‹ Le Maître de la merChapitre 4 sur 17 · UN PROPHETE · texte numérisé non relu

UN PROPHETE

Un réflecteur concentrait sur le globe la lumière d'une forte lampe électrique. La soirée s'avançait. Debout près de la sphère, M. Robinson examinait les points desservis par la nouvelle compagnie maritime qu'il venait d'incorporer au trust. Sur le parcours, il piquait des épingles sommées du pavillon de l'U. S. T. Mais cette occupation l'absorbait moins que de coutume. Visiblement impatient, il sonna, questionna l'huissier :

— Vous êtes bien sur que personne n'est venu me demander? J'attends un visiteur : vous l'introduirez dès qu'il se présentera.

Son opération achevée, le financier prit une lettre ouverte sur le bureau et se mit à la relire. Cette lettre, datée du mois précédent, portait le timbre du Gap.

« Je ne sais, cher Monsieur, si je pourrai vous rejoindre à Londres en juillet prochain. J'arrive de la Rhodesia, je suis retenu au Gap, et je devrai séjourner une semaine en Egypte. C'est à Paris, m'écriviez-vous, qu'il faudra peut-être vous chercher. Qu'un télégramme me prévienne à Marseille, et je m'arrêterai quelques heures à Paris pour vous voir. Il est indispensable que je vous voie. L'esprit

de vérité fera ma parole brûlante pour vous convaincre.

«Vous n'êtes qu'à demi convaincu, cher Monsieur Robinson; la force de l'Idée vous étreint : vous résistez encore à ses conséquences dernières. Vous croyez à ce qui fut la foi de tous les héros de notre race, depuis le premier et le plus grand prophète de cette foi, Olivier Cromwell ; vous croyez à la réalité d'une mission providentielle chez la race qui parle l'anglais. Vous avez compris et vous traduisez dans vos actes les justes paroles de votre Emerson : « Les Saxons ont été pendant mille ans « la race dominante, sans autre cause que l'indé- « pendance pécuniaire. Ce qu'ils veulent, c'est le « pouvoir : le pouvoir de donner corps à leurpen- « sée, de la faire vivre en chair et en os ; pour tout « homme d'esprit clair, telle est la fin pour quoi « l'univers existe. " — Il vous apparaît maintenant qu'au point de richesse et de puissance où la volonté divine nous a tous élevés, l'heure est venue de préparer la confédération des peuples anglo-saxons. C'est notre devoir envers le monde, puisque nous avons l'impériale responsabilité de ce monde, la mission de l'élever en dignité. Il ne pourra progresser dans la paix que sous notre sceptre de rectitude et d'équité. Il le sait, il attend de nous les bienfaits que nous seuls pouvons lui donner. Si l'on instituait un plébiscite entre tous les fils d'Adam, s'ils devaient désigner parmi les races humaines la plus apte à faire régner sur eux la justice, la liberté, la paix, chacun nommerait d'abord sa propre race, naturellement ; mais le second vote irait sans nul doute à l'anglo-saxonne.

« Elle doit s'unir pour répondre au vœu universel . Vos préjugés particularistes bataillent encore

contre l'évidence. Le peuple américain n'est pas mùr, dites-vous, pour cette union étroite où s'accompliront nos grandes destinées communes. Vous faites injure au bon sens de ce peuple. Ses yeux s'ouvriront à la lumière : elle éclaire déjà nos yeux anglais, dès qu'ils regardent l'univers avec une intelligence positive de l'avenir.

« Gomment ne verraient-ils pas ce qui est écrit en lettres de feu dans tous les faits récents de l'histoire? Sous les pavillons anglo-saxons vivent et travaillent un tiers des hommes de race blanche, une moitié des hommes de couleur qui habitent la planète. Nous l'avons enserrée dans le filet de nos câbles; nous avons noué autour de ses flancs la ceinture électrique où circule notre pensée. Nous sommes les suprêmes gardiens des routes liquides. Nous possédons tous les réservoirs de l'or, sauf la Sibérie. Nous avons créé la plus grande somme de force organisée que l'on ait jamais vue à la disposition d'une seule race ; nous avons groupé toutes les ressources de l'activité humaine pour une fin déterminée.

« Notre puissance matérielle est pourtant peu de chose en regard de notre puissance morale. Selon le mot profond de Wise, nous sommes une combinaison évangélique . Gladstone exprimait autrement la même vérité, lorsqu'il disait : « Notre Il race peut réclamer le droit de fonder une sorte " d'Eglise universelle en politique. 1) Dans l'unité de cette Eglise civique disparaissent les dissidences négligeables des sectes, des constitutions, des intérêts divergents. Elle apporte aux hommes le Dieu vivant, défiguré partout ailleurs par de grossières superstitions; elle leur donne la justice et la liberté, l'ordre et le bien-être. L'antagonisme des

