‹ Le Maître de la merChapitre 1 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LE BUREAU DK LA RUE SCRIRE

— Vous avez commandé l'automobile, Joë? I.e mmistre m'attend à neuf heures.

— Oui, Monsieur.

— J'ai encore une demi-heure, Joë. Qu'y a-t-il d'urgent au courrier, ce matin?

— Voici les câblogrammes de New-York.

Et le jeune secrétaire déposa sur le bureau une liasse de déoêches.

s LE MAITRE DE LA MER

— Rien de particulier dans les transmissions de cette nuit, Monsieur.

— Alors, passons aux affaires dont j'ai ordonné la centralisation à Paris, durant mon séjour dans cette ville. — Angleterre? Rien encore de Newcastle?

— Si, Monsieur. Un télégramme du directeui de la Baltic Line. Le conseil de la compagnie accepte en principe la fusion avec VUniversal Sea Trust, mais il demande une majoration de la garantie du dividende.

— Bien. Nous paierons ce qu'il faudra. Télégraphiez : « Affaire conclue. i> — Allemagne?

— Une lettre du grand maître de la Cour. L'Empereur vous recevra le 25 à Potsdam et vous retiendra à dîner.

— Le 25?... C'est très gênant. Je dois être le 25 à Londres pour l'assemblée de l'U. S. T. Mon yacht m'attendra le soir aans la Tamise : je pourrai aller dîner à Potsdam le 26, je pense.

— Le grand maître écrit que Sa Majesté compte repartir le 26 pour ses chasses...

— On peut remettre une chasse; plus facilement qu'une assemblée où les gens viennent de New-York et de Hambourg. Téléphonez à l'ambassade d'Allemagne, annoncez ma visite. Je passerai chez l'ambassadeur dans la soirée. Il m'arrangera cela. — Russie? Se décident-ils à répondre, ces lambins?

— Notre intermédiaire écrit que l'affaire de Corée est en bonne voie. On appuiera votre instance à Séoul pour la prise à bail du port de Chemulpo. On favorisera la création d'escales pour nos bâtiments dans le golfe du Tchili. Mais l'intermédiaire réclame encore des avances de fonds.

— Toujours! Soit. Faites expédier une traite, même montant que la précédente. Mais spécifiez dans votre réponse : ce sera la dernière, si le projet de bail n'est pas sig^né à Séoul avant le 1" janvier.

— Avez-vous un càblogramme de notre agent à Tokio? Les Japonais marchent toujours avec nous dans cette affaire, je pense?

— Pas de nouvelles aujourd'hui, Monsieur; mais la dernière communication de l'agent était très affirmative.

— C'est vrai; rien à craindre là-bas. Il y a un Parlement. Notre agent a vu les députés qui mènent les autres, il a fait le nécessaire pour les persuader.

— Portugal?

— Une longue lettre de Lisbonne, relative à la concession des quais de Macao.

— Croient-ils que j'aie le temps de lire leurs longues lettres? Ah çà! ils ne savent donc pas que le télégraphe est inventé! Que dit-elle en résumé, cette lettre?

— Ils paraissent décidés à céder le terrain pour les quais, et même très désireux d'aboutir. Ils chipotent encore sur l'estimation de quelques parcelles.

— Finissons-en. Nous paierons ce qu'il faudra. Télégraphiez à Lisbonne que j'attends leur envoyé, avec le contrat définitif, avant la fin de la semaine. Vous appointerez mes deux ingénieurs samedi matin. Qu'ils se préparent à prendre le paquebot de Chine lundi. Câblez à Macao : que tout soit prêt à leur arrivée pour l'ouverture des chantiers. — Australie?

— Le Parlement de Sydney doit discuter cette semaine vos propositions pour la création de la ligne Sydney- Panama. Les journaux reçus par le

courrier d'hier font espérer un vote favorable.

— Quels journaux? Ceux que je paie?

— Les autres aussi.

— Bien. — De Kovéit et du golfe Persique, nous ne pouvons rien avoir encore, n'est-ce pas?. . . Ni non plus des deux reconnaissances que je fais faire sur les côtes d'Afrique, entre Mozambique et le Zambèze, entre Mossamedès et le Congo. — Les affaires de l'Amazone, de la Plata?. . . Ah ! j'oubliais qu'elles se traitent directement à New-York. — Pas d'autres informations, Joë?

— Pardon, Monsieur; une nouvelle désagréable. he Bureau Veritas confirme la perte dans un cyclone, corps et biens, du steamer Mindanao, de la nouvelle ligne San-Francisco-Philippines.

— Oh! deux millions de dollars! Corps et biens, dites-vous?

— Il est trop probable que tout l'équipage a péri.

— Oh! les pauvres garçons! C'est fâcheux. — Câblez à San-Francisco : « Le Luçon doit prendre immédiatement la mer. » Il ne faut pas que ce service neuf souffre d'irrégularités.

Coupé par les sonneries du téléphone, par les entrées de l'huissier qui apportait les télégrammes et les cartes des visiteurs, ces propos s'échangeaient en anglais entre M. William Archibald Robinson, président-fondateur de VUniversal Sea Trust, et son secrétaire Joë Buttler. Les deux hommes travaillaient dans un cabinet d'assez banale apparence, étroit, bas de plafond, à l'en îresol d'une maison de la rue Scribe. Trois fauteuils garnis de reps vert et quelques chaises composaient, avec une table-bureau et un cartonnier,

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tout l'ameublement de cette pièce. Le cartonnier en vieux chêne, large et saillant comme un corps de bibliothèque, occupait un des côtés longs du rectangle. Deux panneaux de bois plein fermaient d'habitude le meuble : ouverts en ce moment, ils laissaient apercevoir de nombreux casiers, étages sur cinq colonnes verticales que séparaient des baguettes. Au sommet de ces colonnes, des indications étaient gravées en noir sur des plaques de cuivre, dans l'ordre suivant : Amérique, Europe, Asie, Afrique, Océanie. Commandés par ces rubriques générales, les cartons portaient des étiquettes blanches qui spécifiaient l'objet de chaque dossier : ' on y pouvait lire les noms des grandes Compagnies de navigation; d'un certain nombre de ports de mer dans les deux hémisphères ; de quelques usines et chantiers maritimes, acquis ou nouvellement créés sur divers points de la planète. D'autres fiches se référaient aux affaires dont les deux interlocuteurs venaient de s'entretenir, à des entreprises similaires en exécution ou en projet sur les vieux continents. Références si diverses et si nombreuses qu'il semblait que ce meuble vorace fût un antre où s'engouffraient toutes les terres, tous les océans.

La tablette qui couronnait le cartonnier, à hauteur d'homme, supportait un globe terrestre d'énormes dimensions. De loin et au premier regard, on aurait pu croire qu'une araignée avait tissé sa toile sur ce globe : il était emprisonné dans un réseau de fils ténus. Ces fils de diverses couleurs suivaient les parcours des grands services maritimes, les lignes immergées des câbles sousmarins; ils étaient fixés par des épingles, piquées sur les ports d'attache ou de relâche des grandes

Compagnies; chaque épingle servait de hampe à un petit drapeau. La plupart figuraient le pavillon des Etats-Unis, modifié par un canton où brillaient les trois lettres d'or : U. S. T. D'autres reproduisaient les pavillons commerciaux des différentes nations. Ces drapeaux épingles rappelaient ceux dont on fait usage pour suivre les opérations des armées, sur une carte du théâtre de la guerre, lorsqu'un grand conflit met aux prises les puissances. Ici, le globe entier était le champ de la bataille où épingles et fils jalonnaient les péripéties changeantes de l'action. Trouée à certains endroits comme une écumoire, la sphère décelait le travail d'une main assidue, qui déplaçait fréquemment à sa surface les jalons indicateurs.

Chaque appartement renferme un objet principal auquel tous les autres se subordonnent, vers lequel gravite toute cette vie silencieuse dont on sent la vague palpitation dans les pièces habitées. C'est une œuvre d'art chez l'artiste, un coffre-fort chez le banquier, un trophée d'armes chez le militaire, un miroir ou la chaise-longue favorite dans le boudoir d'une jolie femme. Dans le cabinet de la rue Scribe, ce pôle d'attraction était l'énorme globe terrestre. Il y prenait la signification et la majesté du globe carlovingien, sommé de la croix, qu'on porte devant les chefs d'empire aux cérémonies de leur sacre.

