BRÈVE IDYLLE
Accoudée à sa fenêtre, Millicent cherchait encore un bruit qu'elle n'entendait plus, le bruit évanoui d'un pas qui s'éloignait sur la chaussée du Chareh Kâmel. L'aube descendaitdelamontagne, les mains chargées dépure lumière ; elle éteignaitles dernières étoiles, tous les feux brûlants qui s'allument la nuit, au ciel et dans les veines des créatures du désir. L'aube apportait l'éclair aigu de la réflexion ; cette lucide vision de nous-mêmes que nous avons aux premières minutes du jour, dans l'instant où l'àme se voit nue au miroir de la conscience, avant que renaisse le tumulte des passions, des illusions, des sollicitudes qui vont la reprendre. Durant ce court instant, Mme Fianona revit toute la suite de son existence.
Longue trame grise jusqu'à une époque toute récente, prolongement de l'enfance dans la paix d'un cœur inéveillé : jeune femme ignorante de l'amour, elle regrettait la douceur de ses premières années, elle rêvait, très vaguement, de bonheurs inconnus qu'elle ne se définissait pas. Un jour, le monde s'était ouvert devant elle comme un fruit mûr; lorsqu'elle s'échappait de Buenos-Ayres, libre, lasse de végéter, désireuse de vivre toute sa vie
(le femme. Deux hommes lui avaient donné l'envie de leur plaire et la confiance qu'elle y réussirait. Elle avait balancé d'abord entre ces deux attractions opposées; maîtresse encore d'elle-même, elle raisonnait, comparait, jugeait avec sa pensée. Bientôt, le choix des instincts obscurs s'était fixé sur l'un de ces hommes : l'autre l'intéressait comme un sommet curieux et dangereux qu'elle eût voulu gravir; elle savait, elle pouvait dire ce par quoi il l'attirait ; elle ignorait quel sortilège l'inclinait vers celui-là seul qu'elle imaginait délicieux, et qui l'appelait d'une voix reconnue, entendue depuis le berceau dans toutes les promesses de ses rêves. Il lui souvenait du moment précis où ses hésitations avaient pris fin, à Jossé. Là, son cœur s'était rendu ; sa personne s'était refusée : forte encore de tous les scrupules d'une âme fière et pure, de toutes les défenses d'une raison arrêtée par d'insurmontables obstacles, elle avait craint de briser l'avenir de Ihomme aimé, de lui imposer un sacrifice bientôt suivi d'amers repentirs. Et, plus tard, c'était ellemême qui avait secrètement maudit son courage, dans les souffrances de la séparation, du malentendu, de l'abandon. Nouvelle et pire dépression de sa vie un moment exaltée, écrasement définitif de cette vie dans l'irrémédiable misère; défaillante sous un poids trop lourd, elle avait accepté passivement la fatalité d'un retour à son ancienne destinée, à la solitude intérieure dans la prison dorée d'un mariage sans amour. Elle allait s'y résigner ; la rencontre avec Louis avait réveillé cette volonté d'être heureuse qui se rendormait en elle. Il avait suffi d'un instant, du souffle d'orage qui chasse les eaux tranquilles contre la digue qu elles emportent. Énervée par la traîtresse journée de khamsin,
exaspérée par la persistance d'un odieux soupçon, prise d'une folie de soumission à l'homme qui la repoussait durement, elle s'étaitjetée, àlui, inconsciente de son acte.
Maintenant, à la minute des clairvoyances matinales, Millicent ne se reconnaissait plus. Elle se demanda si c'était très mal, ce qu'elle avait fait ; comme un nuage noir qui eût fondu sur elle dans le rose sourire de cette aurore, elle vit nettement, d'un seul regard, les menaces de l'impossible lendemain. Elle ferma les yeux, les couvrit de ses deux paumes, d'un geste qui lui était habituel. D'autres images envahirent aussitôt sa mémoire, lui rapportèrent des troubles dont tout son être frémit. La cruelle minute des reprises de conscience avait fui sans retour. Le temps d'un frisson au passage de la vision noire, ce fut tout ; l'instant d'après, l'amoureuse était reperdue dans son extase, oublieuse de l'avenir, ressaisie par un bonheur présent et palpitant sur les objets qui l'environnaient. L'avenir, c'était l'heure de ce jour naissant qui continuerait celles de l'ineffable nuit : une encore, une seulement, dût-elle mourir le lendemain de honte et de chagrin. Ce qui avait été ne pouvait plus ne pas être.
Une superbe confiance succéda brusquement aux affres : confiance en lui, confiance en elle-même ; ils s'aimaient, ils sortiraient tous deux de l'impasse ; elle se sentit soulevée par la plénitude de sa félicité comme par une force neuve, triomphante, qui vaincrait toutes les difficultés. Bientôt, elle ne pensa plus qu'au moment où elle le reverrait ; ce matin même, à la mosquée d'El-Mouaïyad : elle avait voulu qu'il vînt la retrouver dans l'asile de ses méditations solitaires. Elle se mit à sa toilette ; de-
vaut son miroir, elle se trouva belle d'avoir été aiaiée par lui. L'heure impatiemment appelée sonna, Millicent sortit pour aller rejoindre Louis.
Le jeune homme l'attendait sur la margelle de la fontaine. Pour lui aussi, tout ce qui n'était pas cette femme avait subitement disparu du cercle d'horizon; cercle rétréciàla mesure d'un seul être, puis agrandi pour laisser rayonner les projections de cet être dans tout le champ de l'infini. La terre et le temps n'existaient plus qu'à la place et pendant la minute où il voyait les yeux candides, où ses baisers recueillaient sur leurs paupières l'âme qu'il sentait tout entière en son pouvoir.
Louis était de nature inquiète, ombrageuse, mais sincère et droite : il se reprochait amèrement sa longue cruauté, le soupçon imbécile qui avait meurtri la pauvre femme ; il savait, maintenant, combien elle était digne d'adoration. Dans chacun des mots, des regards, des gestes où Millicent se donnait, il avait pu deviner l'être de vaillance et de dévouement pour qui l'amour n'est qu'une forme du sacrifice. Il se comparait, lui, l'homme égoïste et grossier, à cette créature d'essence supérieure qui traversait les flammes de la passion comme celles d'un holocauste, parfaitement oublieuse d'elle-même dans l'humble offrande d'un trésor dont elle paraissait ignorer la valeur. Il demeurait confondu, le cœur débordant de gratitude, d'admiration pour la femme qui sortait grandie de l'épreuve où tant d'autres s'abaissent. Il se répétait : Que suis-je à côté d'elle, et par quoi l'ai-je méritée?
La figure qu'il évoquait à la fontaine d'El- Mouaïyad émergea du seuil d'ombre, entra dans la lumière qui auréolait sa robe blanche sur l'éclatante
blancheur du parvis; avec un air d'être chez elle dans ce lieu, reine des beautés anciennes et des grâces vivantes : colonnes, feuillages, oiseaux, balancements de palmes et battements d'ailes dont il semblait que son pas rythmât la symphonie. Elle vint s'asseoir aux côtés de Louis sous les branches du sycomore, dans le tremblement des reflets de l'eau qui frissonnaient sur son corsage ; elle lui pritles mains. avec un ravissement dans son regard qui disait :
— C'est vous! Vous encore! Vous ici! Ce n'était donc pas un rêve, cette nuit?
Par-dessus les hautes murailles, le bruit des foules extérieures arrivait indistinct, très lointain, comme d'un autre monde : juste assez pour faire plus sensibles le recueillement et la vie particulière de l'enclos des ruines. Vie légère, qui caressait les choses décrépites et charmantes. Les tourterelles rousses emplissaient la cour de leur vol et de leur roucoulement; par les blessures des plafonds troués, les rayons perpendiculaires plongeaient entre les colonnes de la kebla; leurs pinceaux ranimaient les couleurs éteintes dans l'ombre du sanctuaire, sur les émaux à fleurs et les marbres des revêtements. Le mendiant choisissait, sous le figuier, la place où il s'accroupirait tout le jour pour ne penser à rien, pour jouir du seul bien qu'il possédât, l'aise des yeux et de tous ses vieux membres dans la tiède clarté.
