‹ Le Maître de la merChapitre 13 sur 17 · JUGEMENTS TEMERAIRES · texte numérisé non relu

JUGEMENTS TEMERAIRES

— ^'otre lâcheuse! La transfuge qui revient! Oui, c'est bien elle, qui descend de l'omnibus de rhôtel! Bonjour, chère, bonjour! Nous ne vous attendions plus, nous vous croyions noyée dans la mer Rouge! Pourquoi n'avez-vous pas télégraphié? Quelques minutes de plus et vous ne trouviez personne : nous allons tous à l'Opéra italien. Vous dînerez vite, vous nous rejoindrez!

Ces appels joyeux partaient avec des rires de la terrasse de l'hôtel Shepheard; Mme de Lauvreins, le duc, les Banneleuse, la jeune Américaine du Neptune, toute la compagnie quittait la table où elle prenait le cafë après dîner, se portait à la rencontre de Mme Fianona, qui descendait de voiture et gravissait les marches du perron; légère et les yeux clairs, d'une clarté rayonnante qu'on n'était plus accoutumé d'y voir.

— Excusez-moi, dit-elle à la duchesse; mon amie m'a retenue jusqu'à ce matin, un jour de plus que je ne projetais; je me suis laissé faire; c'était si bon de revivre près d'elle ma vie d'enfant!

En débarquant à Suez, Mme Fianona était tombée dans les bras d'une personne qu'elle ne

s'attendait pas à y retrouver : la femme d'un Italien établi en Egypte, ingénieur chargé par le gouvernement khédivial de la rectification du vieux port; une Vénitienne, élevée avec Millicent, sa plus intime amie jusqu'au jour où leurs mariages respectifs avaient séparé les deux compagnes d'enfance. La femme de l'ingénieur avait aussitôt supplié la voyageuse de rester deux ou trois jours auprès d'elle, avant de rejoindre au Caire la société qui s'y rendait en quittant le Neptune. Toute heureuse de la rencontre, heureuse de la prolonger et d'oublier le dur présent dans le doux passé, Mme Fianona avait cédé volontiers à ces instances ; d'autant plus volontiers que les Lauvreins annonçaient leur intention d'aller d'abord aux courses d'Alexandrie. Gênée de se sentir à la charge de la duchesse, la pauvre Millicent évitait, autant que j possible, des déplacements dont elle ne pouvait i plus faire les frais ; et elle se souciait peu de rester seule au Caire avec Louise de Banneleuse : les deux femmes éprouvaient, l'une à l'égard de l'autre, une antipathie que Millicent ne savait pas dissimuler, comme Louise, sous la caresse des compliments. L'Italienne, désireuse d'amuser sa compagne, avait décidé de la conduire dès le premier jour aux Fontaines de Moïse ; l'excursion obligatoire, à une petite distance de Suez. Le yacht facilitait la chose : M. Robinson, qui appareillait pour continuer son voyage, offrait obligeamment à ces James de les déposer en passant sur la plage d'où l'on gagne les Fontaines. Millicent était remontée sur le Neptune, avec son amie, pour une couple d'heures.

A cet incident très simple se bornait le roman que Mme de Banneleuse avait servi, ou plutôt sug-

géré au capitaine de Tournoël. — Mme Fianona rembarquée après leur départ sur le yachl de Robinson, le yacht l'emmenant en mer Rouge : Louison n'avait voulu se souvenir que de ce fait; elle y avait ajouté en imagination des conséquences possibles, probables et naturelles selon la madrée coquette, qui se mettait à la place de Millicent et savait bien le parti qu'elle aurait tiré d'une pareille aubaine. Dans sa pensée, l'amie italienne dont elle n'avait pas soufflé mot ne pouvait être qu'un paravent.

— Et vous ne m'aviez rien dit de la surprise, cachottière! murmura Peg à Millicent, en la tirant un instant à l'écart, après que la jeune femme eut subi le premier feu des exclamations sur tout ce qu'on avait fait de mémorable en son absence.

— Quelle surprise?

— Ne faites pas l'ignorante : l'arrivée du capitaine, en coup de vent...

— Le cap... M. de Tournoël... est en Egypte? Ici?

— Et vous oserez me dire que vous n'en saviez rien?

— Rien, je vous le jure. — Millicent, enjouée l'instant d'avant, redevint grave, toute troublée. — Ici? Depuis quand? Pour longtemps? Où? A quelle heure l'attendez-vous?

— Je ne l'attends pas; je ne comprends rien au récit de Louise; elle est la seule qui l'ait vu. — Louise! Venez, expliquez-vous enfin sur cette mystérieuse apparition du capitaine.

— Mais je vous ai dit tout ce que j'en sais, fit la Banneleuse avec une nuance de gêne. — M. de Tournoël est tombé avant-hier soir à l'hôtel , comme une bombe; son air habituel, préoccupé, le front

chargfé d'empires qui ne se rendent pas; il n'a daigné faire aucune réponse à mes questions; je lui ai dit que vous étiez absente, Mme Fianona également, que vous reviendriez bientôt. Le lendemain, hier, comme je rentrais des Pyramides, j'ai appris à l'hôtel qu'il avait déménagé précipitamment, avec un religieux tout de blanc vêtu, qu'ils étaient partis pour la gare de la Haute- Eg^'pte. Un attaché de l'Agence de France, que j'ai rencontré dans la soirée, n'en savait pas plus long que moi, ou ne voulait pas dire ce qu'il savait; il paraissait croire à une mission coloniale, il demande qu'on n'ébruite pas le passage du capitaine; selon lui, M. de Tournoël doit être en route pour le haut Nil et les environs, à la recherche de quelque désert inédit pour rejoindre son Tchad... 11 avait en effet la mine d'un chevalier errant qui va tenter une grande aventure !

Louise de Banneleuse n'était pas née méchante. Elle ne se refusait certes pas, à l'occasion, une petite vengeance d'amour-propre, le plaisir déjouer un bon tour à une rivale ; elle n'eut pas fait sciemment un grand mal inutile. Mais elle était devenue jusqu'aux moelles une mondaine; la mondaine par excellence, incurablement légère. Le monde lui avait inculqué le tour d'esprit qu'il donne à ceux qui ne vivent que pour y paraître : voir toutes choses, de très petites choses, comme des amusettes; en parler avec l'ironie détachée qui ne cherche dans tout événement, fût-ce l'incendie d'une ville, que l'étincelle plaisante qu'on en pourra faire jaillir. Chez elle, comme chez un Félines, le laminoir du monde avait complètement usé cette faculté, la réflexion, qui nous découvre tout ce qu'un incident minuscule, un propos en

l'air, peuvent renfermer de sérieux, parfois de tragique. De plus, l'habitude de composer dans le mensonge ce chef-d'œuvre artificiel, sa vie de pauvresse luxueuse, avait créé une incompatibilité radicale entre la cervelle de Louison et la droite vue d'un fait, entre sa langue et la relation véridique de ce fait. En causant, elle brodait sur la vérité comme sur son métier à ouvrage, machinalement. Ce soir-là, elle eut le sentiment, et presque un remords, d'avoir été trop loin, d'avoir fait « de la casse )• , comme elle se disait. Mais « ça y était » ; il fallait soutenir son personnage, ne pas avouer, ne pas se couper. — Bah! pensait-elle, j'ai un peu blagué... Qu'ils se débrouillent, c'est leur affaire!

Une question brûlait les lèvres de Millicent : Ne s'est-il donc pas informé de moi? Il est impossible qu'il ne m'ait pas demandée ! — Honte de se trahir devant Mme de Banneleuse ou méfiance de ce que répondrait cette femme, elle ne questionna pas. Elle cherchait à deviner l'énigme, elle se perdait en conjectures; d'autant moins lucide que l'émotion soudaine paralysait sa pensée. Comment n'avait-il pas écrit? Il avait dû recevoir la dernière lettre à Enval. Quelles décisions lui avait suggérées cette lettre? Sans doute, il avait cédé à un mouvement irrésistible ; il avait voulu venir la rejoindre en Egypte, l'y surprendre. Mais alors, pourquoi ce passage au Caire comme un météore, sans y attendre un jour le retour des Lauvreins, sans donner signe de vie avant de repartir? Pour où? Pour son Ouadai? Était-il possible qu'on le renvoyât là-bas? Mais il l'eût fait savoir! A moins que, désespéré, résolu à tout oublier dans sa tâche reprise... non, c'eût été trop cruel!

— N'y a-t-il pas de lettres pour moi? demanda-

t-elle vivement au valet de chambre des Lauvreins, qui apportait dans le hall le courrier du soir.

— Il en est arrivé une à l'instant, sous le couvert de Madame la duchesse. Je ne savais pas Madame de retour : je l'ai déposée dans l'appartement de Madame.

Elle courut à sa chambre. Sur sa table, deux lettres l'attendaient : l'une au timbre de Buenos- Ayres; l'autre... elle n'en regarda pas le timbre, elle vit l'écriture, ouvrit et lut.

« Ce 13 décembre. — Chez les dieux... là où vont les morts.

tt Ce furent les premiers mots que j'entendis sur vos lèvres, Madame, le soir où je vous revis, sept ans après Sospel; à pareil jour, il y a six mois. Je ne les compris pas alors, je les comprends aujourd'hui. Ils me présageaient étrangement le lieu d'où je vous adresserais les derniers mots que vous recevrez de moi. Vous aviez raison : la Walkyrie m'y a emmené; et ce que vous ajoutiez, sur le peu de différence qu'il y a parfois entre les vivants et les morts, s'appliquait bien à l'homme que je suis maintenant. Je vous écris du fond des siècles; du seuil de ce grand désert africain d'où je n'aurais jamais dû revenir; je vous écris d'une maison où l'on voit toutes choses à leur point, où l'on n'en souffre presque plus. Ces paroles deviendront claires pour vous, lorsque vous passerez à Saqqarah; vous aurez sans doute la curiosité d'y aller, si l'on vous ramène au Caire.

