SUR L ETANG
Moucheron était en train d'amarrer la barque à l'anneau scellé dans une pierre, sur la berge de l'étang, au pied de la tour. Vêtu d'une vareuse et coiffé d'un paillasson qu'il jugeait irrésistible, Emile venait de faire à Mme de Banneleuse les honneurs de la pièce d'eau. Louison secouait ses jupes mouillées.
— Merci, Monsieur Moucheron. Délicieuse promenade. Mais je dois à la vérité de dire que vous ramez très mal. Voyez comme vous avez aspergé ma pauvre robe! Et mes bas : des fontaines!
— Si l'on peut dire! On voit bien que vous ne fréquentez pas Bougival, Madame : mes talents y sont notoires; même que les camarades du lycée m'avaient surnommé Palinure, depuis le jour où ils me poussèrent à l'eau tandis que je dormais en tenant la barre du canot.
— Qui est celui-là? Un canotier fameux à la Grenouillère?
— Non; un canotier classique, un personnage de pensum; celui qui barrait sur la galère d'Enée le Troyen.
— Eh bien ! Palinure, vous avez volé votre réputation; ou il faut croire que ces dames de Bougival vous inspiraient mieux que moi.
— Vous voulez dire qu'elles m'intimidaient
moins, Madame. Aujourd'hui, mes mains tremblaient!
— Je m'en aperçois trop. Je suis toute trempée! Je cours me changer.
— Et vous ne savez même pas ranger les avirons ! s'écria Mme de Lauvreins, qui assistait du bord à ce colloque. Elle sauta dans la barbue; d une main e.xperte à toutes les choses du sport, elle assujettit les rames à leur place réglementaire, [.n se relevant, elle aperçut Mme Fianona qui la regardait faire, d'une fenêtre de la tour.
— Belle rêveuse, descendez, lui cria Peg, venez promener votre rêverie sur l'eau; la soirée est idéale, et M. Moucheron est infatigable : Louison l'a calomnié, il veut se réhabiliter.
— Certainement; tout aux ordres de Madame, dit galamment Emile.
Sa situation au château grandissait chaque jour. Toléré d'abord sur le pied d'un secrétaire chargé d'une tâche, traité avec cette politesse mesurée qui conseille à un subalterne l'effacement convenable, il s'était vite émancipé, il avait regagné ses distances en se rendant indispensable partout et à tous. Les châtelains lui savaient gré de ses trouvailles flatteuses dans leur chartrier. Il s'était chargé de faire aboutir, par l'intermédiaire d'un camarade de la presse radicale, une demande de l'évêque à la direction des Cultes, une réclamation du général aux bureaux de l'Intendance. Le duc ayant tué la veille un milan de la grosse espèce. Moucheron lui avait dit : Je vais vous naturaliser ce rapace. — Et il empaillait l'oiseau fort proprement. Christian lui avait témoigné sa satisfaction en l'armant d'un fusil pour la deuxième journée de chasse : amabilité dont il se repentit, d'ailleurs,
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quand Emile logea son premier ^jrain de plomb dans le mollet d'un rabatteur. Blbliolbécaire, archiviste, empailleur, marinier et surtout bouteen-train, il devenait grand favori; et l'on a vu qu'il en était déjà aux familiarités avec la petite Banneleuse, laquelle ne détestait point de s'encanailler un peu,
Mme Fianona descendit sur la berge. Le duc et Tournoël sortaient au même instant des écuries voisines. L'officier venait de subir pour la seconde fois l'historique de chaque queue de cheval, la généalogie des poulains, les conférences de son hôte sur la supériorité d'un mobilier hippique où tout était irréprochable : stalles pavées en mosaïque, panneaux des box luisants comme des miroirs, mangeoires de faïence sans rivales dans le département.
— M. de Tournoël embarque-t-il avec nous? demanda Millicent.
Elle s'installait dans le bateau, avec cette grâce lente et chaste qui caractérisait tous ses mouvements. Louis s'empressa de déférer à l'invitation indirecte.
— Bon voyage! leur cria Mme de Lauvreins : je ne vous accompagne pas, je me dois à mes hôtes. — Et se ravisant soudain :
— Monsieur Moucheron, vous avez expédié le compte rendu pour VOceanic Heiald?
— Non, Madame, mais il est prêt.
— Malheureux! vous oubliez que le facteur ne passe pas deux fois dans notre désert. Il est temps encore : j'envoie le cocher au bourg. Allez vite chercher votre article.