— Voyez, disait-elle, ces palmes sont des harpes, la lumière y compose des harmonies, je voudrais les transcrire pour vous les jouer : elles vous diraient tout ce que j'ai ressenti, quand je vous appelais ici ! — Entendez-vous ce murmure de vieilles prières, et comme il implore sur nous un peu de miséricorde?
Elle expliquait, avec son intuition subtile de l'àme des choses, les correspondances secrètes entre le génie de ce lieu et les aspirations qu'il éveillait en elle. Millicent obéissait au sentiment instinctif qui nous fait essayer la sensibilité de l'être aimé sur les aspects de beauté que nous préférons, afin de nous convaincre qu'elle est bien accordée, qu'elle vibre à l'unisson de la nôtre sous les mêmes impressions. Et les paroles de l'amour lui étaient plus douces à entendre dans le royaume qu'elle avait peuplé de ses pensées tristes, alors que son chagrin venait s'isoler à El-Mouaïyad.
Il en fut de même dans les jardins de Rôda. Elle l'y conduisit à la fin de la journée. Elle le retint longtemps à sa place favorite, au pied d'un jujubier penchant sur le fleuve, près d'une sakiyé. C'est la roue élévatrice des eaux du Nil, l'organe primordial et symbolique de toute la vie de l'Egypte : vie perpétuellement puisée dans la grande veine nourricière, reversée sur la terre par les chapelets de godets qui tournent sur ces roues, tout le long de la vallée.
— Que de fois, dit-elle, j'ai recherché ici l'image de mes jours, leur recommencement monotone et leur écoulement inutile ! Je croyais les voir tourner devant moi, avec ces pots d'argile où s'égoutte une eau grise qui va se perdre... Regardez! Elle n'est plus grise, ce soir; elle monte joyeuse, chantante, avec des reflets d'azur, l'eau qui nous désaltérera toujours!
Ils gagnèrent la pointe de Rôda, cet éperon de l'île d'où Millicent avait souvent interrogé l'horizon du sud, les barques descendantes qui apporteraient peut-être, de là-bas, quelque chose de l'absent. Elle fut heureuse de voir Louis séduit par ce qu'elle
aimait tant : l'enchantement vespéral du Nil, la poésie des belles passantes silencieuses, ces longues voiles effilées, palpitantes sur les dahabîyés comme des ailes de courlis, emportées au fil du fleuve d'un glissement si noble et si doux. Mais, plus que les voiles, il admirait le jeune corps qui se dressait devant lui sur la berge, dans le cadre d'argent assombri, dans la gloire de ce ciel clair qui épure et grandit toutes les formes ; il pensait, il lui disait : — Vos soeurs qui passent, et qu'il faudrait presque aimer comme vous. . . , — tant il la voyait pareille, dans le port et dans la démarche, à ces hautes grâces mobiles qui ramassaient les clartés éparses sur les eaux où elles promenaient leurs ombres.
— Je veux bien que vous aimiez les voiles, répondait-elle, je ne veux pas que vous aimiez Mirit. Avouez que vous l'aimez plus que moi, parce qu'elle a plus de mystère!
Il souriait : — Une morte!
— On peut être jalouse d'une morte, fît-elle gravement.
Le matin, à la mosquée, elle lui avait demandé, d'une voix anxieuse et suppliante :
— Louis, c'est bien vrai que vous ne pensez plus à partir sur le bateau de ce soir?
— Chère folle, en aurais-je le courage? Le bateau qui me ramènera en France ne m'y ramènera qu'avec vous, je vous le jure.
Ce fut la seule allusion qu'ils firent à l'avenir, au cours de cette journée et de celles qui suivirent. Ils échangeaient à toute heure les serments de s'aimer toujours; où, comment, ni l'un ni l'autre n'osait y penser et le dire : d'un accord tacite, ils ne projetaient rien; ils fermaient les yeux devant ce trou noir, demain, comme les enfants ferment
les leurs, par peur du vertij^e, au bord d'un précipice. Us s'efforçaient de retenir éperdument l'heure présente et de se persuader qu'elle ne finirait jamais.
Trois jours s'écoulèrent ainsi, remplis par les idolâtries passionnées des soirs, par les émerveillements des promenades dans la ville sarrasine, dans la campagne, aux confins du désert. Ces pittoresques visions d'Orient, qui ne sont pour le voyageur ordinaire qu'ag^réables et curieuses, la magie de l'amour les métamorphosait pour eux en splendeurs incomparables, uniques dans le monde. Sur les lieux, sur les choses, elle étendait cet or divin qui en fait notre trésor personnel, éclatant plus tard dans le souvenir, toujours reflété dans des yeux qui furent nôtres : si bien que de bonne foi nous haussons les épaules quand d'autres s'extasient et prétendent qu'ils ont revu ce que nul n'a pu voir après nous, ce qui n'existe plus pour les demiaveugles qui ne voient pas à travers ces mêmes yeux, — Trois jours passèrent dans le rêve ininterrompu, rapides comme une minute; minute d'ivresse où les deux amants auraient perdu le sentiment de la vie ambiante, et même l'appréhensio du réveil, du lendemain. Trois jours sans aulr contrainte que les repas à l'hôtel Shepheard.
Sur les instances de Millicent, Louis était revenu s'y établir ; il avait pris place à la table où se réunissait la société de Mme de Lauvreins : façon d'agir toute naturelle et dont ne pouvait guère se dispenser l'ancien camarade de Christian, l'hôte reçu dans l'intimité de Jossé. Très naturelle aussi l'explication qu'il donna d'un mot lorsqu'il se représenta devant la duchesse, le lendemain du jour où il l'avait rencontrée aux Pyramides : des
lettres de France trouvées au Caire lui permettaient de prolonger son voyage. Mais on jugea moins naturelles ses courses en tête à tête avec Mme Fianona : sauf aux heures des repas, le couple était toujours absent. On lisait d'ailleurs sur leurs visages ce bonheur rayonnant qui ne sait pas se dissimuler, qui dédaigne et ne voit plus un monde dont il fait l'entretien. Les langues se délièrent vite, allèrent leur train. Celle de Louise de Banneleuse ne ménagea pas Millicent.
— En a-t-elle une santé! La semaine dernière, presque officiellement fiancée à Robinson : elle faisait sa tête, nous nous fendions déjà pour garnir la corbeille. L'amoureux aux milliards tourne les talons, et la voilà qui s'affiche avec son officier; ils ne se donnent même pas la peine de sauver les apparences, ils disparaissent ensemble du matin au soir; et je ne voudrais pas répondre que, du soir au matin. . . Nous allons rire, au retour d'Archibald. A moins qu'il ne trouve cela tout simple, comme Peg, comme ces Américaines ! Et le monde est si sévère à d'autres, pour quelques insignifiantes coquetteries!... Quelle société, mon pauvre ami!
Le « pauvre ami » , M. de Banneleuse, approuvait, d'une grave inclination de sa belle tête césarienne.
Mme de Lauvrems ne trouvait pas cela a tout simple » ; mais elle n'émettait point d'appréciations. Froide et réservée d'abord avec le capitaine, elle lui en voulut, elle en voulut à Millicent d'un rapprochement qui ruinait ses combinaisons; Robinson ne se ferait plus écouter, la duchesse en eut vite la certitude; elle connaissait trop son amie pour garder à cet égard la moindre illusion. Conduite parfaitement déraisonnable, estimait Peg. Le
soir même du jour où Tournoël reparut au Shepheard, elle entreprit amicalement celle qui l'y attirait :
— Ainsi, tout est changé ! Vous renoncez à mon malheureux ami Robinson? Pourtant, ajouta-t-elle en prenant la taille de sa compagne, si j'ai bien lu dans ce petit cœur capricieux, sa cause était presque gagnée!
