il allait se marier ? s'écria-t-elle. Pourquoi ne m’as-tu rien dit?

Et comme madame de Préfont restait interdite.

— Trahie! Délaissée! reprit avec éclat mademoiselle de Beaulieu, en tordant ses belles mains dans un paroxysme de désespoir fou. Pour elle! Pour cette fille! Et vous m'avez laissée l’apprendre de sa bouche! Elle a pu librement me porter un pareil coup! Mais vous étiez donc ses complices! Il n’en est donc pas un seul parmi vous qui m'aime! Et lui? Luil.... Pour de l'argent! le misérable!

Bouleversée par le spectacle de cette douleur débordante et furieuse, la baronne voulut essayer de calmer son amie :

— Par grace! Claire, dit-elle, tu me fais peur.

Mais mademoiselle de Beaulieu n'était plus en possession d'elle-même. La violence de son caractère, si longtemps maîtrisée, s’épanchait sans que rien püt l'arrêter. Tous les efforts qu’elle avait faits pendant cet horrible

sntretien lui semblèrent avoir été autant de lâches défaillances. Elle se demanda ‘avec stupeur comment elle avait pu ne pas jeter à la face de celle qui s'était si impudemment jouée de ses tortures toutes les insultes qui lui montaient maintenant aux lèvres. Elle regretta de ne pas l'avoir frappée et meurtrie. Elle eut des cris de plébéienne exaspérée à qui on vient de voler son amant, une fureur de femme dégagée de toutes les entraves des convenances, et trépignant, enfévrée, sourde aux conseils de la raison. Le sang des grands barons, ayant droit de haute et basse justice, bouillonna dans les veines de mademoiselle de Beaulieu. Elle rêva des supplices infamants et cruels pour sa rivale. Mais le sentiment de son impuissance la terrassa de nouveau. … Elle comprit que toutes ses espérances étaient à jamais

perdues, et que tout espoir de revanche lui était interdit. Ses nerfs se détendirent brusquement et, le visage inondé de larmes, avec d’horribles sanglots, elle se laissa tomber dans les bras de la baronne, en balbutiant :

— Ah! que je suis malheureuse! Que je suis malheureuse!

Madame de Préfont, désolée, la pressa sur sa poitrine, appuya doucement sa tête alourdie sur son épaule, et, . lui parlant ce doux langage que les mères adressent aux

enfants pour apaiser leurs chagrins et endormir leurs

souffrances, elle s’efforça de ramener un peu de calme dans ce cœur ulcéré. Claire pleura désespérément. Les larmes entraînèrent le venin dont Athénaiïs avait infecté la plaie et en adoucirent les cuisantes douleurs. Mademoiselle de Beaulieu se retrouva elle-même, et rougit de s'être abaissée à un tel excès d’emportement. Elle voulut dominer sa triste situation, et, par un suprême effort de sa volonté, elle y réussit. -

Sa mère, en arrivant dans le salon, terrifiée par une

naïve confidence que Moulinet venait de lui faire, la trouva sinon résignée, —Ila résignation lui était imposgible,—au moins courageuse et digne.

La marquise, suffoquée autant par l'émotion qu'elle venait d'éprouver que par la rapidité avec laquelle elle avait gravi le perron, resta abasourdie devant Claire encore livide et tremblante. Puis, ayant cherché une phrase que, dans son trouble, elle ne trouva pas, elle se jeta dans les bras de sa fille en gémissant :

— Ah! mon Dieu, ma pauvre enfant!....

— Vous savez, ma mère? interrogen Claire, dans les yeux de laquelle quelques larmes reparurent.

— Le père, à l'instant, m’a tout appris! Et quand je pense, s’écria la marquise en levant les bras au ciel avec indignation, que c’est toi qui, pour ne pas leur fajre une impolitesse, as voulu qu'on les recût!

— dJ’en suis bien récompensée, n'est-il pas vrai? fit Claire avec amertume. J’ai été bien imprudente. J’aurais dû me garer de cette.... personne avec soin. Je connaissais si bien ses sentiments à mon égard! Si neus lui avons fait autrefois subir des humiliations, comme elle se venge! Elle n’a jamais pardonnél! Elle a attendu l'heure propice, s’est attaquée à la plus heureuse de ses anciennes compagnes, et l’a frappée au cœur! Elle a brisé ma vie. L’abandon dont je suis victime pèsera toujours sur moi, et si, après l’humiliation qui m'atteint, j'étais assez folle pour penser à me marier, qui donc voudrait de moi maintenant ? |

— Comment! qui? s'écria la marquise avec vivacité. Mais tous ceux qui auront des yeux pour te voir et des oreilles pour t’entendre. Ma chère enfant, si quelqu'un est atteint, en cette circonstance, ce n’est pas toi, c’est le duc, et s'il te plait de te marier, grâce au ciel, tu n'auras que l'embarras du choix, dans notre monde et ailleurs.

LÉ MAITRE DE FORGES. 14ÿ

Une fille comme mademoiselle de Beaulieu ne manque point d'épouseurs. Il n’y à pas six mois, j'ai dû décliner les ouvertures qui m’ont été faites par des familles très honorables. Et, certainement, les gens qui te demandaient alors ont été trop malheureux de se voir éconduits pour avoir si promptement changé d'avis.

Claire fit un geste de découragement.

— Après le duc de Bligny, ma mère, je n’ai le droit d’épouser qu’un homme qui sera en tout supérieur à lui, ou qu’un homme que je pourrai paraître aimer. Ma seule justification possible aux yeux du monde sera dans la grandeur ou l'entraînement de mon choix. Mais, ma mére, vous savez bien que c’est impossible, et qu ‘une fille telle que moi, après une pareille déception, n épouse que le couvent!

— Allons! mon enfant, dit la marquise avec douceur, tu déraisonnes. Le couvent? Eh bien! et nous? Non! Tu es trop jeune pour avoir le droit de désespérer. Tu as trop de qualités morales et trop de beauté pour que l'avenir ne te garde pas de sûres revanches. Enfin, si tu veux le savoir, il y a tout près d'ici quelqu'un qui accepterait ta main à genoux..

Mademoiselle de Beaulieu releva Ses fiers sourcils, et, se tournant vers sa mère :

— M. Derblay ? dit-elle simplement.

— M. Derblay, oui, répondit la marquise, et je ne te parle de lui que pour rassurer ton esprit. Qui pourra t’approcher sans t’aimer?... Veux-tu que nous repartions pour Paris, veux-tu aller en Suisse avec monsieur et madame de Préfont? Parle, je suis prête à tout ce qui pourra te satisfaire et te consoler. Que désirestu ?

— Ah! le sais-je? s’écria Claire avec abandon. Je voudrais disparaître en un instant, fuir les autres et moi-

même. J’ai tout en haine et en mépris. Hélas! que ne puis-je mourir |

— La mort, ma chère enfant, voilà le seul mal auquel il n’y ait pas de remède. Si toutes les femmes qui ont été abandonnées par leurs fiancés ou leurs maris mouraient, mais le monde serait dépeuplé! Il n’y a presque pas d'hommes fidèles, vois-tu bien, et quand ce n’est pas avant qu'ils vous trompent, c’est après !

Comme si, en parlant de l’infidélité des hommes, la marquise eût invoqué l’infidèle même qui venait de faire pousser tant de soupirs et de faire couler tant de larmes, le bruit d’un galop furieux retentit soudain, et, par la grille restée ouverte, le duc de Bligny, sur un cheval blanc d’écume, entra dans la cour. :

En un instant, il fut à terre, et, jetant sa bride aux mains d’un domestique stupéfait, il gravit quatre à quatre les marches du perron, et il allait, sans rien demander à personne, entrer tout droit dans le salon, quand le baron et Bachelin qui, sans s'être concertés, accouraient, l’arrêtérent dans le vestibule. Pâle, les traits contractés, le duc ne se laissa pas barrer le chemin sans résistance.

— Monsieur et mademoiselle Moulinet sont-ils encore ici ? demanda-t-il d’une voix altérée.

— Et, comme le baron répondait àffirmativement :

— Ma tante? Il faut que je voie la marquise sur-lechamp. Peut-être n'est-il pas trop tard ?

— Détrompez-vous, mon cher, répondit gravement le baron, comprenant les motifs de la précipitation avec laquelle le duc avait agi. Il est trop tard. Monsieur et mademoiselle Moulinet ont parlé.

Le duc laissa échapper un profond soupir, et, se laisgant tomber sur une des hautes banquettes sculptées du vestibule, il regarda avec afiliction les deux hommes

et dit :

ee mm

— Que puis-je faire, maintenant, pour réparer le mal qui a été fait ? | *— Ce mal est, hélas! irréparable, monsieur le due, répondit Bachelin d’un ton de respectueux reproche. Et le mieux que vous puissiez faire maintenant est de repartir sans chercher à voir madame de Beaulieu.

— C’est à quoi je ne consentirai jamais, s'écria vivement le duc en 8e levant. Je ne puis rester sous le coup du bläme que ma tante a dû jeter sur moi. Il faut que je lui explique ma conduite... que je lui donne l’assurance que je n’ai point trempé dans l’infamie qui vient d’être commise.... Je ferai ce qu’elle voudra.... Mais je veux la voir, lui parler, pleurer avec elle.. . Vous voyez bien cependant que je suis désolé de ce qui arrive. ... |

Le duc montra au baron et à Bachelin un visage telle-

ment bouleversé, que ceux-ci, si prévenus qu'ils fussent contre le jeune homme, se sentirent émus.

" — Soit, dit Bachelin, M. le baron va avoir la bonté de vous tenir compagnie, monsieur le duc, et moi j'irai demander à madame de Beaulieu s'il lui convient de céder à vos prières.

Laiïssant les deux cousins en tête à tête, Bachelin passa sur la terrasse, et, discrètement, vint heurter à la porte du salon.

