VIEUX ET JEUNES CŒURS
— C'est toi, Louis? Déjà levé! Ça se trouve bien; je te réquisitionne : service d'état-major.
Du «^euil de l'écurie où il donnait un coup d'œil au pansage, Christian de Lauvreins interpellait le promeneur qu'il venait d'apercevoir au bord de l'étang. Le soleil matinal émergeait de la feuillée, sur la crête du coteau : les rayons plongeants réveillaient gaîment l'ardoise miroitante des combles, endiamantaient la soie grise des eaux assoupies. Tournoël s'était levé au petit jour : à peine si le sommeil lui avait fermé les yeux. Ils restaient ouverts sur des images intérieures : scènes remémorées de la journée précédente, visions que son imagination créait dans la nuit. Elles lui représentaient une autre insomnie, dans une chambre voisine; un oreiller où tombaient peut-être des larmes — il lui était doux de croire à une peine qui le désolait — et, sur cet oreiller, le sombre déroulement des tresses que ses lèvres appelaient. Les visions prenaient ensuite toutes les formes possibles de l'obscur avenir : horizon barré partout, ténébreux comme le cœur du jeune homme, ce cœur où sa passion et sa raison luttaient, en face d'obstacles qu'il voyait et n'acceptait pas. Sorti dèî
LE MAITIiF, DK LA MKR 227
I aube, il s'était diri^^é machinalement vers l'étang^, jioiir redemander à ces eaux le poiffnant souvenir des choses qu'elles avaient reflétées la veille. L'appel de Christian le tira de ses méditations : il remonta du côté des écuries.
— Oui, répéta le duc, je te réquisitionne. Tu sais que le général nous quitte : il va prendre le train de neuf heures; son ordonnance a déjà filé avec le bajjajje, sur la charrette /^glaise. Figuretoi qu'il m'a demandé de lui faire seller un cheval; il a envie de trotter jusqu'à la gare, pour se dérouiller, dit-il, et pour reconnaître la forêt. Je ne peux pas l'accompagner : j'ai promis à mes boscards berrichons de leur servir un lièvre au chien courant, ce matin. Tu serais bien gentil de te mettre à la disposition du grand chef : il n'en a jamais assez de tes palabres. Je vais te donner Rob Roy, parce que c'est toi; tu verras quelles actions! Tu m'en diras des nouvelles. Pour le général... hum! je ne suis pas très sûr de lui : ce n'est qu'un fantassin, après tout! Si nous le campions sur Joinville, le cob irlandais ? Qu'en penses-tu? Le dernier cheval de chasse du duc d'Aumale, mon cher : je l'ai acheté à Chantilly. Très sage, et du train, pourtant. Bouche sensible, le tenir sur le filet. Rappelle ma recommandation à ce brave Muiron, si tu lui vois la main dure avec ma béte. Le cocher prendra vos chevaux à la station : tu reviendras avec la charrette anglaise.
Tournoël accepta volontiers la proposition. Une longue traite à cheval, un bon bain d'air sylvestre, remèdes souverains, pensait-il, pour lui détendre les nerfs et le remettre d'aplomb. Le général descendit de sa chambre, botté, sanglé dans sa petite tenue, souriant à la perspective d'une chevauchée
SOUS bois dans le joli matin; il fit ses adieux au duc, se mit en selle avec une aisance qui démentait les soupçons injurieux de Christian. Les deux cavaliers prirent une allée traversière, s'enfoncèrent dans la futaie, entre les troncs zébrés de lumières, les massifs de feuillage lustrés sous l'averse des rayons.
