M. ROBINSON TRAVAILLE
Dans une pièce de l'hôtel Abbat, Millicent et Louis étaient assis côte à côte. Heureux de sentir qu'il la gardait, le jeune homme cherchait des paroles consolatrices, il s'efforçait d'endormir sous les caresses une douleur qui ne livrait pas son secret. Abattue, brisée, avec une indicible désolation dans ses yeux qui interrogeaient sans cesse la pendule, un air d'attente fébrile sur son visage qui tressaillait au moindre bruit dans le couloir, Millicent opposait un silence navré aux questions dont il la pressait.
— Mais parle, au moins. Où es-tu allée? Chez cet homme?... Qu'as-tu fait?
— Rien. J'étais folle. J'ai voulu te servir, et je ne t'ai fait que du mal. Je suis une malheureuse.
Un garçon frappa. Elle courut à la porte.
— On demande Madame en bas, dans le petit salon.
Les tristes yeux se ranimèrent, une flamme d'audace y reparut.
— Venez, dit-elle à Louis ; et, comme il hésitait : — Viens, reprit-elle, avec un accent d'autorité tendre qui ne souffrait pas de refus.
Robinson attendait. Il avait son expression habi-
tuelle de flegme et de force au repos. Il s'avança courtoisement vers Tournoël.
— Mme Fianona vient de m'apprendre quels compliments il faut vous adresser, capitaine. J'ai voulu vous apporter les miens avant de partir. Je vous prie de les recevoir comme ils sont faits, en toute sympathie.
Louis s'inclina, glacial; son regard questionnait Millicent.
— En renouvelant mes souhaits respectueux à Madame, reprit Archibald, je dois aussi lui renouveler mes excuses : elle a été reçue à mon bord d'une façon peu convenable par un matelot ivre, un misérable vaurien; je l'ai chassé; vous ne reverrez jamais cette brute, Madame. — Et s'adressant derechef à Tournoël : — Je n'ai que peu d'instants, capitaine ; mais je voudrais profiter de l'occasion pour dissiper entre nous un malentendu fâcheux. Nous ne nous sommes pas vus depuis plusieurs mois, nous n'avons pas pu reprendre nos conversations sur cette affaire du Ouadaï. Ce fut une affaire mal engagée ; très mal engagée. Vous n'êtes pas entré complètement dans mes idées,
i je crois ; elles alarmaient votre fierté, votre patriotisme. Je ne fais pas difficulté de reconnaître que je négligeais trop certains aspects de la question, qui priment pour vous tous les autres. Quand je me passionne pour une affaire, je ne tiens plus compte des justes objections, des susceptibilités; vous savez, l'habitude !... Et j'avais été mal averti, par des gens qui ne méritaient pas ma confiance. N'en parlons plus, c'est de l'histoire ancienne, je m'en désintéresse. Je viens précisément de décommander les préparatifs d'une expédition à laquelle j'avais songé : je voulais faire étudier les mines du
Dar Rounga ; mais ce bassin fait partie des terri toires où vous vous êtes assuré les droits du pre mier occupant, n'est-il pas vrai? D'autres entre prises sollicitent en ce moment mon activité D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je ne prétend pas lutter contre la puissance de l'État français l'idée m'était venue de prendre les devants, alor que je le supposais inactif; mais, d'après les nou velles que je reçois de Paris, votre gouvernemen aurait décidé de vous renvoyer au Ouadaï, et d'; poursuivre énergiquement cette œuvre colonisatrici où je voulais le suppléer. (Robinson anticipait su des résolutions qu'il se flattait, à tort ou à raison de provoquer rapidement dans les milieux offi ciels.) De notre discussion d'il y a six mois, veuille ne retenir que ceci : vous me trouverez toujour prêt à seconder votre action militaire et politiqu( avec mes opérations commerciales ; vous sere: seul juge de leur opportunité; je les subordon nerai à vos plans ; je ne vous demande que 1( droit commun sur les riches territoires qui von devenir par vos soins une colonie française. J( voudrais surtout, conclut Robinson en appuyan sur chaque mot, vous laisser aujourd'hui cett< impression : l'homme qui vous parle n'a plu d'autre pensée que celle d'être pour vous ui loyal auxiliaire ; vos droits légitimes lui seron sacrés ; vous ne le rencontrerez jamais en tra vers de votre route ; ni en Afrique..., ni ail leurs.