Comme s'ils ne se fussent pas doutés du trouble violent qui bouleversait cette maison, dont ils étaient les hôtes, Philippe, Moulinet, Suzanne, Athénaïs et le marquis continuaient à causer paisiblement sur la terrasse. Le soleil baissait à l’horizon, rougissant d’une bande de pourpre le ciel, d’un bleu nuancé de vert. Un calme délicieux descendait, avec le soir, sur la vallée, dont le fond déjà s'emplissait d'ombre. La cloche de l’église de Pont-Avesnes tintait, claire et mélancolique, dans

l'éloignement, annonçant pour le lendemain la messe des morts. Une paix si profonde enveloppait cette belle nature, qu'Athénais en subit l'influence. Elle se sentit moins violemment aigrie. Et, ayant triomphé si complètement de sa rivale, elle songea à la ménager désormais.

. En entrant dans le salon, Bachelin trouva les trois

femmes en proie à une émotion inexprimable. Claire, en voyant le duc arriver à toute bride dans la cour, s'était dressée stupéfaite et effarée. Elle essaya de parler : elle ne put y parvenir, et, tendant seulement la main vers Je nouvel arrivant, elle fut prise d'un bégsiement, entrecoupé d’un rire nerveux. Elle parut devenir folle. La marquise et la baronne furent épouvantées. Elles s'élancèrent vers la jeune fille qui tremblait convulsivement et dont les lèvres étaient devenues toutes blanches. Elles craignirent de la voir tomber en syncope, et voulurent appeler. D'un geste impérieux, Claire les arrêta. Puis, faisant un effort sur elle-même, elle parvint, entre ses dents serrées par la crise qui la secouait si durement, à faire passer ces mots :

— Rien, personne, laissez-moi, je vais me remettre.

Elle s'assit. Une sueur glacée perla sur son front, aussitôt essuyée par la baronne. La marquise, arrachant tous ses fichus de laine, se dépouillant de son châle, en enveloppe sa fille qui grelottait. Un instant se passa ainsi, dans une horrible anxiété. (Claire, le front penché sur sa poitrine, le dos appuyé à des cous: sins, . restait immobile et comme assoupie. Ses yeux étincelants et fixés obstinément sur une rosace du tapis, qu'ils regardaient sans voir, prouvaient seuls qu’elle ne dormait pas. Elle réfléchissait profondément ; un pli profond s'était creusé entre ses deux sourcils sous l'effort d’une pensée absorbante. Au bout de quelques

minutes, le sang remonta à ses joues. Un soupir dégonfla sa poitrine, et, d’un brusque mouvement, elle rejeta les vêtements dont sa mère l'avait couverte.

Le bruit de la porte vitrée, s'ouvrant pour laisser passer Bachelin, lui fit tourner la tête. Elle ne voulut pas avoir l’air de souffrir, et sourit au notaire. (Celui-ci, la figure consternée, marchant sur la pointe du pied, comme dans la chambre d’un malade, s’approcha de madame de Beaulieu, et s’inclinant plus bas que de coutume, comme s’il avait honte de ce qu’il allait demander :

— Madame la marquise, dit-il, pardonnez-moi, mais ce qui arrive est si extraordinaire. ...

— Je sais, interrompit la marquise avec brusquerie. Le duc est là Eh bien?

— Eh bien ! madame, reprit le notaire un peu décontenancé, malgré tout ce que nous avons pu lui dire, il insiste pour vous voir.

— Voilà qui est étrangement hardil! s’écria la marquise, en se dressant avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. Et'elle se dirigea versla porte du salon.

— Où allez-vous, ma mère? demanda Claire.

— Je vais le faire chasser comme il le mérite! répondit madame de Beaulieu, rouge d’indignation.

Claire resta une seconde silencieuse, se consultant comme si elle hésitait à prendre une grave résolution. Puis, hochant la tête :

— Non, ma mère, dit-elle, il ne faut pas faire chasser le duc de Bligny. Il faut le recevoir.

— Le recevoir? répéta la marquise avec stupeur, se demandant si, décidément, sa fille avait perdu la raison.

— Oui, et lui faire bon visage. Pour rien au monde, je ne voudrais qu'il pût croire que j'ai souffert de son abandon. Être pleuré par une fille telle que moi, lui! Il en serait trop fier. Tout plutôt que son insultante

pitiét Non, recevoz-le, ma mère.... On peut bien lui ouvrir la porte puisqu'on ne l’a pas fermée à sa fiancéel

— Mais que vas-tu faire ? demanda madame de Beaulieu, pleine d'inquiétude.

— Me venger? répondit Claire avec une effrayante expression de colère.

Puis se tournant vers Bachelin :

— Soyez assez bon, lui dit-elle, pour prier le duc de passer sur la terrasse et d'attendre un instant. Vous l’introduirez quand je vous appellerai par la fenêtre. En

même temps veuillez m'envoyer M. Derblay.

La baronne et la marquise échangérent un regard plein d'étonnement. Les raisons auxquelles obéissait Claire leur échappaient. Bachelin, plus perspicace, devinant que ses combinaisons étaient près de réussir, disparut avec la légèreté d’un jeune homme. Un instant apres, Philippe entrait dans le salon.

— Ma mère et toi, ma chère Sophie, éloignez-vous un peu, que je puisse causer seule avec M. Derblay.

Madame de Beaulieu et la baronne se retirèrent dans l’'embrasure d'une fenêtre, et, fortintriguées, attendirent le résultat de l’entretien. Philippe, très ému, comprenant que sa destinée se jouait en cette seconde, et, d’ailleurs, averti par un mot de Bachelin que la crise était près d’aboutir, restait immobile, le front baissé devant celle qu'il adorait.

— Monsieur, dit Claire, s'adressant à lui directement pour la première fois, notre vieil ami, notre excellent conseil, M. Bachelin, a dit à ma mère que vous me faisiez l'honneur d’aspircr à ma main.

Sans répondre, Philippe s'inclins en signe d'assentiment.

— Je vous crois galant homme, poursuivit mademoiselle de Beaulieu avec fermeté. Je pense donc, que, pour

avoir formé de tels projets, vous saviez, comme tous ceux qui m’entourent, et depuis longtemps déjà peut-être, que le duc de Bligny s'était détourné de moi...

— Oui, mademoiselle, je le savais, articula Philippe avec peine, et croyez bien que, même en ce moment, s’il dépendait de moi d'assurer votre bonhéur en vous ramenant le duc, je n’hésiterais pas, füt-ce au prix de ma vie.

— Je vous remercie, dit Claire, mais tout lien entre le duc de Bligny et moi est à jamais rompu. Et la preuve la plus certaine que j'en puisse donner, c’est que, si vous avez gardé les mêmes sentiments, je suis prête à vous tendre ma main.

En disant ces mots, la voix de Mademoiselle de Beaulieu faiblit, et Philippe les devina plutôt qu’il ne les entendit. En un instant, le jeune homme se rappela le jour où, le voyant triste et découragé, sa petite sœur lui avait dit en riant :

— Tu verras ! Ce sera elle-même qui viendra te demander de lui faire la faveur d’être son époux.

Ainsi la prédiction de Suzanne s'était accomplie. L'enfant, éclairée par son affection, avait eu la prescience du bonheur de son frère. Il ne rêvait pas, tout était bien vrai; Claire elle-même lui tendait la main. Une joie immense descendit dans le cœur de Philippe, et, prenant cette main charmante qu'il avait tant de fois désespéré de tenir dans la sienne, le jeune homme, sur le bout des doigts glacés, déposa le plus timide et le plus délicieux des baisers.

— Il me reste une faveur à vous demander, monsieur, reprit Claire. Je désirerais que vous fissiez tout ce qu'il faudra pour laisser croire que nos paroles sont échangées depuis plusieurs jours. Je n’ai pas besoin de vous expliquer les raisons de cette supercherie. Elles sont nées de mon orgueil Vous êtes, hélas! sans illu-

sions sur l’état de mon cœur. Mais je puis vous assurer que vous aurez en moi une femme fidèle et loyale. Veuillez me quitter, maintenant, mais ne vous écartez pas, je puis avoir besoin de vous.

Et laissant Philippe s'éloigner, elle fit signe à Bachelin qu’il pouvait amener le duc.

Le notaire avait très habilement occupé Bligny, dont il retenait la fougue, pendant les quelques minutes ” qu'avait duré l'entretien de mademoiselle de Beaulieu et de M. Derblay. Il venait seulement de lui ouvrir la porte donnant sur la terrasse, quand Philippe sortit rayonnant du salon.

La stupéfaction de Moulinet et d'Athénaïs fut immense en voyant arriver Gaston. Napoléon attendant Grouchy et apercevant les avant-gardes de Blücher ne fut pas plus bouleversé que ne le fut l’ancien juge au tribunal de commerce. Le duc à Beaulieu, en ce moment critique, c'était tout ce qui pouvait se présenter de plus dangereux pour ses combinaisons. Athénaïs fut saisie d’une angoisse poignante. Süûre de la victoire, allait-elle subir une désastreuse et humiliante défaite ? Qu'allait-il résulter de la mise en présence de Gaston et de Claire? Les cartes étaient-elles assez brouillées pour qu’une réconciliation fût impossible? Ou bien, d’un seul regard, les deux fiancés allaient-ils reprendre possession l’un de l'autre, et, dans une étreinte suprême, échanger le plus solennel et plus irrémissible des serments ?

Moulinet, lui, fut profondément surpris, mais n’alla pas si loin que le clairvoyant esprit de sa fille. Il ne comprit pas comment le duc ne l'avait pas attendu à la Varenne, et n’eut pas le moindre soupçon de ce qui l’amenaït à Beaulieu. Il s’avança vers son futur gendre avec un aimable sourire, lui tendit la main, et resta foudroyé par le coup d’œil que lui lança Gaston en passant devant

Jui sans même saluer Athénaïs. Cependant, il suivit le duc qui se dirigeait vers le salon.

