ENCONTRE DE L ITALIE ET DE L AMERIQUE CHEZ LES STUARTS
Qui ne connaît les pages où Michelet raconte « la découverte de l'Italie » par les soldats de Charles VIII et de Louis XII? Elle eut, dit l'historien, plus d'effet sur le seizième siècle que la découverte de l'Amérique. L'aube de la Renaissance se lève sur les Alpes, illumine ces demi-barbares : conquérants fascinés par leur conquête, éblouis par la voluptueuse révélation d'art, d'élégance et de beauté, ils reviennent de Florence et de Naples transformés, possédés par la nostalgie de l'enchanteresse, avides de ressusciter chez eux quelque chose de l'enivrant ressouvenir.
Il y a sur notre sol une maison qui témoigne de cette révolution dans l'âme française. Elle pourrait servir d'illustration et de commentaire au chapitre de Michelet. Ceci sera compris par les rares curieux qui ont visité le château de Jossé. Les châteaux
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historiques des bords de la Loire sont d'une Renaissance déjà francisée, assimilée et sûre d'elle-même. Jossé, moins somptueux, est Vex-voio d'un soldat qui rentre d'Italie, encore tout pénétré de ce qu'il y a aimé. Relique trop peu connue chez nous; elle se cache, loin des chemins de fer et des routes fréquentées, au cœur d'une de ces vastes forêts du Berri, derniers lambeaux de la vieille forêt gauloise, qui s'étendent au-dessous de la Sologne, entre Orléans et Bourges. Le contraste est d'autant plus saisissant pour le voyageur perdu dans ces bois. 11 a cheminé durant des heures sous le couvert obscur des ormes et des chênes . soudain, à un détour de la route, dans une clairière en contre-haut d'un étang, Jossé lui apparaît. Encadrée de tout côté par la forêt puissante et solitaire, la silhouette du château se découpe sur le ciel, se reflète dans l'eau dormante de l'étang, avec la fine précision d'un de ces manoirs qti'on voit sur les enluminures des manuscrits gothiques.
Un porche féodal donne accès dans une cour carrée, ouverte au regard du couchant sur la nappe d'eau qu'elle domine. Deux corps de bâtiments, constructions rustiques du quinzième siècle français, se développent au nord et au levant; l'aile du midi, accotée à la tour qui surplombe l'étang, porte sur une élégante loggia à l'italienne. C'est le brusque rappel d'un autre monde, monde d'art et de grâce ; la pensée du visiteur est transportée dans le coriile d'un palais de Ferrare ou de Ravenne. Sur les arcades de la loggia, Italie et France marient leurs procédés : les colonnettes et les chapiteaux accusent la main d'un sculpteur berrichon; au-dessus de ces chapiteaux, entre les retombées des arcs franchement italiens, des têtes
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de femmes sourient sur des médaillons : fijures charmantes dans leur exécution naïve, et qu'on dirait taillées par quelque Donatello provincial. A l'intérieur de la galerie, les fresques, rongées par l'humidité de notre ciel représentent des tournois, des chevauchées de guerre. Ces peintures profanes envahissent la chapelle, couvrent les arceaux du faîtage en charpente qui abrite la nef : profils de césars romains, belles dames et cavaliers vêtus à la mode d'outre-monts. Manifeste est l'ardent désir des hommes pour qui l'on peignait ces
1 images : ils voulaient revivre le rêve de là-bas, fixer dans leur demeure les inoubliables visions Avec la passion de l'art, ces hommes avaient rap-
I porté les façons galantes et raffinées de la péninsule ; ils se plaisaient à écrire sur les murailles, entre les peintures, des grafitti qn on y lit encore : noms et anagrammes, devises et vers, où ils faisaient confidence de leurs sentiments.
Ceux qui tracèrent ces inscriptions étaient des Stuarts de la branche cadette, longtemps proprié-
, taires de la maison où vinrent fusionner, au plus épais de la futaie berrichonne, l'Ecosse, la France et l'Italie. Jean Stuart, comte de Darnley, passa en France l'an 1420, avec plusieurs seigneurs écossais et des troupes, au secours de Charles Dauphin, qui fut depuis le roi Charles VII. Darnley gagna sur les Anglais la bataille de Baugé en Anjou : pour prix de ses bons services, il reçut du roi de Bourges la seigneurie d'Aubigny-sur-Nerre, d'où dépendait le fief de Jossé. Son petit-fils, Béraud Stuart, accompagna Charles VIII au royaume de Naples : ce fut une bonne lance, qui ramassa diligemment les dépouilles des Aragonais, le comté d'Acri, le marquisat de Squillazzo. Fait connétable de Sicile,
chargé de garder Naples après le départ précipité du roi, il eut ensuite la lourde tâche de ramener la petite armée française à travers l'Italie, au lendemain de la journée de Fornoue. Il s'en acquitta vaillamment, nous dit Gomines, qui loue en maint endroit de ses Mémoires " le seigneur d'Aubigny, de la nation d'Ecosse, bon chevalier, honorable et sage homme » . Béraud n'avait qu'une fille; il fit venir d'Ecosse son cousin Robert Stuart; ce Robert épousa l'héritière d'Aubigny, continua la lignée de France. Il suivit en Italie les traces de son beaupère, et guerroya pendant quinze ans sous les enseignes de Louis XII. Aux côtés de La Trémoïlle et de La Palice, il se fit connaître entre les meilleurs capitaines, chassa du Piémont les troupes de Prosper Golonna, gagna si grand renom que le jeune roi François I" le créa maréchal de France au soir de Marignan.