« Ce matin, je vous aurais écrit des choses injusU's, iii(li;;ii(> (js^ voms et de moi. On est mauvais, sous le premier coup Je lu souffrance. Cette nuit, l'apaisement du lieu est sur mon âme. Je ne

VOUS ferai pas de reproches, je n'en ai nul droit. Je n'avais pas le droit de vous condamner à une existence misérable, alors qu'on vous en offrait ailleurs une brillante. Tout nous séparait, vous me l'avez dit dès mon premier aveu. Vous ne m'avez jamais laissé d'illusion, sinon celle que vous pourriez, quand même, sans me donner d'espoir, m'aimer un peu. Ce qui devait être a été. Votre sentiment, sincère, je veux le croire, a capitulé devant une fascination méthodique : vous avez écouté celui qui pouvait combler de toutes les satisfactions votre vie détruite, acculée aux pires difficultés, sans avenir avec le pauvre officier. C'est bien, c'est mieux; pour vous, et pour moi. Je n'aurai pas le remords d'avoir empêché ce que le monde appellera votre bonheur, ce que je souhaite que vous puissiez appeler ainsi; et j'échappe au danger de me laisser surprendre, à mon tour, par cette fascination implacable, qui semble se faire un jeu d'avilir tous les cœurs.

« Elle guettait le mien, elle croyait s'en rendre maîtresse par ce qu'il avait de plus cher et de plus sacré. J'aurais peut-être succombé : à certaines heures je me sentais faiblir; la tentation était trop forte de consentir à un marché qui m'eût donné, en échange de ma conscience et de mes fiertés vaincues, les objets de mes plus ardents désirs; vous, d abord. Naguère encore, tandis que la voix respectée de mon vieux chef me rappelait à mon devoir de soldat, je l'écoutais avec une âme pleine de confusion et de révoltes, prête à chercher l'accommodement qui me permettrait d'être infidèle à ce devoir, fidèle à mon amour pour vous. Ce soir, dans cette maison bonne conseillère où je m'examine et me ressaisis, je sens combien j'étais près

d'une abdication que vous auriez peut-être fini par me demander ; car vous ne pouviez pas vous rendre compte de tout ce que j'aurais renoncé. Elle ne paraîtrait à beaucoup de gens qu'un choix raisonnable ; pour comprendre le dég^oùt de moi-même qu'elle m'eût donné, il faudrait entrer dans les sentiments des hommes de mon état, dans les miens, savoir quel idéal de vie je me suis fait; savoir aussi tout ce que je sais, deviner tout ce que je devine du but qu'on se proposait, quand on m'offrait la facilité de continuer mon oeuvre, pour d'autres, avec des chaînes d'or aux mains, et d'y chercher mon propre avantage au détriment des intérêts de mon pays. Je voyais clairement où l'on voulait me mener; et j'y serais peut-être allé, dans une minute d'égarement passionné, tant je vous aimais!

« Gela non plus. Madame, vous ne pouviez pas vous en rendre compte. Il eût fallu imaginer, — et qui peut imaginer la vie intérieure d'un autre? — ce qu'a été ma jeunesse, sa solitude de cœur, la longue compression de ma sensibilité, l'austère tension d'esprit et de volonté qui sauvegarda ce cœur des gaspillages vulgaires. D'avance et sans vous connaître, il accumulait pour vous toutes ses énergies d'amour. Oui, je vous ai été fidèle avant de vous connaître. Qu'eussé-je fait, vous connaissant? Enfin, vous êtes venue : la même qu'attendaient mes rêves, et autre, créatrice de rêves encore plus beaux. Vous m'êtes apparue comme m'apparurent, quand je les vis pour la première fois, l'Océan, le désert, ces images terrestres de l'infini qui comblent et dépassent la grande attente qu'avait l'enfant. D'autres pourront vous aimer. Madame; nul œil humain ne vous verra telle que je vous ai vue durant ces derniers mois. Vous étiez plus que

l'univers, vous en étiez la loi harmonieuse, la raison d'être, la source de tout ce qu'il a d'admirable, l'excuse de tout ce qu'il a de mauvais. Depuis que je vous ai vue, et bien sue — devinée, tout au moins, là ou vous étiez si haut que mon regard n'y pouvait atteindre — depuis que devant moi vous avez marché, de votre démarche, à vous ; parlé, de votre parole, à vous; depuis que vous m'avez re{jardé, de votre regard où sont toutes les âmes que Dieu créera quand il fera des mondes meilleurs, je n'ai jamais douté une minute que vous ne fussiez le beau absolu; j'étais certain que les plus hautes aspirations des hommes, aussi longtemps qu'il y aura des hommes, n'iraient jamais plus loin que vous, qu'elles trouveraient en vous leur limite et leur satisfaction totale.

" A cette heure encore, je pense, en revenant à ce papier — je pensais : je suis ressorti un instant, pour revoir la montagne des tombeaux — je pensais que les myriades d'hommes qui dorment dans cette montagne, depuis les premiers dont on se souvienne, n'ont vécu que pour préparer votre être unique ; pour le former du plus divin de leur substance, avec tout ce qu'il y avait, chez les meilleurs d'entre eux, de beau, de bon, de grand, d'innomable par les mots de nos langues qui adorent ce qu'ils ne savent pas dire ; je pensais que toute la beauté de cette immense Mort, avec toute la splendeur de cette inépuisable nuit, ne pouvaient tomber sur le désert que de la lourde forêt adorable de vos cheveux; je pensais que de ces hypogées tous les anciens peuples surgiraient ; qu'ils sortiraient tous de leur éternité, heureuse ou malheureuse, pour baiser sur ce sable la trace de vos pieds... s'ils passaient; les pieds qurne passeront plus, devant

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celui qui les aurait suivis au bout du monde...

« Ils courent à d'autres baisers. Très vite, n'estce nas? En ce moment, sous ces mêmes étoiles, dans cette même haleine tiède de la nuit; tandis que j'écris, seul, dévasté, dépouillé de tout ce qui fut moi. Pourquoi se sont-ils fait attendre, puisqu'il était certain qu'ils iraient là? Pourquoi m'avoir retenu sur leur route? Pour donner plus de prix à ce qu'on porterait à l'autre, avec cette parure, des lambeaux de moi? Je voudrais savoir que vous rirez, en lisant ceci, dans ses bras; et je voudrais croire qu'un Dieu juste fera le compte, à cette minute, de ce qu'une de ses créatures peut faire souffrir à une autre. De quel droit m'arrachezvous ma foi? Vous perdre, vous, ce n'est rien; mais ma foi en vous, le reflet menteur du ciel que vous étiez pour moi, il ne vous appartenait pas, il était à moi, qui l'avais créé, pauvre fou ! Est-ce que vous avez, en lui parlant, cette note grave de votre voix claire, qui faisait frissonner toute l'àme? Mais dites au moins que vous l'aimez, ce sera un soulagement, je vous le jure ; dites ce qui vous a séduite en lui, et que vous n'êtes pas allée uniquement à l'or, bassement à l'or! Trahissez -moi, mais ne trahissez pas mon idéal, ne descendez pas!.... Non; c'est pour vivre, n'est-ce pas? Vous ne l'aimez pas, vous ne pouvez pas l'aimer!

« Si : vous avez dit qu'il était, qu'il est l'homme de l'avenir. Nous verrons. Je suis bien peu de chose à côté de lui; et vous m'avez ravi mon courage. J'en retrouverai. Je saurai me faire grand, vous donner l'amer regretd'avoirpris le mensonge de la grandeur pour sa vérité. Le vaincu d'aujourd hui confondra votre mépris. Dans cette idée, dans l'espoir de vous faire pleurer votre erreur, je trouve des forces que

je ne m'étais jamais senties. Je repars. Je ferai mon œuvre, maintenant, j'en suis sûr. Je serai fort comme le sacrifice : vous verrez quelles belles œuvres il fait, s'il vous reste un sens pour les comprendre. Vous verrez, pauvre aveugle, que l'avenir c'était moi. Vous le verrez, avec ces yeux...

« Oh ! non ! Pour eux, pas d'injure ! Ni pour rien de vous. Pardon. C'était un moment : je me suis retrouvé homme, si malheureux! Oubliez. Les dieux et les morts m'en ont déjà fait honte. Si vous pouviez voir : j'ai là, tout près de moi, une de ces mortes d'au delà les âges ; elle sourit, je vous assure ; presque de votre sourire. Elle n'est plus femme; elle est sacrée dans le très lointain des choses transformées, abolies, qui ne font plus jamais mal. Vous aussi. Elle avait ces quelques fleurs, conservées sur sa poitrine. Je les mets ici, je vous les donne. Ce sont les seules que je puisse désormais vous offrir : on n'en sera pas jaloux! Fleurs mortes, pas plus mortes, pas plus anciennes que celles qui fleurissaient dans les bois de Jossé, l'été qui fut Qu'elles vous portent bonheur! Je souhaite sincèrement que vous soyez heureuse, comme vous avez voulu l'être. Je vous remercie pour ce qui a été, je ne vous en veux pas de ce qui est. Tout est bien, cela ne pouvait pas être autrement.