intérêts vous semble irréductible, homme de peu de foi : pensez-vous que cet accident puisse rompre ces liens permanents, la communauté d'origine, ide langue, d'esprit politique, de sentiment religieux? D'Edimbourg à San Francisco, du Gap à Sydney, ne sommes-nous pas tous, au même degré, iles fils de la Bible et de la Grande Charte, de Shakespeare et de Cromwell? Regardez le monde n^oderne : tout l'effort de notre temps pousse vers l'unification des races de même origine, de même langage. Et la plus cohérente échapperait seule à cette loi? — Rêve encore lointain, dites-vous. Je vous répéterai ce que Russel-Lowell écrivait à Stead dans sa lettre sur ce même sujet : « Toutes « les bonnes choses que nous avons dans le monde " aujourd'hui ont commencé par être des rêves. » a Mais l'union n'est pas un rêve : elle est un fait de réalisation prochaine. Vous souvient-il du discours aux étudiants de Glascow où lord Rosebery évoquait le magnifique tableau de ce qui aurait pu être? L'exode à travers les mers du plus grand souverain, de la plus grande flotte, du plus vénérable gouvernement de l'univers, émigrant solennellement dans l'autre hémisphère , sous l'étreinte vigoureuse d'un monde plus jeune : l'Angleterre demeurant un reliquaire historique, la garde avancée en Europe de l'empire du Nouveau Monde... Le noble lord énumérait les avanages de cette extraordinaire révolution; il disait : « Pour assurer ces bienfaits inappréciables, j'au- " rais accepté de voirie Parlement fédéral anglais « siéger sur le territoire de la Colombie. « Un fait est possible, il est déjà vivant, lorsque des hommes en parlent d'un cœur si enthousiaste et n'y opposent plus que les froides chicanes de la raison. « Notre

« idéal sera un jour la réalité, il se concrétera dans (1 la précision d'un fait politique; tout tend à la » matérialisation de cette idée généreuse, n Qui disait cela naguère? M, Balfour. Vous ne le traiterez pas de rêveur, je suppose; ni non plus lord Derby. Nous étions encore enfants, vous et moi, quand cei homme d'Etat positif écrivait au docteur Dillon : « L'idéal le plus élevé que je puisse pré- « voir dans l'avenir pour mes concitoyens, c'est « l'époque où nous serons admis dans l'Union amé- « ricaine, pour ne former qu'une grande fédéra- « lion. »

« Cecil Rhodes ne doutait pas, lui, le plus grand ouvrier du destin anglais. La leçon des faits l'avait corrigé peu à peu de son aversion première pour le partenaire américain, de sa confiance aveugle dans l'exclusive suprématie britannique. A ses yeux, la réunion de toutes les nations de langue anglaise était un but si grand qu'elle devait justifier le sacrifice des intérêts distincts, et même la réduction de l'Angleterre au rôle d'un vieux manoir de famille, d'un musée où la race viendrait se retremper avec piété. Il ne pouvait penser sans colère au schisme du dix-huitième siècle, aux hommes d'Etat ignorants et stupides qui en portent la responsabilité. On eût bien fait de les assassiner ! s'écriait-il souvent. Il en était venu à accepter l'absorption de l'Empire dans l'Union américaine, pour rebâtir la Cité de Dieu, comme il me le disait en 1889, pour reconstituer un équivalent de l'Eglise du moyen âge, sur des fondements aussi larges que l'Humanité. C'est alors qu'il s'ouvrit -^ moi de son projet favori : l'établissement de 1'^^sociation des Auxiliaires, la société secrète qu'il voulait instituer sur le plan et avec les règles

essentielles de l'ordre des jésuites : elle devait se recruter parmi les multimillionnaires de langue anglaise, travailler dans le monde entier au grand œuvre : la fusion et l'extension de la race dominatrice. — Depuis lors, je me suis dit souvent que cet homme de génie avait eu la prescience de votre venue, cher Monsieur Robinson.

« Des milliers d'Anglais éminents pensent comme lui; comme notre Chamberlain, lorsqu'il s'écriait devant son auditoire de Toronto : « Je refuse de « parler des Etats-Unis comme d'une nation étran- <i gère. Nous sommes tous de la même race et du « même sang; nous sommes les branches d'une n même famille. » Mais vous doutez que leur pensée se propage sur votre continent. Eh quoi ! n'y entendez-vous pas les voix autorisées qui leur font écho? Je n'en veux citer que deux : vous ne les récuserez pas. Vos lettres m'ont fait connaître votre admiration pour le capitaine Mahan : son livre est votre boussole, ses maximes règlent vos entreprises. Ignorez-vous qu'il est des nôtres, le restaurateur de la marine américaine, l'oracle de tous les hommes de mer anglo-saxons? N'auriezvous pas lu ses plaidoyers pour le renforcement de la Fédération impériale, pour la réunion angloaméricaine? Rappelez-vous enfin les professions de foi retentissantes d'un de vos pairs, le riche et sage Carnegie. Relisez les affirmations de son dernier article : « Que les hommes disent ce qu'ils veulent, « mais j'affirme qu'aussi sûrement que le soleil « dans les cieux brilla sur l'Angleterre et l'Ame- « rique unies, aussi certainement il se relèvera un « matin et brillera encore joyeusement sur les « Etats, unis à nouveau, de l'Union américaine et a britannique... Et cela va se produire beaucoup

« plus vite que vous autres du vieux monde ne « l'imaginez. L'idée de réunion serait accueillie « avec enthousiasme aux Etats-Unis. Aucun parti « n'y ferait opposition : chacun tenterait de sur- II passer les autres en approbation. » — Que répondrez-vous à ces assertions formelles d'un de vos grands capitaines d'industrie, d'un Carnegie?

n Non, ce n'est point un rêve, la paix romaine rétablie sur le globe par le justicier saxon. Elle se réalisera, la prophétie de John Harrington dans son Océanie : « Que penseriez-vous, si le monde " revoyait encore l'aigle romaine? Elle rajeunirait « et reprendrait son vol. Si vous ajoutez à la propa- « gande de la liberté civile celle de la liberté de « conscience, cet empire, ce patronage du monde « est le royaume de Christ. »

«A vous, cher Monsieur, de prendre la première place dans ce chœur des hommes de bonne volonté. Vous servez déjà la foi dont vous doutez encore, vos actes utiles devancent l'adhésion entière de votre esprit. J'espère qu'il me sera donné bientôt de déterminer cette adhésion complète... »

A ce point de sa lecture, M. Robinson fut interrompu. La porte s'ouvrait, donnait passage au visiteur attendu.

