CONVERSATION SOUS LE GLOBE
Emile prenait connaissance de ce message quand M. Robinson revint au bureau. De l'air penaud d'un piqueur qui annonce au maître d'équipage que la bête de chasse a donné le change, il excust. le manque de parole du capitaine. M. Robinson ne prit pas la peine de déguiser la contrariété qu'il en ressentait.
— Vous ne lui avez donc pas dit, mon cher Moucheron, que je serai probablement obligé de partir demain? Il faut absolument que je voie cet officier.
— Je le lui dirai. Je vais de ce pas le rejoindre. Nous déjeunons ensemble au restaurant.
— Vous allez rejoindre le capitaine de Tournoël ! Eh! bien, puisqu'il se fait prier pour venir, c'est moi qui irai m'inviter à votre table. Il n'y faut pas tant de façons pour que deux hommes capables df/ se comprendre fusionnent sans perdre de temps.
Louis de Tournoël attendait Moucheron à la taverne. De la place qu'il occupait, dans l'angle de la salle, son regard distrait errait sur ses voisins, sur les allées et venues bruyantes des garçons; sur les passants affairés qui longeaient le trottoir de la rue Royale, projetaient un instant leurs silliouettes
dans le large carré de la baie vitrée. Tout meurtri de sa matinée, le jeune homme était dans la disposition d'âme où le mouvement et le bruit d'un lieu public réagissent en tristesse sur les natures concentrées. Cette portion d'humanité qui s'agitait autour de lui, il la voyait étrangère, opprimante : vagues de foule ou vagues de mer, le nageur s'y égaie lorsqu'il les fend d'un beau geste de force; il s'effraie d'en être enveloppé à la minute où il se sent faiblir dans sa lutte contre un courant. L'Africain, mal réadapté aux conditions de notre vie, traversait une de ces crises où tout lui était hostile, l'étroitesse dans les choses, la solitude morale dans Paris, le ravalement dans son coin médiocre. Habitué si longtemps à être le centre du petit monde qui se déplaçait avec lui dans l'espace, il se réalisait mal au milieu de ces inconnus, tous préoccupés de quelque affaire qu'il ignorait et où il était ignoré. Impression particulièrement pénible lorsqu'elle attriste l'acte qui a l'ancien et mystérieux pouvoir de rapprocher les hommes, le repas pris en commun.
Le malaise de l'officier s'augmentait du sentiment que fait naître chez les timides — et ce brave était un timide — le premier viol de leur personne par la curiosité publique. Rien de plus gênant qu'une auréole, pour qui n'est pas accoutumé à ce brillant accessoire : importune lorsqu'on la remarque et décevante lorsqu'on ne la remarque pas. Reconnaissaient-ils la figure entrevue sur les estrades, vulgarisée par la presse illustrée, tous ces yeux dont Tournoël se croyait le point de mire? 11 s'en voulait de leur prêter une intention qu'ils n'avaient peut-être pas; il s'en voulait de subir avec tant de gêne l'inquisition de ce maître, le
public. Les re^jards qui montaient vers lui d'une troupe sous son commandement, naguère, étaient si faciles à soutenir ! Ils n'apportaient pas ce trouble irritant, fait d'un secret plaisir et d'une confusion désagréable : émoi tout pareil à celui de la jolie femme dévisagée par les yeux hardis d'un passant, à la fois flattée et blessée dans ses pudeurs intimes La popularité, alors même qu elle s'appelle la gloire, n'est-ce pas la prostitution de l'homme? Le plus modeste y prend goût, pourtant : quelque chose manquait à Tournoël, ce matin-là, car nul ne s'était aperçu de sa présence dans la salle du restaurant. Sa pensée en tirait argument pour se tourmenter davantage : il s'était fait illusion sur son prestige, il sombrait dans l'indifférence générale, fini, abandonné de tous; et le Ouadai ne serait jamais conquis!
L'entrée de Moucheron l'arracha à cette méditation maussade. Mais qui donc accompagnait le journaliste? L'officier se souvenait d'avoir vu quelque part ce visage d'un relief si ferme ; il avait rencontré le regard de ces prunelles claires, attentives sous la voûte où elles s'abritaient : en quel lieu, en quel temps, il n'eût pu le dire. Emile s'apprêtait à faire des présentations en forme; M. Robinson le prévint, salua le premier
— M. Moucheron m'a dit que vous l'attendiez à déjeuner, capitaine ; puisque vous avez été empêché de nous joindre ce matin, permettez-moi de m'asseoir un instant à votre table; vous savez par notre ami que la lecture de votre livre m'a donné le plus vif désir de faire votre connaissance.
Ceci fut dit très simplement, avec l'assurance d'un homme qui sait la valeur et le poids de ses paroles. Tournoël esquissa un geste d'acquiescé-
ment un peu contraint. Il avait compté sur ce bon diable d'Emile pour se distraire de ses humeurs noires : la poursuite obstinée de cet étranger lui déplaisait, — peut-être parce qu'il était fâché de s'avouer qu elle le flattait ; fâché aussi du sot embarras qui le fit hésiter un moment : convenaitil d'inviter l'Américain? Et quels mets fallait-il commander? Les plus recherchés, sans doute, telle devait être l'habitude du fastueux milliardaire... M. Robinson prit négligemment la carte des mains du garçon, demanda pour son compte les deux premiers plats que cet homme lui nommait, avec la hâte visible et courtoise d'entamer sans retard une conversation intéressante.
— Ainsi, capitaine, vous estimez que la plus cou» te voie d'accès au Ouadaï pourrait s'ouvrir à l'est et qu'il ne serait pas très difficile d'y arriver du Nil par le Darfour?
Le> questions se succédèrent, nettes et serrées, épuisant tout l'essentiel des notions que l'explorateur avait pu recueillir. La rigueur de cet examen le reportait aux années de l'Ecole préparatoire; il croyait se retrouver sous la coupe du plus exigeant des colleurs. Mais c'était maintenant un plaisir de répondre avec abondance sur un sujet qu'il avait la fierté d'être le seul à posséder. Pas une parole complimenteuse, alors même que l'entretien amenait des allusions aux mauvais pas d'où le jeune officier s'était tiré à force d'adresse et d'énergie : le plus délicat des compliments était sous-entendu dans la connaissance de ces difficultés que montrait M. Robinson, dans l'exacte appréciation qu'il en faisait. Tournoël trouvait chez son interlocuteur ce qu'il n'avait rencontré que rarement dans les bureaux, jamais dans les milieux mondains où l'on
4S LE MAITnK DE LA MER
recherchait le héros à la mode • un intérêt intelligent pour l'objet de ses travaux, indépendamment Je sa personne. Dans le monde, la plupart des questions qu'on lui adressait sur le Soudan étaient de pure condescendance : ce qu'il y avait fait d'utile et ce qu'on y pouvait faire après lui, nul ne s'en souciait; la curiosité parisienne allait à son personnage seul, à l'homme en vedette. D'autres l'avaient comblé d'attentions et d'éloges : pour la première fois, il tombait sur un auditeur qui partageait sincèrement sa passion. — Pas de doute : ce connaisseur émérite était le rédacteur des notes documentées, substantielles, qui avaient émerveillé le capitaine. Mais, aujourd'hui, rien dans ses interrogations ne décelait une arrière-pensée d'homme d'affaires : un vif désir de s'instruire, un goût décidé pour les problèmes géographiques, pour les grandes questions économiques, sa conversation ne trahissait pas autre chose.
Rassuré par le tour qu'elle avait pris, tout vibrant du plaisir de se communiquer à qui le comprenait si bien, Tournoël se livrait avec un abandon croissant; il laissait transparaître ses projets, ses espérances, et même, par échappées, l'amertume de ses déceptions. Une pensée lui revenait parfois, obsédante comme tous les efforts de la mémoire pour triompher d'une défaillance momentanée :
— Mais où diable ai-je donc vu cette tête-là?
Il ne trouvait pas, il renonçait à sa recherche et cédait au magnétisme de la vigoureuse intelligence logée dans « cette tête. » Peu à peu, sousla double influence de la gymnastique cérébrale et du bienêtre que le repas restaure dans un organisme jeune, son esprit s'allégeait du poids de tristesse qui l'avait
accablé tout le matin. Il se prit à rire de bon cœur aux statistiques saugrenues de Moucheron, lequel se faisait fort de prouver que la colonisation n'avait encore développé qu'une seule branche d'industrie, celle des déjeuners parisiens. Quand les trois lommes se levèrent, Tournoël dit à ses commensaux combien il était satisfait de cette heureuse rencontre : et l'on sentait qu'il disait vrai.
Sur le seuil de la taverne, M. Robinson ralluma jn cigare, consulta sa montre :
— Oh ! j'ai encore le temps de flâner un peu. Je i^ous reconduis par le boulevard, capitaine : et je ae vous lâche pas avant que vous n'ayez fixé mes dées sur ce problème si discuté, la navigabilité du ac Tchad...
Puis, se tournant vers Emile :
— Voudriez-vous me rendre un petit service, non cher Moucheron? Vous avez vu au bureau le
élégramme de New-York : l'éditeur de VOceamc demande qu'on lui câble un compte rendu de la îièce jouée hier soir par Rose Esther au Théâtre- Français, le nouveau drame de votre célèbre VI. Heilbronn. Joë décline les responsabilités littéaires, vous le savez, et ceci est de votre domaine, i^aites-moi l'amitié d'expédier ce qu'on demande jour le journal, une centaine de mots.
Emile avait compris : le « patron » lui signifiait joliment son congé. Il s'éloigna en lissant sa barbe, ivec la grimace désappointée d'un chat qu'on ;carte d'une jatte de crème.