(1 Le Romain » , c'est le sobriquet familier dont se servent entre eux les jeunes officiers, lorsqu'ils feulent désigner, en jouant sur son prénom, le général Romain Muiron. Ils y mettent toute Taffectueuse estime que notre armée professe pour cet insigne serviteur; et le mot évoque dans leurs esprits, avec les lignes sévères du masque olivâtre qu'on dirait moulé sur un buste antique, la physionomie morale du soldat stoïque, actif et méditatif, qui vit comme un sage dans un temps où l'occasion ne lui fut pas donnée de mourir comme un héros. Issu d'une famille de pauvres artisans, Romain Muiron s'est élevé par son mérite. Il concentra de bonne heure ses rares facultés sur les devoirs d'un état qu'il embrassait comme une religion. Une intel ligence réfléchie, appliquée à toutes les parties de l'art militaire, a fait du grand travailleur l'un des rénovateurs de cet art; chargé de l'enseigner dans les écoles spéciales et à l'école de guerre, il a formé l'élite de nos officiers. Ses envieux ont tourné contre lui des louanges perfides : Très fort, disentils ; mais un professeur, une manière de savant, plutôt qu'un vrai soldat. — Ils feignent d'ignorei l'homme d'action qui étouffe dans le savant et s( désespère de ne pouvoir donner sa mesure. Modest< à l'excès, négligent de la réclame, Muiron ne su jamais étaler ses services et s'en faire payer le prix Sa fière indépendance ne courtise ni les idées à 1
mode ni les ministres en crédit; sa liberté d'opinions est également suspecte à ceux de droite, à ceux de gauche. Aussi finit-il oublié dans le commandement d'une division provinciale, à la veille d'atteindre la limite d'âge. Quand ses amis s'en indignent, il leur répond avec une simplicité convaincue : « Mettre une division sur un bon pied, n'est-ce pas une tâche assez lourde, assez belle pour satisfaire les plus hautes ambitions? » — Un chef et un père, disent ses subordonnés, qui savent comment l'austérité native de cette âme est tempérée par l'expérience de la vie, par la souriante bonté d'un large sentiment humain.
Étroitement lié, au début de sa carrière, avec Tournoël le père, Muiron avait connu Louis tout enfant; sa sollicitude paternelle veillait de loin sur le fils du frère d'armes tombé à l'ennemi. Le jeune capitaine payait d'un vif attachement cette protection dont il avait maintes fois éprouvé les effets.
— Vous me faites un grand plaisir en me donnant cette matinée, mon cher Louis, dit le général qui remettait sa béte au pas, après un premier temps de galop. — A Jossé, vous apparteniez aux belles dames; c'est de votre âge. Enfin! on va pouvoir causer un peu entre vieux camarades.
— Vous êtes toujours le même, mon général; si bon pour moi que vous me feriez oublier les distances.
— Laissez donc! Vous faites encore le salut militaire aux anciens, par habitude; et, dans le fond du cœur... Je vous connais, jeunes conquérants coloniaux! Tous les mêmes : à vos yeux, nous ne sommes plus qu'une garde nationale, nous autres pauvres brisquarts des troupes métropolitaines j l'active, la seule digne de ce nom, c'est
votre petite phalange d'outre-mer! Bah! Nous pensions de même dans ma jeunesse, quand je débutais en Afrique; mais le bout du monde, alors, c était Géryville, ou Biskra. Maintenant, vous inventez des pays, vous allez décrocher vos grades sous l'équateur. Où n'irait-on pas, quand la rage de l'avancement nous tient!
— Ce n'est pas elle seule qui m'a conduit au Soudan.
— Et quoi donc?
— Comment vous dire, mon général? Le besoin de donner un sens au métier que je fais; l'impatience d'un ouvrier qu'on paierait pour chômer, et q\ii va demander du travail dans l'atelier où il y on a...
— Et qui s'ennuie, et qui en vient à douter de la vertu de son outil! Je vous comprends, mon cher enfant; si j'avais votre âge, je ferais de même. — Alors, vous n'y teniez plus, quand vous m'avez écrit pour me prier de faciliter votre passage au Soudan? Il y avait dans votre lettre une exaltation chagrine qui m'a inquiété.
— Le fait est que je ne me possédais plus, à ce moment-là.
— Peines de cœur? Déboires de carrière?
— Ne me pressez pas de parler, mon généraL Si je disais la vérité, je craindrais de vous fâcher.
— Vous ne pouvez me fâcher que par un manque de confiance, Louis; vous le savez bien.
Tournoël lut un encouragement dans le regard affectueux de Muiron; lobservateur sagace voyait le cœur du jeune homme combattu entre la crainli de blesser un chef et le besoin de s'épancher avc( un vieil ami. A tout autre moment, l'instinct de prudence l'eût peut-être emporté dans ce cœur;
LE MAlTllE DE LA MF.K 231
mais il vibrait encore de son ébranlement de la veille : les grands coups de passion tendent à Tunisson toutes les cordes de la sensibilité; la frénésie de l'amour se communique aux autres sentiments, elle met l'âme qu'elle électrise dans un état héroïque où toutes les audaces lui sont faciles, parce que toutes les diversions violentes la soulagent.
— Vous voulez que je parle en toute franchise, mon général? J'obéirai. — Vous rappelez-vous la date de la lettre où je vous suppliais de me faire permuter dans un emploi colonial ?
— Parfaitement.