« Adieu. Je ne vous reverrai plus. Ne me cherchez pas, si vous en aviez la pensée : je ne sais où je serai dans quelques jours, à la poursuite de mon but. Mais je sais qu'après ces premières heures de trouble pénible il restera dans ma vie quelque chose de très bon, que la souffrance venue de vous y aura mis. 2t si je suis jamais un de ceux dont le monde dit qu'ils sont grands, je proclamerai que c'est par vous, quand même. Je serai heureux do vous

marquer ainsi, Madame, le très respectueux dévouement que je mets encore, une dernière fois, à vos pieds.

« Louis DE TOURNOEL. »

Millicent avait laissé tomber la lettre sur le parquet. Des larmes perlaient aux pointes de ses lonj^s cils bruns. Un moment, elle demeura sans pensée, dans la stupeur du blessé qui se réveillerait sous les décombres de sa maison, détruite par un tremblement de terre. Puis, elle fit un effort pour sortir de ce chaos inintellig^ible, pour retrouver de la lumière, de l'air respirable. Qui donc était subitement devenu fou? Lui ou elle? Que signifiaient ces accusations démentes, monstrueuses? Quels rapports lui avait-on faits? Et qui? Elle se rappela les mines apprêtées, le ton gêné de Louise de Banneleuse... Mais non, ce n'était pas possible : nul être humain ne serait capable d'une pareille noirceur. Et si même un propos mondain avait donné l'éveil à la jalousie de Louis, il n'y aurait plus ajouté foi, à la réflexion ; il n'aurait pas écrit pour si peu avec cette certitude, avec cette cruauté!

Gomme les innocents qu'on accuse brusquement d'un crime invraisemblable, elle se demanda un instant si elle n'était pas coupable, à son insu, en quelque façon; elle s'examina sévèrement. Oui, aux derniers jours du voyage, cette révélation soudaine, cet hommage muet de Robinson qu'elle avait surpris — plus qu'un hommage, presque un aveu involontaire — elle y avait pensé avec complaisance; elle en avait été touchée, un peu vaine; elle avait fait ce qu'il fallait pour en provoquer la répétition... Et la pauvre âme délicate grossissait son petit péché, le remords qu'elle en avait eu

Mais c'était tout; pas une parole n'avait été échangée, entre elle et Robinson, qui pût préciser les choses devinées dans ces instants fugitifs; et lors même que, par un impossible miracle, Louis aurait eu connaissance du léger émoi qu'elle avait ressenti dans le secret du cœur, il n'y eût rien trouvé qui lui permit d'écrire cette atroce lettre.

Mais, s'il n'était pas fou, que voulait-il? Un prétexte, peut-être, pour s'évader d'un amour sans joie, sans espoir, qui lui pesait déjà, qui entravait sa liberté. Son voyage inexplicable avait un but; et puisque ce but n'était pas elle, ce devait être la reprise de ses projets ambitieux; on lui avait ouvert quelque voie nouvelle où il espérait les réaliser, il allait tenter quelque aventure; avant de s'y donner tout entier, il avait voulu rompre ce lien platonique où il ne trouvait qu'une gêne sans compensations. Il la rejetait à Robinson; et, prenant les devants, il supposait ce qui le dégageait commodément. — Cependant, l'accent de souffrance paraissait sincère, dans quelques-unes de ces lignes; et s'il n'eût cherché qu'à reprendre sa liberté, il n'aurait pas souffleté d'une odieuse calomnie celle qu'il savait prête à se sacrifier. — Que croire? Et comment s'éclairer? Oh! ne pas savoir où le joindre, où lui demander un mot d'explication ; rester ainsi dans la nuit et l'abandon, sans recours auprès de qui que ce fût! Elle eut la pensée de porter la lettre à Peg; une pudeur la retint; pour lui, plus que pour elle-même, elle ne voulait mettre personne dans la confidence de cet acte furieux, de ces outragées gratuits.

Elle resta longtemps écroulée, en larmes, renonçant à chercher. Elle ne maudissait pas, elle n'accusait pas, elle recevait ce malheur en victime

coutumièrede la fatalité. Lorsqu elle se fut un peu reprise, son re^jard rencontra la lettre de Biienos- Ayres. Elle l'ouvrit distraitement, y lut comme en un rêve des mots qu'elle n'essaya pas de comprendre, tout d'abord.

Cette lettre était un lon{] rapport où son mandataire exposait l'état des affaires : une licitation ; une vente par autorité de justice des propriétés indivises interviendrait dans les trois mois; à moins qu'il ne se présentât un riche acquéreur pour la totalité des biens, éventualité que rien ne permettait d'espérer, le rachat serait effectué par des intéressés qui s'étaient d'ores et déjà entendus : à vil prix, dans des conditions telles que le passif de la succession Fianona resterait supérieur à l'actif. Bien loin qu'il put promettre à la veuve l'envoi de fonds qu'elle avait demandé, son mandataire l'engageait à se mettre en mesure de satisfaire, si possible, aux reprises qu'on exercerait contre elle.

De ce grimoire de procédure, des chiffres qui dansaient en désordre sous ses yeux mouillés de pleurs, Millicent ne retint que ceux-ci : elle n'avait plus rien au monde. Y penser lui fut presque une diversion bienfaisante, à cette minute. La lettre tomba sur l'autre aux pieds de la jeune femme, comme tombent d'une ruine les débris qui s'amoncellent au bas du mur. Elle se courba un peu plus sous la fatalité, dit ses prières de petite fille, repensa aux entretiens qu'elle venait d'avoir avec l'amie de son enfance. — Ce soir-là, Mme Fianona n'alla pas rejoindre à l'Opéra italien la brillante société qui l'y attendait.

Les jours suivants, elle dut se plier aux servitudes du genre de vie que lui imposait sa situation dépendante. Vie bruyante et dissipée. Les hôte-

liers du Caire font dater de cette saison hivernale une ère plus mémorable pour eux que celle de 1 hégire : l'ère de la conquête de TÉgypte par les Américains. A l'exemple des riches Anglais, on les vit cette année-là déserter Nice et Cannes, passer la mer, venir chercher aux bords du Nil l'oubli total des frimas, la fête ininterrompue de lumière que ne donne pas notre Corniche. Les plus belles maisons du quartier neuf d'Ismaïliyé avaient été retenues par les multimillionnaires de New-York; comme s'ils se fussent donné le mot, elles réunissaient dans les grands jardins contigus la plupart des familles haut cotées sur le World, cet almanach qui suggérait à Christian des vues philosophiques dont le jeune duc n'était pas prodigue. Mme de Lauvreins se retrouvait dans son élément, avec son ancienne société de Newport. Pour elle et pour ses compatriotes, les journées se passaient dans un entraînement perpétuel de sport et de plaisir : parties de tennis à Géziré, courses à dromadaire dans le désert; excursions en bande aux Pyramides, à Hélouan, à Matariyé : dîners entre soi ou chez les agents diplomatiques, fêtes arabes offertes par des pachas fastueux et hospitaliers... — Va-t-il pleuvoir de l'or comme au temps du khédive Ismaïl? disaient sans y croire les vieux résidents qui avaient connu les jours, ou plutôt les mille et une nuits d'il y a trente ans; cette joyeuse sarabande des milliards empruntés qui fit alors de la vie au Caire une féerie mi-orientale, mi-parisienne, telle qu'on ne reverra jamais la pareille dans le monde assagi, dans l'Orient appauvri. Les Américains ne pouvaient rivaliser avec les souvenirs laissés par les exploiteurs et les créatures du moderne Haroun-al-Raschid; ils faisaient de leur

mieux ; on devinait chez eux le secret désir d'éclipser les maîtres anglais, un peu offusqués par ces brillantes comètes qui les reléguaient au second plan dans l'estime intéressée des indigènes ; les Américains projetaient de faire mieux encore pour fêter l'arrivée du plus représentatif de leurs concitoyens, du Maître de la Mer incessamment attendu.

Emportée dans ce tourbillon, Peg s'occupait moins de sa malheureuse amie. La duchesse n'avait plus, comme à Jossé, le loisir d'observer et d'interroger ce cœur difficile à ouvrir. On parlait fort peu de Tournoël. Dans la petite société française, le mot d'ordre venu de bon lieu était de se taire, de ne pas questionner, pour ne point rendre plus épineuse encore la situation très délicate d'un officier qui s'aventurait au Soudan : aventure regrettable à tous égards, soit que le capitaine y fût en mission secrète, soit qu'il eût pris sous son képi la fâcheuse inspiration d'aller faire un coup de tète dans ces régions, d'y « créer des difficultés » , comme le disaient avec humeur les personnages de poids, politiques et financiers, près de qui Mme Fianona essayait timidement de se renseigner, lorsqu'elle les avait pour voisins de table. Dans les sociétés étrangères, nul ne pensait plus à l'homme qui avait occupé l'opinion européenne, au commencement de cette même année; son nom, un instant en vedette, s'était effacé des mémoires depuis que les journaux, y compris le plus lu de tous, VOceanic Herald, avaient cessé de rappeler ce nom à des esprits distraits par tant d'autres sujets. Quelquefois, en changeant de toilette à la hâte entre deux parties, Peg demandait à Millicent :

— Ne sa\ez-vous rien de Tournoël, de sa disparition bizarre?

— Rien, répondait Mme Fianona, ce qui était trop vrai. — Sans doute, ajoutait-elle, le capitaine retournait au centre de l'Afrique par une voie nouvelle; sans doute aussi, il avait fait comme les hommes de sa sorte lorsqu'ils rentrent dans l'action : il avait oublié l'intermède sentimental dont il s'était amusé en France ; et le mieux était de l'oublier comme lui.

