‹ Le maître inconnu, CagliostroChapitre 21 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

près le procès du collier et Pacquittement de Cagliostro, à la suite des actions intentées par lui contre les sieurs Chesnon et Delaunay, ces deux personnages, menacés à leur tour, se défendirent énergiquement : ils achetèrent d’abord Morande et, d’une entente commune, cherchèrent à prouver que ce Cagliostro, honorablement mis hors de cause par le Parlement, était un imposteur. Voici comment fut menée leur campagne.

En 1786, le commissaire Fontaine, de Paris, collègue de Chesnon, retrouve dans ses archives un dossier de février 1773, où le nom Feliciani , femme Balsamo, attire son attention. Il le signale à Chesnon ; Morande s’en saisit et annonce aussitôt (1) que Cagliostro n’est qu’un « barbouilleur » du nom de Balsamo, déjà connu de la police à Londres et à Paris : il suscite des témoignages, publie articles sur articles (2), fait écrire des correspondants, sème la nouvelle dans les loges qui s’en amusent (3).

(1) La tactique fut fort habile : Morande écrivit d'abord dans le Courrier de l'Europe (27 février 1787), sans preuves, sur des confidences faites à lui, disaitil, que le comte de Cagliostro s’était souvent fait appeler Balsamo, en particulier à Londres, où il avait déjà habité en 1771. C’est seulement alors que le commissaire Fontaine déclara, comme confirmation frappante des révélations de Morande, qu’en effet le nommé Balsamo, dont la femme s’appelait Féliciani, avait eu aussi des démêlés avec la police à Paris en 1773.

(2) Dans le Courrier de Londres (février à juin 1787), dans la Gazette de Leyde , dans les Notizie del Monde , de Florence, (N° 83 de 1786).

(3) Le 21 novembre 1786, la loge «Antiquity » du rite écossais reçut Cagliostro.

Mais le fait médiocrement intéressant pour le public que Cagliostro était un simple mortel, né de parents italiens et non d’un chérif de la Mecque, histoire dont on souriait seulement, ne suffisait pas. Il fallait que l’homme retrouvé fût encore un criminel ; on fouilla dans la vie dudit Balsamo ; on exhuma les rapports de police, on reçut des lettres sur lui qui le dépeignaient sous les couleurs les plus noires : récits, accusations, fantaisies (1), tout s’accumula d’autant plus aisément que nul Balsamo n’était là pour protester et que Cagliostro n’avait aucune raison de prendre la défense d’un Balsamo. Il se contenta de déclarer, à l’occasion (2), qu’il ne s’appelait pas plus Balsamo que Thiscio ou Baltimore. Goethe intervint dans ce débat en 1787 et, pompeusement, publia un arbre généalogique du nommé J. Balsamo (3), personnage très authentique sans doute, mais dont la généalogie, si exacte soit-elle, ne prouve rien relativement à Cagliostro. Goethe crut cependant avoir, par cette notice, contribué puissamment à éclairer l’humanité; il l’écrivit et ses lecteurs le répétèrent. Son rôle, en fait, fut insignifiant. Gœthe se trouvait de passage à Palerme ; on lui montra le dossier Balsamo et l’arbre généalogique ; il alla voir la famille ; il donna à la mère et aux enfants quelques fausses espérances (4), fit le généreux avec l’argent d’un ami, et ce fut toute son œuvre. Il n’ajouta pas le moindre document au dossier déjà colligé par l’avocat qui le conduisait et dont il ne donna même pas le nom. Par ces témoignages, par les recherches faites en Italie, on établit un fait : c’estqu’un nommé Giuseppe Balsamo naquit, à Palerme, le 2 j uin 1 743 , quitta le pays fort jeune, se maria à Rome en 1768 avec une nommée Lorenza Feliciani, fille d’un orfèvre, disparut ensuite jusqu’en 1771, où on le signale à Londres (5) ; qu’à Paris, en 1773,

Une caricature fut publiée au sujet de cette tenue. (Cagliostro unmasked, etc...) reproduite in : The Monist , july 1903.

(1) Ma correspondance, in-16. — Années 1785,86 et 87.

(2) Lettre au Peuple anglais , in-4 (1787), pp. 56-57.