C'était un homme de haute taille, le visage tout en front, avec un tic dans la mâchoire qui découvrait par instants des dents féroces de jeune loup. Derrière le monocle incrusté dans l'arcade sourcilière , l'oeil gauche brillait d'un éclat d'escarboucle : un globe blanchâtre roulait dans l'orbite de l'autre œil, éteint par quelque maladie. Une longue barbe fauve tombait très bas sur la poitrine, y déroulait ses volutes avec une opulence

capricieuse à rendre jaloux le Moïse de Michel- Ange. Et c'était bien à un prophète de l'ancienne Loi qu'il faisait tout d'abord penser, ce borgne athlétique, barbu, haut en couleur, avec une flamme d'inspiration dans son unique regard, et quelque chose d'ingénu, pourtant, dans la conformation du crâne, dans le sourire de la bouche formidablement armée. On s'étonnait de lui voir, au lieu de la draperie classique ou du sayon d'un Jean-Baptiste, ces attributs trop modernes : le monocle, le costume de voyage en cheviotte, le plaid à carreaux qu'il portait sur le bras gauche. L'œil étincelant se posa sur le maître du logis.

— Monsieur Archibald Robinson, je pense?

— Parfaitement. Monsieur Hiram Jarvis?

— Lui-même. Enfin!

Les deux hommes s'avancèrent l'un vers l'autre; ils se prirent les mains avec la cordialité d'étreinte, avec le rayonnement expansif de vieux amis qui se retrouvent après une longue séparation. M. Robinson attira son visiteur vers un fauteuil où il le fit asseoir : ils se turent un moment, comme oppressés par l'affluence des paroles qu'ils avaient à se dire, et tout entiers à la joie silencieuse de se trouver réunis.

Ces deux hommes ne s'étaient iamais vus.

Il serait superflu de présenter longuement M. Hiram Jarvis. Qui ne connaît le rôle, restreint en apparence, considérable en réalité, que cet esprit d'avant-garde joue dans la presse et dans la politique anglaises? Fils d'un père écossais et d'une mère américaine; directeur d'un magazine où il développe ses idées originales, tantôt il endoctrine et stimule ses compatriotes, tantôt il court le monde, approchant tous les princes, tous les

us LE MAITRE DE LA MER

ministres; il les interroge, il leur en impose par sa liberté de langage; sous les façons du grand reporter moderne, les potentats croient revoir un de ces anciens nâbis qui morigénaient les rois de rOrient. Il a été l'un des premiers instigateurs de cet impérialisme qu'il voulait pacifique, dont il déplore et finit par absoudre les emportements belliqueux. — « Il est très particulier » , disent en souriant les gens de sens rassis; et leur prétention est de ne pas compter avec ses idées, avec la petite clientèle de ses fanatiques. Mais le mysticisme pratique d'Hiram Jarvis a des prises profondes sur les cœurs anglais; tel article de lui influence la Cité, les Communes, la Cour, plus que ne veulent en convenir ceux qui le suivent en le traitant d'illuminé.

M. Robinson rompit le silence. Ses paroles tombèrent lentement, martelées par une conviction intime.

— Je relisais votre lettre. Mon premier mot doit être un remerciement. Vous avez donné un sens à ma vie, un emploi rationnel à cette lourde fortune qui me pesait. Du jour où j'ai commencé de lire vos écrits, je me suis dit : Voilà mon homme, celui dont la pensée orientera mon action vers le but qu'elle cherchait. J'ai fait plus d'une tentative pour vous rencontrer. Monsieur Jarvis. Il y a trois ans, je me trouvais à Londres, quand un de vos courageux articles attira sur votre tête cette inepte condamnation. J'allai vous chercher à la prison de Holloway : on m'en refusa l entrée. Alors, je me décidai à vous écrire.

— Et moi, Monsieur, j'avais l'œil fixé sur vous. Je voyais votre puissance tourner dans le vide, comme la pierre lancée par la fronde dont parle le

Psaume. Je pressentais en elle un instrument élu pour accomplir les destinées de la race.

— Vous n'avez jamais cru, n'est-ce pas, que je fusse un stupide accapareur d'argent? Ma volonté s'est appliquée d'abord à la conquête de la richesse ; j'y trouvais le même plaisir athlétique quau football : une dépense joyeuse de mon énergie. Puis, j'ai aimé le dollar comme un bon ouvrier aime son outil, pour le travail qu'il exécutera avec cet outil. On a dit de moi, par manière d'éloge, que je conduis mes dollars et ne me laisse point conduire par eux. Ce ne fut pas toujours vrai. Pendant longtemps, ils m'ont conduit vers un but que j'ignorais.

— Les dollars sont parfois intelligents, interrompit M. Jarvis. Ils sont alors les serviteurs d'une pensée préétablie.

— Vous savez, reprit M. Robinson, comment j'ai découvert et acquis dans l'Ouest d'immenses gisements de charbon; comment, de petit employé, ils m'ont fait gros capitaliste. Il fallait transporter mon charbon vers les usines de l'Est, vers les côtes. J'ai dû construire des voies ferrées, acquérir ensuite celles de mes concurrents. Je l'ai fait d'abord en maugréant contre cette nécessité. Mes chemins de fer ont accumulé dans les ports mon charbon, et aussi les produits des usines que je créais pour utiliser ce combustible. Je me vis contraint d'affréter des bâtiments pour exporter dans le vieux monde ce stock de surproduction; contraint encore de neutraliser la concurrence des anciennes lignes maritimes en les groupant sous mon pavillon

— Oui; vous avez marché comme Napoléon, ntrainé par la tyrannie de ses victoires du Rhin

lu Danube, du Danube au Niémen; forcé de î'agrandir chaque jour pour ne pas tout reperdre.