Ce qu'elle disait à Mme de Lauvreins, l'unique personne qui fût un peu dans son secret, Millicent commençait à s'en persuader elle-même. Plus elle y songeait, plus cette explication lui apparaissait comme la seule plausible et naturelle. Un travail inconscient se poursuivait dans son imagination, y modifiait peu à peu la physionomie de la lettre de Saqqarah, cette lettre dont elle n'avait pas su d'abord s'il y fallait voir une effusion passionnée, ou un congé donné sous d'absurdes prétextes; la dernière opinion avait fini par prévaloir. Révoltée par l'injustice, blessée par l'outrage de l'incompréhensible missive, elle en oubliait les parties qui l'avaient profondément émue; elle ne se souvenait plus que de certaines phrases, justificatives de son interprétation. Ces phrases lui faisaient voir un homme repris tout entier par la fièvre de l'ambition, et plus que jamais obsédé par la crainte d'une forfaiture où il pensait que son amour l'entraînerait fatalement. Millicent avait toujours eu quelque peine à entrer dans cet ordre d'idées, à discerner les motifs de ce duel politique entre Louis et Archibald dont elle était la victime. Les préventions furieuses du capitaine, dès qu'il s'agissait de Robinson et des opérations du financier en Afrique, cela ressemblait fort, pensait-elle, au délire de la persécution ; mais ce délire était plus

fort que celui de Tamour dans le cœur de l'ombrafjeux officier, elle le savait par expérience. Il avait pris le parti de sacrifier l'amour. Il n'avait plus écrit; sa résolution d'oublier et de se faire oublier était donc irrévocable.

Mme Fianona se confirmait chaque jour un peu plus dans ce sentiment, durant les heures de songerie qu'elle pouvait dérober aux divertissements dont on l'accablait, quand elle sortait seule pour s'aller réfugier dans ses deux asiles de prédilection, le matin à la mosquée El Mouaïyad, le soir à l'île de Rôda.

Elle avait découvert par hasard, au cœur de la vieille ville sarrazine , cet enclos béni d'El Mouaïyad qui n'est plus qu'un souvenir, depuis que les architectes ont pompeusement restauré, autant dire détruit et profané, la ruine charmante où travaillait avant eux la nature. La mosquée, du beau temps des Mameluks, était alors une relique un peu croulante, désertée par les hommes, donnée par le dieu qu'ils oubliaient aux arbres et aux oiseaux. Les moulures dorées, les élégantes arabesques des plafonds s'effritaient, pendaient par places aux caissons de bois délicatement enluminés ; les pierres multicolores et les carreaux d'émail aux grandes fleurs tombaient des revêtements de la muraille entre les colonnes de marbre antique. Mais un bois triomphant, un bois sacré de palmiers, de figuiers, de sycomores, avait grandi entre les dalles déchaussées de la cour : ces arbres ombrageaient la fontaine aux ablutions, se prosternaient sous le vent comme les anciens fidèles, avançaient leurs têtes entre les arcades, au secours des piliers ruineux. La fontaine servait d'abreuvoir à une nuée de tourterelles, aux hirondelles et aux mésanges

332 LE MAITRE DE LA MEft

qui nichaient dans les alvéoles des pendentifs, entre les grandes lettres koufiques des frises. Ces oiseaux roucoulaient, chantaient, voletaient des palmiers aux colonnes, de la végétation de bois à celle de pierre. Nul ne venait troubler leurs ébats, le bruit de la rue expirait au portail de bronze, le silence était tutélaire et pacifique dans cette fraîche oasis. Seul, un mendiant raccommodait ses loques près du puits ; un homme très vieux, ruine vivante comme la mosquée.

La jeune femme le retrouvait là au soleil du matin, à l'heure délicieuse d'El Mouaïyad; quand les rayons pénétraient discrètement sous le berceau de feuillage et dans la pénombre du sanctuaire où ils réveillaient les vieux ors éteints; quand montaient du bassin, le long des grêles colonnettes et sous la calotte en stuc blanc du petit dôme, les reflets dansants des zébrures de l'eau coupés par les ombres mobiles des palmes et des ailes de tourterelles. Millicent ne se souvenait d'aucun lieu où la grâce et la paix des choses lui eussent été plus sensibles; d'aucun où elle eût eu si douce cette impression d'ancienne prière endormie, continuée par les oiseaux et les plantes, par les murmures et les mouvements légers d'une nature qui demandait pardon d'être là en fraude; qui se faisait plus aimable, plus filiale, pour réparer la ruine de son dieu, pour le consoler delà désertion des hommes. Mme Fianona revenait toujours de ce pèlerinage rassérénée, plus riche de rêves.

Au baisser du jour, elle suivait la longue rue qui mène au Vieux-Caire, jusqu'au bac du passeur de Rôda, sur le petit bras du Nil. Elle gagnait la berge, dans la procession des femmes fellahs qui rechargeaient sur leurs têtes les jarres pleines • statues

en marche, droites et souples comme les fûts des palmiers, drapées comme ils le sont dans les voiles bleus du soir. Elle se faisait passer dans l'île, allait se perdre dans les jardins de la pointe, près du Nilomètre. Ces parterres d'orangers aux allées droites, bordées de roses ; ces kiosques de marbre blanc; la pergola festonnée de vigne au bord de l'eau ; le noble délabrement à^ ces chosesanciennes, tout lui était ressouvenir émouvant de son Italie; lieu d'une sobre grâce florentme, encadré dans la majesté du fleuve égyptien. Millicent ne se lassait pas dt voit venir à elle, du fond de l'horizon, et glisser à ses pieds les fuseaux blancs des longues voiles aiguës, sous lesquelles des hommes chantaient la mélopée arabe qu'elle aimait. Elle se lassait moins encore de son ravissement quotidien : la mort glorieuse et chaque soir variée des journées qui tombent dans le Nil, comme des perles irisées, en jouant avec la lumière qu'elles emportent ; lumière attardée au prisme de ces eaux où il semble qu'elle ait été tout d'abord créée, tant elle y est jeune, pure, hardie dans ses jeux audacieux.

Là aussi, dans les jardins d'orangers suspendus sur le fleuve, Millicent trouvait paix et solitude; solitude rarement troublée par les touristes, cet Eden ne leur étant pas « recommandé » . Une manière de petit diablotin tout noir, avec des yeux vifs et curieux, tournait souvent autour d'elle ; l'étrangère lisait dans ces yeux une admiration gloutonne, elle s'en amusait. L'indigène s'enhardit à lui adresser la parole ; il avait attrapé quelques bribes de français en montrant son Nilomètro aux visiteurs. Un jour qu'elle lui demandait s'il habitait la vieille maison lézardée qui surplombe le Nil, l'homme répondit dans son baragouin :

— Si, avant; moi partir bientôt, quand île plus nôtre... Américain beaucoup riche acheter Rôda... ) beaucoup argent, millions... — Il compta sur ses i doigts jusqu'au chiffre douze. — Autant millions acheter Rôda... bâtir palais dans île Américain... milord Robinson!

Mme Fianona comprit : il avait été question en sa présence de ce projet d'acquisition. Mais, à l'évocation inattendue, entre les buissons de roses du calme jardin assombri dans le crépuscule, un souvenir traversa son esprit, avec un frisson de malaise : le rêve de Jossé ; le grand mur d'argent qui se dressait partout; qui surgissait autour d'un jardin tout pareil, l'enserrait, interceptait le ciel, et la perspective du Nil, fuyante là-bas, très loin, jusqu'aux régions mystérieuses où d'autres yeur regardaient peut-être la descente de ces mêmes eaux...

Dans la matinée de ce jour, le Neptune, revenant de la mer Rouge, s'était amarré à un corps mort de Port-Thewfik. Ordre avait été donné d'expédier vivement les formalités à l'entrée du canal et de continuer sur Port-Saïd : une affaire urgente y appelait M. Robinson. Depuis qu'on était en vue de Suez, l'Américain arpentait le pont de son navire, d'un pas nerveux qui ne lui était point habituel. Brusquement, il s'arrêta sous la passerelle, se consulta un instant, héla son capitaine :

— Vous pouvez prendre votre temps. Vous continuerez sans moi et m'attendrez à Port-Saïd. Je débarque. — Et s'adressant à Joë, qui causait près de lui avec Moucheron et le docteur : — J'ai changé d idée, Joë. Allez dire à la gare qu'on fasse chauffer une machine pour me conduire au Caire : le train doit être parti. — S'il vous plaît de m'y.

accompagner, Messieurs, faites à votre convenance; rien ne vous retient plus à bord.

Il descendit dans sa chambre. Joë fixa sur le jeune médecin ses yeux inquiets de fidèle chien de garde :

— Ainsi, Monsieur, vous pensez que j'avais tort de m'alarmer, et que le malaise, la surexcitation anormale dont M. Robinson souffre certainement, bien qu'il refuse d'en convenir, ne provient pas d une de ces terribles insolations de la mer Rouge?

— Je crois pouvoir vous rassurer. J'ai examiné M. Robinson : ni fièvre, ni céphalalgie; un peu de fatigue ; rien dont il faille s'inquiéter.

Gomme Joë s'éloignait, Moucheron frappa sur lépaule du docteur Revaz. La sociabilité d'Emile, n avant pas le choix pour se dépenser durant le voyage aux îles Farsan, s'était rejetée sur le médecin, qu'il tenait déjà pour le meilleur de ses amis; qu'il avait conquis en l'aidant à naturaliser des spécimens de la faune marine, péchés dans la mer Rouge; ces merveilleux poissons, aux colorations éclatantes ou tendres, qui semblent échappés de la palette et du rêve d'un Gustave Moreau : le pagelle rose à plumes blanches, l'holocentre rayé d'or et de rouge vif, l'épinéphèle tacheté de blanc sur sa cuirasse de pourpre sombre, les girelles vert-brun, une variété particulière de scare bleu, turquoise vivante, et cette espèce de labre qui porte une étoile d'or sur ses écailles de lapis-lazuli.