Le sortilège italien opéra sur ces deux rudes Écossais : avec quelle force, leur demeure en fait foi. Ils ornèrent dans le goût transalpin leur sauvage Jossé : l'un d'eux — Béraud ou Robert, on ne sait — bâtit la loggia. Leurs descendants s'y perpétuèrent jusqu'en 1672 : le dernier s'éteignit à cette date. Un fief des Stuarts était vacant en France : l'aubaine fut aussitôt réclamée par la duchesse de Portsmouth, Louise de Kéroualle, qui régnait à ce moment sur le cœur de Charles II d Angleterre. Louis XIV voulut contenter la petite Bretonne, auxiliaire utile de sa politique : il érigea la seigneurie d'Aubigny en duché-pairie ; il en fit don à Louise, avec survivance au jeune Richmond, le fils qu'elle avait eu de Charles IL Contrainte de quitter Londres en 1685, après la mort de son *oyal amant, Louise se retira dans ses terres d'Au-
bigny et de Jossé; elle se survécut là durant un demi-siècle, oubliée dans ces halliers moroses. La vieille dame de Jossé mourut en 173 4, misérable, abandonnée de tous; qui eût reconnu dans ce dérisoire fantôme, après quarante-neuf ans de pénitence, la célèbre favorite, contemporaine des La Vallière et des Montespan?
ijC duché français ne sortit pas de la lignée des Stuarts, les Richmond en demeurèrent possesseurs; ils se dessaisirent de la châtellenie de Jossé, acquise par la maison de Lauvreins vers le milieu du dixhuitième siècle. Un Richmond ayant voulu prendre avantage de son titre pour siéger au banc des pairs dans le Parlement de Paris, Louis XV fut outré de cette prétention ; le marquis de Lauvreins, très bien vu chez Mme de Pompadour, mit à profit l'embarras du roi : il obtint pour lui-même l'érection de Jossé en duché-pairie, expédient qui transportait sur sa tête les droits revendiqués parle duc anglais. Ainsi vint s'accoler au damier des Stuarts, qui timbrait les voussoirs des arcades italiennes, l'écu de Lauvreins avec sa devise ardente sous le laurier et les trois pierres de foudre : Fulmina si cessant, me tamen urit am.or
Inscriptions galantes des vieux seigneurs, devise des nouveaux, mélancoliques souvenirs de la belle Louise de Kéroualle, ensorcellement des Italiennes peintes et sculptées sur la loggia, — tout fait des pierres de Jossé d'anciennes parleuses d'amour; tout conspire à créer une atmosphère passionnée au cœur de cette froide recluse, sévère d'aspect à l'extérieur, retraite dans la solitude et le recueillement des grands bois. C'est la maison de Phèdre, assise à l'ombre des forêts.
Dans ce lieu voué à tous les contrastes froufrou-
taient les robes tailleur de Peg Gillespie, l'Américaine devenue par son mariage duchesse de Jossé- Lauvreins. Elle avait voulu Taccommodei aux exigences de la vie moderne. Dalilla, cet architecte auquel nous devons tant d'intelligentes restaurations, achevait de construire le corps de logis neuf qui double aujourd'hui l'aile de la galerie. Il avait eu le bon esprit de ne rien changer au caractère forestier du site. Pas un parterre, pas un jardin au pied des austères murailles ; la futaie continue de les enserrer; elles baignent au couchant dans la nappe de l'étang. Devant les appartements neufs, la vue s'étend sur une clairière naturelle; paisible perspective de prairies ombreuses, où les vaches de la ferme se groupent sous les bouquets de grands chênes.
Rappelés de la mer par les chasses de septembre, les Lauvreins se réinstallaient au château. Ils y avaient amené de Dinard Mme Fianona. Peg s'était prise d'une vraie amitié pour la jeune femme : la sachant dans une situation de fortune très pré caire, elle lui avait offert l'hospitalité avec ces instances câlines qui se refusent à entendre les scrupules de discrétion.
— Vous serez chez vous, lui avait-elle dit, en un coin d'Italie, parmi vos vieilles sœurs de pierre.
Et Millicent se plaisait, en effet, sous les arcades de cette loggia où elle retrouvait sa patrie, dans le mystère de cette forêt, conseillère et protectrice de ses rêves.
La duchesse hébergeait un hôte qu'on ne s'attendait guère à rencontrer là : Emile Moucheron. Peg était d'un pays et d'un temps où l'on ne jouit qu'à demi des plus belles choses, si le plaisir de cette jouissance n'est pas assaisonné d'un grain de
publicité. Glorieuse de posséder une relique d'histoire, elle eût voulu que la valeur en fût inventoriée, connue et enviée par ses amies de New-York. Ne fallait-il pas que VOceanic Herald leur apportât une copieuse description de Jossé, le jour où M Robinson y ferait une visite depuis longtemps promise? Mme de Lauvreins cherchait un rédacteur pour la notice flatteuse qu'elle désirait : Mou- ! cheron en eut vent; recommandé par Archibald, j il avait offert, on avait accepté sa plume alerte. I Bonne occasion d'aller faire un de ces « extras en ville » , grassement rémunérés, qui le reposaient de son métier de journaliste. Installé dans la bibliothèque, Emile s'échauffa vite sur un sujet qui ouvrait à son imagination d'amusantes perspectives. Tout fier de composer un mémoire où il s'élèverait à la dignité d'historien, il passait ses journées à relever les inscriptions murales, à compulser le père Anselme, Moréri, Thomas de la Thomassière et autres chroniqueurs berrichons.
