UN REVENANT
Un petit vapeur qui remontait le Nil Blanc stopjait sur la rive orientale du fleuve, à quelques leures de marche en amont de Khartoum, devant es huttes en roseaux tressés d'un village soulanais. Louis de Tournoël faisait ses adieux au ^ère Abel ; il s'était joint aux chrétiens noirs jui accompagnaient leur père spirituel jusqu'à la première escale du vapeur. Le missionlaire avait passé une quinzaine de jours à Kharoum et à Omdourman, groupant les émigrés du V^ictoria Nyanza, prodiguant à ses ouailles dispersées les instructions religieuses, les conseils emporels qu'elles recevaient avec une docilité touchante. Il avait dû prolonger son séjour pour ittendre le départ du bateau qui fait un service )i -mensuel sur le Nil Blanc, entre Khartoum et ^achoda; il comptait trouver au delà de ce dernier îoint les moyens de gagner Lado, d'où il repartirait pour visiter sur sa longue route les chrétientés lu nord de l'Ouganda.
j Durant cette quinzaine, le Père avait mis Louis în rapport avec ses néophytes. L'officier — il eût ;té fort contrarié de s'entendre donner cette quaité dans les parages où il s'appliquait à la faire
oublier, sachant combien on l'y surveillait — tira de ces noirs quelques rensci/jnements utiles sur les itinéraires du Soudan oriental, sur les mouvements qui s'étaient produits aux alentours du Ouadaï et dans le sultanat de ce nom, depuis qu'il l'avait quitté. Sous couleur d'une excursion de chasse, il poussa une reconnaissance à mi-chemin d'El- Obeïd, pour rejoindre une caravane de Djellaba qui allait chercher le minerai aux célèbres mines de cuivre du Dar Rounga. Quelques-uns de ces trafiquants avaient connu l'explorateur français à Abecher, alors qu'ils y portaient le cuivre de Rounga ; ils se chargèrent des messages que Tournoël voulait faire tenir aux chefs avec lesquels il avait traité. Se rappeler à ces chefs et aux populations, leur donner l'impression qu'il allait reparaître au Ouadaï, — c'était sans doute quelque chose ; quelque chose aussi d'avoir élucidé certains problèmes géographiques; mais Louis ne se faisait pas illusionsurces maigres résultats de son voyage. Il réunissait à Khartoum les éléments d'une bonne conférence ; qu'il y avait loin de là aux conquêtes rêvées! Son imagination, échauffée par la proximité relative du théâtre où il avait joué un tout autre rôle, lui suggéra plus d'une fois des projets téméraires; la réflexion lui en montrait aussitôt la vanité. Un instant, il eut la pensée de suivre la j caravane des Djellaba jusqu'au Rounga, pour remonter de là vers Abecher, seul avec ces marchands.
Il s'encourageait à ces idées folles en relisant son livre de chevet, la relation des voyages accomplis par l'un de ses précurseurs, Heinrich Barth. Il avait toujours aimé l'âme ingénue et brave qui se découvre dans les récits de l'honnête docteur; il j
aimait la sérénité religieuse, l'inlassable patience dans le malheur, la scrupuleuse véracité, toutes les qualités attachantes qui firent de ce grand Allemand un héros ignorant de son héroïsme, et du modeste journal de route qu'il rédigeait un chef-d'œuvre de sobre éloquence. Mais les temps étaient bien changés depuis Barth; changement dû pour une bonne part à l'officier qui avait conduit une colonne militaire au cœur du Ouadaï. Ce précédent lui défendait d'y retourner en pèlerin isolé, sous peine de s'y faire très certainement massacrer; et, avant de gagner les régions indépendantes, comment tromper la surveillance jalouse qui s'exerçait sur lui à son point de départ? Les maîtres du Soudan égyptien guettaient les allées et venues du chasseur suspect ; ils ne lui auraient pas délivré les passeports nécessaires pour franchir leurs avant-gardes.