M. Robinson remonta le boulevard en compafnie de Tournoël. A la hauteur de la rue Scribe, il nterrompit les explications de l'officier, il lui op- )Osa quelques objections à propos d'un itinéraire :
— Je suis votre raisonnement, mais il dérange
l'idée que je m'étais formée sur ros cartes. Je monte chez moi, je vais revoir votïe livre. Au fait, si vous aviez cinq minutes à me donner, vous me feriez certainement comprendre sur la carte ce que je ne saisis pas bien : venez donc lever mes doutes en achevant nos cigares.
— Avec plaisir, répondit Tournoël, tout entier au désir de convaincre son contradicteur. Et il suivit M. Robinson.
Le point en discussion fut vite élucidé sur la carte. Gomme l'officier relevait les yeux, il aperçut le globe terrestre encerclé de fils, hérissé de drapeaux. Cet objet, représentatif des vastes desseins et du grand pouvoir de son hôte, retint un moment son attention.
— Vous regardez mon métier à tisser, fit M. Robinson d'un ton enjoué. — J'ai dû inventer ces systèmes pour me reconnaître sur ma petite machine. J'y ai des affaires dans tous les coins; et aussi des concurrents qu'il faut gagner de vitesse., On s'embrouillerait à moins. Mais c'est notre principe en matière d'affaires : miser partout, risquer partout. Une bonne affaire qui réussit paie poui vingt mauvaises. Et l'on n'a que l'embarras du choix entre les bonnes. Depuis quelques année i — depuis que je travaille sur mon globe — oii dirait vraiment qu'il passe par une fièvre de crois sance : une fièvre éruptive, avec des bourgeonne ments sur toute sa face. Il sue par tous les pore ses richesses cachées. Pour quelques vieux mem bres qui dépérissent, partout un afflux de sanj dans les jeunes, des transports de vie d'un lieu l'autre, la fécondation rapide des solitudes vierges Votre Afrique, par exemple... J'y crois, moi; e.
j'y crois plus encore depuis que j'ai eu le plaisir de vous entendre. Aussi n'ai-je pas hésité à m'eng^ager, quand des financiers de chez vous ont demandé mon aide pour constituer la Société du Ouadaï. — Achevez vite votre œuvre, capitaine : nous l'exploiterons au plus grand profit du monde civilisé.
A ces mots où le spécidateur réapparaissait, l'officier se remit instinctivement en garde. Simple habitude de prudence : ses préventions de la première heure s'étaient fondues, au contact de Ihomme dont il subissait la séduction.
— J'en accepte l'augure, dit-il avec bonne humeur. Mais je ne vois pas de sitôt le palais de la Banque du Ouadaï alignant ses pignons sur le boulevard de la République, dans Abecher ou dans Massénia. Vous êtes trop pressé.
— A notre époque et sur le champ de course africain, qui n'est pas trop pressé est déjà dépassé. Vous le savez mieux que personne, capitaine.
Le silence de l'officier témoigna de son adhésion à cette vérité d'expérience.
— On m'accorde un certain flair, reprit M. Robinson. Eh bien! je réponds hardiment pour mes associés : si, comme on le dit, vous devez repartir sous peu, avec de grands moyens et votre liberté de mouvements, nous vous suivrons. Tel que vous vous êtes fait connaître, avant deux ans vous aurez soumis, pacifié, organisé tout le Soudan à l'est du
eilac Tchad. Le jour où vous nous direz : Marchez!
û vous trouverez derrière vos soldats nos agents,
a; outillés pour tracer les routes, creuser les premières
galeries de mine, installer des plantations et des es comptoirs, équiper des bateaux sur le Tchad : c'est
Archibald Robinson qui en prend l'engagement.
— Tous n'ont pas sa décision rapide. Et je ne suis pas encore parti.
— Eh quoi! ne disiez-vous pas tout à l'heure qu'il faudrait profiter de la saison sèche, dans trois mois?
— L'explorateur propose et les bureaux disposent, — murmura Tournoël, avec une expression de découragement qu'il ne sut pas déguiser.
L'Américain s'en aperçut, jugea le momen', venu de brusquer l'attaque. Il se pencha de tout son corps sur la table, pour se rapprocher de l'officier assis en face; ses coudes écartèrent vivement les liasses de télégrammes, il les planta au milieu du bureau, appuya le menton sur ses larges mains ouvertes : ses yeux immobiles, rivés sur ceux du jeune homme, dardèrent leur faisceau de volonté fascinatrice.
— Ecoutez-moi, capitaine; et permettez-moi de dire franchement mes pensées, selon le rude usage de mon pays. — Nous autres gens d'affaires, nous ne pouvons voir sans révolte une richesse qui se perd, homme ou chose : un lingot d'or inemployé, cela nous fait l'effet d'un désordre inique, stupide. Le trésor du paresseux appartient au travailleur actif, capable de l'exploiter : c'est le droit qui régit notre monde. — Non, vous ne repartirez pas, je le sais. Ne me demandez pas comment je le sais. Il n'y a guère de secrets chez vous pour qui touche aux grosses affaires de finance, d'où toutes les autres dépendent. Il ne m'appartient pas de juger ceux qui vous gouvernent; mais vous ne me contredirez que des lèvres, si je dis que vos plans audacieux les effraient. Le Créateur n'a pas mis assez de fer dans leur sang pour qu'ils frappent ces grands coups. Vous croyez en votre œuvre, et
VOUS avez raison d'y croire : il faut donc leur forcer la main; il faut trouver le moyen de... comment dites-vous?... de bousculer ces bureaux inertes.
— Ce n'est pas mon affaire de le chercher. Je suis soldat. J'obéis.
— Et pendant ce temps, votre œuvre périclite. Ne parliez-vous pas tantôt d'un port à créer sur la rive orientale du Tchad? Selon vous, et j'estime que vous voyez juste, là se concentrerait tout le commerce du Soudan. De là, vous pourriez le diriger à votre gré sur les possessions françaises du sud, par la voie fluviale du Ghari, ou le faire remonter vers la Tunisie par la route des caravanes méditerranéennes. Si vous ne vous hâtez pas, ce port sera ouvert par vos rivaux sur la rive occidentale du lac, dont ils sont maîtres; ils déri-
I veront les courants commerciaux sur le golfe de
1 Guinée, par la Bénoué et le Bas-Niger. L'orienta-
1 tion future des richesses africaines va se décider
i entre les deux riverains du Tchad : ce sera le plus
Ij diligent qui la déterminera. Une heure de retard,
et tout ce qui fait le prix de votre conquête vous
sera enlevé avant même qu'elle devienne effective.
Pensez-vous que cette heure soit décisive?
Tournoël restait muet. Qu'aurait-il répondu? Ces paroles étaient l'écho de ses propres prévisions. Ces craintes le torturaient chaque jour, il les avait exprimées cent fois à ceux qu'il voulait convaincre.
— Vous ne m'avez pas contredit, reprit M. Robinson. Assisterez-vous impassible à la ruine de vos espérances?
— Que faire? Attendre, obéir. Je sers.
— Vous servez mal, souffrez que je le dise, si
vous vous laissez ravir l'empire que votre main a tiré du néant,
— Mais qu'y puis-je? Que me proposez-vous?
— Ceci. L'Etat ne fera rien pour vous, ou il fera peu, mal, trop tard : vous êtes fixé, n'est-ce pas? Ce que l'Etat ne peut ou ne veut pas faire, notre Société est prête à l'entreprendre. Elle met à vos ordres des moyens considérables, ég^aux à ceux dont disposait Stanley, supérieurs si vous le jugez nécessaire. Vos demandes en capitaux, en hommes, en armes sont agréées d'avance. Vous engagerez le personnel militaire de votre expédition, blanc» et noirs, où bon vous semblera. Vous aurez pleins pouvoirs sur le personnel technique, celui qui poursuivra d'après vos indications la prompte mise en valeur des contrées soumises. Dites un mot, et demain le Ouadaï sera votre chose; et avant peu d'années, votre génie y aura fait surgir un empire pareil à la Rhodesia.
Tournoël haussa les épaules.
— Vous savez bien que cela n'est pas faisable, avec nos mœurs administratives et nos règlements militaires. C'est du roman. L'Etat ne prête pas ses officiers à des trafiquants. Au premier poste français, un camarade me demanderait ma lettre de service, il me barrerait la route. Soldat discipliné, je le saluerais et je tournerais les talons.
— Pourquoi? Vous n'avez pas laissé de postes militaires au Ouadaï, pays neuf et à prendre. Des routes y conduisent qui n'appartiennent à personne et sont franches de tout obstacle, sauf les pillards Touareg : votre puissante colonne les dis-f persera aisément. En somme, nous ne vous propo sons que de reprendre la tentative du malheureux Mores, avec des forces qui en garantiront le succès.
Les siennes étaient insuffisantes, il allait de toute îvidence à un échec trajjique; mais, autant que je ;ache, vos autorités militaires ne lui interdirent pas Formellement 1 aventure qu'elles déconseillaient. D ailleurs, on se chargera de conjurer les oppositions politiques, s'il en surgit, soyez en repos de :e côté.
— Mores était libre, et je sers. Faut-il donc vous le répéter, ce mot qui dit tout? — Et, s'animant par degrés, l'officier se rapprocha de son interlocuteur : — En admettant même qu'un désaveu catégorique ne m'arrêtât point aux premiers pas, savez- ^ous bien ce que vous me proposez? De passer du ervice militaire au service commercial. Vous me lemandez de briser ma carrière ; de quitter cet imiforme auquel j'ai tout sacrifié, qui fut le rêve |le mon enfance, de ma jeunesse; qui est mon seul )ien, ma seule fierté, le gage de tous mes espoirs. l'our devenir votre employé — car c'est cela que le serais, en réalité — je devrais dépouiller avec
et habit l'ambition secrète, l'espoir invincible qui |iious soutient tous : commander un jour aux rmées de la réparation, relever à leur tète la forune de mon pays!
