‹ Le maître de forgesChapitre 56 sur 119 · ACTE III: SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III: SCÈNE IV

que tu n’es pas franche, parce que tu as des secrets pour moi, parce que tu souffres, et que cela me désole.

Claire, avec une gaîté nerveuse. Moi? Et comment souffrirais- je? Je vis au milieu du luxe, du bruit, 5 de l’animation. J’ai une famille qui m’adore, des amis qui m’entourent, un mari qui me laisse ma liberté . . . Tu sais que c’est là ce que j’avais rêvé. Comment souffrirais- je ?

La Baronne. Eh bien 1 ce que tu avais rêvé autrefois lo fait ton désespoir aujourd’hui. Ton mari te laisse ta liberté, mais il a repris la sienne, et, quand tu le vois auprès d’une autre femme . . . Non, tu n’es pas heureuse I

Claire, avec éclat. Eh bien oui, c’est vrai, je suis 15 malheureuse I Et c’est justice.

La Baronne, stupéfaite. Mais ton mari . , .

Claire. Ah 1 ne l’accuse pas I C’est le plus généreux des hommes. Moi seule, je suis coupable 1

La Baronne. Qu’y a-t-il donc ? 20

Claire. Il y a . • . Tu te souviens de la soirée de mon mariage? . . . Tu me quittas la dernière . . . Après toi, mon mari vint ... Et cet homme qui m’adorait • . . Comprends-tu cela? ... Je l’ai repoussé, chassé I 25

La Baronne. Claire I

Claire. Traité si durement, sa colère fut terrible . . . J’avais cru le dominer . , . Soudainement il se transforma à mes yeux. Il m’apparut grandi de

toute sa fierté et de tout son dédain. J’entrevis, alors, quel homme il était en réalité. J’eus une lueur de raison . . . Mais trop tard 1 ... Il venait de rompre, de lui-même, et pour toujours, les liens 5 qui nous unissaient.

La Baronne. Mais le lendemain ?

Claire. Le lendemain ... je tombai malade et faillis mourir I Si tu savais alors ce qu’il a été I . . . i^Avec ravissement,) Pendant un mois, jour et nuit, il lo m’a disputée à la mort. Et si je suis encore vivante, c’est à lui que je le dois . . . Alors je ne sais ce qui s’est passé en moi ... Je ne me suis plus retrouvée la même ... Je revins à la vie avec d’autres sentiments, avec d’autres pensées. Était-ce de la recon- 15 naissance pour ses soins, ou de l’admiration pour son caractère ? Mais j’étais attirée vers lui. Quand il n’était pas là, involontairement je le cherchais. Quand il était près de moi, je ne le regardais pas, et cependant je le voyais. Il était si sévère, si 20 triste, que je n’osais lui parler. Oh ! s’il m’avait dit un mot, s’il m’avait seulement tendu la main I ... Je me sentais si bien à lui, vois-tu, que je serais tombée dans ses bras.

La Baronne. Tu l’aimais ?

25 Claire. Oui.

La Baronne. C’était fatal. La femme n’aime réellement que l’homme qui s’est fait son maître . . . Plus Philippe s’est montré énergique et fier, et plus sûrement tu as été vaincue.

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