Tournoël commençait à comprendre : le visag( radieux de Millicent acheva d'éclairer pour lui le! paroles d'Archibald. Il hésitait pourtant à désarmer; il dit :
— J'ai en effet l'impression que j'entends ur
langage honnête, sincère. Je ne demande qu'à y croire; et s'il ne s'agissait que de mes intérêts personnels, je m'en remettrais à vos assurances. Mais les intérêts de mon pays sont en jeu; à tort ou à raison, je les ai cru menacés sur le point où j'en ai la garde; pour ceux-là, ma vigilance ne saurait être trop inquiète. Je n'admets pas qu'ils soient à la merci des volontés changeantes d'un homme. Qui les garantira contre un revirement dont je devrais de nouveau m'alarmer?
— Vos pères, capitaine. Ils ont aidé les miens à s'affranchir. Tout Américain a contracté de ce chef une dette envers votre pays. Je l'avais trop ouhlié, quand j'obéissais aux suggestions qui ont failli nous brouiller. Il ne m'en coûte nullement de l'avouer. Depuis que je fais des affaires, je me suis toujours senti assez fort pour reconnaître mes erreurs. Si la franchise de cet aveu ne suffisait pas à vous convaincre, je prendrais de votre jugement une médiocre opinion, je vous le dis comme je le pense. Voulez-vous considérer désormais que je fais mienne la dette de notre peuple, avec tous les devoirs qu'elle impose, et vous souvenir qu'Archibald Robinson passe pour un bon payeur?
L'officier écoutait, les yeux dans les yeux de l'homme qui lui tenait ce langage. Des préventions tenaces et naguère justifiées s'arrachaient lentement de son esprit. Elles n'eussent peut-être pas cédé du premier coup, si son adversaire de la veille eut été seul en face de lui; mais son regard rencontra celui de Millicent. Devant ce juge délicat et redoutable, la femme aimée, Louis fut pris soudain d'une crainte qui étouffa tout autre sentiment : s'il allait paraître inférieur au rival qui venait de faire virilement ce rude effort sur soi-
même? — Avec un geste de cordial aoanaon, il lendit la main à l'Américain :
— Je ne serai pas en reste de franchise, mon cher Robinson. Vous nous emmenez hors de notre vieux monde, dans votre très jeune monde; hors de nos conventions sociales, dans l'état de nature. Il a du bon. Voici une de ces rares minutes où des hommes desserrent leur cuirasse de préjugés pour mettre leurs cœurs à nu ; où ils renoncent aux petites façons que faitl'amour-propre, pour rentrer dans la simplicité, dans la dignité des vrais sentiments humains. Vons venez à moi d'un mouvement généreux : quels que soient les mobiles qui vous guident, je sens qu'ils sont désintéressés, et que je vous dois désormais ma confiance, mon affection. Vous m'avez vu susceptible, chatouilleux à l'excès. Si je continuais à l'être aujourd'hui, je n'aurais pas le beau rôle. Je vous avais mal jugé : pardonnez-moi. On est ombrageux dans mon pays; c'est qu'il a été très malheureux. Vos aspirations et les nôtres diffèrent de nature et d'objet. Vous êtes en pleine force de croissance, vous ne souffrez que d'une chose : ne pas sentir derrière vous l'orgueil d'un grand passé. Vous avez hâte de le créer pour vos fils, et tous les moyens vous semblent bons. Nous, au contraire, nous souffrons horriblement de ne pouvoir transmettre à nos enfants le patrimoine de grandeur dont nos pères s'enorgueillissaient; et nous sommes furieusement jaloux de ce qui en reste. Moi qui vous parle, si je suis très prompt à m'effaroucher, c'est qu'après un premier et rapide sourire la fortune ne m'a pas gâté : d'elle et des hommes, je n'attendais plus que mécomptes. Faut-il ajouter — j'e m'en accuse et m'en excuse — que je me sentais naturelle-
ment prévenu contre les trop grandes puissances financières?