— Cher docteur, fit-il, je n'ai pas pratiqué le patron aussi longtemps que son jobard de famulus ; mais je vous jure que Robinson n'est plus le même homme depuis notre retour de ces îlots du diable; il faut bien croire que son solide crâne a été lésé par l'astre exaspéré qui sévissait sur cette rôtissoire

denfer. Ouf! J'en transpire encore, rien que d'y penser. La Providence a eu grand tort de ne pas multiplier les homards sous ces rochers des Farsan : on les y ramasserait tout cuits.

Julien Revaz, un enfant du Faucigny pris en particulière affection par son illustre compatriote Ferroz, avait acquis sous la direction de ce maître une expérience précoce des troubles cérébraux et des obscurs phénomènes de la psycho-physiologie. Il réfléchit quelques instants avant de répondre à Moucheron :

— Si peu que je connaisse M. Robinson, j'ai observé avec curiosité ce rare exemplaire du genre homo. Je vois bien que, depuis quelques jours, il est pour ainsi dire hors de son type. Mais le soleil n'est pour rien dans l'affaire, ou pour peu de chose ; une cause seconde, tout au plus. A mon avis, nous sommes en présence d'un désordre imputable à l 'auto-suggestion provoquée par une femme : ce que vous appelez l'amour, vous autres littérateurs; d'un amour qui veut sortir, qu'on renfonce, et qui se venge sur le cerveau. Mon cher Moucheron — et il plongea dans les yeux d'Emile un de ces regards communs aux juges d'instruction et aux médecins — répondez-moi franchement : y a-t-il quelque chose entre M. Robinson et cette jeune dame que nous avons amenée de France, rembarquée à Suez, et laissée aux Fontaines de Moïse?

— Vous voulez rire, fit Emile. Robinson! Plus indifférent sur le chapitre des femmes que son collègue le financier Joseph, celui qui faisait ici le trust des céréales il y a quatre mille ans. Et il ne regarde même pas cette Mme Fianona, que j'ai des raisons de croire occupée adleurs.

— Il la regarde peu, mais bien, reprit le docteur

Revaz. J'observais notre Américain à la dérobée, quand elle a disparu sur la plage des Fontaines : il la suivait d'un regard singulier, qui m'en remettait un autre en mémoire. — J'ai été requis une fois par un de mes amis; il était appelé sur le terrain par un homme d'âge, qu'il avait gravement offensé, et qu'il savait n'avoir jamais touché une épée. Mon ami, le plus brave, le plus généreux, le plus volontaire des hommes, était de première force aux armes. Avant de s'aligner, il me dit: — Crois-moi si tu veux; je me demande à cette minute si je vais assassiner ce malheureux, ou me laisser embrocher par lui. — La chose finit heureusement avec une égratignure ; mais j'ai noté l'expression des yeux de mon ami, pendant la seconde où il regardait son adversaire, en balançant s'il le tuerait ou se laisserait tuer par lui. J'ai reconnu cette même expression dans les yeux de votre patron, au moment où ils perdaient de vue Mme Fianona.

— Docteur, vous cumulez, dit en riant Moucheron; médecin et poète tragique!

Les deux hommes rejoignirent M. Robinson dans la yole qu'il venait de faire armer; ils quittèrent le bord avec lui, prirent place dans le train spécial qu'on avait préparé sur sa demande.

L'Américain en fit presser la marche. Moins de six heures après son départ de Suez, il était au Caire, à l'hôtel Shepheard, interrogeant le personnel de service. Mme de Lauvreins, lui dit-on, devait se trouver avec ses amies au tennis-club de Gézîré ; quant à Mme Fianona, elle n'avait pas accompagné ces dames; on croyait qu'elle s'était dirigée vers l'ile de Rôda, sa promenade habituelle à la fia de la journée. Archibald se fit conduire au bac.

Il entra dans les jardins, y découvrit la personne

qu'il cherchait. Elle tournait le dos à l'allée par où il arrivait, elle causait avec l'indigène. Celui-ci vit le promeneur qui approchait : un rire sardonique dilata la petite face noiraude, releva les lèvres sur ] les dents luisantes; avec de grands signes des mains à la dame européenne, il s'écria :

— Hé! Hé! Voilà lui... milord américain!...

Elle se retourna. L'homme que l'Arabe lui montrait n'était plus qu'à quelques pas. Mme Fianona reconnut Archibald Robinson.

LA MAITRESSE DE LA lIF.a

Toute surprise d'abord, et muette un instant, '.lillicent ne put s'empêcher de sourire quand son esprit rassembla ces coïncidences bizarres : le propos de 1 Arabe, le cours qu'avaient pris ses propres pensées, l'apparition inopinée de Robinson. Ces avertissements d'une approche, si fréquents qu'ils doivent être explicables par l'action de quelque fluide encore ignoré des physiciens, amusent comme un tour de magie blanche notre goût du merveilleux. De là le sourire dont s'accompagnèrent les premières paroles de Mme Fianona.

— Vous avez fait bon voyage? On ne vous attendait pas au Caire avant demain soir! — Est-ce assez étrange? A la minute même où vous arriviez, cet homme prononçait votre nom et me faisait penser à vous.

— Moi aussi, dit Archibald, je pensais à vous. C'est pourquoi je suis venu.

Sa voix était grave. La tranquillité voulue du débit contrastait avec l'effort pénible de certains mots, qui semblaient s'arracher à regret de sa bouche; ainsi jaillit sous une forte pression la source expulsée du réservoir souterrain.

— En vérité, continua-t-il, je ne croyais pas que

je serais dans la nécessité de vous dire... ce que je suis venu vous dire. Mais, puisqu'il faut que je parle, — il appuya avec un accent presque colère sur ce mot : il faut — je dirai simplement, comme je sais, en homme qui n'a aucune habitude de ces sortes de conversations.

Il fit une pause; après une longue aspiration d'air, comme s'il allait plonger dans une eau très profonde, il reprit :

— Vous connaissez mes idées, mes principes. Celui qui nous choisit pour instruments de ses œuvres sans nous consulter m'a imposé de lourds fardeaux. Les choses qu'il a voulues de moi et où j'ai réussi m'ont contraint à tendre violemment tous les ressorts de mon activité. Dans les grosses tâches qui m'occupent, il y en a qui sont pour mon amusement, je pense, et que j'aime comme un sport très récréatif; d'autres sont utiles, autant que j'en puisse juger : profitables à une grande communauté plus encore qu'à moi-même. La constante application qu'elles exigent a suffi longtemps à me satisfaire. Elle m'a soutenu dans une circonstance très affligeante, la perte de mistress Robinson, malheur qui m'a laissé plus seul qu'il ne convient dans la société des hommes. Le cœur y est quelquefois serré, quand on ne peut dire à une personne : Je m'endormirai sur votre épaule avec une confiance absolue, Mary. — Mistress Robinson s'appelait de son nom Mary. — Je n'ai plus cela. Mon grand entraînement de travail m'a protégé, avec la grâce de notre gardien à tous, contre cette vilenie, la débauche, et ces bêtises, les flirts. Je ne suis plus très jeune. J'étais convaincu que les femmes, dont j'apprécie beaucoup l'aimable compagnie, ne seraient désormais pour moi que des

agréments inoffensifs, comme mes tableaux, mes (leurs. L'homme occupé qui se laisse détourner de son but par leurs artifices n'est bientôt plus bon qu'à filer la quenouille, n'est-il pas vrai?

— Ce terrible danger ne vous menace pas, dit d'un ton enjoué Mme Fianona. — Elle écoutait avec attention^ avec le soulagement de voir qu'il n'y avait rien de trop gênant dans le tour que prenait l'entretien; ces confidences, elle les avait déjà entendues, au cours des causeries où il s'abandonnait volontiers, dans la bonne camaraderie de leur premier voyage, sur l'Océan.

Elle regretta vite l'imprudent défi de sa plaisanterie. Arcbibald se rapprocha d'elle. Du fond des orbites caves, les claires prunelles dardèrent un regard où Millicent retrouva le magnétisme inquiétant qu'elle y avait vu, un soir, dans la clarté des lampes, au pied de la tour de Jossé. D'un mouvement brusque et autoritaire, il prit le bras de la jeune femme, l'entraîna dans l'allée.

— Vous m'avez fait penser différemment, chère Madame. J'ai goûté tout d'abord auprès de vous un très vif plaisir. Vos malheurs m'ont intéressé. J'aurais voulu vous être utile, agréable. J'éprouvais, en vous regardant, le sentiment que m'inspirent certains beaux pays abandonnés dont j'ai assumé l'exploitation; je les prends en affection; je me persuade que j'ai charge de les mettre en valeur, que j'en suis responsable. Ainsi de vous. Je vous l'ai dit un jour, j'aurais voulu être l'arbitre de votre destinée. Je croyais avoir trouvé un très bon arrangement, avec cet homme qui avait de réelles qualités, qui paraissait vous plaire. Et quand vous vous y êtes prêtée, j'ai vu aussitôt que cela ne pouvait pas aller.

— Pourquoi? interrompit-elle, d'une voix redevenue sérieuse.

— Mais, d'abord, parce que cet homme ne veut pas entendre son intérêt, ni le vôtre. Et le voilà qui a' disparu, me dit-on, qui renonce à vous.

— Qu'en savez-vous?