Le duc réunissait pour l'ouverture quelques chasseurs de la contrée : invités qui venaient de fort loin, car on n'a pas de voisins à Jossé ; dans un rayon de vingt kilomètres, la forêt déserte n'abrite aucune autre habitation. Christian avait déjà convoqué les nemrods provinciaux lorsqu'une dépêche de Londres vint bouleverser tous les plans : M. Robinson se rendait enfin aux instances réitérées de la duchesse; il s'annonçait pour la fin de la semaine. Grand branle-bas au château après la réception du télégramme. On préparait pour le financier l'appartement de François I", la chambre historique où le vainqueur de Marignan, revenant d'Italie, avait couché une nuit chez son maréchal Robert Stuart. Mais il fallait encadrer, amuser un
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hôte de cette qualité; et Peg voulait que le passage de son énorme compatriote fit époque dans le pays. Le duc et la duchesse tinrent conseil : les notabilités départementales furent passées en revue, le choix des châtelains s'arrêta sur le général commandant la division, sur le sénateur Huvier des Fontenelles. Un peu avancé, le sénateur ; mais Christian, qui avait de vagues visées politiques, devait le ménager. On ferait signe aux Banneleuse, toujours disponibles pour jouer les utilités. Mme Fianona, admise au conseil avec voix délibérative, dit négligemment :
— Le duc ne comptait-il pas inviter aux chasses son ancien camarade, M. de Tournoël? Je crois savoir que M. Robinson serait fort aise de rencontrer le capitaine : il tenait beaucoup à le revoii avant de retourner en Amérique.
— Bonne idée, approuva Christian. Ce brave Louis m'avait promis de venir tirer quelques coups de fusil. Il se ronge à Paris, toujours In ..terne par ces pleutres. Attirons-le à Jossé, montrons cette autre gloire au département.
Les invitations étaient lancées depuis deux jours, lorsque Peg reçut une lettre scellée d'un large cachet de cire violette, où une colombe s'envolait d'un olivier. Elle y lut ces lignes :
« Madame la Duchesse,
«Une tournée de confirmation m'appellera cette semaine aux portes de votre antique demeure. Je' serai heureux d'aller vous rendre mes devoirs, si ma présence à Jossé durant quelques heures ne dérange en rien vos projets. Le bruit court dans notre] ville que vous attendez la visite d'un illustre conci-
toyen, comblé des biens terrestres par la divine Providence. La renommée le dit aussi généreux qu'habile, toujours prêt à i^nnla^^er les misères de son prochain. Votre cœur charitable saura l'intéresser aux souffrances de nos pauvres, si nombreux dans ce diocèse où vous êtes leur mère. Vous connaissez nos embarras dans les temps douloureux que nous traversons, et en particulier l'insuffisance de la subvention qui ne nous permet pas d'achever le nouveau bâtiment de l'hôpital. J'aimerais joindre ma faible voix à la vôtre, certain qu'un fils de la glorieuse Amérique voudra la faire bénir sur notre terre, en y laissant le souvenir d'un de ces bienfaits qu'il a le bonheur de pouvoir répandre. Donnez à votre pasteur cette occasion d'exercer son ministère de charité, et daignez agréer. Madame la Duchesse, les sentiments respectueux avec lesquels je me dis votre serviteur très humble.
n FÉUX-HiPPOLYTE. »
Peg tendit la lettre à son mari ; Christian éclata (le rire.
— Tordant! L'évêque veut s'offrir la tête du nabab, lui aussi, et le taper dans les grands prix. Mais sa chambre, la chambre François I", qui est prise! Bah! nous le logerons cette fois dans l'appartement de la tour, la chambre impure de Louise de Kéroualle : pour les pauvres!
La duchesse se faisait gloire d'être une femme très pratique : grâce à ses arrangements savants, tous les invités furent convenablement casés dans les pièces du vieux château qu'elle avait restaurées. Non moins savantes les combinaisons de Christian, lorsqu'il apparia les divers attelages qui devaient
aller chercher ses hôtes à la station si lointaine. Jossé, réveillé de son sommeil séculaire, vit renaître l'animation de ses grands jours; du soir où le roi François I" y arrivait avec son cortège de Suisses et de chevaliers; de la matinée d'avril 1682 où des équipages à la livrée royale d'Angleterre y portaient Louise de Kéroualle et le petit duc de Richmond. Ce fut encore un roi, un roi des temps modernes, qu'amenèrent dans la cour d'honneur les postiers qui débouchaient de la forêt. Et les personnages des fresques, témoins de tantd'étranges vicissitudes, ne s'étonnèrent pas de ce qui plongeait dans la stupéfaction M. Huvier des Fontenelles. Le digne législateur était de ceux qui croient avoir changé le monde, et se persuadent qu'ils y assistent les premiers à des pièces jouées cent fois sous d'autres costumes.
— Cosmopolitisme effréné! Qu'en auraient pensé nos pères? — dit-il à l'oreille du général Muiron, le soir, quand les hôtes arrivés dans la journée se réunirent autour de la table couverte de roses. Vis-à-vis du duc de Jossé-Lauvreins, continuateur des Stuarts, la duchesse américaine trônait à cette table entre l'évêque et le spéculateur mondial. Un explorateur de l'Afrique centrale s'asseyait à côté d'une femme venue de Buenos- Ayres, Anglaise par son père, Italienne par sa naissance et son mariage. Les indigènes, chasseurs berrichons qui vivaient sous leurs peaux de bique dans la forêt gauloise, écarquillaient les yeux : ils contemplaient l'être surnaturel, le multimilliardaire Robinson, comme leurs pères eussent regardé un alchimiste fabricateur d'or.