— Oui, dit Robinson, vous estimez que l'argent est ^ujours malfaisant! C'est une arme, capitaine, comme votre épée. L'une et l'autre blessent, fauchent des victimes dans les batailles qui font avancer l'humanité. Les imbéciles, les poltrons s'en effarent; et aussi ces ennemis du véritable progrès humain qui se disent des humanitaires : vous pensez comme moi sur leur compte, j'imagine. Vous et moi, nous représentons deux forces : la vôtre est l'aînée, très noble ; je la respecte. La mienne n'est pas nécessairement ignoble. L'argent peut être brave, intelligent, généreux...
— Vous venez d'en faire la preuve, interrompit Tournoël; et je vous devrai un raisonnable élargissement de mes vues. L'argent vaut par l'emploi que l'on en fait. Il est aussi absurde de mépriser que de déifier ce ressort nécessaire de l'activité humaine. Lingot d'or ou lame d'acier, tous les outils s'ennoblissent quand ils travaillent pour une idée; toute féodalité se légitime quand elle s'acquitte des grands services publics qui sont sa raison d'être. Vous souvient-il de notre premier entretien, il y a six mois? Nous nous trompions tous deux, quand nous opposions l'une à l'autre des forces qu'il faut concilier, combiner. Ainsi se tromperaient, et lourdement, ceux qui voudraient opposer votre nation à la mienne. Le monde est assez vaste pour que nos deux peuples y poursuivent sans désaccord leurs tâches respectives. Et s'il faut souhaiter quelque chose pour le bien futur de ce monde, c'est qu'il s'y fasse une alliance durable entre vos jeunes énergies et notre vieil idéal.
A3i LE MAITRE DE LA MER
— Je VOUS le disais bien, s'écria Robinson, que nous finirions par nous comprendre ! — Et maintenant, il me reste à traiter une affaire particulière avec Madame. Je voudrais lui soumettre et la prier d'agréer des propositions relatives à son domaine de l'Argentine...
— Ne parlons pas de cela! interrompit précipitamment Millicent. — Louis, je vous jure que je n'ai pas dit un mot de cela !
Une rougeur colora son visage, d'où l'expression joyeuse avait subitement disparu.
— Chère amie, dit tranquillement Tournoël, laissez parler M. Robinson. Après ce qu'il vient de dire, je suis très sûr qu'il n'ajoutera rien que nous ne puissions entendre, vous et moi.
— Vous allez en juger, reprit le financier. Avec votre agrément. Madame, je me mets sur les rangs pour l'achat de votre plantation. L'affaire est magnifique : il faut vraiment qu'ils soient stupides, ces gens de là-bas qui ne s'en sont point aperçus! J'ai fait examiner de très près la propriété, ses ressources, son avenir; on ne s'est pas avisé jusqu'ici d'un mode d'exploitation qui en décuplera la valeur...
