LE MARIAGE DE LA VIERGE
L’œuvre est divisée en deux compartiments marqués par des architectures, composition que nous retrouvons dans le Songe du Pape Serge , de Roger (Collection Friedsam à New- York et dans les Scènes de la Vie de Saint Joseph, encore de Roger, Cathédrale d’Anvers, exposé à Bruges en 1902, sous le n° 29) ; à gauche une chapelle byzantine, à droite une chapelle gothique. Faut-il croire que l’ar-
Le Maître de Flémalle e
tiste ait eu l’intention de signifier par là passé (antiquité) et avenir (chrétienneté) ? Peut-être.
Les deux compositions sont aussi peu harmonieuses l’une que l’autre. Au fond de la chapelle byzantine, un prêtre prie agenouillé devant l’autel, sur le devant est figuré l’épisode de la baguette fleurie et saint Joseph hésitant à gravir les degrés; à droite, le prêtre bénit l’union de Joseph et de Marie devant divers personnages pressés les uns contre les autres. Au revers, des grisailles où l’on croit reconnaître les figures de l’apôtre saint Jacques et de sainte Claire.
La couleur est claire et brillante, presque criarde et dure; elle donne l’impression d’une image peinte. J’avoue hésiter beaucoup à accepter cette œuvre, d’ailleurs remarquable, pour une œuvre du Maître. Je ne retrouve dans cette composition confuse — alors que toutes les œuvres du Maître de Flémalle sont si exactement équilibrées — , aucune de ses caractéristiques : la préoccupation de détails d’un réalisme familier, le souci des ombres, les robes lourdes aux plis cassés, les paysages spacieux et aérés. Les visages et les costumes sont, sauf le saint Joseph avec sa calvitie, très différents de ceux qui sont habituels au Maître, les sculptures sont d’un modèle faible; il y a abus des ornements dorés et des costumes étranges et somptueux.
LES ANNONCIA T IONS
Nous nous écartons de Roger avec Y Annonciation de Mérode et les divers tableaux du Maître de Fiémalle qui semblent procéder d’une même inspiration : Y Annonciation du Musée de Bruxelles, la Vierge à l'Ecran , les panneaux Werl, etc.
Le trait distinctif de ce groupe est un sens familier de la vie des choses, un amour de l’intimité et des objets imprégnés de vie humaine. C’est un trait de la psychologie wallonne, marquons-le en passant; les tableaux de X. Mellery et les poèmes d’Hector Chainaye, notamment, en sont les démonstrations récentes. Mais l’interprétation de ce sentiment est, chez le Maître de Flémalle, lourdement flamande et même presque germanique. Il n’y a plus, dans ce groupe d œuvres, de souci d’élégance et de la beauté des types. Les figures vivent, certes, mais d’une vie plus calme, reposée, sans inquiétude, d’une vie de ruminant. J. -K. Huysmans, déconcerté de ne point leur trouver d’âme, les accuse de maniérisme, et ne peut expliquer la sublimité de la Vierge de Francfort chez le peintre de ces « fastueuses bourgeoises des Flandres » que par l’illumination mystérieuse de la Grâce.
Sans discuter pareille hypothèse, retenons simple-
ment la différence de sensibilité attestée par ces confrontations. Et sans conclure trop vite à la distinction de deux personnalités, disons simplement que si les deux groupes d’œuvres sont du même auteur, ce que la critique d’aujourd’hui semble tenir pour acquis, nous avons là deux faces bien différentes de son génie.
U Annonciation de Mérode est un chef-d’œuvre. Elle suffisait à justifier la proposition qui fut faite, d’abord, de désigner l’artiste anonyme sous le nom de Maître de Mérode ou de Maître à la Souricière. Si cette appellation n’a pas eu la fortune de celle proposée par M. von Tschudi, c’est probablement parce que l’œuvre était peu connue et très malaisément accessible non seulement pour le public, mais même pour les savants. La famille de Mérode, qui a acheté ce triptyque au cours du XIXe siècle et en ignore la provenance, l’avait jalousement dérobé à tous les regards. Elle le refusa aux organisateurs de l’Exposition des Primitifs en 1902, malgré les plus vives instances. Ce refus parut si singulier qu’une note du Catalogue critique l’apprécia ainsi : « Le Maître de Flémalle fut d’abord connu sous le nom de Maître de Mérode, d’après les propriétaires d’un important triptyque de Y Annonciation qui servit de type pour le classement de ses œuvres. L’honneur de donner leur nom à ce grand peintre fut ensuite enle-
vé aux Mérode, depuis que l’accès du tableau ne fut plus permis, même aux personnalités les plus éminentes. Une telle étroitesse entravant les progrès de la science avait lieu de surprendre de la part d’une famille intelligente qui a montré en maintes circonstances le souvenir de l’ancienne tradition aristocratique et chrétienne, suivant laquelle tout privilège est doublé d’une obligation morale. »
Outrée de ces reproches, la comtesse Jeanne de Mérode se décida à exposer son tableau à la Toison d’Or en 1 907 et le confia de nouveau à l’Exposition d’Art belge à Paris en 1923.