Nul autre ornement, nul bibelot dans la pièce, sauf trois héliogravures encadrées, sur la boiserie du panneau d'en face : les portraits du généra Gordon, de Livingstone, de Cecil Rhodes. La tablebureau, très simple, disparaissait presque en entier SOI* des monceaux de télégrammes, chiffonnés, tassés à droite sous une machine à écrire, à gauche

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lous un gros livre : volume ancien, comme en témoignaient les tranches jaspées de rouge, la reliure usée de veau fauve. Le titre se détachait sur le dos en lettres dorées : Holy Bible, — Sainte Bible. Unautre livre s'accotait au vénérable volume; c'était l'ouvrage faipeux du capitaine américain Mahan, l'évangile des gens de mer dans tous les pays de lanfïue anglaise :Sea Power, — le Pouvoir sur mer. L'homme assis à cette table avait passé la qua- Tantaine. Le type anglo-saxon s'accusait en force sur son visage strictement rasé. Les cheveux d'un blond très pâle, rejetés en arrière, laissaient saillir tous les contours d'une face carrée, volontaire, dont les traits nettement découpés semblaient frappés sans une retouche par le balancier du médailleur. Rien n'aurait marqué l'âge sur une chair rose où la vie jaillissait de sources saines et profondes, si le travail même de cette vie n'eût apparu dans le modelé définitif des lignes. Il n'y restait plus rien de ce devenir des jeunes visages, si attirant pour l'intelligence de l'homme, pour l'amour de la femme, parce qu'il donne la tentation de repétrir une cire malléable, docile encore aux expressions nouvelles qu'on y mettra. Le sceau de la maturité se fait reconnaître à l'on ne sait quoi d'achevé : ce n'est pas encore l'usure, c'est l'immobilisation d'un caractère à jamais fixé. L'Américain en était visiblement à cet apogée de la période vitale. Sa physionomie respirait l'assurance tranquille de ceux qui ont l'habitude d'être obéis : non point l'autorité du pouvoir absolu, ignorant de toute contradiction, avec la dureté hautaine qu'elle grave sur le front de certains princes, de certains vieux généraux ; ni l'autorité ostentatoire, empruntée, du fonctionnaire ou du parvenu qui la tien-

nent d'un accident, d'une délégation révocable; mais la force calme et confiante de l'homme qui la sent en soi-même, qui l'a éprouvée maintes fois dans les luttes d'où il est sorti victorieux. Un léger pli de fatigue aux commissures des lèvres trahissait seul le souvenir de ces luttes. Il n'y avait aucune fatigue dans les yeux, d'un hardi bleu de mer. Les cils rares et pâles n'en tempéraient pas l'éclat. Profondément retraités sous l'ossature proéminente des arcades sourcilières, ces yeux faisaient songer à deux oiseaux de proie aux aguets dans des trous de rocher. Du fond de ces cavités, leur regard projetait comme un faisceau de volonté enveloppante sur les objets qu'il considérait, sur ce globe terrestre où il semblait qu'un aimant le ramenât. Lorsqu'il s'y posait, les prunelles s'éclairaient d'étranges lumières; elles s'assombrissaient par instant, emplies du trouble extatique qu'une vision de foi ou d'amour met dans les yeux du prêtre, de l'amant. Les mains de cet homme étaient remarquables : les longs doigts osseux, préhensiles, plongés dans les papiers qu'ils trituraient, se rapprochaient fréquemment avec des contractions de toutes les phalanges, comme s'ils eussent extrait de ces papiers quelque lourde et solide réalité.

M, Robinson continuait d'interroger son collaborateur.

— Affaires françaises... A-t-on rédigé la note sur cette baie de l'Aber Vrach, dans le Finistère?

— Pas complètement. L'ingénieur qui poursuit les études télégraphie : « Retenu à Plouguerneau, ne pourrai revenir que demain. »

— Cette affaire traîne. Je voulais l'aborder

aujourd'hui avec le ministre. — Vous avez le rapport de Pellerin sur les sondages de l'étang de Berre?

— Oui, Monsieur; et aussi la cote des terrains sur le tracé du canal à la mer.

— Vous mettrez le tout dans la serviette que je dois prendre avant d'aller au conseil de ces genslà, à trois heures. Vous y joindrez les propositions de Carrington pour le doublement du capital des chantiers de l'Estaque et l'achat ferme des nouvelles obligations. Maintenant, rendez-moi le dossier lac Tchad, Joë.

— Voici la partie qui m'est restée. J'ai remis les autres pièces à Moucheron, pour qu'il les communique à cet officier.

— L'officier viendra-t-il aujourd'hui ?

— Je crois que Moucheron doit l'amener ici dans la matinée.

— Très bien.

Une nuance d'attention plus marquée se peignit sur la physionomie de M. Robinson, tandis qu'il s'absorbait dans la lecture des derniers papiers que lui avait remis le secrétaire. Il parut s'en détacher à regret quand l'huissier entra, annonça :

— L'automobile de Monsieur est à la porte.

L'Américain regarda sa montre, un lourd chronomètre au boîtier d'or guilloché. Il se leva d'un mouvement prompt et mesuré, où tout révélait la parfaite obéissance d'un organisme physique gouverné par un esprit de décision, servi par des muscles aussi exacts, aussi précis dans leur jeu que les ressorts de cette montre. Comme il s'apprêtait à sortir, son secrétaire le retint :

— Vous n'avez pas donné vos ordres, Monsieur, pour la réponse que je dois faire aux assureurs de

New-York. Votre police d'assurance sur la vie expire à la fin du mois. Les Compagnies syndiquées demandent d'urgence s'il faut la renouveler aux conditions de l'an passé.

— Ah! oui. Vingt millions de dollars, n'est-ce pas? Nous avions pris pour base de calcul l'assurance de la reine Victoria, deux millions, et nous l'avions décuplée. Mandez-leur qu'ils peuvent élever le chiffre à vingt-cinq millions de dollars. Je vaux plus cette année : que vous en semble, Joe?

Une lueur d'orgueil éclaira la physionomie respectueuse du jeune secrétaire :

— Je pense, en effet, que vous valez maintenant plus de dix souverains.

Et Joë sourit, satisfait du calembour qu'il venait de perpétrer sur la monnaie britannique. Puis, il tendit au financier un paquet de cartes de visite :

— Que faut-il dire à ces personnes qui attendent dans l'antichambre?

— Voyons, fit M. Robinson; et il jeta un coup d'œil rapide sur les cartes. — Des solliciteurs... des faiseurs... des placiers d'affaires véreuses, ou mort-nées... Inutile. Je n'ai pas le temps. L'administrateur-délégué de la Marseille-Garthage... Grands noms, petits bateaux, petite Compagnie; concurrence insignifiante; confirmez-lui mon refus de traiter. — L'inspecteur en chef du port de Salonique... Priez-le de revenir demain matin, je veux le voir. — Ah! le représentant de la corporation des Dockers de Londres! Déjà ici! Faites-lui toutes mes excuses, Joë : demandez-lui à quelle heure je pourrai le voir dans la soirée. — Qui encore? Des députés... Mes excuses, mes excuses; qu'ils repassent un autre jour.

— Monsieur, il y a parmi eux le rapporteur de la commission des services maritimes, vous l'aviez déjà appointé deux fois. Il n'a de libre, m'a-t-il dit, que cette matinée ; il sera retenu tous les autres jours de la semaine à son ministère...

— C'est donc qu'il a l'habitude de faire antichambre ; un peu plus, un peu moins... Il reviendra, Joë. Il attendà son ministère, oùonnelui donne que des paroles; il peut bien attendre ici, où on lui donnera des réalités. Congédiez tout le monde. Neuf heures : je devrais être chez le ministre ; ils ont conseil à dix heures et je veux le voir auparavant. Qu'est-ce que ce chiffon de papier?

— C'est ce pauvre jeune homme, ce chimiste, qui a écrit son nom. Il n'a sans doute pas de cartes...

— Ah ! l'inventeur du nouveau procédé pour dénaturer l'alcool! Faites-le entrer un instant, Joë : celui-là, son temps est précieux; il a dû manquer pour venir ici une des répétitions qu'il donne à cette heure, manquer peut-être le morceau de pain de son déjeuner... Le ministre patientera cinq minutes de plus. Je me souviens, Joë : j'ai été aussi un pauvre jeune homme, attendant pour manger à ma faim qu'un de ceux de la Cinquième Avenue me reçût et comprît mes idées.

Le secrétaire introduisit un grand garçon imberbe, dégingandé, d'une maigreur paradoxale sous la redingote élimée qu'il boutonnait jusqu'au col pour masquer un linge douteux. Il avait dans la démarche la timidité des chiens battus ; il en avait les beaux yeux humides, intelligents, pleins de supplication tremblante. M. Robinson le fit asseoir et le questionna sur un ton amical.

— Où en êtes-vous de vos recherches, mon cher

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Monsieur? Avez-vous réfléchi aux corrections que je vous proposais?