En un instant, la marquise et la baronne avaient improvisé une mise en scène. Et lorsque Bligny entra, il aperçut la marquise peletonnée, comme d'habitude, au fond de sa bergère. La baronne, debout auprès de la cheminée, les mains croisées pour qu’il ne prît pas fantaisie à Gaston de lui tendre une des siennes, comme il avait coutume de le faire. Mademoiselle de Beaulieu, assise, entre sa mère et la baronne, tournant le dos au jour afin que l’altération de ses traits fût moins visible. Ce fut l’admirable chevelure d'or de Claire qui attira tout d’abord les yeux du jeune homme. Il frémit malgré Jui, et, saisi par une violente émotion, il fut sur le point de courir à celle qu’il aimait si tendrement encore, et de se jeter à ses pieds, quoi qu'il püt résulter de cette démonstration passionnée. Le regard calme et sévère de la marquise l’arrêta Et, s'inclinant profondément devant celle qui lui avait servi de mère :

— Madame la marquise, dit-il d’une voix entrecoupée.... ma chère tante.... Vous voyez mon trouble.... monchagrin.... mes regrets! ÆEn arrivant à la Varenne, chez monsieur.... Le duc eut honte de prononcer le nom de Moulinet.... J'ai appris quelle démarche inqualifiable . ...

— Mais, monsieur le duc, voulut interrompre l’ancien juge au tribunal de commerce, visiblement froissé.

Le duc, se tournant alors vers son futur beau-père, avec une souveraine hauteur :

— Procédé inconcevable, monsieur, et dont je tiens à déclarer bien haut que je ne suis pas complice.... dJ’ai pu commettre bien des fautes, agir avec légèreté, avec ingratitude. Mais avoir autorisé une si outrageante

conduite vis-à-vis des miens, non, cela, sur l'honneur, je ne l'ai pas fait!

— Une simple visite de politesse, murmure Moulinet, dominé par l’énergie du duc. Je ne comprends pas...

— Vous ne comprenez pas! interrompit le jeune homme avec un écrasant dédain, c’est là votre seule excuse.

Mais Moulinet était trop infatué de lui-même pour se laisser plus longtemps malmener, même par un homme qu’il considérait comme étant d’une essence supérieure. I prit un air digne, et, s’inclinant avec gravité:

— $i j'ai des torts, mon gendre, dit-il, je vous prie de : me les faire connaître : je suis prêt à les réparer.

Mais en l'appelant ‘‘ mon gendre ”, il porta au plus haut point l’irritation du jeune homme. Et, perdant toute mesure, le duc coupa la parole, cette fois définitivement, à l’ancien juge au tribunal de commerce par un ‘ Assez, monsieur | ”, cinglant comme un coup de cravache. Puis osant, pour la première fois depuis qu’il était rentré, regarder Claire qui restait imperturbablement assise :

— Ma tante, je vous dois des explications, souffrez que je vous les donne. Claire, je ne sortirai pas d'ici sans que vous m’ayez pardonné,

À ces mots, qui lui étaient personnellement adressés, et qu’elle semblait attendre, mademoiselle de Beaulieu se leva fièrement, et regardant son fiancé avec une sérénité admirable :

— Mais, duc, vous ne devez pas d'explications, ditelle tranquillement, et vous n’avez pas besoin de pardon, Vous vous mariez, m’a-t-on dit, avec la fille de monsieur. Et dans ces seuls mots, Claire prodigus des trésora d'impertinence. Vous aviez bien le droit de le faire, il me semble. N'étiez-vous pas libre comme je l'étais moi. même ?

En entendant ces paroles, le duc se demanda s’il n’était pas le jouet d’un rêve. Il regarda Claire, la baronne et sa tante, et les vit sans émotion apparente, sans tristesse et sans colère. Il s'attendait à essuyer des larmes et il ne trouvait que des sourires. Était-il donc possible que, pendant cette année qu'il avait si fatalement employée, mademoiselle de Beaulieu se fût ainsi détachée de lui? .

— Votre fiancée est venue m’annoncer l’heureuse nouvelle ; cela est fort bien, et je e ne veux pas être en reste AvEC vous.

Faisant alors quelques pas vers la terrasse, elle adressa à Philippe un signe de la main. Dévorée par la curiosité, Athénaïs suivit hardimeñt le maître de forges et, en un instant, le salon se trouva rempli par tous les hôtes du château.

— Ïl faut, messieurs, que je vous présente l’un à l’autre, dit mademoiselle de Beaulieu avec un sang-froid effrayant. Et, désignant le duc à Philippe: M. le duc de Bligny, mon cousin, dit-elle. Puis, se tournant vers Gaston et le bravant du regard: Duc, M. Derblay, mon fiancé! | ” Le tonnerre, en tombant sur le château, n’eût pas produit une commotion pareille à celle que ressentirent tous les spectateurs de cette scène. Le duc, écrasé, chancela. Athénaiïs eut lé vertige, et son teint vermeil devint couleur de cendre. Le baron et la baronne échangèrent des regards pleins de surprise. Seuls Bachelin et Suzanne ne marquèrent aucun étonnement. Le notaire, parce qu'il avait sourdement travaillé à amener ce dénouement ; Suzanne, parce que, dans son adoration pour son frère, elle n’avait point douté que mademoiselle de Beaulieu ne finit par céder au mérite irrésistible de Philippe.

— à miles à ntm me 08 — Se

Le duc montra que la pratique de la diplomatie ne lui . avait pas été inutile. Il se remit promptement, et, se composant une attitude irréprochable, il adressa à M. Derblay un gracieux sourire.

— Recevez mes compliments, monsieur, dit-il d'une voix qui ne trembla pas trop ; vous épousez une femme dont bien peu de nous auraient été dignes.

Si terrassée qu'elle fût par la foudroyante riposte que lui avait adressée mademoiselle de Beaulieu, Athénaiïs comprit qu'il fallait à tout prix faire bonne contenance. Elle s’avança à son tour, et, regardant Claire avec attention :

— Toutes mes félicitations, dit-elle. Et, à mi-voix, avec un perfide sourire : C’est un mariage d'amour!

Mademoiselle de Beaulieu frémit, et, brusquement, toute l'horreur de sa position lui apparut. L'homme qu'elle adorait était là, devant elle, et il allait partir avec sa rivale. En ce moment, la révélation inattendue qui venait de lui être faite ayant dissipé sa colère, il causait à l'écart avec Athénaïs, lui tenant le bout des doigts, en riant avec l’abandon d’un homme heureux. Et elle, Claire, avait, dans un mouvement d’indomptable orgueil, décidé de sa vie, aliéné sa liberté. Elle venait de se promettre à un homme qu’elle ne pouvait pas aimer, car son cœur était plein du douloureux et cher souvenir d'un autre. Elle jeta sur le duc un regard d'angoisse mortelle. Elle fut sur le point de traverser le salon, de l'enlever aux coquetteries voulues et exagérées d’Athénaïs, et de lui dire toute la vérité. Mais elle le vit si calme, si indifférent, si léger, qu'un retour de colère la sauva de sa faiblesse. Elle voulut, désespérément, ne pas paraître avoir été abandonnée. Elle sacrifia résolument tout son avenir à cette victoire d’amour-propre, et enveloppant Bligny et mademoiselle Moulinet dans un même coup d'œil triomphant, elle murmura : |

— Je serai mariée avant eux.

ES apprêts du mariage se firent avec une incroyable rapidité. Tout le monde à Beaulieu et à Pont-Avesnes sembla se faire complice de Claire. Philippe partit brus-

quement dans le Berry pour y chercher des papiers qui

lui étaient indispensables. Le marquis, en même temps, prit le chemin de Paris. La poste et le télégraphe marchèrent à qui mieux mieux pour activer les fournisseurs.

Une agitation violente remplaça le calme dans lequel la

marquise vivait depuis un an. L’excellente femme,

étourdie par les événements, accepta, sans trouver Jl’autorité nécessaire pour la discuter, la brusque détermination de sa fille.

__ Se fiant à Bachelin qui lui avait donné de si favorables

renseignements sur M. Derblay, et, de plus, très touchée

de la délicatesse désintéressée avec laquelle se conduisait le maître de forges, elle vit d’un œil plus étonné qu'inquiet se décider cette union. Elle regretta que

Claire n’eût pas consenti à attendre quelque temps afin

de choisir un mari qui fût de son monde. Mais elle 8e

demanda en même temps si un homme, ayant de la for-

tune et un nom, aurait, dans ce siècle positif, consenti à

epouser mademoiselle de Beaulieu sans dot. La réponse

lui parut si douteuse, qu’elle en vint à considérer comme une rare bonne fortune la rencontre de M. Derblay à l'heure critique.

Claire fit tout ce qui dépendait d’elle pour endormir la défiance de sa mère et lui procurer une absolue sécurité. Elle montra un visage rayonnant et donna à tous l'illusion du bouheur. Seule la baronne fut dans le secret de 8es angoisses et de ses regrets. Elle assista à ses défaillances et calma ses colères. ÆEnfermée dans sa chambre, Claire passa des journées sans dire une parole, accablée physiquement et moralement, n'ayant plus la force de faire un pas, étendue, les yeux sombres et le front plissé, sur une chaise longue. Dans son cerveau endolori, elle ressassait sans cesse les cruels épisodes de la rupture, ne pouvant pas s’habituer à cet écroulement soudain de toutes ses espérances. Elle cherchait comment elle avait pu mériter une telle infortune. Et elle . ne $rouvait aucun reproche à s'adresser. Tout venait de la haine de sa rivale et de la lächeté de son fiancé.

Forcée de se considérer comme une victime d’ennemis acharnés, comme une martyre de la destinée implacable, Chaire en vint à des pensées de revanche. Elle regarda la vie comme une bataille, dans laquelle il fallait être cuirassée de mépris pour ne pas être blessée, et armée d'audace pour vaincre. Elle arracha de son esprit tous les scrupules qui l'avaient livrée, garrottée et sans dé-: fense, à ses adversaires. Elle se jura de ne plus r’arréter devant rien désormais pour atteindre son but. Son cœur s'aigrit et sa raison se troubla. Elle devint implacable et méchante. Ainsi, de la noble, généreuse et tendre Claire, il ne resta rien. Elle 8e fit dure, intéressée et égoiste, prête à tout sacrifier à son bon plaisir. Il sembla que son cœur se fût desséché au feu de la douleur. Sa beauté, elle-même se modifia Elle prit un

aspect en quelque sorte marmoréen. Elle eut la majesté et la froideur des statues.