— Ainsi, répliqua froidement M. Robinson, ous préférez un habit à une idée, à une grande iée. Vous pouvez la réaliser par le moyen que je ous offre. A qui veut la fin, tous les moyens sont ons, hormis les malhonnêtes.
— S'il n'est pas malhonnête, le vôtre est dégraant pour moi. Déchoir de mon grade d'officier our me jeter dans la grande flibuste, n'est-ce pas ne dégradation? Et que me donneriez-vous en change de mon épée? De l'argent, sans doute
aucoup d'argent?
— Nous ne vous le donnerions pas. Vous créeriez vous-même votre richesse dans le libre emploi de votre activité. Une richesse prompte, certaine : telle qu'il la faut pour faire un homme maître de soi-même et des autres. Je désirais ne pas toucher à cette question, sacliant qu'elle vous laisserait indifférent. Vous me la jetez à la tête comme un défi : soit, allons au fond des choses. Vous voulez commander des armées? Ne refusez donc pas celles qui viennent à vous; conduisez à la victoire ces armées modernes, les bank-notes. Elles subjug^uent les nations. Les autres, les vieilles armées de baïonnettes, ne sont plus que leurs humbles auxiliaires, immobilisées ou mises en branle par le bon plaisir de nos bank-notes. Toute l'histoire des dernières guerres en fait foi. Regardez qui les déchaîne et au profit de qui elles se terminent. — Vous aimez votre épée? Sa lame ne sera plus qu'un jouet de parade, si vous ne l'assurez pas dans cette lourde garde d'argent qui la fera redoutable,
— Pure et pauvre, mon épée me suffit. |
— Illusion ! Vous me rappelez ces chevaliers qu< l'invention de la poudre à canon consternait. Ai lieu de maudire la force transformée qui se subs tituait à la leur, ils eussent été sages d'en fair bonne provision, pour continuer leurs exploit avec l'arme des temps nouveaux. Puis-je vou demander, capitaine, combien vous rapporte un année de travaux et de combats au Soudan?
— L'honneur.
— C'est entendu. J'insiste. En espèces?
— La solde coloniale de mon grade : 5 , 436 franci Ce chiffre vous fait pitié, cher Monsieur, je devine à votre étonnement. Qu'un être raisonnab donne pour cette somme modique toutes ses facu
tés, ses peines, sa vie, et cela sur une terre où il pourrait ramasser de l'or à poijjnées, vous n'en revenez pas. Avant de le plaindre, observez ce qu'il gagne par surcroît : la nuance délicieuse du coup de chapeau que lui tirent tous ses concitoyens, le paysan et l'ouvrier comme le grand seigneur. Cette nuance d'affectueux respect signifie : Celui-là est le premier d'entre nous, parce qu'il dédaigne ce que nous recherchons tous, parce qu'il peine et meurt sans récompense matérielle, pour que nous soyons tous plus forts, plus grands. — Ce payement magnifique, vos milliards ne me le rendraient pas.
— En jouirez-vous longtemps encore, au train dont vont les choses? Peut-être pas jusqu'à vos premiers cheveux blancs. Les hommes s'éclairent vite à la lumière des faits. Très vite.
— Vous voulez dire que quelques-uns désapprennent les vérités hors desquelles un peuple meurt? Très peu, parmi nos hommes de France.
— Tant pis pour eux, s'ils ferment les yeux aux vérités d'évidence. — L'Américain laissa retomber ses mains sur la table dans un geste de lassitude : — Comment, vous, avec votre intelligence, vous ne voyez pas l'évolution qui nous emporte tous? Vous n'apercevez pas l'usure de toutes ces façades vermoulues qui s'écroulent? Grades, uniformes, hiérarchies officielles, tout cela ne compte plus en face des puissances réelles. Pour découvrir le commandement effectif, le pouvoir souverain, ne re gardez pas aux vaines apparences ; posez-vous l'éternelle question : Où est la force? — Qui est le maître d'une terre? Le hobereau ruiné qui en prend le titre? Non, mais le capitaliste qui peut l'acheter et l'exploiter. — Le maître d'un royaume? Aujourd'hui comme en tout temps, celui qui per-
çoit l'impôt. Et nous savons déjà plus d'un peti* royaume, en attendant les gros, où le porte-couronne n est plus que 1 agent garrotté des véritables collecteurs de l'impôt. — Le maitre d'un peuple? Celui de qui la plupart des hommes attendent la satisfaction de leurs intérêts. Ils vont le chercher souvent au fond d un bureau, derrière le trône qu'il soutient ou démolit. — Soyez demain le maitre réel du Ouadaï, sous un veston de toile aux poches pleines : la force des choses fera que vous commanderez aux pauvres diables échoués dans leurs fortins, sur votre frontière, eussent-ils des galons sur toutes les coutures, et des plumets tout autour du chapeau. Vos sultans nègres en ont aussi, des plumets et des fantômes d'armées! Vous les réduisez à merci avec dix hommes, parce que vous possédez une poudre qui anéantit tous ces fantômes. Cette poudre, nous vous l'offrons.
— Nous? interrompit Tournoël. Puisque nous parlons à cœur ouvert. Monsieur Robinson, soulfrez que je vous demande qui est ce nous. Qui sont-ils, les membres de cette Société du Ouadaï dont je devrais me faire l'homme-lige?
— Je ne suis pas encore autorisé à citer des noms, des apports, La constitution d'une société, vous le savez, fait toujours l'objet de négocialions délicates. Tout dépend de votre acceptation; donnez-la, nous déclarerons aussitôt notre existence.
— Eh! bien, je vais vous le dire, moi, ce qu'il V a sous votre société. Oh! vous réunirez certainement une demi-douzaine de pelés et de tondus; quelques-uns de ces maigres financiers coloniaux qui rôdent autour de mon auberge, comme naguère les chacals autour de ma ten<te. Ce sera la figura-
tion. A eux tous, ils ne me fourniraient pas l'équipement d une escouade. La Société du Ouadaï, c'est vous, Monsieur Robinson, vous seul !
— Vous vous trompez, répliqua vivement l'Américain. Mais quand cela serait? N'ai-je pas les reins assez solides pour vous inspirer confiance? Si mon influence doit être prépondérante dans le conseil, félicitez-vous-en. Nous avons, vous et moi, les mêmes vues sur l'œuvre à accomplir; et tous ceux qui ont travaillé avec Archibald Robinson vous diront qu'une parole de lui vaut signature.
— Je n'en doute pas. Mais, avec votre permission, je continue à être indiscret. Vous ne vous étonnerez point si je me demande quel est votre but.
— Faire de beaux bénéfices, parbleu!
— Etrange ! On disait le Maître de la Mer uniquement adonné aux entreprises maritimes, et je le trouve au centre de l'Afrique !
— Le Tchad n'est-il pas une mer intérieure, la Caspienne africaine? Contre l'opinion de vos devanciers, vous la déclarez navigable, vous croyez possible l'aménagement d'un port sur cette mer : et nous avons l'un et l'autre la conviction que ce port deviendra le grand emporium du Soudan. Affaire d'un avenir colossal. Chercher partout les bonnes affaires, c'est mon goût et mon métier, je vous le disais tout à l'heure.
— Pardon. Vous êtes chez nous un étranger. Quel pavillon arborerez-vous sur ces bâtiments, sur 3e port?
— En vérité, je n'y avais pas songé, répondit l'Américain. Et montrant du geste les petits drapeaux sur son globe • — Que diriez-vous du pavillon de l'U. S. T.?
— Ce que j'en dirais?... Que toute ma force d'action descend en moi des plis de mon drapeau... Et que si votre enseigne devait jamais remplacer ce drapeau sur la terre où je l'ai planté, j'irais aussitôt, fussé-je seul, arracher de ma main l'usurpatrice!
— Là, tout doux, ne vous effarouchez pas, fit M. Robinson d'un air bonhomme. — Il en sera ce que vous voudrez, je plaisantais. Gomme les galons et les plumets, ces chiffons-là n'ont pour moi aucun sens. — Vous ne nous soupçonnerez pas, nous autres Américains, d'apporter en Afrique cette rage de compétitions territoriales qui paralyse sur le continent noir l'œuvre de la civilisation. Peu nous importe la nationalité du suzerain nominal, et la couleur de sa bannière, pourvu qu'il nous laisse travailler librement. Encore une fois, je recherche mon intérêt d'homme d'affaires, c'est bien simple. Mais ce n'est peut-être pas si bas que vous le pensez. De nos jours le spéculateur, le grand capitaine d'industrie est l'ouvrier actif du progrès. Autant que le soldat, ne vous en déplaise ; comme le soldat, il fait reculer la barbarie, il relève la condition humaine chez des milliers d'êtres dégradés. — Vous ne changerez pas de mission en épousant mes intérêts, qui seront vôtres ; vous travaillerez avec moi pour la civilisation, pour l'humanité.
— Voilà des personnes dont je me moque pas mal! ricana Tournoël. — Je ne connais que la France.
— Préférez-la donc à vos préjugés. Ne la privez pas de l'empire qu'elle attend de vous. Ont-ils .subordonné leurs conquêtes au bon plaisir des bureaux, tous ces grands créateurs d'empires, un
Colomb, un Pizarre, un Cortez, votre Champlain, votre Dupleix?
— C'était le temps des libres aventures. Aujourd'hui nous sommes encadrés.
— Ce temps dure encore pour les hommes de ma race. Gordon, Jameson, Cecil Rhodes et tant d'autres, s'ils avaient attendu les sanctions ministérielles. l'Angleterre ne serait pas aujourd'hui maitresse d*un tiers de l'Afrique. Et nous, où en serions-nous si nos settlers du Far-West et de la Californie — ces héros dont on a pu dire qu'ils accomplissaient un record d'aventures plus épiques, plus dangereuses que celles des Vikings — avaient usé leurs énergies dans l'antichambre d'un secrétaire d'Etat?