Malgré ces difficultés, Louis avait été bien près de tenter son étoile et de s'enfoncer dans l'intérieur avec ces louches compagnons. Il faillit risquer la partie le jour où il apprit qu'un individu, dont le signalement répondait de tous points à celui de Joseph Yabeç, embauchait au-dessous de Khartoum des Dongolais, préparait ouvertement une expédition qui avait pour objectif, d'après ce que l'on racontait sur le marché de la ville, ces mêmes mines du Dar Rounga. Les autorités locales, si vigilantes sur les faits et gestes du voyageur français, paraissaient favorables aux projets que l'on prêtait à ce personnage, Yabeç — Tournoël ne pouvait plus douter que ce ne fût lui — était venu prendre langue dans le pays ; il s'en retournait au Caire, disant qu'il y allait chercher des instructions et des fonds, qu'il reviendrait prochai-
nement pour gagner les régions de l'Ouest avec la bande recrutée à cette fin.
L'idée qu'une expédition dont il devinait le pro- , moteur allait le devancer sur des territoires qu'il | considérait comme siens avait mis le capitaine hors de lui. Ce fut à ce moment qu'il écrivit à Moucheron, pour charger le journaliste de quel- 1 ques démarches relatives à ses affaires de famille en France; Louis devait les régler avant de se lancer dans la périlleuse aventure. Il traversait une de ces crises où les imaginatifs se laissent égarer par leur faculté maîtresse. Il souffrait surtout d'un autre mal qu'il ne voulait pas s'avouer, qu'il croyait j dompté. Quand sa pensée revenait à l'événement ' intime qui avait motivé son brusque départ du Caire, il se demandait s'il n'avait pas jugé bien I vite; son cœur flottait alors entre des sentiments opposés, retours de colère contre la trahison, regrets, doutes, espoir et remords d'une erreur qui l'aurait fait agir inconsidérément : ces angoisses contribuaient à déséquilibrer son esprit, à l'enhardir aux résolutions désespérées.
Il s'y fût abandonné s'il n'eût eu près de lui la sauvegarde du Père Abel. Avec l'autorité qu'il puisait dans sa longue expérience des choses africaines, le missionnaire supplia son compagnon de renoncer à des projets insensés ; il lui représenta fortement toutes les raisons qui l'en devaient détourner : impossibilité de réussir, alors même que le capitaine parviendrait à sortir de la zone anglo-égyptienne; embarras qu'il créerait à son pays ; carrière à jamais brisée par un coup de tête inexcusable chez un officier. Tournoël se rendit enfin à ces sages instances; il promit de suivre les conseils du Père, de retourner au plus tôt en
France, d'y faire valoir les renseignements qu'il rapportait ; peut-être se déciderait-on à agir avec vigueur et promptitude, pour déjouer les menées qu'il venait d'éventer et dont il dénoncerait à Paris ie danger imminent.
C'était le sujet de son dernier entretien avec le religieux, sur la berge du Nil, à l'heure où les deux hommes se séparaient après ces semaines de vie commune. Le partant serrait avec émotion les mains de celui qui allait revoir la France.
— C'est vous que j'envie, disait l'officier. Que ne puis-je changer ma destinée contre la vôtre!
— Ayez confiance dans celle que vous avez choisie, répliquait le Père. Ayez confiance dans la vitalité de votre idée. Le monde est à ceux qui portent une idée.
— Il n'y parait guère, si j'en juge par mon cas.
— Cœur impatient! Vous n'avez pas regardé assez longtemps.
— Et mon idée n'était peut-être qu'un rêve, impuissant contre les dures réalités qui s'acharnent à le combattre ; avec une force dont chaque jour m'apporte de nouvelles démonstrations.
— Il y a aussi une grande puissance dans un rêve, lorsqu'on y croit assez fermement pour communiquer sa foi aux autres. D'ailleurs, vous n'avez pas le choix, cher capitaine. Vous êtes, nous sommes d'une race qui a mené le monde avec des rêves. Comment s'en passerait-il? Mon ami Cruas et ses savants confrères ont beau allumer leurs petites lampes dans nos ténèbres, le monde est toujours dans la nuit. Il en souffre, étant fait pour la lumière. Nous sommes les enchanteurs de sa nuit. Depuis que nous méprisons nos vieux rêves, le monde ne nous reconnaît plus. Il ne sait où
demander ce qu'il recevait de nous. Je vous ai détourné, Dieu merci, d'une inutile folie; puissé-je vous encourager dans cette sage folie : croire quand même à votre rêve, y persévérer! J'ai le pressentiment qu'il se réalisera plus tôt que vous ne pensez.