Raisonnant son prochain changement de situation, elle se traça une ligne de conduite qu’elle résolut de suivre sans une déviation. Son indifférence pour M. Derblay était profonde. Elle ne lui sut aucun gré de son aveugle dévouement. Laissée dans l'ignorance des généreuses intentions du maitre de forges, elle attribua sa condescendance à l’unique ambition de devenir son époux. Comment le jeune homme n’aurait-il pas consenti à tout pour épouser une fille si riche, et entrer dans une famille si noble? Elle conçut même quelque dédain pour la facilité avec laquelle M. Derblay s'était plié à l’'humiliante comédie qu'élle avait jouée devant le duc. Ainsi l’admirable générosité de Philippe parut à Claire être de la bassesse. Elle se dit qu’elle aurait en lui un mari souple et aisé à conduire. Et c'était justement là ce qu'elle voulait. Si M. Derblay se montrait docile, elle s’intéresserait à lui, et s'appuyant sur toutes les influences dont elle pouvait disposer, elle se chargerait de son avenir et le ferait arriver très haut. L'importance du rang qu’occuperait ainsi son mari compenserait son manque de naissance. Après tout, on était dans le siècle des parvenus.

La petite baronne, inquiète du calme terrible avec lequel sa cousine 8e préparait à une union qui ne pouvait être conclue de gaieté de cœur, se donna la tâche de pénétrer dans la pensée de mademoiselle de Beaulieu. Elle se mit donc à interroger la jeune fille, variant ses questions, les faisant porter sur différents points, et masquant leur gravité par leton fantasque et léger qui lui était habituel.

Claire fit de vains efforts pour jouer l'indifférence. L'amertume montait malgré elle à ses lèvres. Elle laissa

voir à la baronne la plaie cruelle qui saignait au fond d'elle-même. Et, s'étant confiée à son amie, elle éprouva un immense soulagement. La baronne connut ainsi toutes les tortures de la fière jeune fille. Elle put admirer son courage et, en même temps, pressentir ses résolutions. Avec l’expérience que trois ans de mariage lui avaient fait acquérir, elle comprit toute la gravité de la conduite de mademoiselle de Beaulieu. Elle essaya de lui faire entrevoir la réalité des choses. Mais elle se heurta à une volonté invincible.

. Claire avait promulgué à son usage une sorte de loi du talion. Elle avait souffert par les autres, les autres souffriraient par elle. Tant pis, s'ils étaient innocents. Est-ce qu’elle était coupable ? Puisque l'injustice était la règle de l’humanité, elle n'aurait aucun souci du droit et du devoir, et sacrifierait tout à son bon plaisir. Dans sa pensée, les êtres devenaient des moÿens d'action. Elle était décidée à les faire marcher, hommes et femmes, comme des pions sur un échiquier, afin de gagner une partie triomphale. $Se venger d’Athénaïs et humilier le duc, tel fut son but. Elle résolut de sacrifier tout à cette triste satisfaction. Et la première victime fut ce passionné et généreux Philippe qui, lui, révait de rendre à celle qu'il adorait le calme troublé et le bonheur perdu.

Madame de Préfont ne put se retenir de blâmer sévèrement ces intentions despotiques. Cette cruelle confusion du juste et de l'injuste, faite froidement par mademoiselle de Beaulieu, au profit de son égoïisme, parut tellement insensée à la jeune femme, qu’elle la mit sur le compte d’une exagération de sentiments, destinée à tomber avec le temps.

Elle fit cependant entendre a son amie que tyranniser les créatures pensantes et agissantes n’était point aussi

laoile qu’elle paraïssait le croire. Certes, M. Derblay ne pouvait être que très flatté d'entrer dans la famille de Beaulieu, et peu de sacrifices devaient lui coûter, pour obtenir l’honneur ambitionné d’épouser Claire. En échange du service que Philippe avait rendu à la jeune fille, en lui permettant d’accabler ses ennemis au moment même où ils la croyaient humiliée et vaincue, elle lui donnait sa main. C'était fort bien. Mais quel avenir . allait-elle faire à cethomme? Et quelle serait l'attitude de Philippe, quand, venant à sa femme les bras ouverts, et des paroles de tendresse sur les lèvres, il la trouverait grave et froide? Mademoiselle de Beaulieu attribuait la recherche du maître de forges à l’ambition. Mais ne pouvait-elle être expliquée par l'amour? Certes, les spéculations avaient actuellement une part dans les accords matrimoniaux. On s’occupait volontiers de l'avoir de sa future épouse. Mais, enfin, on voyait encore des maris qui aimaient leurs femmes. Pourquoi M. Derblay ne serait-il pas au nombre de ces phénomènes ?

Claire n’avait envisagé qu’un côté de la question, et la baronne le lui déclarait en y insistant. Dans le mariage, la femme était rarement la souveraine, et l’homme était généralement de caractère enclin à la domination. Si M. Derblay, qui paraissait savoir aussi très bien ce qu'il voulait, allait se révolter et vouloir renverser tous les plans dressés par Claire? Que résulterait-il du choc de ces deux volontés? Il ne s'agissait pas là d'une alliance de quelques heures, comme il s’en contracte, derrière l'éventail, pour mener à bien une intrigue de salon ou déjouer une machination mondaïine. C’était toute la vie qui était engagée. Et il n’était pas possible de congédier son auxiliaire en lui donnant”comme récompense, pour le concours prêté, le bout de ses doigts à baiser

C'était un mari, c'est-à-dire un être auquel elle serait indissolublement liée. Il fallait y réfléchir avant de pousser les choses plus avant. Une fois mariée, il n’y aurait plus à s’en dédire, ce ne serait pas une comédie qu’on dénoueraït en cinq minutes. Cela pouvait tourner au drame, pour peu qu'on n’y veillät pas. Et peutêtre valait-il mieux s'arrêter pendant qu'il était temps encore. :

Toutes ces raisons laissèérent mademoiselle de Beaulieu insensible. Elle se montra prête à tout risquer plutôt que de modifier ses projets. Elle avait voulu paraître abandonner le duc, elle avait résolu d’être mariée avant lui. Le jour du mariage était fixé. Rien ne pouvait la faire reculer. Elle comprit cependant qu'elle avait été imprudente en laissant la baronne lire &i complètement dans sa pensée. Et elle jugea nécessaire de lui donner le change. Elle détendit les muscles crispés et durcis de son visage, et parvint à sourire. D'une voix légère elle plaignit plaisamment le pauvre M. Derblay, qui était condamné à ce triste sort d’épouser une fille comme elle, et qui ne trouverait pas assez d'avantages dans l'alliance qu'il contractait, pour que l'humeur capricieuse et un peu tyrannique de sa femme lui parût compensée. |

La baronne fut prise au piège que lui préparait son amie. ÆElle compta sur l'avenir pour dissiper la noire mélancolie, et calmer l’irritation inquiétante de Claire. En elle-même, elle se dit que le mariage est plein de surprises pour une jeune fille, et que la possession alanguit bien les plus violents caractères. Une fois en tête à tête avec son mari, la plus récalcitrante est obligée de revenir à la raison, Un homme qui n’est pas sot, et qui est très amoureux, peut singulièrement modifier les idées d’une femme. Et puis, s’il arrive un enfant, voilà

la situation changée du tout au tout, et la tigresse devient la plus douce et la plus tendre des brebis.

Toutes ces réflexions calmérent la baronne. Elle n’était pas femme, d’ailleurs, à suivre longtemps la même idée. Et, ayant eu de la gravité et de la pénétration pendant une journée, elle se mit bien vite à divaguer pendant le reste de la semaine.

Cependant, Philippe était revenu de son voyage, et avait rapporté la bague des fiançailles : un admirable rubis d’un rouge sombre, entouré de brillants. Ce fut en tremblant que le pauvre garçon demanda à mademoiselle de Beaulieu la permission de la lui passer au doigt. Claire n’eut qu’un dédaigneux regard pour ce bijoux princier. Ælle tendit sa blanche main à M. Derblay avec une fierté pleine d’indifférence, et ne lui adressa pas un mot de remerciement. Cet anneau, pour elle, était le symbole de son engagement : il lui fut odieux. Et, le lendemain, Philippe, avec un affreux serrement de cœur, remarqua qu’elle ne le portait plus. Il n'’osa rien dire. Il était si timide, devant elle! Mais ses yeux, fixés sur la main de mademoiselle de Beaulieu, eurent une telle éloquence, que la jeune fille ne put s'empêcher de lui dire : “ Vous m’excuserez, je ne porte jamais de bagues.”

Ces mots rassurèrent le maître de forges. Ilavait cru voir, dans la mise à l'écart de ce bijou, une sorte de répulsion manifestée par mademoiselle de Beaulieu pour tout ce qui viendrait de lui Il savait à quoi s’en tenir sur les sentiments de la jeune fille. Il avait assisté à la crise prédite par Bachelin. Iln’ignorait pas qu'il n'avait été accepté que par dépit Mais il se sentait si pénétré de passion, si plein de tendresse, qu'il se croyait sûr de ramener à lui ce cœur égaré Comment une femme pourrait-elle être insensible à une affection de tous les

instants, attentive, délicate, dévouée? Mademoisella de Beaulieu, déçue dans ses espérances, s'était douloureusement repliée sur elle-même. Mais comment, à vingt ans, le cœur se fermerait-il pour toujours? En pleine jeunesse, vouloir demeurer insensible et glacée. Avoir les oreilles fermées à tous les appels de la vie, les ÿeux bouchés à tous les sourires de l'espoir. Est-ce que c'était croyable? Philippe, éperdument épris de Claire, pe douta pas d'arriver à se faire aimer d'elle. La jeune fille croyait son cœur mort, il n'était qu'endormi. Peu à peu il se ranimerait, il se reprendrait à battre. Et pour qui, sinon pour celui qui l'aurait arraché à sa léthargie? Philippe, ayant sauvé cette âme, n’aurait-il pas des droits sur elle? Et Claire, revenue à la vie, les yeux dessillés, faisant la différence entre l'affection qu'elle avait perdue et celle qu’elle avait gagnée, ne récompenserait-elle pas Philippe de sa délivrance, par toute une vie de bonheur ?