Emile fut sur le point de dire que le pli était préparé, sur la table du vestibule ; mais le subtil
LE MAITRE DE LA MER îll
garçon devina l'intention de la duchesse, sortit de rembarcation, disparut et ne revint pas.
— Je suis sûre que M. de Tournoël est excellent marin, fit Peg; — un explorateur du grand lac africain! Il saura bien vous piloter sur notre petit Tchad.
Elle décocha un regard d'intelligence, espiègle et provocateur, à l'amie qui réprimait un sourire en la foudroyant de ses yeux fâchés. Tournoël ne se fît pas répéter l'ordre : il engagea les avirons dans les tolets, poussa vivement au large.
Il dirigeait la barque vers la rive opposée. La forêt y dévale du sommet des collines en masses profondes ; les chênes et les trembles font une large barre d'ombre surl'eau qui baigne leurs pieds. Près de descendre dans cette mer de verdure, le soleil la nimbait d'une lumière cuivrée; ses rayons obliques rasaient les cimes des arbres, filtraient entre les dernières branches , allumaient des flammes roses sur la nappe où glissait le bateau. II n'y avait ni vent ni haleine dans l'air léger, encore chaud à cette fin de jour; la nacre éparse dans l'atmosphère de septembre estompait en douceur toutes les lignes du paysage, arêtes brillantes de l'ardoise sur la silhouette grise du château, lointains boisés qui bleuissaient à l'horizon, nuages colorés de pourpre sur le pâle outremer du ciel. Quelques taches rousses annonçaient l'arrière-saison, dans le feuillage des arbustes où elle choisit ses premières victimes. On était à cette limite indécise des beaux jours qui change de nom avec les dispositions de chacun : l'été encore, pour les natures exubérantes, sourdes aux pas furtifs du temps; déjà l'automne pour les complexions intui-
tives, sensibles aux nuances des choses qui déclinent et finissent. Il en est de nous comme des arbres de la forêt : tous ne sentent pas à la même heure l'éveil du printemps, l'alanguissement de l'automne; les espèces plus délicates devancent la saison des autres.
Millicent appartenait à cette famille hâtive : âme de passage, elle avaitles intuitions des oiseaux migrateurs. Elle s'absorbait dans la contemplation des jeux de lumière sur le miroir irisé; son corsage de gaze blanche y mettait un reflet d'aile de cygne. Tournoël ramait et la regardait. Les quelques phrases banales échangées au départ moururent vite sur leurs lèvres : après les mots sur lesquels ils s'étaient séparés l'avant-veille, la conversation ne pouvait reprendre entre eux que pour une réciproque ouverture des cœurs. Elle l'attendait, ramassée dans un silence qui était déjà un encouragement à parler. Il laissa tomber les rames; la barque avait traversé tout le découvert de l'étang, elle entrait dans la zone ombreuse que protégeait la voûte des chênes ; des roseaux l'arrêtèrent, au fond d'une petite anse où s'égouttaient les sources forestières. Un tapis de plantes aquatiques prolongeait la végétation de la berge sur ces eaux sombres et fraîches. Quelques fleurs attardées, nénuphars et boutons jaunes du souci d'eau, perçaient le réseau flottant où s'emmêlaient la renouée, le plantain, la lysimaque; les fuseaux lancéolés de la massette et de la sagittaire frôlaient le flanc du bateau. Millicent se pencha sur le bordage. ramena la longue tige d'un nénuphar blanc. Elle voulut la redresser : les gouttes d'eau qui tombaient du calice sur sa main l'obligèrent à relever sa manche; les perles liquides roulèrent sur l'attache du bras,
( retrouvèrent la blancheur mate de la corolle d'où îlles sortaient.
Gênée par le regard que le jeune homme attachait sur ce bras nu, elle dit, pour rompre un ilence devenu trop lourd :
— Aimez-vous ce lis des étangs, si pâle, qui )leure toujours en ployant sur sa tige? Pour moi, ;'est un souvenir d'enfance. Nous habitions près de 'adoue une maison entourée de fossés : les ninfées, omme nous les appelons, y venaient en abondance; 'allais en cueillir des brassées et je m'en faisais les couronnes.