— On croit quej'ai pesé sur les compagnies européennes pour les embrigader malgré elles. Quelle erreur! La plupart sont venues d'elles-mêmes me prier de les réunir, de les protéger ainsi contre la ccacurrence qui les ruinait.

— Toujours comme Napoléon : les petits États allemands, menacés par les gros, venaient lui de- <nander d'être le Protecteur de la Confédération germanique.

— .J.usqu'à ce moment, poursuivit le financier, la variété de ces opérations suffisait à occuper mon esprit. Je passais de l'une à l'autre : ce qui était plus nouveau était plus excitant. Mais un jour vint où le rendement brut de mon activité ne paya plus l'effort qu'elle m imposait. Seul, après la mort de ma compagne, privé d'enfants, je n'avais pas à qui transmettre une fortune chaque jour accrue. Le soir, je descendais profondément dans mon cœur; je me rappelais le mot que prononçaient les Papes, aux cérémon-es de leur intronisation, quand ils jetaient des poignées d'or à la foule : o L'or et l'argent ne sont pas faits pour mon plaisir. " Je voyais grandir avec mes acquisitions les terribles responsabilités du pouvoir politique et social qu'elles me conféraient. Puissant est celui qui produit et transporte en grand le blé, le charbon, le fer; il déchaîne les grèves et les guerres, il les fait cesser; il arrête ou précipite les mouvements de la vie : vrai maître du sort des hommes, plus peut-être que les tyrans de jadis. Je me sentais devenir roi. A quoi servirait ma royauté? On dit que nous sommes un grand Etat capitaliste : on se trompe. Cet Etat qui ne serait fondé que sur l'argent ne peut pas exister. Pour tout Américain digne de ce nom, l'argent n'est qu'un moyen. La

rérité, c'est que notre État capitaliste est le serviteur et l'auxiliaire d'une patrie réelle, d'une race, d'un sentiment qui lie des millions de cœurs. Nos affaires, qui paraissent colossales à ceux du vieux monde, seraient bien mesquines, si elles n'étaient en réalité les affaires de toute la race anglosaxonne. — Cela, je commençais à le sentir confusément; vos écrits, vos lettres me l'ont clairement révélé.

— Vous ne doutez donc plus? s'écria M. Jarvis. — Le jeu plus saccadé de ses maxillaires exprimait chez lui le contentement. — Vous comprenez maintenant la grandeur et l'urgence de la tâche où je vous conviais!

— Oui; mais je ne vais ni aussi vite, ni aussi loin que vous. La voix de l'intérêt immédiat est toute-puissante sur l'esprit pratique de notre peuple : et les intérêts américains sont souvent opposés aux vôtres. De plus, notre peuple se sent lappelé à un rôle prépondérant dans le siècle qui Is'ouvre. Il ne souffrirait pas qu'on entravât ses Imembres, qu'on enchaînât sa force de Titan. Sous |tes rudes étoiles qui nous gouvernent, les fils de la vieille Angleterre ont changé plus que vous ne croyez, cher Monsieur. Ils ont perdu le souci des choses qui vous tiennent le plus à cœur; et s'ils réclament une place parmi les nations qui façonnent le destin de l'humanité, c'est pour y marquer leur propre figure, pour s'y procurer ce qu'ils désirent passionnément : une histoire, des gloires américaines, un patriotisme américain.

— Ils entendront l'intérêt commun de la race! Ils s'élèveront au patriotisme de race! répondit îvec feu le prophète barbu. — Faut-il vous répéter es noms, les déclarations expresses de ceux qui

l'entendent déjà? Carnegie, si explicite dans mon sens, n'est-il pas un conducteur d'hommes, lui aussi, et ne connaît-il pas les hommes américains? Le roi des capitalistes eut un sourire de condescendance :

— Carnegie s'est acquis une honnête petite aisance. Il peut philosopher à loisir. Il n'a pas mes lourdes responsabilités. — Vous souvient-il, ajouta M. Robinson, des mots qui furent l'occasion du schisme entre Israël et Juda? Les jeunes gens de l'entourage de Roboam lui faisaient dire : « Le plus petit de mes doigts est plus gros que le dos de mon père. » La jeune Amérique pense de même, lorsqu'elle se compare à la grand'maman anglaise.

— Donnez-moi le livre des Chroniques, et je vous répondrai, repartit M. Jarvis. — Il avait aperçu la Bible sur le bureau; il l'ouvrit : le talon de chèque vint sous sa main, il lut le texte relevé au crayon sur ce papier :

... Après cela, les enfants de Juda et les enfants d'Israël se réuniront ensemble : ils s'établiront un même cbef et ils s'élèveront de la terre...

— Qu'ai-je besoin de répondre? s'écria-t-il avec un accent de triomphe. Celui qui a recueilli cet oracle est conquis à la vérité. Sa raison timide se défend encore, son cœur est gagné. Pour en être sûr, il m'eût suffi de regarder les images de vos | conseillers : les héros modernes de la race vous ont parlé! — Il montra du doigt les portraits appendus au mur — Livingstone, Gordon, Rhodes.. l'Apôtre, le Paladin, le Créateur d'empires. Ecoutez ce qu'il vous enseigne, le grand calomnié. A l'exemple de Jéhovah, il insuffla son ame dans la boue qu'il avait pétrie. Il l'avait pétrie

hélas! avec du sang et des larmes : pour en extraire de l'or, pensaient les juges superficiels. Cet or, il ne l'amassait que pour bâtir dans sa création le temple de l'Esprit. Ce rude artisan, qui travaillait brutalement sur une matière brute, était un fervent adorateur de l'Esprit. Le monde sait maintenant à quoi Rhodes destinait ses richesses, jusqu'au dernier schelling : à créer de la civilisation, de la pensée, de la lumière dans le chaotique empire qu'il avait suscité du néant. — Vous êtes un de ses frères d'âme, Archibald Robinson. Je l'ai vu se débattre contre ses préjugés britanniques, comme vous contre vos préjugés américains; il a hésité longtemps, lui aussi, avant de se rendre à la grande Idée. Gomme vous, il la servait activement avant d'y croire.