Ainsi pensait Philippe pendant ses heures de contemplation muette. Forcé dès sa jeunesse de 8e jeter dans les absorbantes occupations d’une affaire très lourde, il n’avait pas eu le temps d’aller dans le monde. Il était resté très timide. Les femmes en général le troublaient ‘fort. Mademoiselle de Beaulieu, elle, le fit trembler. Il ne l’approcha jamais sans une horrible palpitation. Cette froide et grave Claire n'avait qu’à diriger sur lui ses yeux tranquilles, pour qu’il perdit aussitôt contenance.

En gravissant la côte qui conduisait de Pont-Avesnes à Beaulieu, Philippe développait à Suzanne tous ses projets pour l’avenir ; il lui indiquait les réformes qu’il révait dans l'aménagement du château, il lui disait enfin combien il aimait sa fiancée. Suzanne, avec un sourire, l'écoutait, animée, les yeux brillants, la parole colorée.

Elle comprenait qu’il répétait sa leçon, qu’il s’entrainait avant de se présenter devant Claire. Et quand, quêtant une approbation, son frère lui adressait un : “ N'est-ce pas ? ” interrogateur, elle lui répondait malicieusement :

— Mais ce n’est pas à moi qu'il faut raconter tout cela, Philippe, c’est à elle. Moi, tu comprends, je trouve tout ce que tu dis si sage, et tout ce que tu fais si bien,” que j6 suis toujouts de ton avis Mais mademoiselle de Beaulieu...

— Aussi, vais-je lui parler aujourd’hui, s’écriait le maitre de forges avec résolution.... Oh! j'ai tant de choses à lui dire!

Et arrivé au château, aussitôt en présence de Claire, sa belle hardiesse disparaissait. Il balbutiait pour dire bonjour. Et, désolé, il s’asseyait à l'écart, regrettant de ne pouvoir, par un miracle, ouvrir son cœur, comme un écrin, afin de faire vcir à la jeune fille tous les trésors mystérieux qu'il contenait.

Le froid était venu avec les premiers jours de novembre. Et maintenant, on ne pouvait plus se répandre par groupes sur la terrasse. Les bôtes du château se renfermaient dans le grand salon. Philippe trouva dans cette intimité plus resserrée quelques occasions de parler avec avantage, non pas de sa passion : il continuait à avoir les lèvres fermées quand il s'agissait de lui-même ; mais sur des questions générales, habilement secondé par Octave et par le baron, il put montrer la rectitude de son jugement et la solidité de ses connaissances. Claire, assise auprès de sa mère, qui écoutait distraitement en se pelotonnant au coin de la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu, travaillait sans que ses yeux quittassent sa broderie. Par la porte grande ouverte de la salle de billard, les éclats de rire de Suzanne et du marquis, passionnément acharnés à une partie de

croquet de salon, arrivaient par joyeuses bouffées. Ils étaient les seuls qui jetassent un peu d'animation sur le tableau. Du premier jour, ils s'étaient appareillés et ils s'amusaient ensemble comme deux enfants.

Athénaïs, furieuse d’avoir vu échouer son artificieuse combinaison, était repartie pour Paris, entraînant son “père et le duc.

Moulinet était revenu faire une visite d'adieu et avait été très convenablement reçu par la marquise. A la prière de Claire, madame de Beaulieu avait déridé son front, déplissé ses lèvres et accueilli l'ancien juge au tribunal de commerce comme devait l'être le futur beaupère d’un neveu tendrement-aimé.

Ainsi cette mère elle-même consentit à jouer son rôle dans la comédie préparée par sa fille outragée. Les Moulinet et le duc de Bligny durent donc ajouter foi à

la déclaration si hautement faite par mademoiselle de Beaulieu, et rejeter loin d’eux la pensée qu'ils l'avaient blessée. Le duc fut étonné de se trouver aussi innocent après s'être cru si coupable. Athénaïs admira la force d'âme de sa rivale, et, se sentant battue, elle qui croyait battre, se promit de terribles représailles.

Le mariage qu’elle avait projeté de célébrer à la Varenne, en grande cérémonie, dans la superbe chapelle du château, dut décidément se faire à Paris. Elle comprenait bien que la bourgeoisie parisienne, conviée par son père, ne viendrait pas en province pour lui faire cortège, et elle soupçonnait que les grandes familles du pays, invitées par le duc, pourraient bien s'abstenir de ge faire représenter. Elle craignit un échec, et ne s'y exposa pas. Elle promit de revenir pour le mariage de sa future cousine, de sa ‘‘bonne Claire,” comme elle affectait d'appeler mademoiselle de Beaulieu, et partit.

Ce départ fut un soulagement pour Claire. Sa rivale

* g’étant éloignée, il lui sembla que l’air qu’elle respirait devenait plus pur. Son beau visage s'éclaira, et elle eut comme uu mouvement de joie. Philippe avait secrètement mis les ouvriers à Pont-Avesnes et fait restaurer les appartements du château, un peu dégradés par le temps. Il profita de ce rayon de bonne humeur pour proposer à madame de Beaulieu de venir visiter la future résidence de sa fille. La partie fut acceptée, et le lendemain, dans un grand break, tous les habitants de Beaulieu descendirent à Pont-Avesnes.

L’impression produite par l'entrée fut favorable. La grande cour plantée de vieux tilleuls, la pièce d’eau, le château entouré de ses douves pleines d’arbres fruitiers, plurent à Claire. Le parc, avec ses allées profondés et noires, lui promit le recueillement et le silence. La solennelle tristesse des vastes appartements parut à la jeune fille s’harmoniser avec sa profonde mélancolie. Cette habitation sans vue, entourée de grands arbres, eût semblé ur tombeau à toute autre. Mademoiselle de Beaulieu la trouva à son gré.

La baronne, parcourant toutes les pièces des appartements de réception, poussait des cris de surprise et da joie en admirant les richesses anciennes réunies par le

père de Philippe. Les meubles Louis XIV au petit point la transportèrent, et elle resta en extase devant les hautes portières de Beauvais représentant les batailles d'Alexandre. L’amour des antiquités, si répandu aujourd’hui, a fait de toute personne qui se respecte une . manière d'expert La baronne avait beaucoup couru les ventes, et c'était merveille de lui entendre évaluer les crédences sculptées portant les gaudrons de Henri IL, et les bonbonnières de vieux Saxe. Elle avait une façon. tout à fait amusante de frapper un petit coup sec sur les plats en faïence pour constater s'ils étaient intacts, ÆEb

elle discourait, allait d’un salon à l'autre, avec une vivacité et un abandon de jeune perruche, assourdissant sa tante qui ne comprenait rien à ses locutions de bric-à-brac. . Seule, Brigitte apprécia l’enthousiasme de la baronne pour le mobilier qu’elle avait soigné pendant silongtemps et fit honneur à sa propreté des éloges de la jeune femme.

Suzanne et Octave n'étaient même pas entrés dans le château. Ils avaient parcouru en causant les allées correctes du parterre à la française ; puis Suzanne avait soudainement pris en courant le chemin de la cuisine, et, rapportant un énorme chanteau de pain, s'était mise avec le marquis à le jeter par morceaux aux carpes de la pièce d’eau Depuis une demi-heure ils étaient là, s'amusant des efforts faits par les gourmandes pour entraîner une large croûte qui surnageait. Quant au baron, le voisinage de l’usine ne lui avait pas laissé sa liberté d’esprit, et, passant par une petite allée qu'il connaissait bien, il s'était dirigé vers les ateliers.

Claire, pendant que la baronne inventoriait le mobilier de Pont-Avesnes et que Philippe faisait à madame de Beaulieu les honneurs de sa maison, était restée en arrière. Une porte-fenêtre, s’ouvrant sur un perron, donnait dans le parc. Elle l’ouvrit et seule descendit. Dans l'éloignement, les marteaux de l’usine sonnaient gaiement sur les enclumes, les hauts fourneaux ronfilaient, jetant vers le ciel leur fumée épaisse. Le parc était recueilli, profond et mystérieux. Ce bruit et ce silence formaient un contraste qui séduisit Claire. Elle s'engagea sous la voûte des arbres aux feuillages déjà rougis par les grands vents de l’automne. Et, marchant à pas lents sur la mousse des allées, elle se perdit dans une grave rêverie.

Ce parc, sombre et désert, lui parut être le cadre bien choisi dans lequel devait être renfermée sa vie. Les

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branches mortes, qui craquaient sous son pied, s'étaient détachées des arbres comme ses espérances étaient tombées de son cœur. Elle allait écarter d'elle ses rêves, comme elle dispersait les feuilles desséchées. Ainsi que ces grands bois sourds et désolés, tout en elle était inerte et froid. Elle suivit ainsi l’allée obscure, constatant avec une âpre joie la tristesse de la nature. Soudain, au détour du chemin, elle aperçut, par une large percée, la campagne ensoleillée étendant au loin ses plaines fécondes. Ce fut comme un tableau brusquement découvert. Claire ressentit une violente impression. Elle s'était, depuis un instant, si complètement identifiée avec ce qui l’entourait, que son esprit fut frappé. Ainsi la gaieté succédait en un instant à la tristesse. Après ce parc lugubre et noir, ces champs fertiles et pleins de vie. En serait-il donc ainsi d’elle? Et les sentiments qu’elle éprouvait pourraient-ils donc changer? La jeune fille se détourna avec colère du riant spectacle qui s’offrait à elle. Et, rentrant dans la solitude, dans la tristesse, dans l'ombre, elle repoussa les promesses que lui faisait l'avenir,

Lorsque, étonnés et un peu inquiets de sa longue absence, la baronne, Philippe et madame de Beaulieu se mirent en quête d'elle, ils la virent revenir à pas lents par l'allée silencieuse. Elle était calme et souriait. Seuls, ses yeux, encore humides des larmes secrètement versées, témoignaient des douloureux combats qui s'étaient livrés dans son cœur. Le baron arraché à ses attachantes observations scientifiques, Suzanne et Octave descendus de la barque sur laquelle ils avaient sillonné la pièce d’eau, la marquise remonta en voiture, emmenant Philippe et sa sœur diner à Beaulieu.