— Je sais, dit-il, une autre fleur d'eau que vous limeriez; une plante vagabonde que j'ai souvent )oursuivie, sur les bords marécageux du Tchad, !ntre les lotus et les papyrus. Le botaniste de la nission l'affublait d'un nom savant, la pistia straiotis ; mes noirs la nommaient dans leur langage 11 l'herbe sans patrie » , parce qu'elle flotte sur les ;aux, toujours errante. Elle me plaisait, la plante ugitive.
— Oui, fit-elle, je crois que je l'aimerais, votre lerbe sans patrie. Quel meilleur emblème de ma
ie?
Il se pencha vers elle, avec des yeux de prière.
— Gomme vous dites cela tristement! Avantlier, vous m'aviez fait espère^ que vous me parleriez de vos peines. Hier, vous n'en avez pas trouvé
occasion. On vous accapare, dans cette maison. L.e soir, pas moyen de vous dire un mot : vous étiez ;n puissance de milliardaire.
— Toujours ces allusions! Un soupçon ranculîer empoisonne chacune de vos paroles. Explijuez-vous franchement : vous me croyez en coquel- .erie avec M. Robinson?
— Qu'en sais-je? N'est-il pas toujours occupé de vous?
— Bien moins que vous ne pensez. Il est parti ce matin, il prenait congé de moi hier soir : rien là que de très naturel.
— On ne m'ôtera pas de l'esprit qu'il exerce sur vous une sorte de fascination. Je l'ai observé : ses yeux de faucon vous guettent comme une proie assurée.
— Merci pour le compliment, dit-elle en riant. Ils vous déplaisent donc bien, ces yeux américains? Moi, j'aime les yeux couleur de mer. Ne suis-je pas libre?
Elle le vit si malheureux qu'elle ajouta aussitôt, en le regardant avec bonté :
— Mais j'aime aussi les yeux couleur de ciel.
Elle releva la tête, avec une expression de curiosité enfantine, comme pour vérifier la similitude de nuance entre les prunelles du jeune homme et le bleu de là-haut. Elle reprit, sérieuse :
— Le hasard m'a rapprochée de M. Robinson. Il n'a eu pour moi que de bons procédés. Il ne m c jamais adressé un mot de galanterie. Si vous le con naissiez mieux, vous sauriez que cette force mai tresse d'elle-même ne s'amuse pas aux amourettes
— Il le fait accroire. C'est très habile. Et c'es par là que sa force dédaigneuse vous attire, voi; pique au jeu. Autrement, je ne m'expliquerais po, qu'une nature comme la vôtre, faite de toutes kj délicatesses, ne se détournât point avec dégoût dj l'unique source de cette force, de la vilesupériorii de l'argent.
— Vous vous trompez. Sa supériorité lui vie:! des énergies de sa pensée, de sa volonté, bien pi que de son argent.
LE MAITRE DE LA MER 21ô
— Je n'en crois rien. Il sert un maître dont on est toujours l'esclave. Son argent est une force indépendante de lui, qui le mène et le précipite où elle veut.
— Vous êtes injuste, je vous assure. M. Robinson est un homme de valeur; un type intéressant de l'homme de l'avenir.
Apre et passionnée, la voix de l'officier éclata, omme répondant à un défi :
— Et je suis l'homme du passé, n'est-ce pas? Un pauvre homme! — L'homme de toujours, sachezle bien, tel qu'il fut et sera éternellement; aussi longtemps qu'on le tirera des entrailles douloureuses de la femme, pour aimer, souffrir, rêver l'impossible, et mourir de n'avoir pu l'étreindre.
— Parlez-m'en donc, de ces rêves qui vous occupent ; et laissons là votre bête noire, cet Américain auquel je ne pensais plus. Parlez-moi de vos grands projets. Êtes-vous si découragé que vous n'aperceviez aucune chance de réussite?
— Oh ! ce n'est pas seulement à ces projets que se rapportaient mes paroles !
— Vraiment? Je les croyais votre unique et constant souci. Je serais très fière si vous me mettiez de moitié, comme une amie très sûre, dans les préoccupations qui sont le plus cher intérêt de votre vie.
— Je ne vous en apprendrais rien que vous ne sachiez. Je me suis assigné une tâche, j'y rencontre des difficultés, je dois vaincre des résistances, je les vaincrai. C'est mon métier d'homme. Et je serai d'autant plus satisfait en touchant le but que
,j j'aurai quelque peu peiné sur la route. Non, ce n'est point là le rêve impossible.