(3) Gœthe, que le mystérieux Cagliostro agaçait, n’était pas fâché, en publiant cette histoire, de prouvera ses amis, et surtout à ses amies, que seul il avait vu clair en ne se laissant pas séduire par le farceur qui les avait éblouis. Cf. Gœthe. Voyage en Italie, pp. 34 sqq.

(4) Faux renseignements sur leur fils qu’il était censé connaître; promesse illusoire d’obtenir une bourse d’études pour un des enfants.

(5) Cette présence à Londres en 1771 n’est pas démontrée ; voir : Lettre au peuple anglais.

il eut maille à partir avec un riche désœuvré qui fit la cour à sa femme et qu’il dut avoir recours à la justice pour arrêter le séducteur et lui reprendre sa conquête ; qu’ensuite, on perd sa trace.

Voilà les faits Balsamo nets, complets, tels qu’ils ressortent des pièces officielles (1). Ils semblent exacts et établissent indiscutablement l’existence, la généalogie et les aventures d’un nommé G. Balsamo (1).

Entre la vie de ce personnage et celle de Cagliostro qu’y a-t-il de commun ? Sur quels points ses adversaires se fondèrent-ils pour essayer de démontrer l’identité des deux personnages ? C’est ce que nous allons indiquer, en discutant, au fur et à mesure, chacun de leurs arguments.

Lorsque Morande eut lancé la nouvelle que le Balsamo du commissaire Fontaine et Cagliostro ne faisaient qu’un, un correspondant anonyme écrivit de Palerme au commisaire Fontaine (3) une lettre où il déclarait qu’un M. Bracconieri lui avait assuré que Cagliostro n’était autre que son neveu J. Balsamo : i° parce que son neveu, un aventurier, dont l’âge correspond à celui de Cagliostro, a couru l’Europe, comme l’autre, sous différents noms (4) ; 2° parce que son signalement : « Il est petit, très noir, le nez écrasé, d’une laide figure », correspond à celui de Cagliostro (5) ; 30 parce que, si sa

(1) Dossier du Commissaire Fontaine . (Enquête Gugino) in : Campardon, Marie-Antoinette et le Procès du Collier. P., Plon, 1 863, pp. 410 sqq. — Déposition Bracconieri. in : Courrier de l’Europe du i5 juin 1787. — Actes officiels d’origine ecclésiastique'. Extraits de naissance, de mariage , de décès, reproduits in : Appendice, pp. 290 et 292.

(2) Remarquons qu’on aurait pu, sans doute, de même, sur la foi de Sachi, retrouver un Thiscio de Naples, fils d’un perruquier, narrer son origine, son odyssée, qui auraient été vraies, positives aussi, et ensuite imputer à Cagliostro toutes les responsabilités de la vie de cet individu jusqu’en 1778. La méthode eut été la même et la discussion aussi difficile.

(3) Lettre du 2 novembre 1786 à M. le commissaire Fontaine, rue de la Verrerie (reçue le 3 décembre 1786). L’anonyme était un nommé Bernard (sujet français), calligraphe et professeur de langues- Arch. Nat., Y. 1 3 1 2 5 .

(4) « La dernière fois où il l’a vu, à Naples, en 1773, il se faisait appeler marquis de Pellegrini. » Id. ibid.

(5) Inutile de faire remarquer l’insuffisance, et même l’opposition des signalements. Cf. Portrait. Ch. II, p. 14. Un joailler allemand de Palerme, Mathieu Novarrchy, qui rencontra souvent Balsamo vers 1768, ayant vu sur la tabatière d’un de ses clients, le baron Irobio, en 1784, un portrait à la plume à mi-corps, non colorié, de Cagliostro, trouva, lui aussi, que les deux têtes se ressemblaient « sans pouvoir toutefois affirmer l’exacte conformité des deux physionomies. » Courrier del’Europe , 12 juin 1786. Enquête Gugino, p. 393.

femme, qui se nommait Lorenza (tout court ?), s’appelle aujourd’hui Serafina Feliciani, c’est qu’elle a forgé ces noms du prénom d’une tante de Balsamo ( Sera fine Bracconieri) et du prénom de sa bellemère (Felice Balsamo) (1), de même que lui, avait pris le nom de Cagliostrode celui de sa marraine (2) ; 40 parce qu’on lui a dit, en 1784 (s’il ne se trompe) que Balsamo était revenu à Naples, avait été au Maroc, et se faisait appeler le comte de Cagliostro; 50 parce qu’enfin, il a lu dans un journal de Florence, le 31 octobre 1786, que des lettres de Cagliostro avaient été vues signées Balsamo, et que le journal de Florence assurait que l’affaire était prouvée, que Cagliostro était un nommé J. Balsamo (3).