Assis au bord de la chaise, les mains crispées sur son chapeau de feutre déteint, le chimiste commença d'une voix mal assurée l'explication de son procédé. A mesure qu'il parlait, sa gène diminuait; échauffé par son idée, il se déraidissaii, les maigres épaules allaient rejoindre le dossier de la chaise et s'y redressaient : il répondait avec feu aux objections de M. Robinson. Visiblement, la douceur de dire tout haut son rêve le transportait, plus encore que le désir de convaincre son puissant interlocuteur. Il s'étendit sur les détails techniques, prolixe. L'Américain consulta deux fois sa montre : mais il laissait parler le jeune homme. L'écoutait-il attentivement? Son regard un instant distrait, s'attachait à ces yeux candides, illuminés par une passion intellectuelle; il y cher chait comme en un miroir sa propre image, l'image ancienne du garçon méconnu qui offrait ses chères idées aux capitalistes de New- York. Il so leva enfin, posa familièrement une main sur Tépaule du chimiste, l'entraîna vers la porte.

— Joë, je pense que vous devriez remettre ce dossier dans le casier Afrique.

Profitant du moment où le secrétaire se détournait, M. Robinson tira de sa poche un carnet de chèques, déchira une feuille, la glissa dans la main du jeune homme et dit à mi-voix :

— Il faut absolument remédiera cette perte dans la combustion... Mais j'y songe : ces expériences de laboratoire sont coûteuses; il est juste que j'avance ma part des frais dans notre future association. Veuillez employer cette petite somme au mieux, dans l'intérêt de nos recherches.

Je chimiste prit machinalement le papier, s'éloigna d'un pas hésitant. Il redescendait du ciel de ses idées; ce brusque rappel aux réalités pratiques lui rendait sa gaucherie coutumière, son effarement de malheureux. Dans l'embrasure de la porte, il se retourna, revint d'un mouvement timide vers le financier : les bons yeux de chien se dilatèrent, éclairés par la montée soudaine d'une àme, de l'âme jeune et comprimée qui se donne toute en un instant.

— Monsieur Robinson, voulez-vous me per mettre de vous serrer la main?

Les doigts fluets du jeune homme étreignirent fiévreusement la longue main osseuse, comme s'ils eussent été affamés de caresses inconnues, heureux de se prendre enfin à un morceau de chair humaine et d'y décharger les effluves d'un cœur solitaire Il disparut sans ajouter un mot.

L'Américain revint au bureau en se murmurant à lui-même :

— Un pauvre garçon! Il a une idée, il ne saura pas l'utiliser. Rien à faire de sa mécanique... Ils sont tous comme cela, ici : des spéculatifs, des intelligences; tous des idées, mais rien de pratique.

— Joë, je rentrerai vers onze heures. Quand Moucheron viendra, dites-lui de m'attendre.

M. Robinson prit son chapeau, traversa rapidement l'antichambre. Une demi-douzaine de personnes attendaient encore sur les chaises de canne. Toutes les figures avaient cette expression concentrée, résignée dans l'impatience, qu'elles prennent comme une livrée dans l'antichambre d'un pouvoir. Chacun se surveillait, jouant vis-àvis des voisins l'indifférence convenable du duel-

liste qui regarde le paysage et attend que ses témoins lui fassent signe de s'aligner. Les traits tirés dissimulaient mal la préoccupation de l'homme qui se ramasse pour une lutte hasardeuse. Deux des visiteurs avaient déplié négligemment des journaux : ils n'y pouvaient lire que le discours intérieur dont ils rassemblaient les arguments. Au moindre bruit, tous les regards se tendaient vers cette porte close derrière laquelle il y avait pour chacun une angoisse, un espoir, l'inconnu de la victoire ou de la défaite dans un débat d'intérêts majeurs. A l'apparition du financier, les solliciteurs se levèrent : chacun fit un mouvement, aussitôt réprimé, pour s'avancer à l'appel attendu de son nom. M. Robinson passa sans regarder, jeta quelques mots d'excuses à la ronde.

— Pardonnez-moi, Messieurs; obligé de sortir à l'instant... très pressé... Mon secrétaire vous expliquera...

Seul, un homme se détacha du groupe, suivit l'Américain hors de la pièce, l'arrêta résolument sur le palier : un gros homme roux, aux traits énergiques et vulgaires, l'air d'un contre maître arrivé patron.

— Un mot seulement, Monsieur Robinson. Je suis Charançon, le propriétaire de l'usine des câbles sous-marins. Me donnez-vous votre commande, oui ou non?

— Oui, aux dernières conditions que j'ai fixées.

— Quatre mille cinq cents francs le kilomètre ! Mais je vous ai soumis mes calculs ; informez-vous près de qui vous voudrez : au-dessous de six mille francs, je travaille à perte!

— Je regrette. Je ne puis donner plus de quatre mille cinq cents.

— Réfléchissez encore, Monsieur Robinson. Vous ne voudriez pas me ruiner. J'ai refusé toutes les autres commandes pour mettre en train la vôtre. J'ai acheté à crédit les matières premières. Si vous m'abandonnez, c'est une lourde dette sur mon usine qui débute : ce sont des mois de chômage pour mes quarante ouvriers, des pères de famille, la plupart. . .

— J'en suis fâché. Ma propre usine fabrique à quatre mille cinq cents francs le kilomètre, en Amérique. Vous ne supposez pas que je m'amuserai à faire hausser les prix d'un article dont j'ai besoin.

Et M. Robinson descendit l'escalier. Cet homme qui venait de secourir généreusement un malheureux duquel il n'attendait rien — il tenait l'invention du jeune chimiste pour inutilisable — ce même homme ruinait un industriel qui travaillait pour lui; il condamnait à la misère des ouvriers dignes d'intérêt. Il se heurtait à ceux-ci dans le champ de la concurrence, dans ce champ-clos où il ne voyait plus que des adversaires à exterminer. C'était la loi de la guerre, et il se fût méprisé de l'enfreindre par une faute de tactique. Tel le soldat qui fusille froidement l'inconnu posté en face de lui, de l'autre côté de la route : cet inconnu avec lequel il eût partagé fraternellement son pain, s'il l'avait rencontré la veille, avant la bataille, tristement assis au bord de cette même route.

l'ennemi de joë

Peu après le départ de M. Robinson et des solliciteurs qu'il avait congédiés, on frappa vivement à la porte du cabinet où Joë achevait de reclasser les papiers. Le visiteur n'attendit pas la réponse pour ouvrir et pénétrer dans la pièce; il se laissa tomber sur un fauteuil avec le sans-gêne d'un familier de la maison.

C'était un grand gaillard, jeune encore, autant qu'on en pouvait juger sous le masque d'usure professionnelle qui plombe de bonne heure certaines figures « très parisiennes » . Comme les corsaires de haute mer, les écumeurs du boulevard ont leur hâle signalétique; mais ce n'est pas le hâle coloré qu'apportent les brises marines et les embruns. Il semble que l'asphalte longtemps foulé ait déteint sur ces faces terreuses, tannées par le noctambulisme et les perpétuels excès de dépense nerveuse, recuites aux flammes tardives du gaz dans les cafés, les théâtres, les salles de rédaction. | Elles acquièrent ainsi cette patine précoce qui les vieillit d'abord, les conserve ensuite, les maintient à peu près invariables e«tre trente-cinq et soixantecinq ans. Sur ce visage où l'estampille parisienne recouvrait un type méridional très marqué, tous

les traits se prononçaient en saillie, et comme en quête du vent; le front bombé, le nez pointu, flaireur, les lèvres charnues, les dents supérieures un peu déchaussées et proéminentes, le menton affilé en éperon de croiseur; jusqu'aux yeux vairons, légèrement saillants hors des orbites, toujours en mouvement, empressés à happer tout ce qui passait dans le champ de leur vision. Figure plutôt agréable, en somme, grâce à son extrême mobilité, à l'animation que lui communiquait une intelligence à fleur d'épiderme. Elle était encadrée d'une barbe noire en pointe, frisottante, de cheveux noirs coupés ras sur l'occiput, déjà clairsemés sur les tempes. Le chef apparut dégarni, quand le visiteur déposa le chapeau à haute forme qu'il avait gardé sans façon : un de ces chapeaux à bords minces et plats qu'on doit croire propices au travail cérébral, car ils restent obstinément vissés sur les crânes qu'ils coiffent de préférence, et qui sont des crânes de peintres, de pianistes, de journalistes, d'auteurs dramatiques. Une élégance un peu débraillée s'accusait dans l'ensemble de la mise, dans le complet matinal en lainage d'un gris trop clair, dans l'écharpe trop rouge de la cravate, dans le cuir trop jaune des brodequins.

— Bonjour, Joë. Parti, le patron? Reviendra-t-il bientôt?

— Bonjour, Monsieur Moucheron. M. Archibald Robinson vient de sortir. Je pense qu'il rentrera à onze heures.