— Eh quoi ! Quand vous aurez atteint ce
but, ne serez-vous pas parfaitement heureux?
— Je le croyais... jusqu'à ces derniers temps. Maintenant, j'en doute. Ces retards que je maudissais, il y a des jours où j'ai peur et honte de m'en consoler, puisqu'ils m'ont permis de vous connaître... Mais ils ne voient donc rien, ces beaux veux absents, ils ne lisent pas dans les cœurs qu'ils prennent?
Il saisit la main de Millicent, la retint entre les siennes; avec des mots ardents, toute son âme déborda. Il dit à la jeune femme ce qu'elle savait, ce qu'elle voulait entendre : son premier émoi, le soir de l'Opéra ; ses troubles, ses luttes, l'obsession grandissante de jour en jour, l'irrésistible besoin de la revoir qui l'avait conduit à Jossé. Il dit les paroles primordiales et toujours inouïes, toujours réinventées par les jeunes cœurs lorsqu'ils en découvrent au fond d'eux-mêmes le trésor caché : fleurs du Verbe, qui partagent avec les fleurs du printemps le don magique d'un perpétuel renouveau; premières-nées sur les lèvres des premiers hommes, éternellement neuves pour tous ceux qu'elles ont créés; neuves comme le baiser qu'elles appellent, comme l'inépuisable vouloir d'y transmettre la vie transmise.
Elle le laissa tout dire. Puis, avec effort, en se raidissant contre un enchantement, elle répondit :
— Je veux vous croire. Vous ne parlez pas à une indifférente. Mais vous étes-vous demandé où vous alliez? Vous a-t-on dit qui je suis? Si vous ne le savez pas, c'est le moment de vous en instruire.
Simplement, sans réticences, elle lui fit un tableau succinct de sa vie passée; elle rappela les longues années sans joies, la solitude de son âme expatriée, l'attente vague d'un jour meilleur qui
ne venait jamais ; elle s'expliqua sur sa condition présente : libre en apparence, esclave en réalité de sa détresse matérielle, elle allait repartir, comme partent les pauvres émigrants de son pays, pour chercher par delà lOcéan un pain douteux; plus désespérée que ces misérables, qui ont du moins devant eux le mirage de l'inconnu ; tandis qu'elle retournait s'ensevelir sous les ruines d'une vie trop connue. Mme Fianona conclut sur ces mots :
— Vous aussi, vous repartirez pour un autre monde, à l'aventure, mais avec une confiance dans votre destinée que je ne puis avoir dans la mienne. Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous m'avez choisie comme un passe-temps agréable, entre deux voyages. Je pense, — je pense avec beaucoup de douceur, — que vous avez pu songer un instant à moi comme à une compagne qui vous aurait aimé, suivi, soutenu dans vos nobles entreprises. Gela ne peut pas être. Oh! ne protestez pas, ne faites pas de serments! Nous ne sommes plus des enfants. Pour vaincre ces difficultés dont vous me parliez, vous n'aurez pas trop de toutes vos forces, de toute votre indépendance. Je n'attacherai pas à vos pieds mon triste poids de misère. Votre vie ne s'abîmera pas dans l'effondrement de la mienne. Jamais. Décidez maintenant si c'est l'indifférence qui me dicte cette résolution
Il se taisait. Comme un voyageur pressé s'arrête la nuit sur la route, aux clartés de la lanterne qui lui signale une barrière, son esprit s'arrêtait sur des perspectives qu'il n'avait pas envisagées. Une tendre sympathie d'âme et l'ivresse d'un violent désir l'avaient entraîné vers la jeune veuve : ce que serait leur amour, si elle cédait à ce désir, il ne se l'était pas demandé. L'instant d'avant, alors
qu'il la suppliait du regard et de la parole, sans dessein prémédité, tout à remportement delà passion, il se fût indigné si une voix lui eût dit qu il voulait se jouer de cette femme, étonné si cette voix l'eût averti qu'il engageait toute sa vie sur quelques mots. Il ne savait pas, il ne réfléchissait pas : homme, il désirait. Elle venait de l'éclairer. La voyant si sérieuse, si touchante, Tournoël comprit qu'elle attendait de lui le don irrévocable qu'elle • jugeait ce don impossible, et qu'il l'était en effet, j Perdu dans ses pensées, il en cherchait une où [ se reprendre. Leurs yeux s'étaient quittés. Ils écoutaient tous deux, machinalement, le faible sanglot de la source qui pleurait dans l'étang. Le saut brusque d'un barbeau sur la mare, près de la barque, réveilla leur attention anéantie. De nouveau leurs regards se rencontrèrent, émus, incertains.