— Je ferai de même, Hiram Jarvis. Je vous ai dit mes objections. Mais vous l'avez deviné, je souhaite autant que vous cet avenir, si je n'ose l'espérer aussi prochain, aussi certain qu'il vous semble. Nous verrons peut-être encore des luttes fratricides entre les membres de la famille anglosaxonne. Ils ont des oreilles, et ils ne nous entendront pas. Qu'importe? Les défaites des individus font la victoire delà race. Agissons comme si l'idéal devait être demain le réel. D'ailleurs, je vous le répète, cet idéal que je tiens de vous a donné un sens et un but à ma vie. C'est une raison suffisante d'agir selon vos inspirations. Ne vous ai-je pas obéi, quand vous m'avez persuadé de tout subordonner à la conquête commerciale des mers?

— Ce n'est pas à moi, c'est à la plus claire des lois de l'histoire que vous avez obéi. Le Pouvoir de la Mer! Ce livre, régulateur de l'effort anglosaxon, vous l'a enseigné. — M. Jarvis poussait sur

la table le livre du capitaine Mahan. — Illusions éphémères, tentes dressées pour une nuit, les grands établissements que les conquérants ont faits sur la terre. Le siège de la longue Puissance est sur l'Océan. Aussi longtemps qu'ils tinrent la mer, les petits États défièrent les grands empires et commandèrent au monde : la petite Grèce, Tyr, Amalfi, Pise, Gênes, Venise, le Portugal, la Hollande... Si Rome a triomphé de Garthage, si elle est devenue l'Empire romain, c'est qu'elle avait ravi la mer à son ennemie. L'Espagne de Gharles- Quint s'effondra misérablement lorsqu'elle perdit la maîtrise de la mer. Napoléon rassembla l'Europe sous ses aigles : il ne possédait rien, parce que l'inexorable mer nous restait. Ce n'est pas le Russe qui l'a vaincu, c'est notre pouvoir maritime. Wellington ne fut qu'un projectile lancé par nos vaisseaux.

— Véritable leçon de l'histoire, appuya l'Américain. Le nouveau César germanique l'a comprise : voyez ses efforts pour nous disputer ce pouvoir!

— Grâce à la constance de nos pères, poursuivit M. Jarvis, nous avons su rester les maîtres de la mer dans toutes les vicissitudes des temps; c'est ji pourquoi nous sommes aujourd'hui sur ce globe les maîtres d'un tiers de la surface solide. Mais le poids des masses océaniques devient trop lourd pour la petite île qui le portait seule. Il faut que tous nos enfants nous aident; il faut que notre grande fille, celle qui fait face aux deux océans, jette son filet sur les eaux où les mailles du nôtre sont trop lâches. Mahan l'a bien vu : et l'ayant vu, ce bon Saxon est des nôtres; il réclame avec nous l'Union.

— Mahan a raison, reprit M. Robinson. Mais ce qu'il n'a point vu, c'est la subordination de son pouvoir militaire au pouvoir économique. Ses vaisseaux de guerre, et les vôtres, ne sont que les convoyeurs dociles de mes flottes commerciales. Où je les appellerai, ils viendront, comme les chiens suivent le chasseur qui les siffle. Si je ne les appelais pas, ils n'auraient point de raison d'être, on n'en construirait bientôt plus. Sur mer comme sur terre, les affaires gouvernent le monde. Elles commandent au pouvoir politique, aux armées et auxmarines dont il dispose.

— Biendit, cher Monsieur; et c'est pourquoi je ne cesse de vous crier, au nom des intérêts impériaux de la race : Emparez-vous des ports, des flottes marchandes partout, où vous prévoyez un grand développement du trafic. Sur les rivages déserts où afflueront un jour les richesses des continents, ébauchez les cités maritimes de l'avenir; relevez de leurs ruines celles que l'incurie des

i anciens possesseurs vous abandonne. Quel pavillon I flottera sur les cuirassés qui viendront garder vos prises? L'Union Jack? Les Bandes et les Étoiles? Je ne sais; mais je sais que des pavillons anglosaxons produiront leur force sur toutes les terres et les eaux où vous produirez de la richesse.

— Vous demandez beaucoup à un seul homme. Ne craignez-vous pas d'égarer ses efforts lorsque \ous le pressez en outre de détourner une part de son activité sur le lac Tchad et l'Afrique centrale?

— Je lui demande l'effort le plus urgent. Eh quoi? n'auriez-vous pas deviné ma pensée?

— L'affaire est bonne, dit le financier, elle paiera. Des renseignements récents m'en ont convaincu. Déjà les maisons de Philadelphie et de

Gleveland fournissent aux chemins de fer africains des rails, des wagons, des machines. Notre métallurgie ne sait plus où placer sa surproduction; elle trouvera un débouché dans mon nouveau domaine. C'est une question de vie ou de mort pour mes usines. Mais il y a pour moi quelques obscurités dans la lettre que vous m'écriviez à ce sujet.