— Vous avez vos mœurs, nous avons les nôtres.
— Francis Garnier n'est-il pas d'hier, et de chez vous? Il n'a pas pris les ordres officiels pour doter votre pays de sa plus belle colonie.
— Chacun juge de son devoir selon sa conscience.
— Les peuples jugent d'après les grandes audaces et les grands succès. Francis Garnier a sa statue sur le Fleuve-Rouge. Allez marquer l'emplacement de la vôtre sur les bords du Tchad.
L'officier réfléchit un instant :
— Vous souvient-il. Monsieur, du passage de mon livre où je raconte la mort du seul blanc que j'aie perdu, un sergent? Je l'avais laissé derrière moi quand je me lançai à la poursuite du sultan de Kouka. Il gardait mon convoi, il avait ordre de tenir à tout prix dans le poste que je lui confiais. Enveloppé par un fort parti de Bornouans, il s'est fait massacrer avec ses tirailleurs noirs. L'événement a prouvé que je m'étais grossièrement
fi2 LE MAITRE DE LA MER
trompé dans le choix du poste où je garais mes approvisionnements. Le serg^ent les eût sauvés en se portant sur un autre point, protégé par une boucle de rivière. Il le savait, une reconnaissance lui avait permis de découvrir et de bien juger ce point, sa dernière lettre en témoigne. Il a obéi, il s'est fait tuer là où mon faux calcul lui commandait de mourir. Cet homme n'aura jamais de statue. Pour moi, pour quiconque porte mon uniforme, son image s'élève dans notre respect bien au-dessus des marbres érigés sur nos places.
— Je l'honore, accorda M. Robinson. — Mais, avec une interprétation plus intelligente de sa consigne, il eût sauvé vos approvisionnements, et une vie précieuse.
— Il eût compromis un principe mille fois plus précieux, la discipline. Toute notre force réside dans la discipline, dans l'abdication de la volonté propre.
— Non, repartit l'Américain. — Toute force humaine sort d'une libre initiative, d'un effort volontaire de l'individu.
— N'exigez-vous pas l'obéissance de vos subordonnés? objecta l'officier. — Et avec quelle sévérité, me suis-je laissé dire!
— Oui ; mais s'ils trouvent mieux ailleurs, ils me quittent, et font bien. La libre et perpétuelle recherche du mieux, c'est la loi de notre peuple, le principe même de notre vie. Vous êtes un Celte, vous ne tenez pas compte des faits. Toute mon éducation m'a appris à tenir compte du fait, à en tirer le meilleur parti pour me faire une vie plus large.
— Toute la mienne m'a instruit à mépriser le fait qui opprime l'idée, à mourir plutôt que de for-
faire. — Nous ne nous comprendrons pas, Monsieur Robinson !
Non, ces deux hommes ne pouvaient pas se comprendre. Sous la sphère symbolique, objet de leurs ambitions et lieu de leurs conflits, ils personnifiaient le duel tragique de deux races, de deux mentalités. Tous deux brûlaient de conquérir ce globe, par des voies et pour des fins différentes : l'un par son or, pour en amasser davantage; l'autre par son épée, pour y planter un drapeau et s'exalter aux anciens rêves de grandeur que lui rappelait cet emblème. Le premier voyait dans son globe une riche proie; il y cherchait l'emploi pratique de sa jeune exubérance, l'assouvissement de ses robustes appétits. Le second y contmuait les chevaleresques folies de ses nères, la Croisade et la Révolution : libérateurs du Saint-Tombeau ou libérateurs du jenre humain, propagateurs de l'Evangile ou des Droits de l'homme, tous ceux de sa race avaient débordé sur le monde pour y recueillir de la gloire en y semant des idées, pour façonner ce monde à l'image de leurs belles chimères. Le Missionnaire poursuivait sa mission, — provisoirement sans objet, — comme les grandes ailes du moulin continuent de tourner sur les hauts lieux à tous les souffles du vent, alors qu'il n'y a plus de grain à broyer sous la meule. Son patriotisme ombrageux prétendait ignorer l'humanité, la civilisation, et cet idéaliste prodigue ne travaillait à son insu que pour elles. Le fils des Vikings n'était pas moins sincère, pas moins fidèle au dur prosélytisme appris dans sa vieille Bible, lorsqit'il couvrait de ces grands mots son besoin d'aventures fructueuses ; et il disait vrai : comme le désintéressement de l'autre, son industrieuse rapacité collaborait au perfectionne-
ment de ce globe, à la mystérieuse éclosion du futur où tous deux consumaient leurs énergies contraires. L'officier s'était levé. M. Robinson lui tendit la main.
— Vous ne m'en voulez pas? Je cherchais votre intérêt avec le mien. Quoi que vous en disiez, nous Hnirons par nous comprendre, vous verrez.
— Ce sera difficile, répliqua Tournoël. — Gagné par la cordialité du geste, il ajouta : — Vous êtes un homme d'une autre trempe; un rude homme, tout de même; et je les aime.
Plusieurs fois, durant cet entretien qui agitait son âme, il en avait été distrait par l'obsédante recherche que sa mémoire poursuivait à part elle.
— Où diable ai-je donc vu cette tête-là?
Subitement, comme il serrait la main de l'Américain, la lumière se fit en lui. Cette tête, il l'avait entrevue le matin même, dans le rêve douloureux où flottait alors sa pensée. Ces yeux clairs l'avaient toisé avec une indifférence hautaine, tout proches durant quelques secondes. Son hôte était le Monsieur de l'automobile qui l'avait dangereusement frôlé, devant le guichet du Louvre.
La découverte amena sur ses traits un sourire, puis une songerie vague, indice de l'idée superstitieuse qui traversait son esprit.
— Vous souriez? fit avec étonnement M. Robinson.
— Oui, d'une drôle de coïncidence. Savez-vous bien, cher Monsieur, que vous avez failli écraser ce matin l'homme sur qui vous comptiez pour réaliser vos grands projets?Rappelez-vous, . . rue de Rivoli. . . Si je croyais aux présages, cet avertissement me serait une raison de plus pour ne pas vous écouter.
— Vraiment? C'était vous, ce passant? Voilà un
malheur dont je ne me serais pas consoié. Mais vous interprétez mal les présafjes : mon intellijjcnte machine vous appelait, pour vous emmener sur des routes nouvelles, rapides, vers les hautes fortunes qui vous y attendent...
— Hors de la droite voie, — murmura Tournoël en hochant la tête.
Il sortit. Le long des rues qu'il suivait, chacune des paroles du financier lui revenait : il les retournait dans son esprit, tenté de leur donner raison, maintenant. Il ne pouvait s'empêcher d'y voir des vérités de sens commun, d'étroites affinités avec ses propres jugements sur l'histoire et sur la vie, à certains jours. Deux conseillères luttaient en lui : l'expérience du jeune homme moderne qu'il était devenu en courant le monde, en y observant les forces nouvelles qui le transforment ; la conscience des aïeux, régulatrice sévère de ses sentiments innés. Il enviait la liberté d'àme de l'Américain ; il admirait sincèrement cet allègre et puissant ouvrier, qui allait reforgeant le globe à grands coups de son marteau d'or. Il eût voulu l'imiter; mais ses mouvements intimes n'étaient pas libres. Une armure de vieux fer les comprimait, elle était rivée sur tout son être moral par les mains invisibles des morts. La briser? Un instinct secret lui disait qu'il ne pouvait être fort que dans cette armure, qu'il ne se reconnaîtrait plus s'il la dépouillait : il ■^e sentirait faible, honteux, objet offensant pour lui-même et pour les autres, comme s'il eût marché out nu sur les trottoirs de ces rues.
ÉVÉNEMENTS A l'oPÉRa
Le soir de ce même jour, il y avait foule à l'Opéra. On était en juin, à la veille du Grand Prix : époque où le troupeau parisien se cong^rège avec d'autant plus de plaisir qu'il est menacé d'une dispersion prochaine. Le rideau se levait sur le second acte de la Walkyrie. Au fond des loges qui se garnissaient lentement, les manteaux glissaient des épaules; les jeunes femmes rassemblaient leurs grâces, elles avançaient dans la zone de lumière comme les vieux soldats avancent dans la zone de feu : même désinvolture un peu surveillée des mouvements, même défi tranquille dans l'offrande des poitrines aux jumelles braquées sur la nouvelle arrivée, telles des carabines sur le peloton qui entre en ligne. La guirlande de bustes et de parures achevait de se nouer sur tout le pourtour des préîniéres loges; un bourdonnement de papotages s'en échappait, demandes ou réponses distraites | de personnes dont l'attention est ailleurs, dans ' toutes les parties de la salle qu'elles examinent et d'où elles se savent examinées. Très peu de regards se dirigeaient vers la scène. D'un premier coup
d'œil circulaire, chaque abonnée se renseignait sur la composition du vaste amphithéâtre où elle venait livrer sa bataille hebdomadaire : bataille qui met aux prises dans cette arène toutes les vanités des gladiateurs mondains ; toutes leurs rivalités de rang social, de richesse, de beauté, de galanterie, de toilettes. Quelques-uns prenaient un air capable, se donnaient la gloire d'écouter l'argumentation de F^ricka et de Wotan, qui philosophaient sur l'inceste dans les rochers. Il semblait que toute la vie réelle se fût réfugiée dans ce lointain de la scène, entre ces deux personnages sérieux, appliqués à ce qu'ils faisaient, naturels dans leurs cris de passion ; et que la feinte théâtrale commençât de l'autre côté de la rampe, avec la vie conventionnelle de la plupart des spectateurs : figurants qui jouaient un rôle, composaient leurs visages et leurs discours ; cachaient sous le sourire d'uniforme les préoccupations apportées du logis, les soucis d'affaires, de carrière, de famille, les affres d'une gêne pécuniaire ou d'un drame intime.