Quelques semaines plus tôt, Millicent se fût peutêtre laissée aller à des confidences sans réserves. Mise en défiance et un peu blessée par la pression de son entourage, elle retint l'aveu le plus difficile, ne dit pas qu'elle avait avec Louis les derniers engagements. Sa réponse n'en fut pas moins catégorique sur ses intentions : M. de Tournoël, un instant égaré par de faux rapports, lui était revenu avec des sentiments aussi vifs que par le passé ; elle n'avait pas varié ; si incertain que fût leur avenir, elle se gardait toute au seul homme qu'elle aimât, et il serait désormais inutile de lui parler en faveur de Robinson. — Peg revint une dernière fois à la charge ;
— Je ne vous comprends pas, et peu de femmes vous comprendraient. Laissons de côté les avantages de la magnifique situation que vous sacrifiez : Archibald a pour vous un attachement dont toute femme serait fière ; vous le savez foncièrement bon ; vous paraissiez très séduite, il n'y a pas si longtemps, par les facultés qu'on admire chez ce fort entre les forts; et vous lui préférez un officier de fortune — soit dit sans mauvaise plaisanterie sur sa pauvreté — qu'une aventure sans lendemain a fait mousser un moment; un homme qui s'est très mal conduit envers vous...
— Chère, c'est vous, une femme, qui me parlez
ainsi? Vous devriez deviner ma réponse : eùt-il fait cent fois pis, il est lui, cela répond à tout, et tous les autres ne me sont, ne me seront jamais rien!
A la flamme qui passa dans les prunelles de Millicent, au trouble dont elles s'emplirent, Mme de Lauvreins soupçonna qu'on ne lui disait pas tout : elle comprit d'instinct qu'elle opposait un raisonnement à un délice, et que tous ses arguments seraient désormais inutiles.
— Puisqu'il en est ainsi, fit-elle, je ne dirai plus
in mot. Va pour le capitaine! Il ne reste qu'à re-
\)rendre nos idées de Jossé, à tâcher de vous aidef
dans les difficultés où vous vous jetez tête baissée.
Comptez sur moi, ma pauvre petite.
Le bon sens pratique de l'Américaine souffrait; mais il n'avait rien d'obtus : il était éclairé par une intelligence avisée des diversités de nature. Elle savait qu'il est absurde de vouloir imposer ù des gens qui en font peu de cas la sorte de bonheur qu'on leur souhaiterait. Sa folle amie se faisait une fausse idée de la vie, elle repoussait une chance inespérée : c'était regrettable ; mais chacun doit agir selon son idée, sous peine d'être parfois très malheureux dans la condition où d'autres trouveraient leur joie. Peg avait le respect inné de la liberté d'autrui : sentiment tout contraire à celui de Mme de Banneleuse, excellente Française qui supportait avec peine qu'on laissât quelque liberté à son prochain, La sage conseillère avait fait ce qu'elle croyait de son devoir en essayant de guider sa protégée; il n'y avait plus qu'à suivre cette obstinée où elle voulait aller, à veiller sur elle. Dès lors, la duchesse affecta de trouver « tout simple » ce dont on glosait; elle ne manqua pas une occasion de couper court aux malins commentaires
provoqués par les imprudences de Millicent Pcg était la moins romanesque des femmes ; mais, n'ayant rien à se reprocher, elle était indulg^ente et brave, toujours prête à couvrir une amie dans le danger.
Ils ne s'inquiétaient guère des propos méchants, les deux amants absorbés dans leur contemplation réciproque, dans l'unique souci de découvrir l'un chez l'autre des raisons nouvelles de s'adorer. Chaque entrevue leur en apportait de plus persuasives, et qui faisaient leur passion plus enivrée de sa force, plus étrangère à tout ce qui n'en était point l'aliment. — Le soir du troisième jour — était-ce bien le troisième? Ils n'auraient pu le dire, ils ne les comptaient plus — Millicent voulut revoir le berceau de leur bonheur, les Tombeaux des Khalifes. C'était l'instant rapide du crépuscule d'Egypte. Enveloppés déjà dans les premiers voiles de la nuit . les dômes blanchirent encore une fois : à la minuit où il semble que le jour mourant se relève d'iii dernier sursaut pour donner un grand baiseï d'adieu à la terre. Puis, dômes et minarets sombrèrent dans les ténèbres, si subitement que Is jeune femme en demeura saisie :
— Oh ! Louis, la nuit est tombée sur eux comme un suaire; j'ai le pressentiment que nous ne les reverrons plus!
— Qu'importe, si je vous revois toujours!
— Qui sait?6t-elle en tressaillant au cri soudain d'un chacal, glapissement plaintif venu des carêmes du Mokattam. Elle frissonna de nouveau, sous un coup de vent très frais, souffle de quelque brise marine qui remontait le Nil.
— Pour la première fois, j'ai eu froid en Egypte ! Il se hâta de l'emmener. Sur la route, ils par-
lèrent peu ; des pensées les envahirent qu'ils devinaient pareilles et qu'ils hésitaient pourtant à se communiquer; nouveauté qui les fit doublement tristes.
A l'hôtel, Millicent trouva toute la petite bande réunie dans le hall : on tenait autour de la duchesse un conciliabule animé.
— Votons, disait Pegf : il faut se décider.
— Quel dommage! soupira l'amie américaine; le pacha nous avait promis une belle fête dans son palais de Gézîré, pour lundi soir!
— Et il devait me montrer les chevaux qu'il a reçus du Nedjed, ajouta le duc.
— Bah! s'écria Louise, nous nous faisions déjà vieilles, dans cette vieille Egypte ; et Paris nous pleure. Nous n'aurions, dit-on, qu'un mauvais bateau, la semaine prochaine : on est si bien à bord du Neptune!
— Alors, c'est voté? On part! conclut Mme de Lauvreins. — Elle aperçut Millicent qui rentrait; elle l'appela d'un signe, tira de sa poche une dépêche :
— Lisez : une bombe !
Jme Fianona lut le télégramme d'Alexandrie, ainsi conçu ;
« Affaires urgentes me rappellent en Europe. Mon Neptune prendra la mer demain soir, à cinq heures. Désolé de presser votre départ. Je veux espérer que rien ne vous retient au Caire et que vous me ferez le plaisir de rentrer en France à mon bord, tous et toutes. Joë va chercher et me rapportera vos ordres. Archibald. »
La duchesse avait vu Joë peu après la réception
du télégramme : le secrétaire venait régler des notes, des affaires laissées en suspens dans les bureaux du Caire ; et il devait convoquer pour le lendemain, à Alexandrie, quelques personnes que M. Robinson désirait voir avant son départ; entre autres Jérôme Gruas, Joseph Yabeç.
— Mon bon Joë, lui avait dit Peg, peut-on vous demander quelles affaires urgentes rappellent Archibald? Rien de fâcheux, j'espère?
— Je ne sais. Madame ; je suis étonné, Monsieur ne m'en a rien dit.
— Une question encore : Robinson savait-il que le capitaine de Tournoël nous est revenu?
— Oui, avait répondu l'Irlandais sans malice; quand Monsieur m'a dicté la dépèche pour vous, ce matin, il venait de recevoir un billet de Mme de Banneleuse, au sujet d'une des affaires dont s'occupe le mari de cette dame ; je crois me souvenir qu'il y était fait mention incidemment de l'arrivée du capitaine.
— C'est bien, merci, Joë.
Peg était instruite de ce qu'elle voulait savoir, et lixée sur l'affaire urgente qui précipitait leur départ.
Elle n'en dit rien à Milhcent. Son regard scrutateur, chargé d'inquiétude et de commisération, interrogea l'amie qui lui rendait le papier d'une main tremblante :
— Et vous, chère, quel est votre avis? Nous pensons que ce serait un mauvais procédé envers Archibald de lui fausser compagnie pour rester ici quelques jours encore; etil nous parait plus pratique de rejoindre demain notre confortable Neptune.
— C'est indifférent... Je n'ai pas d'opinion..., balbutia Millicent, avec des mots qui sortaient à grand'oeine de la gorge étranglée.
Elle se déroba, courut chez Tournoël ; dune voix essoufflée par le battement du cœur, elle lui annonça la nouvelle. Le visage de l'officier pâlit, se contracta durement :
— Et que comptez-vous faire? dit-il en lui prenant les mains.
— T'aimer!
D'un mouvement effrayé qui implorait protection, elle se jeta dans les bras où elle avait tout abdiqué, s'y blottit comme pour fuir une puissance hostile qui aurait tenté de l'en arracher.