— Je vous écrivais de la Rhodesia, reprit avec animation le prophétique personnage. J'y voyais naître les États-Unis du vingtième siècle. Une nouvelle nation s'agglomère sur des territoires riches, sains, hospitaliers, six ou sept fois grands comme les Iles Britanniques. Avant dix ans, le Transcontinental du Gap au Caire y fera circuler une vie intense. La Rhodesia, le Rand, immense chaudière de distillation où le sang de toutes les races vient se précipiter dans le sang de notre race. Buluwayo, le village nègre d'hier, prend déjà la figure d'une nouvelle Washington. Vos concitoyens y seront bientôt plus nombreux que les miens. Cette deuxième Amérique sera l'un des points de soudure où s'accomplira la fusion impériale de nos deux familles. Mais, pour que cette nation nouvelle prospère comme a fait la vôtre, il faut qu'elle puisse, comme la vôtre, s'épandre librement sur un continent où nul voisin ne l'inquiétera. Il faut que l'Afrique tout entière devienne un fief anglo-saxon. Il le faut, pour que nous remplissions tout notre devoir envers ses habitants. Nous seuls pouvons vivifier les Indes Noires, y faire régner l'ordre, la justice, la paix anglaise.

— En effet, approuva M. Robinson; et là seulement nous pourrons travailler sans craindre pour le fruit de nos travaux. En Europe, il se peut que

les marchés nous soient fermés par l'hégémonie de l'Allemagne, par sa concurrence industrielle. En A.sie, il se peut que le flot russe submerge un jour /os vastes établissements. L'Afrique est notre îhamp d'expansion le plus sur, un camp retranché )ù rien ne menacera de longtemps l'émigrant saxon.

— En étes-vous bien certain? s'écria M. Jarvis

— L'œil presbyte s'éclaira, dilaté par les visions

ointaines qui l'emplissaient. La voix se fit plus

'^éhémente pour des vaticinations plus hardiee. —

je domaine privilégié, notre n'CJgligence \'a laissé

întamer. Le bassin du Congo nous a déjà échappé.

i)es intérêts mercantiles nous ont retenus sur le

lias-Niger, alors qu'il fallait occuper sans retard

los territoires du Soudan central, planter notre

)annière sur les bords du Tchad. D'autres nous

mt devancés. Quelques Français aventureux ont

:ontourné la mer intérieure qu'ils voudraient acca-

)arer : ils la relieront à leurs possessions du Congo ;

"rançais et Belges, frères par le sang, se donneront

m jour la main sur les deux rives du grand fleuve

quatorial. Peu redoutables aujourd'hui, ces pion-

liers le deviendront plus tard, si je ne me mé-

)rends point sur la loi qui régira désormais le

lestin de la race gauloise. Sous la poussée irrésis-

ible des races septentrionales, l'axe de la puis-

ance franque se déplacera peu à peu vers le Sud;

n des temps qui échappent à nos calculs, nos

rri ère-neveux verront peut-être cet axe reporté

1 Europe en Afrique : la famille gauloise trouvera

ur ce continent un abri où se reformer. Pouvez-

ous envisager de sang-froid la constitution d'un

i.rand empire franc au centre de l'Afrique? Avec

e coin de fer dans notre cœur, plus de sécurité

pour les futurs Étals-Unis, entre le Gap et le Zambèze; menacée sur tout son flanc, notre route impériale du Nil! Les luttes séculaires qui ont ensanglanté le vieux monde se renouvelleraient fatalement sur le sol africain, entre les mêmes rivaux : on y reverrait peut-être des guerres de Cent ans !

— Dangers bien lointains, fit l'Américain avec une pointe d'ironie dans la voix.

Le monocle de M. Jarvis tomba de son retranchement. Le tic de la mâchoire découvrit les dents jusqu'aux racines. Brusque et sérieux, il reprit :

— Archibald Robinson, êtes-vous allé à Rome?

— Oui, l'an dernier.

— Avez-vous vu le pape de Rome?

— J'eus la curiosité de le voir. Ma demande fut ' bien accueillie. Si je ne me trompe, le désir de cette entrevue était réciproque.

— Quelle impression vous a-t-il laissée?

— Gomment vous dire? Un grand vieil aigle qui planait, passait toujours au-dessus de ma tête, regardait toujours plus loin que le point où ma pensée s'arrêtait. Il m'interrogeait sur le mouvement des idées religieuses dans mon pays, il disait son opinion : à toutes mes objections respectueuses, 1 il répondait en s'élançant par-dessus le fait actuel, ' comme si le présent était chose négligeable ; il i allait chercher les conséquences de ce fait dans un j lointain avenir. On eût dit qu'il disposait tranquil- | lement de cet avenir. Nous ne pouvions nous en tendre ; nous n'avions pas, lui et moi, la même mesure du Temps. Imaginez que vous ayez à régler le programme de votre journée de travail, où vous comptez par heures, avec un partenaire qui ne saurait compter que par années, par siècles. J'ai

compris alors l'erreur des jugements portés sur lui par ceux qui font de la politique, tandis qu'il prétend orienter l'histoire, à longue échéance.

— C'est cela, reprit M. Jarvis. — Eh bien ! voilà ce qui nous manque, cher Monsieur, ce qui manque à notre Église civique, d'ailleurs si supérieure à la sienne : un long-voyant, un directeur suprême qui travaille chaque jour pour les siècles '^uturs. Rhodes l'avait bien senti, lorsqu'il voulait organiser la milice dont je vous ai parlé. Le nouvel empire romain, celui que nous fondons, doit avoir comme l'autre ses augures : des vigies volontaires, qui éclairent à grande distance la marche de la race. Je m'efforce d'en être une.