— Moucheron a reçu quelques mots de lui, à Suez ; des lignes datées de Khartoum, et faites pour m'étre montrées, si j'ai bien deviné. C'était d'abord un défi qu'il me portait, sur le terrain où nos intérêts auraient pu, auraient dû s'allier; et il ajoutait à peu près ceci : « Je suis plein d'entrain, tout à mon affaire; je laisse à d'autres les sottes distractions où j'ai failli m'oublier : je souhaite qu'ils trouventgrand plaisir à voyager en compagnie galante; je ne le leur disputerai pas. Peut-être ne me reverrez-vous pas de longtemps, mon cher; en ce cas... » Suivaient des commissions dont il le chargeait pour diverses personnes à Paris.

— Ah ! fit Millicent, pensive.

— D'ailleurs, ne m'avez-vous pas déclaré que votre situation si précaire, et son obstination à ne pas améliorer la sienne, rendaient tout projet d'avenir impossible entre vous et lui?

— On ne renonce pas toujours à l'impossible! soupira-t-elle.

— Non, je vous le répète, j'ai vite vu que cela ne pouvait pas aller; même s'il avait eu le bon sens d'accepter mes offres obligeantes ; des offres que je ne lui referais plus, aujourd'hui.

— Vraiment? Pourquoi?

— Parce qu'il ne m'est pas indispensable pour la besogne dont il fait fi : j'ai sous la main un instrument plus commode... Et surtout parce que... »— Elle sentit un frémissement du bras d'Archibald

sur le sien. La voix se fit rauque, et l'effort pour parler plus visible. — Parce que... j'ai compris que je donnais mon bien, qui m'était très nécessaire, à moi ; que je serais trop malheureux, si vous étiez heureuse avec cet homme. J'ai durement travaillé, j'ai peut-être le droit d'essayer d'être heureux, moi aussi! J'ai compris que je vous aimais beaucoup, chère Madame. Cela est devenu tout à fait évident pour moi durant ce voyage. J'aime regarder la grande mer, ma chose; et quand vous étiez à mon bord, je vous regardais de préférence, elle me faisait moins de plaisir que vous. Quand vous avez quitté ce bord, je ne voyais plus la mer, je voyais la place où vous aviez été. Il y a dans votre faiblesse un charme contre lequel toute la force qu'on m'accorde est sans défense. Sachez que j'ai lutté, courageusement, je crois, avant de m'avouer vaincu : lutté plus encore, avant de me décider à vous parler. Je me suis fait de toute ma volonté un bâillon, pour ne pas me trahir, le soir où vous m'avez surpris écoutant votre chant. Mais un être raisonnable doit connaître la limite de ses forces. Il m'est apparu clairement que je ne vaudrais plus mon sel, que je serais incapable de tout travail utile, si je continuais à me torturer dans cette contrainte. En mer Rouge, ces imbéciles me croyaient malade, tant j'étais au-dessous de mon niveau habituel. Des affaires m'appelaient ailleurs : je n'ai pu dominer mon impatience; il fallait en finir. J'ai tout laissé, je suis accouru, pour vous dire ceci : Je vous aime et je voudrais unir nos deux vies, chère amie. Ce que je viens vous dire, votre fierté peut l'entendre. Voulez-vous prendre chez Archibald Robinson la place de Mary a laissée vide? Voulez-vous que je pose avec confiance ma

tête sur votre épaule? Je pense que je serai pour vous un compagnon très sûr, très fidèle. Je crois que je vous ferai une vie très confortable. En vérité, je vous aime, et Celui qui châtie les paroles menteuses sait que vous êtes la seule à qui j'aie dit cela. — Oh ! c'est mieux, maintenant, bien mieux ! 11 fallait que je vous dise ces choses.

Il respira, soulagée, la regarda en face : les yeux n'étaient plus durs; volontaires encore, mais comme ceux de l'enfant habitué à ce qu'on ne lui résiste pas, et qui attend ce qu'il a demandé, ce qu'il désire violemment.

— Je suis très honorée, très touchée, répondit Mme Fianona, avec une absence d'embarras dont elle s'étonnait intérieurement; — mais votre proposition flatteuse est bien imprévue ; et elle vient trop tard. Quand le hasard nous a réunis, cher Monsieur, quand nous avons fait la paix après notre petit duel du début, j'ai pris un vif intérêt à nos entretiens; je me sentais attirée vers vous par une vraie sympathie. Vous y avez répondu en me donnant à entendre que vous me sauriez gré d'apprivoiser ce jeune officier. Permettez-moi de ne pas changer d'idée aussi vite que vous.

— Ne vous moquez pas. Je vous ai dit combien j'ai lutté contre moi-même.

— Continuez, puisqu'il est trop tard.

— Mais dès lors qu'il ne peut plus être question de ce garçon! fit-il avec un accent et un geste d'Impatience.

— Pour vous, peut-être. En ce qui me touche, ce sont là choses dont vous me permettrez de rester le seul juge.

— L'évidence vouii contraindra bientôt à en juger comme moi.

— Alors, je vous répondrai que la solitude ne me pèse pas.

— Attendons; ce n'est pas votre dernier mot, ditil en maîtrisant d'assez mauvaise grâce l'humeur que lui donnait cette défense ironique. — Il faut s'habituer à une idée. Je ne vous presserai pas davantage aujourd'hui. Je vous demande seulement la permission de vous répéter ce que je vous ai dit ici, lorsque vous serez mieux disposée à m'écouter. J'espère vous y disposer en saisissant toutes les occasions de vous prouver mon dévouement.

Il y avait de la soumission, de l'humilité dans ces derniers mots; il n'y en avait point dans le ton de celui qui les prononçait. Millicent crut y sentir une arrogance de volonté, une certitude tranquille de vaincre dont elle fut froissée. — « Mon bien » , avait-il dit; il parlait en propriétaire qui remet la main sur son bien.

— Je crains que ce ne soit inutile, répliquat-elle. — Mais, puisque vous voilà raisonnable, causons de bonne amitié, comme naguère; revenons à des sujets moins personnels, à ceux sur lesquels j'ai toujours plaisir à vous entendre. Vous ne voudriez pas me gâter cette belle soirée ! Voyez comme le Nil est ravissant aux dernières clartés du jour!

C'était le moment où il semble que les grandes voiles emportent la lumière mourante dans le linceul où ces blancs fantômes la roulent silencieusement.

— Très beau fleuve, en effet, dit Archibald; mais irrégulier et mal gouverné. Vous verrez bientôt tout ce que nous lui ferons rendre. Je suis très occupé de ce grand travail que je voudrais prendre

en main, la canalisation du Nil depuis ses sources. Connaissez-vous le projet Willcocks? Admirable : il ferait du Nil un long boyau d'arrosag^e de sept mille kilomètres; on tournerait un robinet ai x grands lacs, et des millions d'arpents mis en valeur nourriraient le monde entier de leur riz, l'habilleraient de leur coton. Le fleuve vaudra dix fois plus, quand son lit aura été régularisé par l'ingénieur.

— Vraiment? fit sans conviction Millicent J'espère que vous ne détruirez pas ma chère île de Rôda, comme on fait celle de Philae.

— Non, certes; et je suis content que vous aimiez cette île, puisque j'aurai le plaisir de vous l'offrir. J'en négocie présentement l'acquisition. On pourrait y bâtir une demeure splendide, ce qu'il y aurait de mieux au Caire. J'ai déjà mon plan : raser toutes ces vieilles baraques ; faire disparaître ces jardinets, les remplacer dans toute la largeur de l'île par de grandes pelouses, comme celles du gulfàe Gézîré, Ce sera très élégant, n'estce pas? Et, pour l'habitation, je voudrais rivaliser avec cette incomparable maison de la Résidence française : aimeriez-vous un palais arabe authentique, pareil à celui que l'on a recréé dans la maison de France? Aujourd'hui ce ne sera plus aussi facile: les mosquées ne sont plus au pillage, comme jadis. Heureusement, on m'en a signalé une, très richement ornée, avec des plafonds peints et sculptés, des portes de bronze ciselé, des faïences émaillées à foison, des marbres de couleur, des lampes précieuses : on y trouverait l'équivalent des merveilles accumulées par le collectionneur qui a cédé sa maison à la France. C'est la mosquée El Mouaïyad : elle est en très mauvais état, elle

menace ruine, et l'on balance, parait-il, entre deux partis : l'abattre, ou la restaurer. Avec une somme convenable, j'espère faire tourner les choses de façon que tous ces beaux bibelots viennent orner Imon... votre futur palais de Rôda, chère amie.

Mme Fianona frémit intérieurement. Tout ce qu'elle entendait révoltait les délicatesses du goût inné chez l'Italienne, son sens héréditaire des harmonies d'art, son pieux amour des reliques du passé. D'un seul coup, ce profanateur qui voulait lui plaire trouvait moyen de saccager les deux joyaux de nature et d'art qu'elle aimait le plus dans cette ville. Il lui sembla qu'on la dépouillait de ses bijoux pour les refondre et les lui rendre transformés en un stupide lingot. Le mur.., songeat-elle, sur Rôda, sur El Mouaïyad...

— Mais vous préférerez peut-être un palais dans votre Venise? reprit galamment Archibald. Nous en ferons restaurer un à votre choix.

Elle eut la vision rapide d'une hideuse façade neuve, sur un Canal Grande qu'elle n'aimerait plus, tant on le lui aurait dépoétisé; et l'intuition d'un abîme que le pauvre milliardaire creusait entre elle et lui, d'autant plus profondément qu'il y jetait d'horribles largesses.

— Voici la nuit, dit-elle; allons rejoindre nos amis.

L'arrivée de M . Robinson ramenant Mme Fianone fit sensation sur la terrasse de l'hôtel. La première Louise de Banneleuse flaira du nouveau; très vexée, elle dit à son mari :

— Voyez-vous cette petite sainte nitouche, qui accapare déjà notre nabab! Ah! elle a bien caché son jeu sur le Neptune : ils faisaient tous deux ceux qui ne se connaissent pas ; ils se rattrapaient après

rextinction des feux; je l'ai entendue une fois Lies tard, la poulette, qui chantait pour appelei son coq.