— Vous voyez bien, fit-elle, que vous n'avez rien à me répondre. Rentrons, puisque nous nous sommes tout dit.
— Non, s'écria-t-il avec une exaltation renaissante, laissez-moi vous garder encore. Mais nous causerons mieux en marchant. Venez faire quelques pas dans la forêt, sur ce sentier solitaire qui monte entre les chênes : qu'il y ait au moins ce soir d'humbles créatures heureuses, ces mousses où vos pieds se seront posés.
Il poussa la barque à terre, sauta sur la berge, tendit les mains à Millicent. Elle le suivit docilement Il lui prit le bras et se serra contre elle, dans l'étroite sente où l'on avait peine à marcher deux de front entre les ronces.
— Parlez-moi encore de vous, dit-il, de votre passé. J'en veux tout savoir.
— Et moi je ne sais rien du vôtre. Ne voulezvous pas le faire revivre et me le donner un peu?
Homme d'action, de ceux qui re/jardent en avant, Tournoël s'attardait rarement à la remembrance des jours révolus. Il obéit pourtant aux sollicitations de la douce voix qui le pressait de rappeler ces jours. Elle voulut qu'il racontât ses années d'enfance, partagées entre la maison familiale et le lycée de Clermont. Louis n'avait pas connu son père, un jeune capitaine tué à Frœschwiller, six mois après la naissance du garçon. Sa mère l'avait élevé dans un âpre repli des monts d'Auvergne, non loin du manoir pittoresque dont il portait le nom. Les Tournoël, dépossédés depuis longtemps de ce château seigneurial , avaient été réduits par la fortune adverse à quelques hectares de mauvaise terre, autour d'une bicoque tapie dans la coulée de lave qui forme le ravin d'Enval : le Bout du monde, comme on l'appelle dans le pays. De l'extrémité supérieure de cette gorge, par une échancrure de la roche basaltique,le regard plonge sur la plaine riante delaLimagne. Pour l'enfant qui gîtait entre les dures pierres noires, ces vallées aperçues de loin étaient un monde merveilleux, le vaste univers où s'échappaient ses rêves. Fils d'un pauvre officier, il avait suivi par goût autant que par nécessité la carrière paternelle, comme la seule où il put vivre noblement. Boursier de Saint-Gyr, il était sorti de l'école sans autre capital que sa volonté d'arriver.
— Et voilà, disait-il à Millicent, comment je suis devenu le petit lieutenant qui eut sa première bonne fortune à Sospel, avec votre premier sourire. Depuis, j'ai langui dans l'obscurité : l'aventure africaine m'en a tiré. Gomme jadis ma plaine
de Limagne, l'Afrique m'a ouvert les larges horizons dont je ne puis plus me passer. Les joies de vouloir, d'agir, d'espérer, je ne les ai vraiment connues que du jour où je me suis tâté dans cette épreuve de moi-même.
Elle ne se tint pas pour satisfaite de ces généralités; elle le pressa de questions plus intimes, avec une curiosité féminine de le confesser sur sa vie sentimentale, sur ce qu'il en avait pu donner à d'autres avant qu'elle en reçût l'offrande. Il retournait ces questions à la jeune femme; et tous deux se complaisaient à découvrir des affinités entre les circonstances de leur jeunesse, entre leurs premières émotions devant la nature et parmi les hommes. Ils reformaient sur un même modèle ces commencements d'existence qu'ils voulaient se figurer semblables, déjà marqués d'un sceau de prédestination. Besoin instinctif de deux âmes qui s'unissent, et s'étonnent naïvement qu'en un même univers elles aient pu vivre si longtemps indépendantes, ignorantes l'une de l'autre. Elles vont se rechercher dans le passé, comme pour ajouter au temps de l'amour — à la pauvre petite minute dont on pressent qu'elle sera brève — tout ce que l'on eut de vie consciente avant de renaître à une vie nouvelle. Cette communion rétrospective, Louis et Millicent en étaient d'autant plus avides qu'il leur était défendu d'espérer une communion dans l'avenir.