Avec une précision, une abondance de détails qui témoignaient de sa documentation minutieuse, il s'étendit sur les conditions actuelles du domaine, sur les cultures qu'il y fallait essayer, sur une industrie rémunératrice qu'on y pouvait créer avec certitude de succès. Le pli spécial avait reparu chez cet homme singulier; entraîné par son sujet, par l'intérêt d'une affaire qu'il avait étudiée de longue main, comme si toute sa fortune en dépendait, il en expliquait les avantages à l'ignorante Millicent, une heure après leur entrevue tra-
gique; il lui en parlait comme il eût fait à quelque propriétaire retors, difficile à convaincre. Cette conférence agricole et financière, dans sa bouche, à ce moment, entre ces deux personnes, eût paru d'un comique intense à un auditeur renseigné sur 'e drame sentimental où elle se fourvoyait. Rien n'était plus naturel, pourtant, que le retour complaisant de cet esprit à ses préoccupations professionnelles; rien, sinon son besoin naïf de se prouver à lui-même qu'il faisait une excellente affaire en cédant à un mouvement du cœur.
— Ainsi, conclut-il, plus-value immédiate, gros bénéfices certains à bref délai. Réfléchissez, chère Madame, et voyez si vous préférez me vendre le domaine, ou rester mon associée pour votre part : dans ce dernier cas, je crois pouvoir vous garantir, après l'extinction des dettes, une situation indépendante, et même aisée. Croyez-moi, c'est une bonne affaire, je l'ai bien étudiée.
— Vous savez que je n'entends rien aux affaires, fit en riant Millicent; il faudra répéter tout cela à mon associé de Buenos-Ayres. S'il accepte, et si les choses tournent comme vous le dites, tant mieux pour nous tous. Sinon, je m'en consolerai facilement : je sais maintenant que l'on est assez riche quand le cœur possède tout ce qu'il désire. N'est-ce pas votre sentiment, Louis?
— Je pense comme Madame, dit simplement Tournoël. Certes, je ne pousserai pas le don quichottisme jusqu'à vouloir la priver des avantages qui lui reviendraient légitimement, si son domaine acquérait grâce à vous une valeur qu'on n'y soupçonnait pas. C'est aux gens d'affaires qu'il faut laisser le soin d'examiner mûrement vos offres...
— Mais c'est tout examiné ! interrompit Robin-
son, avec l'impatience d'un professeur qui expose devant des élèves inattentifs la solution élégante d'un problème ardu. — Puisque je vous dis qu'en substituant à l'élevage la culture du café...
Il allait recommencer sa démonstration ; Tournoël l'arrêta, d'une voix amicale et décidée :
— Nous vous croyons sur parole; mais n'insistez pas aujourd'hui, mon cher Robinson; vous contris* teriez celui qui veut être votre ami et n'accepterait pas d'être votre obligé. Vous avez débarrassé ma route de l'obstacle qui* la barrait; j'ai repris confiance en moi-même et dans l'avenir ; je saurai faire cet avenir honorable et facile pour celle qui consent à le partager
— Ah! vous serez toujours le même! fit Archibald avec un sourire d'une singulière amertume. — Mon pauvre argent — oui, très pauvre, très lourd, très impuissant quelquefois — trouve grâce à vos yeux en théorie; vos paroles lui font l'aumône d'une absolution; mais vos mains ont peur d'y toucher!
— Non, cher ami, dit Millicent du ton le plus affectueux : — nous ne voulons pas qu'il pèse sur des cœurs que vous venez de gagner. Et pour vous bien montrer que je n'ai peur de rien chez vous — elle accentua intentionnellement ces mots — nous allons vous accompagner à votre bord : c'est là que je veux déclarer à nos amis les engagements que nous venons de prendre, M. de Tournoël et moi; c'est là que je veux recevoir leurs félicitations et les vôtres. — Vous n'y avez pas d'objections, Louis?
— Comment donc! appuya l'officier : j'allais vous faire et faire à notre ami même demande !
Le canot qui ramenait Robinson, Tournoël et Millicent accosta l'échelle du Neptune. On croira
sans peine que des propos animes s'échangeaient entre les personnes accoudées sur la lisse du yacht. Pour la plupart de ces personnes, les péripéties du drame intime dont elles voyaient approcher le dénouement n'étaient plus un mystère. Les mieux instruites renseignaient obligeamment celles qui l'étaient moins : les imaginations suppléaient aux détails quelles avaient le chagrin d'ignorer.