— A mon sens, dit M. Robinson, un péril plus immédiat devrait vous inquiéter. Vous redoutez une France africaine, dans un avenir hypothétique : la France où nous sommes a cessé de vous préoccuper. Qui vous garantit qu'un flot de vie énergique et formidable n'y reviendra pas avant peu, qu'il ne jaillira pas précisément de ce réservoir africain où l'élite française l'aura puisée?

Le visage du Voyant prit une expression de commisération dédaigneuse.

— Nous n'appréhendons plus rien en Europe de la nation qui se meurt ici. Abattue par une défaite dont elle ne s'est pas relevée, déchirée par ses divisions, enragée de querelles théologiques, elle a perclu le tranchant combatif. A ceifte heure où un grand tressaillement impérialiste soulève toutes les autres races, elle n'en ressent même pas le contre-coup. Que craindrait-on d'un peuple qui ne sait pas choisir entre l'autorité et la liberté? D'un peuple qui n'a plus d'aptitude pour le commerce maritime, qui laisse périr les derniers débris

de sa marine marchande, de son pouvoir sur la mer? Comme Ta très bien dit cet Allemand, Friedrich List, une nation sans marins, c'est un oiseau sans ailes.

La longue main de l'Américain fit un geste de dénégation.

— J'ai regardé attentivement ce pays, cher Monsieur. Peut-être est-il trop malade pour retrouver la santé au dedans de lui-même, sans une infusion de sang nouveau. Mais une terre étrangère et une tâche nouvelle redonnent parfois à l'homme la vigueur de sa jeunesse. Cette race a des ressources vitales que l'observateur superficiel ne soupçonne pas. Qu'elle se retrempe dans l'action, et vous serez surpris par l'élan qu'elle y reprendra.

M. Jarvis réfléchit un instant. Échauffé par l'idée que son interlocuteur lui suggérait, il repartit :

— Vous pourriez avoir raison. Le siècle dernier nous a montré les singuliers effets de ce choc en retour sur la vie française. Il semble qu'une prédestination ait fait de l'Afrique la terre où la France répare ses forces épuisées. Elle agonisait dans le désordre et l'anarchie, quand l'Afrique lui renvoya le génie de la résolution, sous la figure de Bonaparte; et, avec lui, des vétérans invincibles, déjeunes chefs, le noyau de ces armées qui écrasèrent l'Europe. Nous savons ce qu'il nous en a coûté : quinze ans de luttes où la puissance anglaise faillit sombrer à jamais. — Et vous croyez possible une régénération nouvelle par un nouveau baptême africain?

— Peu nombreux encore sont ceux qui le reçoivent; mais ils deviendront des ferments actifs, les conducteurs de la masse inerte. J'ai pu observer

le près l'un de ces hommes, exemplaire intéres- ;ant des vertus et des facultés que l'école africaine léveloppe. Il n'est pas le seul : qu'ils apprennent i se connaître, à se serrer les uns contre les autres, jue la fortune serve l'un d'entre eux, et vous n'au- •ez pas trop de toute votre puissance pour défendre 'otre prodigieux empire contre les revanches d'un lutre Napoléon.

— Si vous dites vrai, s'écria l'Anglais, raison de )lus pour prévenir cette calamité, pour capter la ource de vie où ils retremperaient leurs armes !

— Je n'ai aucun mauvais dessein contre la lation française, fit évasivement l'Américain. Je

aime ; elle est une parure nécessaire de Thumalité, le foyer d'où rayonnent sur nos races plu».

udes les arts, les élégances raffinées, les feux ;harmants de l'esprit.

— Sans doute, sans doute, appuya M. Jarvis, •nais sa part est assez belle ainsi. Il faut la protéger iille-même, et les autres avec elle, contre son nsupportable turbulence, l'empêcher de redevenir m épouvantail pour tous ses voisins. N'est-ce pas louf elle que le prophète Jérémie a dit : « Babyone est une coupe d'or qui a enivré toute la terre ; outes les nations ont bu de son vin, et elles en •nt été agitées. » Il faut la maintenir à la place où lous l'aimons, sous la suprématie mondiale qui appartient indubitablement à notre race. N'est-ce »as votre avis, cher Monsieur?

— J'en conviens.

— Chargez-vous donc de la tâche que j'ai rêvée •our vous. Essayez de regagner l'avance que nous vous laissé prendre à nos rivaux. Disputez-leur m des joyaux de l'Afrique, une seconde Rhodeia, peut-être : le sol que vous savez assez riche

pour VOUS payer de vos peines, la mer intérieure où ils veulent installer le centre de leur domination. Savez-vous comment il s'appela d'abord, ce fameux lac Tchad?

— Non.

— 11 s'appela le lac Waterloo. Il reçut ce nom de Denham, le compagnon de Glapperton, le premier Européen qui vit ces eaux. Nom prédestiné ! Justifiez-le.

M. Robinson sourit.

— Vous oubliez que je ne suis pas un conquérant. La folie de cette sorte d'hommes n'a pas prise sur moi. Je ne suis qu'un capitaine d'industrie, fort de la confiance de ses associés.

— Ce qu'étaient Clive et Warren Hastings, interrompit M. Jarvis. La Compagnie des Indes fut-elle autre chose qu'un trust d'affaires comme le vôtre? Elle ne cherchait que de beaux dividendes. Sans v penser, malgré eux, par la force des choses, ce^ marchands conquirent le vaste empire anglo-indien ; ils l'arrachèrent des mains de leurs compétiteurs français. Vous ferez comme eux, si vous le voulez. Ah ! pourquoi faut-il que nos rivaux aient au Soudan des droits théoriques, garantis par notre lâche consentement?