Mme Fianona était placée entre Archibald et Tournoël. Repliée sur elle-même depuis deux mois,
apaisée par les influences de la mer et de la forêt, elle avait vécu dans une somnolence intérieure où s'émoussaient les sentiments éveillés à Paris. Tirée de cette torpeur par la présence des deux hommes qui l'intéressaient, son âme s'abandonnait aux agitations renaissantes; le flot de la vie allait la reprendre, délicieux peut-être, et peut-être douloureux; elle en pressentait l'approche avec la joie craintive d'une jeune baigneuse quand vient sur elle la grosse vague qu'elle appelle et appréhende. (Jui de nous n'a attendu devant une horloge les premières vibrations du timbre près de sonner une heure décisive? Millicent attendait de même des événements qu'elle devinait inévitables : lesquels? Elle n'eût pu le dire. Elle savait seulement qu'elle allait vivre enfin, sentir, agir, et que c'était fini d'être une morte oubliée par le bonheur. A cette table, entre ses deux voisins, elle retrouvait, plus précise et plus intense, la sensation singulière de deux forces qui se seraient disputé sa personne, sa volonté : elle subissait, comme une secousse physique, ce choc au dedans d'elle-même des deux électricilés contraires.
L'invitation des Lauvreins avait touché Tournoël à Paris. Il s'y rongeait, comme le disait Christian. Il hésita d'abord à l'accepter : une espérance souffreteuse le retenait aux portes de ce ministère des Colonies où il guettait toujours un revirement favorable à ses projets; et les plaisirs mondains n'étaient pour lui que de fastidieuses corvées. Le désir secret de revoir Mme Fianona avait vaincu ses hésitations. Il était venu; et ce soir, auprès d'elle, tout comme le premier jour, à l'Opéra, il ne trouvait rien à lui dire. Familier avec l'histoire, sensible à la magie des évocations où elle revit, il
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était encore sous le charme auquel nul n'échappe en pénétrant dans la cour de Jossé. Il eût voulu rendre à Mme Fianona l'effet de cette brusque apparition du passé, pleine d'enseignements et de suggestions pour l'esprit : les mots le servaient mal. Le voisinage de M. Robinson ajoutait à la gêne qui glaçait sa parole, d'habitude si nette dans le commandement, dans l'exposition de ses idées. Millicent jouissait de cette gaucherie; comme toutes les femmes, elle préférait à la plus intéressante conversation un embarras qui lui révélait clairement son pouvoir de troubler l'homme.
— Vous allez me rendre très vaine, disait-elle en l'encourageant. Ainsi, votre Michelet nous fait Ihonneur de croire que ces Français de la Renaissance, vos farouches ancêtres, ont été apprivoisés par les femmes d'Italie?
— Voici ce qu'il dit, Madame : « Partout où les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient. »
— Ce devait être très amusant, dit en riant Millicent. Quel dommage que vous ne soye^plus des barbares !
— Il y en a encore parmi nous. Madame. — Tournoël baissa la voix. — Entrez dans l'âme de votre voisin de droite : vous y retrouverez les sentiments des hommes qui ont bâti ce château. Des conquérants aussi, ses compatriotes et lui : ils passent la mer comme les Français de 1500 passaient les monts; ils envahissent notre vieux monde avec leur or, leur énergie, leur jeune audace, et comme nos ancêtres en Italie, ils subissent la séduction de notre vieille histoire, de nos arts, de nos littératures. Ce n'est plus à coups de lance, c'est à coups
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(le bank-notes qu'ils enlèvent les merveilles con- M)itées. Revenus chez eux, ils n'ont plus qu'une idée, : copier nos élégances, emplir leurs maisons (le nos chefs-d'œuvre ou des contrefaçons qu'ils en font. Eux aussi, ces nostalgiques édifient leur loggia.
— Le rapprochement serait tout à fai* juste, si les femmes triomphaient aussi ai&emcnt de ces nouveaux barbares. Mais il n'en est rien.
— Je dois vous en croire. Madame. Je m'étais pourtant laissé dire qu'ils ne résistaient pas mieux que nos pères à l'ensorcellement... italien.
— Très résistants, au contraire. Vous êtes mal instruit.
— On redoublera l'attaque, ils se rendront... fit amèrement le jeune homme.
Il laissait percer, dans cette escarmouche, l'aigre soupçon qu'il avait au coeur. Millicent pensa que les hommes sont très bêtes. Et cette pensée lui fut agréable.
M. Robinson parlait peu. Après quelques questions à Mme Fianona sur l'emploi de Tété, questions faites avec ce ton d'affectueuse protection qui lui était habituel, il parut attentif à la conversation générale, répondit posément aux interrogations déférentes qu'on lui adressait. M. Huvier des Fontenelles se lamentait avec le duc sur les progrès du socialisme dans le département. Le sénateur allait être soumis à la réélection, il avait grand besoin des voix dont disposait le châtelain de Jossé.
— Je le dis toujours à mes amis politiques. Monsieur le duc : les points qui nous divisent, vous et nous, sont bien peu de chose devant le péril redoutable qui doit grouper tous les honnêtes gens
pour la défense de l'ordre social. Ce fléau s'attaque ^ à notre chère armée, général; et je suis trop respectueux du Concordat, Monseigneur, pour ne pas déplorer que mes anciens compagnons de la Gauche ouverte se soient associés à certaines violences contre l'idée religieuse. Nous devons tous nous unir, sur le terrain légal, pour une lutte suprême, sous peine de voir sombrer la civilisation dans un cataclysme sans précédent. Toutes les nations européennes sont gangrenées par le même mal : jusque dans la jeune et vigoureuse Amérique, il menace l'admirable essor des grandes entreprises. L'homme éminent qui nous fait l'honneur de visiter notre région en sait quelque chose : très certainement, il se préoccupe comme nous du péril socialiste.