Le ton cérémonieux de cette réponse, faite avec l'accent sévère d'un garde-chasse qui défend la garenne du châtelain contre un braconnier, témoignait d'un goût très modéré pour l'envahisseur du bureau. Joë Buttler, jeune commis sérieux et labo-

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rieux, de bonne souche irlandaise, ne se fût pas permis de discuter l'une quelconque des préférences du maître génial qu'il révérait à Tégal d'un flieu. Il acceptait comme un mystère, sans se 1 expliquer, la faveur dont M. Robinson honorait ce Français tumultueux, familier : un très proche parent, sinon même un sosie de Méphistophélès, dans l'opinion de l'honnête .loë. Vis-à-vis de ce compagnon énigmatique et gouailleur, le secrétaire se retranchait dans une dignité défensive ; il exagérait sa gravité naturelle, son mutisme de jeune serviteur initié aux secrets d'une grande puissance Enigmatique, Emile Moucheron! Il fallait toute la candeur d'un étranger fraîchement débarqué pour qualifier ainsi ce personnage représentatif. Fils d'un petit drapier de Villeneuve-sur-Lot, Emile avait d'abord enorgueilli son père par ses succès au lycée d'Agen. Le drapier s'était saigné pour compléter à Paris l'éducation du garçon; un si brillant sujet ne pouvait devenir qu'un fonctionnaire distingué. Les succès scolaires n'avaient pas continué au lycée Louis-le-Grand. Après un échec piteux aux examens de l'Ecole normale, le fils Moucheron s'était lancé dans le journalisme, du mouvement naturel d'un jeune canard qui se jette dans l'étang. Son esprit souple et vif y avait réussi; il brassait avec la même facilité le reportage, le théâtre, la politique; mais une humeur inconstante le promenait de feuille en feuille, il ne sut s'enraciner nulle part. De temps à autre, il quittait le métier, « pour faire des extras en ville » , comme il disait : gérant du Cercle progressiste de V Ouest; secrétaire d'un député, d'un préfet; attaché au cabinet d'un ministre qui dura six semaines, Emile revenait toujours à ces salles de rédaction où il

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nag^eait dans son élément. Il avait connu des années de famine et des mois d'opulence relative, quand une collaboration à quelque pièce de théâtre bien partie le remettait à flot; deux ou trois fois près de couler dans les bas-fonds de la misère parisienne, toujours repêché par les camarades, car il était bon diable, facile à vivre, adroit à toutes les besognes, industrieux et actif sous l'éperon du besoin.

Cet éperon se faisait souvent sentir, d'autant plus qu'Emile avait, disait-il, « de lourds devoirs dans la banlieue » . Il était, en effet, homme de devoir à sa manière. Ses intimes lui connaissaient, là-bas, très loin, derrière l'Observatoire, une femme et une petite fille qui grandissait dans ses bas percés; « une réparation irréparable » , soupirait-il en parlant du légitime mariage généreusement contracté avec cette ancienne, quand il y faisait allusion dans l'oreille de la jeune figurante des Bouffes ]ui l'en consolait. Quelques louis tombaient-ils l'une caisse de journal ou de théâtre, Emile en Dortait la dîme à l'Observatoire. Mme Irma Moucheron recevait la manne en grognant, réclamait e reste, vidait les poches de l'époux et le gratifiait msuite d'une atroce scène de jalousie. Emile lécampait, s'évaporait pendant des mois, reparaisait quand une lettre de la petite Célestine venait ittendrir ce père intermittent à son bureau de édaction.

Il semblait que la fortune voulût enfin lui souire sous les traits de M. Archibald Robinson. lapproché de l'Américain par un heureux hasard, Moucheron avait dextrement amarré sa barque à et énorme galion. Officiellement, il était le corres- >ondant parisien du journal que le financier édi-

tait à New-York. Convenablement rétribué de ce chef, il avait en outre conquis ses entrées dans le cabinet de M. Robinson durant les courts séjours que le « patron » faisait à Paris. Ce grand travailleur l'y tolérait comme un fox-terrier dont les gambades amusaient ses minutes de relâche; il se divertissait au bagout d'un être d'espèce si différente. Cet homme d'action et de spéculation, qui avait horreur des inutiles, disait parfois à son protégé : « Jloucheron, vous êtes ma seule inutilité. " — II ne le pensait qu'à demi. Copain de tout ce qu'il y a de journalistes dans Paris, habitué à frapper sur tous les ventres du Palais-Bourbon, frotté de longue date à tous les remueurs d'affaires du Parlement, des ministères, de la moyenne finance, Emile était un excellent rabatteur d'hommes, un intermédiaire sans conséquence, des meilleurs pour nouer une négociation ou faciliter un rapprochement.

— Je croyais. Monsieur Moucheron, que vous amèneriez l'officier attendu, par M. Robinson.

— Non, Joë. Ce militaire a pour l'instant d'autres devoirs. Vous le contemplerez avant midi, s'il me tient parole. Patientez, tandis que votre patron gagne quelques millions. Car il aura gagné quelques millions de plus dans sa matinée. Il est chez le ministre des finances, n'est-ce pas? Ah! il ne lui faudra pas longtemps pour rouler ce butor de Paphetin! Un comptable qui ne peut pas même aligner les chiffres de son budget sans se tromper d'une centaine de millions! Non, je me figure le Paphetin, le petit usurier de province, se débattant entre les griffes du Maître de la Mer ! Doit-il être chétif, assis en face de l'homme fabuleux, du premier des fils d'Adam qui aura possédé cette fortune

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nbsurde, un milliard de dollars! Avouez la vérité, Joë : c'est bien vrai que M. Robinson possède 3inq milliards de francs?

Le secrétaire, toujours occupé à ses rangements, le répondit que par un petit haussement d'épaules, le l'air ennuyé d'un homme qui subit les sottes [uestions d'un enfant mal élevé.

- Cinq milliards! Et à vingt ans, il logeait à 'enseigne de la lune! Il se demandait comme moi, ;omme vous, peut-être, sauf votre respect, où il nangerait le soir! Penser qu'il a commencé avec ien...

- Vous faites erreur. M. Archibald Robinson a omraencé avec sa volonté.

- Oh! oh! de la philosophie! Allez donc voir à

i Banque de France combien elle vous avancera

jr ce capital, votre volonté! — Dites-moi, mon

on Joë, si vous étiez à la tête de cinq milliards,

u'est-ce que vous en feriez, vous? Moi, je sais

ien. D'abord, je me souviendrais que je suis

ère : j'élèverais et je doterais Gélestine de façon

ce qu'elle épouse un prince médiatisé... ou même

îgnant. Puis, je prélèverais cent millions, plus

il le fallait, pour casser les reins à cet animal de

irevault, le ministre qui a rayé mon nom sur la

iie des croix du 14 juillet. Avec cent millions

en employés, on doit porter bas un ministre,

le diable! Oh! la vengeance, la savoureuse ven-

'^ tance!.. Je serais très charitable : je fonderais

^"^11 hospice pour tous les scrofule ux du Lot-et-

ironne, avec mon buste dans la cour d'honneur,

puis... Bah! je me ferais nommer Président de

République. Pourquoi pas? Qu'est-ce que je ferais

|en encore?...

- Vous ne pouvez pas le savoir, Monsieur Mou-

cheron. Si vous aviez le tour d'esprit qui permet d'acquérir une grande fortune, toutes vos opinions sur la façon de l'employer en seraient changées.

— Joë, vous rendriez des points à l'Ecclésiaste, Vous avez peut-être raison, mon ami. Maisje parie que vous me jugez sans équité. Vous croyez que je suis comme les autres, que je m'attache à votre patron parce qu'il dégoutte de l'or dans son sillage' Dame, ça ne refroidit pas mon zèle, j'en conviens, Mais M. liobinson n'aurait plus un sou que vous me verriez quand même ici. Il me plaît, cet homme je l'aime, je le révère, entendez-vous? Ah! s'il tra vaillait comme ses pareils dans les matières prosaïques et fétides, dans les pétroles, les guanos oi le porc de Chicago, je crois bien que je n'eusst jamais pensé à le fréquenter. Le Maître de la Mei a conquis l'arliste, le poète que je me flatte d'être — Oui, quand la vie ne m'accable pas, je sui poète avant tout, Joë. Lorsque vous serez mieu: familiarisé avec notre prosodie nationale, je vou ferai hommage du volume de vers que mes aveugle contemporains laissent moisir chez Lemcrre : L. Silve vierge. C'est un titre, ça? Et que dites-vou des quatre sous-titres? Les Essences, les Fleurs, le Serpents, Lucus in luce... Qui sait? Vous me com prendrez peut-être mieux que nos stupides Pari siens, vous, candide arrière-neveu de Chactas. E vous comprendrez que j'aie été séduit par ce pé clieur miraculeux, jetant son filet d'or sur l'infir des mers... Tiens, un alexandrin! Et pas mauvais Je le noterai. C'est curieux, ils viennent d'eux mêmes quand on parle de cet homme épique. Oui épique! Il a réiiabilité les milliards, Joë. Avec lui le vil capitaliste rentre dans la grande lignée pot lique : il est homérique, il est eschylien, vot