L’auteur de la lettre, qui déclare avoir agi en bon patriote, pour

défendre des personnes respectables par leurs noms et par leurs

charges — lisez Chesnon et Delaunay, — à qui Cagliostro faisait des imputations honteuses, désire que ces documents puissent confirmer le commissaire Fontaine dans ses soupçons sur l’identité de Balsamo et de Cagliostro (4). Cet exposé des motifs qui ont poussé Bernard à ne pas signer sa lettre et à l’envoyer quand même est assez naïf ; l’intérêt qu’il porte à la police dans la personne de Delaunay, des Chesnon et du commissaire Fontaine est significatif ; cet employé zélé méritait de l’avancement. Bracconieri, cité par Bernard devant Me S. Gugino, avocat fiscal près la cour de Palerme le 9 mars 1787, lui répéta les mêmes faits positifs concernant la personne de Balsamo ; affirmation sans preuves, soupçons sans précision sur l’identité des deux personnages. Toutefois il se garda, devant l’homme de loi, de citer la Galette de Florence, ayant eu sans doute entre temps des éclaircissements sur l’origine de l’article, non plus que les lettres de Cagliostro soi-disant signées Bal-

(1) Courrier de l'Europe, i5 juin 1787. Déclaration Bracconieri, p. 402. Affirmation inexacte, même au point de \ue Balsamo, puisque nous savons pertinemment (Acte de mariage de Balsamo. Appendice, p. 292) que la femme de Balsamo s’appelait bien Lorenza Feliciani.

(2) Balsamo fut tenu sur les fonds baptismaux par J. Basile en remplacement de sa marraine Vincente Cagliostro.

(3) Lettre Bernard , Arch. Nat., Y 1 3 1 2 5. Le journal en question était : Le Notizie del Monde, N° 83, du 17 oct. 1786, et l’article, que nous avons retrouvé, est un « communiqué » de Paris, reproduisant le Courrier de l’Europe.

(4) Courrier de l’Europe, 1787, p. 3g3, col. I. Les mots de la lettre Bernard : « Vous vous êtes dit, etc... », indiquent bien qu’il répond à une demande de renseignements.

samo, qu’il aurait fallu montrer, ce dont il était fort empêché (1).

En somme que ressortait-il de ces révélations ? Aucune preuve formelle d’identité. Résumons les points :

J. Balsamo est né à Palerme, le 2 juin 1748 (2) ; s’est marié à Rome le 20 avril 1768

avec Dona Laurenza (Feliciani ?), illettrée

Balsamo ne parlait qu’italien

Balsamo était noir, laid, le nez écrasé

Le nom de Cagliostro est celui de la marraine de J. Balsamo.

Cagliostro est né on ne sait où, à Médine, dit-il, en 1749 ; s'est marié à Rome en 1770

avec Serafina Feliciani , illettrée

Cagliostro parlait français, italien, portugais, latin, etc...

Cagliostro avait une figure fraîche, au teint clair, fort agréable, belle même.

Cagliostro déclare avoir choisi ce nom; il ignore le sien.

En jetant un coup d’oeil sur ce tableau, on voit que l’identification ne repose que :

sur une approximation de dates,

sur la ressemblance du nom de famille des deux femmes, sur l’existence du nom Cagliostro dans une branche de la famille Balsamo.

C’est peu ; en dehors de cela, rien de commun : signalements sans rapport, détails différents, négation de Cagliostro, affirmation formelle de Sachi dans un sens opposé à celui de Bracconieri ; absence de tout document officiel (actes, lettres, témoignages) appuyant l’hypothèse. Dans les papiers de Cagliostro qui ont été saisis deux fois à l’improviste, à Paris, en 1784, et à Rome, en 1789, aucune trace de Balsamo (3). Ces constatations l’emportent en

(1) Comparer la déposition Bracconieri, in : Courrier de l’Europe. N” 48^.401.