L'avenir ! Chacune des paroles qu'ils échangeaient le leur montrait plus difficile, et chacune de ces paroles les liait davantage. Tout ce qu'ils s'apprenaient mutuellement de leurs destinées en faisait apparaître l'incompatibilité ; et chaque pas dans l'étroit sentier rapprochait un peu plus leurs per-
sonnes, chaque contact déchaînait en elles des puissances aimantes qui s'entr'appelaient éperdument. Leur raison n'apercevait que barrières et séparations, tandis que se rivaient entre eux les anneaux d'amour, forgés avec toutes les fibres secrètes par les petites mains futures de ce qui veut être.
Autour d'eux, la forêt se recueillait dans la paix du soir. Les coulées de lumière se faisaient plus rares à travers le feuillage obscurci. Tout au bout du chemin, dans une clairière, un lambeau de ciel apparaissait; l'or du couchant y poudroyait encore. Les dernières flèches du soleil partaient de ce fover, venaient frapper au hasard des troncs qu'elles incendiaient : un pin sanglant dans la pourpre de son écorce, un bouleau dont le fût argenté se teintait de rose. L'un après l'autre ces incendies s'éteignirent. La nuit qui tombe du ciel sur les plaines semblait monter du sol dans la forêt, sortir des racines et ramper jusqu'au faîte des arbres rembrunis. On eût dit que se libéraient les masses d'ombre emprisonnées tout le jour au fond des halliers, et qu'elles reconquéraient leur empire, s'y répandaient comme un flot noir sur ses digues rompues. La futaie prenait sa figure crépusculaire. Atelier de travail durant le jour, on y perçoit le sourd labeur de ces grands êtres pour végéter, s'accroître, transformer les éléments dans leur substance. On y entend les mille bruits du monde animal, pullulant sous leur abri protecteur. Le travail cessait au départ de l'ouvrière qui l'active, la lumière. Les bruits diurnes s'évanouissaient. L'immense laboratoire de vie redevenait le temple aux nefs profondes, gardiennes d'un divin mystère. Les arbres s'immobilisaient dans leurs atti-
tudes de vieux hommes en prière, leurs branches s'inclinaient comme des bras chargés de bénédictions.
— Regardez, disait Millicent, chacun d'eux a sa physionomie, son âme douce ou tragique.
Et sortant d'elle-même à l'appel de ces harmonies visibles, elle oubliait un instant ses agitations intérieures; elle peignait d'un mot divinateur les sentiments que traduisait à ses yeux le geste auguste d'un chêne, d'un ormeau. Louis l'admirait, subjugué par le sens subtil des apparences qu'elle lui révélait. Elle le confondait par la richesse et la mobilité de sa nature, cette enfant qu'il avait vue à certaines minutes si enfant, candide ou coquette, et qui se découvrait maintenant maîtresse des grands secrets de la forêt, soeur et contemporaine des arbres séculaires, interprète inspirée de leur sagesse. Prosterné au fond de son cœur devant celle que chaque mot lui faisait adorer plus humblement, il ne résista pas, il obéit sans murmure à l'ordre muet, quand elle pesa sur son bras pour le ramener vers l'étang ; craintive, il le devinait, défiante de lui, d'elle-même, à l'approche de la nuit énervante dans ce lieu solitaire.
Au bord de l'eau, elle s'arrêta, se retourna vers la forêt, jeta un long regard sur le sentier qui s'effaçait dans l'ombre.
— Je n'oublierai jamais cette promenade, ditelle tristement, je la regretterai toujours.
— Madame. . . Millicent ! Ne me quittez pas ainsi ! Ne dites pas de mots irrévocables. Il est impossible que vous condamniez à jamais un amour que votre cœur n'a pas repoussé. Les obstacles, nous les surmonterons. Un homme qui aime triomphe de tout!
— Pas de la fatalité. Elle pèse sur nous. Reparez, allez à votre but fjlorieux. Du fond de ma etraite lointaine, je n'aurai de pensées et de vœux jue pour votre succès. Je le voudrais si grand! 3ubliez-moi... Pas tout à fait. Quand vous naviguerez sur votre grand lac, maître et souverain :omme vous le désirez, souvenez-vous quelquefois Je cette promenade sur le petit étang de Jossé.
— Mais il n'est pas question de mon départ! Le plus probable est qu'ils ne me renverront jamais là-bas !