Huit jours seulement séparaient Claire et Philippe du jour tant désiré par l’orgueil de l’une et par l'amour de l'autre. A mesure que la date fixée approchait, la jeune

fille devenait plus nerveuse, plus agitée. Tous ceur qui la virent, pendant cette dernière semaine, purent croire qu’elle était heureuse de cette union, tant elle se montra pressée de la conclure. Elle paraissait craindre qu'un obstacle survint au dernier instant.

Les paquets ne cessaient pas d'arriver au chemin de fer, et le service de Ia poste était sur les dents. Au château, les sonnettes avaient la danse de Saint-Guy, et les domestiques, habitués au calme et tranquille service de la province, devenaient enragés.

Puis, au moment d'envoyer les invitations, mademoiselle de Beaulieu prit deux résolutions, qui stupéfièrent tout son entourage. Elle déclara qu’elle voulait que la cérémonie nuptiale eût lieu à minuit, sans la moindre pompe, dansla petite église de Pont-Avesnes, et que personne n’y fût présent, si ce n’est la famille. Les bras de la marquise se tendirent vers le ciel, la baronne 8e laissa tomber avec abattement dans un fauteuil, et resta dix

minutes sans parler. Octave demanda tout net à sa

sœur si elle devenait folle. Philippe ne fit pas connaître 8ä manière de voir.

Claire, sans fournir de raisons, maiïintint ses volontés et supporte sans fléchir l’assaut de tous les siens $Se marier à minuit! (C'était déjà passablement étrange, quoique cette mode régnât encore au Faubourg Saint- Germain. Une messe noire! Sans doute, Claire se considérant comme veuve du duc, c'était de deuil! A la rigueur, on pouvait passer sur le mariage à minuit ; mais, par-dessus le marché, n’inviter personne? On aurait donc l’air de se cacher? Mademoiselle de Beaulieu paraitrait donc rougir de son mari? Et puis cela pourrait porter malheur.

Cette dernière considération fut risquée par la baronne et n'eut pas plus de poids que les autres arguments.

Philippe, pressé de rompre le silence et de donner son avis, enleva l'affaire en déclarant que tout ce que mademoiselle de Beaulieu désirait lui paraissait excellent, et, . que, pour son compte, il ne voyait aucun inconvénient à ce que satisfaction lui fût accordée sur tous les points.

Le principal intéressé ne faisant pas d’objections, l'opposition tomba en un instant. La baronne, très vexée, — elle avait fait venir de Paris une magnifique robe pour la circonstance, — dit en riant que ce serait un mariage comme on en voyait dans les drames, à la Porte-Saint- Martin, quandle condamné à mort recoit du roi la faveur d'épouser, dans la prison, celle qu’il aime, avant de monter sur l’échafaud.

La signature du contrat eut lieu la veille du grand jour. Bachelin, forcé de choisir entre ses deux clients, puisqu'il était à la fois le notaire de M. Derblay et de mademoiselle de Beaulieu, s’adjoignit un de ses confrères de Besançon et représenta la noble famille pour laquelle ses pères et lui officiaient depuis des siècles. Le vieux praticien escamota la lecture du contrat avec une extrême habileté. Et Claire, même si elle eût écouté attentivement le grimoire ânonné par Bachelin, n’eût certes pas pu s'éclairer sur sa situation. La jeune fille resta donc dans la plus complète ignorance de sa ruine, et quand elle se vit présenter la plume par Bachelin, qui était certes plus tremblant et plus ému qu’elle, elle signa l'acte qui faisait tomber sans qu’elle s’en doutôt, la moitié de la fortune de M. Derblay.

Philippe, une fois le contrat dûment parafé, se sentit plus léger, mais il avoua depuis qu’il n'avait été vraiment tranquille que lorsque, à la question posée par le maire à mademoiselle de Beaulieu : Consentez-vous à prendre M. Philippe Derblay pour époux? — il avait entendu Claire, d’une voix ferme répondre : ovi

que Suzanne, tout en blanc, ayant quitité la sacristie avant la fin des signatures, arriva comme un coup de vent dans l'appartement des nouveaux mariés. Devant la haute cheminée de grès sculpté du petit salon, la fidèle Brigitte, à genoux, soufflait d'une main vigoureuse pour activer la combustion d’un grand feu, dont les lueurs éclairaient la plaque de fonte fleurdelisée du foÿer. En entendant la porte se refermer, la brave fille s’était retournée, et sans se lever, le soufflet à la main, elle avait adressé un large sourire à mademoiselle Derblay,

— Quoi, mademoiselle Suzanne, vous voilà déjà revenue de l’église? dit-elle. Le mariage est-il donc fini ?

— Fini! Tout ce qu'il y a de plus fini, ma bonne, et j'ai laissé tout le monde avec notre cher curé, pour venir donner ici mon dernier coup d'œil Nous avons une nouvelle maitresse de maison, Brigitte. - Il faut qu’elle se plaise chez elle. |

— Eh! mon Dieu, comment ne s’y plairait-elle point, s'écria Brigitte, du moment qu’elle y sera avec notre Philippe? Et puis, si l'oiseau est joli, la cage est assez belle!

Et la servante jeta un coup d’œil plein d’admiration sur le magnifique et sévère mobilier de Henri III qui garnissait la haute pièce, caressant du regard les larges fauteuils aux dossiers sculptés, les crédences trapues à pieds tournés, et les tentures en vieux cuir de Cordoue, dont les ors brunis par le temps étincelaient discrètement dans l'ombre. Une porte entr'ouverte donnait dans la chambre à coucher, vaguement éclairée par une lampe, dont la lumière se reflétait dans les triples panneaux d’une superbe armoire à glace de style Louis XVI,

— Et par là, tout est-il en ordre? demanda Suzanne en désignant la chambre.

— Tout, j'en réponds, j'ai voulu faire la besogne moimême. La noce‘tourne la tête à nos domestiques, il n’y a rien à obtenir d’eux, les fainéants !

Puis, s’approchant de la jeune fille, les yeux pleins de malice :

— Quand on pense, mademoiselle, que dans un an ou deux, ce sera votre tour de tout mettre sens dessus dessous à la maison ! |

Suzanne rougit, et, se détournant avec un peu d’embarras :

— Il n’en est pas question, ma bonne, heureusement !

— Heureusement? reprit la servante. Ah! tant mieux! Mais quel est donc ce gentil monsieur à qui vous donniez le bras au départ, et qui avait l'air si attentionné pour vous ?....

— C’est M. Octave de Beaulieu, répondit la jeune fille, en affectant de tourner autour du salon comme pour passer une suprême revue, le frère de mademoiselle Claire ..

— Eh! eh! dit Brigitte avec un gros rire, voilà un garçon d'honneur qui a joliment l'air de respirer nos fleurs d'oranger !

— Allons, ma bonne, tu ne sais pas ce que tu dis, fit Suzanne, rouge jusqu’à la racine des cheveux...

Le bruit de plusieurs voitures, roulant sur le sabla de la cour, interrompit fort à propos le caquet de Brigitte. Suzanne s'était précipitée à la fenêtre. Dans l'obscurité, des lanternes brillaient, éclairant la verdure sombre des arbres. |

— Voilà notre monde qui arrive, s’écria la jeune fille. Et ouvrant la porte, elle passa dans le grand salon au moment où la baronne, encapuchonnée et vêtue comme pour une expédition au Pôle Nord, entrait suivie d'Octave et du baron, en s’écriant :

— Ne vous dérangez pas! C’est nous! Il y a du feu ici, quel bonheur! Je suis un vrai glacon!

Et tirant un fauteuil à elle, la jeune femme s'installa devant la cheminée, relevant sa robe et exposant à la flammé ses deux petits pieds chaussés de souliers en satin noir. Puis, poussant un soupir, elle repousse son manteau de fourrure qui tomba à la taille, et dit: Ah! cela va mieux!...… -

Les voitures, maintenant, se succédaient rapidement devant le perron, amenant les parents de mademoiselle de Beaulieu, les témoins de M. Derblay et quelques intimes qu’il n'avait pas été possible de tenir à l'écart. M. Moulinet, Athénaïs et le duc avaient assisté à la cérémonie. La fameuse: berline de gala et les livrées de grande tenue des valets de pied avaient servi en cette circonstance. Malheureusement l'obscurité était profonde et la splendeur de cet éclatant équipage n'avait pas produit tout son effet Moulinet aurait donné cent francs pour qu’il fit au moins clair de lune : l’astre des nuits avait été incorruptible et ne s'était pas montré.

L'ancien juge au tribunal de commerce était, du reste, en plein désenchantement, Venu de Paris, croyant

assister à un mariage dans le grand monde, il était . tombé au travers de la plus bourgeoise des cérémonies. Il espérait voir les plus nobles familles représentées à cette noce, et dans le salon, en ce moment, il apercevait.... qui? Le notaire qui lui avait vendu la terre de la Varenne, les parents et les témoins des mariés. C'était une dérision!

Cependant Moulinet avait eu un instant de véritable émotion et il avait trouvé que la cérémonie prenait des proportions grandioses. (C'était quand, en descendant de Beaulieu, pour se rendre à l’église, les voitures avaient dû traverser la foule compacte des ouvriers de. M. Derblay, rangés en silence sur la place. Les braves : gens n'avaient pas été invités à la messe, mais ils n'avaient cependant pas voulu laisser leur cher patron aller à l'église sans qu’ils fussent là pour tirer leurs chapeaux à sa jeune femme. Et, vêtus de leurs habits des dimanches, ils s'étaient groupés devant le portail, attendant le cortège. Dans la nuit, cette masse de quinze cents ou deux mille individus, hommes, femmes et enfants, recueillis, parlant bas, paraissait énorme. Et quand, sur le passage des voitures, tous les fronts se découvrirent, Moulinet éprouva une violente oppression. Il voulut sourire et saluer comme il avait si souvent vu les personnages officiels faire aux jours de fête, mais brusquement saisi et troublé, il avait senti sa gorge se serrer et il s'était mis à rire sans savoir pourquoi.