(2) Nous devons faire observer que les documents Balsamo eux-mêmes ne sont pas très précis; il y a matière à discussion; c’est ainsi que la version du Saint- Office donne comme date de naissance le 8 juin, au lieu du 2; comme lieu de célébration de son mariage, Saint-Sauveur-aux-Champs, au lieu de Santa-Mariain-Monticelli, que donnent l’acte. (Cf : Appendice, p. 292) ; que le nom de la femme Balsamo est tantôt Lorenza tout court (Bracconieri), tantôt Feliciana (Sartines), tantôt Feliciani (acte); que Bracconieri rencontre Balsamo à Naples, en 1773, la même année où le dossier Fontaine l’affirme à Paris.

(3) Et nous savons qu’il avait des papiers très importants, « irremplaçables»

nombre et en importance sur les objections précédentes et pourraient faire considérer comme fortuites les trois ressemblances signalées.

Il y aurait eu un moyen d’éclaircir à tout jamais la question : c’était de confronter Cagliostro avec son soi-disant oncle, avec sa prétendue mère, qui vivaient en 1787, et dont on parlait tant; et si Païenne était trop loin, de le confronter avec Duplessis, avecBuhot (i), avec le commissaire Fontaine surtout, dont c’était le métier de reconnaître les gens. Or, ni le commissaire Fontaine, en 1787, ni le Saint-Office, en 1791, ne l’ont fait. Pourquoi? La réponse est aisée : l’histoire était si douteuse qu’on craignait de voir tout s’écrouler devant un fait brutal ; un peu d’obscurité valait mieux.

L’obscurité est restée ; aujourd’hui, les acteurs ne sont plus; il nous est impossible de trancher la question. Nous avons seulement soulevé des objections, et non pas fourni une réfutation décisive de la théorie de l’identité ; cela est vrai ; mais on nous accordera que la théorie adverse repose sur des arguments bien spécieux et bien vagues. Que le fait soit possible, vraisemblable même, à la rigueur, nous le reconnaissons. Mais on ne peut à aucun titre, on [ne doit pas dire en toute sincérité historique, — et si nous avons réussi à le prouver, notre but est atteint — qu’une démonstration de l’identité de Balsamo et de Cagliostro ait jamais été fournie par qui que ce soit.

Eh bien, sous ces réserves, admettons l’hypothèse : acceptons que le comte de Cagliostro soit né Joseph Balsamo. En quoi cela portet-il atteinte à son honorabilité, en quoi cela doit-il modifier le jugement que la postérité peut porter sur les actes ultérieurs de sa vie ?

Qu’il ait été le fils d’un procureur, d’un gendarme ou d’un laboureur, que nous importe? Si les gens du xvme siècle pouvaient s’en

inquiéter, ce scrupule ne saurait nous arrêter aujourd’hui. Epictète était esclave, né d’esclave ; son nom et sa morale subissent-ils une dépréciation de ce fait? Que Cagliostro ait eu une enfance capricieuse, un caractère indépendant, que ses fugues aient scandalisé les siens, son oncle en particulier, qui ne pouvait en faire un par-

qu’on les examina si bien, qu’on ne les lui rendit pas à Paris, et qu’à Rome, quoique averti, il ne fit disparaître aucun document, il ne cacha rien de ses archives.

(1) Du reste, Buhot et Fontaine avaient dû voir Cagliostro bien souvent à Paris en 1784, et nulle idée ne leur était venue d’y trouver Balsamo.

fait comptable comme lui (1); qu’il ait voyagé peu ou beaucoup; qu’il ait épousé la fille d’un orfèvre « homme de bien » d’ailleurs (2), mais pauvre., au lieu d’une riche héritière, ce sont des faits sans importance pour l’humanité. Ce qui intéresse l’historien, c’est ce qu’il fit, lorsque, pénétrant dans l’arène des combats sociaux, il se mêla aux passions, aux luttes, aux souffrances de ses frères.