Légère comme une mouette qu'un vent heureux eût apportée sur le navire, Millicent sauta la première sur le pont, alla se jeter au cou de Peg.
— Félicitez-moi, chère bonne, qui m'avez protégée aux jours mauvais : et félicitez — s'il y a de quoi — mon futur protecteur, mon mari!
Les Américaines qui étaient venues voir un yacht, et qui bénéficiaient par surcroît d'un chapitre de roman, entourèrent, complimentèrent Tournoël et Mme Fianona. On alla rechercher les verres sur la table du lunch, on but à la santé du couple. Louise de Banneleuse était parmi les plus empressées. Lorsqu'elle eut accompli les rites, Louison se détourna pour dire à son bénévole époux :
— Très forte : elle les a ramenés tous les deux. Nous allons voir si elle conduit bien l'attelage.
Louison aurait tenu pour un fieffé nigaud quiconque lui eût fait le véridique récit qu'on vient de lire. Louison avait beaucoup d'esprit, encore plus d'expérience ; l'esprit et l'expérience n'aident pas toujours à voir les choses simples et belles dans leur vérité.
Moucheron gesticulait auprès de Tournoël : sa joie était aussi sincère que bruyante.
— Vous le voyez, capitaine, que tout s'arrange pour tous ! Maintenant, un télégramme de remer-
ciements à Pélussin ! Avouez que vous avez ét< injuste pour Pélussin! En vous envoyant ici, il i fait pour une fols d'admirable besogne.
— Sans le savoir, dit en riant l'officier. Moi ami, quand les gouvernants font quelque chose d( très bien, c'est presque toujours sans le savoir. Il tirent au hasard. Derrière eux, sans doute, ur pointeur invisible rectifie le tir. Alors, des coup: portent.
Emile alla rejoindre Jérôme Cruas et le docteu Revaz, qui devisaient sur la passerelle.
— Je suis bien content, leur dit-il ; mais il fau convenir qu'en arrangeant les choses, la vie dé range singulièrement nos idées. Quand j'ai fait 1j connaissance de ces deux hommes, à Paris, il n'étaient embesognés que de grandes affaires financières, politiques; ils se disputaient un gro morceau du globe. Pas une jupe à l'horizon; riei que le sérieux. Six mois se passent, je pénètre inti mement dans leur vie, et qu'est-ce que j'y vois Mes deux grands hommes ne sont plus occupés qui d'une femme ; toute leur politique pivote sur li jolie tête que voilà, qui les brouille, qui les raccom mode, qui est devenue pour eux tout le globe ter raqué.
— Parbleu! fit Gruas; oubliez-vous que nou sommes en Egypte? Ici, c'est toujours le nez d Cléopâtre qui change la face de la terre.
— ■ Ici et partout, appuya Revaz. Vous devez 1 savoir, Monsieur l'historien, si vous avez mis vo bonnes lunettes pour lire l'histoire. Nous le savon encore mieux, nous autres médecins qui regardon la vie du côté où elle est vraie, à l'envers. Moi maître Ferroz me l'a dit souvent, on peut l'ei croire : sur cent hommes qui tiennent les grand
rôles de la comédie humaine, il y en a quatre-vingtquinze qui ne jouent le leur que pour une femme. De loin, on les croit tout occupés de mener le monde ; on approche, on entre dans leur privé, on voit vite de quoi ils sont occupés, par qui et par où ils sont menés. Il suffit de peu de mots pour résumer tout le travail de leur vie : gagner de l'argent, grimper au mât de cocagne social, pour satisfaire les besoins et les vanités d'une femme, légitime ou autre. Quand on le leur dit, ils prennent de grands airs; ils se rebiffent, haussent les épaules, traitent ces vérités d'inventions de roman. Le médecin n'est pas un romancier, et il sait à quoi s'en tenir. Nos grands hommes ont bien tort d'être si renchéris; la Nature leur fait beaucoup d'honneur en les employant à ses fins comme tous les autres, en leur disant : Mon petit, je me moque pas mal de tes balivernes politiques; je n'ai, tu le sais, qu'une loi et qu'un but : continuer. Obéis à ma grande loi; continue, comme le nègre, sous peine de tomber au-dessous de lui dans le plan de la création.