I,h iMAi i u;, i.-l-. l.;'. .M hi; 53

ills-jc. De ce Maitie de lu Mer, les anciens eussenl fait un mythe, un demi-dieu. Je ne puis plus le voir que je ne soii^^e à tous les héros du cycle neptunien, aux grands dompteurs d'océans magnifiés par la Légende et l'Histoire ; Jason, les Argonautes, Xerxès faisant fouetter la mer qui lui résistait; Salomon, équipant les flottes qui rapportaient l'or et es aromates des rivages d'Ophir et d'Asiongaber ; es Vikings, ses véritables ancêtres, poussant leurs jarques à la conquête du monde; Charles-Quint et son empire où le soleil ne se couchait jamais: Phiippe II courbant les vagues sous l'invincible Armada... Mais que pèsent-ils tous ensemble en regard d'Archibald Rohinson? Des canotiers! Un anotier, aussi, cet autre qui vint de chez vous nous ébaubir un moment, à la fin du dernier siècle. \.-t-on fait assez d'histoires avec son trust de 'Océan! Un joujou d'enfant en comparaison de 'U. S. T., de VUniversalSea Trust. Un pauvre petit nilliard, travaillant sur un pauvre petit océan; me rafle vulgaire de passagers et de marchandises ur la flaque d'eau atlantique. Et l'on s'extasiait! )n admirait cet humble précurseur, ce Pichegru, e Moreau, et Napoléon allait paraître! Il veut, lui; 1 prend tous les océans, l'Atlantique et le Pacifique, 3 Boréal et l'Austral ; toutes les mers, la noire, la ouge, la jaune; toutes les baies, toutes les syrtes, JUS les havres, tous les bateaux. Qui donc a dit ue Dieu pense par planètes? Eh bien ! sa plus norme créature, Archibald Rohinson, pense par )ntineiits. Il est celui dont parlait Job, l'Esprit qui a susciter Léviathan; c'est dans ses yeux, dans " ;s laraes veux nuon aura vraiment vu

Toute une mer immense où fuyaient des galères.

Joë recevait cette douche lyrique avec l'habituelle perplexité d'àme où le jetaient les discours de Moucheron. Il va sans dire qu'une bonne moitié des mots était pour lui de l'hébreu ; l'autre moitié, celle qu'il entendait, lui plaisait par l'évidente sin cérité de l'enthousiasme. L'hommage rendu à son idole amenait sur sa face ronde un bon sourire approbatif ; et pourtant, jusque dans cet enthousiasme, il soupçonnait une ironie cachée qui réveillait ses défiances. Gomme à la plupart des étrangers, ce lui était une gêne insupportable de ne savoir jamais si le Parisien parlait sérieusement, alors même qu'il disait des choses justes et senties. — Mais le savait-il lui-même, l'impulsif toujours emporté par son imagination, toujours pressé d'en sourire au moment qu'il y cédait"? Savait-il où finissait l'emballement, où commençait la blague; à quel instant il crevait d'un geste gamin les beaux cerfs-volants qu'il lançait?

— Le Robinson a aussi mon estime, reprit-il, parce qu'il conduit ses dollars et ne se laisse pas conduire par eux. Ce sont des soldats. Un milliard de soldats qu'il mène à la conquête du globe. Il les fait manœuvrer glorieusement, comme Alexandre sa phalange, César ses légions, Bonaparte ses demibrigades. Il est Vùnperator moderne; il est un soufflet vivant, si j'ose dire, un magnifique soufflet appliqué sur les museaux de tous les imbéciles qui veulent voir une démocratiedans votre État féodal. Il nous donne gratis, — c'est d'ailleurs la seule chose qu'il donne gratis, — le spectacle delà vie inimitable : hier au fond du Far-West, en train de monter quelque affaire gigantesque ; ce soir à l'Opéra de Paris, entouré d'une cour aussi huppée, aussi servile que celle de Louis XIV ; demain sous

quelque tropique impossible, dessinantle port qu'il va creuser chez les sauvages. Il fait tout, il voit tout, il sait tout : même les secrets de notre damnée langue française, que les Français ne savent plus. Tenez, à cette heure, il discute avec Paphetin : je jurerais que c'est Paphetin qui écorche la syntaxe.

— N'est-ce pas, — interrompit Joë, décidément apprivoisé, — n'est-ce pas qu'il la parle bien, votre langue difficile? Quand M. Robinson débuta dans les affaires, tout jeune, la maison de New-York où il travaillait l'envoya dans son comptoir de Québec. Il a passé six années au Canada français ; il y a gagné l'aisance de son parler. — Et ce fut là qu'il me prit, quinze ans plus tard. J'occupais à mon tour la place modeste où il avait servi. Un jour qu'il passait à Québec, M. Robinson me convoqua sans me connaître et me garda à déjeuner. Le lendemain, il m'offrait auprès de lui la situation inespérée où vous me vovez. Depuis, je me suis enhardi une fois à lui demander pourquoi il m'avait honoré de sa confiance. Il m'a répondu : » Je me décide vite, Joë; dès la côtelette, j'avais résolu de vous engager. " — Mais je pense que j'ai dû ma chance à un retour qu'il faisait sur lui-même.

— Je le reconnais bien là, continua Moucheron. Hélas! que n'ai-je mangé cette côtelette avec lui! — Oui, il sait tout; et il devine le reste. Il vous vide un homme d'un coup d'œil. A peine s'il vient de loin en loin camper quelques semaines dans ce bureau, comme un général en tournée d'inspection, et la forêt parisienne n'a pas de mystères pour lui. Il y connaît le poids et le prix de chacun de nos pantins, les ficelles par où on les tire. Il lit au fond des consciences, quand par hasard il en rencontre dans ce pays-ci, aventure assez rare. Et si simple

pour lui-même, lorsqu'il ne jugje pas utile d'éblouir les badauds par son faste ! Prodigue de sa peine, dur à la fatigfue, sobre comme un chameau. Je sais des zinj^ueurs, à Charonne, qui ne se contenteraient pas de son ordinaire. — Pourtant, il possède un estomac bon à recevoir les grosses bouchées de la Fortune, comme disait de son Homme de cour Baltasar Gracian ; un excellent auteur, Joe — Et si délicieusement loufoque pa>- certain» côtés! On le croit occupé à machiner le bilan de quelf[ue opération monstrueuse : on le surprend plongé dan;, la lecture de ce bouquin...

D'un mouvement rapide que Joë ne^sut pas devancer, l'indiscret Moucheron attira le gros volume posé sur la table. Le livre s'ouvrit sous sa main, à la page marquée par une fiche de papier : ce papier était un talon de chèque, arraché d'un vieux carnet et reconnaissable au filigrane d'une des grandes banques de New- York. Le crayon du lecteur y avait jeté, d'une écriture ferme et fine, cette citation relevée sur le texte anglais de la page en regard :

Le nombre des enfants d'Israël sera un jour comme celui du sable de la mer, qu'on ne peut ni mesurer ni compter. Et dans le mêmelieu où on leur avait dit : Vous n'êtes point mon peuple; — on leur dira : Vous êtes les enfants du Dieu vivant. Après cela, les enfants de Juda et les enfants d'Israël se réuniront ensemble : ils s'établiront un même chef, et ils s'élèveront de la terre, parce que le jour de Jezraël sera grand. — Osée, L 10-11.

— Admirable ! s'écria Moucheron. Un verse! du prophète Osée sur un talon de chèque! C'est tout l'homme!

Joë s'empara vivement du volume et le serra dans une annoire.

— Laissez le livre. M. Robinson y tient beaucoup et ne veut pas qu'on y touche. Cette Bible fut apportée d Angleterre en Amérique par un des émi- {jrants du Mayflower. La date et le nom inscrits à la première page en font foi. M. Robinson désirait fort un exemplaire de cette provenance ; il l'a longtemps cherché ; il a payé celui-ci très cher.