Ainsi mis en cause, M. Robinson repartit froidement :
— Je pense que si le socialisme n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Les convives s'entre-regwrdèrent, abasourdis.
— Sans doute, continua l'Américain. L'organisation socialiste exerce aujourd'hui sur les masses la compression nécessaire dont les anciens pouvoirs ne sont plus capables. Avec la diffusion actuelle de l'instruction, en un temps où toutes les activités peuvent se donner libre carrière, l'anarchie serait vite intolérable, les affaires deviendraient impossibles, si ces innombrables activités individuelles n'étaient pas contenues par un frein solide. Jadis, le pouvoir monarchique les maintenait sous le joug; et, à son défaut, la puissance de l'Eglise. De nos jours, les souverains des monarchies ne sont plus assez forts pour imposer ce joug; et qui l'imposerait dans nos grandes démocraties? L'organisation socialiste s'en charge. Grâce à elle,
des milliers d'individus remuants rentrent dans le rang. Ceux-là seuls en sortent qui sont vraiment des individus, tout à fait dignes de ce nom, et qui se seraient élevés dans tous les temps. Gomme ils sont rares partout, la concurrence reste limitée, il n'y a qu'un nombre raisonnable de joueurs à la partie. Elle serait trop désordonnée si les joueurs se multipliaient à l'infini, gênaient les mouvements, déconcertaient tous les calculs. La discipline socialiste y met bon ordre.
— Mais les revendications socialistes paralysent vos industries! s'écria le sénateur.
I — Quelquefois; c'est un inconvénient; moins gênant, en somme, que l'ancien despotisme, quand il remplissait le même office de niveleur. Il faut en prendre son parti, comme on le prend des résistances d'une machine utile. Toute force qui nous sert nous heurte et nous incommode par quelque endroit. Pour ma part, je m'arrangerai toujours (avec des gens, si déraisonnables soient-ils, qui attendent de moi leur pain.
— Vous n'ignorez cependant pas, reprit M. Huvier, que ces masses disciplinées s'organisent pour vous écraser.
— Voilà ce dont je ne m'inquiète guère, cher Monsieur. Les masses, c'est un mot. Les individus qui savent les conduire en auront toujours raison. Le monde n'est mené que par des individus.
— Les chefs socialistes qui arment ces masses contre vous ne sont-ils pas des individus?
— S'ils ont vraiment droit à ce titre, ils entrent dans la grande partie. On négocie avec eux, on leur fait leur part, comme il est juste, puisque les talents et la volonté leur assignent une place à la table des forts. Quelques convives de plus, ce n'est
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pas une affaire; et ils auront largement payé leur ccot en maîtrisant les foules qui leur obéissent. iN'a-t-oii pas compté de tout temps avec les capitaines d aventure qui savaient s'attacher des troupes?
— J'admire votre optimisme, conclut sentencieusement M. Huvier. Mais vous ne me persuaderez pas que ce soit un ordre social stable, celui où tous les ippétits sont déchaînés par l'envie.
— Je ne sais rien de stable en ce monde, répliqua M. Uobinson. Vous mangez en ce moment un excellent perdreau, cher Monsieur; les pauvres
iiables qui ne mangent que du pain, et pas à leur iaim, préféreraient vous prendre votre perdreau. Cela me paraît très naturel; et plus naturel encore qu'ils vous l'enlèvent, si vous n'êtes pas de force à le défendre contre eux.
— Cet Américain est très mal élevé, je m'en étais déjà aperçu! grogna M. Huvier en se penchant vers son voisin.
Ce voisin, le jeune baron de Sacquespée, hobereau très pauvre, royaliste fougueux, et qui avait en horreur le sénateur opportuniste, éclata de rire.
— Il dit brutalement des choses cocasses, mais pas bêtes. Ah! si les rois pensaient et parlaient comme cet usinier, nous n'en serions pas où vous nous avez conduits, Monsieur le sénateur!
La théorie inattendue de 1' « usinier » , comme rappelait M. de Sacquespée, avait jeté un froid. Un silence gêne s'en ensuivit. L'évêque se dévoua, dit ivec onction :
— Je crois savoir pourquoi Monsieur ne ressent pas toutes nos inquiétudes. Dans son pays, les sentiments chrétiens gardent leurs prises salutaires sur les âmes; ils réfrènent les mauvais instincts.
— Nous leur sommes en effet redevables d'un p^rand confortable moral, répondit sérieusement M. Robinson. Mais je ne vois pas ce qu'ils ont à faire dans l'espèce. Les sentiments chrétiens ne sont pas des gendarmes. Ils perdraient vite leur empire sur nous, s'ils prétendaient immobiliser à jamais chaque homme dans sa condition. Ils ne défendent pas à un meurt-de-faim de penser que son tour est venu de manger le perdreau de M. le sénateur. Chrétiens ou non, les hommes ne trouvent que dans leur force individuelle la mesure de leur droit à conserver ou à prendre le perdreau.