JODR DE BATAILLES
Louis retrouva le lendemain une autre femme : bien différente de celle qu'il essayait vainement de consoler, la veille au soir. Il l'avait vue tour à tour consternée, effrayante d'exaltation douloureuse; puis longtemps pensive, obsédée, et tristement apaisée par le travail d'une idée qu'elle ne communiquait pas. Quand ses yeux battus de larmes se rouvrirent au jour, une lueur de froide résolution les ranimait. Ceux qui croyaient le mieux connaître Mme Fianona allaient éprouver durant ce jour de vives surprises. Une heure tragique avait réveillé l'héroïne endormie dans le sang maternel de l'amoureuse Vénitienne : cette heure la ramenait de trois siècles en arrière, la refaisait sœur de ces Italiennes qui eurent toutes les audaces dans les grandes crises de la passion. L'éruption chez Millicent d'une force qui s'ignorait fut manifeste dès le matin : debout près de Tournoël, les mains sur les épaules du jeune homme, elle l'enveloppait d'un regard impérieux et tendre, le pressait de paroles volontaires ; un magnétisme de commandement souverain émanait de toute sa personne, transfigurée par une inspiration du cœur.
— Chère bien-aimée, lui disait Louis, calmez-
VOUS, je vous en conjure : l'état où je vous vois me fait peur, plus peut-être que votre abattement d'hier, plus que les angoisses qui vous agitaient si fort. Je ne sais quelle folie, belle comme vous sans doute, a surgi dans votre esprit : n'y pensez plus. Je vous le répète, tout ce qui vous trouble ne m'émeut guère. Vous craignez les jugements d'un monde avec lequel vous romprez, en restant seule ici près de moi ; je m'en soucie peu. Dans quelques jours, je vous ramènerai en France; bientôt après, j'aurai la joie et l'orgueil de vous nommer ma femme. Nous aviserons à vivre comme vivent les pauvres gens, heureux dans leur détresse matérielle, quand ils s'aiment.
— Non, répondait-elle avec une obstination qu'il sentait invincible, non, Louis. Je suis à vous, sans réserve et pour toujours, vous n'en pouvez douter. Je ne regrette pas l'acte qui m'a faite vôtre, presque à mon insu, dans une inspiration du désespoir, alors que je ne savais comment vous convaincre et vous retenir. Je ne crains rien pour moi. Mais ma raison, abolie depuis quelques jours dans le rêve où vous me faisiez vivre, m'est revenue tout entière devant le danger qui vous menace.
— Quel danger?
— Le seul vraiment redoutable pour l'homme que vous êtes. Comment ne voyez-vous pas ce que je m'efforce de vous démontrer depuis une heure? Après le départ de ce navire et des gens qu'il emporte ; après le départ des Lauvreins, des amis qui me faisaient une condition encore acceptable, honorable aux yeux du monde, il ne restera dans vos bras — sur vos bras, diront ceux qui me respectaient hier — qu'une maîtresse humiliée, misérable, si misérable qu'elle ne pourrait même pas
quitter ce pays, qu'elle y mourrait de faim dans la rue, si vous l'abandonniez à son triste sort. Ici d'abord, en France bientôt, tous vos envieux, tous vos ennemis auront à la bouche les mots que vous devinez : Le capitaine de Tournoël! Un homme fini! Il est tombé dans les filets d'une aventurière qui lui mange l'argent qu'il n'a pas. — On me traînera dans la boue. Ah ! que m'importe, à moi ! Assez heureuse si je garde le seul bien que je souhaite, votre amour! Mais cette boue rejaillira sur vous; la créature qu'on aura ainsi avilie ne pourra plus être, ne sera jamais, entendez-vous, la femme du glorieux officier que vous devez rester. Gomme à Jossé, je connais le devoir démon amour : vous sacrifier ma vie, ne jamais sacrifier la vôtre. En vous écoutant à Jossé, je ne l'aurais rendue que très difficile; maintenant, après l'éclat public qui ferait de moi une gêne perpétuelle pour votre dignité, pour votre liberté, je la briserais irrémédiablement.
— Tais-toi, chérie, ce n'est pas vrai, je ne veux pas entendre ces paroles ! — Il essaya de les arrêter sur les cruelles lèvres, avec des baisers. Elle se dégagea :
— Vous ne les entendrez que trop, quand tous les diront!
— Tu es au-dessus des jugements du monde ! La pire honte pour moi, ce serait d'accepter ton admirable sacrifice. Laisse-moi la douceur de te faire le mien, si vraiment c'en est un.
— Vous le feriez de grand cœur aujourd'hui, mon aimé, je n'en doute pas. Mais un temps viendrait fatalement où vous le regretteriez : le jour où je verrais poindre ce regret, j'en mourrais de chagrin. — Et votre vocation, l'avez-vous oubliée?
Les ambitions qui étaient toute votre vie, ces ambitions dont j'aimais en vous la force et la grandeur, mes baisers les ont-ils tuées? Non; endormies et bercées, seulement. Elles se réveilleront : contre moi, si je les dessers. Tout à l'heure encore, lorsque vous me pressiez de rester ici près de vous, ne disiezvous pas qu'il vous en coûterait de quitter l'Egypte avant d'être fixé sur les menées de votre adversaire, sur le véritable but de cette expédition qui vous donne tant de souci? Jusque dans l'enchantement de nos premières ivresses, j'ai vu passer l'ombre de votre préoccupation : que sera-ce plus tard? Oh! je n'en suis pas jalouse! Je ne veux pas tuer vos idées, je veux les servir. Et pour cela, pour sauvegarder votre avenir, il faut que je reparte, sur ce bateau, avec ceux qui me protègent. Vous viendrez vite me rechercher : toujours, partout, vous me retrouverez ce quejefusici, votre esclave, votre chose. Mais il faut que je reparte, ce soir, le cœur déchiré : pour ton bien, cher plus cher que moi-même.
— Sur ce bateau ! Chez cet homme ! Avec cet homme ! Vous ne ferez pas cela. Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!
— Louis, dit-elle gravement, les enfantillages ne sont plus de saison. Je vous ai pardonné vos injustes soupçons, alors qu'ils étaient déjà sans excuse ; ils m'avaient fait beaucoup de mal : vous savez comment je l'ai payé. Aujourd'hui, après ce qui a été, ce qui est... je ne puis voir dans vos inquiétudes qu'une plaisanterie ; et l'heure n'est pas aux plaisanteries. Parlons sérieusement. A mon tour, j'ai peut-être le droit d'être exigeante; le droit de vous demander une confiance avetigle, et même votre obéissance pour un jour, moi qui vous
obéirai pendant toute la durée de mes jours. Il faut que je parte, vous dis-je : j'ai mon idée, moi aussi...
— Mais donnez-jn'en connaissance ! Que je sache au moins...
— Non; vous y feriez cent objections, raisonnables en apparence; et je ne saurais quoi répondre, et vous ébranleriez peut-être la foi que j'ai puisée dans une sugfg^estion de mon amour. Ayez foi en moi, vous aussi, je vous en supplie, mon bienaimé; et faites ce que je vous demande : accompagnez-nous tout à l'heure à Alexandrie. Il est convenable, il est naturel que vous y veniez prendre congé de nos amis, de moi, au moment où nous nous séparons... Oh! ce mot! — Et, d'une voix qui faiblissait avec son courage, elle ajouta : — Ecoute : à la dernière minute, si cette affreuse séparation te parait être au-dessus de nos forces, si le cœur nous manque à tous deux, tu commanderas, j'obéirai, je te le jure; nous serons lâches ensemble... Mais essayons, au moins : je veux essayer mon idée!
Il résistait, torturé par la pensée qu'elle allait disparaître, la douce joie vivante qui était devenue pour lui une nécessité de chaque instant; inquiet en outre de ce dessein qu'elle méditait et lui cachait obstinément. Elle continua de l'attaquer, toujours plus pressante; il se rendit, vamcu par l'énergie dominatrice qu'elle lui révélait, il promit de la suivre ; avec l'arrière-espoir qu'au dernier moment il la dissuaderait, la garderait, défaillante de chagrin.