Rappelé à lui par un regard irrité d’Athénais, il avait mis pied à terre avec une grande dignité, prenant des airs de tête superbes, et redressant les plis de son pantalon gris-perle un peu froissé. L'église lui parut étroite et sale. Il s’assit avec une grimace sur les stalles de bois qui garnissent le chœur et jeta sur ce qui l’en- . ourait des regards dominateurs. Il n’y avait pas vingt

cierges allumés à l'autel, et le bon curé avait mis Îles mêmes ornements sacerdotaux qui lui avaient servi huit jours auparavant pour marier la fille du menuisier. Moulinet avait un vieux fond voltairien d’ancien abonné du Siècle. Il s'était senti en humeur de railler, et, se penchant vers le duc, il avait voulu entamer une conversation. Celui-ci, levant les yeux, l'avait regardé d’une si étrange façon, que le père d’Athénaïs n'avait pas cru devoir insister. Il avait reporté son attention sur la cérémonie qui se poursuivait, simple, comme pour un pauvre. L’orgue, seul, touché par une main savante, avait accompagné de ses chants les paroles du prêtre. Et sous ces voûtes froides et nues, les sons graves de l'instrument avaient résonné avec une mélancolie profonde.

Le duc, pâle et le sourcil froncé, semblait gravement absorbé. Ce chant lui fit mal. Par un retour subit de sa mémoire, il se retrouva dans la sombre église de Saint-Germain-des-Prés, assistant à l'enterrement de son père. C’étaient les mêmes sons plaintifs de l’orgue, la même obscurité piquée de points éelatants par la flamme des cierges. La même odeur de cires allumées et d’encens évaporé, qui porte au cœur et étouffe. Il avait alors à ses côtés sa tante qui pleurait en le regardant, et Claire et Octave, vôtus de noir comme lui, qui lui serraient tendrement les mains. Et maintenant, il était seul. Ces êtres chers qui l'avaient entouré, consolé, qui avaient été si bons, il s'était séparé d'eux et pour jamais. Les liens qui l’attachaient à eux, il les avait rompus, et volontairement. Cette Claire, qu'il avait adorée, était la femme d’un autre ; et lui, il allait être le mari d’une étrangère dont il avait servi, il s’en rendait bien compte, les haineux projets. Une immense tristesse s’empara de lui et il déplora amèrement sa faiblesse. Il avait rendu le mal

pour le bien à ceux qui l'avaient recueilli, aimé, quand il était resté orphelin. Il avait ainsi payé sa dette. Mais ne s’était-il pas puni lui-même? Et, en abandonnant Claire, n’avait-il pas renoncé à son bonheur ?

1 fut alors amené à comparer la conduite de Philippe à la sienne, et il ne put s’empôcher de reconnaître qu’autant il avait été ingrat et égoïste, autant le maître de forges s’était montré dévoué et généreux. Et il avait pu, lui, épouser la femme qu’il aimait quoiqu’elle fût sans fortune. Il travaillait. Le duc regretta amèrement son inutilité. Il n’était dans le monde qu'une valeur négative. Comme un zéro, pour qu'il eût une signification, il était nécessaire qu'on mît un chiffre devant lui. Pour qu'il trouvât à tirer parti de lui-même, il avait fallu qu'un riche bourgeois s’entichät de son grand nom. Mais par lui-même que pouvait-il? Rien. Il était un homme de luxe. On 8e l’offrait, comme on achète un joli cheval de parade.

Ces réflexions, qu'il n’avait jamais faites, lui inspirèrent une horreur profonde pour Moulinet. Ji se vit son esclave, Furieux, il résolut de se révolter contre son pouvoir et de le dominer. En même temps, Athénaiïs lui apparut ce qu’elle était en réalité, une petite bourgeoise sans largeur dans les idées, sans grandeur dans le caractère, bassement envieuse et méchante. Il la regarda agenouillée sur son prie-dieu, guindée dans sa superbe robe trop luxueusement ornée pour une jeune fille, bâillant distraitement avec un air assommé. Puis ses yeux 8e dirigèrent vers Claire qui, inclinée sous ses voiles blancs, semblait abîmée dans une prière obstinée. Et, au mouvement de ses épaules, le duc devina qu'elle pleurait.

Auprès d’elle, debout, immobile et le visage sévère, Philippe dressait sa haute taille. Était-ce donc là

l’homme qu’elle aimait et qu’elle avait préféré au duc? Blignÿ, en un instant, découvrit le sens des actions de mademoiselle de Beaulieu La situation qui depuis quinze jours était obscure pour lui devint lumineuse. La véritable position du maître de forges lui apparut. Et.voyant Claire si belle dans sa douleur, une pensée traversa son esprit qui amena un fugitif sourire sur 868 lèvres. Le Bligny sincère et tendre qu’il avait été pendant deux semaines disparut pour toujours, et il redevint le blasé sceptique et froid que la corruption russe avait fait. |

Ce M. Derblay, le principal artisan de l’humiliation qui lui avait été infligée, il se promit de tirer de lui une. très douce vengeance. Ce batteur de fer, en possession définitive d’une adorable femme telle que Claire, était-ce possible à supporter? C'était bien ce qu'il ferait voir . avant qu'il fût longtemps. Elle pleurait, se dit-il: elle déteste cet homme et elle m'aime encore.

Toute son assurance lui était revenue. Jusqu'à ce moment, il avait eu l’air penaud et gêné. Se sentant sur un bon terrain, il reprit son attitude fière et dégagés de grand seigneur sûr de sa supériorité. La baronne s'étant tournée de son côté, à la fin de la messe, il lui lança un coup d’œil si chargé d'ironie qu’elle fronça le sourcil, avec cette hostilité instinctive des chiens de garde qui devinent les gens mal intentionnés.

Quand, la messe terminée, on passa dans l’étroite et pauvre sacristie, et que la mariée, relevant son voile, s’offrit aux regards de ses amis et de ses parents, le duc chercha vainement sur le visage de Claire la trace des larmes qu’il lui avait vu verser en silence. Le feu de son orgueil les avait séchées, et, calme, souriante, elle parlait avec une liberté d'esprit complète. Le duc fut mérontent : il eût voulu la voir abattue. Il pensa que la

fière jeune femme se défendait contre lui, et qu’il y aurait lutte. Il se promit donc de combattre, et ilne désespéra pas de triompher.

Remonté dans la superbe berline avec son futur beaupère et Athénaiïs, il lui fallut supporter le flot des observations que Moulinet avait dû contenir pendant la cérémonie. (C'était quelque chose de gai, que ce mariage à minuit, dans une église sépulcrale où le froid vous tombait sur les épaules comme un manteau de plomb. Il ne comprenait pas du tout les mariages de cette façon-là, l’ancien juge au tribunal de commerce. Dans trois semaines, il mènerait sa fille à l’autel, et là on verrait ce que c'était pour lui qu'une noce. La messe aurait lieu à la Madeleine. Il avait commandé tout ce qu’il y avait de plus cher. Tout le chœur illuminé, des fleurs, des arbres verts, et enfin des chœurs et des solos...

— Soli, interrompit le duc, que cet étalage de splendeur commençait à agacer.

— Solos, soli.… reprit Moulinet, qui n’attachait pas grande importance à l'exactitude de la terminaison. Enfin, des chants, exécutés par des artistes de l'Opéra, M. Faure, tout ce qu'il y avait de mieux... Il en aurait pour quinze mille francs! Mais qu'est-ce que ça pouvait lui faire? Moulinet ne mariait pas tous les jours sa fille, et il faudrait qu’on en parlät pendant longtemps...

— Monsieur, si peu qu’on en parle, on en parlera toujours trop, interrompit le duc d’un ton tranchant comme une lame de couteau... |

— Mais, mon gendre... voulut répondre Moulinet vexé.

— Mais, monsieur, interrompit encore une fois le duc, Je ne suis, d’abord, pas encore votre gendre, et ensuite vous m'obligerez fort en ne vous servant jamais vis-à-

vis de moi de cette appellation qui est tout ce qu’il y a de plus commun, de plus boutiquier. Enfin je vous ferai remarquer que nous voici arrivés chez M. Derblay, et je vous prierai en grâce, dans notre intérêt à tous, de parler le moins possible...

Et descendant lentement de la voiture qui venait de s'arrêter, le jeune homme offrit gracieusement la main à mademoiselle Moulinet, pour l'aider à mettre pied à terre, pendant que l’ancien juge de commerce, complètement interloqué, se demandait avec inquiétude si le duc le prenait pour une bête.

Dans le grand salon de Pont-Avesnes, la marquise écoutait, assise au fond d’un large fauteuil, Bachelin qui lui parlait à voix basse. Madame de Beaulieu avait le matin même prié le vieux notaire de demander à Philippe l'autorisation d’apprendre à Claire sa véritable situation de fortune. Le mariage étant conclu, la marquise avait pensé qu’il serait juste de faire connaître à la jeune femme et sa ruine et le tendre désintéressement de son mari Le maître de forges recevrait ainsi la juste récompense de sa délicatesse.

Philippe, avide d'épargner tout souci et toute amertume à Claire, s’y était refusé. Il ne voulait pas que la jeune femme, en mettant le pied dans sa maison, pût croire qu'elle y entrait en quelque sorte amoindrie. Assombrir cet esprit délicat et sensible? Et pourquoi? Pour s'assurer à lui-une jouissance d'amour propre? Pour s’attirer de la part de Claire un remerciement confus et peut-être humilié? Il lui sembla indigne de lui d’user de pareils moyens pour gagner l’affection de mademoiselle de Beaulieu. Il voulait plus que sa reconnaissance. Il aspirait à son amour.

— Mon cher Bachelin, je ferai ce que M. Derblay désire, avait répondu la marquise. Mais je ne sais pas si,

à sa place, je montrerais tant de raffinement. En toutes circonstances, il m'étonne, je vous l'avoue. Il a une largeur de vues, une élévation de caractère surprenantes. C’est vraiment un homme extraordinaire.

— C’est ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, madame la marquise, quand je vous ai parlé de lui, souvenez-vousen, répondit Bachelin. C’est un véritable gentilhomme.

— Oui, oui, nous avons eu la main heureuse, ajouta la marquise, et c’est à vous que nous devons cet heureux résultat. Espérons que ma fille saura comme nous apprécier son mari. Elle est bien pâle, Bachelin !...