Conciliant, l'évéque reprit :
— Nous sommes d'accord. Je voulais dire que la religion encourage les hommes à s'élever par le travail honnête. Elle laisse aux intérêts humains leur jeu naturel ; mais son esprit de charité supprime entre eux les pires causes de haine : l'intolérance, par exemple. Un de mes prêtres revient d'une mission aux États-Unis : il a eu l'honneur d'être reçu par le grand archevêque de Saint-Paul ; il m'a fait un rapport bien consolant de la tolérance dont jouissent chez vous nos frères catholiques
M. Robinson sourit, avec une nuance d'étonnement.
— Pardonnez-moi si j'entends mal les nouveautés de votre langue ; mais ce mot de tolérance suppose des idées avec lesquelles nous ne sommes pas familiers. Est-ce une tolérance de laisser le voisin respirer librement l'air du ciel? Qui songerait à le gêner dans cette fonction naturelle? Que chacun croie et prie à sa guise, cela nous paraît une chose aussi naturelle que de respirer.
— Sancta simplicitas! murmura l'évéque. — A haute voix, en coulant un regard doux vers M. Hu-
vier des Fontenelles, il ajouta : — C'est votre gloire et votre force de ne persécuter aucune conscience.
— Paf! une pierre dans la mare aux caïmans! dit à l'étourdie le jeune de Sacquespée.
Le sourire de M. Robinson s'accentua, comme il répondait :
— Persécuter? Encore un mot qui nous déroute. Si quelque fou s'avisait de persécuter pour affaire de conscience le plus petit groupe de nos concitoyens, ceux qu'on molesterait ainsi feraient sauter la machine publique en moins de rien; et tout le monde leur donnerait raison.
— Heureuse et noble terre! soupira 1 èvéque. M. Robinson se pencha vers la duchesse et lui
dit rapidement, en anglais :
— Décidément, chère amie, votre pays d'adoption est incompréhensible. Tous ces gens-là se plaignent d'être persécutés; et ils affirment qu'ils forment une grosse majorité dans la nation ! Ou bien ils ne croient pas un mot de ce qu'ils disent, ou bien ils sont si faibles que ce n'est pas la peine de s'apitoyer sur eux. Autant s'attendrir sur les lapins que nous fusillerons demain, quand ces petites bêtes peureuses détaleront devant nous.
Peg crut devoir protester, dans sa fierté de nouvelle Française :
— Oh! vous ne savez pas. Chaque pays a ses usages et ses jeux. Ici chacun persécute à son tour; c'est la règle du jeu pour ceux qui tiennent la raquette, pendant le temps qu'ils la tiennent. C'esl un sport national, comme notre foot-ball. Trèf ejïcitant aussi, le jeu français.
Le duc fit un louable effort pour ramener la conj versation sur des sujets moins brûlants. Depui;
qu'elle effleurait la politique, le général se tenait sur 'a réserve, muet et l'air absent. Christian "interpella :
— Mon général, il faudra que vous alliez voir à Paris les deux petits chevaux que M. Robinson a fait venir des îles Shetland. Des phénomènes : l'un sur l'autre, ils n'atteindraient pas au garrot de Rob Roy, mon cheval de chasse. Vous vous souvenez bien de Rob Roy?... Ce grand rouan, qui serait sans défauts, s'il n'encensait pas un peu... Je vous le représenterai demain.
Remonté sur son dada, le duc n'arrêtait plus. Le général l'écoutait poliment, répondait par monosyllabes. Son regard réfléchi dévisageait M. Robinson, avec défiance d'abord, avec un intérêt croissant à mesure que l'étranger développait des points de vue si nouveaux pour la plupart des convives.
Un de ceux-ci ne prêtait à l'entretien qu'une attention distraite. Hypnotisé sur la main de sa
i voisine, sur les veines bleues, sur les ongles roses, Tournoël se laissait envahir par une griserie contre laquelle il ne luttait plus. Longtemps comprimée, toute la faim d'amour de sa jeunesse se réveillait au contact de cette femme. Peu à peu, sa timidité s'évanouissait, la force du désir lui rendait l'audace.
|Ses phrases brèves, à propos de choses insignifiantes par elles-mêmes, prenaient un sens caché; elles laissaient deviner à Mme Fianonale bouillonnement de ce désir. Soudain, hardiment, il dit :
— Puis-je vous demander, Madame, à quoi se rapportaient les premières paroles que vos lèvres — il appuya sur ce mot, avec un tremblement dans la voix, en regardant les lèvres arquées — que
5 vos lèvres m'ont fait entendre, à l'Opéra?... « Il y
a parfois si peu de différence entre les vivants et les morts... »
— Je pensais à ceux qui ont toujours dormi. Il y a des vivants — et des vivantes — qui dorment depuis leur naissance.
— Peut-être; ceux ou celles qui n'ont jamais aimé.
Millicent se replia devant l'attaque trop directe. — Avez-vous remarqué, dit-elle en s'adressant à M. Robinson, la ravissante nuance des roses qui couvrent la table? c'est une variété toute nouvelle, m'a dit la duchesse.
— J'en ai déjà demandé la provenance, répondit le financier. Je vais en faire venir pour mes jardins d'Amérique.
— Si j'avais un jardin, fitTournoël, je n'y planterais que des roses des Alpes. Je les préfère à toutes les autres.
— Vous les aviez bien oubliées ! repartit en riant Mme Fianona.
— Elles ont refleuri plus belles... dans le souvenir. Je sais trop qu'elles ne fleuriront jamais dans mon jardin.
— Qu'en savez-vous? dit coquettement Millicent.
— J'ai vu fuir devant moi, toujours, tous les objets de mon désir.
— Vous allez les chercher si loin, Monsieur l'explorateur!
— Pas ce soir. Ils sont tout près; tout près et pourtant insaisissables, comme votre regard.