Le train d'Alexandrie les emporta tous deuk, dans la bande joyeuse des partants, des Améri-
caines qui reconduisaient les Lauvreins et voulaient profiter de l'occasion pour visiter le Neptune. Le couple navré s'efforçait de faire bonne contenance sous la surveillance maligne dont il était l'objet. A l'arrivée, comme on avait quelques heures à perdre avant de rallier le bord, la duchesse et ses amies acceptèrent l'invitation d'un riche Levantin qui leur offrait un goûter au jardin Antoniadis. Mme Fianona s'excusa. On s'y attendait, nul ne fut surpris de la voir s'éloigner avec le capitaine : leur drame intime était soupçonné par toutes les femmes ; elles plaignirent des souffrances qu'elles devinaient.
Millicent et Louis s'allèrent réfugier dans un hôtel de la place des Consuls. Là se renouvelèrent les scènes douloureuses du matin : supplications désolées de l'amant, alternatives de faiblesse et de vaillance chez celle qu'il ne voulait pas laisser partir. Amollie par les caresses, ébranlée par des instances qui ne trouvaient que trop d'écho dans son propre cœur, elle ramassa tout son courage dans cette prière qu'elle lui fit à genoux :
— Votre volonté sera faite, si vous y persistez : je l'ai promis. Mais laissez-moi d'abord essayer la mienne. — Louis, ne m'interrogez pas, ne me suivez pas, attendez-moi ici : je jure d'y revenir dans une heure.
— Dis au moins où tu vas! Non, inutile, je le devine... Pourquoi? Pourquoi? — Je te suis!
— Non. Seule. Je veux de toi cette preuve de confiance et d'amour, j'y ai droit, tu m'entends!
— Millicent! Je ne te reverrai plus!
— Si. Crois en moi, aime-moi bien, mon Louis; tu verras que je le mérite!
Toute frémissante, elle s'arracha du long baiser où passait toute son âme, sortit, héla une voiture, se fit conduire au port.
Ses yeux tombèrent machinalement sur le nom, écrit en grosses lettres bleues, d'une des barques d'où les bateliers grecs l'appelaient : Santa Maria délia Sainte. Un vieil homme, différent de ces Grecs par le type du visage et la forme du bonnet, offrit en italien ses services à la signora. Millicent lui répondit dans le dialecte vénitien. iJn sourire d'aise illumina la figure parcheminée du marin : il se précipita pour aider la belle dame à descendre, avec les précautions d'un artiste qui manie une jolie statuette fragile. Heureux d'entendre et de pouvoir parler son patois natal, il commença, tout en faisant démarrer sa barque, à raconter son histoire. Il avait navigué longtemps, disait-il, sur les bateaux d'une petite Société de l'Adriatique; mais la vie était devenue difficile à la mer : l'Américain — celui dont le yacht se balançait là-bas, dans le grand bassin — ruinait les petites compagnies par la concurrence ; elles devaient faire des économies sur le personnel; on l'avait remercié, vu son âge : il était venu s'échouer dans le port d'Alexandrie.
— Briccone! fit-il en tendant le poing vers le yacht — il mange le pain des pauvres gens !
— Conduis-moi chez lui, dit Millicent; et demandons assistance à la Madone.
Elle venait d'apercevoir, grossièrement sculptée à l'avant de la barque, une figurine de la protectrice de Venise : du fond de Tâme enfantine et traditionnelle une ardente prière, imploration de secours pour son amour malheureux, monta aux lèvres de l'Italienne.
A bord du Neptune, tous étaient en mouvement pour les préparatifs d'appareillage. Du pont qu'il arpentait à grands pas, M. Robinson braquait à fréquentes reprises sa jumelle sur le port. Elle lui fit voir enfin ce qu'il cherchait : un canot du yacht qui ramenait Joë, flanqué de Moucheron. Archibald vint les attendre à l'échelle ; dès que la voix put porter, il cria :
— Nos invités viennent-ils, Joë? Où sont-ils?
— J'arrive du Caire avec eux, Monsieur. Ils seront ici tout à l'heure.
— Tous et toutes?
— Je le crois. Monsieur.
Les deux hommes embarquèrent. Tandis que Moucheron s'isolait pour satisfaire son vice professionnel en lisant les journaux de France arrivés le matin, le secrétaire énumérait les noms des personnes qui allaient venir à bord, y compris celui de Mme Fianona. Visiblement soulagé, M. Robinson frotta l'une contre l'autre ses mains musculeuses. Mais, bientôt, le pli d'une préoccupation reparut sur son front; après un silence, il dit :
— Tous les hommes sont fous, Joë.
Celui qu'il gratifiait de cette vérité fit un signe de tête approbatif, témoignage de son profond respect pour toutes les opinions de l'oracle, alors même qu'elles étaient obscures et inattendues.
— J'ai trouvé dans le courrier de ce matin, reprit Archibald, une lettre d'Hiram Jarvis dont je ne saurais dire combien elle me peine. Je n'aime pas à changer mon jugement sur les hommes.
— Je comprends. Monsieur, dit avec compassion le secrétaire. J'ai parcouru le Times à l'hôtel : le journal faisait connaître et qualifiait sévèrement la conduite peu sérieuse de M. Hiram Jarvis.
— Il m'en écrit cependant très sérieusement avec tant de conviction qu'on est tenté de se demander s'il n'y aurait pas deux espèces de raison celle des fous, et celle des autres, qui prétenden ne pas l'être. — Voyez, lisez.
Il tira la lettre de sa poche, la tendit à Joë L'étrange personnage y annonçait la détermination qui étonnait à ce moment tous les clubs, tous les salons de Londres, autant que des Anglaii peuvent s'étonner d'une excentricité. L'apôtre de la paix impériale, l'écrivain si habile à justifier le; [guerres qui acheminaient le monde vers ce granc bienfait, le conseiller écouté des politiques anglais I homme dont les suggestions éloquentes avaient souvent influencé les princes et les cabinets di nord de l'Europe, le prophète — comme l'appelaient ironiquement ceux qui souriaient de se; idées et obéissaient ensuite au courant d'opinior qu'elles avaient créé, — le fameux Hiram Jarvis quittait l'Angleterre et allait s'établir sur lancier territoire des Mormons, aux bords du Grand La( Salé. Il avait découvert parmi les brocheuses de son magazine une jeune fille d'un génie singuliei et d'une beauté non moins singulière, écrivait-il i son ami; initié par elle à la véritable doctrine àx. progrès social, il y avait d'abord converti Mme Jarvii l'ancienne ; la respectable épouse de l'apôtre n'étaii pas moins enthousiaste que son mari de la grande révolution morale qu'ils allaient prêcher d'exemple au Nouveau Monde. Le trio partait pour l'Utah, afin d'y rénover la secte et la république modèle des Saints du dernier jour. Jarvis exposait le plan de la campagne d'agitation qu'il voulait entreprendre en Amérique, pour faire revenir le Congrès de Washington sur les aveugles prohibitions
qui avaient étouffé le mormonisme ; il ne doutait pas que l'opinion américaine ne se rendît vite à la force de ses arguments; les esprits les plus prévenus se laisseraient convaincre, disait-il, par ce plaidoyer vivant, la beauté de sa collaboratrice ; et aussi par le spectacle de la touchante union qui régnerait entre ses deux épouses, la nouvelle et l'ancienne. La lettre s'achevait sur un pressant appel au concours d'Archibald Robinson :
" Ne m'objectez pas, mon ami, les directions antérieures que j'avais proposées à votre activité. Elle s'est employée jusqu'à ce jour à des fins utiles, sans doute, mais secondaires; éclairé aujourd'hui sur le véritable idéal de la civilisation moderne, je vous supplie de m'aider à le réaliser. Les difficultés que je vais rencontrer ne pourront être vaincues qu'avec le secours de ces deux grands pouvoirs, la volonté, l'argent. Dès l'instant où la lumière m'est apparue, dans les yeux et sur les lèvres de l'inspiratrice de vérité, j'ai pensé à vous, Archibald, comme au réparateur providentiel qui relèvera de ses ruines la cité fondée par le Lion du Seigneur. Nous comptons sur vous, sur votre intelligente énergie, sur votre grande puissance financière; croyez-moi, tout vous désigne pour reprendre l'oeuvre interrompue du vénéré Brigham Young, pour reformer et faire accepter au peuple américain la république dont vous serez le chef, l'État-type où pourront enfin se satisfaire toutes les aspirations de l'humanité. Je vous exposerai mes idées sur l'application méthodique des principes du trust à la nouvelle société mormonne ; j'attendrai impatiemment votre retour en Amérique, avec la confiance que je vous persuaderai, aujourd'hui comme naguère; mais avec bien plus
de raison cette fois. Quand vous aurez vu l'inspiratrice de vérité... Hàtez-vous, ne craignez pas d'abandonner nos anciennes entreprises, indignes de vous retenir, maintenant que votre mission prédestinée vous est enfin révélée par ma voix... » Le prophète continuait sur ce ton, avec le zèle communicatif, les adroites flatteries, l'éloquence autoritaire des lettres qui avaient jadis gagné Robinson à la cause de l'impérialisme anglo-saxon.