— Ils sont donc bien méchants, ou bien aveugles, ces hommes qui n'ont pas confiance en vous ! Ils vous écouteront, j'en suis sûre. Comment ne verraient-ils pas ce que vous valez, ce que vous pouvez? M. Robinson l'a bien vu, lui qui se dit tout prêt à vous assister dans votre œuvre...
— Encore cet homme ! fit Tournoël d'une voix redevenue dure. Et son regard se détourna, se fixa obstinément à terre. — Ah! il vous a dit comment il voulait me prendre à son piège!
— Ne soyez pas mauvais, et dur pour moi, à cette minute. Je vous le répète, votre prévention vous égare. Quand il disait cela, j'avais la conviction intime qu'il vous appréciait à votre valeur, qu'il désirait vous faire du bien.
— Du bien ! Et vous a-t-il dit qu'il entendait faire de moi l'instrument de ses brigandages? Vous a-t-îl dit ce qu'il me demandait en échange de son assistance? — Ma fierté de soldat, mon avenir de chef, mon honneur, et peut-être la trahison des intérêts de mon pays, par-dessus le marché !
— Est-ce possible? Vous exagérez, mon ami : de son point de vue, il n'apercevait certainement pas les choses ainsi. Mais vous êtes seul juge. Vos rai-
sons doivent être bonnes, nobles, comme tout ce que vous faites. Je ne sais pas, moi, j'ignore tout de ces affaires compliquées. Je sais seulement que je veux votre triomphe, à n'importe quel prix; et j'écoutais avec bonheur l'homme qui paraissait si sûr de vous faciliter tout. . . tout !
— Et qui voulait me rendre indigne de vous, Millicent !
— Oh! pour cela, je suis tranquille. Vous ne serez jamais indigne de moi : aussi vrai que vous ne serez jamais à moi, puisque votre conscience vous défend de saisir cette dernière branche de salut !
L'accent de souffrance qui gémissait dans ces mots bouleversa le cœur de Louis. Son regard se reporta sur le cher visage : une grosse larme y perlait au bord des cils. Il ne se maîtrisa plus; ses lèvres s'avancèrent, impatientes de sécher cette larme dans un baiser. D'un geste rapide et tendre, Millicent le prévint, saisit des deux mains la tête du jeune homme, l'appuya contre son sein.
— Cher, cher ami, prenez là, dans mon cœur, tout ce que j'ai de force : faites votre grandeur avec mon sacrifice ; tout ce que vous ferez sera bien.
Il l'enveloppa d'une étreinte passionnée, voulut l'attirer tout entière sur sa bouche, sur sa poitrine. Elle se dégagea doucement.
— Non... je vous supplie... La nuit vient, on nous attend... Que je n'emporte pas de cette heure bénie un regret amer, une honte... Gardez-moi digne de vous, moi aussi !
Elle se laissa glisser dans la barque, s'affaissa sur le banc, toute brisée de son effort et de son émotion. Il reprit les rames, démarra lentement entre
les herbes. Sous le ciel libre, ils retrouvèrent la clarté du crépuscule ; une brume montait des eaux immobiles de l'étang : g^rand disque d'argent taciturne dans son écrin noir de forêts, il ne s'animait plus d'aucune vie, d'aucun reflet. Fuyante sur ce disque dans le voile de brouillard, la barque semblait porter des ombres. Leur traversée fut silencieuse au retour comme à l'aller; mais ce n'était plus le silence de tout à l'heure, chargé d'attente et palpitant de promesses : c'était le silence déchiré de ceux qui n'ont plus rien à se dire, leur cœur s'étant vidé de ses espérances. Au pied de la tour, Millicent débarqua la première, tandis que Louis maintenait le bateau. Elle se retourna vers lui.
— Merci, dit-elle ; merci pour tout. — Du bout des doigts qu'elle portait à sa bouche, elle fit le geste de lui envoyer un baiser.
— Oh! s'éfcria-t-il, un mot encore, un dernier mot, de grâce ; un mot d'espoir !
— Je ne sais pas espérer. Il faut avoir appris toute jeune. Je n'ai jamais appris.
— Dites au moins que vous attendrez des jours meilleurs. Ils viendront, je vous le jure. Millicent, dites que vous m'aimerez!
— Faites comme si je l'avais dit... en ajoutant : Toujours.
Elle disparut sous les arcades italiennes de la îoggia, parmi ses pâles sœurs des médaillons, comme une de ces délicates figures de marbre qui s'en fût retournée dans son pays.
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