Nous n’acceptons pas pour cela, les yeux fermés, toutes les accusations dont on s’est plu à salir la période obscure de sa jeunesse; nous n’avons pas à tenir compte de calomnies fantaisistes, d’imputations odieuses et gratuites, inventions de pamphlétaires, fabriquées au jour le jour, racontées même sans apparence de preuves, souvent contradictoires, histoire de brigands, récits obscènes, susceptibles de réjouir les abonnés du Courrier de l'Europe ou d’agiter les pieux lecteurs de la Vie de J. Balsamo (3). Toutes ces histoires scandaleuses, rapportées sans preuves, ne sauraient se discuter. Sachi peut raconter de dom Thiscio, à Barcelone, ce qu’il veut; la vie de J. Balsamo peut l’appliquer à Cagliostro ; un pamphlétaire, représenter Balsamo comme un coupe-jarret, comme un fabricant de faux billets, comme un proxénète, s’il ne nous donne comme garantie que sa propre parole, et c’est le cas, ou l’autorité d’un autre pamphlétaire ano-

(1) Antoine Bracconieri était comptable de la maison Aubert et Cie de Palerme. Pierre Balsamo mourut quelques mois après la naissance de son fils, Joseph Balsamo ; l’enfant fut remis à J. Bracconieri, son grand oncle, puis, à la mort de celuici, à A. Bracconieri. Les oncles se débarrassèrent de l’enfant en le plaçant d’abord au séminaire Saint-Roch de Palerme, d’où il s’échappa, en 1755, pour revenir chez lui ; on le mit en correction après cette frasque, aux Bonfratelli de Saint- Benoit, près de Cartagirone (1756). Il n’y resta pas non plus et, abandonnant le froc, rejeté par les siens, commença à 14 ans sa vie indépendante. Une autre version de son enfance dit, qu’en 1754, il était déjà interne à Cartagirone ; qu’il fut placé ensuite en pénitence, encore interne, à Georgenti, aux Capucins, en 1755, et que c’est de là qu’il s’évada, reprenant définitivement sa liberté. Lettre écrite <V Aix-les-Bains à M. de Beaumarchais, in-8, 1788, p. 9.

(2) Témoignage de A. Bracconieri. Cf. Courrier de l’Europe, du i5 juin 1787.

(3) La Vie de J. Balsamo, xen ue la dernière, accumule ces récits et s’étend avec joie sur ces turpitudes; l’auteur se garde bien, du reste, de citer des références ; il aurait fallu pour cela invoquer l’autorité de Morande, de Sachi, de Mme de la Motte, ou des délateurs payés du Saint-Office, et les mensonges n’auraient plus eu de vraisemblance. Malgré cette précaution, la raison se révolte encore souvent à la lecture de ce fatras. Le jeune Balsamo y apparaît tantôt déjà doué d’un pout voir diabolique extraordinaire (Vie, p. 5), tantôt comme un charlatan, spéculansur la crédulité superstitieuse des naïfs Palermitains et jouant avec des compères des scènes fantasmagoriques (Histoire Marano). Comédien, escroc dans un cas, sorcier véridique dans l’autre, peu importe la contradiction à l’auteur, il lui suffit d’accumuler des griefs. Il faudrait cependant s’entendre.

nyme (1), nous n’avons qu’à passer. La mère de J. Balsamo conservait de lui le plus tendre souvenir et souhaitait de le voir revenir et de le serrer dans ses bras avant de mourir (2), lui envoyait sa bénédiction et lui demandait la sienne. Bracconieri ne dépeint pas son neveu comme un vaurien : il ne raconte de lui que ses fugues hors des couvents où on l’avait enfermé, et que son affaire avec Marano, pour la recherche d’un trésor, simplement, sans détails romanesques. A Naples, à Palerme même, à Rome, Balsamo a joui de l’estime et de l’amitié de hauts personnages et n’apparaît pas comme un malhonnête homme. Ce sont là des témoignages positifs en sa faveur.

Dans tout ce qu’on a produit contre Balsamo, une seule affaire semble importante, un seul document existe ; une seule accusation domine tout et mérite d’être examinée (3). C’est l’affaire Duplessis- Balsamo, l’action intentée à Paris par Joseph Balsamo contre le séducteur de sa femme. Admettons, sans discussion, là aussi, que le document soit vrai (4).