— Joë, ceci est très désagréable. Je m'étais habitué à faire grand cas des opinions d'Hiram Jarvis. Je peux dire qu'elles m'ont engagé dans certaines tâches contre lesquelles j'avais personnellement de sérieuses objections. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans la folie subite qui atteint un homme, c'est qu'elle nous fasse douter des enseignements que nous tenions de lui, des œuvres qu'il nous avait conseillées.
Joë crut devoir risquer un aphorisme philosophique :
— 11 est en effet très malheureux qu'une femme ait le pouvoir de pervertir un esprit supérieur, comme était celui de M. Hiram Javis.
— Joë, pensez-vous qu'il y ait des esprits supérieurs au pouvoir de la femme?
L'ampleur de cette question était faite pour déconcerter Joë Buttler. Il écarquilla les yeux, sourit en montrant toutes ses dents : il cherchait encore une réponse, quand M. Roblnson s'éloigna pour rallumer son cigare à la mèche.
Quelques bribes de leur conversation étaient venues aux oreilles de Moucheron, qui rôdait non loin de là. Il s'approcha du secrétaire.
— Dites donc, Joë, il n'est pas ordinaire, votre prophète : il n'a qu'un œil, et il lui faut deux
LE M Ail 11 E DE LA MER 413
femmes! C'est égal, je ne suis pas fâché de voir le patron dégrisé sur son Égérie borgne. Un simple loufoque, n'est-ce pas?
Archibald revenait vers eux; un homme d'équipage l'appela :
— C'est une dame, Monsieur, qu'une barque vient d'amener à l'échelle de tribord, et qui vous demande.
Le maître du yacht se dirigea vers la coupée; une exclamation de joyeuse surprise lui échappa : Mme Fianona gravissait les derniers échelons.
— Vous, chère amie! La première! C'est aimable d'avoir devancé les autres, je suis touché ! Laissez-moi croire que cette hâte gracieuse est de bon présage : faut-il me préparer à être très heureux?... Mais j'oublie qu'il faut d'abord vous conduire à votre cabine : vous déciderez si une autre vous plaît mieux. Commandez, sur ce navire qui est vôtre, avec tous ceux qu'il porte. Où sont donc vos bagages? — James, dit-il à un serviteur qui s'empressait, allez payer ce batelier, et qu'il débarrasse notre échelle.
— Non, fit Miilicent, je le garde. Descendons au salon, si vous le voulez bien : je désire causer un instant avec vous.
Un peu surpris par ces mots, et plus encore par l'accent, par l'air du visage, il déféra au désir de Mme Fianona, la suivit dans le petit salon de l'arrière. Elle s'assit, répondit brièvement aux questions de politesse sur leurs amis, sur elle-même, prit la parole d'une voix émue, et pourtant assurée :
— Archibald — jamais elle ne l'avait appelé de ce nom — Archibald, je viens vous faire une demande.
— C'est-à-dire me donner un ordre, commençat-il sur un ton de galanterie enjouée; mais la réponse l'avertit aussitôt qu'il faisait fausse route.
— Je n'ai pas d'ordre à donner chez vous. Je viens vous demander une marque de votre affection, que je sais grande et sincère; comme celle que je vous ai vouée moi-même dans la vérité de mon coeur, cher ami.
Remué par la nouveauté de ce langage, pénétré de gratitude, il lui prit la main. Elle le laissa faire, indifférente; et il eut la sensation singulière qu'en tenant cette main il ne tenait rien de la personne qui venait de lui dire ces bonnes paroles.
— Je vais droit au fait, reprit-elle : ce sont les façons que vous aimez. Je connais imparfaitement le détail et les motifs de vos différends avec M. de Tournoël, au sujet des contrées africaines qu'il a découvertes, qui lui appartiennent; mais je sais que vous voudrez être juste avec lui, amical pour moi. Je vous demande ce qui m'importe à cette heure plus que tout au monde; je vous supplie de respecter les droits du capitaine sur sa conquête, de renoncer à ces pays d'Afrique, de n'y rien entreprendre sans son aveu; de vous abstenir, s'il le désire ; de servir ses projets, s'il y consent, mais de les servir alors de tout votre pouvoir, en Afrique, à Paris, où votre influence est prépondérante sur ceux qui ont lié les mains à l'officier, peut-être pour vous complaire. — Oh! ceci, qu'il ne s'en doute pas, agissez à son insu ; il ne me | ar.lonnerait jamais, s'il m'entendait. — Bref, je vous demande de l'aider, sans autre pensée que celle de lui être utile, dans la mesure etavec les moyens qu'il jugera convenables.
— Voici, en vérité, le sujet d'entretien que j'ai-
tendais le moins, dit Robinson en retirant sa main; j'en espérais un autre. — Et puis-je savoir d'où v^ous vient ce beau feu pour les ambitions de M. de Tournoël?
— Vous pouvez le deviner aisément : désormais, son intérêt et le mien ne feront qu'un.
— Je m'en doutais ! — Il se leva, commença de marcher en cercle dans le salon, comme tourne ians une cage, en cherchant l'issue barrée, l'animal sauvage qu'on vient d'y enfermer. — Ainsi, il suffit que ce Monsieur veuille bien reparaître auprès [le vous, et c'en est fait aussitôt du léger espoir que v^ous ne m'aviez pas défendu d'emporter!
— Je ne vous ai pas caché mes inclinations; vous les encouragiez naguère, faut-il vous le rappeler une fois de plus?
— Mais qu'a-t-il donc fait pour vous ensorceler, ce petit, ce faible, ce pauvre? Un garçon que j'avais trop favorablement jugé, qui ne sait pas vouloir, qui ne sait que se plaindre. Et je devrais tout lui céder, moi qui me sens la force de maîtriser le oflobe, qui ai pris ce globe dans ces mains que voici, et qui vous l'offre? Qui est donc cet homme, pour que je ne sois plus rien, dès qu'il daigne se montrer?
— Vous aussi, vous m'adressez cette question? Il est lui. Ne me demandez pas d'expliquer ce qu'il y a pour moi dans ce simple petit mot.
— Je le vois assez! Mais vous n'attendez pas, chère Madame, que je m'efface devant un rival sans lutter, sans me défendre, alors que j'ai toujours brisé sur ma route toutes les résistances.
— Vous ne lutterez pas contre moi, Archibald; ce serait méchant, et inutile; mon cœur renferme à présent une puissance plus inflexible que la vôtre.
4, fi LE MAITRE DE LA MER
— Ne me défiez pas! — Sa voix se faisait mordante, l'amertume du désir contrarié déchaînait toute la violence contenue à laquelle il commandait d'habitude; il se rapprocha, presque menaçant : — Ah! l'on nous appelle chez vous des sauvages! Pirates! disiez-vous à notre première rencontre. Eh bien ! soit, je ne suis qu'un pirate. Le Maître de la Mer, comme on me surnomme, maître sur elle, sur mon navire. Un coup de sifflet, et ce navire gagne le large, il vous emporte, toute en mon pouvoir, je vous garde !
— Faites, dit-elle tranquillement; ce sera bien, j'aurai plus de temps pour vous convaincre.
Momentanément désarmé par ce grand calme, il recula, se laissa tomber sur un siège, la regarda :
— Mais je ne vous reconnais plus, vous n'êtes plus la même : que s'est-il donc passé?
— Je vous l'ai dit. J'aime. L'âme de celui que j'aime, une âme triste et forte, quoi que vous en pensiez, est descendue en moi.
