ACTE I : SCÈNE I
la peine de nous écrire. Mes chères filles, tout dégénère : les hommes de notre monde eux-mêmes ne savent plus être polis.
Claire. Cependant, s’il était malade? S’il était dans l’impossibilité de donner de ses nouvelles ? 5
La Marquise. On nous aurait prévenues de l’ambassade.
La Baronne. Ta mère a raison . . .
Claire. Il m’avait tant promis de venir passer l’hiver à Paris, et je me faisais une si grande fête de me to retrouver avec lui I J’aurais triomphé de ses succès, il aurait peut-être remarqué les miens. Il faut avouer, ma mère, qu’il n’est pas jaloux. Et cependant, partout où nous sommes allées, j’ai été fort entourée. Ici même, dans ce désert de Beau- 15 lieu, les adorations n’ont pas cessé, et jusqu’à notre voisin, le maître de forges . . ,
La Marquise. M. Derblay ?
La Baronne. Oh ! c’est assez visible, ma tante. Depuis sa première visite au château, il y a une quinzaine 20 de jours . . . quand il est venu vous apporter ses excuses pour les empiètements qu’il avait faits sur vos terres ... il est devant Claire comme un dévot en adoration perpétuelle.
La Marquise. Je le trouve assez plaisant avec son 25 adoration. Mais, il faut que ma vue s’affaiblisse je n’ai pas remarqué ce petit manège . . . J’y veillerai.
Claire, gravement. Ma mère, les hommages de M
Derblay sont respectueux et je n’ai pas lieu de m’en plaindre. Mais enfin le duc n’est pas là pour défendre son bien, et il devrait se dire que ce rôle de Pénélope, attendant le retour de celui qui S n’arrive jamais, pourrait finir par me lasser.
La Baronne, vivement. Moi, si j’étais à ta place, il y a longtemps que je ne ferais plus de tapisserie,
Claire, doucement. Oh I je n’ai aucun mérite à faire ce que je fais. Je ne pourrais aimer un autre lo homme que le duc.
La Marquise, avec irritation. Tu te le figures, et c’est là ce qui me tourmente. Gaston et toi vous avez grandi l’un près de l’autre. Tu as cru que cette communauté d’existence devait se perpétuer et 15 que tu ne pourrais être heureuse autrement. Folies que tout cela I
Claire. Ma mère . . .
La Marquise. Tu te fais de grandes illusions sur le duc, il est léger, frivole. Il a, tu le sais, des habitudes 20 d’indépendance difficiles à corriger. Et . . . tiens, veux-tu le fond de ma pensée? Je ne verrais pas sans inquiétude ce mariage se faire.
Claire, avec émotion. Ma mère, voilà la première fois que vous me parlez ainsi. Il semble que vous 25 voulez me préparer à apprendre une mauvaise nouvelle. L’absence du duc aurait-elle des motifs ? Est-ce que vous auriez appris ?...
La Marquise, inquiète de V agitation de Claire, Rien, mon enfant. Je m’étonne seulement d’un silence