— Cher docteur, reprit Cruas, vous qui prétendez tout expliquer, il y a une chose que vous n'expliquerez pas : le choix de cette très charmante femme. Voici le Maître de la Mer, le plus riche citoyen du globe, un rude homme tout en or fin — Robinson Chrysoé, comme dit Moucheron — et, ce qui vaut mieux, un homme remarquable à tous égards; si j'en crois ce qu'on chuchote autour de nous, il, vient de montrer dans toute cette histoire une noblesse de cœur peu commune; il a justifié le mot de Tocqueville sur l'Amérique :
« Cette démocratie a spiritualisé la violence... »
— A moins, interrompit le docteur, qu'il n'ait
tout simplement obéi au mobile secret de la plupart de ses actes, à ce besoin d'ostentation si fort chez lui...
— Ne faites r>as votre La Rochefoucauld, affreux pessimiste; reconnaissez que Robinson vient d'ag^ir dans ce cas particulier comme un très brave homme, et répondez : Pourquoi diable la belle dame lui a-t-elle préféré notre jeune officier, qui est très b-en, que j'aime beaucoup, mais enfin...
— - Vous le demandez? fit Revaz. — L'officier tue des hommes au grand soleil, avec des sabres clairs, des fusils qui font du bruit, et on lui en sait beaucoup de gré. Le financier en tue peut-être autant, mais dans l'ombre, avec des papiers sales, silencieux, et on le lui reproche. C'est une raison, cela! Et je vous en fournirais de plus péremptoires si j'avais l'honneur de donner mes soins, quelques jours seulement, à cette belle dame; je pourrais alors vous dire...
Moucheron lui coupa la parole :
— Revaz! ne le dites pas! Laissez de quoi vivre aux poètes, qui vivent difficilement : il y en a un ici, votre serviteur. Et puis, vous savez, nous n'y coupons plus, dans votre trompe-l'œil scientifique! Vous écrivez de gros livres; vous faites de belles conférences aux badauds, dans un charabia qui les tient bouche bée, et tout cela, pourquoi ? Pour nous dire des secrets de Polichinelle, que nous savions d'instinct avant vous, et que nous disions avec des mots jolis. Nous racontons aux hommes les mêmes vieilles histoires, vous et nous; mais vous les faites vilaines; nous les faisons belles, et quelquefois, quand nous mettons dans le mille, sublimes...
— Si les intentions de la Nature ne sont pas sublimes, répliqua Revaz, je ne sais pas ce qu'il
VOUS faut! Croyez-vous qu'elle n'ait pas dépensé plus de génie qu'Homère et Shakespeare, pour amener cette femme de l'Argentine, cet officier du Soudan, pour les faire se rencontrer, pour leur insuffler l'idée qu'elle avait depuis le commencement des siècles au sujet d'un troisième personnage, l'éternelle et maternelle Nature?
— Causez, Messieurs, fit Jérôme Cruas : tout ce que vous dites l'un et l'autre, je l'ai lu sur des papyrus qui ont six mille ans. J'y ai lu aussi que l'argent a parfois du bon; je le soutenais naguère devant M. de Tournoèl; il n'avait pas l'air de le croire, il me contredirait moins aujourd'hui. Sur ce, je retourne n'en pas gagner, ce qui a bien aussi son charme.
Il alla prendre congé de Robinson, s'entendit avec lui sur la campagne de fouilles, quitta le bord.