A son tour, elle se leva, vint lui prendre la main.
— Pardon, Archibald. Je sais que je vous fais de la peine. C'était inévitable. Mais dites-vous aussi que ma démarche, mes paroles, attestent ma foi profonde en votre affection, en votre bonté. Cette bonté, je l'ai devinée, il y a longtemps. Ce n'est pas ma faute si j'aime ailleurs, on n'est pas maîtresse. Croyez du moins qu'après lui, vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance sans bornes, le seul à qui je veuille demander secours. Je le prouve, en ce moment.
— Alors, donnez-moi un peu de temps, une chance encore de vous fléchir; laissez-moi espérer que peut-être, mieux instruite, avant de choisir irrévocablement. . .
LE MAITRE DE LA MER Àll
— Non, mon ami. II est trop tard. Pour nous épargner à tous — à vous d'abord — d'inutiles, de pénibles malentendus; pour vous faire comprendre d'un mot l'importance qu'a pour moi votre désistement, il vaut mieux que je vous dise... Oui, ce que je vous demande, je vais l'acheter en vous donnant cette preuve suprême de mon estime, de ma confiance... que je vous dise toute la vérité. Vous ne pouvez plus penser à moi... comme vous pensiez : j'appartiens à celui que j'aime.
— Vous dites?... Achevez : que veulent dire ces mots?
— Tout ce qu'ils signifient. — Je vous étonne? Souvenez-vous. Réfléchissez. Vous l'avez dit : il est pauvre, malheureux. 11 n'a rien; il n'avait à lui qu'une grande idée, une chère espérance; vous les lui avez prises, vous qui possédez tout. II faut bien qu'un homme ait quelque chose pour sup-
l porter la vie. Que pouvais-je lui donner, si misérable moi-même? Je lui ai donné tout ce que j'avais, mon pauvre moi. N'est-ce pas juste?
— Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria Robinson avec un sursaut douloureux de tout le corps.
— C'est étrange qu'une femme vous avoue ces choses. Mais nous sommes ici, à cette minute, en dehors des conventions mondaines; moi, surtout, qui me sens déjà hors du monde; qui ne serai plus ce soir qu'une créature méprisée, honnie par tous, si vous rejetez ma demande. Ma ruine, ma misère, vous sont assez connues : je n'ai donc pas besoin de vous expliquer ce que seront désormais ma situation matérielle, ma condition sociale, après le pas que je vais faire. Mais comprenez ceci : je vais devenir un humiliant fardeau pour l'homme que j'aime ; il a la générosité de s'en charger. Eh bien!
418 LE MAIint: DE LA MER
moi, je voudrais du moins lui rendre, en retour du sacrifice qu'il me fait, les seuls biens qu'il eût au monde, ses grands espoirs, son trésor de gloire future. Le sort a mis ces biens en votre pouvoir, vous les lui enlevez : je vous les redemande, pour les lui donner. Si vous me faites ce présent — et vous me le ferez, Archibald — je reviendrai tout à 1 heure à votre bord, avec joie ; j'y reviendrai au bras d'un fiancé, respectée encore, sauvée des pires déchéances, n'ayant confié qu'à vous mon secret. M. de Tournoël pourra avouer, à la face de tous, une femme qu'on ne jugera pas indigne de partager sa glorieuse destinée. Mais si vous ne me mettez pas en mesure de lui assurer cette destinée ; s'il vous plait mieux de la détruire, de la rendre trop difficile pour qu'une femme y trouve sa place légitime, je ne le laisserai pas ici en proie au chagrin, vaincu, dépouillé par vous de toutes ses chances d'avenir; je me perdrai publiquement pour le consoler, pour qu'il garde le peu qui lui reste, mon amour, ma personne. Vous le voyez : cette vie de la malheureuse Millicent dont vous vouliez être l'arbitre, vous pouvez d'un mot la briser, ou la sauvegarder.
— Ainsi, dit-il amèrement, ce ne serait pas assez de vous céder à cet homme ; il faudrait encore lui abandonner un empire auquel j'ai les plus fortes raisons de tenir! Savez-vous seulement quelles vastes combinaisons vos caprices prétendent déranger? Croyez-vous que je n'aie pas mes desseins, moi aussi, mes intérêts? Non pas ceux que vous supposez, des bénéfices de trafiquant; mais les grands intérêts de race que je sers dans le monde entier, et qui m'appellent aujourd'hui dans cette Afrique où votre capitaine les combat
Je serais absurde et coupable si j'immolais à son bon plaisir ces intérêts généraux d'une race qui est la vôtre, vous l'oubliez trop. Le sang de votre père ne parle donc jamais dans vos veines?
— Ces hautes considérations ne sont pas à ma portée. Ma patrie est là où j'aime. Cependant, je devine maintenant beaucoup de choses que j'ignorais. L'amour et la souffrance donnent aux femmes l'intuition de ce que les hommes apprennent par l'étude et la réflexion. Je ne connais le pays de mon père que par les nobles voix de ses poètes; je l'admire : s'il y a dans le monde un grand sujet d'orgueil pour tous les hommes, et une preuve positive qu'ils sont les fils d'un Dieu puissant, c'est que quelques-uns de ces hommes aient pu faire ce miracle, l'Angleterre, avec tout ce qui est sorti d'elle. Mais la force de vos nations n'est admirable qu'au service de la justice. Elles peuvent se tromper, et on peut les tromper. Vous en savez quelque chose, Archibald. Je devine quel conseiller déraisonnable vous a poussé au Soudan, vous y a jeté en travers de l'officier français. Naguère, dans nos causeries sur l'Océan, vous m'aviez fait entendre qu'un seul homme avait le pouvoir de peser sur vos déterminations : cet Hiram Jarvis dont vous parliez avec tant d'enthousiasme. Eh bien ! tout à l'heure, en wagon, on ne s'entretenait autour de moi que de la ridicule équipée de ce personnage. Ne regrettez-vous pas maintenant d'avoir pris pour guide un triple fou?
— Ah! fit-il, ne vous hâtez pas d'appeler fou l'homme qui se laisse égarer par une femme !
La gênante vérité de ce qu'avait dit Millicenteut un effet contraire à celui qu'elle attendait; l'irritation d' Archibald, un moment calmée, bouillonna
de nouveau; oui, il s'était laissé guider par un assembleur de chimères, il s'en rendait compte, il lui déplaisait de l'entendre dire; et il se sentait, tl'autre part, presque aussi ridicule que le prophète, jouet d'une femme comme Jarvis, comme lui prêt aux pires folies... Il se remit en marche; sa voix redevint cassante, bientôt grondante.
— Je vous admire. Vous philosophez sur les nations, sur l'Angleterre, comme si nous causions tranquillement après diner; et il y va de ma vie !
— N'y va-t-il pas de la mienne?
— Il y va d'un grand bonheur détruit aussitôt qu'entrevu, de mes plus chères et de mes plus graves préoccupations. Vous êtes libre d'agir à votre guise ; mais sachez bien que je ne sacrifierai ni mes entreprises ni les intérêts de ma race: la puissance ne m'a été donnée que pour les servir.
— Elle vous a été donnée pour faire du bien, cher Archibald. C'est sa justification. Vous pouvez l'employer à sauver une malheureuse femme, à rouvrir une belle vie devant un homme qui la mérite; vous le ferez, et vous serez satisfait de vous-même, plus que si vous aviez accaparé un nouveau continent. Au nom de tout ce que vous arez aimé; au nom de votre morte, de cette Mary Robinson qui plaiderait sûrement ma cause, accordez-moi ce que je demande pour celui que j'aime, la restitution que vous lui devez en toute justice. Oh! je n'ai pas honte de vous implorer! Ecoutez l'amie qui vous supplie les mains jointes, ne la repoussez pas!
