LES PORTRAITS
îî y a la série des portraits. Mais ici, il faut multiplier la prudence et les points d interrogation. Que le Maître ait peint des portraits? C est certain, pour les donateurs représentés dans ses tableaux ; c est probable pour d’autres personnages. Mais la difficulté de l’attribution se double de celle de 1 identification du modèle.
La détermination de l’auteur d’un portrait est particulièrement ardue. Les plus malins s y perdent Quand il n’y a pas quelque detail significatif pour situer l’œuvre. Je connais des portraits du XV siècle que j’ai vu attribuer successivement à van Eyck, à Roger, à Bouts, à Memling, à Durer. Telle peinture vigoureuse fait penser au nom d un maître réputé; et il se peut fort bien qu’elle soit 1 œuvre d un maître secondaire, inconnu, qui eut un jour une réussite heureuse. Ces portraits, non signés, non datés, dont on ne connaît pas la provenance, pauvres gens dont on
a tout oublié, errent comme des orphelins, dans les musées et les collections. Ils sont nombreux, même pour la première moitié du XVe siècle. Aussi, quand la critique commença à s’intéresser au Maître de Flémalle, on la pria de toutes parts de faire adopter par le Maître tous ces orphelins. Mettre sous un portrait 1 étiquette Maître de Flémalle n’était pas bien périlleux et excitait tout de suite l’intérêt et la curiosité. On en usa. On en abusa. Aussi, je vais citer, sans prétendre être complet : :
Portrait de jeune femme , à Berlin, attribué à Roger de la Pasture. Œuvre exquise.
Portrait de dame, à la National Gallery(n° 1433).
P or trait d un inconnu au chaperon noir, exposé à La Haye, en 1913, appartenant à M. Gumprecht, de Berlin, reproduit dans Onze Kunst (1903, n° 10) avec un article de M. H. Hymans, disant que l’attribution au Maître de Flémalle n’est contestée par personne. C’est celui que M. Friedlânder indique comme ayant passé dans une vente Chillingworth et qui pourrait représenter un musicien?
P ortrait d homme, au Musée de Berlin. On a essayé d identifier le modèle avec un certain Strozzi. Mais M. Verlant croyait avoir trouvé mieux et le regretté directeur des Beaux-Arts s’autorisait de médailles de Nicolas d’Este qui semblent représenter le même personnage imbécile et porcin. Niccolo
d’Este! Le père de Lionel dont Roger de la Pasture fit le portrait, l’époux de la malheureuse Parisina qui, pour avoir aimé d’amour Hugo, un des bâtards de son mari, fut décapitée, à la lueur des torches, avec son amant, dans la cour du Palais, près de l’escalier des Lions. On connaissait, depuis Byron, cette tragique aventure. Pendant l’exécution. Niccolo parcourait fébrilement son palais, rongeant le pommeau de sa canne, et quand on vint lui dire que tout était fini, il fondit en larmes en s’écriant au milieu des sanglots : « Hugo! Hugo! mon fils! » Le lendemain, il envoyait superbement aux cours d’Italie la relation du massacre, et faisait mettre à mort dans Ferrare, toutes les femmes soupçonnées du même crime que Parisina, pour ne pas être seul à hurler de douleur!
Ce serait donc l’effigie du héros de cette romantique histoire d’amour et de sang dont le Maître de Flémalle aurait reproduit les traits. Mais alors, il eût fait le voyage d’Italie? Pourquoi pas? Juste de Gand, ne s’est-il pas fixé à la cour d’Urbin?
Malheureusement, M. Hulin de Loo, qui a spécialement étudié les portraits du Maître de Flémalle et dont l’autorité est la plus grande qui soit dans ce domaine, se prononce contre l’identification du modèle avec Strozzi ou Nicolas d’Este. Le personnage représenté serait, selon lui, un homme des Flandres, Ro-
bert de Masmines, et le portrait serait antérieur à 1430. M. Hulin estime que les portraits du Maître de Flémalle se rattachent à une tradition dont les antécédents se trouvent dans la région de l’Escaut, et notamment dans le Hainaut et la Flandre gallicante.
Portrait d'homme et Portrait de femme , du Musée de Bruxelles. Nous connaissons les noms des personnages représentés, Barthélemi Alatruye, conseiller à la Chambre des Comptes à Lille, et sa femme, Marie Pacy. Les portraits , ont été peints sur d’anciens panneaux de 1425, aux armes de familles tournaisiennes, les Barrat et les Cambry. M. von Tschudi y voit une œuvre du Maître de Flémalle, M. A. Wauters, qui ne croyait pas que le Maître de h lémalle et Robert Campin étaient identiques, les attribue avec hésitation à Robert Campin qui, dit-il, peignit à Tournay des portraits et des blasons. Il semble difficile de donner au Maître de Flémalle même ces deux peintures secondaires (le portrait de femme spécialement est médiocre) , mais ce sont peutêtre des copies, et l’on admettrait mieux dans cette hypothèse que la famille Alatruye, alliée aux Barrat et aux Cambry, ait utilisé, pour des copies, d’arxiens panneaux, ce qui ne se comprendrait guère pour des portraits originaux demandés à un artiste en renom. M. Hulin reporte ces copies à la fin du XVIe siècle.
De tous ces portraits, M. Friedlànder n’admet et
ne reproduit dans ses illustrations que celui de Berlin (le pseudo Strozzi) et celui de l’Homme à la Cape noire de la vente Chillingworth. Mais il mentionne, en outre, un autre portrait à Berlin (n° 537 du catalogue), un double portrait à la National Gallery (n° 653), ainsi que le double portrait Alatraye Pacy du Musée de Bruxelles. J’avoue, quant à moi, mon impuissance à me faire une opinion.