— Le ciel vous entende! Quoi qu'il advienne, cher Père, vous aurez été pour moi un homme de bon secours. Ah! s'il y avait chez nous beaucoup de cœurs vibrants comme le vôtre!
— Il y en a plus que vous ne croyez. Rappelezvous le tressaillement fraternel de notre peuple, quand il acclamait votre gloire blessée. Tout vous paraissait facile, alors. Cette allégresse vous reviendra. La vie est faite d'ondes alternées, qui tantôt nous brisent et tantôt nous portent. Vous aurez forgé votre succès au feu de l'épreuve, vous l'en aimerez mieux, ami ; c'est ainsi qu'on les fait solides et durables. Croyez-en l'oracle de la Sibylle libyenne. Un de mes plus vifs souvenirs d'Italie. Ma vocation s'était déjà déclarée; je revenais de Rome avec notre vénéré fondateur, le cardinal Lavigerie. Nous fîmes un détour pour visiter Sienne. — Voyez, me dit-il dans le Dôme, quelqu'un vous appelle, dans la première chapelle de la nef de gauche. — En effet, la Sibylle africaine m'appelait, avec ce regard pénétrant que lui a lonné le peintre. Elle tient un livre ouvert ; on y lit : Colaphos accipiens tacehit ; dahit in verbera tnnocens dorsum.
— C'est bien cela! interrompit Tournoël. Votre Sibylle nous prédit notre sort, à nous autres Africains : recevoir des soufflets, se taire, tendre r échine.
— Non! vous n'ignorez pas qu'elle prédit un triomphe après une Passion : le triomphe de Celui
:jue je vais annoncer à ces peuples de l'Afrique.
— Adieu, dit-il en donnant l'accolade à l'officier;
— au revoir, peut-être, sur les bords du Tchad : je souhaite que l'on m'ordonne un jour d'y aller évangéliser vos sujets, sous notre drapeau!
Il regagna le vapeur, envoya du pont une dernière bénédiction à ses noirs agenouillés sur la berge, les larmes aux yeux. Louis vit l'ample robe blanche se fondre dans les choses lumineuses, en remontant au fil du fleuve, sous les feux du soleil à son zénith. Une singulière association d'idées ramena sa pensée à un petit homme vêtu de blanc : ce jeune garçon pâtissier qui lui renvoyait en langage faubourien l'écho de la sympathie populaire, le jour où de peu s'en était fallu que l'officier ne se fit écraser, au sortir du Pavillon de Flore, par l'automobile de Robinson.
— LePèreAbelaraison, se dit-il; à tous les degrés de l'échelle sociale, les cœurs sont en attente, chez nous, prêts à se donner : il ne s'agit que de les prendre.
Le lendemain, il quittait Khartoum. Il fit presque d'une traite le long trajet entre cette ville et le Caire ; très courts furent les arrêts qu'il s'accorda : le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur les temples de Nubie, l'ile de Philse, la plaine de Thèbes. Il télégraphia de Louqsor à Jérôme Cruas pour le prévenir qu'il déposerait à Bédréchein un envoi du Père Abel à son ami : des papyrus trouvés à peu de distance de Khartoum, et qui auraient peut-être quelque intérêt pour l'égyptologue. Cruas vint attendre le voyageur à la station.
— Laissezfiler votre bagage, lui dit-il, et remontons ensemble à Saqqarah. Je rentre ce soir au
Caire, par le désert et les grandes Pyramides ; j'ai là-haut deux bons chevaux : vous verrez quelle agréable promenade, si vous voulez bien la faire avec moi.