Le vieux notaire se retourna. Claire, blanche comme une morte, sous sa coiffure de fleurs d'oranger, lui apparut telle que Juliette se relevant de sa couche de marbre à la voix adorée de Roméo. Le duc venait de s'approcher d'elle, et, se courbant avec un mélancolique sourire :

— Nous allons nous éloigner, Claire, disait-il, et avant, j'ai tenu à vous parler. J’ai le cœur profondément triste --et troublé. D’un mot, vous pourriez me rendre la tranquillité. Soyez bonne, dites-moi que vous me pardonnez...

Claire releva le front avec orgueil et, jetant au duc un regard triomphant, elle répondit d’une voix qui ne tremblait pas :

— J'ai tout oublié. J’airme mon mari. Adieu, duc.

Bligny tressaillit, et, rendant bravade pour bravade :

— Je souhaite qu’en parlant ainsi vous soyez sincère, fit-il

Puis, avec un ton presque menaçant, il ajouta :

— Au revoir, Claire.

Et s’inclinant de nouveau, il s’éloigna.

— Eh bien, duc, vous partez? dit le baron en n arrétant le jeune homme au passage.

— Oui, répondit le duc froidement. Je n'ai À plus rien à faireici C’est le tour du mari.

— Eh! eh! dit le baron, vous paraissez n'être pas sans quelque amertume. En voyant Claire mariée, avouez que vous avez des regrets!

D'un coup d'œil railleur, le duc montra Claire qui se soutenait à peine :

— Des regrets? fit-il. Est-ce moi qui en ai?

— Mon cher, voilà une réponse assez prétentieuse et passablement ridicule, reprit M. de Préfont. Mais, puisque vous vous croyez un tel vainqueur, faites-moi un plaisir. Regardez M. Derblay, et dites-moi s'il a l’encolure d’un mari à qui on prend sa femme ?..

Le duc dévisagea Philippe qui, dans un coin du salon dressait sa haute taille. Son visage, bruni par le grand air, respirait l'énergie. La colère d’un tel homme devait être terrible.

— Peuh! fit le duc d’un ton léger, depuis Vulcain, les forgerons n’ont pas de chance. |

— Eh bien! répondit avec gravité le baron, croyez- . moi, gare au marteau!

Bligny haussa les épaules avec insouciance, et, rejoignant M. Moulinet dans une embrasure de porte :

— Nous nous en irons quand vous voudrez, lui dit-il

— Ce n'est pas moi qui vous retiendrai, murmura l’ancien juge au tribunal de commerce. Quelle réception! mon cher duc. On n'a pas seulement offert un verre d'eau! (Chez nous autres bourgeois, on appelle ça une noce sèche. Vous verrez comment, moi, je ferai les choses ... Je donnerai deux diners et un bal qui feront sensation. ... Et quand nos invités sortiront de chez moi, je vous réponds qu'ils n'auront pas l'estomac dans les talons!

Moulinet aurait pu continuer à énumérer les splen-

deurs qu’il projetait ; le duc ne l’écoutait pas. Il regardait Athénaïs qui faisait ses adieux à la mariée. La jeune file s’était approchée de Claire et, lui prenant les mains, elle se livrait à de bruyantes démonstrations de tendresse.

— Nous serons tout près l’une de l’autre pendant l'été, disait-elle. La Varenne n’est qu’à une lieue. Mais, pendant l'hiver, comme tu vas me manquer!..., Ah! sans toi, Paris me semblera vide! Est-ce que M. Derblay t’'enfermera à Pont-Avesnes, sans pitié, sans rémission? Je sais bien qu'ici tu n'auras rien à désirer : tu es aimée, tu aimes.... Promets-moi que tu penseras à moi dans tes joies et dans tes tristesses, si tu en avais. Tu sais bien que j'en prendrai toujours ma part.

Ces perfides et cruelles paroles trouvèrent Claire impassible.

— Sois sûre, répondit-elle, que j'apprécie ton amitié à sa juste valeur. Mais, tu sais, le bonheur ne cherche pas de confidents. Je serai heureuse sans le dire.

Athénaïs, la rage dans le cœur, désespérant de dompter son intrépide ennemie, voulut au moins ne lui épargner aucune vexation.

— Embrasse-moi, veux-tu? dit-elle.

— Bien volontiers, répondit sans hésiter Claire. Et ses lèvres douces et brüûlantes se posèrent sur le front d’Athénaiïs.

Mais la jeune femme était au bout de ses forces. Et, prenant vivement le bras de la baronne qui 8e trouvait près d’elle, elle l’entraïna hors du salon en disant :

— Sortons, j'étouffe!....

La marquise inquiète avait suivi sa fille. En un instant le visage de Claire se décomposa. Ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites. Sa bouche se tira, et elle parut défaillir. Mais l'énergie de son âme dompta en-

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core une fois la faiblesse de son corps, et, regardant avec tendresse sa mère penchée anxieusement sur elle :

— Ce n'est rien, dit-elle, un peu de fatigue et d'émotion.... Mais je me sens déjà mieux...

Et, en effet, le rouge de la fièvre montait à ses joues, et ses yeux brillaient. La marquise, que sa fille avait tenue avec soin dans l'ignorance des tourments qui l'avaient agitée, eut, en ce moment, le vague soupçon que Claire l'avait trompée. L'union qui la satisfaisait si complètement allait-elle donner à sa fille le bonheur qu’elle méritait? L'excellente femme, en une seconde, réfléchit plus qu’elle nel’avait fait en quinze jours, etelle se posa une foule de questions, auxquelles elle ne put répondre. Habituée à subir la volonté des autres, ayant pris autrefois son parti des infidélités de son mari, s'étant pliée au tendre despotisme de sa fille, subissant tout, elle ne s'était jamais préoccupée de la responsabilité. Elle était de ces créatures sans caractère quis’accommodent de toutes les situations et ne comprennent pas qu’on essaye de modifier sa destinée. Elle avait laissé

Claire faire ce qui lui avait plu Mais, à cette heure

grave, elle se demanda, pour la première fois, si elle avait agi avec prudence. Très troublée, elle chercha une approbation dans les yeux de sa fille. Et, la prenant dans ses bras :

— Tu es heureuse, mon enfant, n’est-ce pas? lui ditelle.... Vois-tu! mon rôle de mère est terminé.... Tu vas être maîtresse de ta vie. Dis-moi que j'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour que tu sois heureuse.

Claire vit dans les yeux de sa mère l’angoisse qui l’avait saisie. Elle fit un dernier effort pour la tromper, et, l’embrassant tendrement :

— Oui, mère chérie, tu m’as faite heureuse. N’aie aucun souci et aucune inquiétude.

Et comme la marquise, à ces paroles, s'était mise à fondre en larmes :

— Ne m’attendris pas, ajouta la jeune femme d’une voix étouffée.... On pourrait croire... Elle ne compléta pas sa pensée. ... et, serrant nerveusement sa mère une dernière fois dans ses bras :

— Va, dit-elle, il faut nous séparer.... va.... À demain. ..

Madame de Beaulieu, rassurée par ce calme apparent, retrouva sa sécurité un instant troublée, et rentra dans le salon sans la moindre préoccupation.

Au même moment, Suzanne revenait dans l’appartement de madame Derblay avec Brigitte. La jeune fille, peu confiante dans la dextérité de la fidèle Jurassienne, avait voulu l’accompagner pour suppléer aux défaillances de son service. La douce enfant allait, légère comme un oiseau, tournant dans l'appartement, se préoccupant des moindres détails, veillant à tout. (Claire l'avait regardée en silence, mécontente, soupçonneuse, et pensant avec irritation qu’elle aurait, dans la sœur de son mari, une surveillante de tous les instants, dont les yeux, éclairés par l’affection, ne perdraient pas une de ses pâleurs, pas un de ses abattements. Elle .vit dans Suzanne un espion naturel, et, emportée par l’exagération de ses sentiments, elle se prit à la hair.

Cependant la jeune fille avait enlevé le voile et la couronne de Claire et, délicatement, les tournait dans ses doigts, faisant bouffer les plis du tulle, redressant les fleurs, visiblement tourmentée par un secret désir, mais hésitant à le faire connaître.

Enfin, s’avançant vers madame Derblay :

— Ma sœur, dit-elle en rougissant, on croit, dans notre province, que la fleur détachée de la couronne d'une mariée que l’on aime porte bonheur. Je vous

aime bien tendrement : voulez-vous me permettre de prendre une de ces fleurs ?

Claire regarda froidement la jeune fille, et, d’un brusque mouvement, arrachant la guirlande qui ornait sa robe, elle la jeta à ses pieds en s’écriant :

— Si ces fleurs portent bonheur, elles me sont inutiles! Tenez, les voilà, prenez-les toutes |

Suzanne recula étonnée, le bouquet tomba à ses pieds et, tournant vers Claire ses yeux pleins de larmes :

— Vous paraiïssez n’y pas tenir, à ces fleurs, dit-elle doucement. Et pourtant, c'est mon frère qui vous les a données....

Claire fut troublée par la plainte de cette enfant. Elle fit un rapide retoursur elle-même. Mais l’emportementde sa nature prit aussitôt le dessus, et sa main, qu'elle avait tendue à Suzanne, retomba froide et fermée à son côté.

— Laissez-la, ma chère petite, disait en même temps la baronne à mademoiselle Derblay. Elle a besoin d'un peu de calme... Ne vous faites pas de chagrin, et reprenez votre petit bouquet. Il vous servira de modèle un de ces jours...

Et montrant à Suzanne une figure souriante, elle la reconduisit, calme et souriante, jusqu’à la porte du salon. Puis, revenant à Claire, qui était restée assise, les yeux fixes, sans parole, plongée dans ses douloureuses pensées :

— Eh bien! ma chère, à quoi penses-tu donc? dit la baronne. Tu viens de faire de la peine à cette pauvre petite, et bien gratuitement! Comment ne parviens-tu pas à gouverner tes nerfs? Franchement, écoute, ajoutat-elle, en essayant de plaisanter, on te conduirait au supplice, sur l’air de la marche funèbre du cinquième acte de la Juive, que tu n'aurais pas l’air plus bouleversé.

Claire jeta à son amie un regard si chargé de reproches que celle-ci redevint grave en un instant,

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