Ce soir-là plus que jamais, le spectacle était dans la salle. Trois événements y défrayaient les commentaires des habitués. Le premier était considérable. Rose Esther (1), la grande tragédienne des Français, prenait officiellement possession de la loge des premières qu'elle avait snfin conquise par des prodiges de stratégie. Gain d'une partie difficile, sur laquelle des paris étaient ngagés depuis longtemps. Jusqu'à ce jour, les personnes de sa condition s'étaient contentées ,( les baignoires : le protocole mystérieux qui
(1) Voyez les Morts qui parlent.
en LE MAITRE DE LA MER
règle les bienséances à l'Académie nationale de musique ne leur permettait pas d'aspirer à un abonnement dans les premières loges. Lorsque le krach des métaux eut obligé le comte Abrabanel à résigner la sienne, Rose Esther se mit en tête de lui succéder. Cette femme de génie comprenait 1 importance d'un triomphe social qui la classerait définitivement, qui affermirait sur sa bonne ville de Paris le pouvoir intellectuel et politique dont elle étendait chaque jour les prises. La tragédienne mobilisa un ministre, deux anciens directeurs des Beaux-Arts, une douzaine de députés, le ban et l'arriére-ban des auteurs dramatiques. On jeta les hauts cris rue de Valois, on n'y eût pas fait plus belle résistance pour une refonte du décret de Messidor. La lutte fut rude et se termina par une transaction : l'abonnement était consenti au nom de Napoléon Bayonne, le riche directeur de la banque Nathan, et Salcedo, l'oncle paternel de Rose Esther : en fait, celle-ci restait la véritable titulaire du fief envié qu'elle inaugurait ce jour-là.
On ne parlait pas d'autre chose à l'orchestre et dans les loges. Les vieux abonnés levaient les bras au ciel, se récriaient contre le scandale, déclaraient que c'était la fin de tout. Gomme le faisait observer avec raison un académicien des Sciences morales, l'histoire des mœurs n'avait pas enregistré depuis trente ans un symptôme plus significatif. Des douairières indignées menaçaient de résilier leur abonnement. Les jeunes gens applaudissaient à ce coup d'audace avec la complaisance habitueller qu'ils ont pour toutes les démolitions dupasse. Les] sceptiques concluaient :
— C'était fatal! Les rastas ont remplacé dans] une bonne moitié des loges la société française.^
qui n'a plus le sou. Nos grandes artistes vont disputer les autres aux rastas. Avant dix ans, nous y verrons des demoiselles de café-concert; et la machine ronde n'en continuera pas moins de tourner.
Indifférente en apparence à l'émoi que sa présence soulevait, Rose Esther avait soigné la mise en scène de son triomphe avec l'art consommé qui faisait de chacune de ses actions un petit chefd'œuvre. Elle portait une robe d'une élégance sobre, décolletée sans pruderie, sans générosité excessive. Elle avait judicieusement choisi l'invitée assise à ses côtés : personne mûre, agréable encore, d'une réputation intacte ; honorablement connue dans le monde des arts par son talent de musicienne et bien accueillie dans les meilleures sociétés. Derrière ces dames, des figures officielles se profilaient dans la pénombre : l'oncle Napoléon Bayonne, le sympathique banquier; Aristide Asserme, l'ancien sous-secrétaire d'État aux beauxarts; son collègue Pélussin, qui avait rempli la même charge aux colonies. Le vicomte de Félines, député de la droite ralliée, relevait d'une note mondaine ce qu'il y aurait eu d'inélégant dans la composition de la loge, si la couleur politique y eut été trop prononcée.
Il était écrit que tout réussirait à l'heureuse sociétaire. Vers la fin du premier entr'acte, la loge s'enrichit d'un joyau de prix : Pélussin y introduisit une nouvelle recrue, qui n'était rien de moins que le héros africain, le capitaine de Tournoël. f. apparition dans la salle du glorieux officier, pré- I isément à la place d'où les regards ne pouvaient -e détacher, fut le second événement de cette Cl soirée mémorable.
Pélussin était un de ces coloniaux qui couvraient Tournoël d'une protection bruvante et inefficace. Gomme il est de règle, l'ex-sous-secrétaire d'État aux colonies ne trouvait pas de termes assez sévères pour qualifier la pusillanimité de ses successeurs. Il avait lui-même dirigé ce département avec une mollesse proverbiale. Maintenant, si on l'eût écouté, on n'aurait fait qu'une bouchée de l'Afrique; et nul ne se montrait plus indigné des avanies quils infligeaient à l'héroïque disgracié. — Pélussin venait de dîner avec Tournoël sur le boulevard ; il lui avait proposé de le conduire à l'Opéra, il l'avait mené tout droit dans la loge de Rose Esther. Le politicien madré comptait bien que l'actrice lui saurait gré de cette prévenance.
Elle adressa quelques paroles gracieuses à l'officier, de l'air du monde le plus naturel. Surveillée par des centaines d'yeux, la tragédienne n'oubliait point qu'elle était en scène; or, il convenait d'affecter une indifférence élégante pour le grand honneur qu'elle recevait d'une visite si flatteuse; il fallait jouer négligemment avec l'aigrette de diamant qu'elle venait d'épingler, faire accroire à toute la salle que le visiteur de hasard était une conquête assurée, tout au moins un de ces intimes pour qui on ne se met plus en frais.
Cette tactique savante faillit passer inaperçue. Un nouvel objet sollicitait les curiosités; les lorgnettes se détournaient de leur point de mire pour fouiller une des grandes loges entre colonnes, restée vide jusqu'à cet instant. M. Archibald Robinson y entrait au bras de sa compatriote, laj duchesse de Jossé-Lauvreins. Troisième événe-j ment. Ce n'est point parmi les habitués de l'Opéraj qu'il faut chercher le mépris des biens terrestres
L'entrée d'un grand souverain eût produit sur eux moins d'impression. La personne de rarchi-milliardaire Robinson a{jit comme une pierre d'aimant sur tous les regards qu'elle attira.
— Oh! oh! fit Olivier de Félines, voici Sa Majesté le Maître de la Mer, avec notre bonne duchesse Peg. Elle ne lâche plus sa gloire nationale : pour un peu, elle l'installerait sur la colonne Vendôme. Qui donc lui a-t-elle servi, ce soir?
Avec une complaisance où il affichait sa supériorité sur Asserme et Pélussin, moins bien instruits à reconnaître les personnalités mondaines, Félines énuméra celles qui prenaient place dans la loge entre colonnes :
— Louise de Banneleuse, naturellement : c'eet ça qui donnera à cet Américain une fiére idée de la femme française? — La vieille Pierresainte, avec sa grande fille; s'imagine-t-elle que le milliardaire va épouser son échalas? — Les hommes. . . Lauvreins, Banneleuse, l'amiral, quelques ^j'^o/o^... Mais qui est donc la femme en toilette sombre assise dans le coin, à gauche? Ah! parbleu, Mme Fianona,... la perle qu'il a pêchée dans une de ses mers... Peg devait bien cela à son invité. Regardez donc, chère amie, comme elle est insignifiante ! Quand on pense que ce gaillard pourrait s'offrir toutes les odalisques du Grand Turc! Il se contente de peu.
— Ne croyez donc pas toutes ces histoires ! Des potins de paquebot, et pas autre chose! interrompit Napoléon Bayonne.
Le banquier revenait d'un voyage aux États- Unis, où il était allé négocier une grosse affaire. Il poursuivit, avec l'insistance qui rendait toujours ses digressions un peu lourdes :
— Je me suis documenté là-Las sur le Robinson. Je n'y ai pas eu de peine : ils ne parlent que du vtegatlicrium de la spéculation, comme ils l'appellent dans leur baragouin yankee. (Bayonne, calculateur de premier ordre, était un médiocre humaniste; il aventuraitdes assertions afflirreantes.) — C'est un personnage assez déconcertant pour nos idées. Nul ne sait le fin mot des énormes affaires qu'il brasse; nul ne pourrait dire le chiffre approximatif d'une fortune qu'il ne connaît pas lui-même. L'imagination populaire lui fait cadeau d'un milliard de dollars, elle se complaît dans ce chiffre fantastique. C'est comme si l'on disait du Président de sa république qu'il possède quatrevingts millions de sujets, parce qu'un mot du premier magistrat peut mettre en mouvement ce grand nombre de citoyens fédérés. La vérité vraie est assez ^coquette : grâce à l'ascendant qu'il a su prendre sur tous ses associés, Robinson dirige en autocrate des groupements de capitaux qui eussent paru fabuleux il y a quelques années; et rien n'empêche d'évaluer théoriquement à cinq milliards de francs, somme pratiquement irréalisable, le crédit pour ainsi dire illimité que ce souverain industriel trouverait dans les diverses banques des deux mondes. On n'aperçoit pas toujours clairement le dessein qui le guide dans ses entreprises . certaines seraient inexplicables s'il ne se proposait que de gagner plus d'argent. Quel est alors son but? Mystère. Un médecin de Boston me disait qu'il y a de la monomanie dans le cas de cet homme.
— Voilà bien nos médecins! s'écria Félines. Pour eux. Napoléon aussi était un monomane. Monomanes, tous les grands joueurs : et vous des
premiers, Bayonne, quand vous vous excitez sur votie poker!