D'un gracieux mouvement de tête, elle se tourna vers le jeune homme; pour la première fois, il vit attachés sur les siens ces yeux qui regardaient tou-i jours au delà : il les vit graves, pitoyables, tandif| qu'elle disait :
— Pourquoi tous ces marivaudages, alors qu'il vaudrait mieux me parler de votre peine? Je sais que vous avez au cœur une peine cuisante. Vous me la direz, n'est-ce pas? Ce sera peut-être mon tour de vous indiquer la source où l'on se désaltère.
Il lui sembla que les deux gouttes d'or liquide coulaient délicieusement au fond de ses veines, et qu'une lumière en sortait qui rayonnait sur un monde tout changé.
— Merci, dit-il seulement; mais il mit dans ce mot dont il prolongea les syllabes une suite infinie de paroles qu'il ne disait pas et qu'elle entendait.
: On se levait de table. Au salon, la conversation [générale reprit. Les invités de la duchesse ne tarissaient pas en compliments sur l'étrange séduction de Jossé. Leur admiration sincère s'avivait du plaisir qu'éprouve tout voyageur, quand il a découvert une rareté dont aucun Baedeker ne fait menition. Chacun s'étonnait qu'un si précieux joyau 'd'histoire ne fût pas plus connu, plus vanté.
— Attendez, disait Peg. Quand M. Moucheron aura oublié sa notice, notre ermitage deviendra célèbre. Il faudra ouvrir dans le hameau une auberge pour les touristes.
Emile saisit au vol un mot qui lui donnait licence de se produire. Il étouffait dans la retenue que lui imposait sa situation un peu subalterne. Impatient de se soulager par une petite conférence, il la fit avec d'autant plus de liberté que l'évêque venait de se retirer discrètement.
— C'est le château de la Belle au bois dormant, Mesdames; une maison hantée par les plus disparates, les plus aimables revenantes. Je les vois sortir chaque jour des vieux livres, des paperasses
que je compulse. Imaginez, je vous prie, la curieuse société qui se réunissait ici, un soir de Tan 1600, comme la vôtre y est réunie ce soir : une lettre dont j'ai pris connaissance aux archives permet de reconstituer ce tableau de famille. La dame de Jossé était alors Catherine de Balsac d'Entragues, veuve d'Edme Stuart, l'auteur des ducs de Lennox. Cette dame avait auprès d'elle son frère Charles d'Entragues, l'ancien mignon d'Henri III, celui qu'on appelait le BeL-Eiitraguet : vous savez qu'il avait provoqué le comte de Quélus ; il demeurait seul survivant de cette rencontre fameuse où périrent Quélus, Maugiron, Livarot, Ribérac et Schomberg. Un autre frère de Catherine, François de Balsac, avait amené à Jossé sa femme et ses deux filles. Sa femme n'était autre que Marie Touchet, l'ex-maîtresse de Charles IX : honnête personne alors quinquagénaire, et qui donnait beaucoup d'édification. Ses filles en donnaient moins. L'aînée, la jolie Henriette d'Entragues, marquise de Verneuil, tournait à ce moment la tête d'Henri IV, qui ne pouvait se résoudre à la quitter pour con- i dure le mariage Médicis. La cadette, Marie, était) fille encore, et nonobstant maîtresse du maréchal de Bassompierre, dont elle eut Monsieur Tévêque ; de Saintes.
— On ne devait pas s'ennuyer à Jossé! interrompit la petite Banneleuse.
Emile retrouvait avec son aplomb un genre déplorable; il risqua une repartie qu'il croyait du dernier galant :
— C'est ce que diront un jour, Madame, les historiens qui signaleront votre passage au château. — Cent ans plus tard, en revanche, on s'y ennuyait' ferme. Représentez-vous Louise de Kéroualle,
vieille, esseulée, confinée dans cette chahuanterie, comme on disait alors. Beau sujet pour un moraliste. Après un demi-siècle de disgrâce, lorsqu'elle se remémorait le temps où elle avait vu la Cour d'Angleterre à ses pieds, quel pouvait être son état d'âme?
— Très simple, dit avec conviction Mme de Banneleuse; celui de nos vieilles actrices, quand elles rendent le pain bénit dans le village où elles se sont retirées. Un carré de légumes bien venus leur donne autant de joie que leurs anciens triomphes. La vie de la femme, ça se fait d'oublis successifs ; autrement, ça ne serait pas supportable.
— Possible; croyons-en Madame, acquiesça poliment Moucheron. — Mieux qu'un phonographe, les murs de cette maison racontent l'histoire de ses habitants : mes vieux Stuarts vous parleront directement, quand j'aurai l'honneur de vous montrer es inscriptions qu'ils griffonnaient dans tous les 2oins.
— Oh! tout de suite! s'écrièrent les dames; tout de suite, si la duchesse y consent.
Peg fit un signe approbatif. Pressé lui-même de communiquer son enthousiasme, Moucheron so saisit d'un candélabre à plusieurs branches et prit es devants, guidant la société dans les pièces voisines, la galerie, l'escalier de la tour. Sur son passage, les flammes vacillantes des bougies tiraient le l'ombre des figures un instant réveillées : che- >^aliers et palefrois des peintures murales, profils J'italiennes au front ceint du bandeau, tètes colo- 'iées sur les poutrelles des plafonds d'où elles regardaient curieusement la compagnie. Emile s'ar- 'êtait devant les grafitti d'écritures diverses, quelques-unes très lisibles, d'autres énigmatiques,
lU LE MAITRE DE LA MER
caractères du seizième siècle indéchiffrables dans leurs entrelacements.