(1) La Vie de J. Balsamo, regorge de ces emprunts faits aux Mémoires authenliques, à la Confession de Cagliostro, à Ma Correspondance el la Saile, etc... sans en indiquer l’origine.

(2) Gœthe. Voyage en Italie , pp. 24, 3 1 -32.

(3) Nous ne parlons pas du soi-disant créancier de J. Balsamo, à Londres, en I77Ï-1772. Son séjour à Londres à cette époque est douteux. Aucune accusation n’a été justifiée, aucun témoin n’a pu être trouvé contre lui; Cagliostro réfute toutes ces histoires dans sa Lettre au peuple anglais, in-4, (pp. 58 et 5g). Il demande lui-même qu’on interroge M. Bénamore, parce que ce médecin, cité par Morande comme témoin à charge, est prêt à certifier qu’il n’a jamais eu d’affaire avec aucun Balsamo, qu’il ne connaît pas de Balsamo, et voit le comte de Cagliostro pour la première fois (1786).

(4) On pourrait en douter. Exhumée tardivement comme moyen de défense par le commissaire Chesnon, et non pas apparue comme résultat d’enquête générale, cette histoire est sujette à suspicion. Le signalement de Balsamo et celui de sa femme ont dû être établis dès 1773, lors de leur expulsion de Paris. Lorsque Cagliostro, reçut à Strasbourg, la visite de Desbrunières, agent de police venu incognito pour l’examiner, lorsque Cagliostro vint à Paris, en 1781, lorsqu’il y séjourna et fut arrêté, interrogé par la police en 1785 pour l’Affaire du collier, ainsi que sa femme, tous les registres de police concernant les Italiens et les empiriques ont été compulsés, et nul signalement n’a arrêté les regards, nulle affaire Balsamo n’a été trouvée.

Si Balsamo fut revenu changé en Cagliostro, sa femme Féliciani aurait-elle conservé son nom? Cagliostro lui-même fait remarquer tout cela dans sa Lettre au peuple anglais , pp. 63-64. Tout le dossier Fontaine relate des faits arrivés en 1773, et, en 1773, Bracconieri déclare avoir rencontré Balsamo à Naples [Courrier de VEurope, 1787, n° 48). Quant à la preuve tirée de la signature de J. Balsamo, [qui, du reste ne se trouve pas aux Archives sur la pièce Y. 13125) qui, au dire

Qu’y voyons-nous ? Une aventure banale ; un riche et brillant séducteur, se faisant le protecteur d’un étranger, d’un inventeur, dont la femme, très agréable, l’attirait; un mari absorbé, souvent absent, une femme coquette et naïve ; un moment de faiblesse après une longue résistance, difficile à soutenir; puis des remords; et le mari pauvre, étranger, subitement éclairé sur son malheur, employant énergiquement tous les moyens pour lutter contre un homme riche, dans son propre pays, arrachant enfin sa femme au séducteur et à la route dangereuse où elle avait fait un premier pas, lui pardonnant et l’emmenant avec lui, loin du péril.

Est-ce là une histoire infamante ? Si elle porte atteinte à l’honneur de la femme, touche-t-elle en quoi que ce soit la dignité et la moralité du mari ? Mais, dira-t-on, elle révèle du moins la duplicité, la dissimulation chez Cagliostro, car il a toujours nié et son nom Balsamo, et cette aventure ?

Oui, Cagliostro a déclaré que son nom n’était pas Balsamo (i), soit parce qu’effectivement il ne s’appelait pas ainsi, soit parce que, délaissé par les Balsamo, repoussé par eux, il était dégagé à leur égard des liens sociaux qui l’avaient uni à une famille à laquelle, spirituellement, il n’avait jamais appartenu. Sa vraie personnalité et sa vie commencent pour lui au moment où, libre et actif, il était apparu en Courlande. Il avait pris alors le nom de Cagliostro (2).

de Fontaine, expert en écriture pour l’occasion, serait de la même main que les signatures Comte de Cagliostro dans les interrogatoires de 1784, elle est sans valeur, même si le document est véridique, encore moins s’il est apocryphe, ce qui pourrait bien être.