— S'il y a des dessous obscurs dans les affaires d'Archibald Robinson, continua le banquier, il n'y en a pas dans sa vie privée : elle est au grand jour, connue de tout New-York. Il avait épousé de bonne heure une femme de condition et de goûts modestes, qui l'a tenu longtemps dans une étroite sujétion. Cette puritaine appartenait à l'une des sectes les plus rigoristes des Etats. Mistress Robinson gouvernait son intérieur comme Archibald ses usines, despotiquement. En pénitence, le richard écrasé de travail, s'il arrivait au premier déjeuner avec un quart d'heure de retard, après la prière dite à haute voix : on ne lui rapportait pas de muffins, il devait avaler son thé froid. Voulait-il boire un verre de bordeaux avec un ami, on le priait d'aller au bar : \\ n'eût pas osé enfreindre dans sa maison les prohibitions de la Société de tempérance. Archibald lui-même passe pour piétiste; il est un des piliers de son Église...
— Le pilier d'argent! interrompit Félines.
— Oui ; et il subventionne libéralement les sociétés de culture morale. — Mistress Robinson mourut il y a quelques années : ce fut pour lui un coup terrible. A ce moment, sa fièvre de spéculations redoubla; on eût dit qu'il voulait étourdir son chagrin en accumulant les opérations gigantesques. Cependant, à la fin de son deuil, il commença de rechercher les sociétés mondaines. Est-ce besoin de détente chez ce bourreau de travail, après les journées de tension forcenée? Fringale de raffinements et de luxe qui aurait mordu sur le tard ce rude enfant du peuple? Toujours est-il qu'on le vit prendre ses habitudes dans les salons élégants de
New- York et de Newport, assidu de préférence chez les beautés professionnelles, comme ils disent. Robinson se montre à leurs fêtes, il les emmène volontiers en croisière sur son yacht; dans cette galante compagnie, il se dérobe durant quelques jours aux dures servitudes de son empire industriel. Snobisme? Aspirations esthétiques? Goût naturel d'un conquérant parvenu pour les cours brillantes où il est adulé? En tout cas, il paraît certain qu'Archibald ne cherche dans ces réunions d'autre plaisir que celui du riche amateur, qui se promène dans un parterre de fleurs et respire les roses sans les cueillir. Il est dans le monde tel que vous le voyez ce soir sur l'accoudoir de cette loge, se divertissant à un spectacle aimable qui n'a rien de commun avec sa vie réelle, goûtant des jouissances superficielles qui n'entament pas sa puissante concentration de pensée. Vous supposez bien que plus d'une a essayé de le troubler; de belles bluff euses se sont vantées d'y avoir réussi : mais au témoignage unanime de ceux qui connaissent le mieux Robinson, il n'y a rien, rien : le diable a toujours perdu ses peines avec lui...
— Ta, ta, ta, ricana Félines, nous sommes informés, nous aussi. Un de mes ami?, secrétaire de notre légation au Brésil, revenait sur le paquebot allemand où s'est faite la conjonction du Robinson et de Mme Fianona. Leur roman a marché vite : en arrivant à Cherbourg, nul ne doutait qu'il n'eût eu sa conclusion naturelle.
Rose Estlier menaça le député du bout de son éventail :
— De grâce, mon cher Félines, laissez-nous écouter Mlle Bréval : vous médirez — ou vous calomnierez après.
Tournoël avait recueilli les paroles du banquier avec un intérêt où entrait un peu d'agacement. Eh quoi? il n'échapperait nulle part à l'obsession de l'encombrant personnage qui le poursuivait, qui l'enveloppait depuis le matin? Après les agitations de cette journée, il éprouvait le besoin de se trouver seul pour débrouiller les idées accumulées dans son cerveau. Il se sentait d'ailleurs un peu gêné dans cette loge où 1 avait Jourré Pélussin, un paroissien qui ne lui inspirait qu'une confiance limitée. Trop novice aux choses parisiennes pour deviner qu'on lui faisait tenir un emploi dans une pièce de la comédie sociale, son instinct lui conseillait pourtant de s'évader d'une souricière où mieux eût valu qu'il ne fût pas. Au baisser du rideau, il se leva, gagna la porte. Rose Esther le rappela :
— Vos admirateurs m'en voudraient de vous accaparer, dit-elle gentiment. Allez recevoir leurs ovations au foyer; mais vous n'oublierez pas que vous êtes mon prisonnier, vous nous reviendrez pour le dernier acte, n'est-ce pas?
Il balbutia quelques mots d'excuses, sortit de la loge avec l'intention de quitter aussitôt le théâtre. A peine avait-il fait six pas dans le couloir qu'une main s'abattit sur son épaule.
— Enfin! Ce n'est pas malheureux! Depuis le temps que je te cherche !
L'homme qui l'abordait ainsi était un de ses anciens de Saint-Gyr, le duc de Jossé-Lauvreins. Lieutenant de dragons, le duc avait démissionné après son mariage avec Peg Gillespie. Le laurier héraldique des Lauvreins perdait ses dernières feuilles faute d'arrosage, quand la riche et jolie fille du Michigan était venue le faire reverdir sous une rosée opportune.
^6 LE MAITRE DE LA MEIl
— Mes compliments, héros. Tu as ramené des chevaux de ton Soudan, j'espère? Tu me les montreras. Grands? Petits? Arabes pur sang ou race croisée?
Christian de Lauvreins ne s'intéressait aux pavs et à leurs civilisations qu'en raison de leur production chevaline. Le cheval était pour lui ce que fut pour les artistes grecs la personne humaine : le canon auquel se doivent ramener toutes les œuvres de la nature et de l'homme. Arbitre des questions hippiques, longtemps paisible et glorieux dans sa royauté sur les écuries, Lauvreins voyait venir une révolution inquiétante. L'engouement de ses contemporains pour l'automobilisme menaçait les situations acquises dans le monde du sport. Fallait-il donc changer de carrière, apprendre la science nouvelle, refaire laborieusement sa vie? Quand le jeune duc pensait, il pensait à ce problème redoutable; et les choses ayant pour unique mesure l'importance que nous leur donnons, on peut croire que les perplexités de Christian égalaient celles de Napoléon au camp de Boulogne, lorsque l'Empereur se demandait s'il devait licencier sa flotte et porter son armée sur le Danube.
— Mais d'abord, il faut que je te conduise chez ma femme. Ordre formel de ne reparaître devant elle qu'avec toi. Nous te présenterons à une bête curieuse, le milliardaire américain.
— C est déjà fait. J'ai passé la matinée avec lui. répondit Tournoël d'un air pensif.
Il essaya de s'excuser, de se dérober. Lauvreins le prit d autorité sous le bras; sans laisser à son camarade le temps de se reconnaître, il le poussa dans la grande loge, l'y présenta aux personnes qu'il lui nommait rapidement.
Elles entouraient M. Robinson, assis au centre. Moucheron exagérait à peine, le matin, lorsqu'il disait du « patron » que ce roi moderne faisait à rOpéra figure d'un Louis XIV au milieu de sa cour. La duchesse affichait son compatriote « sensationnel » avec une satisfaction bien excusable. La vieille Pierresainte mettait en valeur sa maigre fille; elle priait cette jeune musicienne d'expliquer les intentions cachées de Wagner. Les hommes montraient à l'Américain, dans les loges et à l'orchestre, les figures parisiennes qui méritaient l'honneur de lui être désignées. L'amiral, tête majestueuse dans le cadre de ses grands favoris blancs, perché sur ses longues jambes comme un héron des grèves, affectait une rondeur familière de vieux marin :
— Laissez donc! M. Robinson ne nous écoute pas ; il médite quelque opération qui étonnera le monde !
— Il y en aurait une très fructueuse à faire ici, répondit simplement le financier : acheter tous ces gens ce qu'ils valent et les revendre ce qu'ils s'estiment.
Il refaisait sans le savoir un mot de Gavarni. La petite Louise de Banneleuse, qui poursuivait le nabab de ses agaceries, applaudit bruyamment.
« La mignonne Mme de Banneleuse »... Elle avait conquis, elle gardait cet enviable cliché dans les comptes rendus des journaux mondains, depuis vingt-cinq ans qu'elle tenait — les méchants disaient : qu'elle battait — le haut du pavé parisien. Très fripée, mais affriolante encore, avec son minois provocant sous l'ébouriffement de sa tignasse acajou, hardie ou décente suivant les exigences de la manœuvre, gaie, spirituelle, d'un esprit qui était dans chaque occasion celui qu'il y fallait,
cette demi-jeune femme remplissait une haute fonction sociale. « Notre chère Louison » était une des trois ou quatre personnes, obligatoires comme les grandes marques de vin de Champagne, auxquelles pensaient tout d'abord les maîtresses de maison qui avaient l'honneur de composer un couvert ou une loge pour une auguste intimité. C'était la tradition de l'engager quand on voulait récréer les regards et les oreilles d'un souverain de passage, d'un prince, d'un étranger illustre ou richissime. On savait que ces grands personnages, respectueux par état de toutes les traditions, demanderaient en se mettant à table : « Ne verrons-nous pas ce soir la mignonne Mme de Banneleuse? » Et il faut toujours répondre d'avance aux questions toujours prévues des grands personnages. On connaissait au couple Banneleuse un bien patrimonial de huit mille livres de rente. Les toilettes et le train de Louise représentaient un revenu décuple. Son mari, bel homme grave et méditatif qui ressemblait aux bustee de Marc-Aurèle, passait pour habile en affaires. Ses intimes n'en convenaient pas. Les gens qui avaient bonne opinion de lui disaient : « Cette petite femme est bien heureuse d'avoir un mari aussi apprécié dans la haute finance! " — Les intimes retournaient cet éloge à la petite femme de celui qu'ils appelaient un grand nigaud. Le monde s'épargnait la peine d'approfondir un mystère lié sans doute à l'ordre éternel des choses, puisque les quinquagénaires avaient toujours vu cette aimable créature luxueusement gênée, exacte quand même à son premier devoir, qui était de briller dans l'orbite des grands astres et de concourir à leurs plus nécessaires plaisirs. M. Robinson se débarrassa d'elle pour aller au-
devant de Toiirnoël, avec une intention marquée de déférence et de cordialité. Les deux hommes échangèrent quelques paroles. Le rideau se relevait pour le troisième acte. L'officier voulut prendre : congé. Sur un signe impérieux de la duchesse, Lauvreins fit rasseoir son camarade et lui signifia qu'il le retenait de force, du droit d'un « ancien » sur son n melon » .