— Vous savez donc qu'elle fut écrite au plus fort de l'angoisse qui oppressait tous les cœurs, dans noire pays coupé en deux tronçons; alors que la France s'agitait convulsivement, en proie au paroxysme de cette fièvre chaude dont elle est à peine convalescente, je n'ose dire guérie. Le fléau sévissait sur mes camarades du bataillon comme sur tous les corps d'officiers. Inutile, n'est-ce pas, de vous décrire le milieu, l'état des esprits dans notre garnison; vous l'avez connu, tout pareil autour de vous, ce délire silencieux d'une armée folle de rage et de douleur. La colère ne laissait plus de place à la raison, à la lucidité des jugements. Exaspérés, chauffés à blanc par les journaux qui attisent les feux dont ils vivent, mes camarades s'excitaient les uns les autres. Je partageais leurs justes indignations : mais j'eus bientôt le sentiment très vif du danger où nous courions. On nous tendait un panneau pour nous faire culbuter : nous y donnions en plein. Pourquoi nous solidariser avec les querelles de bureau de certains officiers, avec leurs fautes et leurs maladresses, avec les sottes exagérations des politiciens, et, pour tout dire,
avec les mensonges des quelques malheureux qui ont si chèrement payé leurs égarements? De rares camarades s'effrayaient comme moi de ce manque de mesure: dans leurs yeux attristés, je devinais ma propre inquiétude; mais on n'osait pas se l'avouer. Gomment se résoudre à blesser des cœurs fraternels, ulcérés par tant d'insultes, de menaces, de basses haines? J'en ressentais comme eux l'injure; je voulais garder quand même mon discernement, et les propos de mes meilleurs amis me devenaient chaque jour plus intolérables. Il me semblait voir tous ces braves gens se ruer au suicide et m'y entraîner avec eux. Une image hantait sans cesse mon esprit, avec la force et la précision d'un cauchemar. Je naviguais sur un beau bâtiment, qui portait mes frères, ma fortune, tout ce que j'aimais ; des corsaires l'attaquaient, des pirates acharnés à le détruire : nous étions en force, bien armés pour les repousser; et voici qu'un timonier donnait un faux coup de barre : le navire penchait, présentait le flanc aux assaillants ; aveuglé sur le périls notre équipage se précipitait aux agrès, secondait la fausse manœuvre ; chacun de nos mouvements facilitait l'attaque de nos ennemis; et ce navire, c'était la France, c'était l'armée... Je devenais fou dans le sentiment de mon impuissance; fou de tristesse, d'épouvante. A ce moment, je reçus une lettre de Madagascar, d'un camarade de l'infanterie de marine; elle respirait le contentement de l'homme actif, équilibré; à peine s'il y était fait allusion à nos agitations, pour s'en moquer un peu : comme rit sur la berge un passant qui voit des gamins se battre dans un marais. Je compris où était le salut. Je vous écrivis, je sollicitai i tous les chefs qui me voulaient quelque bien, les i
conjurant de me caser n'importe où, aux colonies. Vous avez trouvé le biais qui rendait la chose possible, je ne vous en aurai jamais assez de reconnaissance... Et je la prouve en vous contristant, mon {jénéral! Pardon : je vous ai fâché; vous ne dites rien...
En prononçant ces derniers mots, Louis avaitj arrêté court son cheval : tourné de trois quarts surla selle, il regardait Muiron avec une interrogation suppliante dans les yeux. Le général retint sa mon ture; son visage, souriant au début de l'entretien, empreint depuis quelques instants d'une gravité triste, trahissait une souffrance intime. Les lèvres contractées se desserrèrent avec un effort visible :
— Laissons ces choses, déjà anciennes, grâce à Dieu. Quand nous jugeons l'armée, capitaine, rappelons-nous les fils de Noé. Ils jetèrent un manteau sur leur père pris de vertige : que n'auraient-ils pas fait, si la victime de l'égarement eût été leur mère !
Il dit, et, laissant tomber sur l'encolure les rênes assemblées dans sa main droite, il tendit lentement cette main vers Tournoël, prit celle du jeune homme, la serra longuement. Puis, d'un coup de genou nerveux, il mit son cheval à une vive allure, il la soutint jusqu'à la crête d'un talus. Obligé de ralentir sur la pente opposée, il reprit, d'une voix soulagée, rassérénée :
— Et ensuite, au Soudan, vous avez été heureux?