— N'est-ce que cela? s'écria M. Robinson. — Ces derniers mots le ramenèrent au sentiment orgueilleux de son pouvoir; et la vue de l'obstacle irrita cette froide frénésie qui était le principal mobile de ses actes, lorsqu'il risquait les plus grosses parties par défi, pour la joie de vaincre une difficulté. — N'est-ce que cela? Ces droits ne m'embarrasseront guère, si je fais charger les soldats nouveaux, mes dollars! Ils coloniseront le bassin du Tchad, mes bons petits soldats! Quand j'y serai

propriétaire des bateaux, du sol, des mines; quand j'y aurai construit le port, les villes, les routes, peu m'importeront les décrets qu'on y enverra de Paris, inutiles chiffons de papier ; peu m'importera la couleur du drapeau déployé pour quelque temps sur mon bien, celle des uniformes qui habilleront les pantins dont je ferai mouvoir les ficelles. J aurai un suzerain lointain, soit; mais les eaux, les terres, les forêts, les marchandises seront miennes : miennes, la langue que parleront mes employés, les idées qu'ils répandront; miens, les indigènes qui vivront sur mes concessions, les sentiments qu'on inculquera à leurs enfants; mien, le Dieu qu'ils apprendront à prier. — Nôtres, devrais-je dire, puisque je travaillerai pour la race, conjointement avec vos concitoyens, mes voisins. Et si l'on prétendait m'évincer des établissements créés par mon argent, me troubler dans mes droits I d'honnête commerçant, toute ma nation se lèverait jpour me défendre, toute notre race derrière ma I nation. — N'est-ce pas ainsi, cher Monsieur, que jvous acquérez les pays où l'on a l'imprudence de molester un sujet britannique?

M. Jarvis s'était levé. Son tic redoublait de fréquence. Le monocle, définitivement expulsé, ne voilait plus la flamme qui pétillait dans son œil. Penché sur la table, une main ouverte sur la Bible du Mayjlower , il s'écria :

— Mon cher Archibald — laissez-moi vous appeler ainsi — je croyais trouver un élève : je rencontre un maître qui me dépasse. Que l'Esprit de la race vous soutienne dans votre noble entreprise! Puissiez-vous y réussir au delà de vos souhaits et des miens!

M Robinson hocha la tête :

— Je ne suis pas certain de réussir. Mes projets sont à la merci d'un homme, le seul à cette heure qui puisse en assurer la réalisation ; le seul qui sache tous les secrets de ces pays inconnus ; l'unique maître devant lequel se courbent les indig^ènes. Cet homme me résiste : son opposition énergique peut ruiner nos espérances.

— N'avez-vous pas cent moyens de la réduire? L'argent. . .

— L'argent n'a pas de prise sur lui.

— L'ambition ?...

— La sienne est d'une qualité particulière : désintéressée, chimérique» contenue par des règles étroites comme celles qu'observe un religieux... Je pense à d'autres ressorts. On doit toujours trouver le ressort qui fait mouvoir un homme. La femme...

M. Jarvis fronça le sourcil, récita gravement la sentence du Sage : « Ne donnez pas à la femme pouvoir sur votre âme, de peur qu'elle ne vous enlève votre force et que vous ne soyez confondu. Quiconque s'engage avec elle n'en reviendra point et ne rentrera pas dans les sentiers de la vie. » — Si notre pauvre Rhodes n'a pas achevé ses grands desseins — il regarda le portrait avec componction — c'est qu'il eut le malheur de faiblir devant la femme. Il est mort prématurément, victime des artifices de la femme. Gardez-vous de l'éternelle ennemie, cher Archibald.

L'œil scruta le visage de M. Robinson avec une interrogation inquiète, comme s'il voulait lire au fond de cette âme. L'Américain soutint tranquillement ce regard inquisiteur. Il dit :

— La femme est un instrument dangereux, dont il faut savoir user sans se blesser.

— Adieu, fit solennellement M. Jarvis. Cette tieure comptera parmi les plus mémorables : autant ^ue l'heure où Rhodes et Stead se rencontrèrent înfin. Gomme nous, ils se cherchaient sans se coniiaître : l'impérialisme anglo-saxon naquit d'une 'éciproque effusion de leurs cœurs. A nous de coninuer ce qu'ébauchèrent nos précurseurs : une

keconde fois l'Idée et l'Action se réunissent pour [înfanter des prodiges. Adieu. Je ne sais quand je l^ous reverrai. Je vais en Russie; j'y porte à des )reilles préparées les paroles de la paix chrétienne jue notre règne doit assurer à la terre. A mon etour, vous serez sans doute reparti pour l'Améique. Que le Seigneur bénisse vos efforts comme il i béni ceux de Caleb et de Josué !

Ils se serrèrent longuement les mains. Hiram (arvis redressa son grand corps, rechargea son plaid ur le bras gauche, sortit.

M. Robinson s'assit à son bureau, ouvrit la vieille Bible, lut quelques versets. Soudain, son front se éleva, plissé par un souci qui lui revenait en némoire. Il pressa deux fois un timbre électrique. Tétait le signal qui appelait Joë. L'honnête secréaire montra dans l'embrasure de la porte un visage égèrement bouffi par le premier sommeil.

— Joë, vous n'oubliez pas qu'on vend aprèslemain mon chemin de fer du Nébraska. Arnold A^ilkinson le rachètera, c'est convenu entre nous. Demain, les porteurs d'actions jetteront sur la place le New-York leur papier avili. Je rachète ferme ous les titres offerts à la Bourse. Câblez en conséuence à l'agent, dès ce soir. Ce sera, je pense, me opération très avantageuse. — Allez, mon 'arcon.

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