A gauche, sont agenouillés, devant la porte entr ouverte de l’oratoire de Marie, deux donateurs, admirables portraits, surtout celui de la femme, pleins de vie, d’une vie noble et grave et pénétrée de piété; derrière eux, un troisième personnage debout, un mur à créneaux avec un chemin de ronde, percé d’une porte par laquelle on aperçoit un délicieux paysage urbain animé de passants minuscules ; au centre, dans l’intérieur fastueux d’une patricienne « flamande », L’Ange de Y Annonciation est encore debout, mais il est sur le point de s’agenouiller, la lourde robe d’un blanc bleuté s’étale sur le sol en plis cassés (remarquons que le ruban, espèce d’étole qui lui descend de l’épaule et lui forme ceinture, est brodé de croix gammées et de croix pattées alternant, ornement que
nous retrouvons dans le tableau de Louvain), il lève la main droite pour la confidence, ses ailes allant du jaune au rouge, au brun faisan, s’immobilisent, il va parler. Marie ne l’a point entendu, elle lit avec attention dans un grand livre qu’elle soutient des deux mains. Son visage au grand front, sous les cheveux partagés et tombant sur les épaules, au grand nez, n’est ni très jeune, ni charmant. Elle donne l’impression d’un être robuste et placide. Sa robe rouge est cossue et énorme et l’entoure de ses grands plis. Elle est assise près d’un banc gothique avec un coussin. Sur la table ronde, un autre livre ouvert, un chandelier dont la chandelle, qui vient de s’éteindre, fume encore, un vase avec une branche de lys.. Le vase dans lequel se trouve la branche de lys fleurie, accessoire obligé de toute Annonciation , mérite une attention particulière. C’est un de ces pots à panse arrondie, au bec pincé dont la forme est encore courante en Italie, mais dont l’ornementation de source moresque révèle une fabrication florentine que M. Bode place entre 1 425 et 1 430. Sur la panse du broc, de haut en bas, on aperçoit quelques lettres. M. de Mély, qui s’est spécialisé dans la recherche des signatures des primitifs, y lit (7) NKUHNLUD et déclare bravement que cela signifie en flamand : Kuhn s’est chargé de l’ouvrage. Cette traduction est tout à fait fantaisiste, m’assure-t-on, et nul n’a suivi
M. de Mély dans sa découverte d’une prétendue signature. On ne connaît au surplus pas de peintre de ce nom, et si c’était une signature, on la retrouverait sur d’autres tableaux du Maître. L’opinion générale s’était donc arrêtée à l’hypothèse d’une graphie ornementale, sans signification précise. Un examen plus attentif me fait lire VIRGASAVL, soit virga saul, ce qui pourrait s’expliquer ainsi : la branche de Saul, autrement dit la race des rois des juifs refleurit dans la pureté, ce qui serait un commentaire ingénieux du sujet du tableau. Derrière le banc, la cheminée avec ses chenets, son écran, ses landiers en fer forgé. Au fond, une fenêtre avec des volets cloutés, et des vitraux losangés dans la partie supérieure avec des armoiries. Près de la fenêtre, dans une niche gothique, une aiguière de cuivre et un essuie-mains suspendu. Enfin, vers la gauche, deux petites fenêtres rondes : par la première, passe un rayon dirigé vers Marie, dans lequel est figuré un tout petit enfant nu portant une croix.
Le volet de droite nous montre saint Joseph à son établi. Il a un bonnet bleu ciel, une sorte de robe de bure laissant voir des manches d un rouge vif. Il est vieux, simple et sans majesté. Ses outils de menuisier sont épars autour de lui. Il s emploie consciencieusement à forer des trous dans une planche pour confectionner des souricières. L un des produits de
son ouvrage est posé sur la tablette qui s’avance dans la rue, à la fenêtre aux volets relevés vers le plafond. Et l’on aperçoit, là-bas une rue avec des maisons à pignons roses et bruns au-dessus desquels on découvre deux clochers, la rue (8) où se promènent de minuscules passants rouges et noirs étonnamment vivants.
