‹ Le Maître dit de FlémalleChapitre 2 sur 22 · LE NOM ERRONÉ · texte numérisé non relu

LE NOM ERRONÉ

On a pu dire justement que le Maître dont nous allons nous occuper, un des plus grands, était un peintre du XVe siècle, baptisé au XIXe, — et encore mal baptisé.

Pour comprendre comment pareil phénomène a pu se produire, il faut se rappeler, d’abord la magnifique efflorescence de l’art flamand au XVe siècle, ensuite l’injuste discrédit dans lequel tombèrent aux siècles suivants les œuvres de cette époque. Faute d’historiens ou de critiques contemporains, faute de signatures sur les tableaux ou de documents d’archives probants, on se trouva, au XIXe siècle, fort embarrassé devant la masse de peintures anonymes de mains évidemment diverses, auxquelles la tradition

Le Maître de Flémalle b

appliquait au petit bonheur quelque grand nom dont l’éclat n’était pas tout à fait effacé : Van Eyck, Memling ou Durer.

Pareilles attributions étaient très sujettes à caution. Lorsque les Primitifs revinrent en faveur, on désira en savoir davantage, et la facilité des voyages, la comparaison par la photographie et les expositions rétrospectives, permirent aux critiques et aux savants de rapprocher certaines œuvres, de constituer autour d’une œuvre type, des groupes auxquels, faute de mieux, on donna un nom provisoire, généralement déduit de l’œuvre la plus caractéristique.

Furent ainsi baptisé le Maître de la Légende de Marie, le Maître de la Perle de Brabant, le Maître des Banderolles, le Maître de la vue de Sainte- Gudule, le Maître des Jardins d’ Amour, et autres noms poétiques ou baroques.

De tous ces Maîtres masqués, le Maître de Flémalle est le plus considérable. Rapproché des Van Eyck et de Roger de la Pasture, dont il fut le contemporain, son génie soutient sans faiblir la comparaison. Enfin, il est du début du XVe siècle, époque particulièrement obscure et intéressante. Voilà de suffisantes raisons, semble-t-il, pour se passionner pour cette haute figure voilée.

Le nom, tout d’abord, est le résultat d’une méprise. Il est dû à M. von Tschudi qui, en 1898, précisa la

personnalité du peintre, que M. W. Bode avait indiquée dès 1887 et que MM. A. J. Wauters et Henri Hymans avaient également supposée. M. von Tschudi, estimant, avec raison, que l’œuvre capitale du Maître inconnu était ce qui nous reste d’un tryptique aujourd’hui perdu : une Sainte- Vierge, une Véronique et une grisaille La Trinité, actuellement au Musée de Francfort, et croyant que ce tryptique avait été peint pour l’abbaye de Flémalle, proposa, comme désignation provisoire du grand artiste anonyme : le Maître de Flémalle. Or, il n’y eut jamais d’abbaye à Flémalle (1).

J’insiste sur ce point, car dans le catalogue de l’Exposition d’art flamand et belge à Londres 1927, il est encore parlé de l’abbaye cistercienne de Flémalle. Il y a deux villages de ce nom dans la province de J Liège, canton de Hollogne-aux-Pierres : Flémalle-Grande et Flémalle-Haute. Ni dans l’un ni dans l’autre, d’abbaye point.

D’après de Ryckel, les Communes de la province de Liège (1892), et De Seyn, Dictionnaire Historique et Géographique de$ Communes belges (1924), on sait que l’Eglise (et non l’abbaye) de Flémalle-Grande fut construite en 807 par Swentibold, roi de Lorraine, à la demande de sa fille sainte Relinde. Cette église fut, par la suite, à la collation du commandeur de Villers-le-Temple.

En 1173, des bienfaiteurs donnèrent la dîme et l’alleud de Flémalle aux frères hospitaliers de l’ordre Saint- Jean de Jérusalem. La seigneurie de Flémalle appartint aux Templiers et aux Chevaliers de Malte.

Quant à Flémalle-FIaute, sa chapelle ne devint église qu’en 1762, à la collation du Chapitre de Saint-Pierre à Liège.

Consultez encore J. M. Canivet : l’Ordre de Citeaux en Belgique depuis les origines au XXe siècle : pas trace d’abbaye cistercienne à Flémalle.

Le renseignement erroné venait de l’ancien propriétaire des [tableaux, un ecclésiastique appelé Ignace van Houthem, qui, en 1 849, à Aix-la-Chapelle, les vendit à Passavant pour le Musée Staedel de Francfort.

On a découvert des notes d’un amateur qui vit les peintures lorsqu’elles étaient encore chez I. van Houthem. Il les signale comme achetées à Liège, provenant de l’abbaye de Falin, près de Sedan, et volées après la bataille de Neerwinden? On ne connaît pas de village du nom de Falin et le mystère de la provenance de ces chefs-d’œuvre reste entier. Le renseignement a toutefois cet intérêt de prouver que Flémalle n’est pas une indication sérieuse.

Et voici une première chose certaine parmi tant d’obscurités : le Maître de Flémalle n’est pas un

maître de Flémalle. Faut-il ajouter qu’il n’a rien à voir non plus avec Bertholet ou Barthélémy Flémalle, le peintre liégeois du XVIIe siècle, né en 1614, avec lequel certaines gens, abusés par la similitude des noms, le confondent.

L’erreur de von Tschudi n’est plus aujourd hui contestée. Aussi, on a proposé un autre nom, d après une autre œuvre également capitale : L'Annonciation, appartenant à la famille de Mérode, avec un panneau représentant saint Joseph occupé à façonner des pièges à souris. Le Maître de Flémalle serait devenu le Maître de Mérode ou le Maître à la Souricière. Ces nouveaux baptêmes n’ont pas eu de succès et il n’importe plus d’y revenir puisque tout aujourd’hui permet d’affirmer le véritable nom du peintre : Robert Campin de Tournay.

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Flémalle étant ainsi écarté, venons-en à l’œuvre u Maître dit de Flémalle. Elle se compose principalement des tableaux de Francfort et de Mérode dont j ai parlé, de deux panneaux du Musée du Prado d’une Fierge à l'Ecran à la National Gallery et de la N ativité du Musée de Dijon.

A ces œuvres capitales attribuées par tous les critiques au même peintre, on en rattache une série d’autres pour lesquelles l’opinion n’est pas aussi unanime; les unes sont données comme des originaux, autres comme des copies plus ou moins heureuses œuvres perdues ; il est enfin quelques portraits dont 1 attribution est plus controversable encore.

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