— Ah' mon général, la délivrance! Je tombais dans un autre monde, occupé d'autres intérêts, d'autres sentiments. Lorsque j'essayais, tout frémissant encore, de dépeindre à mes nouveaux camarades le tourbillon furieux d'où je sortais, ils avaient peine à me suivre; s'ils en parlaient, c'était comme nous parlons d'une épidémie de peste à
Batavia. Quand les journaux de France nous arrivaient, enfiévrés de l'interminable bataille, apportant les cris de haine et de vengeance des deux partis, on lisait avec étonnement leurs diatribes, leurs exagérations en sens contraires : comme vous lisez, je suppose, les comptes rendus des disputes parlementaires; d'un œil distrait, indifférent à ces ■ querelles de scorpions qui s'entre-dévorent dans leur bocal. On n'était plus au diapason. Bientôt. 1 optique de mes nouveaux compagnons devint la mienne. Toutes ces agitations nous paraissaient vaines, lointaines. Nous avions notre tâche, urgente, bien définie, antidote souverain contre les démences qui guettent les oisifs. Avoir une lâche, une activité salutaire, la croire utile et l'aimer, tout est là. Et, du jour où je fus chargé de conduire ma mission au Ouadaï, je perdis jusqu'au sou¥«nir de l'Affaire : j'avais mon affaire, à moi, unique objet de toutes mes pensées.
— Tant mieux, mon cher Louis, fit le général; tant mieux. Mais laissez-moi vous adresser une question : au cours de ces trois années, tandis que vous poursuiviez vos conquêtes africaines, combien de fois avez-vous pensé aux provinces perdues? Pas une fois, peut-être? Répondez-moi franchement.
Une surprise se marqua sur les traits du jeune officier. Il se consulta un instant :
— Mais, mon général... rarement, je vous 1 avoue... J'avais une autre tache : ne vous ai-je jjas dit (ju'elle m'absorbait tout entier?
— Oui, vous venez de dire le mot. On est si absorbé par le superflu qu'on en oublie le nécessaire. Ainsi, ces sables africains valent seuls, à votre estime, 1 effort que vous ne voulez plus faire pour reprendre la terre où votre père est tombé?
— Oh! mon général ! Pouvez-vous croire que je le pense?
— Vous agissez comme si vous le pensiez. — Entendez-moi bien, mon bon Louis : ce n'est pas vous que j'incrimine. Je songe à la génération militaire que vous me représentez; et je me fais l'effet d'une vieille poule qui a couvé des canards. Vous souvient-il des leçons que j'allais donner à Saint- Gyr? J'étais si persuadé que je vous formais, jeunes gens, pour réparer nos fautes et nos malheurs, pour rapporter les lambeaux arrachés à la tunique sans couture!
— Je vais encore vous chagriner, mon général; mais je crois deviner ce que vous exigez de moi avant tout : le courage de voir clair dans ma propre conscience. — Est-ce notre faute si le monde a craqué, s'il s'est élargi autour de nous? La partie que les diplomates jouaient naguère sur la Méditerranée, sur le Bosphore, se transporte et les transporte aujourd'hui dans les mers de Chine, au Niger, au Congo. Un commerçant qui veut prospérer doit aller conquérir aux antipodes les marchés qu'il lui suffisait jadis de chercher à nos portes. Le soldat, serviteur de ces intérêts nouveaux, les suit fatalement dans leurs lointains exodes. Voudriez-vous qu'il le fît en rechignant, les regards toujours tournés en arrière? Grâce au ciel, nous sommes épris de la mission nouvelle que les conditions de notre temps nous assignent. Les grands Etats de l'Europe se partagent les autres continents, l'Afrique, l'Asie, comme ils se partageaient autretius une Italie, une Pologne. Quelque jugement qu'en puissent porter les philosophes, cette vaste curée est une nécessité. Qui s'en abstient déchoit, se condamne à la ruine économique dans un prochain avenir. L'équilibre
européen d'hier s'appelle aujourd'hui l'équilibre mondial, il reste soumis aux mêmes lois, il impose à qui ne veut pas diminuer les mêmes ag^randissc-
. ments, corrélatifs à ceux des rivaux. Nous croyons qu'en assurant à notre pays sa part dans cette expansion planétaire, nous faisons, nous autres soldats, une œuvre aussi nécessaire, aussi méritoire que celle de nos aînés, lorsqu'ils payaient de leur sang des acquisitions sur nos frontières historiques. Nous n'avons pas le choix, d'ailleurs. Si nos énergies ne s'employaient pas à la seule besogne qui leui soit offerte, elles s'useraient dans l'oisiveté, dans le dégoût d'une vaine gesticulation dont l'hypocrisie n'est plus supportable, à la fin... Mon général, personne ne nous entend, dans ce coin de forêt; nous pouvons bien le dire, entre nous : notre démo cratie ne veut plus ce qu'elle feint d'espérer. Elle geint par habitude sur un mal qu'elle ne ressent plus. Elle commémore des anniversaires, elle applaudit les orateurs qui lui promettent la réparation au dessert d'un banquet ; elle ne pardonnerait pas à l'homme qui voudrait faire rie ce rêve agréable une dure réalité. La nation nous permet de la servir au loin, parce que nous ne lui demandons que de minimes sacrifices. Vous ne me démentirez pas, vous qui nous avez appris à lire les leçons du pré-
1 sent dans l'histoire.