— Monsieur, annonça timidement Joë, il y a là M. Joseph Yabeç, qui attend toujours les ordres...
— Yabeç? fit Robinson : Ah! je l'avais oublié! — Bonsoir, cher Monsieur, bonsoir. On ne va plus au Rounga, vous l'ai-je dit? J'ai d'autres projets. Licenciez vos hommes. J'ai décidé de vous confier l'organisation du dépôt de charbon, sur mon îlot des Farsan. Vous trouverez toutes les instructions à mon bureau de Port-Saïd. Rejoignez au plus vite votre poste. Il faut que la station fonctionne le mois prochain. Bonsoir, cher Monsieur.
Yabeç salua, tourna les talons. La longue figure ravagée était plus longue d'une aune.
— Gouverneur des îles Farsan, beau titre, fit derrière lui Moucheron : mais il n'y mangera pas souvent de la salade. J'ai compté trois brins d'herbe, pas un de plus, sur la rôtissoire où il va prospérer.
— Bah! fit le duc de Lauvreins : il trouvera moyen d'en tondre davantajje, je ne suis pas inquiet sur son compte.
On avait donné le signal du départ. Les Américaines quittaient le yacht, à grand bruit d'embrassades, de souhaits, de congratulations à l'heureux couple. Leurs toilettes voyantes s'égrenèrent sur l'eau glauque du port.
Robinsou prit à part Mme Fianona.
— J'espérais que vous regagneriez la France sur mon bateau. C'était votre intention, ce matin...
— Je n'ai plus les mêmes raisons de le désirer, dit-elle. Grâce à vous, rien ne s'oppose maintenant à ce que je revienne fièrement au bras de l'homme dont je vais porter le nom.
— J'aurais été heureux de vous recevoir tous deux à mon bord. . .
— Heureux? fit Millicent avec un peu d'embarras dans son bon sourire; non, cher ami. Ne disiez-vous pas un soir que vous forciez toujours le ressort de vos montres en les remontant? Les ressorts du cœur demandent grâce, eux aussi : il ne faut pas les forcer. Vous ne voudriez pas me donner le chagrin d'être pour vous, demain peutêtre, une cause de tristes repentirs. Laissons au temps le soin d'apaiser certaines choses; il effacera tout ce qu'il doit effacer; vous ne reverrez bientôt en moi que votre meilleure amie. Merci encore, et au revoir, prochainement : à Pan>, ou à Jossé, puisque la duchesse veut que j'aille me marier dans ce cher Jossé, entre mes vieilles sœurs d'Italie qui me feront fête.
— Millicent! appela Tournoël : le capitaine du Neptune va nous jeter à l'eau, si nous ne nous décidons pas à quitter son bord! — Adieu, mon
excellent ami : nul ne vous aura souhaité de meilleur cœur un heureux voyage !
— Oui, un heureux voyage, répéta Robinson ; — et les plis légers que la vie avait laissés aux coins de ses lèvres se creusèrent plus profonds, comme si l'on y eût appuyé une pointe de fer.
11 suivit du regard la barque où s'éloignaient Louis et Millicent. Ils abordèrent à la pointe du môle, montèrent sur la plate-forme, agitèrent leurs mouchoirs en signal d'adieu aux partants.
— Allons ! dit Archibald au maître de manœuvre : larguez le corps mort!
L'hélice ronfla, s'ébroua dans l'écume, comme un jeune cheval impatient de galoper. Le Neptune franchit la passe, gagna la haute mer, laissant tomber derrière lui, dans la mer plus haute des 'sables libyques , ce constant et paisible soleil i'Egypte sous lequel de pauvres cœurs venaient de «e torturer. Robinson appela son secrétaire :
— Joë, allons travailler. Il faut libeller le projet de contrat, pour cette compagnie que je dois incorporer à l'U. S. T. ; les représentants nous attendent à Messine.