( 1) Il aurait pu ajouter ni Belmonte, ni Pellegrini, etc... « Je me suis fait appeler le comte de Cagliostro par ordre supérieur, dit-il à Mme de Recke, bien que ce ne soit pas mon nom véritable. Ma véritable qualité est-elle supérieure, est-elle inférieure à celles que je me suis données, c’est ce que le public apprendra peut-être un jour. » Cagliostro aurait déclaré aussi qu’il « servait déjà le même esprit supérieur, le grand Cophte, jadis sous le nom de Frédéric Gualdo », déclaration qui, si elle est exacte, est fort explicable. Mais les paroles de Cagliostro sont probablement très mal rapportées. On trouve cette anecdote dans Borowski. Cagliostro, einer der merkwürdigsten... 1790, in- 16, p. 67 (d’après le livre de Mme de Recke).

(2) Choix bien naturel dans l’hypothèse Balsamo. Voir : Appendice, p. 296. Le pamphlet : Lettre écrite d'Aix, 1788, p. i5, explique gravement que ce pseudonyme a été formé par Balsamo de deux radicaux italiens Cagliare et ostro et signifie: «Je veux, je désire la pourpre! » On voit quel amas de sottises et de faussetés on est obligé de déblayer pour arriver à retrouver quelques bribes de vérité sur Cagliostro.

En rejetant le nom de Balsamo, sous lequel sa femme s’était compromise, Cagliostro (nous acceptons toujours ici l’hypothèse Balsamo et la véracité de l’histoire Duplessis) accomplissait une œuvre de pitié. Il agissait en homme de cœur, désireux d’éviter même, à celle qui avait failli, le remords et la honte. N’est-ce pas la limite extrême de la charité et du pardon que de prendre ainsi la défense envers le monde de celle qui l’avait fait souffrir ? Et cela n’est-il pas conforme à ce caractère généreux, à cette sagesse qui se révèlent tant de fois dans les actes de Cagliostro ?

Résumons ces longues et fastidieuses discussions. En somme, personne n’a démontré l’identité de Balsamo avec Cagliostro: ni Morande, ni Gœthe, ni le commissaire Fontaine, ni la procédure du Saint-Office n’apportent un document précis enlevant toute incertitude à cet endroit. Même en admettant cette assimilation des deux personnages, même en considérant le dossier Fontaine sur l’affaire Duplessis-Balsamo comme authentique, nous ne trouvons, dans la vie peu connue de Balsamo, aucun fait positif criminel ou simplement blâmable, aucun acte inconciliable avec le caractère et les vertus exceptionnelles de celui que nous avons admiré sous le nom de Cagliostro dans son existence publique (1). S’il se présenta sous un nom fictif, s’il jeta sur son origine un voile qui demeure encore, ce fut moins pour lui que pour les autres. Enfant indomptable, à qui nulle discipline ne pouvait convenir, déjà doué de qualités qui attiraient l’attention et heurtaient les gens, il secoua le joug qu’on voulait lui imposer ; celui qui parlait aux plus grands du monde, aux princes de la science, avec tant de fierté, de libre indépendance, pouvait-il s’incliner sous la férule des moines ignorants et brutaux ? Abandonné par les siens, il oublia leur nom pour pouvoir leur pardonner ; trompé par celle qu’il avait choisie, il la sauva, sut cacher sa faute et l’entourer d’autant plus d’égards qu’elle s’était reconnue plus faible. N’est-ce pas la conduite naturelle de celui que nous avons vu, persécuté, rendre le bien pour le mal, répandre des bienfaits et de la lumière sur ceux-là mêmes qui le

(1) L’acceptation de l’identité des deux personnages entraîne, en revanche, la justification, même au point de vue social, de certains titres et du nom sous lequel Cagliostro s’est fait connaître au monde. Ses relations avec l’ordre de Malte se trouveraient aussi du même coup singulièrement éclaircies. Voir: Titres de noblesse, armoiries des familles Balsamo et Cagliostro. Appendice, p. 297.

tournaient en dérision ? Nous l’avions dit en commençant ce chapitre : la question de la vie inconnue de Cagliostro est sans importance : nous le répétons en terminant, espérant l’avoir démontré ; même en admettant sans preuves, avec ses adversaires, l’identité de Balsamo et de Cagliostro, nous ne trouvons, dans cette hypothèse, rien qui porte atteinte à la noblesse ou à la beauté de la vie de Cagliostro.

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