— Phénoménal! continua le journaliste, comme se parlant à lui-même. — Pourtant, le Robinson n'a rien de juif, pas une goutte du sang d'Abraham. — Au fait, puisque les propriétaires naturels de ce livre y ont appris pendant tant de siècles l'art de drainer tout l'or disponible, pourquoi d'autres n'y chercheraient-ils pas aujourd'hui ce précieux secret? Joë, nous ne lisons pas assez la Bible, mon ami, c'est peut-être pour cela que nous sommes pauvres. Elle doit enseigner le moyen d'acquérir les richesses. — Allons, ne vous fâchez pas, ne prc.icz pas votre air scandalisé. Que diable! on ne peut jamais plaisanter avec vous... A propos, est-il vrai que M. Robinson ait acquis pour trois millions la galerie de tableaux du comte Léon Abrabanei, le grand spéculateur qui a raté son coup sur les métaux? Ne faites pas le mystérieux. Inutile. Votre patron ne peut plus éternuer que tout Paris ne le sache. Les journaux guettent ses moindres faits et gestes. Un renseignement exact sur la maison où il a dîné, cela se paie plus cher qu'un tuyau sur les projets du ministère, ou sur la pièce nouvelle que va jouer Rose Esther. Comment en seraitd autrement? Depuis le trottin jusqu'aux empereurs, tous les lecteurs du journal n'ont qu'un désir, voir le Maître de la Mer, lui être présentés s'ils sont de taille, obtenir un mot du dictateur des imaginations. Louis XIV, vous dis-je; donc l'état

d'âme des sujets de Louis XIV. Voyage-t-il, les souverains lui font : psitt, psitt... Les plus gros raccueillent comme un égal, les moindres comme un maître; car ce particulier peut faire pour beaucoup d'entre eux plus qu'ils ne peuvent faire pour lui. Et les belles dames! Doit-il en venir ici, des grandes, des petites... hein, Joë? — C'est bon. On ne vous questionne pas. Ne rougissez pas, pudique Huron, rentrez votre méchante grimace. On sait bien que M. Robinson est au-dessus des faiblesses humaines, comme il est au-dessus de tous ces faibles mots que balbutie notre admiration. Tenez, devant le Maitré de la Mer, il n'y a qu'un mot qui vaille, et c'est un grand Français qui l'a dit : Que d'eau! Que d'eau!

Si courte que fût son érudition en matière de mots historiques, Joë comprit, à l'intonation, que son persécuteur se moquait de lui. Il s'assit devant la machine à écrire, y adapta une feuille de papier.

— Je vous demande pardon. Je dois expédier un travail urgent.

Moucheron fit encore quelques tentatives pour renouer la conversation : le secrétaire ne l'écoutait plus; il martelait le clavier de la machine. De guerre lasse, Emile s'enfonça dans le fauteuil, étendit ses longues jambes, tira de la poche de son veston une liasse de journaux. Sa pensée, un moment envolée sur les océans pour y suivre celle de M. Robinson, se rabattait de toute la force de l'habitude sur les événements parisiens. A la lecture des filets qui racontaient le début de Mlle X... au Vaudeville, l'algarade de M. Y... à la Chambre, le scandale du procès Z. . . au Palais, une expression d'intérêt concentré se peignait sur cette physionomie mobile ; la même expression qui transfigu-

rait le maître de ce logis quand son reg^ard embrassait le globe terrestre. Du contenu de ces papiers, de l'odeur fraîche d'imprimerie qui s'en dégageait, une légère griserie montait au cerveau du boulevardier. Ce Chinois de Paris avait retrouvé sa pipe d'opium. Dans ses yeux passaient les béatitudes d'un fumeur invétéré qui renifle l'arôme du stupéfiant quotidien.

UT

l'envers d'une gloire

Tandis que Moucheron célébrait le Maître de la Mer, celui qu'il appelait ainsi roulait dans son automobile vers le ministère des finances. Au moment où la machine rangeait le trottoir, à la hauteur des guichets du Louvre, elle faillit tamponner un passant qui débouchait de la voûte du pavillon de Rohan et s'engageait d'un pas rapide dans la rue de Rivoli. Visiblement absorbé par de graves préoccupations, et peu familiarisé, semblait-il, avec le mouvement des carrefours parisiens, l'homme ne fut préservé d'un choc dangereux que par un virage savant du chauffeur. La mise et l'allure du piéton décelaient un officier en civil.

Ce petit incident de rue intéressa un jeune garçon pâtissier, de ceux qui se font une éducation encyclopédique devant les images étalées sur les éventaires des kiosques. Le mitron reconnut la tête de l'officier pour l'avoir longuement contemplée, la veille, sur la couverture des journaux illustrés; et un coup d'œil le renseigna sur la nationalité très apparente de l'étranger qui filait dans l'automobile. Les sentiments du gavroche se manifestèrent dans l'appel qu'il lança d'une voix de fausset :

LE MAITRE D K LA M Mil 31

— Ohé! l'English, écrase un peu voir le capitaine Tournoël! Ta peau ne vaudra pas cher!

Le passant traversa la chaussée, inattentif à cette caresse de la popularité comme il l'avait été au ronflement de l'automobile.

Populaire, il l'était depuis peu, pour quelques jours, pour l'instant où Paris paie d'un eng^ouement fugitif les héros qu'il découvre par hasard. La Ville-Femme réserve ses long^ues faveurs aux talents dont elle est juge, à ceux qui amusent ses loisirs ou flattent ses passions sans s'éloig^ner d'elle. Aux mérites lointains et d'un ordre qui lui échappe, elle accorde la brusque projection du rayon électrique, le bref applaudissement qu'elle donnerait au meilleur ténor, s'il chantait sa romance dans un idiome inintelligible. -

Or, les vrais titres de gloire du jeune officier n'étaient pas facilement vérifiables pour tous. Lieutenant de chasseurs à pied détaché prés d'ini gouverneur du Soudan, il avait sollicité et obtenu la mission d'explorer les seules régions encore inconnues de l'Afrique, le Kanem et le Ouadaï. Deux années durant, il avait disparu dans ces sourdes ténèbres. La conduite de sa mission et le livre où il en résumait les travaux le plaçaient très haut dans l'estime des spécialistes. Nul de nos Africains ne s'était signalé par des qualités plus solides et plus brillantes : tous les dons du grand explorateur semblaient départis à Louis de Tournoël. De bons juges égalaient ses découvertes et le récit qu'il en avait fait aux mémorables voyages de Nachtigal, le seul Européen qui l'eût précédé dans le Ouadaï, trente ans plus tôt. Féconde en résultats scientifiques, la mission Tournoël ne l'était pas moins en promesses d'ordre pratique :

elle avait reconnu des territoires fertiles et peuplés sur de vastes espaces que l'on croyait désertiques ; des indices irrécusables y révélaient des filons d'or, de cuivre, d'anthracite; et d'habiles traités, passés avec les principaux chefs, assuraient à la France les droits du premier occupant sur ces immenses domaines encore vacants.

Déjà notoire dans le monde savant, dans les cercles coloniaux et militaires, le nom de Tournoël restait ig^noré de la foule : la popularité lui vint, soudaine et retentissante, d'un accident heureux qui eut des suites malheureuses. A peine rentré de son premier voyage, le jeune lieutenant, promu capitaine, avait reformé au Sénégal une petite ^ colonne pour achever la conquête ébauchée . Reparti \ du Haut-Niger, il venait de dépasser Zinder et allait atteindre la rive septentrionale du lac Tchad, quand la route lui fut barrée par le sultan du Bornou. L'ancien esclave, devenu le maître d'un de ces empires éphémères qui naissent et passent comme des tornades sur le Soudan, était alors au faîte de sa puissance; gêné au midi par les postes allemands et français établis dans le sud du Tchad, il s'était brusquement rejeté vers le nord. Tournoël, menacé à l'improviste par le reflux de ces hordes, paya d'audace et leur fit tête ; il lança sur le camp du sultan sa poignée de Sénégalais. Surprise par la vigueur de l'attaque, l'armée du Bornou se débanda : le capitaine poussa vivement son redoutable adversaire jusque dans Kouka, s'empara de sa personne et de sa capitale.

Ce beau fait d'armes, bientôt connu en France, y avait réjoui un peuple qui rêve toujours aux succès militaires dont il est déshabitué. Mais le Bornou, comme on sait, est rangé par les traités

de dévolution dans la sphère d'influence anglaise : influence purement nominale, les Anijlais n'ayant pas encore pénétré dans la région qu'ils se sont fait attribuer. Un cas de force majeure y avait entraîné la petite troupe française; contrainte par les stipulations internationales, elle avait dû abandonner à d'autres tous les fruits de sa victoire et se retirer hors de l'empire conquis en quelques jours. Elle s'était tristement repliée. A la suite de cette aventure imprévue, la mission désorganisée n'avait pu remplir son objet à l'orient du lac Tchad, dans le Kanem et le Ouadaï; son chef avait reçu l'ordre de la disloquer et de rentrer en France.

Rentrée triomphale pour l'officier qu'elle déso-

liait. On l'admirait et on le plaignait. La France

l'ouvre tout son cœur de mère qu'à ses héros

malheureux, meurtris par leur succès même; elle

i][arde ses plus chaudes tendresses et ses plus belles

égendes pour un Roland, pour une Jeanne d'Arc.