Banneleuse approuva silencieusement. Il approu vait toujours les dires et les actes de sa femme Louise pensa : Eh bien? je ne m'avançais guère j'anticipais seulement un peu, quand je disais li bonne aventure à ce nig^aud de Tournoël.

Le soir, en repensant aux péripéties de 1j journée, Millicent fut étonnée de ne pas l'étn davantage. L'événement qu'elle pressentait depui six mois s'était produit : autrement qu'elle ni l'avait imaginé; d'une façon un peu déconcertante rassurante, en somme; pluie d'orage où se déchar geait la nuée menaçante, longtemps suspendue su sa tête, et qui avait enfin crevé, sans grêle, san éclats de foudre. Elle se sentait libérée d'un^ attente angoissante, et presque déçue. Eh quoi cette force prestigieuse qui naguère l'attirait e l'effrayait, ce n'était que cela! Elle ne la craignai plus ; enhardie comme l'enfant, quand le gro chien de mine féroce qui aboyait au bout de s chaîne est détaché, quand il vient se coucher tran quillement aux pieds du gamin. D'autres senti ments se modifiaient en elle. Cette puissance qu lui plaisait de loin, lorsqu'elle en voyait le poid retomber sur les autres, Millicent en faisait moin de cas maintenant qu'on essayait gauchement d l'exercer sur ses inclinations. Elle n'en ressentai plus la séduction, si forte auparavant, alors qu'ell disait à Mme de Lauvreins : Il serait mon maître il me ferait reine de la terre. — Même à ce prixi elle ne voulait plus de maître; pas de celui-là, di moins. L'intelligence de Robinson l'avait intéressél comme un livre étranger qu'elle lisait avec curie

té; elle n'y trouvait plus d'attrait, bien au conaire, aussitôt qu'on la voulait contraindre à lettre en pratique les maximes de ce livre. — Maladroit, concluait-elle; le plus inhabile gs hommes à deviner mes goûts, mes idées; toulurs celui qui m'envoyait une cargaison de fleurs, iir le paquebot, après qu'il m'avait blessée au vif. ais brave homme, au fond; il a dit certaines [loses touchantes, avec leur accent de vérité, i honnêteté, et qui m'auraient plu, dites par un litre.

I Ces impressions se précisèrent et s'affermirent s jours suivants, dans les conversations où elle j'enait un malicieux plaisir à provoquer Archibald IX gaucheries dont elle s'amusait, et même àcerines brutalités de nature qui ne l'épouvantaient us, sûre qu'elle était de son pouvoir sur le onstre. Comme la première fois, à bord du bateau imbourgeois, la repentance qu'il montrait après !S saillies d'une violence native touchait et flattait llicent. Dans la politique mondaine du financier, ms ses appréciations sur les hommes et les faires, elle avait rarement surpris une faute de et : il semblait qu'il les gardât toutes pour son lie mal appris d'amoureux. Elle lui sut gré pournt de la réserve où il se tenait sur deux points îlicats : il ne fut plus question entre eux de Tour- )ël ; et Robinson ne fit aucune allusion aux cruels nbarras pécuniaires de la jeune veuve ^ Leurs entretiens n'avaient rien de confidentiel;

irchibald en saisissait comme il pouvaitl'occasion, ms le tourbillon de parties et de fêtes où ses comitriotes l'emprisonnèrent durant ces quelques jurs. Il y marqua dès le premier moment son attide de soupirant déclaré auprès de Mme Fianona;

il n'eut d'attentions que pour elle. Sa préférence avouée donna vite le ton. Jusqu'alors, cette société luxueuse avait accueilli négligemment et traité sans beaucoup d'égards l'amie pauvre de la duchesse. Millicent n'avait pas ce genre de beauté triomphante qui tient lieu de fortune, d'esprit, de naissance ; qui confère la royauté mondaine à certaines femmes riches de ce seul bien. Son charme, fait de grâce discrète, irrésistible sur les hommes qui l'avaient une fois découvert et subi, s'insinuait doucement, ne s'imposait point aux inattentifs. Une politesse indifférente, c'était tout ce qu'on lui avait accordé; elle en souffrait un peu. Trois jours après l'arrivée de Robinson, l'opinion était fixée dans la colonie américaine, dans les autres : le maître du trafic mondial ne faisait pas mystère de ses intentions ; il allait convoler avec l'heureuse veuve ; elle serait prochainement la plus riche personne du globe. En un clin d'œil, elle eut une cour. Ce fut autour d'elle un assaut de prévenances, d'adulations, un accord tacite pour lui assigner la préséance dans toutes les réunions. Plaisir si nouveau qu'elle s'y complut avec une légère griserie, tout en souriant in petto du pronostic erroné dont elle bénéficiait.

Elle se défendit mal de cette complaisance secrète, la première fois qu'elle surprit dans un chuchotement le titre qu on accolait de confiance à son nom : la Maîtresse de la Mer. — C'était à Saqqarah. Mobilibée au grand complet, la bande américaine faisait cette excursion en compagnie de Robinson, qui allait examiner avec Jérôme Cruas le théâtre des fouilles. Un lunch copieux, envoyé du Caire, attendait les touristes dans la maison de 'Tariette : l'austère laboratoire de la science s'emplit

l'un g[ai babil, on y vida des coupes de vin de Jliampagne àlarésurrection des Pharaons. Mme Fialona, songeuse, accueillait plus durement que d'hajitude les empressements d'Archibald. Elle pensait [ue, sur cette même table, quelques jours avant, le .ruel absent avait écrit la lettre douloureuse...

— N'avez-vous pas eu dernièrement la visite du capitaine de Tournoël? demanda-t-elle à Cruas.

— Oui, répondit l'égyptologue; et j'ai pu m'asmrer que cet officier distingfué méritait sa réputa- :ion. Bien peu, parmi les visiteurs qui défilent ici, 3nt compris comme lui du premier coup l'intérêt

t la grandeur du vieux peuple que j'exhibe aux passants. Le capitaine paraissait cependant très absorbé : sans doute dans la méditation de l'aventure qu'il allait tenter, avec le secours démon ami, e Père Abel; mais il n'avait pas l'air d'un homme qui marche à la victoire. Quand il m'a demandé de :juoi écrire, j'aurais juré que c'était pour rédiger

on testament. Ce doit être un triste.

— On m'a conté que vous aviez exhumé ce soir là une momie, et qu'elle gardait sous ses bandelettes des fleurs de mimosa. Peut-on la voir?

— Ah! la princesse Mirit! Je regrette. Madame ; mais elle est déjà au magasin du Musée, dans un tas d'autres.

— C'est juste, fit Millicent; elle a retrouvé sur terre le sort de toutes les femmes : mortes ou vivantes, on ne s'amuse d'elles qu'un moment.

Cruas fixa sur la personne qui lui tenait ce propos son regard analytique de savant. L'instant d'après, il disait à Mme de Lauvreins :

— yui est cette jeune femme? Intéressante. Il y a du mystère des miennes dans son sourire ; elle «erait digne d'être Égyptienne. Je lui vois une

vagfue ressemblance avec Amnéritis, la fine rei . d'albâtre que vous aurez admirée au Musée; ce), dont la grâce cbaste avait séduit le bon maît Mariette, au dire de nos anciens. i

M. Robinson écoutait attentivement les explic tions de Tégyptologue. Gruas insistait, avec ui passion qu'il espérait rendre contagieuse, sure qu'il y avait selon lui de plus captivant dans S( trouvailles : révélation d'un art accompli, c]art( répandues sur l'bistoire générale, inductions phil sophiques d'une haute portée. Le financier, tn neuf à cet ordre de connaissances, paraissait pe sensible aux émotions de l'esprit qu'on essayait d lui suggérer; tout au plus laissait-il percer sa cori| voitise avide de ces choses très anciennes, enviable parce qu'elles étaient riches de passé, du seul lux qu'il ne put pas créer d'un coup de sa baguett d'or. Mais Gruas ayantdit adroitement qu'il y avai là « un monde à prendre » , le grand accapareu saisit le mot au vol et commença de regarder c plateau désert comme une valeur, un vaste chamj d'exploitation qui devait lui revenir. Son intelli gence lucide et pratique suivait, devançait le savan pour tout ce qui était travail technique des fouilles divination des points qu'il fallait attaquer, emplo judicieux des ressources afin d'obtenir le meilleu rendement. Les deux hommes convinrent sur le lieux d'un plan d'ensemble que l'égyptologue sou mettrait au capitaliste ; celui-ci s'engageait à fair les frais de l'exploration sur un périmètre détei miné. Il ajoutait :

— A la condition que l'on aille sur mon empla cément au plus profond; plus loin que l'on n'es jamais allé sur les autres.

Millicent observait M. Robinson; là, comme pai

out, il lui apparaissait supérieur par certaines 'acuités de l'esprit; elle en eût préféré d'autres,

'l;lle l'eût voulu exempt d'un travers qui gâtait l'intelligentes générosités : cette ostentation vanieuse qui semblait être le principal mobile de homme, alors même qu'il prenait un réel intéré* lux choses où il l'étalait. Gomme la compagnie pélétrait dans la pyramide d'Ounas, il interrogea son luide :

^ — Pensez-vous qu il serait possible de démolir me de ces pyramides, d'en transporter les matéiaux, et de la reconstruire telle quelle en un autre ieu?