Dans la loge de Rose Esther, on suivait avec [Curiosité ces manèges. Félines dit à l'actrice : I — Nous pouvons faire notre deuil du sublime Africain. Voyez ces intrigantes! Elles nous ont ravi inotre gloire.
j Rose le voyait assez. Sa jumelle ne quittait pas le point où toutes les autres, désintéressées maintenant de la loge scandaleuse, cherchaient les deux grands ihommes du moment. Il eût fallu plaindre la duichesse, si les petits tubes de nacre maniés parla tragé- [dienne avaient pu lancer du vitriol. Les lèvres minces se desserrèrent à peine pour laisser siffler ces mots : — Naturellement. Mme de Lauvreins l'attacherait à son fauteuil plutôt que de renoncer à cette louble exhibition. Songez, deux phénomènes à proluire ensemble ! Elle n'est pas pour rien de son pays. Tous, ils ou elles ont dans les veines quelques gouttes lu sang de Barnum.
Ayant dit, elle continua d'ooserver des choses jui semblaient l'intéresser vivement.
Le siège que Lauvreins venait d'avancer à son imi se trouvait à côté, un peu en arrière de celui [u'occupaitdans le coin Mme Fianona. i^ette dame 16 s'était pas mêlée à la conversation pendant 'entr'acte : elle feuilletait le livret qui donne Ja trauction du poème. Tournoël pria le duc de le lommer à la seule personne qu'il n'eût pas encore
saluée. Elle se retourna à demi, sourit, dit au jeune homme :
— Mais je vous connais, Monsieur. Vous ne vous rappelez pas? A Sospel,il y a sept ans... La voyageuse à qui vous apportiez à boire...
Interloqué d'abord, il laissa paraître un étonnement assez gauche, regarda plus attentivement sa voisine. Sospel?... Sept ans?... La mémoire lui revint. Oui, son bataillon de chasseurs était alors en garnison à Villefranche-sur-Mer. Le sous-lieutenant dirigeait dans la montagne une reconnaissance de frontière. Des voitures de Nice amenèrent une société de touristes près du campement. Une toute jeune femme en descendit, lui adressa la parole avec un accent étranger : — Monsieur, j'ai bien soif, voudriez-vous me dire s'il y a une source près d'ici? — Il envoya un de ses hommes chercher de l'eau fraîche à la Bevera, offrit galamment le bidon du soldat en s'excusantde ne pas avoir mieux. L'étrangère porta la tasse de fer à ses lèvres, fit le geste de prendre sa bourse pour rémunérer l'homme de corvée, se ravisa, détacha de son corsage une touffe de roses des Alpes, la déposa dans le bidon où elle avait bu : — C'est avec cette monnaie, n'est-ce pas, qu'une femme paie un service à un soldat français? — Elle sourit à l'officier, salua, repartit. — Il avait gardé jusqu'au lendemain le bouquet, et aussi le souvenir de la fugitive apparition, de la voix musicale; il avait essayé vainement de se remémorer le regard insaisissable, un regard singulier qui semblait passer au-dessus de lui tout en l'interrogeant, comme pour chercher plus loin la chose souhaitée. Puis, l'impression d'un instant s'était envolée, avec les pâles corolles que le vent des Alpes arrachait des sombres tiges.
— Quelle surprenante fidélité de la mémoire chez cette femme ! pensa Tournoël ; et il l'examinait à la dérobée. — « Insignifiante » , avait dit 7élines; peut-être, de loin, et pour un œil distrait; mais c'était bien le dernier mot dont se fût avisé un peintre attentif à déchiffrer l'énigme des visages. Celui de Mme Fianona rappelait, comme une sœur l'appelle son jeune frère, le saint Sébastien de Giovanni Bellini, dans le tableau du maître vénitien qu'on voit au Louvre : la Vierge eniie saint Pierre et saint Sébastien. A quoi réve-t-il auprès de la Madone, cet éphèbe ? Où est sa pensée? Très repliée au dedans de lui, ou très loin dans l'espace? L'un et l'autre, semble-t-il à qui la cherche dans les yeux, d'une nuance indéfinissable. Gouttes d'or liquide, irradiées d'une lumière intérieure, ces prunelles disent les ravissements et les incertitudes d'un enfant qui écoute le murmure de l'infini. Elles contemplent la Vierge, vont au delà, et l'on sent que ai la Vierge ni personne ne maîtrisera cette âme songeuse. La bouche entr'ouverte achève la signification de l'inoubliable regard; l'arc des lèvres relevées est tendu comme pour lancer les flèches de la parole : l'étonnement les retient, ou peut-être le doute. Sur cette bouche et dans ces yeux, tout exprime la défense de la vie intime contre les prestiges de la vie ambiante; un conflit candide entre la foi amoureuse et la défiance du miracle, trop beau pour être vrai, trop lointain pour n'être pas maccessible.
De cette figure, où le vieil artiste a mis tout ce que nous savons de sa nature enthousiaste et contemplative, Mme Fianona avait l'ovale un peu lourd sous les boucles des cheveux châtains ; le nez effilé, aux ailes mobiles comme celles d'un oiseau apeuré,
le retroussis délicat des lèvres arquées, faites pour les sourires douloureux. Elle en avait la chaude carnation ambrée, qui se continuait sur les épaules, sur la {jorge où des perles réchauffaient leur pâle orient à la tiédeur des chairs dorées. Elle en avait surtout l'expression, à cette minute, tandis qu'elle écoutait le prélude des violons avec la même bouche entr'ouverte, le même mirage lumineux dans ses yeux où passait tout l'ineffable de la musique.
Ces traits modelés sur le type que les Bellini léguèrent au Giorgione, elle les tenait de sa mère, une Vénitienne. Elle devait à son père, un Anglais, l'accent de spiritualité qui en corrigeaitla langueur, l'ombredemélancolieoùs'épuraitlaflammeardente du sang italien. Élevée à Venise — l'Anglais s'y était fixé pour complaire à une femme épousée pai amour — la jeune Millicent avait perdu de bonne heure ses parents. Orpheline et pauvre, elle avait accepté la main d'un homme d'âge, cousin éloigné de sa mère, le commandeur Fianona. Ce diplomate la conduisit d'abord à Nice, où il dirigeait le consulat général d'Italie, et en dernier lieu à la légation de Buenos-Ayres. Mis prématurément à la retraite, Fianona s'était établi dans l'Argentine; il avait acquis une propriété où il espérait refaire une fortune très compromise. Il était mort sans y avoir réussi. Eprouvée par un séjour de plusieurs années dans les pampas, et désireuse de revoir en Angleterre un oncle paternel de qui elle attendait quelque appui, la jeune veuve revenait passer une saison en Europe. M. Robinson se trouvait à bord du paquebot qui la ramena. Il avait parlé d'elle à Mme de Lauvreins en termes élogieux et amicaux : la duchesse s'était empressée d'adopter l'aimable étrangère. Elle l'initiait aux plaisirs de Paris; elle
comblait ce soir un vif désir de Mme Fianona, bonne musicienne, en lui donnant l'occasion d'entendre pour la première fois le drame lyrique de Wagner.
Dans cette salle qui contenait tant de spectateurs de leur prochain et si peu d'auditeurs de la musique, une personne au moins s'isolait dans la jouissance passionnée de l'œuvre d'art. Indifférente à tout ce qui l'entourait, penchée sur le rebord de la loge, elle jouait d'une main distraite avec les perles soulevées sur son sein par le rythme pressé de sa respiration. Il y a dans l'attention une force contagieuse : elle se communiquait peu à peu aux autres occupants de la loge ; le murmure des conversations cessait, dominé par les stridents Hoïoioho.
Bientôt, du haut en bas de ce théâtre, un silence général se fit, silence des âmes qui rentrent en elles-mêmes à l'appel impérieux d'un dieu. Wotan proférait sa condamnation sur la Walkyrie. Le sublime chant de colère et de pitié commençait dans un rugissement pour s'achever dans un sanglot. Il disait 1 affreux chaos des sentiments confondus dans la sauvagerie divine : fureur du Créateur contre sa créature qui le trompe, amour de père où gronde un amour d'amant, déchirement de l'éternelle séparation, jalousie exaspérée dans la prévision du bonheur qu'un autre dérobera sur ces yeux endormis. — C'était l'instant où s'accomplit le miracle sans égal au monde ; où l'émotion d'un poète ressuscite en des milliers de cœurs. Du temps qu'il était sur terre, ce pauvre homme avait eu comme les autres, dans sa médiocre vie semblable aux autres, des minutes de passion, de douleur et de joie; il en avait transcrit le retentissement intérieur en quelques mots, quelques vers, quelques notes de
musique. Il est mort, tout ce qui fut de lui est aboli, un peu de poussière reprise par la terre : son émotion survit. Le son de la cloche brisée demeure, jj^randit, emplit tout le ciel; la vibration de ce qui n'est plus se propage au lointain des jours, elle rapporte en d'innombrables âmes l'enchantement ou le désespoir de cet atome anéanti. Un mot d'ordre sort de sa tombe, qui commande à tous les hommes de repleurer ses pleurs, de ressentir ce qu'il avait senti, de rallumer en eux son inextinguible amour. La passagère souffrance qu'il avait maudite devient à tout jamais un pouvoir bienfaisant.