Tournoël bénéficiait d'une inclination sentimen-

ale aussi ancienne que notre histoire. Les colo-

liaux, navrés de cette déconvenue, banquetaient

n l'honneur du capitaine; ils le produisaient dans

es sociétés de géographie, devant un public qui

'étouffait pour l'acclamer. Les feuilles d'opposi-

ion adoptaient bruyamment le héros sacrifié : la

ilupart ne savaient pas bien où était Kouka, mais

lies savaient de science certaine que le gouverne-

lent avait trahi. La galerie s'amusait au spec-

icle dont les répétitions fréquentes la mettent

jujours en joie : d'une part, ce gouvernement

iquiété par l'ombre d'une renommée militaire,

lureau qui s'effare au moindre claquement d'un

rapeau, croit apercevoir sous ses plis j'épée levée

u matador, fonce maladroitement sur l'épou-

vantail; d'autre part, une opposition qui le harcèle avec la menace de Tofficier populaire et pique sans relâche cette banderille dans les flancs du ruminant affolé. Le nom de Tournoël, propagé par ce jeu de presse, était sur toutes les lèvres ; on l'invitait dans les salons à la mode ; et les gens qui attendent un sauveur dans les cafés s'interrogeaienl gravement : Serait-ce enfin Lui?

Novice aux intrigues politiques, le favori du moment s'était mépris tout d'abord sur le sens des acclamations que son nom soulevait. Comme tous ses pareils, l'explorateur était possédé par la passion de sa découverte. Il n'y avait pour lui dans le vaste monde qu'un seul objet digne de l'effort commun, un seul intérêt urgent, un seul empire désirable : ce futur empire du Kanem et du Ouadaï qu'il voulait faire nôtre, et dont la conquête devait occuper la France, toute autre affaire cessante. Il était revenu à Paris avec l'espoir de gagner tous les cœurs à la foi qui brûlait le sien : sa propagande allait convaincre les incrédules, l'accueil enthousiaste du public lui en était garant. Lorqu'il courait de la gare de Lyon au ministère des colonies, — encore tout ému de la réception triomphale, de la griserie des vivats, de la chaude étreinte des mains inconnues, — il eut parié volontiers que chaque passant coudoyé dans la rue pensait comme lui à la grande, à l'unique affaire de France, la pénétration du Ouadaï, Une seule crainte le tourmentait : certes, on se rendrait à l'évidence de ses arguments; mais peut-être ne ferait-on pas assez vite. assez grand. Renseigné par l'expérience sur le; convoitises rivales, sur la rapidité d'action de no: compétiteurs, il redoutait le retard ouïe faux mou vement qui laisserait échapper cette ma^nihaui

aubaine; il ne fallait pas perdre une année, un mois, un jour.

Ses premières visites aux ministères avaient été autant de douches glaciales. En haut, chez les détenteurs du pouvoir; en bas, dans les bureaux où le pouvoir se monnaye, il n'avait rencontré qu'objections, difficultés, promesses dilatoires. Aux démonstrations qu'il jugeait irréfutables, à ses adjurations pressantes, on ne répondait que par des hochements de tète, par des échappatoires décourageantes : prudence nécessaire, circonstances défavorables, insuffisance de crédits, obligation d en finir au préalable avec d'autres entreprises. Les plus francs lui laissaient entendre qu'il arrivait comme un fâcheux, avec sa petite marotte, au travers des combinaisons de la politique générale, intérieure et extérieure. Les exigences de cette politique ne permettaient pas de donner suite aux projets caressés en d'autres temps ; son épopée intempestive au Bornou avait réveillé les pires animosités, créé les plus grands embarras ; il ne devait s'en prendre qu'à son héroïsme maladroit si toute action en Afrique devenait plus malaisée à la suite de cet éclat.

Quinze jours après son arrivée à Paris, cet homme

acclamé par la foule, jalousé par les camarades qui

enviaient sa chance folle, ce glorieux vainqueur

narchait tristement dans les ruines de ses espé-

ances. Heureux encore quand il pouvait accuser

incompréhension de ses chefs ou leur mauvaise

■ olonté; les plus pénibles quarts d'heure étaient

:euxoù sa raison le forçait à reconnaître la justesse

le certaines objections, la subordination fatale de

es projets aux intérêts complexes dont les direc-

ij-eurs de notre politique avaient le légitime souci.

Il voyait surgir de grosses questions, d'immenses terres, autour et au-dessus de cette terre africaine qui lui avait masqué pendant des années le reste du monde ; elle se rapetissait en proportion, décroissait déjà dans le lointain, redevenait une tache blanche sur la carte : ce blanc vide qu'elle était avant qu'il ne l'eût rempli de ses découvertes, qu'elle continuait d'être pour tous ceux qui n'avaientcuredeson exploration. Terre promise du rêve, où le dormeur réveillé ne rentrerait jamais : monde entrevu, dont il avait seul la clef, et qui allait redisparaître dans les ténèbres, puisqu'on lui retirait cette clef. Autant que son empire idéal et dans la même mesure, ce roi détrôné sentait décroître sa propre personnalité. Là-bas, en Afrique, avec sa petite colonne, il était souverain absolu des vastes espaces, seul maître de ses volontés et de son action; les sultans s'inclinaient devant le grand chef blanc les peuplades soumises lui obéissaient; il abordai» d'un cœur confiant les plus grosses difficultés, conscient d'avoir en soi tout pouvoir et toute force pour les vaincre. A Paris, il n'était plus qu'un pauvre capitaine, rappelé vingt fois par jour à la modestie de son rang. Nulle autre force que ses faibles moyens de persuasion, déjà paralysés par son découragement Tous ceux qu'il sollicitait avaient le droit de lui commander; ses heures se consumaient dans l'attente des audiences, tandis que passaient devant lui les officiers supérieurs, les chefs de bureau, importants, les mains pleines de paperasses qui accaparaient l'attention du ministre et ne valaient pas, à l'estime de Tournoël, un hectare de sable du Ouadaï. Qu'il se voyait petit, perdu, dans cette brousse des bureaux, plus redoutable cent fois que la brousse africaine!

En dehors même du service et de la hiérarchie mihtaire, tout lui était amoindrissement et gêne dans les habitudes qu'il fallait reprendre : l'obéissance de chaque minute aux consignes de la discipline sociale, la nécessité de compter avec ses modiques ressources pour vivre chichement. Certes, il avait subi en Afrique de dures privations, de cruelles misères physiques ; mais avec quel entrain, quel mépris de ces misères dans l'allègre emportement de l'action! Ici, il retrouvait un confort relatif, mais à quel prix! Ces plaisirs mêmes de Paris dont l'exilé avait rêvé souvent, aux soirs de fatigue et de nostalgie, lui apparaissaient maintenant fades, conventionnels : ils étourdissaient, ils ne réjouissaient pas. Les vraies joies étaient restées là-bas, avec les enivrantes sensations de puissance, (de liberté, avec les grands risques et les triomphes [où le cœur exulte d'une aise indicible. Les vraies nostalgies, il les éprouvait sur le sol natal, quand 1 songeait au sol conquis : et il y songeait toujours. ?*ar moments, il étouffait dans cette petite potinière parisienne, toute repliée sur ses petits intérêts. Tout lui pesait : la vie urbaine, après les longues •rgies de grand air et de mouvement qui fouettent sang; les écritures inutiles, commandées par les supérieurs qui peut-être ne les liront pas, au |ieu des ordres substantiels, dictés à ses sousfficiers, exécutés sur-le-champ comme les décrets 'une déité terrible; tout, et plus que tout le gasillage de ses facultés d'attention, paresseusement grenées sur les nouvelles des journaux, sur les etits secrets colportés dans les couloirs de son linistère, sur mille affaires qui n'étaient pas ennes, où il ne pouvait rien : emploi misérable

veille encore, sur des entreprises dont il était le seul conducteur et le souverain arbitre.

Que lui importaient les ovations des auditoires, dans les amphithéâtres où on le faisait parader? L'amertume de ses déceptions le rendait injuste : dans cet élan spontané de la foule, il ne voulait plus voir qu'une curiosité badaude; un tribut payé au goût de l'aventure par des gens incapables de comprendre ses idées, ses projets, la grandeur tragique d'une partie où se jouait 1 avenir ae notre empire africain. Ses avocats attitrés ne lui inspiraient guère plus de confiance, leur manège était trop visible : ils se servaient de son nom comme d'une arme de combat; ils complotaient d'arracher le fier soldat à sa haute mission patriotique pour faire de lui un de ces politiciens qu'il méprisait.