Tournoël accepta l'invitation, désireux qu'il était de revoir les lieux et la maison où des heures inoubliables avaient marqué une date dans sa vie intime. Dès que le soleil baissa sur l'horizon, Cruas fit seller les chevaux : deux petits arabes qui ne payaient pas de mine.
— En moins d'une heure et demie, ils nous porteront à Gizé, de leur train du désert, un train d'enfer. Mais, avant de leur lâcher la bride, il faut que je vous fasse les honneurs de mon champ de fouilles.
Il y conduisit son hôte, expliqua les travaux qu'il venait d'entreprendre, termina sur ces mots :
— C'est le chantier Robinson. J'ai eu la visite de mon Mécène; comme je le prévoyais, il m'a donné carte blanche. Décidément très généreux, l'Américain; il mérite tous ses bonheurs. Vous ignorez sans doute le dernier, le plus enviable : on ne parle au Caire que de son prochain mariage avec une femme charmante; une jeune veuve qui l'accompagnait, le jour où il vint me voir. Créature toute de grâce et d'intelligence; c'est du moins [impression qu'elle m'a laissée, durant ces instants trop courts à mon gré. La connaissez-vous?
Pour toute réponse, Louis cravacha sa béte et piqua droit devant lui.
— Inutile de la presser! cria le jeune savant en i'élançant pour rejoindre. — Vous ne l'arrêterez plus! Ces animaux sont pris de folie sur le parcours que nous allons faire : le vent du désert les cingle comme une cravache d'acier, le vide les grise, ils
s'emballent au départ, on ne les maîtrise qu'au pied des Pyramides.
Gruas n'exagérait pas, son compagnon put aussitôt s'en convaincre. Tantôt dans le sable sourd, tantôt sur la table de roche sonore, les chevaux galopaient éperdument, en droite ligne, orientés sur les trois cônes vaporeux qui étaient le seul repère visible dans Tétendue. Les sabots broyaienV. les minuscules fleurettes jaunes, à peine distinctes du sable où perce par endroits ce timide rappel de la vie végétale. Un petit vent frais soufflait du nord, pur enfant de l'espace, haleine vierge qui mettait aux lèvres le goût salin des mers lointaines. Comme ce vent, les profusions de lumière répandues dans le vide ne semblaient prodiguées que pour baigner et réjouir les deux silhouettes fuyantes, qui seules faisaient courir des ombres sur l'éblouissante aridité du sol. Les cavaliers se sentaient gagnés par l'ivresse de leurs montures; la volupté de cette allure folle dans l'air limpide, presque un vol en plein ciel, dilatait les cœurs, les poumons, les yeux. Après la secousse qu'il avait reçue des paroles de Cruas, Louis s'abandonnait aux réactions d'un organisme heureux de son effort violent; il nageait dans l'orgueil animal de ces minutes où le sang fouetté gonfle les veines, décuple les puissances physiques, exalte le cœur contre d'invisibles ennemis : bien-être altier qui triomphe momentanément de toute dépression morale. Les chevaux forçaient le train, ralentissaient à peine pour souffler sur les crêtes; ils allaient, plongeant au creux des ravines, gravissant les pentes caillouteuses, dévorant l'un après l'autre les vallonnements du plateau, vagues sèches qui fuyaient sous leurs pieds comme celles de la mer sous un battement préci-
pité d'avirons. Parfois, à main droite, une de ces ravines ouvrait sur une brèche à pic de la falaise : large baie où s'encadraient d'aimables tableaux, un morceau de la vallée du Nil, un panorama du Caire; visions instantanées, colorées de toutes les nuances délicieuses du soir, fleurs de lumière mêlées sur une palette de rêve. Le rideau de sable se refermait brusquement sur l'irréel paysage ; les coureurs n'apercevaient plus que le cercle uniforme, aux tons de safran, bientôt cendre grise, et ensuite tapis violet qui s'assombrissait, jusqu'aux trois cônes roses grandissant dans le ciel.