— Voyez, sur ces colonnes, les plaintes répétées d'Anne de Maumont, la veuve de Béraud, le connétable de Sicile : Anna ; fortuna inimica. — Avant tnourir. — Ici, l'écriture de Robert, le maréchal. 0 dérision des serments ! Sous le monogramme de Robert et de sa première femme, Anne Stuart, ce mot : Fideliias. Passons dans cette chambre; lisez, sur le chambranle de la fenêtre : J'aymeJacquelyne. — Robert Sieivart. Galanterie du maréchal à l'adresse de sa seconde femme, Jacqueline de La Queille. — Gordon vyt en espérance. — Quelque cousin d'Ecosse, sans doute, qui déclarait là sa flamme. — Semper tuy memor ero Francoye. — J'enrage de ne rien trouver sur le ou la signataire de cette promesse, — Ayze entre nous... Illisible, hélas! la suite, et le nom de l'heureux gaillard. Voici le propos d'un philosophe, retour d'Italie :
Ctim fiieris Rome romano vivito more Cum fueris alibi vivito more locy
Et ce dicton, est-il d'un philosophe ou d'un amant? — Tel fait ce qui ne cuide pas faire. — Engagez-vous dans l'escalier de la tour. Mesdames ; il nous garde tout un petit roman. Les vers en sont jolis; je me demande si Jossé n'a pas hébergé par fortune quelque poète de la pléiade, quelque voisin de l'Orléanais ou de l'Anjou, Rémy Belleau, Joa-^' chim du Bellay?
Il montrait les vers qui se laissent lire distincte-: ment sur la paroi de l'escalier :
Cent mylle fois f ai esté envyeulx Vous eslongner et fouyr en tous lyeutx
Cuydant onster ma graiit douleur mortelle^ Majsje n ai pu avoir puissance telle.
Car je vous ay paincle devant mes yeulx.
— Et au-dessous, ces quatre mots désespérants, d'une ferme écriture gothique : Jésus est amor meus (Jésus est mon amour) . — La réponse de lavertueuse dame, évidemment. — Voilà une réponse qu'on ne trouverait plus dans la petite correspondance de nos journaux. A cette différence près, ces braves Stuarts se servaient de leurs murailles comme nous nous servons aujourd'hui, Messieurs, de la quatrième page de nos quotidiens, obligeants intermédiaires des cœurs sensibles...
— Merci, Monsieur Moucheron, interrompit vivement la duchesse. — Elle voyait venir le moment où l'incorrigible Emile allait s'émanciper plus que de raison. — Nous vous demanderons demain d'achever au grand jour cette exploration; ce soir, nous vous rendons à vos études : vous en profitez si bien qu'on se fait scrupule de les troubler.
M. Robinson avait suivi attentivement les explications. Ceux qui le connaissaient bien s'étonnèrent de surprendre un accent respectueux, presque timide, dans les questions qu'il posait au journaliste et les compliments qu'il adressait aux propriétaires de Jossé. Cet homme, qui se prononçait avec assurance sur tous les autres sujets, qui traitait de haut toutes les puissances de ce monde, était manifestement impressionné par la puissance qu'il eût payée le plus cher et sur laquelle ses dollars n'avaient pas de prise; par la majesté du passé, la seule qui lui en imposât, parce qu'elle échappait à son omnipotence.
Tournoël et Mme Fianona s'étaient rapprochés Indifférente aux anecdotes historiques dont les
autres s'amusaient, Millicent écoutait une symphonie sans paroles, composée dans son âme par toutes les résonnances de Jossé : rappels de l'Italie; douceur d'entendre sa chanson lointaine, inspiratrice de ceux qui avaient aimé là ; murmure de ces amours mortes qui se ranimaient au fond des temps ; soupirs de la brise nocturne entre les cimes de la futaie, au delà de l'étang; frissons de l'eau dormante où bougent des vies mystérieuses. Sur la nappe obscure tremblaient des reflets d'étoiles; c'étaient aussi des accords harmoniques, rapides arpèges de lumière, échos fugitifs de la musique des mondes dans l'infini. Cantilènes des revenants de l'histoire, souffles et bruissements de la nature, de la nuit, du ciel, tout semblait à la jeune femme le prélude ineffable de paroles attendues, qui allaient sortir de ce cœur d'homme qu'elle sentait battre près d'elle, ardent et docile, rythmé sur les mouvements de son propre cœur. — Heureux, troublé sans violence, il la devinait émue, penchante vers lui ; comme on entend dans les ténèbres l'approche d'une personne qu'on ne voit pas, il pressentait qu'elle venait se rendre à sa merci, vaincue de volonté. Elle se retourna sur l'escalier de la tour pour y relire les vers, à la lueur d'une lampe fixée au mur. Il s'arrêta sur les degrés inférieurs, il lui répéta le dernier de ces vers :
Car je vous ay paincte devant mes yeulx...
Et s'emparant de la main qui pendait sur la robe, à hauteur de son visage — cette main qu'il avait désirée durant tout le diner — il y appuya ses lèvres. Elle la retira lentement. Elle fixa sur lui, bien en face, un regard chargé d'interrogation se-
rieuse ; d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme, elle dit :
— Demain, je vous parlerai... Je vous ai demandé vos peines. Je vous dirai peut-être les miennes... C'est une preuve d'estime que je n'ai jamais donnée.
D'un pas léguer comme un essor d'oiseau qui plane, elle passa devant lui, rejoignit la société dans la galerie, où l'on se séparait en recevant les flambeaux oes mains du duc et de la duchesse»