A la suite de quelques manifestations bruyantes organisées en son honneur, Tournoël avait cru remarquer de singuliers changements dans l'accueil qu'on lui faisait aux divers étages des ministères. Le personnel subalterne des bureaux, indifférent jusqu'alors et rétif aux moindres demandes du jeune capitaine, lui marquait maintenant une déférence attentive. Parlait-il à un de ces fonctionnaires, son auditeur l'écoutait avec un vif intérêt; mais ce n'était point l'explication technique qu'on écoutait, c'était la voix de l'homme qu'il faudrait peut-être ménager demain : des yeux inquiets le dévisageaient — tels naguère les yeux de ses noirs — comme pour percer son secret et discerner sur son front le signe du maître attendu. L'accueil devenait au contraire plus glacial dans le cabinet des dirigeants : l'officier n'y avait rencontré d'abord qu'une hésitation explicable par l'audace des plans qu'il proposait ; il la sentait se changer en hostilité

contre sa personne. Et la même défiance rembrunissait les physionomies dans les cercles politiques, dans les comités parlementaires qu'il essayait d'intéresser à ses vues sur le Soudan.

Le matin du jour où commence ce récit, Tournoël était allé tenter un suprême effort au pavillon de Flore. Il avait rédigé un nouveau programme d'expédition ; il y avait réduit au minimum ses demandes d'hommes, d'argent, de liberté d'action. Une fois de plus on l'avait éconduit, et cette fois les déclarations étaient catégoriques ; les ressources budgétaires et la politique générale ne permettaient jusqu'à nouvel ordre aucun mouvement dans le Soudan. On lui avait d'ailleurs montré une sollicitude touchante pour sa santé : elle devait être délabrée, quoiqu'il n'en voulût pas convenir; il ferait sagement de prendre un long congé et de

employer à se rétablir dans quelque station thermale. Comme il sortait du cabinet ministériel, un camarade de promotion l'avait entraîné d'un geste amical dans l'embrasure d'une fenêtre; le bon apôtre lui avait tenu un petit discours, évidemment soufflé à cet intermédiaire officieux : " Dans

'intérêt même de ses chères idées, le capitaine de- ^^ait s'effacer momentanément. Cette brillante et ][ênante affaire du Bornou l'avait brûlé; elle avait 'ait de son nom une provocation aux puissances rivales, aux parlementaires prévenus contre l'expan- ;ion coloniale. On ne renonçait pas à poursuivre son leuvre au Ouadai; mais il fallait escamoter la chose i petit bruit, sous main, en la confiant à quelque )fficier plus obscur, moins guetté par nos compé-

iteurs en Afrique et par les censeurs du Palaisiourbon. Plus tard, quand les circonstances le per-

mettraient, on ferait certainement appel à l'initiateur de l'entreprise pour achever ce qu'il avait si bien commencé. En attendant, il ne pouvait mieux la servir que par un sacrifice méritoire... »

Ainsi, un autre allait moissonner le grain qu'il avait semé, (}àcher peut-être l'œuvre esquissée à si grand'peine ; en cas de réussite, un autre recueillerait toute la gloire! Colomb devait céder à un Améric Vespuce le monde qu'il avait découvert! C'était le coup de grâce.

Et c'était pourquoi Louis de Tournoël, au sortir du pavillon de Flore, traversait le Carrousel comme un somnambule, l'esprit si accablé qu'il ne prenait plus garde aux choses extérieures ; pourquoi il avait failli se jeter sous l'automobile de M. Robinson.

Il reprit conscience de lui-même à la porte de son gite, un modeste hôtel de la rue de Richelieu. Un souvenir lui revint : Moucheron l'attendait au rendez-vous fixé la veille. Les deux hommes avaient lié connaissance le jour même où le capitaine rentrait à Paris. Délégué par un journal pour confesser le héros africain, Emile s'était fait bien voir : Tournoël lui avait su gré de l'article intelligent et discret où ses idées étaient exactement rendues. Le subtil Moucheron avait cultivé cette relation flatteuse, il s'était institué l'un des cornacs du guerrier populaire. La veille au soir, l'officier avait vu arriver le journaliste avec un rouleau de papiers.

— Bonne nouvelle, mon capitaine! Une société sérieuse est en voie de formation pour exploiter votre Eldorado : des commerçants, des financiers, emballés par votre livre et vos conférences.

Le premier geste de Tournoël fut un haussement d'épaules, accompagné d'un sourire significatif. Il en avait déjà vu rôder autour de lui de ces faiseurs

qui l'interrogeaient à tout hasard sur le Ouadaï, pour préparer de longue main le lancement de quelque affaire hypothétique.

Emile continua :

— Un attrape-gogos, pensez-vous? Je vais vous rassurer d'un mot : le Maître de la Mer, l'archimilliardaire Robinson, se dit prêt à souscrire quelques parts. Celui-là ne s'avance pas à la légère. Il a fait rédiger, d'après vos exposés, ces notes sommaires sur les entreprises qui auraient chance de prospérer au Ouadaï. Il m'a même chargé de vous les soumettre; il serait enchanté d'en causer avec vous. Si vous voulez bien lui donner un instant, je serai très honoré de vous conduire chez lui demain matin.

A ce nom de Robinson, jeté avec assurance par Moucheron, un vif étonnement se peignit sur le visage de Tournoël. Si le journaliste disait vrai, que venait faire là ce colossal remueur de millions irès réels? Avec lui, il ne pouvait être question d'une filouterie vulgaire. L'explorateur, renseigné par goût et par état sur tous les grands mouvements d'expansion, connaissait bien la puissance et le rôle mondial de M. Archibald Robinson. Mais quel intérêt pouvait-il prendre aux plateaux de l'Afrique centrale, ce spéculateur qui s'était donné pour objectif l'accaparement de toutes les routes maritimes?

Le démon de l'amour-propre ne perd jamais ses droits : Tournoël se dit que sa parole ardente avait su communiquer au plus réaliste des hommes d'af- %ires la foi qu'il avait lui-même dans l'avenir économique du Soudan central. Aiguillonné par cette ptînsée flatteuse, il se mit aussitôt à parcourir les notes. Il les lut avec une surprise et une satisfaction

croissantes. Ouverture de marchés sur les points qu'il avait désignés, exploitations agricoles et minières, établissements industriels à créer sur la vaste concession sollicitée par la Compagnie à charte du Ouadaï, tout dans ce projet reflétait ses propres pensées. Presque toujours, le rédacteur des notes devinait et devançait les solutions où Tournoël inclinait dans son for intérieur. Sous le coup de cette vive impression, il promit à Moucheron de l'accompagner le lendemain chez M. Robinson. L'impression eût été plus forte encore si l'officier n'en avait pas été distrait, ce soir-là, par le souci de la partie décisive qu'il devait engager le lendemain au ministère. des colonies.

Cette partie, il venait de la jouer et de la perdre. Quand ses regards rencontrèrent sur sa table les notes parcourues la veille, un sentiment amer gronda au fond de son âme. Eh! quoi! ses chefs, ses confidents et ses protecteurs naturels, ceux qui savaient tout, qui avaient charge des intérêts de la France, ceux-là le repoussaient; nul d'entre eux n'avait su voir ce que l'appât du lucre faisait deviner à un étranger ! Un seul homme l'avait compris et comprenait du même coup l'avenir : cet étranger, ce brasseur d'affaires, un boursier que rien ne préparait à l'étude des problèmes africains!

Tournoël allait ressortir pour gagner la rue Scribe : l'enchaînement même de ses pensées le fit hésiter. — Un brasseur d'affaires, s'était-il dit : et c'était là qu'il courait pour demander audience, à cette heure de détresse morale ! — L'humiliation des rebuts qu'il venait d'essuyer au ministère; les mille petites déchéances dont il souffrait, depuis qu'il avait troqué sa vie de grand roi du désert contre la mesquine condition d'un capitaine écrase

par la hiérarchie, contre la médiocrité d'un passant perdu dans la cohue égalitaire, — tout exaspérait depuis quelques jours sa susceptibilité chatouilleuse. Elle se rebiffa soudain, à l'idée qu'il allait faire les premiers pas vers ce barnum américain. Soldat et rien que soldat, issu d'une lignée de gentilshommes pauvres et fiers, Louis de Tournoël avait le mépris instinctif de l'argent, l'aversion irraisonnée du noble rural à l'endroit des hommes d'argent. Les affaires, pour lui, c'étaient des tripotages. Endolori dans toutes ses fibres comme il l'était à cette heure, il s'étonna d'avoir accepté une invitation aussi cavalière. Qui trouverait-il chez le spéculateur? Vraisemblablement ces politiciens tarés, entremetteurs de combinaisons louches, qu'il toisait de haut quand il les rencontrait dans les couloirs du pavillon de Flore. Et comment ces aigrefins interpréteraient-ils sa présence dans l'antichambre de Robinson? Non, le vainqueur du sultan de Kouka ne s'abaisserait pas à cette démarche équivoque chez un agioteur... Il appela son ordonnance, griffonna quelques mots sur une carte, expédia le soldat rue Scribe. Il se disait empêché de rejoindre Moucheron; il priait le journaliste de venir déjeuner avec lui dans une taverne de la rue Royale.

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