Les énormes bases se dévoilèrent, les hautes masses s'accrurent ; ceux qui arrivaient sur elles à toute vitesse les virent monter, rapides, et se dresser au-dessus de leurs têtes. Très belles quand on les aborde de ce côté, les pyramides de Gisé fermèrent subitement l'horizon. Les chevaux se calmèrent, comme désenchantés de ne plus sentir le défi de l'espace qui les avait aspirés jusqu'à cette barrière.
Lorsqu'ils eurent contourné l'angle sud-est des assises de Chéops, Tournoël engagea sa monture sur les éboulis de la pente, descendit dans l'excavation où le Sphinx bâille son ennui de vieux phénomène, dévisagé du matin au soir par tous les badauds de la planète. 11 avait pour contemplateur, à cette minute, un homme coiffé d'un casque colonial : les bras croisés sur la poitrine, planté devant la face camuse du colosse, cet homme scandait à haute voix des hémistiches dont il paraissait satisfait. Il releva la tête au bruit des pas du cheval, poussa une exclamation de surprise :
— Est-il possible? Le capitaine! Vous ici? D'où sortez-vous? Du ventre de cette bête ridicule?
— Pas précisément, mon cher Moucheron. Et que vous disait-il, le Sphinx?
— Peuh! Très surfait. Il n'a su me dicter que quatre vers. Mais il s'agit bien de cet animal encombrant! Racontez : d'où venez-vous, qu'avezvous fait? On ne tombe pas comme cela du haut de la pyramide de Chéops sans crier gare! Nous vous croyions disparu dans le fin fond du Soudan; et votre lettre me donnait à penser...
— Racontez d'abord vous-même, Moucheron Donnez-moi des nouvelles de nos amis : je ne sais plus rien du monde civilisé.
A cette question, au lieu de l'Emile exubérant et joyeux dont il attendait l'explosion en un flux de paroles, Tournoël vit un homme soucieux, gêné, fuyant son regard, balbutiant quelques phrases sans suite. Le journaliste n'eût pas fait plus piteuse contenance s'il eût dû répondre à une question sortie tout à coup de la formidable bouche de granit. L'officier comprit vite les raisons de cet embarras, de ce mutisme. Emile savait ce qu'ignorait Cruas : son silence gauche confirmait les paroles du savant mal averti.
— Ces dames? Comment vont-elles? continua-t-il avec une nuance d'impatience dans la voix.
— Ces dames..., fit précipitamment Emile, heureux de la tangente par où il pouvait se dérober, — vous allez trouver ces dames à deux pas d'ici. Nous sommes venus en partie, elles prennent le thé à l'hôtel des Pyramides. Faut-il vous y conduire?
— Ici ! pensa Tournoël : tout de suite ! Que faire et que dire? — Il n'y avait pas à reculer; il fallait rassembler tout son courage, toute sa fierté, affronter délibérément la redoutable rencontre. Moucheron
le guida vers un hôtel flanqué d'un bar : deux conséquences fatales du tramway qui a poussé sa tête de ligne au pied de la pyramide. Rien n'a été épargné pour rendre banal et forain ce lieu d'histoire, où la solitude était naguère hospitalière à ceux qui venaient y chercher des émotions à jamais envolées. Mme de Lauvreins goûtait à une table de la terrasse, en compagnie de personnes que Tournoël ne connaissait pas. Il eut un soupir de soulagement quand il se fut assuré d'un regard que le visage cherché, redouté, ne se trouvait pas dans le cercle. La duchesse l'accueillit avec un étonnement moins maladroit que celui de Moucheron, avec une froideur plus marquée et plus significative. Sous la courtoisie des formes mondaines, Louis vit percer dès les premiers mots un sentiment sur lequel il ne pouvait se méprendre : — Pourquoi ce fâcheux nous revient-il si hors de propos? — Piqué au jeu, pressé de tout savoir et déterminé à tout entendre, il allait poser des questions précises au sujet de Mme Fianona, quand une des Américaines interpella vivement Mme de Lauvreins :
— Chère Peg, un conseil ! Daisy me dit qu'elle a déjà trouvé son cadeau de fiançailles pour notre gentille Millicent : et moi, je ne trouve rien! Vous ] qui avez exploré tous les bazars du Caire, dites, je j vous en supplie, où je dois aller demain matin pour j dénicher un bibelot original. j
— Moi, j'ai eu la main heureuse, s'écria une : voisine : au Khan Khalil, des turquoises gravées i dans une vieille monture italienne; idéales! i
— Je pense, dit une autre, que la Maîtresse delj la Mer ne mérite pas que nous nous cassions la tête pour elle. A-t-on idée de nous abandonner comme elle fait? Pourquoi n'est-elle pas venue cej
soir? Depuis deux jours qu'Archibald est parti, Millicent s'enferme comme les dames turques en l'absence de leur seigneur.