Pouvoir universel et sans limites, quand le cri de passion nous fut légué dans un chef-d'œuvre musical. Sous cette forme, ce cri se métamorphose au gré de tous ceux qui l'entendent, le thème originel se prête à toutes les variations des sentiments divers qu'il suggestionne. Comme la mer aux mille chemins, où les mè*nes flots portent chaque navire à sa destination particulière, la musique, cet autre océan conseiller des longues fuites, porte chacun de ses auditeurs au pays où l'appelle un rêve individuel. Il en allait ainsi, ce soir-là, pour la foule assemblée dans le théâtre, tandis que la vague d harmonie montait, soulevait les âmes d'abord rebelles. Chacune d'elles cédait à la vague berceuse, se laissait dériver aux caprices de sa chimère accoutumée, sentiment, action, regret du passé, promesse de l'avenir, il en allait ainsi pour le petit groupe de personnes réunies chez Mme de Lauvreins. A quoi songeait M. Robinson? A son globe étoile de drapeaux, sans doute; aux flottes que son imagination lançait sur les océans, qu'elle devançait dans tous les ports de l'univers. A quoi songeait Mme Fianona? A ses lagunes natales? Aux intérêts
qu'elle avait laissés dans un autre monde? Ou peutêtre. . Mais était-il possible qu'une de ses pensées s'attardât à ce petit rien de son passé, la tasse d'eau fraîche bue dans la montagne? Cette question, Tournoël se l'était posée avant de s'abandonner lui-même au remous des images intérieures. Ces images se succédèrent, rapides et changeantes, avec les dispositions diverses que suggéraient les imprécations et les plaintes du dieu Wotan :
Sur les champs de bataille où plane la victoire Tu n'iras plus marquer de ton doigt triomphal Les héros...
L'officier revoyait le mirage de ses conquêtes africaines, la place où il avait connu l'enivrement de la victoire dans les plaines du Bornou, l'empire souhaité qu'on lui ravissait, tous ses rêves de gloire lamentablement évanouis. Sous l'influence de la musique, complice de nos souffrances qu'elle traduit, il revivait les tourments, les déceptions des derniers jours. Et soudain, par la sollicitation secrète de ces deux mots qui l'avaient ramené dans le passé : — A Sospel... il y a sept ans... — il revint en arrière, aux années heureuses où l'avenir lui apparaissait tout rose d'espérances vagues. Il rattachait maintenant ces espérances à la gracieuse rencontre d'un instant : l'impression fugitive qu'ell» lui avait laissée, il se la figurait ce soir plus profonde et plus durable, il la grossissait par une illusion d'après coup. Cette illusion, les paroles qui arrivaient de la scène contribuaient à la créer :
Elle était mon désir sous sa forme visible. L'aspect que revêtait mon vouloir créateur...
Était-ce donc vrai que le désii-, quel qu'il soit et
de quelque promesse qu'il nous leurre, alors même qu'il se croit comblé par les joies d^ l'action, cherche toujours sa fin dernière dans un autre objet? La parole de Wotan révélait au jeune homme ce qu'il avait souvent pressenti : le « vouloir créateur » ne prend corps, il ne trouve son prolongement véritable que dans la créatrice des jours futurs, dans la femme, inspiratrice et raison ultime des grandes actions; gloire et succès ne seraient rien, s'ils n'étaient des moyens de se faire aimer d'elle. — La femme avait tenu peu de place dans la vie de Tournoël. Quelques aventures de garnison, quelques expériences exotiques aux colonies, c'était tout ce qu'il avait accordé à ses sens. Depuis plusieurs années, une fièvre d'action et d'ambition lui dévorait le cœur. A cette heure, quand tout s'écroulait au dedans de lui, ce cœur désarmait; il était prêt à implorer le tendre secours auquel aspirent les plus forts dans leurs crises de faiblesse. Paris l'avait amusé d'un applaudissement flatteur. Mais la rumeur publique, est-ce une amie? Isolé dans ce Paris, il s'y défiait également des ennemis, des rivaux, des amis trop récents et trop bruyants, exploiteurs intéressés de sa disgrâce. Sa main cherchait d'instinct l'étreinte d'une main sûre et douce, d'une main consolatrice. Son regard se posa sur Mme Fianona, s'arrêta complaisamment sur ce visage transfiguré par l'émotion intime.
Elle était mon 'aiésir sous sa forme visible...
Pourquoi lui entrait-elle dans le cœur à cet instant, la parole si pénétrante, si chargée de sens? A qui l'appliquerait-il? A cette inconnue reconnue, à cette femme au parfum de fruit mûr? Amie an-
cienne, puisque d'un seul mot elle s'était blottie tout au fond des plus radieuses années dont il eût souvenance; amie toute proche d'àme, puisqu'elle communiait avec lui dans l'extase des harmonies qu'ils entendaient ensemble pour la première fois, Il la devinait, il voulait \a deviner sa pareille, grave et timide, aumônière des consolations dont il avait soif. Le jeune homme ne se disait pas ces choses, il eût été surpris et effrayé si quelqu'un les lui eût dites; mais, dans les profondeurs de son être alangui par la musique, un travail rapide se faisait qui rendait ces choses possibles; plus possibles et plus tentantes, à mesure que la plainte du dieu malheureux devenait plus poignante, plus vocatrice de mélancolie pour chacun :
Nous n'irons plus tous deux, chevauchant côte à côte. Par les plaines d'azur du ciel...
C'était le rappel à la réalité. Non, le pauvre vaincu ne monterait pas vers les hauts bonheurs partagés : n'allait-il pas déchoir de la gloire par quoi l'on se fait chérir? Tout lui manquerait à la fois : qui voudrait de lui dans sa peine humiliée? Ni celle-ci, ni personne... Et il sombrait de nouveau dans l'abîme du découragement, quand éclata le cri d'infinie détresse :
Ces yeux se rouvriront sous les baisers d'un autre...
Il regardait à ce moment dans la direction de la loge qu'il avait quittée tout à l'heure. Il y aperçut Olivier de Félines. Il se rappela subitement, avec une sensation de froid au cœur, la voix méchante, l'insinuation brutale qu'elle avait lancée contre Mme Fianona. La gêne qu'il éprouvait à s'en souvenir, Tournoël la mit sur le compte d'un dégoût
bien naturel pour l'impudence de ce fat; etla figure vulg^aire de Bayonne, de l'homme qui avait démenti l'accusation, lui parut par contraste toute sympathique, digne de confiance. Mais le serrement de cœur persistait. Involontairement, ses yeux cherchèrent M. Robinson, allèrent à plusieurs reprises de l'Américain à la jeune femme. Il réagit avec humeur contre une impression pénible, autrement pénible que ses amertumes des minutes précédentes.
Les dernières sonorités de l'orchestre expiraient dans le sifflement des flammes allumées par Lôgue. Le rideau retomba. Brusquement, et comme réveillée d'un rêve, Mme Fianona se rejeta en arrière : toute sa personne frissonna sous les étoffes, du frisson d'un cygne qui bat des ailes en sortant d'une eau profonde. L'éventail oublié sur ses genoux glissa sur le tapis. M. Robinson le vit, se baissa pour le ramasser : Tournoël devança l'Américain, d'un mouvement si avide et si précipité qu'il en eut honte à la réflexion. Son geste n'eut pas été plus impétueux s'il avait disputé à cet homme le titre de propriété qui l'aurait constitué maître souverain du Ouadaï.
On se levait dans toutes les loges. Rose Esther, debout sur le devant de la sienne, abaissa la petite lorgnette qu'elle venait de braquer une dernière fois.
— Ça y est! dit-elle sèchement.
— Quoi donc? demandèrent les hommes qui Ventouiaient.
— Bouclé, le Cid vainqueur des Maures! Et de sa voix de théâtre, la tragédienne déclama :
Percé jiisques au fond du cœur D'une alteiiite iuiprévue aussi bien que mortelle...
— Mais que voulez-vous dire? répétèrent ses invités.
— C'est vrai : vous, les hommes, vous ne voyez rien. Et quand vous voyez, vous ne comprenez pas. Nous autres femmes, la façon dont on ramasse un éventail suffit à nous renseigner. M. de Tournoël a reçu le coup de foudre : un coup de foudre américain.
Elle battit en retraite, dépitée comme un chasseur qui rentre bredouille à la maison.
M. Robinson quittait la grande loge au bras de la duchesse. Lauvreins prenait celui de la petite Banneleuse. Tournoël offrit le sien à sa voisine. Ils sortirent les derniers, descendirent lentement le grand escalier. L'officier cherchait une phrase banale pour rompre le silence, elle ne venait pas : trois ou quatre se présentèrent à son esprit, toutes plus bétes les unes que les autres, pensa-t-il. Il finit par dire :
— Ne trouvez-vous pas. Madame, que cette musique emmène très loin?
— Oui, répondit-elle : chez les dieux... là où vont les morts.
— Elle y emmène aussi les vivants, reprit-il en souriant.
— Oh! fit-elle, il y a parfois si peu de différence entre les vivants et les morts !
Que signifiaient ces paroles ambiguës? Soumis et craintifs, les yeux du jeune homme interrogèrent ces yeux solitaires, qui le regardaient sans le voir. Ils celaient le secret d'un entretien intérieur.
Au bas des degrés, dans la rotonde où le reste de la société les attendait, Tournoël rencontra un autre regard : celui de M. Robinson, fixement posé sur le couple retardataire. Dans ce regard chargé
de volonté, comme aux heures de la matinée où il fouillait l'ùme de l'officier, celui-ci crut surprendre une lueur de satisfaction ironique. — Plus que jamais, ces guetteurs clairs et durs, retraités dans les profondes orbites, faisaient songer à deux éperviers dans les cavités d'un roc : ils cernaient d'avance leur proie sur le point de l'horizon où son vol allait faiblir, où elle s'abattrait enfin, sans défense contre la prise de leurs serres.