'^ — Oui, répliqua Muiron ; et sa parole, d'abord calme et froide, s'anima progressivement; — oui, mon ami, j'ai pratiqué cette science cruelle; et savez-vous à qui je pensais en vous écoutant? A ce
- vieux pape Innocent VIII qui prêchait encore la croisade, à la fin du quinzième siècle; aux vieux hommes qui la voulaient comme lui; il y en avait : Colomb n'a-t-il pas mis à la voile pour ouvrir une
route meilleure vers le Saint-Sépulcre? Un monde nouveau surgissait sur cette route ; les peuples s'y j)récipitaient, oublieux de l'ancien idéal, attirés par la riche proie où ils trouvaient des satisfactions d'un autre ordre. Il y eut sans doute alors un duel tragique dans la conscience de la chrétienté, une >cis5ion douloureuse entre ceux qui continuaient d appeler au tombeau du Christ et ceux qui se ruaient à la conquête de l'or. Ainsi chez nous. Un pays ne change pas l'orientation de ses espérances sans broyer beaucoup de coeurs. Le mien se refuse à vous suivre. Ah! quand vous m'apporteriez tous les empires de l'Asie et l'Afrique, ils ne vaudraient pas pour moi un arpent de cette terre où j'ai combattu, lorsqu'elle était nôtre, d'où je suis sorti vaincu, mutilé dans mon âme, soutenu par un espoir tenace. Vous ne pouvez pas comprendre, vous autres ! Vous regrettez décemment une morte : moi, je pleure une absente, qui m'attend, qui m'appelle. Vous voyez avec peine une zone autrement teintée sur la carte; moi, j'y revois depuis trente ans les lieux où mon souvenir demeure : le village qu'on évacuait entre les femmes qui sanglotaient sur nos mains, la haie que ma compagnie défendait, le labour bossue de tertres où des camarades sont ensevelis; je revois, aussi présent que ce taillis de chênes sur notre droite, le bois où votre père m'a dit adieu, en me recommandant son petit Louis; vous, mon enfant... Ne prenez pas ceci pour un reproche. Vous faites votre devoir, tel que votre temps vous le prescrit. Je ne blâme pas. Je comprends. Un veuf inconsolable qui empêcherait les autres de se marier, ce serait ridicule, puisque la souffrance elle-même peut être ridicule. Mais ne me demandez pas de changer, d'épouser vos enthou-
siasmes exotiques ; laissez-moi mourir dans l'inutile t volonté qui m'a fait vivre. Et vous, n'oubliez pas ' tout à fait; surtout, ne calomniez pas la nation. \ Elle n'a plus confiance en nous qui n'avons pas su la relever, elle n a plus confiance en elle-même; mais qu'un de vous la réveille et l'appelle, jeunes hommes, vous verrez comme elle suivra!
Gagné par l'émotion qui vibrait dans ces derniers mots, Tournoël repartit vivement :
— Et d'où croyez-vous qu'il puisse venir, cet élu du destin, sinon -de la terre où tout le prépare ? Nous y apprenons ce qu'on désapprend dans la mère patrie : d'abord, la pratique de notre métier de soldats; et surtout l'initiative, l'audace dans le co Mmandement, l'emploi joyeux des énergies restaurées. Nous y reforgeons nos propres cœurs, c'est l'essentiel; nous y reformons le cadre qu'on est en train de briser chez vous...
— Qu'on n'y brise pas assez vite, interrompit sentencieusement le général.
— Comment? Qu'entendez-vous par là?