— Brr.., murmura Moucheron, je ne voudrais pas être cette compagnie : gare à elle! En voilà une qui va payer cher le bonheur des autres!
Emile ne touchait plus juste, depuis quelque temps. Et Joë, assis déjà dans le bureau, courbé sur sa machine à écrire, faillit se laisser choir à la renverse quand il entendit ces paroles inouïes :
— Joë, je ne suis pas en train de travailler, aujourd'hui. Je me sens un peu souffrant.
Robinson ressortit, vint s'asseoir sur la clairevoie du salon, là où il avait écouté la musique. Il regarda la grande mer, sa chose préférée, l'im*
Ui LE MAITRE DE LA MER
mense champ de ses conroitises d'où montait toujours dans ses yeux un âpre plaisir, le plaisir du chasseur devant le gibier. Elle était bleue et belle ; il la vit froide et stérile, comme un ciel vide où il n'y aurait plus d'espoir divin. Il en détourna ses regards, les reporta sur le môle : au pied du phare qui jetait ses premiers éclats, les silhouettes des deux amants, serrés l'un contre l'autre, décroissaient...
Ceux-là ne regardaient plus personne. Leurs yeux se rencontraient en errant sur la mer. Ils la voyaient lumineuse et féconde, ils se sentaient pénétrés par les effluves de vie qui montaient des vagues dans leurs veines. Louis dit :
— Je t'aime! J'ai tout compris; mais je n'ai plus peur. O ma grande amie, où as-tu trouvé la force et le courage qui nous ont faits si petits, si faibles devant toi, cet homme et moi?
— Toute force me vient de toi, mon aimé. Je t'avais emprunté un peu de la tienne, un instant; je te la rends, pour qu'elle te porte très haut, là où mon humble amour ira te chercher, toujours.
— Archibald a été très bon, reprit le jeune homme. Je plains sa peine.
— Nous l'aimerons bien, fit-elle; avec notre reste.
— Peut-être aurions-nous dû faire route avec lui ; illedésirait,si jeneme trompe. C'eût été charitable.
— Tu crois? Je ne le pense pas. Et puis, je te veux tout à moi. Les autres n'existent plus. Ne parlons plus d'eux. Parle-moi de toi. Tu m'aimes?
— C'est bien vrai que les autres n'existent plus? Comme tu es bonne !
Sur le pont du bateau, Mme de Lauvreins était venue rejoindre Bobinson.
— Cher Archibald, c'est bien, ce que vous avez fait! Je suis fière, nous sommes tous fiers de vous.
Il haussa les épaules,
— Soyez satisfait, reprit-elle. Le Maître de la Mer a été aujourd'hui quelque chose de plus : son propre maître. Vous vous êtes montré le fort des forts, le puissant, le victorieux.
— Ne vous moquez pas, dit-il : le riche, le puissant, le fort, le victorieux, c'est celui qui sait se faire aimer.
— Ne regardez plus de leur côté, Archibald. L'amour est un féroce égoïste. Regardez votre mer que vous aimez tant, qui vous appartient.
— Comme elle appartient au matelot mort qu'on y jette. Une grande tombe.
— Vous avez fait du bonheur, c'est si doux!
— Pour d'autres! — Il montra du doigt, sur le môle, dans l'ombre qui noyait déjà les choses indistinctes, deux formes qui s'évanouissaient, rapprochées, confondues en une seule. — Ils font de la vie !
— Vous avez fait, vous ferez pour nous ce dont notre grand jeune peuple a besoin : de la noblesse, de la grandeur.
— C'est un dur métier, dit-il; les apprentis y souffrent beaucoup.
Il se releva; Peg vit le jeu du ressort d'acier, ce mouvement caractéristique d'une remise en train de la puissante machine.
— Joë, appela M. Robinson, Joë! C'est passé, ce bobo, ce n'était rien; retournons travailler.
Août 1902 — Septembre 1903.