Elle était tout contre lui; dans la supplication éperdue des gestes, des regards, l'imprudente mettait inconsciemment tout son pouvoir de charmer. La femme émue qui veut convaincre laisse
agir d'instinct et sans préméditation son arme naturelle, la fascination physique; cette fascination se dégageait de la personne de Millicent : plus provocante, à cette minute, de tout l'amour qui palpitait en elle pour un autre. — Robinson s'abandonna aux frénésies sauvages qui montaient en lui; il saisit les poignets délicats, il les retint tout meurtris dans son étreinte brutale; des mots dont il ne gouvernait plus l'audace se pressèrent sur ses lèvres :
— Des phrases! Vous me prenez pour un autre, ma belle amie! Je ne suis pas un héros de roman, moi; un chevalier errant comme votre petit soldat français ! Je fais mes volontés, pas celles des autres ! Archibald Robinson, le grand accapareur, hein! Oui, je prends mon bien où je le trouve, et je le garde! Vous êtes mon bien : changé, volé par un autre, n'importe; très désirable, ma foi, telle qu'il vous a faite. Je vous veux, entendez-vous, je vous veux mienne, à tout prix. Ah! vous réclamez un grand service! Robinson ne donne rien pour rien. Achetez, payez. Pourquoi pas? Puisque vous vous donnez si facilement! Vous me plaisez ainsi, embellie par ces journées d'amour, par...
Elle dégagea péniblement une de ses mains, la lui jeta sur la bouche :
— Taisez-vous, de grâce! Pour vous! Pour moi, c'est naturel, c'est le calice attendu, l'outrage qui commence... Je ne pensais pas qu'il me viendrait d'abord de vous, Archibald!
Ivre de fureur, il ne l'écoutait plus, sa bouche collée sur cette main qui étouffait les paroles injurieuses, de plus en plus libres, cyniques... Avec une force qu'elle ne se connaissait pas, Millicent le repoussa, recula jusqu'à l'entrée du salon; sur
le seuil, elle s'arrêta un instant, trsè pâle, toujours calme :
— Adieu. Je m'en vais, pour vous épargner des mots, des actes peut-être, dont vous auriez éternellement honte. Je m'étais trompée sur votre cœur. Vous pouviez me sauver, vous préférez me perdre, vous êtes le maître. Je me perdrai dans mon amour. Votre conscience vous dira qui est le plus méprisable, de vous ou de moi. — Si vous vous ravisez, si vous avez quelque chose à me faire dire, on me trouvera jusqu'au soir de ce jour à l'hôtel Abbat : prête à revenir chez vous, sans crainte, sans rancune, aux conditions que j'ai dites. — Si vous persistez dans votre brutale cruauté, vous ne me reverrez plus. Chacun de» malheurs qui m'attendent vous sera un remords. Adieu!
Elle gravit les marches, disparut. Il demeura sur place, hébété, livide, le souffle court et bruyant. Après quelques instants de perte de lui-même dans cette stupeur, il s'élança dans l'escalier, courut sur le pont, au bordage. Mme Fianona était déjà dans sa barque, le batelier démarrait. Robinson suivit des yeux l'embarcation, bientôt masquée par la carène d'un gros navire. A pas lents, le corps affaissé, il revint vers le salon. Devant la clairevoie. Moucheron l'arrêta au passage. Assis sur le coffre, Emile achevait la lecture de ses journaux.
— Vous avez lu la triste nouvelle, Monsieur?
— Quoi? fit distraitement Archibald.
— Ce pauvre diable de Charançon qui s'est tué !
— Charançon? Qui cela, Charançon?
— Vous ne vous rappelez pas? L'homme des câbles électriques, avec lequel vous avez rompu un contrat, pour cette grosse commande... Je viens
de le retrouver aux faits-divers. Son usine a été déclarée en faillite, il s'est logé une balle dans la tête, il laisse une femme et plusieurs enfants à la rue...
— Un imbécile, un faible! murmura Robinson; et il passa outre. D'ordinaire, ces petits accidents de la grande bataille industrielle le laissaient parfaitement insensible; cette fois, troublée comme elle venait de l'être, sa pensée s'arrêta sur une image lugubre; au moment de s'engager dans l'escalier, son pied hésita ; il lui semblait qu'un cadavre barrait l'entrée.
Il passa dans sa chambre. La vieille Bible du Mayflower était en évidence sur le petit bureau. — Voici mon bouclier, pensa-t-il; et, avec l'habitude invétérée qu'il avait de mêler ce livre à sa vie, Archibald l'ouvrit; ses doigts qui feuilletaient les pages s'y alourdissaient, malgré lui, sur celle qu'il ne voulait pas lire ; sur ce passage du livre des Chroniques :
Naboth de Jezrahel avait à lui une vigne, près du palais d'Achab, roi de Samarie; et Achab lui dit : « Donnezmoi votre vigne, afin que j'en fasse un jardin potager, parce qu'elle est proche de ma maison... »
11 referma le livre importun, quitta la chambre, rentra dans le salon. Là, il s'écroula sur le fauteuil, à la place où était l'instant d'avant Millicent. Immobile, la tête dans les mains, il s'y oublia. Et celui qui eût osé le déranger, liberté que les serviteurs ne se permettaient pas volontiers, aurait vu cette chose invraisemblable : deux larmes qui tremblaient au fond des yeux caves d'Archibald Robinson.
Au-dessus de sa tête, des bruits auxquels il ne prenait pas garde augmentèrent : les invités, les
visiteurs arrivaient, montaient à bord du Neptune Il fut enfin tiré de sa torpeur par le frôlement d'une robe et la sensation d'une main qui se posait sur son épaule. Mme de Lauvreins était près de lui, le dévisageait attentivement :
— Seriez-vous indisposé, Archibald? — Oui, je sais; Mme Fianona est venue. Que vous a-t-elle dit?
— Des folies !
— Ne repartira-t-elle pas avec nous ?
— Peut-être : à la condition que je me sacrifie, moi et mes entreprises, pour le bon plaisir de son... de son mari, puisque ce Monsieur va l'être.
— J'ignore ce qu'a pu vous demander Millicent, mon ami ; mais, quoi que ce soit, je sais que vous devez le faire. Elle est très à plaindre.
— Et moi donc !
— Je devine. Je vous plains aussi. Mais vous êtes fort, elle est faible. Vous avez tout, elle n'a rien. Il faut nous aimer comme nous voulons être aimées.
— Je ne suis pas un héros de roman, je le lui ai dit!
— Vous devez être plus et mieux : un digne fils de notre Amérique. — Peg avisa le World, ouvert sur la table. — Archibald, vous avez peut-être surpris, comme moi, certains sourires des gens de France, si fiers de leur long passé, de toutes leurs gloires ; ils ne se privent pas de plaisanter sur ce qu'ils appellent notre Gotha; ils nous croient incapables, nous si jeunes, de fonder autre chose qu'une noblesse d'argent. Ne perdons pas une occasion de prouver à ce vieux monde qu'il y a chez nous de l'étoffe pour la plus haute noblesse, celle du cœur. La fortune a fait de vous un des chefs réels de
notre peuple : témoignez pour lui. Montrez où est notre vraie force : pas clans les dollars, dans l'âme. Montrez-leur à tous qu'un fils de notre race est maître du monde parce qu'il l'est de lui-même. Allez retrouver cette pauvre femme, faites tout ce qu'elle désire, et plus. Cela vous est difficile, je le conçois ; tant mieux : vous donnerez une plus grande idée de ce que nous valons. Ne perdez pas de temps, ce n'est guère votre habitude. Venez, cher Archibald.
Elle le prit par la main, l'emmena vers la porte, dans l'escalier. Il se laissa faire, comme un enfant sans volonté. Sur le pont, il salua vaguement quelques-uns de ses invités, murmura quelques excuses. Peg vint à son secours.
— M. Robinson est rappelé à terre, un instant, par une affaire en retard. Il me charge de vous faire en son absence les honneurs du Neptune. Nous allons luncher, et boire à la santé de nos amis qui restent dans cette belle Egypte. Revenez vite nous rejoindre, Archibald!
Affalé sur le bordage, il laissait dire, ne bougeait pas. Soudain, on le vit se redresser, avec ce déclenchement sec et prompt de tous les muscles dont il était coutumier quand il venait de conclure une grosse affaire. Il commanda :
— Un canota la mer ! Rondement, les hommes !
A l'intonation de ce commandement, les matelots comprirent que le maitre n'était d'humeur ni à flâner ni à laisser flâner. En quelques minutes, le canot fut armé. Robinson s'y jeta.
— Nagez, les garçons, et dur... A terre l