— Que je mets tout mon espoir dans ce qui désespère nos amis. Mon cher Louis, je ne sais quels sont les plus aveugles, de ceux qui nous attaquent ou de ceux qui nous défendent. Les premiers s'imaginent qu'ils vont détruire l'objet de leurs haines et de leurs craintes, l'esprit militaire, par une forte infusion de sang jacobin dans nos cadres. Ils n'ont pas lu l'histoire. Ils ignorent qu'une vertu mystique et contagieuse réside dans l'épée. Nous serons sacrifiés, nous, les suspects de qui l'on redoute ce que nous ne sommes plus capables d'exécuter : c'est entendu. Mais qu'importe le sacrifice d'une vieille garde, si la bataille doit être gagnée à ce prix? Les nouveaux officiers jacobins auront vile
LE MAITIir. DE LA MER 230
fait de museler ceux qui les créent et comptent sur eux. Nous étions radicalement impropres à cette besogne, nous, les officiers de l'ancienne formation, avec nos délicatesses, nos scrupules, notre religion de la discipline et de la légalité. D'ailleurs, nous sommes nés les reins cassés, nous tous qui cl.itons moralementde la guerre malheureuse; pendant trente ans de paix, nous avons vu diminuer notre rôle ; notre soumission chagrine s'est habituée à tout accepter, déchéances au dehors, déchéances au dedans. Les officiers jacobins ne s'embarrasseront pas de tous les scrupules qui compriment nos mécontentements. Dès qu'ils se sentiront en nombre, maîtres de l'institution militaire, gagnés par son esprit, ils n'auront qu'une idée : substituer leur pouvoir, l'éternel pouvoir de la force, à l'omnipotence fragile de ce parlement qui croit reformer avec eux une armée à son image. Ils seront joyeusement parricides, comme leurs aînés d'il y a cent ans. Je vous le répète : l'indéfectible vertu de l'épée, du commandement, de la discipline militaire ; la grâce efficace du sacrement qu'ils reçoivent opérera vite sur ces hommes. Ils voudront faire de l'ordre avec le désordre d'où ils sortent; ils voudront ensuite purifier, illustrer leurs origines, avec les exploits qui donnèrent la gloire aux officiers jacobins et patriotes du Directoire. Ils vont nous évincer; je les salue : ce sont nos vengeurs. Sans doute, ils meurtriront d'abord nos idées, nos traditions, nos plus chers sentiments; ils y reviendront bientôt, d'un mouvement naturel. Qui est plus jaloux de sa couronne qu'un révolu- Itionnaire devenu roi? Rappelez-vous mes paroles, cher ami : ces intrus qui devaient tuer la vieille rmée, qui l'envahissent peut-être avec ce dessein,
ils seront avant peu les restaurateurs de tout ce qu'on leur donne à détruire : restaurateurs de l'armée, de la discipline, de l'ordre au dedans; et de la victoire au dehors, je l'espère, je le souhaite à ceux qui vont m'étrangler.
— Je voudrais vous croire, mon général; mais où retrouveront-ils la matière première d'une armée? Vous ne l'attendez pas, je suppose, de ces pseudo-soldats qu'on vous prêtera pour deux ans, puis pour un an, peut-être pour quelques mois; de ces hommes dont beaucoup vous arrivent déjà révoltés, prévenus contre l'institution militaire, encouragés de partout à la mépriser.
— Pauvres enfants, s'écria Muiron, il faut les plaindre, et non les blâmer! Quel homme ferait volontiers une corvée qu'il juge inutile, dont il ne voit plus que les non-sens? Oui, on nous envoie des demi-savants, fermement persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre, et qu'ils sont dans nos casernes les victimes d'un préjugé suranné. Ah! l'on devrait graver sur les portes de toutes ces casernes cette vérité lapidaire, tombée de la plume d'un écrivain perspicace : « La propagande de la paix entre les peuples n'est poursuivie que pour favoriser la guerre entre les classes. " — A ce propos, avez-vous remarqué les mots dont se servait l'Américain, avant-hier, dans une discussion avec ce vieux nigaud d'Huvier? Notre humanitaire rabâchait son antienne, la paix perpétuelle entre les peuples. - Oui, répondait l'Anglo-Saxon, il faut établir la paix sur les peuples. — Ils pensent et disent tous ainsi. Entre, sur; deux petits mots où se décèlent deux conceptions politiques séparées par des abîmes : la première, sottise irréalisable; la seconde, fier et noble idéal, vraiment humain : celui de Rome.
LE MAITRE DE LA MER t41
— Vous conviendrez, mon général, que vous n'avez pas su découvrir la formule de l'armée nouvelle, avec votre service obligatoire, universel; vos soldats intellectuels, ironiques dans leur obéissance forcée à des pratiques qu'ils estiment stupides. Vous leur imposez à la fois le caporalisme, les exigences tatillonnes de l'armée de jadis, et les lourds devoirs de nos armées scientifiques. Vous ne savez plus vous-mêmes ce qu'il faut leur demander, ni comment il faut traiter ces recrues si différentes des anciennes : en enfants que l'on continue de mener à la baguette, ou en citoyens qui s'acquittent librement d'un contrat de service.