— Je l'aurais parié, souffla Louise de Banneeuse à Moucheron : le mastodonte pense à l'énorme ombeau d'où il étonnerait le monde après sa nort ; il voudrait s'offrir une pyramide d'Egypte dans un cimetière de New- York.

— Et quand cela serait! repartit Emile; les Pharaons n'avaient pas de plus grand souci, leur vie durant; c'étaient des monarques très convenables, à ce que dit M. Gruas. — Ah! nous voici dans la chambre funéraire de la pharaonne. Parfait ! Si le Maître de la Mer déménage une pyramide pour son usage, ce sera la chambre de la Maîtresse de la Mer, puisque nous allons en avoir une.

Ges mots parvinrent aux oreilles de Millicent, qui débouchait du couloir d'accès. Elle se les répéta mentalement, amusée.

Moucheron plaisantait sur un sujet où il trouvait pourtant quelques motifs d'affliction. M. Robinson était amoureux, sur le point d'épouser Mme Fianona : phénomènes notoires à tous les yeux et qu'il fallait bien admettre, si déconcertants qu'ils fussent pour la psychologie du financier

qu'Emile s'était faite. Il se souvenait, d'autre part, Je ce qu'il avait vu à Jossé : Tournoël ne serait pas content, on lui dérobait son bien. Or, le brave garçon se sentait une vive inclination pour le capitaine; il eût voulu que tout s'arrangeât, que son patron et son héros fussent heureux : le bonheur Je Tun allait se faire au détriment de l'autre. — Aussi, pourquoi diable Tournoël avait-il disparu, au lieu de veiller sur sa belle? — Enfin, il ne s'agissait que d'une femme; pour une de perdue, deux de retrouvées. Emile n'avait jamais pris au tragique les histoires de cotillons; il se disait que l'officier se consolerait vite de ce petit ennui, ou qu'il en rappellerait, aux dépens du mari Robinson.

Il était d'ailleurs enchanté de la société américaine; il y jouissait d'un*^ situation des plus flatteuses, à la suite de ses démêlés avec un citoyen de cette nation. Le duel de Moucheron et du dentiste est resté légendaire en Egypte. Éprouvé dans une de ses molaires, Emile avait eu recours à un praticien de Philadelphie, qui opérait aux environs de l'Ezbekîyé. Cet homme expéditif et brutal décida d'extraire la dent, malgré l'avis contraire de l'intéressé. Celui-ci protesta, risqua le mot de charlatan, reprit son chapeau pour s'en aller. L'irascible Américain se fâcha tout rouge, et, la querelle s'envenimant, il tomba sur son patient à coups de poing. Agile, entraîné à la boxe, le Français eut le dessus; il sortit du cabinet en y laissant, au lieu de la molaire menacée, un dentiste roué de coups, à demi assommé. Instruits de ce haut fait, quelques jeunes hommes du clan américain se prirent d'une chaude admiration pour le boxeur français; ils l'adoptèrent, le présentèrent à leurs sœurs. Emile leur apparut comme un parangoni

d'esprit parisien; un g^arçon très drôle, et bon à ménager si l'on voulait obtenir des mentions élo pieuses dans les comptes rendus des fêtes du Cair; adressés aux journaux de Robinson. Les Américains lui avaient emprunté cette appellation de Maître de la Mer, qui flattait leur patriotisme en exaltant la puissance de leur grand concitoyen ; lorsqu'il s'avisa de féminiser le titre, à l'usage de la future mistress Robinson, le mot fit aussitôt fortune dans la coterie élégante d'Ismaïliyé.

Un soir, en revenant du théâtre, où Archibald avait fait d'une façon significative les honneurs de sa loge à Mme Fianona, la duchesse entra dans la chambre de son amie, le sourire aux lèvres :

— Eh bien! chérie, vous aviez raison, vous aviez vu mieux que moi; c'était bien un intérêt... plus qu'amical, comme vous disiez à Jossé. Mes compliments! Moucheron vous a déjà surnommée la Maîtresse de la Mer. Quel dénouement de conte de fées, et que vous méritiez si bien, après ces épreuves gentiment supportées! Venez que je vous embrasse ; et pressons les choses, il ne faut pas faire attendre le bonheur. Je suis si heureuse pour vous!

— Il n'y a pas de quoi, dit en riant Millicent; et je n'accepte pas les compliments.

— Que voulez-vous dire?

— Que je ne songe pas le moins du monde à couronner la flamme de M. Robinson.

— Vous êtes folle?

Et Peg, n'en croyant pas ses oreilles, confessa, chapitra sa déraisonnable amie. Devant la résistance qu'elle rencontrait, Mme de Lauvreins eut un langage presque sévère ; elle remit sous les yeux de Millicent toute l'horreur de la situation où la pauvre femme allait se débattre, après leur

retour à Paris. Elle lui ferma la bouche, dès qu'il fut question de Tournoël : il avait plongé, on ne savait où ; il était mort pour celle qui s'obstinait à l'attendre.

— Mais, insistait Millicent, ne me disiez-vous pas l'été dernier que nous étions faits l'un pour l'autre? Vous m'encouragiez alors à espérer, à persévérer, en dépit de tous les obstacles.

— Pouvais-je prévoir le coup de foudre d'Archibald, et le revirement du capitaine? Voyons, que vous a-t-il écrit?

Peg la força de s'expliquer sur l'unique lettre qu'il eût écrite ; elle en prit argument pour dire que tout était bien fini avec cet homme oublieux, injustement prévenu. Elle quitta Millicent en la priant sérieusement d'y réfléchir, en refusant d'admettre qu'une créature douée de raison pût sacrifier à « ses lubies » un avenir qui aurait comblé les vœux de toutes les femmes.

Jusqu'à ce jour, la bergère qui refusait une couronne avait pris assez gaiement son rôle de fiancée récalcitrante, jouissant de l'envie qu'elle excitait chez toutes ses rivales, avec une certitude intime de ne la justifier jamais. Elle redevint triste, après cette conversation qui lui ouvrait les yeux. Elle se rendit compte de la formidable pression qu'allaient exercer sur elle les gens, les circonstances. Elle londa l'abime de misère d'où aucun secours humain ne la retirerait, si elle mécontentait Mme de Lauvreins, son unique appui. Peg ne lui avait dit que des choses très raisonnables, ce qu'aurait dit tout être sensé. Tournoël ne donnait plus signe de vie. Qu'il fût mort pour elle, Millicent n'en voulait pas faire à d'autres l'aveu ; mais nul n'en était plus persuadé qu'elle-même.

A partir de ce moment, des idées de résifjnation s insinuèrent dans son esprit; timides d'abord, et repoussées avec colère; bientôt plus tenaces, et plus lâchement combattues. Elle n'était pas une jeune fille, elle avait l'expérience d'un premier mariage de raison. En somme^ que lui proposaiton? De recommencer la vie qu'elle avait toujours vécue, sans grandes joies et sans grandes souffrances : avec la gêne domestique en moins, cette lois ; avec toutes les satisfactions matérielles et extérieures qu'elle n'avait jamais connues; avec [orgueil d'être une des premières dans le monde et le pouvoir d'y soulager beaucoup de maux. Elle avait fait un rêve, très doux, très court; il était allé où vont les rêves. Restait la vie, telle qu'elle est ; médiocre pour l'âme qui voudrait plus ; désormais brillante à tous autres égards, comme l'est rarement une vie. Pas mauvaise : il ne serait pas mauvais. On le ferait même très bon, elle en était sûre, en adoucissant ses rudesses avec l'atmosphère d'affection qui lui manquait. Il ne serait qu'étranger, de cœur et d'esprit, dans le trésor secret où elle sentait qu'il ne pénétrerait jamais. Toutes les femmes ne sont pas faites pour le bonheur; c'est déjà beaucoup d'être assurée contre les calamités qui accablent tant de misérables; — qui m'ont accablée jusqu'ici, pensait-elle, quelques jours après son entretien avec Peg, en se dirigeant vers le piano, dans le salon de Ihôtel. Sa main erra sur les touches, sa voix murmura le dernier couplet de la romance d'Heilbronn :

Il avait rêvé d'être vôtre, Ce pauvre cœur irrésolu; Vous aurez ouvert pour un autre Le livre où vous n'avez pas lu.

Sa8 LE MAITRE DE LA MER

Archibald entra, des télégrammes à la main :

— A mon grand regret, chère Madame, je suis obligé de m'absenter. J'ai remis plusieurs fois, je ne peux plus différer les rendez-vous d'affaires qui exigent ma présence à Alexandrie, à Port-Saïd; et je veux pousser une pointe dans le golfe d'Alexandrette, reconnaître l'emplacement du port que mes bateaux desserviront, au jour prochain où une ligne asiatique y viendra déboucher. Je serai de retour au Caire dans la huitaine, prêt à vous ramener en France avec la duchesse. Je n'ai pas voulu vous importuner de mes instances; elles ont été mal reçues ; mais laissez-moi espérer qu'avant de quitter l'Egypte vous me direz quelque chose de plus encourageant.

— Je vous redirai que j'ai une sincère affection pour vous.

— Et vous ne m'en donnerez jamais une preuve? Vous ne direz jamais le mot que j'attends, qui me rendrait très heureux, oh ! vraiment très heureux, chère amie !

Il y avait dans son regard, dans sa voix, une émotion qu'il maîtrisait, avec un effort sur soimême dont elle lui sut gré.

— Je voudrais ne jamais rien dire qui vous fit de la peine, ajouta-t-elle en lui tendant la main.

Il la prit, la retint un instant, s'inclina sur le bout des doigts. Elle le laissa faire, passive. Lorsqu'il fut parti, cette main retomba, dans un geste de lassitude résignée, le geste du vaincu fatigué d'un combat inutile

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