— Mais non! fit la première qui avait parlé; elle va voir l'emplacement de son futur palais, à l'Ile de Rôda : un rêve, d'après ce que m'en a dit jRobinson.
Tournoël entendait l'anglais. Il fixa sur la du- ;:hesse un regard impérieusement interrogatif ; et ce regard disait : Est-ce donc vrai? — Peg le soutint avec des yeux résolus, qui répondaient : Oui. Vous êtes instruit. Vous savez ce qui vous reste à faire.
Il se leva, prit congé de Mme de Lauvreins, en s'excusant pour le cas où il ne pourrait pas la joindre chez elle : rappelé en France, dit-il, et ne faisant que traverser le Caire, il comptait s'embarquer à Alexandrie le surlendemain.
Ce fut en effet le parti auquel il s'arrêta ce même soir, en rentrant au Caire. Un moment, il faillit succomber à la tentation d'aller demander à Mme Fianona le lâche contentement des amours malheureux : une de ces explications pénibles où l'on apporte le secret espoir, à défaut d'autre, de faire encore un peu de mal à l'infidèle, en s'en faisant beaucoup à soi-même. Il trouva dans le sentiment de sa dignité la force de s'interdire cette inutile humiliation. Bien décidé à éviter la société de l'hôtel Shepheard, il prit gite, pour vingt-quatre heures, dans l'hôtellerie tranquille où le Père Abel l'avait reçu.
Il voulut tromper sa pensée en reprenant avec la vie universelle un contact depuis longtemps perdu. Il demanda des journaux. On lui apporta VOceanic Herald, la nouvelle Voix de V Océan, les grandes feuilles anglaises, les gazettes françaises
d'Egypte. Sur toutes les pages qu'il parcourait, ses yeux rencontraient le nom obsédant : M. Robinson traitait avec une compagnie maritime de Trieste ; M. Robinson venait d'acquérir des docks dans le port de Salonique ; il organisait un nouveau trust à New-York; son yacht était signalé sur la côte de Syrie. Les affaires de l'U. S. T. avaient suscité de vifs débats à la Chambre des Communes, aux Parlements de Paris, de Rome. h'Oceanic annonçait à ses lecteurs une exploration très intéressante, qui attirerait prochainement l'attention du monde savant, du monde commercial : une expédition s'organisait pour aller reconnaître les mines de cuivre du Dar Rounga, et remonter peut-être de ce point dans les régions indépendantes du Soudan central; au dire du rédacteur de l'article, la civilisation allait faire de nouvelles conquêtes dans les ténèbres de l'Afrique, elle les devrait à l'initiative du grand citoyen américain. Les feuilles égyptiennes décrivaient avec force détails les fêtes qu'on avait données au Caire en l'honneur de M. Robinson. Dans l'un de ces journaux, un entrefilet discret faisait prévoir « l'événement mondain et mondial dont on s'entretient dans la société sélect d'Ismaïliyé, événement qui fera du plus célèbre des financiers l'heureux époux d'une femme charmante , particulièrement remarquée parmi nos visiteuses étrangères de cet hiver... "
Ainsi, l'ombre fantomatique continuait de se projeter sur toute la surface du globe. Tous les échos de l'univers renvoyaient un nom qui le remplissait. Louis repoussa sur la table le paquet de feuilles imprimées, murmura à part lui :
— Partout. Il a tout. Je n'ai plus rien. Seul Où trouver aide et secours?
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