— Vous dites vrai, Louis. Nous n'avons pas su trouver la formule. Nos successeurs dans le commandement — ceux dont je vous parlais — la trouveront certainement, puisqu'elle est un besoin primordial de toute société. Le besoin recréera l'organe.
— Nous l'avons trouvée, nous! s'écria Tournoël. L'organe, nous le créons là-bas! Cette armée de l'avenir, que vous cherchez ici en tâtonnant, à travers des expériences décevantes, nous en avons la matière dans un inépuisable réservoir de populations belliqueuses. Nous dressons, nous encadrons des auxiliaires, chaque jour plus nombreux, recrutés dans les races neuves, barbares. Ne disiezvous pas tout à l'heure que l'histoire se recommence éternellement? Les grands peuples de l'antiquité, lorsqu'ils étaient trop usés par la civilisation, jouaient leurs grosses parties avec des auxiliaires. Avec quoi l'Angleterre tient-elle le monde? A cet égard encore, elle nous remet sous les yeux la leçon de Rome. L'outil qui vous manque, il est là-bas, mon jgénéral : dans ces soldats dociles,
dans ces jeunes chefs qui leur inspirent une confiance aveugle et la ressentent eux-mêmes par contre-coup. Armés de cet admirable instrument, propre à toutes les besognes, même en Europe, nous réaliserons un jour la chère pensée de toute votre vie; c'est bien à tort, je vous le jure, que vous la dites abolie dans nos cœurs!
Muiron sourit, hocha la tête :
— Seriez-vous assez naïf pour croire qu'on vous permettra de fabriquer tranquillement votre poudre noire, et de charger avec cet explosif le canon qui ne laisserait plus un instant de sommeil à nos maîtres? Ne les avons-nous pas vus effarés, parce qu'un de vos camarades avait amené cent quatre-vingt-dix moricauds dans Paris? Et n'êtes-vous pas la preuve vivante du peu de goût qu'on éprouve en haut lieu pour les dresseurs d'auxiliaires? Leur instinct de conservation vous a déjà désarmé, mon pauvre ami.
— Hélas! mon général, vous rouvrez ma plaie. Mais je ne veux pas revenir sur des doléances dont je ne vous ai que trop fatigué. On me retranche de notre œuvre africaine. Certes, je conserve la foi qu'elle m'inspirait, quand je croyais tenir dans mes mains toutes ces promesses d'un avenir réparateur. D'autres se chargeront de justifier notre foi commune. Quant à moi, il y a des heures où je me demande si je ne ferais pas mieux de renoncer pour mon compte à une lutte inégale, et d'écouter les suggestions de cet Américain. N'offre-t-il pas à l'homme libéré un moyen pratique de réaliser le beau rêve qu'on interdit au soldat soumis?
— Que voulez-vous dire?
— J'oubliais; vous n'êtes pas au courant. — Tournoël fit connaître à son compagnon les propo-
sitions de M. Robinson; il en expliqua les côtés séduisants ; il dit le soupçon qu'elles avaient fait naître en lui, les alternatives d'attrait et de répulsion par lesquelles il passait, quand il y repensait.
— Louis, s'écria impérieusement le général, vous n'écouterez pas le tentateur ! Tout cela est louche. D'ailleurs, vous devez rester dans le rang^, mon cher soldat, et vous y élever par les voies régulières. Les hommes comme vous n'ont pas le droit de déserter. Que deviendrons-nous, si ceuxlà nous quittent!
— Soyez sans crainte, mon général; je grogne, mais je marche toujours. — Et pourtant, vous ne savez pas ce que je sacrifie en repoussant les offres de ce diable d'homme. Il semble que son or ait pouvoir de tout donner, raéme le bonheur!
— Qu'y a-t-il encore dans ce sous-entendu?
— Vous êtes mon second père : pourquoi ne vous dirais-je pas tout ce que j'eusse dit à l'autre?
Engagé par ses premières confidences, pressé d'un irrésistible besoin de s'ouvrir et de communiquer sa peine, le cœurdu jeune homme la déversa dans le cœur du vieil ami. En quelques mots discrets, il s'avoua vaincu par la passion qui l'envahissait tout entier, désolé par les obstacles insurmontables qui se dressaient en travers, prêt à désespérer de tout dans une détresse intime où il ne pouvait plus se ressaisir.