Tout cela est extraordinaire, en vérité. Extraordinaire de coloris, clair, gris vert argenté, si spécial en un temps où les « Flamands » abusent des tons chauds; extraordinaire par le souci des ombres portées, en un temps où toutes les ceuvies se font dans l’atelier; extraordinaire de vie simple et familière, exprimant l’intérêt des choses avec un réalisme sans vulgarité mais sans au-delà; extraordinaire enfin, par la perfection des petits paysages entrevus. Nous sommes en présence d’un grand artiste. Mais encore une fois, qui est-il? d’où vient-il?
On a comparé cette Annonciation à celle qui figure aux volets extérieurs de Y Agneau Mystique des Van Eyck.
Mais le rapprochement est peu convaincant. Sans doute, les deux peintres ont placé la scène dans un intérieur du temps, et quelques accessoires analogues se rencontrent chez l’un et chez l’autre; mais les figures sont bien différentes et les intérieurs mêmes sont compris tout à fait autrement. Chez Van Eyck,
c’est simplement un fond sur lequel se détachent les personnages; chez le Maître de Mérode, c’est une chambre profonde, spacieuse, où l’air circule. Il n y a pas là nécessairement influence du premier sur le second. L’idée a pu leur venir à tous deux séparément, comme elle vint à Carpaccio pour le Songe de Sainte Ursule , comme elle vint à tous les peintres italiens qui représentèrent uniformément Y Annonciation dans des palais ou des jardins. Enfin, pour trouver chez Van Eyck l’inspiration primitive de cette composition, il faudrait démontrer que Y Annonciation de Mérode est postérieure à 1432, ce qui est possible, mais ce qui n’est pas prouvé.
Tout ce qu’on sait jusqu’ici, c’est qu’il est vraisemblable que les armoiries qui figurent dans la fenêtre sont celles des familles Ingelbrechts de Malines et de Calcum ou Lohausen, dans le pays du Rhin (9). Mais parviendra-t-on à retrouver la grand’ place qu’on voit de l’atelier de Joseph? Elle a dû certainement être peinte d’après nature. Elle m a rappelé Arras. Je m’étonne — disons-le en passant — de ne pas voir chercher davantage dans cette direction-là; grâce aux agrandissements photographiques, on pourrait aujourd’hui constituer une collection, qui serait du plus haut intérêt, de tous les paysages de villes et de châteaux, si nombreux et si parfaits dans les fonds des tableaux du XVe siècle, et
dans lesquels les artistes ont dû s’inspirer parfois de monuments qui leur étaient familiers. Est-il déraisonnable de penser, par exemple, que le joli paysage urbain de saint Joseph était celui que l’artiste voyait de son atelier?
M. L. Maeterlinck l’a pensé et s’est efforcé de l’identifier (10) ; l’ancien conservateur du Musée de Gand, après avoir cru à l’identité du Maître de Flémalle avec un peintre gantois, Nabur Martins, s’est, par la suite, prononcé en faveur d’un autre Gantois, Jean de Stoevere. L’un de ses arguments consistait à reconnaître dans le délicieux paysage de ville entrevu par la fenêtre de l’atelier de saint Joseph, la rue Wanneken Aerd à Gand (actuellement rue du CaJnon). Idée qui avait déjà été proposée à la Société d’archéologie de Gand par M. Armand Heins. Il indiquait, comme étant ceux de Saint- Jacques et de Sainte-Pharaïlde, les deux clochers entrevus au-dessus des toits. La démonstration n’était pas tout à fait convaincante, le clocher du tableau ayant moins de fenêtres que celui de Saint-Jacques, et la forme de tour carrée n’ayant rien de spécial.
L 'Annonciation de Mérode dut, dès son apparition, exciter une vive admiration. Le panneau central a été souvent copié et imité. La principale réplique en est au Musée de Cassel. Une copie libre, qui n’est pas sans mérite, bien qu’elle soit loin d’avoir la haute
qualité de l’original, est entrée au Musée de Bruxelles, n° 785, à l’initiative heureuse des Amis du Musée. M. Bautier (11) a relevé quelques-unes des différences qui distinguent cette version de l Annonciation de Mérode.
Elles sont si nombreuses qu’on ne les comprendrait pas de la part d’un simple copiste. Il n est pas d’Enfant dans le rayon dirigé vers Marie. L attitude de celle-ci est différente. Les accessoires aussi : deux branches de lys dans le pot sur la table, deux branches au chandelier à chandelle éteinte et surtout, sur la cheminée, une jolie image populaire représentant saint Christophe.
Une autre, charmante, et qui pourrait être du Maître lui-même, est au Musée du Prado. La scene se passe non dans un intérieur patricien, mais à l’entrée d’une chapelle gothique. Friedlânder comprend, sans réserve, cette œuvre délicieuse dans les originaux du Maître. Nous parlons plus loin de celle du Louvre.