— J'aurais dû deviner, fit tristement le général. Dans vos idées, dans vos paroles, je percevais tout à l'heure je ne sais quoi d'inquiet et de nouveau : ce levain de révolte contre la règle où se trahit l'odeur de la femme. Prenez garde, mon enfant. Quand la femme s'insinue dans notre devoir militaire, elle le désagrège insensiblement, elle en
24i LE MAITRE DE LA MER
change bientôt les aspects habituels; nous en arrivons vite à ne plus les reconnaître; nous sommes miirs alors pour toutes les capitulations.
Louis se disait intérieurement qu'il y avait une part de vérité dans Tobservation de son chef. Oui, ses idées étaient pénétrées et comme enveloppées par le sentiment qui amollissait toutes les fibres de son être pensant. Au cours de sa conversation avec le général, tandis qu'il s'échauffait par habitude sur les sujets qui l'avaient toujours passionné, des fuites fréquentes le ramenaient à l'obsession nou velle. Il songeait : qu'en penserait-elle? Approuverait-elle cette opinion? Aimerait-elle s'associer à cette forme d'action? — Tous ses anciens désirs revenaient par quelque détour au désir plus impérieux dont son âme était déjà prisonnière. A l'avertissement amical de Muiron, il fit la réponse qu'attendait cet homme d'expérience :
— Oh! mon général, vous ne la connaissez pas! Il suffit de causer une heure avec elle pour deviner l'élévation de son cœur. Elle, une conseillère de lâcheté ! L'homme qu'elle encouragera sera sûr de ne jamais déchoir.
— Ah! mon cher Louis, en amour, deux forces ne font qu'une faiblesse! — Je suis d'ailleurs heureux de vous dire que cette personne a produit sur moi la meilleure impression. Je souhaite qu'elle soit réellement ce qu'elle paraît : digne d'inspirer un attachement sérieux à un galant homme. Le vôtre est contrarié par les circonstances? Courage ! Que diable, un gaillard comme vous doit conquérir; de haute lutte la femme qu'il aime, en allant droit son chemin, sans biais misérables, sans compromissions équivoques avec ces gens de trafic. Mais, quoi qu'il arrive, promettez-moi de ne jamais
déserter. Le vieux soldat que je suis a mis sur votre tête ses plus hautes espérances : ne les trompez pas, Louis. Ne quittez jamais, ne faussez jamais cette épée déjà glorieuse : vous ne vous en consoleriez point.
— A quoi me servira-t-elle? soupira le jeune homme; puisqu'on me condamne à la remettre au fourreau : pour longtemps, pour toujours, sans doute!
— Qu'en savez-vous? Qui de nous connaît le secret de demain? J'ai peut-être le droit de vous dire: Suivez mon exemple. Je n'ai plus rien à attendre, sinon quelques bons plats de couleuvres. Mais, dùt-on m'abreuver de dégoûts, je resterai, jusqu'au jour peu éloigné où l'on me fendra l'oreille ; jusqu'au bout, je tiendrai fermement ce drapeau qui m'a été confié. Selon toute vraisemblance, je ne vivrai plus assez pour le voir flotter où j'avais espéré : je vous le léguerai avec ma foi, jeunes gens; heureux si j'ai communiqué cette foi à quelques-uns d'entre vous. Qu'en ferez-vous? Du principe que je maintiens sortiront des conséquences que j'ignore, que je n'aurais pas aimées, peut-être, et qui seront bonnes pour un autre temps, si l'esprit du drapeau les suscite. Mon drapeau en sait plus long que moi; je passe, il demeure. Quand ces vieux seigneurs de Jossé guerroyaient en Italie, ils étaient soutenus dans les pires disgrâces par le cri qu'un de leurs compagnons a gravé sur la porte du baptistère de Ravenne : En espoir Dieu ! — La devise n'est plus à la mode du jour; gardons-la quand même, vous verrez qu'elle tient le cœur chaud.
— Mon général, dit Louis, je la garderai fidèlement. — Et aussitôt, sa pensée l'appliqua au cher objet dont elle ne pouvait se déprendre.
En devisant ainsi, les deux cavaliers avaient fait les douze kilomètres qui séparent le château de la ' station. Ils mirent pied à terre dans la cour de la gare. Un quart d'heure après, sur le marchepied du train qui s'ébranlait, Tournoël serrait une dernière fois la main du général. Romain Muiron enveloppait son pupille d'un regard où se laissait deviner une de ces longues séries d'images qui relient les affections du présent à celles du passé. La tète grise se penchait à la portière, jetait encore ces mots :
— Je retourne à mon devoir : allez au vôtre, Louis. Bonne chance, mon cher enfant. En espoir Dieu! mais, heureux ou malheureux, restez ce que vous êtes né, un soldat 1